La valse féerique des rois
295 pages
Français

La valse féerique des rois

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Description

Amath avait toujours conçu le cheminement de son existence comme une fatalité. Il est venu au monde, avec l'injustice et l'inégalité, dans la misère d'un pauvre hameau du Sine-Saloum. Eduqué à la dure dans cette rustique réalité où même l'incurie de ses parents pauvres et leur totale impuissance devant la vie étaient ressenties par lui comme une injustice divine engendrée par leur refus de s'écarter du chemin tracé par Dieu. Il se munit des seules armes dont il dispose pour conjurer le sort : une plume et un verbe acérés. Amath écrit pour pleurer ses désillusions dans une société aux moeurs dévoyées par une recherche effrénée des richesses.

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Date de parution 24 août 2020
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EAN13 9782140155765
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

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Kalidou SyLA VALSE
FÉERIQUE
DES ROIS LA VALSE
FÉERIQUE
Amath avait toujours conçu le cheminement de son existence comme
une fatalité. Il est venu au monde, avec l’injustice et l’inégalité, dans DES ROISla misère d’un pauvre hameau du Sine-Saloum. Eduqué à la dure dans
cette rustique réalité où même l’incurie de ses parents pauvres et leur
totale impuissance devant la vie étaient ressenties par lui comme une Ouinjustice divine engendrée par leur refus de s’écarter du chemin tracé
par Dieu. Si le destin m’était conté
Il se munit des seules armes dont il dispose pour conjurer le sort; une
plume et un verbe acérés devant la boulimie de l’homme. Vivant dans
l’ombre, sous l’ombre des baobabs du Saloum, entre nuits sombres et
journées maussades, tandis que le temps qui s’égrène lentement plombe
ses ailes fragiles.
Amath écrit pour pleurer ses désillusions dans une société aux
mœurs dévoyées par une recherche efrénée des richesses.
L’auteur, taraudé par des questions sans réponses, tente de relater les
raisons qu’il croit constituer les obstacles d’un réel développement de
son pays.
Kalidou Sy, est né en 1956 à Guinguinéo. Contrôleur principal des
douanes à la retraite, il est l’auteur du livre : Douanes sénégalaises : Vie
et vues du brigadier de brousse, Harmattan, 2105.
Illustration de couverture : © Gregory fullard - Unsplash.com
ISBN : 978-2-343-20092-7
25 €
LA VALSE FÉERIQUE DES ROIS
Kalidou SyLA VALSE FÉERIQUE DES ROIS
Ou
Si le destin m’était conté
Kalidou SY
LA VALSE FÉERIQUE DES ROIS
Ou
Si le destin m’était conté
TOME I © L’Harmattan-Sénégal, 2020
10 VDN, Sicap Amitié 3, Lotissement Cité Police, DAKAR
http://www.harmattansenegal.com
senharmattan@gmail.com
senlibrairie@gmail.com
ISBN: 978-2-343-20092-7
EAN: 9782343200927REMERCIEMENTS
Mes remerciements vont spécialement aux anciens directeurs
généraux des Douanes sénégalaises qui, en dépit du caractère sensible
des missions dévolues à cette administration qu’ils ont eu l’honneur de
diriger avec des réalisations très éloquentes, m’ont témoigné leur
compréhension même si cet ouvrage peut sembler équivoque. Il s’agit
en l’occurrence des inspecteurs généraux d’État Boubacar Camara et
Pape Ousmane Gueye.
Mention spéciale à mon frère et ami, l’inspecteur général d’État
Oumar Diallo, main de la providence non seulement grâce à qui ce livre
a pu voir le jour, mais également auprès de qui j’ai acquis la certitude
que le ciel pouvait s’illuminer au-dessus de nos têtes rien que par la
bonté de l’homme.
Au directeur général des Douanes, le colonel Abdourahmane Dièye
qui, sans me connaître réellement, n’a ménagé aucun effort pour me
soutenir dans les difficultés.
Je remercie également tous ceux qui m’ont permis par leur soutien
constant et indéfectible de traverser la mer houleuse de la retraite sans
chavirer, malgré la frêle embarcation qui me transporte au milieu des
vagues :
Les colonels Babacar M’Baye, Amidou N’Diaye, Gamby Diop,
Amadou Bâ Diatta, Sara Waly, Mamadou Diamé, Ibrahima Thiam,
Bara Fall et Macodou Bâ ;
Le commandant Alassane Sy ;
Les capitaines Jean Louis Tine, Moussa Waly Faye, Mbaye Diouf
Dia, Amadou Diabang et M’Baye Dame Diakhaté.
7 eTous mes promotionnaires de la 32 promotion de l’École nationale
des douanes, inspecteurs, contrôleurs et sous-officiers avec lesquels
nous formons une famille définitivement liée par le serment :
Les lieutenants Ousmane Thiam, Pascal Basséne et Ablaye Kébé ;
Les agents des douanes Bassirou Sall, Ablaye Diagne, Oumar
Diahité, Arona Dia et Bassirou Ball.
Je remercie très sincèrement du fond du cœur toute ma famille : ma
femme, Coumba Sy, mes frères Mamadou Djiby Sy, Malick Thiam, le
préfet Hamady Diongue et Kalidou Kassé ; Djiby Oldou Bâ et notre
père Oldou Bâ pour ses prières.
Les artistes Pape Fall et Cheikh Coulibaly (Pape et Cheikh).
Les journalistes Ballé Preira et Pape Cheikh Sylla.
Je remercie tous ceux, amis, parents ou connaissances qui de près ou
de loin ont contribué à la réalisation de cet ouvrage.
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DÉDICACE

Pour tous ceux qui se battent afin que triomphe la vérité. Celle que
Dieu agrée et qui est prônée par les vertueux et les croyants.

