La Faille (Plus rien ne sera comme avant - Tome 1)

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Français
86 pages
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Description

S'il avait su ce que pouvait signifier « fermer la faille », il aurait tout fait pour ne pas l'ouvrir.

Cédric Grej-Holman est tombé dans la spirale de la chance, du moins il le croit. Un emploi inespéré à La Séclya et un appartement au cœur de Paris, pour un provincial qui déteste le calme et la solitude, c'est presque inimaginable.
Pourtant de l'imagination, il n'en manque pas. C'est même grâce à elle qu'il a séduit Tulay, il y a quelques semaines.
Mais ce jour-là, la machine s'emballe. Il est entraîné dans une aventure bien au-delà de ce que son cerveau aurait pu concevoir, au point de se demander s'il n'a pas perdu la raison. En quelques heures, la spirale de la chance prend des allures machiavéliques. Aspiré par des mondes parallèles, il découvre qu'il est l'enjeu d'un conflit qui le dépasse.
Lui qui vit dans son univers décalé avec son petit costume de bureau, parviendra-t-il à relever le défi et à… fermer la faille ?

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Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 631
Langue Français

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PLUS RIEN NE SERA COMME AVANT :

Tome 1 : La Faille


Ariane Fusain



© Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionFantastique. Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-81-3

1 –Désert


Tout est sombre autour de moi. Bon sang, mais qu’est-ce qui se passe ? Où suis-je ?
Je scrute la pénombre, rien. Pas un bruit, un silence pesant m’entoure de toute part. Un
vent froid passe sur mon visage, je frissonne. Je tâte autour de moi: le sol semble sableux.
Mais qu’est-ce que c’est que ce délire, qu’est-ce que je fais dehors tout seul, couché sur… une
plage ?
Non, je n’entends pas la mer… Je ne sens pas non plus l’odeur de la mer. Tout semble
mort, désertique. J’ai un sale goût dans la bouche, je balaye mon palais avec ma langue… du
sable, j’ai du sable dans la bouche ! Je crache. C’est collé sur mon palais, ma langue ; je salive
et crache encore. Beurk.
Je me relève, je me tâte, je n’ai rien. J’ai ma tenue de bureau… Ma tenue de bureau,
dehors, la nuit ?
Ça doit être un cauchemar… Ça n’a pas de sens, j’habite et travaille en plein cœur de Paris.
Rien à voir avec ce milieu de nulle part.
Je fais quelques pas, titubant. Je scrute l’espace autour de moi… rien, je ne distingue
vraiment rien… les ténèbres m’enserrent, je déteste la nuit. Tous mes sens sont en éveil, mais
c’est comme s’ils étaient atrophiés : ils ne m’apportent aucune information supplémentaire. Je
sens ma chemise coller à ma peau. J’ai froid. Où suis-je ? Je n’entends rien, ne vois rien, ma
tête bourdonne, mon cœur bat à tout rompre. Autour de moi, c’est silencieux, désertique à
l’infini.
Mon cerveau s’emballe et je cours comme un fou, me tordant les chevilles à chaque foulée.
Haletant, je m’arrête. J’ai la gorge qui brûle. Le sable qui racle déjà mon palais et tous les
recoins de ma bouche s’est insinué partout sous mes vêtements et dans mes chaussures.
Non, c’est pire qu’un cauchemar ! Un cauchemar s’arrête, on se réveille.
Je vais me réveiller.
Le silence m’oppresse. Une bouffée de panique supplémentaire et je perds le contrôle. Je
crie, je hurle : « Y’a quelqu’un ? »…
Rien, même pas d’écho, le désert !
Merde, je ne peux pas rester là. Je suis engoncé dans mon costume, mes chaussures me
font mal. Je tourne sur moi-même, je ne sais plus où j’en suis. Le bourdonnement augmente,

