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Le gène divin

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Description

Un étrange chemin initiatique dans les arrière-mondes d'un jeu en réseau. Un enfant de lumière qui sauve et soigne l’avatar de Raphaël. Pour retrouver l'être de chair derrière l'avatar qui l'a sauvé, le joueur suivra ce chemin de Sept Châteaux, et ira au bout de continents en feu. Il y rencontrera une scientifique qui semble posséder un secret, le gène divin. Raphaël qui n’a plus rien à perdre trouvera-t-il dans ces épreuves l’amour ou la mort ? A moins que ce ne soit lui-même qu’il découvre dans ces luttes pour le contrôle du gène divin…

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Publié par
Date de parution 24 août 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9791096027002
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

LE GÈNE DIVIN
Philippe Bayle
© 2015
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY,
un outil de production simple pour créer des ebooks aux formats epub et mobi
Pour plus d'informations rendez-vous sur le site: www.iggybook.comTABLE DES MATIÈRES
1. La course dans la roue
2. Bataille
3. Pèlerins
4. Vaisseaux brûlés
5. Aveux au sommet
6. Nid d’aigle
7. Dans la montagne
8. L’Auberge aux mystères
9. Hôtel
10. La chasse au loup
11. Le commandant
12. La visite au château
13. L’enfant à la balle
14. Les visiteurs de la nuit
15. La chef
16. Le surhomme
17. Kamaël
18. Réveil solitaire
19. Double chasse
20. Le marcheur dans le noir
21. Le château vide
22. La chapelle23. Un nouveau Christ
24. Le camp des Dragons
25. Humains, simples humains
26. La vérité
27. Retrouvailles
28. Gourou
29. Le chant des anges
30. L’Archange
31. Révélations
32. Aveux
33. Captifs
34. Un visiteur dans la nuit
35. Plans
36. Disparitions
37. Le Véritable
38. Evacuation
39. Secrets de l’Eden
40. Des enfants dans la nuit
41. La tentation du large
42. Dans les griffes du Dragon
43. Blessure et guérison
44. Miracle
45. Envol vers l’Eden
46. Eden de sable
47. Singes savants48. Exercices
49. Sensibilité
50. Sacrifice
51. Miraculés
52. Doutes
53. Jeu de rôle
54. La bataille des lions
55. Lapins écorchés
56. Maîtres-nageurs
57. Naufrages
58. La marche sur les eaux
59. Une nuit entre humains
60. Cobayes
61. Show
62. L’ultime expérience
63. Lumière
64. Le porteur de la Corne
65. L’attaque
66. Labyrinthe
67. Traques
68. Race divine
69. Domination
70. Course avec les Dragons
71. Humain, si humain72. Le piège du Dragon
73. La morsure du Dragon
74. Des coups et des pleurs
75. Chantage
76. Chambre froide
77. Grand Nord
78. Goulasch
79. Les chemins vers l’Eden
80. Les portes de l’Eden
81. Base
82. Fouines
83. Descente
84. Les gardiens à l’épée de feu
85. Le calice
86. Foreuse
87. Fuite
88. Réveil
89. La laisse
90. Fantasme
91. La magicienne
92. TrésorLE GÈNE DIVIN
Dépôt SGDL 2015 (Société Des Gens de Lettres)

Auteur : Philippe Bayle1. LA COURSE DANS LA ROUE


Revolvers aux poings, Raphaël poursuivait des bonhommes à l’air patibulaire qui
portaient des sacs débordant de lingots ou de pierres scintillantes. D’autres chasseurs
couraient autour de son avatar derrière ces porteurs des sacs.

Le joueur ne s’en souvenait plus mais il avait dû s’installer sur le tapis de jeu, au milieu
de son appartement aux murs rapprochés, à l’unique fenêtre. Histoire de réveiller le feu du
cœur et la fraîcheur des chairs dans une de ses journées creuses. De se remplir la tête
d’actions et de se vider les membres dans les mêmes actions. Ou le contraire.
Capteurs, gants et heaume en place sur son corps, ses mains et son visage, il avait
certainement enclenché la box de connexion. Il avait plongé dans l’univers numérique,
dans ce jeu de course poursuite qui accélérait son rythme cardiaque.
Ses concurrents étaient vêtus de cent façons, selon la fantaisie des joueurs derrière
les avatars : cow-boys aux colts géants sur les hanches, gangsters aux lunettes fumées
qui brandissaient de lourdes mitraillettes, paramilitaires en treillis aux courts fusils
d’assaut, chevaliers du futur aux armures hérissées de tubes crachant des lasers. Ou
simples hommes en costards gris et cravates, les plus nombreux.


Certains de ces rivaux le dépassaient, d’autres le bousculaient, quand il s’apprêtait à
atteindre leur but à tous : rattraper les porteurs de sacs, leur voler les diamants, les rubis
et l’or. La fortune était à portée de course et de flingues.
L’avatar de Raphaël, à moins que ce ne soit lui-même, n’arrivait jamais à rejoindre ces
personnages détenteurs des richesses. Ils s’éloignaient de lui en ricanant au fur et à
mesure qu’il s’en approchait. Les autres chasseurs qui couraient à ses côtés le
bousculaient, lui barraient la route, le menaçaient de leurs armes, ce qui lui faisait ralentir
sa course.

Il galopa sans espoir encore un long moment, sur son tapis dans le salon, sur un
escalier sans fin. Succession de marches à l’acier gris. Défilé de rectangles identiques,
décalés en hauteur, toujours plus haut, dont ses yeux ne pouvaient se défaire, sur
lesquels des silhouettes bondissaient ou s’écroulaient, fauchées par les tirs qui
dessinaient des traits de lumière dans l’air numérique. Devant lui, à ses côtés, des têtes
ou des poitrines explosaient dans des jets de chair et de sang. Il s’épuisait : bientôt, il
serait lui-même atteint par un tir qui éclaterait sa tête. Il s’entendait haleter de peur.

Les tirs de lumière mortelle frôlaient ses épaules, son crâne. Il sentait leur chaleur
effleurer sa nuque, ses oreilles. Il trébucha, bousculé par un concurrent derrière lui. Les
coureurs suivants le piétinèrent. Leur poids écrasa son dos, ses membres, ses côtes. Ilferma les yeux, le corps brûlant. Il allait abandonner, blessé et humilié.
Il sentit une main glisser sous son aisselle, le soulever. Il se laissa faire, se redressa
sur ses jambes tremblantes. L’enfant le regardait de son visage doux.
Raphaël lui rendit son sourire. Il tourna la tête vers le haut de l’escalier : les coureurs y
disparaissaient en hurlant, dans des gerbes de lumières. Il n’en était plus. La fortune lui
échappait.

Il retourna son regard vers l’enfant qui avait posé sa main sur son bras. Une aura
émanait de lui. Déjà, la silhouette du garçon disparaissait dans cette lueur. Raphaël avait
la vue qui se brouillait. L’enfant se noyait dans la nuée lumineuse, entrainant la
conscience de celui qu’il avait relevé.

Epuisé, en nage, Raphaël s’était écroulé sur le tapis de son appartement durant le jeu.
La box avait détecté ses mouvements, les pulsations trop fortes de son cœur, et s’était
mise en veille de sécurité. En pause.

Silence dans le studio, rumeur de l’immeuble, cliquetis de la machinerie de l’ascenseur.
Il resta couché sur la laine qui grattait sa peau brûlée par les capteurs, à bout de
souffle. La bave perlait de ses lèvres sur le tapis, y posant de nouvelles tâches. Son
corps inutile était désormais sevré de suractivité.
Derrière ses paupières, les marches se succédaient encore. Ses jambes mimaient des
mouvements de course dans le vide. Plus de volonté, sinon celle d’enchainer les pas.
Plus aucun but, sinon celui de courir, allongé sur le tapis, les jambes dans le vide.
Comme un hamster qui galopait dans sa roue.