À ces douaniers, soldats, militaires, paramilitaires et citoyens qui se
sont donnés corps et âme à leur pays dans le respect des préceptes de
leur culte, malgré les privations, les contraintes, les alléchantes
tentations du luxe et les innombrables affres de la vie.

À mes parents, dont l’exemplarité et les humbles existences riches
d’enseignements ont su peindre un sourire éternellement radieux sur
nos visages, ceci même dans la souffrance la plus totale.

À mon défunt marabout, Thierno Seydou Nourou Tall, qui m’a
appris à toujours m'en remettre à Allah dans l’adversité en acceptant
spontanément et avec sagesse ma destinée, car gémir n’atténue point la
douleur.

9




« Respectez vos prières, jeûnez le mois de Ramadan, honorez le
Zakat quand vous le devez, effectuez le pèlerinage à la Mecque pour
ceux parmi vous qui en ont les moyens, aimez-vous les uns les autres et
sachez que vous êtes tous des frères et égaux… »
Le Prophète Mohamed (Paix et Salut sur Lui)


De grâce, humains ! Laissons à Dieu, qui ne Se trompe jamais, Lui
qui détient la connaissance réelle, maîtrise le secret de l’invisible et de
l’inconnu, le soin de juger ou de décider Seul du sort de ce qui Lui
appartient exclusivement, en l’occurrence Tout et nous. Il est
l’Omniscient qui maîtrise les raisons de toute chose.
Oh ! hommes, sachez que votre savoir n’est qu’une toute petite
lucarne ouverte dans le noir. Sa lumière jaillit certes, mais d’une
pénombre, et son intensité ne peut illuminer tout l’univers.

11







1« Massla, maandu, mûgne, mûut mûuthe mba môotte , ces mots bien
de chez nous commençant par M qui sonnent comme le mal ou la mort,
les maux et les mascarades résumant merveilleusement à eux seuls tout
le malheur des miens, manigancé par ce maudit malin. Diabolique
drame de l’esprit, lourdes chaînes qui nous entravent les pieds et les
poings en plombant nos ailes pour l’éternité. »