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ma tête va exploser. Je repars, je ne sais dans quel sens. Peu importe, il faut que je parte de là.
J’ai une violente douleur qui me barre le ventre. Bon sang, j’ai horreur de la solitude. La
panique me serre la gorge. Putain, à vingt-cinq ans, j’vais pas pleurer !
Je m’immobilise, me concentre, tente d’arrêter mon mental. C’est forcément irréel, je
devrais être à Paris, dans un bureau. J’ai soif, mes yeux brûlent.
Là-bas, devant, je la vois, aussi vacillante qu’un feu follet. Une vague lueur rouge. Elle
s’élève et danse, danse dans le ciel comme un appel, un ultime espoir. Comme un dératé, je
cours, je cours de plus en plus vite, de toutes mes forces. La lueur fantomatique grandit dans
la nuit. Mes chaussures sont pleines de sable. Je trébuche, tombe le visage face au sol… Je
m’enfonce et me sens aspiré dans un tourbillon. Oppressé, je ne respire plus, ma tête explose

et je m’écrase… au bas de mon lit, hébété.
Aarrrg, encore un mauvais rêve! Ça m’arrive souvent depuis quelques semaines. Mais
celui-là, c’est très étrange, c’est comme si… comme si c’était vrai… Le contact du sol, le
sable entre les doigts, le vent… je les sens encore… Une partie de moi sait que c’était bien
réel.
N’importe quoi, ce doit être la tension, c’est le boulot et mon imagination galopante qui me
stressent. Si seulement il existait une télécommande à cerveau avec une touche « pause » !
Je me relève, Tulay dort paisiblement, je souris. Elle est adorable. Mon imagination
débordante et mes angoisses délirantes la font rire. Elle trouve que je suis «un paradoxe
charmant »,une sorte de costume d’intello qui cache un cerveau volcanique en perpétuelle
effervescence.
Je me glisse hors de la chambre. Il est tôt. La ville sort des brumes de la nuit. J’entends le
métro au loin. Ah, comme j’aime ces bruits familiers! Même brumeuse, froide et bruyante,
Paris j’adore. C’est une ville pleine de vie.
Un frisson remonte du bas du dos jusqu’à la nuque. Sale cauchemar tout de même.

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2 –Un certain vendredi 13


Bizarre que ce soit à moi qu’on ait confié cette mission de restructuration des services.
Hormis Tristan Keorf qui me connaît depuis des années, je ne fréquente personne de cette
boîte en dehors du temps de travail. Je ne pense pas que les autres m’apprécient beaucoup. Ils
sont tous là depuis longtemps et c’est à moi, le petit jeune, que le patron confie cette mission
pour laquelle je n’ai aucun diplôme.
Je prépare le café. Enfin, non, j’appuie sur le bouton rouge. Tulay a tout préparé hier soir.
Je souris, elle est vraiment adorable. Toujours des petites attentions discrètes ! Je l’aime.
Je l’ai rencontrée chez des amis, il y a à peine deux mois et on s’est tout de suite plu.
Évidemment, j’ai raconté tout un tas de délires dont j’ai la spécialité et c’était magique, elle
riait, nous étions complices et seuls au monde. Depuis, on ne s’est pas quittés et ma vie est un
rêve…
Enfin presque! Elle a raison, je suis un vrai paradoxe: une vie de rêve et des nuits de
cauchemars.
J’allume la radio :« Une nouvelle explosion solaire de fort indice a eu lieu cette nuit… ».
Je me coupe une tranche de pain aux raisins, noisettes, chocolat. Il n’y a vraiment rien
d’intéressant aux infos, en ce moment !
« Une aurore boréale devrait être visible au nord de l’Europe… »Ça doit être chouette à
voir, une belle aurore boréale. Je voudrais bien en voir une en vrai ; à la télé, c’est pas pareil.
Je regarderai ce soir s’il y a une émission là-dessus. Ils vont bien en faire une, en ce moment,
ils ne parlent que des explosions du soleil et de ses sautes d’humeur. Au moins, s’il y a
quelque chose de beau à voir, ils pourraient nous le montrer !