Des détonations résonnaient encore dans ses oreilles. Le jeu continuait-il dans sa
léthargie ?
Il entrouvrit les yeux. Non, les coups secs venaient de dehors : ils étaient réels.
La course dans la roue n’avait pas été un jeu vidéo, mais un rêve.
Il ne se réveillait pas sur son tapis, chez lui, dans sa ville d’un pays de l’ouest.
Il se trouvait à l’autre bout du continent, en pleine guerre. Il se réveillait dans un fossé,
derrière un talus.

C’étaient les échos de la bataille qu’il entendait.
2. BATAILLE



Ce qu’ils avaient sous les yeux faisait un peu penser à Raphaël aux premières scènes
du jeu War Intelligence : des colonnes de chars et des groupes d’hommes sautaient les
collines sous des tirs qui laissaient des traces lumineuses dans les airs. Des essaims de
drones fusaient en bourdonnant au ras des arbres et des véhicules. Les masses de
véhicules au sol ou dans les airs, de soldats avançant recroquevillés sous les tirs étaient
moins importantes. Mais il y avait une différence fondamentale.
Raphaël chercha durant de longues secondes cette différence et finit par trouver le
mot : c’était la même chose que dans une bataille du jeu, en plus vrai. Et en plus mortel.

Il se recroquevilla dans le trou derrière le tas de rocher qui l’abritait, la poitrine contre
une pierre. Il réfléchit tandis que la respiration hachée soulevait son corps.
Tout s’était enchainé si vite quand ils avaient quitté le pont du ferry à bord de leur auto.
Le port de la rive orientale du continent où ils avaient débarqué était une grande ville
industrielle qui était apparue dans une brume sale. Les klaxons, les rumeurs, les moteurs
la berçaient d’une symphonie nerveuse.
Face aux passerelles de débarquement, la douane ne posa aucun problème : les
agents aux uniformes d’un marron sale jetèrent un œil distrait aux infos affichées sur leurs
lecteurs dans lesquels ils avaient introduit les cartes d’identité numériques. L’Intelligence
numérique qui les guidait depuis l’ouest leur avait fourni des fausses identités solides.
L’IN, nommée Moujik, cette Intelligence qu’il avait rencontrée dans War Intelligence, sous
l’apparence d’un avatar au corps de chien.
C’était grâce à elle qu’ils étaient arrivés jusque-là, après un long voyage.

Tout avait commencé quand l’avatar à forme animale lui avait appris à survivre, lui le
« gamer » peu doué, dans le jeu de guerre en ligne. Cela n’avait pas empêché le perso
numérique du joueur de se faire blesser gravement dans les combats, tiré comme un lapin
par un soldat à tête de serpent.
Alors, l’IN lui avait dévoilé ses arrière-mondes clandestins, ceux des réseaux de
l’ombre, l’avait mené vers un enfant au corps de lumière. L’enfant avait soigné l’avatar de
Raphaël puis lui avait donné rendez-vous au bout du Chemin des Sept Châteaux qui se
déployait dans les réseaux de l’ombre.

Zagreus, son avatar, avait ensuite marché, combattu, erré parmi tant d’autres
combattants solitaires, découvert et visité ces sept châteaux, dont chacun correspondait
à des épreuves terribles : Château des peines, le Château des Epines, puis celui du
Sacrifice, celui du Sang, le Château de la Mort dont il crut ne jamais sortir, dans lequel
son avatar s’était vu mort, allongé dans sa tombe . Puis celui de l’Errance, le bien nommé.Et enfin, il y eut le Château de la Vie, l’ultime sur le chemin, où il retrouva l’enfant de
lumière.

« Zagreus »… Son copain Boris qui l’avait mené à War Intelligence et dans tant
d’autres jeux avant celui-ci, lui avait donné les clés de fracturation pour jouer
gratuitement, l’avait depuis longtemps prévenu :
- Le pseudo qu’on choisit influe sur le sort de l’avatar ! Prendre le nom d’un Dieu
découpé en morceaux, c’est donner le bâton pour se faire battre ! Ou la hache pour se
faire découper en petits bouts !
En voyant les haussements d’épaules avec lesquels Raphaël recevait ses remarques,
Boris n’avait plus insisté.

Ce vieux malin aurait triomphalement crié qu’il avait eu raison en voyant le double
numérique de Raphaël, dépouillé, torturé, au bout du Chemin des Sept-Châteaux.
Dans une salle éclairée de bougie du Château de la vie, Zagreus/Raphaël avait de
nouveau imploré l’enfant de lumière de le soulager, de lui donner pour toujours le bonheur
qu’il lui avait donné, le temps d’une guérison.
L’enfant avait accepté de répondre à sa requête. Raphaël entendait encore sa douce
voix par les oreilles de son avatar :
– Rejoins-moi… Cherche le Château de la Vie dans l’autre monde. Notre fidèle ami te
guidera. Je t’attends là-bas. Tu y trouveras aussi un trésor…

L’Enfant lui avait alors tendu une pierre, avec des chiffres et des lettres graves sur sa
face plate. Des coordonnées géographiques. Il avait aussi accroché une chaine au cou
du chien. Une clé en pendait. Une clé en or.
Raphaël le comprit quand il vérifia les données en sortant du jeu : il fallait qu’il rejoigne
son sauveur « en vrai », à l’autre bout du continent, à plusieurs milliers de kilomètres.
Dans un château qui était le modèle du Château de la Vie.
Cela parut logique au joueur : l’être réel derrière l’avatar de son sauveur habitait dans
un château dont le décor numérique dans lequel leurs avatars se retrouvaient était la
copie conforme. L’enfant lui confia une clé avec les coordonnées du château. Il les avait
rentrées dans le GPS de son téléphone. Elles désignaient un point dans les montagnes à
l’autre bout du continent.
Le bonheur espéré auprès de l’être réel derrière l’enfant valait de tenter de se rendre
là-bas, à plusieurs milliers de kilomètres. Et surtout, le trésor promis.
C’est ainsi que Raphaël décida de partir vers l’est.

L’IN lui promit son aide pour ce voyage dans le réel. Elle ne lui apparaitrait plus sous
l’apparence de Moujik, l’avatar canin, mais à travers différents terminaux numériques, et
d’abord son téléphone portable. Elle le guiderait parfait prendre la route vers l’est.
C’était facile pour Raphaël, journaliste sans travail, désœuvré, sans attaches. Les
guerres de l’est pourraient faire un beau terrain d’où il ramerait quelques reportages à
revendre aux médias de l’ouest. L’IN lui fournissait par messages des codes
alphanumériques pour retirer de l’argent, payer des nuits dans des hôtels, louer des
voitures, passer les postes frontières. Un vrai tour-operator !

Raphaël avait alors eu l’intention d’amener Boris avec lui : après tout, son copain lui
avait donné les clés de War Intelligence. En l’invitant à rejoindre ce jeu et en lui
transmettant les clés pour en fracturer les protections et y jouer gratuitement sans être
repéré, il lui avait ouvert les mondes où l’avatar du journaliste au chômage avait rencontré
l’enfant de lumière, celui qui le faisait partir dans cette quête vers l’est.
Celui-ci ne devait pas être surchargé d’occupations non plus. Il avait bien quelques
semaines à perdre dans un voyage, tous frais payés par une IN. Une quête en vrai d’un
château et de son mystérieux occupant ne serait pas pour déplaire à ce vieux joueur
qu’était Boris. D’ailleurs Raphaël soupçonnait son copain d’avoir été un de ces
combattants qui avaient, comme lui, couru le Chemin des Sept-châteaux, affronté les
épreuves de chacun des châteaux.

Avait-il réussi à dépasser ces épreuves ? Son avatar à lui aussi avait-il surmonté les
souffrances et les écartèlements ? Raphaël se promettait de le faire avouer à son copain
en se rendant chez lui pour lui proposer le voyage. D’ailleurs, si l’avatar de Boris avait
rencontré l’enfant, ce que son pote avait nié jusqu’alors quand Raphaël lui avait évoqué
cette rencontre lors du dernier apéro qu’ils avaient partagé, Boris lui-même était-il sur le
point de partir ? Ils seraient alors deux pèlerins à travers l’Europe de ces mondes réels,
après un parcours dans les Mondes Seconds !
Raphaël se demanda s’il lui parlerait du trésor promis par l’enfant. Il décida qu’il le ferait,
car cela serait nécessaire pour motiver son copain à le suivre dans ce voyage. Et qu’il
partagerait le trésor.