Kalidou SY


1 Conciliation, neutralité, patience, silence sauveur ou exil.
13

PROLOGUE

Il paraît qu’Allah, Dieu immortel, invisible et insaisissable,
éternel et plus qu’extraordinaire, symbole de l’unicité, dans Sa sagesse
utile, éclairée, tout simplement illimitée et divine, Sa grande
magnanimité ainsi que Son extrême bonté, avait gratifié l’homme de
l’esprit, avec en prime une petite parcelle de Son savoir et de Son
pouvoir. Raison pour laquelle le cerveau humain avec – semble-t-il –
l’aval du « Tout Puissant » et hélas, souvent sous l’impulsion de
pulsions d’origine maléfique, donna naissance à diverses sciences. Ces
connaissances dans beaucoup de domaines de la vie, de plus en plus
établissent la spécificité de l’homme à travers une multitude de
découvertes et réalisations qui ont donné à ce monde le visage qu’il
montre aujourd’hui.
Ce visage du monde qui nous enseigne qu’en vérité la création et les
créatures divines sont sélectives et sa justice loin d’être impartiale. La
pénitence de l’homme, sa mission sur Terre et l’achèvement de sa
perfection résident dans l’atteinte totale de l’équilibre, l’équité et de
l’égalité non seulement entre les êtres humains eux-mêmes, mais
également de leur respect et de la sacralisation des écosystèmes qui
concourent à leurs existences.
Et pour que l’homme y parvienne, nonobstant la puissance
incontestable de Dieu qui pouvait S’imposer, Il lui a juste suggéré des
lignes de conduite à travers les religions truffées d’éthique et de morale,
de valeurs et de vertus découlant des principes de l’esprit sanctifié ou de
la pensée exclusivement pieuse.
15 Et en lui libérant apparemment la bride, Dieu lui a offert la
possibilité de pouvoir parfois choisir. Il lui a ordonné de Le servir en
rendant le monde et les humains meilleurs.
Hélas, l’acquisition progressive et grisante de ces sciences avait
corrélativement fini par faire naître une certaine forme d’ingratitude
chez l’être humain, détournant ses véritables objectifs de son esprit,
revigoré par cet immense pouvoir résultant de la maîtrise graduelle de
la connaissance, faisant de lui un magnifique prédateur souvent attifé de
valeurs morales étriquées.
Cependant, force est de reconnaître que dans mon pays, notre foi
héritée, donc aléatoire et jadis imposée à nos ascendants, ne constituait
nullement un baromètre fiable pour évaluer avec précision notre
attachement réel aux principes et objectifs religieux, nos us et coutumes
restant essentiellement vivaces dans notre quotidien d’inexplicables
croyances ancestrales païennes avec leur lot d’atrocités et de forfaitures
volontaires que l’âme d’un humain avait du mal à s’expliquer.
Le monde tel qu’il est conçu, me disait le vieux Cissé, est tout
d’abord un dessein divin, puis le fruit d’une réflexion divine avant de se
matérialiser en une réalisation divine d’où est totalement exclu le
hasard.
Le destin est immuable, nous avaient appris nos marabouts. Sois,
avait dit Dieu, et tout fut !
L’horreur s’est invitée dans ce monde déshumanisé à dessein,
lorsque l’homme a commencé à se prendre pour Dieu et s’est donné le
droit de désobéissance suivant ainsi les traces de l’ange déchu. Dieu l’a
alors exilé du Paradis vers la Terre et à son tour, sembla lui laisser les
coudées franches pour rechercher et peut-être découvrir et définir le
sens de son existence.
Ainsi dans sa vanité, l’homme s’habitua malheureusement à
sousestimer l’autre, qu’il considéra naturellement comme une sous-créature.
Ce qui a fait naître chez lui le sentiment que la vie, même humaine,
hormis la sienne et celle de ceux qu’il chérit, n’avait aucune valeur dès
lors qu’elle est un semblant d’entrave à son évolution. Alors, la détruire
qu’importe la manière quand elle ne sert plus ses ambitions, devient une
nécessité, un devoir, une mission divine pour l’avènement de l’homme
idéal, le parfait, celui que Dieu Lui-même dit dans les religions à travers
les livres saints avoir créé à Sa propre image et qui reste à être identifié.
16 Le mal put ainsi devenir justifié.
La force du « Malin » parvenu pour l’éternité à être incontournable
dans la vie sur Terre réside en vérité dans sa prouesse d’avoir réussi, en
exploitant la soif de pouvoir et de puissance de l’homme, à le
convaincre que chacun de nous était l’élu et méritait le meilleur. Raison
pour laquelle lui-même en bon stratège semblait se plier à ses désirs et
acceptait sournoisement de le servir tout en se servant en vérité de sa
crédulité. Il l’incita à créer les outils du mal et lui apprit à les mettre
avec une facilité inouïe à sa disposition, sublimant dans son cœur les
artifices envoûtants de la tentation des richesses matérielles et de
l’intérêt personnel pour toute la durée de sa vie.
L’Éternel abdiqua et Cheytane, conformément à Sa demande, obtint
de Lui que la Terre devienne le théâtre de ses manigances.
Le Seigneur qui pourtant avait bien fait de l’homme Son élu semblait
juste S’offusquer de la désobéissance de Satan en le damnant sans
véritable condamnation immédiate et l’exila tout simplement du jardin
d’Éden vers la Terre, avec l’homme comme compagnon et gibier.
Il fallait en évidence au Créateur une créature digne de Lui afin de
Lui donner la réplique dans la trame du drame humain. Et l’homme,
dans son aveuglement, s’étant stupidement gaussé d’une vanité et d’un
orgueil inopportuns, est vite tombé béat et obnubilé sous l’emprise de