*/*

J’accélère le pas, c’est l’été, mais il ne fait pas très chaud ce matin. J’aime marcher dans
cette ville, Paris j’en rêvais quand j’étais gamin. Moi, le petit provincial, j’y vis, j’y travaille ;
je suis heureux ici. C’est étrange, ces cauchemars désertiques, ça n’a pas de sens !
Je monte dans la rame de métro qui m’emmène chaque jour au bureau. Je pourrais prendre
le RER, mais j’ai un petit faible pour le métro. J’aime cette foule matinale qui s’entasse sur le
quai, ça me rappelle quand nous montions à Paris avec maman pour les fêtes de fin d’année.
On est en juillet et tout le monde est emmitouflé comme en hiver. Sale temps !

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Tulay doit encore dormir bien blottie sous la couette. Elle se couche tard. Moi aussi, en
fait, puisque je l’attends chaque soir, mais bon je ne suis pas obligé. À vrai dire, si je ne
l’attendais pas on ne se verrait que les week-ends et encore! Ces petits moments-là sont les
meilleurs de la journée.
L’esplanade de la Défense, je descends. Paris au petit matin, la foule qui avance d’un pas
vif et volontaire, je suis chez moi, dans mon élément. Je me glisse avec délice dans cette
mouvance humaine qui me porte jusqu’au bureau.
Je hais la solitude.

*/*

À peine installé, Tristan arrive :
— Salut, Cédric, comment ça va bien ? Hum, tu n’as pas l’air d’avoir beaucoup dormi. Tu
as travaillé sur un dossier toute la nuit ?
— Non, non, les dossiers, c’est bon. Il faut que je te parle ce midi.
— OK, on mange ensemble. Ah, au fait, changement de programme, le patron convoque
tous les responsables de secteur à 10 h, salle G, et tu es concerné.
— Aujourd’hui ? On n’est pas mardi et je ne suis pas responsable de secteur !
— Oui, je sais, ça m’inquiète un peu. Je n’aime pas ça… du tout. Cela n’annonce rien de
bon pour nous. Ça fait quelque temps déjà que je sens qu’il se prépare quelque chose. Il y a de
l’électricité dans l’air.
Je regarde par la fenêtre, quelques flocons voltigent doucement.
— Tristan, regarde ! Il neige ! Décidément, le temps aussi se détraque, il neige en juillet !
Y’a plus de saisons, comme on dit chez moi.
— Hum, avec leurs satellites, ils détraquent tout. C’est l’univers qui perd la tête. Écoute les
infos, ils ne parlent que de ça.
— Mon voisin de palier dit qu’il a déjà vu des petits flocons voltiger sur Paris, en
juillet 2000,mais ça n’avait pas duré. C’est un vieux loup parisien, tous les phénomènes
bizarroïdes, c’est son passe-temps. Il note tout.
Tristan hausse les épaules et sort. Il n’aime pas tout ce qui sort de l’ordinaire. Il lui faut
toujours une explication cohérente et logique. C’est un cartésien, comme dit papa.