Il marchait à pas rapides dans la ville, la tête pleine de ces idées et des promesses de
voyage. Raphaël comprit vite que quelque chose clochait en parvenant au pied de la
grande barre blanche qu’habitait Boris, à l’orée du centre-ville. Pompiers et gendarmes
s’activaient à tenir une foule à l’écart du parvis de l’immeuble. En se dressant pour voir
par-dessus les rangs de têtes, Raphaël aperçut un corps allongé au sol, inerte, du sang
maculant le goudron autour de lui. La silhouette brisée grande et épaisse, le visage enfoui
sous des mèches brunes et frisées : c’était bien Boris.
Les voisins qui regardaient comme lui racontèrent que la police parlait de suicide. Il
avait rapidement quitté les lieux.

L’Intelligence numérique lui avait alors trouvé une autre compagne pour ce voyage,
quelqu’un qui connaissait les pays où il devait se rendre, une guide et interprète, utile pour
un périple, en plus des capacités de l’IN, une fille originaire de ces pays qui avaient migré
dans la ville de l’ouest où Raphaël vivait.
Il avait déjà remarqué cette Beata, brune aux allures gothiques, dans son quartier, dans
une parapharmacie où elle était vendeuse. Dans les jours précédents la rencontre
organisée par l’IN, elle l’avait conseillé dans le choix de pansements et de baumes pour
soigner les plaies que les capteurs sensoriels du système d’immersion faisaient sur le
corps de Raphaël, après des nuits de jeu en réseaux. Elle semblait prête au voyage vers
son pays natal qu’elle n’avait pas vu depuis des années. Rien ne retenait dans l’ouest
cette migrante déçue : elle n’y avait trouvé que les emplois précaires dans les rayons
parapharma des supérettes.

En tout cas, elle ne paraissait pas avoir hésité à répondre à la demande de l’IN :
peutêtre celle-ci lui avait-elle promis des récompenses. Raphaël constatait que l’IN s’occupait
bien de la préparation de son voyage, allant lui trouver un soutien pour franchir les
barrières des langues, et ne pas éprouver de solitude. Car Béa se révélait une agréable
compagne de route. Raphaël souriait parfois intérieurement : en plus de faire le
touroperator, l’IN ne prendrait pas non plus pour un site de rencontre ?
Plus sérieusement, il se demanda plusieurs fois pourquoi l’IN tenait tant à l’aider à
accomplir ce voyage. Elle n’était chargée que d’assister son avatar dans War
Intelligence. Le journaliste lui demanda plusieurs fois, par Sms ou bien dans le jeu, face à
face avec l’avatar chien.
La réponse fut simple :
-Je vous aide à partir là-bas parce que l’Enfant me l’a demandé.

Tout au long du voyage d’ouest en est, Béa jouait parfois à l’infirmière : elle enduisait
d’onguents qu’elle lui avait vendus les blessures sur les épaules et les doigts puis y
déposait les sparadraps, mieux que le blessé ne l’aurait fait seul.
Raphaël n’osait pas lui dire qu’elle lui soignait bien plus que son corps.

Mais depuis deux jours qu’ils avançaient en ferry le long des côtes de ce pays de l’est,
plus de nouvelles de l’IN. Ni dans le réel où elle n’envoyait plus de message, ni dans les
mondes virtuels que Raphaël rejoignait par la connexion satellitaire de son portable et un
casque d’immersions branché à celui-ci. Le voyageur et sa compagne étaient livrés à
eux-mêmes.
Juste au moment d’approcher de la dernière étape du pèlerinage, de se jeter dans le
théâtre des opérations.3. PÈLERINS


Quand le véhicule s’était retrouvé sur les quais du port danubien, les dernières
barrières à rayures blanches et rouges passées, prêt à se mêler aux marées de coques
de carbone et d’acier, Béa avait demandé :
- Maintenant, vers où aller ? Tu sais où est ce château que nous devons rejoindre ?
Raphaël approuva :
- Dans le jeu, j’ai reçu ses coordonnées exactes.
Il saisit son téléphone, déverrouilla quelques codes. Beata se penchait sur son épaule,
dévoilant sa poitrine parfumée :
– comment tu les as eu ces données ?
– un personnage du jeu me les a confiées à la fin du parcours de sélection.
Il évita de lui raconter que l’enfant de lumière lui avait tendu une pierre sur laquelle ces
clés de géopositionnement étaient gravées. Que cela se passait dans le Château de Vie.
D’ailleurs, il n’avait pas parlé à sa compagne du Chemin des Sept Châteaux, et de
manière allusive seulement de l’enfant. Il s’était bien gardé d’évoquer le trésor promis par
l’avatar.
Comme à cet instant, il lui avait juste expliqué avoir suivi avec succès le parcours de
sélection des candidats qui donnaient le devoir d’obtenir ces coordonnées, comme c’était
le ca dans nombreux jeux transmédia : on passait des mondes numériques (les Mondes
Seconds) au réel (les Mondes premiers) par ces passerelles entre les deux mondes.
Le but : retrouver un enfant dans un château dans l’est européen, un enfant qui livrerait
un secret.
Retrouver l’être réel, l’antécesseur, derrière l’avatar. Un classique de ces jeux.

Car cela restait un jeu, mais très sérieux. Un « serious game », un de ces dispositifs
entre les deux réalités qui faisaient courir tant de joueurs à travers les mondes.
Depuis qu’elle avait rejoint Raphaël et accepté de le guider dans ce périple, Béa s’était
contenté de ces explications. Peut-être l’IN lui en avait dit plus. Elle s’était juste
exclamée, dans un motel au bord de l’autoroute, dans le nord de l’Italie, un soir qu’ils
avaient partagé une bouteille de chianti, payée bien sûr comme leurs chambres grâce aux
codes livrés par l’IN :
– c’est super, quand même : tu as passé la sélection. Tu es un assez bon joueur !

Raphaël avait haussé les épaules avec une fausse modestie. Le rouge montait à ses
joues mais ça pouvait être mis sur le compte du pinard. Il y avait longtemps qu’on ne lui
avait pas fait de compliment, surtout une fille.
Il avait tenté de prolonger un peu plus ce nouveau lien fait d’admiration et d’intimité.
Malgré le chianti qui leur tournait la tête, il n’avait obtenu que quelques baisers, lèvresfermées, avant de rejoindre sa chambre d’à peine 8 mètres carrés. Ils en étaient à ce
point depuis. La traversée des Alpes et des Balkans n’avait pas desserré les lèvres, ni
rien d’autre.

Sur le quai où ils avaient débarqué du ferry, il avait alors entré les données dans le
GPS du véhicule qui se mit à rouler sans hésiter parmi les files sur les avenues à
emprunter, puis sur les bretelles et les autoroutes à suivre vers le nord-est, vers
l’arrièrepays, vers l’intérieur du continent, vers la guerre.

Les camions marqués de traces de tirs et les hommes en treillis étaient apparus dans
la ville qu’ils traversaient. Ils étaient nombreux sur les routes, plus nombreux plus on
s’enfonçait dans le territoire. Aux arrêts, des vendeuses de tomates, des trafiquants de
cigarettes, des marchands d’essence en bidons rouillés, des soldats qui tenaient des
barrages sur les routes avertissaient Béa, dans leurs parlers roulants et secs, du danger
à aller plus vers l’intérieur. Voix de mitraille, visages inquiets, silences entendus quand un
jet déchirait le ciel en sifflant. Bientôt, les kilomètres défilaient lentement sur les roues
creusées de trous de bombes, où roulaient de rares audacieux.

Raphaël pensait de temps en temps à War Intelligence, aux univers des réseaux où il
lui faudrait de nouveau partir à la recherche de Moujik, au moins de savoir ce qui arrivait
à l’Intelligence Numérique derrière ce chien, quelles étaient les raisons de son silence.
Car ces raisons pouvaient être liées à leur quête.
Avant le départ, l’IN elle-même les avait avertis que des policiers cherchaient aussi la
trace de celui qui était derrière l’enfant de lumière. Que des services de l’Infopolice
continentale désiraient « localiser » celui qui était, dans le réel, derrière cet avatar aux
capacités si puissantes. L’enfant de lumière avait une réputation qui galopait sur les
réseaux, colportée par les avatars : il soignait et semait le bien-être chez les
personnages qui le croisaient dans les univers des réseaux de l’ombre. Il promettait le
bonheur et la guérison. De quoi inquiéter les pouvoirs des deux mondes.