son escarcelle mirobolante bourrée d’acquis féeriques. Au vu de la
laideur affichée des actes des hommes finalement si détestables, le
diable semble avoir atteint ses objectifs en nous dressant les uns contre
les autres, sous les applaudissements muets du Créateur qui paraissait
rassuré de voir se réaliser Ses propres desseins sur le monde terrestre.
Nous rabattre le caquet.
Les destins n’étaient-ils pas irréversibles ?
Et cependant, naturellement, le mal, faisant effondrer les armures
spirituelles de l’homme, envoya la haine, la jalousie et la méchanceté
dans son cœur désormais gangréné par les instruments du vice et de
l’égoïsme exacerbant ainsi l’amour de nos egos sur Terre.
La mythomanie s’incrusta dans les valeurs humaines.
Paradoxalement, le rêve de mon père, qui pourtant n’était pas instruit
et n’était détenteur d’aucune forme d’érudition, encore moins d’un seul
brin de compétence avérée dans un quelconque domaine de l’esprit,
17 était de humer l’air du jour où le savoir, celui provenant entièrement
d’une connaissance approfondie de Dieu, ferait naître chez les êtres
humains une volonté farouche de se conformer strictement à Ses
recommandations. Ce savoir incluant le respect total de la nature et de
cet univers où se déroulait le drame humain, devra illuminer désormais
toutes les pensées et guidera ses comportements.
La religion, terreau de la connaissance et paradigme de valeurs
humaines, est également cadre de réincarnation de l’homme prodige, de
l’homme idéal, de l’homme tout court, tel qu’un monde paradisiaque
aurait souhaité le voir s’affirmer.
La Terre, vaste étendue aux reliefs divers et complémentaires où de
prodigieux miracles, signes évidents de La puissance divine se
produisent tous les jours, s’étale à perte de vue, enveloppée dans une
brume transparente s’éparpillant dans l’atmosphère vers les cieux, la
crinière hirsute à tous vents et le corps meurtri, lacéré par les
éclaboussures élimées et tranchantes de la modernité, sous les yeux
presque indifférents de l’homme, pourtant seul responsable de ses
blessures définitivement impossibles à cicatriser. Son destin qu’elle
assume sans jamais se plaindre est essentiellement, depuis sa création,
de servir Dieu en guise de cadre pour l’existence de quelques-unes de
Ses créatures, jusqu’à la fin des mondes, par soumission totale à Allah.
Cette docile et gigantesque œuvre couverte de merveilles célestes
nichées sans support hormis la volonté divine dans l’espace cosmique
du Tout Puissant qui l’a assignée au service des hommes sans aucune
contrepartie, sans bail ni une quelconque redevance à payer, lutte
désespérément contre les dérives de ces derniers pour remplir sa
mission si peu amène.
Elle suffoque, hoquète, blessée, moribonde, et se lasse, contrainte de
se métamorphoser dangereusement sous l’agression permanente, la
boulimie et les coups de boutoir de son protégé, celui-là même dont elle
a la charge divine de satisfaire les besoins vitaux, de recueillir et de
cacher en son sein après sa mort ses chairs impures en putréfaction.
Loin des regards indiscrets, elle les purifie en les détruisant
partiellement, épurant définitivement ses souillures, conservant ainsi
pour les vivants la pureté de l’air ambiant que pourtant nos œuvres
s’échinent inlassablement à pourrir. Avides, les hommes la parcellisent
et la réduisent à une vulgaire propriété individuelle à son profit. Ils la
défigurent, s’obstinant à l’asservir, la dompter si ingratement pour
assouvir leur quête de puissance et de richesse. Elle subit toutes les
18 agressions imaginables sans broncher, se voit déverser sur elle nos
immondices, des eaux bouillantes et des souillures. Atteinte au plus
profond de sa chair creusée d’innombrables manières, plus anarchiques
et barbares les unes que les autres, et témoin privilégié des horreurs
humaines, elle n’a néanmoins jamais cessé de fournir gratuitement à
l’homme la jouissance des richesses inestimables dont elle regorge.
Savoir donc dans tous les aspects de la vie de l’élu du Créateur, mais
particulièrement cet extraordinaire don de Dieu à l’homme vertueux ne
magnifiant que le beau et élevant le bien au-dessus de toutes les
préoccupations des êtres. Humaine omniscience usurpée, acquise
exclusivement au nom du Très Miséricordieux, axée essentiellement sur
la recherche de la perfection de l’âme ainsi que du corps et destinée
entièrement à la pérennité de sa sagesse, de son humanité.
La vie enfin apaisée de l’homme, transportée par le gigantesque
paquebot indestructible de la vraie foi solide et inébranlable en Dieu,
voguant tranquillement dans les eaux claires et rassurantes des valeurs
spirituelles qui ruissellent sans obstacles et en abondance sur toute
l’étendue et la diversité de la création, inondant du même coup les
braises de l’enfer désormais inefficient, définitivement englouti dans le
néant.
La définitive négation des choses qui émanent du mal qui ne devait
jamais exister, la pureté de l’essence des désirs saints, tels sont l’idéal et
les moyens les plus positifs d’appropriation du divin.
Et voilà exactement, ainsi résumé, ce que devait être le véritable
socle des principes moraux de l’homme aspirant à exister tout
simplement comme un humain dans une société totalement harmonisée
et en parfaite symbiose avec le Tout Puissant.
Mon désir le plus ardent en ces jours, à l’instar du vœu paternel,