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3 –La salle G


10 h, certains responsables de secteur sont déjà là, autour de la grande table de la salle G.
La pièce est surprenante, elle semble à la fois majestueuse et simple. On peut s’y sentir
parfaitement bien ou être écrasé par un incroyable sentiment de domination. Le décor est
extrêmement sobre : des murs couverts d’un papier crème, une table qui occupe toute la pièce
et des chaises. Le tout en chêne massif de très belle facture. Tristan adore cette pièce, quand il
a su que nous serions collègues, il m’en a tout de suite parlé. Lui la trouve complètement
magique.
— C’est le cœur de la boîte. Ici, ton cerveau se décuple. Tu verras au premier
brainstorming, tu ne te reconnaîtras pas !
Pour quelqu’un de très terre à terre, la remarque a de quoi surprendre.
Tristan et moi nous asseyons à nos places respectives. Thierry Qalkulovitch, le responsable
du service comptabilité-finance, s’assoit à ma droite. Je ne suis jamais très à l’aise quand il est
là. Il fait preuve d’une certaine indifférence à mon encontre. Je travaille depuis peu dans cette
société, je dois faire mes preuves pour être reconnu et accepté, du moins j’en suis convaincu
et son attitude froide me conforte dans cette idée. Être le seul «non-responsable de secteur »
présent dans la salle G aujourd’hui ne me met pas vraiment très à l’aise.
Accéder à la salle G est un privilège, j’y ai une place tous les mardis comme membre du
personnel investi d’une fonction indépendante, et cela dérange les responsables de service.
Régulièrement, ils emploient des termes très techniques et je ne me sens pas à ma place.
Brainstorming, évidemment, je ne connaissais pas, mais j’ai fait comme si et me suis précipité
sur Internet pour découvrir qu’il s’agissait d’une sorte de réunion où on suggère de nouvelles
idées par association avec l’idée précédente. Du moins, c’est ce que j’ai compris. Je n’aime
pas les brainstormings, le seul moyen de justifier ma présence est de participer et j’ai toujours
la hantise de dire une phrase ridicule. Bien entendu, mon cerveau qui est incapable de
s’arrêter le reste du temps tombe systématiquement en panne sèche dès que les regards des
chefs de service se posent sur moi.
Ouf, pas question de brainstorming aujourd’hui, mais je me sens plus oppressé encore que
d’habitude. Pourquoi suis-je là? Les autres non plus n’ont pas l’air très détendus. Les
conversations en sourdine vont bon train. Le seul qui n’ouvre pas la bouche, c’est Thierry

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Qalkulovitch. Évidemment, j’ai la certitude que c’est ma présence qui le dérange. C’est la
première fois, depuis que je travaille ici, qu’une réunion exceptionnelle a lieu. La sourde
angoisse qui me poursuit depuis ce matin refait surface: était-ce vraiment un rêve? C’est
absurde, mais depuis que je suis entré dans la salle G, la panique de la nuit m’envahit à
nouveau.
Quand j’étais enfant, mon grand-père paternel m’avait enseigné une astuce géniale : « Mon
petit, quand la maîtresse t’interroge, si tu sens la panique monter, concentre-toi sur un objet,
n’importe lequel et décris-le très vite et très précisément dans ta tête. » Cet artifice-là, je l’ai
utilisé souvent et ça a toujours marché.
Presque automatiquement, je fixe mon attention sur l’énorme table qui occupe toute la
salle. Elle est majestueuse, ronde, en très beau chêne, de style plutôt Renaissance, enfin je
crois. Bien que vernie, elle sent bon. Elle ne ressemble en rien à toutes ces tables modernes
que l’on trouve dans toutes les salles de réunion. C’est peut-être pour cela que Tristan aime
cette salle.
Je me détends. Comme on doit se sentir bien, entouré d’objets magnifiques comme
celuici. Le bois massif, c’est vivant, c’est chaleureux. Quand j’aurai progressé dans la société,
j’offrirai des beaux meubles à Tulay; elle aime les jolies choses. Cette table doit avoir une
histoire, elle occupe pratiquement toute la pièce.
Oh !Ça alors, je n’en reviens pas, je regarde partout autour de moi. C’est pas possible,
comment une table de cette dimension a-t-elle pu rentrer ici ? De nouveau, je fixe toute mon
attention sur elle, à la recherche d’indices.
C’est totalement absurde, elle semble être d’un seul tenant. C’est impossible, il faudrait
avoir abattu un arbre gigantesque. Quand bien même des arbres de cette taille existeraient,
aucune de nos machines actuelles ne permettrait de les couper de la sorte. Pourtant, c’est
certain, je ne discerne aucune marque.
Je me tourne pour en parler à Tristan, mon regard s’arrête sur les fenêtres, certes
nombreuses, mais bien trop étroites pour que la table soit passée par là. La porte, je la connais,
mais je ne peux m’empêcher de la jauger du regard. Même en ouvrant les deux battants, ça ne
passe pas. Construite sur place ? Même pas, le plateau ne serait pas rentré.
Je me penche vers Tristan et lui dis dans un souffle :
— Tristan, comment cette table a-t-elle pu rentrer ici ?
Tristan me regarde et après un vif regard circulaire répond en haussant légèrement la voix :
— Ah oui, bien sûr, nous en parlerons, c’est une idée intéressante.