Après la disparition de Boris, tandis qu’il achevait le Chemin des Sept-Châteaux dans
les réseaux underground, Raphaël lui-même avait reçu une visite inopinée de deux agents
dans son appartement.
Les deux policiers portaient de courts blousons, des t-shirts, des jeans étroits. De quoi
rendre leurs corps plus massifs, leur allure plus énergique. On devinait des armes sous
leurs blousons, des harnais qui serraient leurs bustes. Ils toisaient Phi de quelques
centimètres au-dessus de lui.

Ils avaient fouillé, tout renversé. Puis, ils l‘avaient collé au mur de son petit studio, lui
avaient fait face, jambes écartées, mains sur les hanches. Ils l’avaient interrogé en
remontant ses manches afin de dévoiler les plaies rouges sur ses avant- bras :
– A quoi tu joues ? Tes voisins nous ont signalés que tu criais toute la nuit !
- Ben… à War Intelligence X.
Le flic approuva d’un signe de tête. Il connaissait déjà la réponse. Raphaël en avait
l’intuition.
– Pas si méchant, War Intelligence. Pas au point de pousser des cris toute la nuit !– Pas si méchant, War Intelligence. Pas au point de pousser des cris toute la nuit !
Il en savait même plus que prévu, sur le jeu, sur l’activité du joueur, sur ce qu’on pouvait
trouver au bout du jeu peut-être, en le prolongeant dans les réseaux de l’ombre, sur le
chemin des Sept-Châteaux. Raphaël s’en voulait de s’être fait remarqué par ses
hurlements durant les épreuves subies par son avatar.
- Ben, moi, ça me fait flipper… Je ne suis pas du genre guerrier.
Il mentait. Mal. L’autre l’avait senti au premier souffle.
- ça, c’est sûr, t’es pas un warrior : ça se voit !
Le premier flic envoya un clin d’œil à son partenaire qui tournait en rond sur le tapis de jeu
et lui renvoya un ricanement. Le deuxième agent se baissa, saisit sur le tapis où ils
gisaient en vrac le heaume, les gants, les pinces de rétro-effets sensoriels. Il gardait un
air songeur.
Le premier martelait maintenant chacune de ses syllabes en frappant la poitrine de Phi de
son doigt :
- Ecoute-moi, le clown… On sait que tu es passé de l’autre côté du jeu. Dans les zones
clandestines. Celles où un infonaute honnête n’a rien à faire. Alors, ne fais pas le malin
avec nous.

Raphaël avait alors la gorge étranglée de peur.
Alors, le premier des flics se retourna vivement et colla son visage au sien.
- Dans ce jeu, tu n’aurais pas entendu parler d’un enfant, par hasard ?
Il était surpris. Des gouttes de sueur déferlèrent d’un coup sur son front. Il nia d’un
hochement de tête :
- Non… pas… pas d’enfant.
Les yeux durs des deux hommes soupesaient ses pensées. Du moins en avait-il
l’impression. L’interpelé sentait son cœur battre en désordre dans sa poitrine devenue
trop étroite.

Ils remontèrent la fermeture éclair de leurs blousons. Au moment de partir, ils lancèrent
de leur ton, brusque, inquisiteur :
- Soyons clair : reviens dans ce jeu et ses arrières-mondes dans le Dark si ça te
chante. Si tu croises un enfant mystérieux dans ces zones, tu le signales à l’Infopolice par
les canaux d’urgence. Ok ?
Il avait de nouveau nié avoir croisé l’enfant. Les Châteaux, les épreuves : cela se
déroulait dans les réseaux de l’ombre, le Dark comme ils le désignaient. Même la
puissante Infopolice pouvait difficilement détecter ce que son avatar y faisait. Il ne les
leurrerait pas longtemps s’ils revenaient.

Depuis, le journaliste avait deviné que la mort de Boris était liée à cette curiosité de la
police : les flics avait cherché à en savoir plus, avaient interrogé Boris. Accident,
menace ? Celui-ci avait fini par tomber par la fenêtre de son appartement. Consultée via
SMS, l’IN n’avait pas confirmé les suppositions de Raphaël. Elle ne les avait pas
infirmées non plus.

En tout cas, la menace qui pesait sur le joueur avait précipité le départ vers l’est. Bea
avait été prête à prendre la route dans les heures qui suivirent. 4. VAISSEAUX BRÛLÉS


Désormais, c’est leur guide qui leur faisait défaut alors que le jeu devenait plus sérieux
que jamais.
C’est elle, l’Intelligence, qui avait disparu des écrans. Elle pouvait être la proie des
enquêteurs des services qui avaient le pouvoir technique et légal d’intervenir dans les
réseaux comme en réel. L’Infopolice possédait des bataillons d’avatars efficaces dans les
mondes numériques, les Pacificators.

Dans ces mondes, ses agents en chair ou en os donneraient cher pour posséder les
coordonnées du château vers lequel les deux voyageurs avançaient. Celui où vivait
l’antécesseur de l’Enfant de lumière, la personne réelle derrière l’avatar mystérieux qui les
inquiétaient tant dans les réseaux de l’ombre.
Cela suffisait à ce que certains de ces policiers les suivent depuis qu’ils avaient
constaté leur départ précipité des rives de l’océan.

Au départ du port où ils avaient débarqué, Raphaël avait mis son téléphone à recharger
à l’allume-cigare de la voiture : ces batteries bientôt pleines lui permettraient de se
connecter via satellite. Le signal sur l’écran qu’il consultait régulièrement révélait que le
portable attrapait les relais dans le ciel. Plus ils monteraient sur la montagne, plus les
connexions seraient bonnes.
Mais ils n’osaient pas arrêter leur véhicule. Il décida qu’il profiterait de l’arrêt de la nuit
pour passer le heaume et plonger dans les mondes numériques.

Le soir était venu et ils durent s’arrêter en effet, mais pas pour le repos espéré.
L’orage de feu et de fer résonnait de l’autre côté d’une montagne hérissée de sapins
dénudés. Une bataille.
Béa et Raphaël avaient quitté leur véhicule et s’étaient réfugiés, avec d’autres
passagers des véhicules encore présents, au fond d’un fossé rempli d’herbes
carbonisées. Le combat se déchainait devant eux. La nuit tomba, éclairée par les feux
des armes et des moteurs. Ils y étaient encore, Raphaël plié derrière son tas de cailloux.

Dans le roulement des tirs, Béa bredouilla à son oreille :
- A ton avis, on est encore loin de notre destination ?
– à quelques dizaines de kilomètres, par cette route barrée par les combats. Moins à
vol d’oiseau. Le lieu se trouve derrière la montagne.
Raphaël jetait un coup d’œil à la carte sur son téléphone. Il avait aussi entré les
coordonnées du château sur le système GPS de celui-ci. Il avait multiplié les clés de
verrouillage pour le protéger. Mais il ne doutait pas que si l’Infopolice mettait la main sur
son terminal, ses techniciens n’auraient aucun mal à faire sauter ces clés et repérer lescoordonnées. Ils préféraient peut-être le suivre pour l‘instant, le laisser les mener à
destination, auprès de l’enfant. Il leva les yeux : des machines volaient en bourdonnant
dans les cieux gris de fumée. Des drones. La plupart devaient appartenir aux armées
locales, en train de se disputer cette vallée. L’un d’entre eux pouvait espionner pour
l’Infopolice.