c’est de vivre également cet instant précis où la culture continue et
généralisée des seules véritables valeurs religieuses devient et demeure
à jamais l’unique levier de l’existence de l’être humain.
Hélas, aujourd’hui au réveil, à la vue du brouillard matinal embuant
mon regard un peu flou, je me suis rappelé soudainement que les rois
avaient décrété à l’unanimité que toute pensée contraire aux édits est
une hérésie qui méritait des sanctions exemplaires. Les qualifications
empruntées des monarchies découlant de cette infraction orientée à
dessein pour museler la fierté de ceux qui sont fatigués de vivre dans
19 l’injustice, des défenseurs des faibles et des révoltés de l’inégalité sont
multiples : parjure, apostasie, incitation à la révolte, désobéissance
civile, insubordination, troubles à l’ordre public et j’en passe. Ils
peuvent reformuler les qualificatifs à l’infini mais l’objectif demeure le
même : réduire un gêneur au silence même s’il avait raison, surtout s’il
avait raison. Et autant ils étaient nombreux, autant la sentence devait
être dure, dissuasive et sans équivoque, et les fautifs, comme des
pestiférés, extirpés de la société qu’ils vicient. Au besoin, préalablement
après une punition mémorable.
Pourquoi ne pas les exposer sous un soleil ardent à la vindicte des
rois pour servir d’exemple aux éventuels soudards de la subversion ?
Nécessaire diabolisation du rebelle à l’esprit démentiel,
excommunication totale et définitive du proscrit. Et s’il le fallait,
pourquoi pas le brûler vif ou bien le faire mourir lentement dans
d’atroces souffrances ? L’occire soit par lapidation, soit par pendaison,
ou l’étriper, l’éviscérer au besoin, car la sentence divine et bien méritée
pour ce mécréant ne peut souffrir d’apitoiements ou d’hésitations.
Ceci doit bien être l’unique, l’incontournable sort de ces pauvres
détracteurs des rois insoumis et si stupides. Juste de piètres soi-disant
justiciers, ennemis jurés des choix de Dieu, donc de Dieu Lui-même.
De vrais « impies » indignes de vivre. Insignifiants diablotins en
miniature. Ils n’avaient qu’à rester loin de la foi, des biens et des
femmes si rudement gagnés par les rois, même si…
Ainsi étaient construits, en vérité, les fondements des forteresses de
l’ordre conçu pour et par la horde sacrée, judicieux et efficaces remparts
contre le désordre. Voilà sur quoi reposaient toute la puissance des rois
et la tranquillité de l’existence sereine des peuples.
L’obéissance totale et l’omerta.
Raison pour laquelle en écrivant, le réalisme ne devait-il pas nous
inspirer à nous poser cette question cruciale dans la configuration
culturelle de mon pays ? Comme me l’avait bien conseillé mon ami
Baba Diakhaté.
Était-ce réellement sage de chercher à déraciner un baobab aussi
millénaire que les incohérences de notre vécu dans cette organisation
sociale dont les racines si puissantes sont profondément enfouies dans
notre réalité ? Cette entité qui s’était dotée également en surface d’une
force indestructible. Ce géant majestueux parvenu à s’enraciner
20 solidement et à devenir le symbole de la normalité de telle sorte qu’il
s’était octroyé l’adhésion et la soumission totales de ceux qui jouissent
de sa puissance comme de ceux qui en subissent les affres et qui sont
tous prêts à mourir pour la défendre ou la combattre.
En somme, il semble que ses pourfendeurs ne fassent que frapper de
vrais coups d’épée dans de l’eau boueuse. Ils produisent des revers qui
risquent, sur un effet boomerang, d’éclabousser les éventuels téméraires
osant la défier et qui en fait, ne sont que des suicidaires dont les actes
insensés ne manqueront pas de rejaillir avec des conséquences
fâcheuses sur leur progéniture et sur toute leur lignée.
La sélection rigoureuse de la race bénie des dieux est obligatoire et
s’impose rigoureusement.
Et d’ailleurs, Dieu n’avait-Il pas bien dit Lui-même que les peuples
n’auront que les rois qu’ils méritaient ?
Mes larmes silencieuses et la souffrance que j’endurais alors en
faisant malgré moi le deuil de la vérité éteinte depuis belle lurette à
N’Doumbélane, mon pays, et enterrée définitivement avec tous ceux
qui ont combattu pour sa manifestation, peinent encore à s’estomper.
Intarissables, elles emplissent les yeux de toute ma race, inondant le
chemin qu’emprunte insidieusement l’avenir des miens, embourbé dans
des marécages d’incertitudes couvertes d’ignominies et de belles
chansons, le couperet du bourreau encore suspendu au-dessus de la tête
des rescapés, prêt à frapper. Seuls les magnifiques zouaves qui les ont
condamnés et ensevelis se pavanent encore majestueusement, drapés
dans de somptueux habits du paradis et arborant des sourires
narcissiques, sous les yeux impuissants du peuple résigné, sans
protection aucune et dépourvu de tout espoir. Une vague vision
idyllique du destin ou d’un futur même lointain pouvant le faire rêver
un tant soit peu à l’approche du bout du tunnel mal éclairé dans lequel
sa vie chemine, désespérément décousue et déglinguée, lui était
ressentie comme un mirage. Ils ont décidé de faire appliquer et régner
l’inique vérité de la nouvelle noblesse argentée incarnée par les nantis,
ces parvenus auréolés de gloire souvent de circonstance. La suprématie
de la vérité des plus forts, bien plus réaliste, est exigée en érigeant
l’obligation pour tous de s’y conformer comme règle de conduite
universelle strictement inviolable.

