87 pages
Français

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Le Clocher des tourmentes

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Description



En plein hiver sur le haut plateau du Sauveterre, un homme fuit son passé, et n'ose pas imaginer autre chose pour lui qu'un avenir de clandestinité. Mais une rencontre avec un étrange couple le forcera à se regarder en face, et à prendre, pour la première fois de sa vie, une décision sans écouter autre chose que ses désirs. Pendant ce temps, à une journée de marche vers le sud-est, dans un hameau perché loin au-dessus du monde, d'autres gens attendent et espèrent. Ces attentes et espérances, celles de l'un comme celles des autres, seront appelées à se compléter, par-delà le mur fracassant d'une tempête d'où surgiront toutes sortes de hideux fantômes. Le grand point sera de survivre à la nuit qui vient.


Alain Lasverne : « Allan E. Berger déroule sa prose du côté de Sauveterre, un coin du sud bien sauvage, entre Montaillou village occitan (Le Roy Ladurie) et Pays perdu (Jourde), dirait-on. Il a léché sa plume pour bâtir un joli conte plein de poésie, et l'histoire d'amour entre la démunie et le réprouvé marche à l'amble, comme l'hiver qui se couche lentement sur leurs terres. Son vrai propos est de nous faire voir ce pays rude et attachant où l'existence, au siècle dernier, n'était pas des plus faciles pour les gens de peu. Un peu poète, un peu ethnologue, il fait progresser le récit à coups de belles formules descriptives frôlant parfois le fantastique et nous fait sentir la puissance de la nature que nos âmes citadines ont oubliée. »


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Nombre de lectures 3
EAN13 9782923916736
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