A ce moment, une pluie d’acier déferla sur la route, dans les talus en face d’eux. Elle
troua la carrosserie des véhicules à l’arrêt, les pneus qui explosèrent avec des
suffocations violentes.
Comme les autres voyageurs qui avaient abandonné leurs voitures, Béa et Raphaël
s’étaient plaqués dans l’herbe grillée du fossé. Ils relevèrent leurs faces noircies. Capot,
portes de l’auto étaient transpercés en plusieurs points ; les vitres aux portières et aux
parebrises avaient sauté en éclat ; derrière celles-ci, des fils émergeaient du tableau de
bord éventré dont le volant pendait comme une branche cassée. Leur auto était hors
d’usage. Des volutes de fumées flottaient au-dessus du capot avant.
- Elle va cramer. Il faut récupérer nos affaires !

Après un regard sur le ciel environnant qui s’était vidé des drones mitrailleurs, le couple
sauta hors du fossé, ouvrit avec brutalité les portières défoncées, et fut vite revenu avec
leurs sacs dans le trou protecteur.
- Eh bien, un peu plus, et on y passait !
– plus le choix : le voyage continue à pied…
Beata désigna d’un mouvement ample du bras les montagnes dans leur dos. Raphaël
perdit ses regards sur ses monts pas très hauts, aux crêtes arrondies, d’une teinte
sombre inquiétante dans le crépuscule.
- Tu connais ces montagnes ?
– j’y ai parfois fait des camps de vacances. Elles sont plus abruptes qu’elles n’en ont
l’air.
– Eh bien ça promet !

Quittant des yeux la montagne, les deux voyageurs échangèrent un regard qui en dit
long : plus d’autos, plus d’IN pour les guider et leur donner des codes qui font tomber les
billets et ouvrent les portes, ils étaient réduits à l’état de pèlerins qui arpentaient les
routes dans les siècles passés. Seuls, à pied parmi les dangers.
Ils jetèrent un dernier regard à leur auto : les flammes commençaient à monter sous
l’acier du capot avant. Le moteur brûlait. Leur véhicule serait bientôt une carcasse brûlée
parmi des milliers que ce pays comptait.
- Eloignons-nous vite !

Ils marchèrent à pas alourdis par leurs sacs dans la nuit qui tombait, parmi les champs
de céréales et des haies de bouleaux. Les éclairs des tirs zébraient encore le ciel dans
leur dos, et les tonnerres des exposions diminuaient. Ils s’éloignaient de la bataille qui
semblait se dégonfler avec la nuit.
Si des policiers les avaient suivis depuis leur départ tout au long de leur périple
maritime ou terrestre, Raphaël espérait que cette bataille brouillerait les traces des
fuyards et compliquerait la tâche de leurs poursuivants.
A l’heure actuelle, aucune silhouette ni véhicule ne semblaient les pister dans ceA l’heure actuelle, aucune silhouette ni véhicule ne semblaient les pister dans ce
paysage de champs et de bosquets plongé dans la nuit. Mais qui pouvait jurer que ces
drones qui bourdonnaient dans le lointain ne les espionnaient pas à distance ?

A chaque fois qu’il se retournait, Raphaël observait un brasier qui allait en augmentant
de volume et d’ardeur, ce qu’il restait leur auto, son dernier lien avec sa ville d’origine. Il
se rappela l’expression : « Brûler ses vaisseaux ». Il comprit que cette aventure exigeait
cela de lui. Peut-être l’enfant qui guérissait tout attendait aussi cela de lui. Le sacrifice de
son passé, de ses attaches. Le prix pour être libre.

Au bout de plusieurs heures de marche, ils s’arrêtèrent dans une maisonnette en
rondins, au bord d’un champ. Ils puisèrent de l’eau à un puits devant la maisonnette et
firent une toilette sommaire dans l’obscurité, trop contents de se débarrasser de la
couche de suie laissée par l’herbe brûlée du fossé et par les fumées sur leur peau.

Béa s’allongea sur une banquette en bois qui devait servir aux paysans pour se
reposer. Raphaël la lui avait céder :
- Moi, je vais tenter de me connecter. Je dormirai après.
Il désigna un banc à la large planche qui pouvait accueillir un dos pas trop exigeant.
- Tu vas être mal installé !
– de toute façon, je ne dormirai que d’un œil. Il vaut mieux guetter. Il peut y avoir des
rodeurs… et des flics qui nous surveillent.
Elle déposa un baiser sur ses lèvres et se roula dans une couverture qu’elle avait trouvée
là. Raphaël avait envie de passer sa main sur les courbes de son corps, de se coucher
auprès d’elle, sur le peu d’espace qu’il restait à côté de la fille. Mais d’autres plaisirs
l’attendaient.

Il brancha les gants et le heaume au téléphone. Rechargée par l’allume-cigare de la
voiture, la batterie du portable était pleine. Heureusement : la cabane n’était pas
alimentée en électricité. Il disposait donc de quelques heures d’utilisation du terminal
numérique s’il ne trouvait pas une prise prochainement. Le temps lui était compté.
Derrière eux, la guerre, devant eux, des montagnes peu hospitalières. L’aide de l’IN aurait
été utile pour trouver une maison prête à l’accueillir avec son matériel, encore branchée
au courant. Raison de plus pour se dépêcher à le libérer.

Il enfila les gants puis, après une inspiration d’air chargé de parfum de prés et d’odeurs
de brûlé, parfums de la guerre pas si lointaine, il glissa son visage sous le heaume.
La boite trouva la connexion avec les satellites. Raphaël entra dans la peau de
Zagreus, son avatar.

Dans les autres mondes, à l’orée d’une forêt, la guerrière à tête de biche l’attendait. Le
corps bardé d’armes à feu et de lames.
5. AVEUX AU SOMMET


Une main sur son épaule sortit Raphaël de la forêt, aux marges des mondes
numériques. Il ôta son heaume et se trouva en face du visage de Béa qui se découpait
dans un jour d’aurore. Sa voix murmura, étranglée d’angoisse :
- J’ai entendu des machines voler autour de la cabane.
Le joueur mit un certain temps à habituer son esprit à la situation dans laquelle il
s’éveillait : leur fuite, leur auto en feu après une embuscade, la maisonnette en rondins
près des champs, au pied des monts, le château derrière ces monts :
- Des drones ?
– on dirait, oui…

Ils attendirent un moment, accroupis devant la porte entrebâillée. Des machines vinrent
en effet ronronner à quelques centaines de mètres de leur refuge, dans les haies au bord
des champs. Les bourdonnements grossissaient puis diminuaient, prouvant que les
appareils fouillaient les champs et leurs abords, cherchaient des intrus dans le paysage.
Ses doigts sur sa bouche, Raphaël fit signe à sa compagne de se taire, de ne pas
bouger. Les mouvements trahiraient leur présence, la chaleur de leurs corps serait
repérée. D’un geste discret, le gamer éteignit la connexion de son téléphone.

Il arrivait ce qu’il craignait : sa connexion satellite avait été détectée par les systèmes
de surveillance des différents belligérants, nombreux dans cette région de guerre. Une
autre déduction vint à son esprit, tandis qu’il était collé contre les montants de bois de la
porte, comme si son corps voulait s’y fondre, se faire oublier dans le sapin, la joue piquée
d’échardes : les systèmes de l’Infopolice ou ceux des groupes locaux au service des flics
tentaient de retrouver leur trace. Ils flairaient les routes du secteur proche de la zone des
combats où ils avaient abandonné leur véhicule.
Il leur faudrait s’éloigner du champ de bataille, s’enfoncer plus encore dans la
montagne, s’y perdre et y perdre leurs poursuivants.

Enfin, il se passa un long moment avant que les bourdonnements ne se fassent plus
entendre parmi les rumeurs des bosquets et des champs où les oiseaux s’éveillaient.
En murmurant, ils décidèrent d’attendre encore un peu, afin d’être sûrs que les drones ne
s’étaient pas posés à quelques mètres de là, guettant leur sortie. Ils avalèrent des
biscuits et se partagèrent un fond de soda. Ils se reprochaient le moindre bris de gâteau,
le plus infime claquement du plastique de la bouteille.