21 Devoir patriotique, les récalcitrants et hésitants qui refuseraient de
s’y soumettre seront à bannir de notre société si merveilleusement et si
judicieusement structurée, ou à la limite tout simplement effacés de la
surface de la Terre, crucifiés nus, la tête à l’envers, les yeux globuleux
sortis et rivés sur leur cécité.
Les ordres établis, ceux qu’à travers des millénaires, dans divers
endroits de cette planète, plusieurs générations étaient parvenues à bâtir
à coups de doctrines, de systèmes différents, de rêves brisés et de sang
versé, régissent le monde sur lequel ont trôné de tout temps des têtes
couronnées aux mains très souvent souillées. Ces ordres donc, vécus
diversement par les sociétés, même s’ils sont bien enracinés dans les
esprits, dûment adoptés, acceptés, et leurs désirs suivis à la lettre
presque à l’unanimité, sont à l’évidence source de stabilité sociale,
malheureusement souvent temporaires, mais constituent également un
véritable aveu d’impuissance et d’échec de l’homme qui s’y complaît
naturellement, dès l’instant qu’il pérennise sa propre richesse en
occultant celle de l’autre. Aussi loin que l’on remonte dans le temps, ils
ont toujours été effectivement discriminatoires et n’ont jamais servi
qu’à asseoir la suprématie d’une infime partie de la population sur les
autres, bien qu’enrobés merveilleusement dans une morale consensuelle
circonstancielle, appropriée durant juste un moment de grâce éphémère,
un court instant de l’histoire.
Même après la victoire des opprimés, on se rend compte souvent très
tardivement qu’en fait, il n’y a eu hélas qu’un changement
d’oppresseurs qui s’est opéré.
Les vainqueurs avaient la raison avec eux quoi qu’ils fassent. Les
faibles ou les vaincus ont toujours tort d’être assez mal pourvus par la
Providence.
Tous les bouleversements intervenus dans l’histoire des civilisations
n’ont eu pour seuls objectifs que de combattre ces ordres, de les
restaurer ou bien de les maintenir tout simplement. Pour chaque
époque, la nécessité du changement s’est toujours imposée à
l’humanité, le dessein du Créateur pour l’être humain ayant toujours été
de lui donner l’opportunité de s’auto-perfectionner pour réaliser
finalement un monde où l’égalité des hommes ne sera plus un simple
slogan, mais un vécu quotidien tout en l’éloignant progressivement
mais sûrement d’un probable stupide chaos.
Le paradis sur Terre, en somme !
22 Les épris de justice, dont les martyrs nécessaires à l’évolution, n’ont
jamais cessé de tirer inlassablement la sonnette d’alarme, certains ayant
même payé de leur vie dans d’atroces souffrances et d’horribles
circonstances leur combat contre l’incroyable bêtise des hommes.
Et faute d’heureuse alternative, les peuples ont toujours fini par être
contraints de réagir dans un ultime sursaut d’orgueil de diverses
manières, contre ce qu’ils avaient décidé de considérer comme de
l’injustice, de l’oppression ou de la barbarie souvent gratuite, lassés
qu’ils étaient de demeurer les souffre-douleurs des rois du moment.
L’hégémonie du fort, la prépondérance du pouvoir et l’absolu devoir
de la conservation de la lignée du sang dit bleu estampillé noble,
devient dès lors une nécessité pour l’humanité, qui se doit d’après eux
de préserver la quiétude des plus puissants contre le danger de la
prolifération des autres, de cette vermine, ces parasites s’agitant
inutilement, cette espèce gangrénant la Terre, ces mollusques
contaminant la pureté des âmes terriennes sacrées. L’âme de la vraie
race des élus de Dieu. Seuls les plus forts peuvent et auront le droit
d’obtenir leur place autour de la table de banquet déployée dans l’arche
du futur. Le juste y sera très certainement exclu, car n’étant qu’un
idéaliste dépourvu de sagesse, un rêveur qui ne s’aimait pas.
Le difficile processus d’évolution de l’homme visiblement inachevé
étant irréversible, et entrant parfaitement dans la logique de l’ordre
naturel des choses, la sagesse devrait l’inciter à semer la paix des cœurs
dans l’humanité en prélude aux joutes sociales du futur qui s’annoncent
incertaines. Des chamboulements imprévisibles au regard des
événements et de l’histoire se sont souvent produits dans nos vies et
vont encore probablement survenir, générant corrélativement, comme à
l’accoutumée, des mutations dans tous les domaines économiques,
sociaux et culturels des communautés. Ces changements significatifs,
afin d’être bénéfiques, doivent tenir forcément de plus en plus compte
de la nouvelle morale humaine dont l’objectif principal est
l’accumulation de la richesse sans égard pour la dégradation du cadre
de vie des hommes, résultant surtout d’une exploitation abusive des
ressources que le Tout Puissant a si gracieusement octroyées pour leur
bien-être, ainsi que de l’exploitation éhontée des potentialités de leurs
semblables uniquement pour leur propre intérêt, quitte à les abêtir, à les
piétiner et à les humilier tout court, leur enlevant totalement toute
velléité de rebuffade.
23 Mais par contre, la raison familiale nous dicte de nous occuper
uniquement de notre seule existence sans nous soucier du sort des
autres.
L’air pur se raréfiant, les rois ont décidé que sa conservation et sa
redistribution aux élites sont impératives, indispensables et
incontournables, et répondent aux exigences des recommandations
divines.
Noble mission que celle qui contribue à prévenir toute initiative,
action ou crise pouvant remettre en cause la quiétude des rois.
Mais dès lors qu’il faut impérativement changer et que ce
changement est inéluctable, alors pourquoi ne pas opter pour revoir
réellement en profondeur nos objectifs, en commençant d’abord par
redéfinir nos priorités qui ne doivent être que sociales et tout
simplement humanisées ? Poser sur ce monde le regard du véritable
vertueux aux œuvres aptes seules à nous réconcilier avec Dieu, et
partant, avec l’humanité tout entière. Initier partout des réflexions
dédiées essentiellement au service de la cause humaine semblant si
désespérée.
Changer les choses en bien suppose surtout l’instauration, partout
dans le monde, d’une coexistence pacifique entre les hommes, hors du
mensonge et de l’inégalité. Car aucune véritable paix sociale durable ne
peut se bâtir sur de subtils compromis privilégiant une classe d’hommes
au détriment d’une autre, quelles qu’en soient les raisons.
La peur entretenue par les tenants des pouvoirs semble forte, mais le
voile en réalité lacéré qu’ils ont toujours étalé sur le réel quotidien des
faibles a enterré trop souvent la vérité au fond d’un volcan hélas jamais
