L'Assimilande

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124 pages
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Description

Un petit appareil auditif qui permet d’apprendre de façon ultra rapide la langue vivante de son interlocuteur vient d’être conçu par le laboratoire auquel est rattachée la professeure Odile Cartier. Son nom : le glottophore. S’ouvrant profondément à la culture linguistique de l’autre, la personne qui porte cet appareil devient l’assimilande.
Avant la mise en marché de cette découverte, révolutionnaire pour un pays comme le Canada, confronté, dans la permanence de son existence, à deux langues officielles, la professeure Cartier décide de tester, sur une de ses brillantes étudiantes de doctorat, mademoiselle Kimberley Parker, l’impact ethno- et psycholinguistique du glottophore.
Alors que tout se passe plutôt bien et que Kimberley Parker prépare son intervention sur la question au Congrès des Sociétés du Haut Savoir de Montréal, dans le but avoué de faire le point sur son statut expérimental d’assimilande, le glottophore se met à produire toutes sortes d’effets secondaires imprévus…

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Date de parution 13 mars 2011
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EAN13 9782923916996
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0026 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L'ASSIMILANDE
PAUL LAURENDEAU
© ÉLP éditeur, 2011 www.elpediteur.com elpediteur@yahoo.ca
ISBN 978-2-923916-99-6 (Immateriel.fr) ISBN 978-2-923916-09-5 (iTunes)
Illustration de couverture : Olivier Caro Polices libres de droit utilisées pour la composition de cet ouvrage : Linux Libertine et Libération Sans
ÉLP éditeur, le service d'éditions d'écouter lire penser, un site dédié à la culture Web francophone depuis 2005, vous rappelle que ce fichier est un livre numérique (ebook). En l'achetant, vous vous engagez à le considérer comme un objet unique des? tiné à votre usage personnel.
C'est un jardin extraordinaire Il y a des canards qui parlent anglais…
Charles Trenet
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Ce moment précis du printemps où on se dit : tiens, ça y est, les bourgeons ont bel et bien éclaté. Une petite voiture verte passe devant la grande affiche blanche à la rose rouge annonçant :Lancastre,Lancaster University / Université Toronto, Canada. La voiture stationne ensuite sans un cris sement sur un des multiples parcs de stationnement gris de la moderne institution. La doctorante Kimberley Parker en sort, fait claquer la portière, et se met en marche en direc tion du collège Tom Thomson. Le soleil printanier est radieux et une brise légère fait frémir les feuilles des arbres encore si menues, si timides et si flétries. Mademoiselle Par ker tire le téléphone cellulaire pincé à sa ceinture, y actionne un bouton préprogrammé, et le porte à son oreille sans altérer sa démarche déliée. Une voix familière grésille dans le petit récepteur.
« Odile Cartier. »
Les yeux de Kimberley Parker cillent, et son cœur se serre légèrement. Parler français au téléphone est indiscuta blement plus difficile et, malgré la mansuétude infinie de Madame Cartier, c'est toujours une frustration et une gène de bafouiller maladroitement et de se reprendre sans arrêt devant ses maîtres…
« C’est Kimberley…
— Kimberley ! Oh parfait. Où êtes-vous ?
— J’arrive devant le collège Tom Thomson.
— Oh, merveilleux. Merci, mille fois merci d'être venue si vite. Je suis profondément touchée et je vous suis infiniment redevable de… »
Kimberley ne saisit pas la volée de grands mots élégants qui se déversent dans son oreille, trop loin des lèvres si lisibles de Madame Cartier…
« La chose va requérir une grande abnégation de votre part et beaucoup de discernement. Mais vous êtes la per sonne de la situation.
— Voudriez-vous pas me dire de quoi il s'agit ? »
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Kimberley se mord les lèvres. “Ne voudriez-vous pas…” aurait sonné quand même mieux. Trop tard. Dans sa pas sion surexcitée, Odile Cartier, professeure émérite de lin guistique française, est à une galaxie de se soucier d'une double négation esquintée.
« Pas au téléphone, Kimberley. C'est trop gros. C'est trop titanesque. Je vous attends.
— J'arrive tout de suite. »
Kimberley pince son cellulaire d'un pouce assuré, et le raccroche à sa ceinture. C'est une grande jeune savante de vingt-six printemps aux cheveux châtains très courts, aux yeux bleus rougis par la fatigue des longues lectures noc turnes, au visage ovale bien dessiné, et au nez pointu. Elle est vêtue d'une chemise d'homme vert pomme et d'un denim gris. Ses souliers sont à talons plats, et elle ne porte ni mallette, ni serviette, ni sac à main, comme toujours.