Après ce petit-déjeuner, ils n’entendaient toujours rien. Ils décidèrent de quitter la
cabane en se glissant dans les herbes des fossés qui bordaient les champs. Ilsmarchèrent longtemps à l’abri des haies d’arbres, des lits creux des ruisseaux.
Raphaël suivait leur déplacement sur la carte de son téléphone qu’il avait reconnecté.
Cette connexion les ferait peut-être de nouveau repéré par les drones et ceux qui les
commandaient. Il se rappelait que Moujik lui avait assuré que ce téléphone qu’il lui avait
fourni était très sécurisé.
Le triangle marquant l’emplacement du téléphone sur le plan de la région évoluait
lentement sur les courbes de relief. A quelques kilomètres de là, derrière des courbes
serrées qui représentaient la montagne vers laquelle ils se dirigeaient, une croix désignait
leur objectif, avec les coordonnées GPS données par la Chasseresse : le château. Ils
s’en approchaient par une marche lente et pénible.
Leurs sacs leur pesaient. L’eau au fond des fossés, la boue, les épines s’acharnaient à
salir et torturer leurs pieds. Leurs oreilles guettaient le moindre son de moteurs, le plus
petit bourdonnement. Raphaël tirait parfois Beata par la main quand elle peinait à
remonter le bord ronceux d’un trou. D’autres fois, elle-même saisissait son sac tandis qu’il
se hissait avec peine hors de la vase.

Raphaël se demandait ce qui la motivait tant à le suivre encore. Pour elle, c’était un
devoir dont elle se sentait investie, et qu’elle honorait sans rechigner. Lui, au moins il
avait l’espoir de retrouver l’enfant en vrai, de connaître auprès de lui le bonheur qu’il avait
senti auprès de son avatar, de guérir auprès de lui comme Zagreus, son double, avait
guéri auprès de cet être numérique.

Mais elle, à part les promesses de ce compagnon de hasard et de voyage qui l’avait
attendrie quelque peu, que pouvait-elle croire trouver de bon au bout de ce voyage de
plus en plus pénible et dangereux ? Certes, l’Intelligence Numérique lui avait demandé
d’escorter Raphaël, de le guider et de lui servir de traductrice dans ces pays dont elle
venait. Elle était maintenant en droit de se sentir déchargée de cet engagement, surtout
que le cordon avec Moujik était désormais coupé. L’IN avait dû lui faire de belles
promesses pour qu’elle poursuive cette aventure dangereuse et sans espoir avec ce
compagnon de voyage si démuni de tout.
Peut-être l’Intelligence avait-elle offert comme récompense à la vendeuse en
parapharmacie une part du trésor promis à lui-même par l’enfant rencontré au Château de
la Vie ? Cette pensée irrita Raphaël et ne le quitta pas pendant des heures de
crapahutage. Il se rassura : après tout, il pouvait partager ce trésor avec cette fille qui
trainait dans les dangers et les chemins difficiles avec lui ! N’avait-il pas été prêt à en
céder une part à Boris s’il l’accompagnait ?
Mais il aurait aimé que l’IN parle avec lui d’un éventuel partage avec Béa avant de le lui
proposer. Sinon, qu’est ce qui faisait marcher la fille dans ces montagnes ? Ils se
connaissaient encore si peu.

Le soleil trônait haut sur le sommet des montagnes quand ils s’arrêtèrent enfin, à mi
flanc d’un mont dont la partie haute, au-dessus d’eux, se dénudait. Ils décidèrent de
profiter des derniers bosquets pour récupérer et avaler un peu de nourriture. Il ne leur
restait que quelques biscuits, des fruits et des bouts de pain. La nature leur fournissait
assez d’eau. Béa prenait la précaution d’y jeter quelques pilules de désinfection.
Il faudrait bientôt retrouver le contact avec L’IN nourricière, si prodigue jusqu’alors enIl faudrait bientôt retrouver le contact avec L’IN nourricière, si prodigue jusqu’alors en
codes pour acheter des denrées, et de conseils pour trouver les tables accueillantes. Une
vraie maman cette Intelligence ! Dans la peau de son avatar Zagreus, Raphaël n’avait
toujours pas retrouvé sa trace dans les périls des Mondes Seconds. Il faudrait d’autres
plongées. Il serait obligé de les calculer : avec l’immersion de la nuit précédente et le suivi
satellitaire en cours, les batteries du téléphone commençaient à se vider.

De la position élevée où ils avaient fait halte, ils voyaient les plaines s‘étendre depuis
la côte et le grand fleuve dont on devinait les scintillements dans l’horizon. Des fumées
s’élevaient en corolles sombres du maquettage de parcelles et de villages, signes d’une
guerre latente dans ces contrées. Parfois, des tracteurs ou des fourgons brinquebalants
trainaient sur des routes au goudron usé. Pas de blindés, ni d’autos militaires, pas de
drones non plus. Appuyé sur ses coudes, le corps soulagé de se remettre enfin de ses
fatigues, Raphaël inspecta les environs : ainsi positionnés à mi-hauteur, ils les verraient
facilement monter depuis la plaine, ou bien descendre le long des pentes nues.

Les dents noircies de la chair des dattes qu’ils venaient de se partager, Béa
prolongea des réflexions que Raphaël s’était fait dans l’aube :
- Tu crois qu’ils étaient là par hasard, ces drones, qu’ils surveillaient juste le secteur
pour une milice, ou bien qu’ils nous cherchaient, nous, précisément ?
Raphaël haussa les épaules. La voix de la fille murmura dans son dos, tremblante et
pourtant pleine de volonté :
– Il fait que je te dise quelque chose : des flics m’ont interrogée avant notre départ.
Réprimant un sursaut, il se tourna vers elle, appuya son regard vers sa compagne qui
s’en sentit gênée. Elle bredouilla quelques mots pour expliquer que deux policiers l’avaient
abordée lors d’une de ses dernières sorties en ville, tandis qu’ils préparaient leur départ.
Il songea aux deux agents qui avaient débarqué chez lui. Il se redressa et lança dans
un soupir :
– qu’est-ce qu’ils voulaient ? Qu’est-ce que tu leur as raconté ?
A son tour, elle haussa les épaules, puis détourna son regard qu’elle plongea vers le
sol :
- Je ne leur ai rien raconté de spécial.
– Dis en plus quand même. Je veux savoir si ces flics nous suivent…
Béa faisait jouer ses doigts avec des brins d’herbe arrachés entre ses pieds. Sa voix
sortit avec lassitude :
- Ils m’ont surprise au coin de la rue où était l’appartement. Ils m’ont emmenée dans un
fourgon, puis dans une pièce blanche, sans meubles. Ils m’ont attachée sur une
banquette, couchée. Puis ils m’ont endormie avec une piqûre… Plus tard, je me suis
réveillée. J’avais fait des rêves confus, désagréables. Mon corps était tout engourdi, et
mon esprit aussi. Ils m’ont donné des boissons énergisantes et des médicaments qui
m’ont rendu de la force. Puis, ils m’ont ramenée au coin de la rue.

Un interrogatoire, sous le coup d’un sérum de vérité, ou quelque chose comme ça,
Raphaël l’aurait parié. Les deux flics avaient soutiré à la jeune femme toutes les infos
qu’ils avaient voulues. Elle ne savait même pas ce qu’elle avait confié dans sa léthargie.
Raphaël fit part à sa compagne de ses réflexions, avec tact. Elle encaissa la remarque,
songeuse. Puis, elle reprit, la voix embrouillée :- Possible. Dans mes rêves, leur image est souvent revenue. Ils étaient… méchants.
Je m’en suis souvenue ensuite…