LE CLOCHER DES TOURMENTES
ALLAN E. BERGER
© ÉLP éditeur 2013 www.elpediteur.com elpediteur@yahoo.ca
ISBN : 978-2-923916-73-6
Image de couverture : Anne-Claire Thevenot,Carnets temporels cf. http://acth.over-blog.com/
ÉLP éditeur, le service d’éditions d’Écouter Lire Penser, un site dédié à la culture Web francophone depuis 2005, vous rappelle que ce fichier est un objet unique destiné à votre usage personnel.
Prologne
Amélie est devant son évier, en train de rincer des panais pour mettre avec les éclats de châtaignes. Derrière elle, César gronde et modul e ses habituels brames de bonne humeur ; le fils de sa défunte sœur, qui est né rav i, occupe sa matinée à taper sur un bloc de glace avec un bâton. Musclé, corpulent, pét ant de santé et presque toujours positif, l’adolescent est pour Amélie une présence indispensable quand elle doit travailler à l’intérieur : il chasse l’ombre du cœu r, il fait fuir la solitude – il n’y a pas d’homme dans le hameau qui puisse aller avec la jeu ne femme. Enfin, et pour cela tout le monde bénit le bon garçon, César est le plus inc revable tueur de silence que Dieu ait conçu pour ces terres accrochées au ventre du ciel, où ne chantent que les rapaces, les pierres lorsqu’elles tombent des falaises, et l e vent.
Amélie épluche ses panais puis les plonge dans un s eau d’eau dégelée qu’elle a hissé dans la vasque de l’évier. Celui-ci se tient devant elle, caverneux, imposant, taillé dans la muraille. Une lampe à huile fichée dans un trou éclaire cette vaste niche, et le seau, et les panais qui trempent dedans, et les mai ns rougies d’Amélie muette dont la poitrine est pleine de rêves.
Autour, partout règne l’ombre. La pièce n’est éclai rée que par les braises du foyer et par deux petites ouvertures orientées à l’est, d’où dégouline à cette heure une lueur chiche, grise, désolée.
À l’extérieur, tenu en respect par des murailles si épaisses qu’on y a jadis creusé les rangements, l’hiver se vautre sur la montagne, les griffes plantées dans le hameau qu’il écrase de neige.
À travers la porte, on entend les sons étouffés d’u ne discussion. C’est Louis qui apporte des fagots pour la chauffe du four à pain, et c’est Médor – nul ne lui connaît d’autre nom – de retour de la grotte fromagère, où il est allé régler les entrées et sorties d e sfleurinest les étalages des, ces fissures grâce auxquelles on ventile lentemen fromages en train de s’affiner, de fleurir. Et Médo r, passant devant la porte d’Amélie, lâche cette parole qui fait bondir César et le remp lit de joie à l’idée du fameux travail qui l’attend : « La tempête arrive. Il faudra sonne r la cloche cette nuit. »
Élie Sabatier
Élie était né sur le flanc nord du grand Mont Lozèr e, dans un ravin hanté de charbonniers et aussi, comme son patronyme l’indiqu e, de sabotiers – les uns pas toujours amis des autres. À l’adolescence, un coup de hache avait mis un terme à sa vie forestière : après une ultime rixe entre hommes des bois pour la possession d’un outil, son père avait été retrouvé mort, éventré, é cartelé contre une souche. Emportant dans son sac la petite cabrette du papa – une cabre tte est une sorte de cornemuse – Élie avait alors fui vers Mende en Géva udan. La cité épiscopale n’avait été qu’une étape sur le chemin de misère qui l’avai t mené, musicien de fortune, à travers le pays des volcans, jusqu’en Issoire où il avait débouché, un matin de ses vingt-cinq ans. Là, il avait trouvé de l’ouvrage en batellerie, convoyant des troncs de sapins sur l’Allier.
Puis le chemin de fer, en tuant le métier, l’avait forcé à s’engager comme ouvrier à la forme chez un fabriquant de chapeaux. Pendant trois ans Élie avait trimé dans la vapeur, gagnant en six longs jours de quoi en vivre quatre et s’épuisant peu à peu, n’osant pratiquement rien dire car à cette époque e n France la chair humaine était si abondante, si remplaçable et de si peu de valeur qu e les patrons n’hésitaient pas à tirer de leurs employés tout le profit possible. Ai nsi, les ouvriers suffisamment téméraires pour réclamer justice d’une saloperie se faisaient rares, et d’ordinaire finissaient mal.
C’est ce qu’expérimenta le jeune homme, un soir d’a utomne où il ne put décidément plus supporter l’immoralité crasseuse de son chef d ’atelier. Celui-ci, payé à faire la brute et, dans les interstices que lui laissait cet te intéressante fonction, jouissant à la sauvette des quelques femmes jetées sous ses ordres , se fit démolir le portrait par un Élie survolté, que le dernier viol sur une mineure orpheline avait poussé jusqu’à la rage aveugle. Obligé de fuir pour ne pas finir au bagne, Élie, secondé en cachette par trois camarades, vola une charrette à bras, entassa dessu s le plus de chapeaux qu’il put extraire de la réserve, n’oublia certes pas sa cabrette, et disparut.
Le sentiment d’injustice, qui nous fait agir souven t contre notre intérêt immédiat, en exposant Élie au regard de la loi, fit basculer son existence dans les plus pures ténèbres que la pauvreté et l’incertitude puissent produire : innocent et vertueux, mais déclaré criminel et recherché, Élie, qui depuis si longtemps fuyait son passé, dut fuir son avenir. Il chercha un trou, un coin de néant.
Au four à pain
Accompagnant un César aux anges à l’idée de tirer la cloche, Amélie est allée trouver Médor. Celui-ci, qui a disposé un fagot dans la chambre du four, s’active à mettre le feu aux branches. Le petit édifice disparaît sous son manteau d’hiver. Du dehors, on voit une butte blanche et trapue, coincée entre deux remises, avec une ouverture noire festonnée de glaçons. De là partent divers sentiers boueux creusés dans la neige. Du reste, si l’on pouvait regarder le hameau depuis le ciel, on découvrirait que ce four en est le centre, et comme l’agora : tous les chemins y mènent, tous partent de lui. Car les humains de ce bout de plateau, plutôt que de dépenser du bois, si cher, à chauffer chacun sa cheminée, viennent souvent en cette fin de décembre s’entasser sous la voûte enfumée de l’auvent, mettent une brassée de racines au feu, et passent les longues heures d’inaction qu’impose la saison à se tenir chaud collectivement auprès des pierres que parfument le bois et les nourritures en train de cuire.
Amélie trouve une place sur le banc devant la table des pains, à côté de la vieille Antonine qui a préparé la pâte d’une tourte. Elle lâche la main de César qui file regarder, la tête presque dans le four, la lente danse des flammes qui ondulent en silence, léchant les briques avec une langueur qui paraît toujours un peu surnaturelle.
La jeune femme pose un panier sur la table. Elle déplie un linge. Apparaissent les châtaignes, déjà cuites de la veille, écalées et concassées, ainsi que les panais, découpés en dés après avoir été bouillis. Les deux femmes commencent à garnir la tourte. Le Louis s’assoit à côté d’elles. Il est passé par sa cave y chercher du ratafia.
« Le bonsoir Amélie.
— Bonsoir à toi, Louis. Comment va ton âne ?
— Toujours un peu enroué. Je l’ai mené se réchauffer auprès des brebis. Comment va César ?
— Paré à tirer la corde ! » répond-elle. « César, viens dire bonsoir à Louis ! Ne fais pas le sauvage… »
Docile, César fonce sur Louis en rugissant, l’air farouche, et se love entre ses bras. La différence d’échelle et de masse – le jeune homme baraqué juché sur l’adulte malingre, et l’écrasant nettement – met toujours les spectateurs en joie. Médor a une fois comparé ce tableau à un chat cherchant à s’asseoir dans une boîte trop petite pour lui. Heureux de l’heure et de la présence des autres, il s’avance : « Alors les amis, qui va donc tirer la corde ce soir ? — HROUAA ! — Puisse la cloche, cette nuit, t’apporter un joli cadeau, petite Amélie.
— Vous me dites ça à chaque tempête, mais il ne vient jamais rien.
— HROUAA ! HROOUU HROU…
— César dit :cette nuit est la bonne. Moi je crois César.
— Que Dieu t’entende, César, commente Antonine, que Dieu t’entende !
— Dieu n’a rien à refuser à notre garçon » conclut Louis en débouchant le ratafia. « Et où sont nos verres, alors ? » On a oublié les verres.
Clocher des tourmentes au rebord du Sauveterre. Image : Allan E. Berger, 2012 (CC BY-SA 3.0)