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4 –Les cernes


À ce moment, monsieur Vandekhor, le directeur, entre accompagné d’un homme que je
n’ai jamais vu. Visiblement, Tristan et les autres non plus. Tout le monde se tait. Le directeur
le présente: monsieur Firstub Balson. C’est un homme plutôt grand, assez filiforme, peu
chevelu, blond, dont les traits paisibles et réguliers apaisent l’assemblée. Monsieur Vandekhor
nous explique qu’il est arrivé de NewYork ce matin et est chargé de sauvegarder la totalité
des données de l’entreprise. Chacun est prié de répondre à toutes ses requêtes.
Après cette courte présentation, monsieur Balson prend la parole d’une voix calme et
posée. Il explique que l’antenne informatique de la maison mère travaille sur un système de
sauvegarde révolutionnaire, mais que des événements récents les obligent à accélérer les
procédures, même si tous les tests n’ont pu être effectués. La succursale de Paris sera donc la
première à tester le système. D’après ce que je comprends, le processus n’est pas garanti : il
demande des sauvegardes papier qui devront lui être remises au plus tard vendredi prochain

dès 9 h.
Murmures dans la salle.
Personnellement, je ne me rends pas compte de la somme de travail que cela représente,
mais à voir la tête de mes collègues, cela semble irréalisable. Comme d’habitude, lors des
réunions en salle G, une grande partie des informations m’échappe, mais bien sûr je me
concentre pour que personne ne s’en aperçoive.
Cette fois-ci, je suis quand même très perplexe: à l’heure de l’informatique, on nous
propose de tester un système révolutionnaire et dans le même temps de faire des sauvegardes
papier ! Ça fait déjà plusieurs années que tout est informatisé et sauvegardé sur divers disques
dans toutes les sociétés. Je suppose qu’il en est de même ici et puis La Séclya commercialise
certes des bagages de luxe dans le monde entier, mais je ne pense pas qu’il y ait des
informations top secret qui justifient une telle démarche.
Monsieur Balson continue en détaillant ce qu’il attend pour chaque service. Je me sens peu
concerné, le poste que j’occupe a été créé peu de temps avant mon arrivée, donc il n’y a rien à
archiver ou à sauvegarder.
Je sens que Thierry Qalkulovitch me regarde, je n’ose pas tourner la tête. C’est vrai que
dans ces conditions rien ne justifie ma présence à cette réunion. Cela contribue à augmenter

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mon malaise.

Du coup, j’essaye de garder un peu de consistance et fixe le centre de la table. Mon
attention est à nouveau captée par les plus petits détails. La table parfaitement lisse et lustrée
laisse deviner les cernes de croissance de l’arbre dont elle est issue.
C’est un travail remarquable. Elle a été taillée dans la tranche et non dans la hauteur de
l’arbre. Hormis les rondins de bois qui servent de tables de jardin, je n’ai jamais vu cela de ma
vie. Je ne savais même pas qu’il était possible de découper des tranches de cette dimension.
Avec beaucoup de patience, je pourrais même déterminer l’âge de l’arbre. Je me concentre
sur le centre de la table et plisse les yeux pour compter les petits cercles collés les uns aux
autres. Ma vue se trouble. On dirait qu’un tourbillon se creuse en son centre. J’ouvre la
bouche d’étonnement. Je n’ai pas le temps d’émettre le moindre son. Je me sens aspiré par le
sommet de la tête et englouti dans une sorte de glissière sans bord, guidé par des canaux
brumeux. La vitesse devient vertigineuse.