Il frotta de sa main le bras de la jeune femme tandis qu’elle perdait ses yeux clairs sur
l’horizon. Il ne se faisait plus de doute : ils l’avaient fait avouer ce qu’elle savait, sur lui,
sur sa quête, son voyage dans ces régions de l’est. Il ne pouvait même pas en vouloir à
sa compagne de voyage de lui en avoir rien dit. Avant d’être silencieuse et injoignable,
l’Intelligence ayant pour nom et avatar Moujik n’avait pas non plus cru bon de le prévenir,
car elle était forcément au courant.
Les deux flics que Béa décrivait correspondaient à ceux qui avaient fait irruption chez
Raphaël et l’avait interrogé. Ils devaient être aussi ceux qui avaient certainement jeté
Boris par la fenêtre. Maintenant, ils cherchaient les voyageurs, les suivaient dans ces
parages jusqu’au château.
- Ils ont perdu notre trace après la bataille qui a brûlé notre voiture et nous a obligés à
fuir à pied. Maintenant, ils tentent de nous retrouver avec les drones.
– tu crois qu’ils nous suivent pour trouver le château, parce qu’ils ne savent pas où il
est ?
Raphaël approuva d’une moue. Cette logique lui semblait incohérente et s’en ouvrit à sa
compagne de route :
- Quand ces flics ont débarqué chez moi, ils m’ont clairement dissuadé de chercher
l’enfant, de me rendre auprès de celui qui est derrière l’avatar à la fréquentation interdite.
Et maintenant, ils me suivent vers ce lieu où il est supposé être…
Béa retrouva un ton plus sûr, un regard plus dégagé et lui lança :
- Ils nous suivent parce qu’ils ne savent pas eux-mêmes où la personne réelle derrière
l’enfant se trouve. Ils comptent sur toi pour leur montrer le chemin. Ils découvriront la
situation de cet antécesseur derrière l’enfant grâce à toi. Cela veut dire qu’ils ont intérêt à
nous laisser avancer, qu’ils ne vont pas nous arrêter avant notre destination. Ils
interviendront seulement quand tu leur auras permis d’identifier le porteur de l’avatar de
l’enfant !
-si j’arrive moi-même à l’identifier !
-il t’attend, non ?
Raphaël haussa les épaules, marquant son doute. Il garda ses réflexions pour lui :
fallait-il que l’Infopolice redoute les pouvoirs de cet avatar enfant qui semait le bonheur
pour chercher à retrouver son Antécesseur, celui qui se trouvait derrière lui ! Ou alors, ils
étaient au courant qu’un trésor attendait celui qui rejoignait l’être réel dans le modèle du
Château de Vie ! Le journaliste frémit : si des richesses étaient l’enjeu de cette course
avec les flics, la lutte serait terrible !

Leurs forces revenaient. Ils décidèrent cependant de passer le reste de la journée à
l’abri du bosquet d’où ils pouvaient surveiller les environs assez facilement tout étant peu
visibles. Ils préféraient marcher de nuit à découvert sur le haut du mont sans arbres ni
habitations. Le GPS et les cartes du téléphone de Raphaël étaient clairs : de l’autre côté
de cette barrière de pierre et de terre brune, à l’entrée d’une des vallées qui perçaient la
montagne, se trouvait le point avec les coordonnées géographiques exactes
correspondant à celles livrées par l’Enfant de lumière à Moujik et Zagreus. Le Château dela Vie. Ou du moins son modèle réel.

Ils y seraient dans les deux jours, en marchant prudemment.
A moins qu’ils décident de prendre des chemins buissonniers, pour perdre leurs
suiveurs. L’idée tournait dans la tête de Raphaël. Il aurait aimé avoir l’avis de Moujik.
Cela le tenta de passer le heaume et de revenir dans le jeu pour continuer ses
recherches. Ils avaient l’après-midi de libre, dans ce bosquet. Leur position haute et nue
d’obstacles promettait une connexion satellitaire de qualité.

Il s’en ouvrit à Béa, lui expliquant les risques que la liaison satellite soit détectée. Elle
parut confiante :
- Si tu penses que ton mobile offre une connexion sécurisée, va dans le jeu voir ce que
tu peux faire pour Moujik. Nous aurons besoin de lui. Je veille ici et t’avertirai si des
drones approchent. Tu as jusqu’à ce soir.

La position à flanc de mont offrait en effet une connexion de grande qualité avec les
satellites et les réseaux. Des flancs de cette montagne de l’est où il laissa Béa, Raphaël
plongea facilement dans les clairières des marges des mondes numériques, là où la
guerrière à tête de biche l’attendait.
6. NID D’AIGLE


Les drones étaient revenus. Béa n’avait pas sorti Raphaël de ses immersions
numériques. Pourtant, elle les entendait depuis que le soleil baissait derrière les
montagnes.
Quand le joueur quitta son heaume, ils marchèrent de longues heures de nuit dans la
montagne, sous leur menace. Ils passèrent la crête qu’ils apercevaient depuis la veille, au
cœur de la nuit, dans le bourdonnement étouffé de gros moustiques invisibles des engins.

Quand les machines ronronnaient trop près d’eux, les marcheurs se replièrent dans un
creux de la pente ou bien à l’abri d’un rocher. Ils descendirent l’autre côté de la montagne
sous la pluie qui se mit à tomber. De gros nuages bouchaient les vallées sous eux. Ils
avançaient dans une ouate humide qui avalait les reliefs, les formes. Lors d’une pause,
Béa lui demanda :
- Tu crois que ce temps gène les drones ?
Il haussa les épaules :
- La bruine doit bien un peu troubler leurs radars.

Le matin qui suivit brillait d’une lueur à peine plus forte que la nuit, une lumière grise qui
semblait émaner des roches. Ils décidèrent de profiter de ce temps bouché pour
continuer, comme si c’était la nuit. Ils s’arrêtèrent dans l’après-midi, épuisés, au pied de la
chaîne, sous un rebord pierreux. Ils avaient passé la montagne sur laquelle ils avaient
campé, la veille.

Sur le plan affiché sur le téléphone de Raphaël, la croix désignant le château clignotait,
plus proche de leur position. Il se situait derrière une autre montagne qui se dressait
devant eux, son sommet avalé dans les nuages. Raphaël consulta les intelligences de
géorepérage du téléphone, les paramétrant pour des voyageurs à pied, ne cherchant pas
la difficulté maximale, mais désireux de ne pas trop allonger leur itinéraire. Paramètre
optionnelle qu’il entra dans le logiciel : privilégier des terrains abrités.

Les fonctions de l’application lui proposèrent un chemin qui suivait les pentes en
travers, sautant de bosquets en bosquets, et se nichait sous les falaises aux rebords
saillants. L’itinéraire contournait la montagne au lieu de la prendre directement de face.
La distance serait un peu plus longue à parcourir mais ce tracé valait mieux pour leurs
forces limitées et pour se mettre à l’abri des regards, des drones et des pluies. A une
allure moyenne sur cette route, les programmes de géorepérage prévoyaient leur arrivée
au lendemain soir. Ils signalaient aussi une auberge de montagne à un carrefour de
chemins que les marcheurs allaient suivre avec d’autres remontant des vallées. Raphaël
espérait qu’ils pourraient y trouver de quoi refaire leurs réserves.Il eut une idée, et cliqua du doigt sur la case permettant de visualiser la circulation dans le
secteur. Outil utile dans les déplacements urbains, pour éviter les embouteillages. Dans
ces solitudes, le moindre attroupement de véhicules signalé par l’application serait le
signe de la présence de troupes.
Sur le plan affiché dans l’écran LCD, des ronds rouges clignotaient : des engins
tournaient au pied de la montagne à laquelle les deux voyageurs s’attaquaient. Vu leur
nombre, leur densité, ce ne pouvait être des véhicules agricoles, à moins qu’un grossiste
en matériel ait décidé d’organiser une foire aux tracteurs dans ce désert menacé par la
guerre. Il montra l’écran à Béa qui serra les lèvres, ce qui les rendit plus bleue sur son
visage pâlie par l’effort et le froid.
- Tu crois qu’ils nous cherchent, que les drones leur ont signalé notre présence ?
– je ne sais pas. En tout cas, il vaut mieux les éviter. Le téléphone nous y aidera.
– la connexion ne nous fait pas repérer, tu es bien sûr ?
Il haussa les épaules en toisant la fille qui reniflait, assise sur son sac de voyage, à
l’écart des averses qui gouttaient devant leur nez, au ras de la falaise.
Ses cheveux mouillés collés sur son crâne et ses épaules en mèches brunes faisaient
penser à des algues. La nuit et la journée de marche sous la pluie et en altitude les avait
transis tous les deux. Il fallait absolument atteindre cette auberge que Raphaël révéla
aussi à sa compagne. Question de réchauffer les corps, et de remonter le moral. Avant
cela, ils s’accordaient quelques heures de repos dans cette fente dans la roche, en retrait
des pluies.