Elle s'engouffre dans le collège Tom Thomson, et se retrouve, comme en un rêve, dans la petite officine surchar gée de tomes et de documents de la professeure Cartier. Kimberley s'assoit sur la chaise devant le bureau de la docte dame, croise la jambe, plante les yeux dans ceux de sa
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directrice de recherche et attend calmement que celle-ci lui confie la clef du mystère en cours. Odile Cartier est une petite quinquagénaire tonique aux cheveux déjà gris, coiffés en page, et aux yeux d'un noir de charbon. Elle est vêtue d'un tailleur bleu un peu strict, mais fort seyant. Les deux femmes se connaissent depuis quelques années. La conver sation s'engage donc, sans fioriture protocolaire.
« Votre sujet prend corps ?
— Pas précisément. Je veux traiter un problème ethnolin guistique canadien, pour moi c'est certain. Mais à part cela… »
Odile Cartier avance légèrement la tête en posant les mains à plat sur son bureau, dans une curieuse pose de sphinx. Ses yeux pétillent d'une joie drolatique, étrange, presque angoissée.
« J'ai de quoi vous inspirer la thèse de doctorat du siècle, chère Kimberley. Me faites-vous confiance ? »
Kimberley Parker pousse un léger soupir, ferme les yeux et se détend sur sa chaise. Elle évoque mentalement ses années universitaires, où Odile Cartier a été pour elle une inspiration de chaque instant. Elle revoit en un éclair les
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cours de premier cycle, brillants, enlevants, livrés tambours battants par une Odile Cartier époustouflante d'enthou siasme et de justesse intellectuelle. Elle se remémore la sou tenance de son mémoire de maîtrise, où sa directrice Odile Cartier ferraille avec un jury obtus et retors pour défendre sa candidate sur les aspects les plus originaux, les plus contro versés de sa réflexion. Kimberley juge que tout ce que le haut savoir a pu lui apporter de connaissances, de rationalité, de sagesse même, elle le doit à Odile Cartier. Mais Kimberley remarque aussi qu'elle n'a jamais eu l'occasion d'exprimer verbalement cette reconnaissance qui habite tout son être si profondément envers cette bien modeste personne, vu que la question ne lui a jamais été posée de façon aussi frontale jus qu'à maintenant. Or justement maintenant…
« Professeure Cartier, j'ai en vous pleine confiance. Je sais que vous êtes la meilleure pour voir mes priorités mieux que moi-même. Vous avez toujours respecté ma liberté de choix. Si vous avez une idée, guidez-moi.
— J'ai exactement ce qu'il vous faut, Kimberley. Exacte ment ce que vous recherchez. La solution à tous vos pro blèmes de francisante et d'ethnolinguiste. Mais c'est gros, c'est immense.
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— Je vous écoute.
— Il s'agit bien de m'écouter, ma pauvre…
— Justement, je vous écoute.
— Non, vous ne comprenez pas. C'est un idiotisme. Cela signifie : il ne s'agit pas de m'écouter…
— Ah bon. Il s'agit de quoi alors ?
— D'être un cobaye.
— Un cobaye ? »
Kimberley ne comprend pas ce mot. Odile Cartier place sa bouche pour le lui traduire en anglais, mais elle s'arrête sec, change de pose, et dit plutôt : « Non, pas d'anglais entre nous aujourd'hui, ma chère élève. Vous me faites confiance, vous dites. Je vous crois. Ne bougez pas. »
Kimberley reste immobile jambe croisée sur sa chaise. Odile Cartier ouvre un tiroir, le referme, puis se lève, contourne son bureau et montre à Kimberley un objet couleur chair doté d'un petit crochet et qui ressemble à un de ces appareils acoustiques pour malentendants. Il y a chez la pro fesseure une nervosité anxieuse. Il est clair pour Kimberley
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que ceci est le moment important. Odile Cartier dit : « Je vais vous accrocher cet appareil derrière l'oreille gauche.
— Je vous en prie, faites. »
Pour bien accuser sa sérénité et sa confiance, d'ailleurs bien réelles, Kimberley avance légèrement les épaules et ferme les yeux. Odile Cartier contourne la chaise où se trouve assise sa plus brillante élève. Le cœur serré, elle se penche sur la nuque de la doctorante et lui arrime le petit appareil contre l'os, à l'arrière de l'oreille. Kimberley a un frisson. L'inquiétude d'Odile Cartier s'en trouve décuplée.
« Ça va ? Ça ne vous fait pas mal ?
— Pas trop. Comme des petits chocs électriques. On dirait aussi qu'une aiguille minuscule s'enfonce dans mon crâne. Mais c'est parfaitement tolérable. »
Une joie ourdie enveloppe le cœur de Kimberley.Mais c'est parfaitement tolérable…quelle jolie tournure ! C'est elle qui vient de dire cela ?Impec ! Jubilatoire !Super !  Quelle joie que de penser en français d'une façon si fluide. Odile Cartier retourne s'asseoir derrière son bureau, en expli quant :
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