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5 –Sinistre forêt


Je me retrouve dans un décor inconnu, entouré d’arbres immenses, de formes obscures et
inquiétantes. Le ciel est sombre et menaçant comme si un énorme orage s’apprêtait à éclater
bien qu’il n’y ait pas un souffle de vent. On dirait une forêt en plein hiver, après le passage
d’un ouragan : pas de verdure, des branches enchevêtrées les unes dans les autres jonchent le
sol, l’humus est inexistant, c’est sec. Une sorte de jungle désertique que je ressens comme
hostile à ma présence.
Non, là ce n’est pas possible, je ne rêve pas, j’étais dans la salle G, pas dans mon lit. Je me
pince le bras. Aïe! C’est sûr, je ne dors pas. Je dois devenir complètement fou! J’ai une
boule dans la gorge, je déglutis.
Derrière moi, quelque chose bouge. Je me retourne vivement, le cœur palpitant. Ça n’a rien
à voir avec le cauchemar de cette nuit, il y a des enchevêtrements de branches et de racines
partout. J’observe autour de moi, aux aguets. Les arbres ont des formes inhabituelles, certains
sont de simples troncs énormes qui s’élèvent lugubrement à l’infini, d’autres ressemblent à
mes cauchemars d’enfant : des sortes de monstres dotés de multiples bras.
Je n’ai aucune envie de m’amuser à un quelconque jeu de ressemblances, mais je ne peux
m’empêcher de trouver que celui qui est juste là, sur ma droite, ressemble à un grand sage
d’environ deux mètres vingt, avec une longue barbe. C’est le seul qui ait l’air sympathique
dans cet univers. C’est idiot, mais sa dimension presque humaine me rassure.
Un nouveau craquement sur ma gauche. Je pivote vivement, tous mes sens en éveil…
Rien. Ce tronc à environ un mètre ressemble à un buste de femme sans tête vêtue d’une robe
longue. Brrr, un frisson parcourt mon dos de haut en bas. Je me retourne à nouveau. Bon sang,
je deviens fou, le druide a disparu ! Oui, c’est ça, il ressemblait à un druide, pas un grand sage
dans une forêt tranquille, non, plutôt un druide dans une forêt hantée. Un de ceux qui
concoctent des boissons empoisonnées qui vous torturent pendant des heures avant de vous
achever. J’ai les mains moites, je me sens gagné par la panique de cette nuit. Je me retourne,
la femme-tronc semble s’être déplacée elle aussi. Non. Si elle avait bougé, je l’aurais
entendue. J’ai dû perdre mes repères en tournant.
Une forêt hantée, habitée de créatures des bois! Ma mère me racontait toujours des
histoires de la forêt de Brocéliande quand j’étais enfant. Je dois me faire des idées.

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Le sol est pentu, je crois distinguer un sentier derrière l’entrelacs de branches à gauche. Je
m’élance, enfin j’essaie, ce n’est pas très carrossable et j’ai du mal à avancer. J’écarte les
branchettes, leurs craquements brisent le lourd silence. Les branches plus grosses résistent.
Plus je tente d’avancer, plus elles semblent se resserrer autour de moi, ne me laissant pas le
choix du passage.
Il fait de plus en plus chaud, il n’y a pas un brin d’air. Je suis en sueur alors que j’ai à peine
avancé d’un mètre. Mes pieds butent sans cesse dans les racines qui jonchent le sol. Tous mes
muscles sont tendus. Comme je voudrais avoir une machette ! Ma veste s’accroche dans les
branches, à moins que ce ne soient elles qui m’agrippent.
C’est complètement fou, le chemin est à quelques pas et je ne peux pas l’atteindre!
J’étouffe, il faut absolument que j’arrive à sortir de là. Je me sens oppressé. Pris de panique, je
fais des moulins dans tous les sens avec mes bras, en hurlant. L’énergie du désespoir
m’envahit et décuple mes forces. Je brise, j’écrase tout devant moi comme un bulldozer en
folie et brusquement toutes les branches s’écartent. Je suis propulsé en avant par ma propre
énergie. Mon pied bute sur une racine et je m’écrase lamentablement au milieu du sentier.
Je me relève vivement. J’y suis, j’y suis…