totalement éteint. Ils feignent de ne pas voir que ce feu en réalité était
encore capable d’ébullition, dans des volcans aux cratères pourtant
béants, prêts à déverser leur lave sur le monde des hommes aux appétits
insatiables. L’histoire nous a toujours enseigné qu’aucune force au
monde ne pouvait empêcher la manifestation de la vérité ou endiguer la
marche des peuples vers la liberté réelle malgré nos tentatives répétées
de les circonscrire. Ils ne meurent jamais réellement, ce devoir et ce
besoin de combattre les brimades, l’injustice et les abus de pouvoir dans
ce monde pour permettre la restauration définitive de la dignité du
genre humain, qu’importent les sacrifices à consentir. Contre toute
attente, ce volcan semblant éteint bouillonne en vérité, se préparant, au
vu des signes évidents, à ressurgir un jour imminent, déferlant et se
24 propageant en flots de braises incandescentes des entrailles de la
demeure d’Hadès, pulvérisant et engloutissant sur son passage tous ces
grandioses édifices si majestueux, malheureusement érigés sur les
larmes et le sang de ces innombrables inconnus paupérisés à travers les
multiples soubresauts de l’histoire des hommes. Ces sacrifiés de
l’existence, souvent anonymes de l’évolution. Ces hommes et ces
femmes dont le sacrifice n’est voué à la postériorité que dans la seule
mémoire de ceux qui comme eux, recherchaient vainement la véritable
voie du salut dans ce monde en réalité hermétique, structuré en classes
évoluant en vase clos, les nantis dans des cages dorées, le reste dans la
tourmente, virevoltant à la merci de toutes les intempéries.
Le riche étant par définition à l’abri du besoin, le plus grand des
challenges que le vertueux doit relever, le véritable combat héroïque qui
vaille vraiment la peine d’être mené, la seule aspiration sensée et idéale
du genre humain, le but ultime des êtres, demeurent la volonté
inébranlable d’enrichir le pauvre sans appauvrir le riche, d’inculquer la
connaissance aux ignorants, de guérir pour toujours les maux des êtres,
conséquences des actes irréfléchis des mortels. En définitive, tenter
d’éradiquer la souffrance sur Terre.
Rétablir les équilibres entre les êtres humains implique des actes
héroïques que seules des âmes héroïques réellement imbues d’amour
envers leurs semblables, elles-mêmes et pour l’espace, conscientes de la
valeur du temps et ayant décidé volontairement de dédier exclusivement
leur vie au service des autres et de la nature, peuvent réaliser.
Toute la vie de l’homme devrait tourner autour de cette seule
préoccupation : rendre à tous les hommes leur dignité, leur fierté, et du
coup, leur humanité.
C’est pourquoi nous osons affirmer ici que la politique n’est
nullement de l’art. Elle n’est pas non plus une science exacte comme
veulent nous le faire croire ceux qui la pratiquent comme un gagne-pain
ou qui, sous prétexte de la connaissance pure, théorisent l’idée qu’elle
constitue une panacée de l’esprit dominateur, un domaine réservé aux
seules élites. Même enseignée comme telle dans de grandes écoles, elle
n’en demeure pas moins véritablement innée, une vertu pour les
meilleures âmes uniquement sous-tendue par l’amour de l’autre.
Elle doit être la plus éloquente preuve de l’immense générosité de
l’homme et de sa capacité à faire don de soi à la vérité, au bien et à la
cause commune. Elle est tout simplement une simple question de cœur,
25 de connaissance positive et d’intentions louables. La meilleure des
politiques est celle qu’inspire l’amour du voisin, cet autre nous-mêmes,
et la recherche d’un bonheur commun généralisé.
Ce sont les actes en apparence anodins posés par cet homme-là et
l’idée qui les sous-tendent, dont l’objectif est de parfaire tout l’univers
en labourant son champ, balayant devant sa porte et veillant sur sa
parcelle afin que l’autre puisse s’y reposer en paix, pour la gloire et la
prospérité de son village, qui devraient déterminer l’essence de la
politique, asseoir sa raison d’être et surtout justifier sa pratique, mais
hélas ! Le mal ne se définit nullement par l’absence de Dieu dans le
cœur de l’homme, mais il est surtout le reflet du manque de confiance
de ce dernier en son créateur et seul maître, exacerbé par un excessif
culte de la personnalité qui place chacun de nous au-dessus de l’autre.
Rares sont ceux parmi nous qui parviennent à faire du bonheur de
l’autre l’émanation du sien.
Il est évident que servant des intérêts personnels, la politique est
vulgaire bien que réaliste et demeure effectivement une simple
stratégie, une vile méthode d’acquisition et surtout d’accaparement d’un
pouvoir quel qu’il soit. Elle impose ainsi un apprentissage forcé, sa
maîtrise jamais parfaite ne s’acquérant que par une intelligence et une
expérience particulières, une vie dépourvue de tout sentiment humain,
exclusivement destinée à servir des causes extrêmement nuisibles à la
communauté, soutenues et entretenues à merveille par de superbes
icônes de la cité trop imbues d’elles-mêmes, des protagonistes
déshumanisés, indiscutablement des prédateurs très souvent au sourire
d’ange, pilleurs rusés et destructeurs d’acquis sociaux, l’esprit drapé
d’idées machiavéliques. Des êtres désincarnés et sans scrupules,
démunis de magnanimité réelle ou tout simplement de respect envers
l’autre. D’où naturellement toutes ces dérives verbales et ces scènes de
violence d’une cruauté inouïe, ces défections et trahisons, ces
ralliements éminemment stratégiques, seules armes de prédilection que
détiennent ses acteurs qui en réalité, ne servent que leur propre intérêt
en manipulant et utilisant les autres dans le but inavoué de réaliser leur
ambition. Le mal forcément tributaire de l’intelligence et de la bêtise de
ces arrivistes s’acquérant et se renforçant par l’exercice du pouvoir,
devient dès lors l’inspirateur de manœuvres politiciennes
paradoxalement souvent aux réalisations grandioses mais sans âme,
finissant par fragiliser énormément notre tissu social déjà si largement
déchiré.
26 Rarement vertueuse dans ces cas où son objectif réel n’est rien
d’autre que la satisfaction de désirs individuels, elle est cependant
positive lorsqu’elle découle de l’éthique très souvent absente dans sa
pratique. Elle est tout simplement d’un naturel presque déconcertant,
émanant directement du cœur. Elle se mue alors en un fondamental
d’où l’homme puise, outre la quintessence de la générosité de son âme,
un sublime sentiment exceptionnel de grandeur d’inspiration réellement
divine, une manifestation sur Terre de nobles idéaux, muse des œuvres
de nobles cœurs animés d’une volonté inébranlable de rendre à