Je respire. Je regarde partout autour de moi; ce n’est pas vraiment un sentier, on dirait
plutôt le lit d’une rivière asséchée. Je reprends confiance. Il grimpe dur, mais d’en haut je
verrai où je suis. Je vais pouvoir sortir de là.
Mon costume est en lambeaux, mes bras et mon visage me brûlent, je suis griffé de toute
part. J’avance, crispé, aux aguets. Le passage de plus en plus étroit grimpe plus fort encore. Je
progresse lentement, le souffle court. Le sol très irrégulier est caillouteux et instable. Je ne
suis pas très sportif, j’ai du mal à assurer mes appuis. Les pierres roulent sous mes pieds,
rendant l’ascension plus difficile encore. Je m’aide en m’accrochant aux branches.
Sans crier gare, l’une d’entre elles se brise sous mon poids. Je dérape, tombe et glisse de
plusieurs mètres en arrière.
Jurant, pestant, je me relève. Mon sang se glace dans mes veines. Là, devant moi, en plein
milieu du chemin, je la reconnais. La femme sans tête, juste là où je suis tombé !
J’ai envie de crier, de hurler et de partir à toutes jambes, mais je reste là, tétanisé.
Terrorisé, je vois apparaître le reste de son corps: une tête, deux bras et des pieds
fantomatiques.
Elle s’avance et semble sourire ou grimacer, je ne sais pas. Je recule d’un pas et sens un
tronc énorme derrière moi qui me barre le passage en plein milieu du sentier. Ma chemise
complètement trempée colle à ma peau, ma respiration se bloque. D’où sort-il celui-là ?

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*/*

Du fond de moi, une voix crie «salle G, salle G». J’ai la tête qui tourne, je perds
l’équilibre, m’appuie sur le tronc derrière moi. Ma main rencontre une fente profonde au
contact métallique «salle G, salle G». Le cri est de plus en plus strident, un vertige
m’envahit, je suis aspiré. La robe fantôme semble esquisser un signe du bras…

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6 –Dédoublement


La salle G, la voix de monsieur Vandekhor :
— Bien, nous commencerons donc dès cet après-midi par votre service, Monsieur Keorf
Tristan. Monsieur Cédric Grej-Holman, je vous attends dans mon bureau à 13heures,
monsieur Balson désire s’entretenir avec vous avant de commencer. La séance est levée.
Je reste là, abasourdi sur ma chaise, tout le monde se lève. Visiblement, personne ne s’est
aperçu de mon absence. Mon absence, ai-je bien été absent? Je veux dire physiquement. Je
me regarde ; mon costume est impeccable, mes mains ne sont plus égratignées, aucune trace

de ma chute…
Tristan se tourne vers moi :
— Qu’est-ce que tu attends, tu as entendu, on n’a pas le temps de rêvasser. J’ai besoin de
toi, surtout si tu t’absentes dès 13heures !Je ne comprends pas ton rôle dans cette histoire.
Pourquoi dois-tu être présent dans chaque service au moment des sauvegardes? Tu n’es ici
que depuis trois mois et ça n’a rien à voir avec ta fonction !
Sa mauvaise humeur est palpable, je ne sais comment lui dire que je ne comprends rien.
Impossible de raconter ce qui vient de m’arriver.
— Je ne vois vraiment pas comment, toi, tu pourrais savoir quelles sont les données
indispensables pour l’avenir et qui plus est, mieux que chaque responsable !
Il est visiblement hors de lui, bien qu’il contienne sa colère et maîtrise sa voix. Nous
sommes dans les couloirs et je devine qu’il ne veut pas que les autres l’entendent. D’un coup
d’œil vers l’arrière, je constate que dans les autres groupes aussi l’irritation est grande.
— Je ne sais pas, je ne comprends pas…
Je sens des regards pesants dans mon dos.
— Ah, non! Pourtant, tu avais l’air totalement en accord avec lui, lâche-t-il, les lèvres
pincées. Visiblement, tu n’avais pas l’air surpris et tu opinais de la tête à chacun de ses
propos. Pour quelqu’un qui n’y comprend rien, c’est un peu fort, tu ne trouves pas ?
Non seulement personne ne s’est aperçu de rien, mais en plus, il semble que j’ai participé,
physiquement du moins, à la réunion. Je suis épuisé, tout est confus, cette histoire n’a aucun
sens pour moi.
Je me dirige vers les toilettes pour échapper à cette tension. J’ai l’impression que ma tête

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va éclater. Pour la première fois depuis cinq ans, je cherche la solitude.

*/*

Il n’y a personne dans les toilettes, je m’enferme dans une cabine. Qu’est ce que j’ai
accepté ?Comment savoir? Ils ont tous l’air tellement irrités. Même Tristan que je connais
depuis plus de dix ans, semble m’en vouloir vraiment !
Je le savais que c’était louche, obtenir un super-poste, bien payé, parce qu’il fallait du sang
neuf pour rénover les services. Les anciens n’étaient pas dupes et dès le début j’ai bien senti
qu’ils ne m’aimaient pas. Seul Tristan avait l’air heureux que je sois là. Il ne voyait pas bien à
quoi correspondait mon poste, mais il était vraiment content que j’aie enfin un emploi. C’était
lui qui m’avait dit que La Séclya cherchait quelqu’un de jeune et comme il n’y avait pas de
profil type, il m’avait poussé à tenter ma chance.
Le patron recherchait un regard neuf, quelqu’un doté d’une imagination créative
débordante. C’est vrai qu’avec la frénésie galopante de mes pensées et de mon imagination,
j’avais de grandes chances de convenir. J’ai des idées qui s’enchaînent sans cesse, qu’elles
soient agréables et positives, ou effrayantes et destructives. Je ne sais pas les arrêter et jusqu’à
présent je trouvais cela plutôt sympathique pour draguer les filles. Avoir de l’imagination,
c’est génial pour les faire rire !
Je crois que tout cela a commencé quand j’avais huit ans. Avec mon grand-père, on jouait à
celui qui verrait le plus de choses dans les nuages. Il était très fort à ce jeu et nous y jouions
pendant des heures tous les deux.
J’aimais beaucoup mon grand-père. C’était un chaudronnier, il n’avait pas fait de grandes
études, mais il avait toujours plein d’idées magiques. Moi, j’adorais aller me promener avec
lui. Il me racontait comment il avait appris à se débrouiller seul pendant la guerre. Il avait huit
ans comme moi quand elle avait éclaté. C’est sûr, à cet âge-là et avec son père au front, il
n’avait pas vraiment le choix. Alors pour aider sa mère, il gardait les vaches en pâture. C’était
là, pour passer le temps, qu’il avait inventé ce jeu.

*/*

Je ne vais pas rester enfermé là! Je sors et me dirige vers le lavabo. En me lavant les
mains, je remarque un petit éclat de bois, un peu plus gros qu’une écharde, coincé dans le
bracelet de ma montre.
Qu’est ce que c’est que ça ? D’où ça vient ?
Pas de la table, elle est parfaitement lisse, polie et lustrée… mes yeux s’écarquillent, mon
cœur s’accélère. La chute là-bas, de l’autre côté. De l’autre côté, ça ne veut rien dire. Je ne

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