l’homme son humanité trop vite perdue en le rapprochant le plus
possible de son créateur.
Redéfinition utopique de la politique, puérils souhaits d’un rêveur et
malheureusement vœux pieux. Car hélas, ici-bas, l’argent était devenu
aussi bien le fer de lance que le but de tous les désirs humains. Même
des sentiments comme la haine et l’amour dépendent aujourd’hui
entièrement de ce dieu matériel, création valorisée et sublimée par les
hommes, et qui avait réussi à supplanter le divin dans leurs cœurs.
Mon appartenance à l’administration des douanes de mon pays, où la
servilité et les manigances de bas étage sont souvent si payantes, m’a
permis d’apprendre auprès d’imminents douaniers qui étaient parvenus
à ne pas succomber à la corruption, à l’appel de la facilité et à l’attrait
de l’argent. De véritables perles rares dans le domaine de la foi et
exemples de probité innée.
À l’évidence, le douanier conscient de ses responsabilités envers son
pays et s’occupant de sa famille suivant les recommandations de Dieu
est sans nul doute un héros qui mérite d’être sanctifié. Et je peux
affirmer que seule la mort le sépare du paradis.
Avant tout, observer m’avait appris que notre monde s’enfonçait
lentement mais sûrement dans un gouffre où les ténèbres obscurcissant
l’avenir s’accumulaient de plus en plus. Ma terre natale qui semblait
perdre le nord dans sa trajectoire vers le futur sous la conduite de ses
fils considérés comme les plus illustres, creusait inexorablement sa
tombe au fond de ces abysses.
Triste réalité, fatalité et conséquence certaine des actes des miens
dont les objectifs sont d’embellir et de parfaire l’existence de l’homme
à la place des hommes.
27 Cet homme auquel je m’identifiais, s’étant revêtu d’un noir manteau
moral sur lequel scintillent faiblement des débris de valeurs relégués
aux calendes grecques, adopte des idéaux révulsant même les primitifs
et inondant le monde tout entier d’une lumière satanique envoûtante
presque irréelle, qui prive la Terre de cette divine clarté religieuse si
apaisante pour les cœurs, dévoilant subitement les multiples merveilles
de la perversion. Dans cet univers féerique où règne le diable
formalisant et normalisant toutes les formes de déviance, mes parents,
qui eux, persévéraient naïvement à croire en l’hégémonie de la cité des
croyants dans l’univers, m’ont enfanté par la grâce du seul maître de
toutes les choses, en plein milieu de la rustique vie d’un hameau du
Saloum.
Dieu, dans Sa grande magnanimité et Sa miséricorde sans limites,
afin d’éprouver ma foi – ce que ma mère m’a laissé entendre plus tard –
, a décidé un jour d’une chaleur estivale de me faire venir au monde sur
la petite terre du Sénégal, dans un village en plein cœur de ce territoire
apparemment béni des cieux où des saints éternels aux œuvres
immortelles affûtèrent leurs armes au service du Tout Puissant et
moururent sanctifiés, inégalés et inégalables.
J’ai ouvert les yeux et humé pour la première fois cet air revigorant
en présence uniquement d’un souffle de Dieu, de ma mère et de la
vieille M’boulé Diallo, dans l’intimité d’une chambre faiblement
éclairée par les rayons du soleil qui s’infiltraient à travers les
imperfections du toit en paille de la case familiale fissurée, construite en
banco enduit de bouse de vache. Un margouillat lézardait dans les
sinuosités profondes de la case noircie par la fumée des tisons, reliques
du feu utilisé pour la cuisson.
Par moment, cette chambre servait également de cuisine.
Elle n’avait comme meubles qu’un paillasson troué, étalé à même le
sol, et une calebasse fermée par le couvercle oxydé d’un vieux bol sur
lequel était posé un pot en caoutchouc déchiré sur le dessus, ainsi que
me l’avait décrite ensuite l’accoucheuse du village qui, par la force des
choses, était devenue l’une de mes muses. Et dans cet environnement
où régnait une canicule oppressante, je vins au monde dans un silence
perturbé par mes seuls cris de terreur loin des bruits de la ville. Et
bandant tous mes muscles prématurément en éveil, je me préparais déjà
à en découdre avec les vicissitudes de l’existence pour l’heure inconnue
que la Providence avait prévue pour moi. Mon père lui, était absent ce
28 jour-là de la maisonnée, occupé qu’il était à chercher quoi nous mettre
sous la dent.
C’était effectivement grâce à cette nourriture si rudement gagnée qui
donnait à ma mère la force de m’allaiter que j’ai pu affronter plus tard
les aléas de l’existence.
D’ailleurs, pour parachever mon armure morale, le Prévoyant
m’avait derechef choisi un père trop pieux, très dominateur et
conservateur à souhait, doté d’un savoir peu éclairé qu’il maniait avec
une constance déconcertante. Lui qui n’avait appris de la vie que ce que
Thierno, son marabout, avait réussi le temps d’une saison à lui
inculquer dans l’espace d’une vie tout entière passée exclusivement à
essayer de soulager maladroitement les maux de son entourage, par un
semblant d’exemplarité en réalité ironique, était inflexible quant à ses
convictions. Savoir dont l’essentiel tournait autour d’une seule chose :
la crainte du Seigneur, sans vraiment savoir pour quelle raison. Ce Dieu
qui, disait-il, est aux cieux. Et d’après lui, du haut de Son trône, Il avait
un regard éternellement rivé sur la Terre et prêtait une attention
particulière à tout ce qui s’y faisait ou s’y disait. Il ne cessait de me
répéter que Dieu guettait la moindre bêtise des enfants comme moi pour
sévir et Sa punition pouvait être terrible.
Ma mère, elle, préférant beaucoup plus s’appesantir sur la grande
bonté du Seigneur, me parlait plutôt de Sa miséricorde sans limite et de
Sa magnanimité incommensurable, contrairement à mon père qui
insistait toujours sur le fait que d’ailleurs, c’était en partie ce regard
céleste perçant et si lourd de conséquences posé sur lui également, qui
l’incitait à m’éduquer à la dure, dans la pure tradition musulmane et
toucouleur.
Dieu était bon en l’absence de mon père, puissant et surtout
terriblement coléreux en sa présence. Je l’avais très tôt appris à mes
dépens. Ses vociférations, les baffes, les gifles et ses intimidations au
quotidien m’ont ouvert les voies impénétrables du « Seigneur des
mondes » par une brèche où régnait une pénombre dans laquelle des
connaissances divergentes et floues se bousculaient. En grandissant, la
puissance de Dieu se confirma de plus en plus pour moi et l’homme
m’apparut au grand jour tel qu’il était réellement, c’est-à-dire presque
rien, un fétu de paille, un grain de sable dans l’immensité des océans.

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