Ils se détendaient à peine depuis quelques minutes. Des sons montèrent de l’espace,
devant eux. Quelque chose bourdonnait à quelques centaines de mètres. Sur le ciel gris,
ils crurent distinguer une forme allongée qui planait sous les nuages. Ils se tinrent
immobiles. Le bourdonnement varia, marquant des changements d’allure et de cap de
l’appareil. Enfin, la forme et le ronronnement se noyèrent dans les averses. Ils
soupirèrent, soulagés : leur nid d’aigle les cachait bien des caméras et des sondes.
Béa se serra contre Raphaël qui s’était assis au sol, sur son propre sac. Il passa son
bras sur ses épaules. Ils restèrent un moment à écouter la pluie goutter sur le paysage de
champs pelés et de bosquets agrippés aux rochers. La fille avait enfoui sa tête dans le
coton mouillé sur la poitrine de son compagnon. Sa voix monta, sourde :
– Il faudrait l’aide de Moujik pour éviter ces drones et ces soldats. Il nous manque… Tu
crois que tu pourras le délivrer ?

En revenant du jeu, la veille, avant de reprendre leur marche, Raphaël avait résumé à
grandes lignes à sa partenaire la situation dans le jeu : le chien avatar était prisonnier
d’hommes-loups, qui le détenaient au nom de commanditaires hostiles auxquels ils allaient
le livrer. Cela expliquait que l’Intelligence Numérique qui prenait forme du chien Moujik
dans les réseaux était devenue silencieuse.
Il avait omis de lui raconter que le plan pour délivrer le chien prévoyait que son propre
avatar, Zagreus, se mêle aux rangs des hommes-loups. Ils devaient affronter assez de
risques dans ce monde : pas la peine de rajouter des craintes venues de l’autre monde.
Il avait simplement évoqué une traque à venir dans des forêts de ces pays numériques.Il avait simplement évoqué une traque à venir dans des forêts de ces pays numériques.
Il se décida de répondre à Béa :
- Je pourrai le libérer. D’autres m’aideront, tu le sais.

Il en eut l’idée mais n’osa pas l’émettre : profiter de cette pause pour revenir dans le
jeu, poursuivre les entreprises pour délivrer Moujik. Il n’osait pas laisser Béa seule face à
la montagne sous la pluie, aux drones qui rayonnaient dans les environs, guettaient leur
présence, aux soldats qui patrouillaient plus bas.
Elle devina pourtant ses pensées :
- Tu veux y revenir ?
– peut-être…
Elle se redressa, tourna son visage boursouflé de fatigue vers lui :
- Nous sommes immobiles et abrités pour un moment. Comme hier, dans une position
élevée qui favorise les connexions. Profites-en, si tu es prêt à replonger dans ce jeu. Plus
tôt tu délivreras Moujik, plus vite nous serons en sécurité !
Il n’osa pas lui avouer que ce ne serait pas si simple. Pourtant, il fallait bien tenter de
retrouver l’aide de l’Intelligence, si précieuse dans les épreuves.

L’humidité ne gênait pas le fonctionnement du téléphone portable. La connexion
accrocha rapidement les satellites. Elle affaiblissait cependant rapidement la batterie du
mobile. Comme eux, son téléphone aurait aussi besoin de son plein d’énergie. La halte à
l’auberge signalée sur le plan devenait obligatoire.
- Ce sera la dernière session possible avant que l’on ne retrouve une prise pour
recharger la batterie, expliqua Raphaël.
Il jeta un regard vers le ciel d’où tombaient des rideaux de pluie. Il fallait espérer que
nulle onde ne flaire cette connexion entre eux, dans leur nid d’aigle, et les portes des
réseaux dans l’espace.
- Fais au mieux.

Elle lui glissa un baiser dans le cou. Il lui rendit un sourire et passa le heaume, gardant
comme dernière vision de la fille sa face usée, à la peau translucide, sur laquelle les
dernières traces de maquillage coulaient en traits colorés et noirs. Il la laissait seule sur
ce nid d’aigle, face au vide et aux montagnes.
Il entra dans le jeu. Ce n’est pas l’eau qui l’y environnait, mais le feu. Mille feux couleur de
sang.7. DANS LA MONTAGNE


Raphaël sentit la main de Béa qui reposait sur son épaule. Il devina que son autre main
l‘aidait à retirer le heaume de son visage. La lumière était celle du crépuscule mais elle
l’aveugla. Les doigts de la fille se posèrent sur ses lèvres. Elle le forçait au silence. Son
autre main serrait l’épaule comme pour l’immobiliser. La bouche de sa compagne,
penchée sur lui, chuchota à son oreille, d’une voix à peine perceptible :
- Un drone rode…

Il se figea, à moitié couché sur le rebord de pierre, le dos appuyé à la falaise. Un
moteur bourdonnait près d’eux, dans la demi-obscurité. Bea s’assit auprès de lui,
contre la roche, appuya sa tête sur sa poitrine. Elle se recroquevillait contre lui, tentait de
les rendre plus petits.
Le ciel s’étalait désormais devant lui. Il força ses yeux à fouiller l’atmosphère assombri
par le coucher du soleil, et par la couverture des nuages. Enfin, il devina une forme. Un
objet long, d’aspect métallique, planait devant la falaise, presque à leur hauteur, à
quelques dizaines de mètres de la paroi de pierre. Il flottait sur ses larges ailes. Son nez
fuselé progressait lentement dans l’air, semblant parfois s’arrêter.
Raphaël imaginait les ondes qui rayonnaient de ce tube long comme un bras, les échos
qu’elles ramenaient aux radars, aux machines qui décryptaient ces sondes, les images
qu’enregistraient les multiples caméras collées aux flancs étroits et dans le nez en pointe.
Les sondages percevaient-ils la chaleur de leurs corps, leurs respirations accélérées, les
activités de son téléphone, les flux qui couraient l’appareillage de connexion ?
Ils ne bougeaient plus, tas de chair sous des couches de vêtements. Formes grises
noyées dans la roche. Leurs cœurs battaient plus vite. Raphaël avait un gout de fer dans
la bouche.
L’engin se trouvait maintenant légèrement à leur droite, toujours à même distance de la
falaise. L’oiseau de proie prenait le temps de lécher la montagne avec ses ondes.
Raphaël baissa ses yeux vers Béa qui leva les siens vers lui, brillants d’inquiétude. Elle
mordillait ses lèvres à les rendre bleues. Le bourdonnement semblait emplir le monde,
alors qu’il n’était qu’une vibration d’un volume assez bas. Le paysage semblait se taire
autour de l’engin. A moins que ce ne soit la nuit tombante qui ordonnait le silence aux
oiseaux qui, jusqu’alors, piaillaient le long de la paroi minérale et dans ses creux.

La machine volante glissait lentement, s’éloignait de leur perchoir. Ils retenaient leurs
souffles, prêts à les lâcher quand leurs poitrines seraient libérées de cet espion qui flairait
le paysage. Ce ne saurait tarder : la coque couleur de métal s’éloignait, se noyait dans le
gris du ciel. Son bourdonnement s’absorbait dans la rumeur des vents sur la montagne. Ilssoupirèrent en rejetant leurs têtes contre la pierre.
- Tu crois qu’il nous a repérés ?
Raphaël garda les yeux fermés en remuant la tête. Il tenait de calmer son cœur :
- Je ne crois pas. Il faut quand même filer. Le plus vite possible !

Observant les airs avec méfiance, ils levèrent le camp et s’enfoncèrent dans la nuit
tombante le long d’une étroite piste qui longeait la montagne. A bout de forces, ils
laissaient trainer leurs sacs devenus trop lourds, trop encombrants, sur le sol mouillé qui
les tachait. Leurs vêtements collaient à leur peau. Ils renoncèrent à en changer : les rares
rechanges dans leurs bagages étaient aussi humides.
Plus tard, les vents balayèrent les nuages du ciel. Les étoiles les attendaient sur les
sommets. Ils basculèrent sur l’autre versant et entamèrent la descente sous leur lueur qui
révélait la sente étroite entre les roches volcaniques et les buissons de plantes à épines.
De temps en temps, ils levaient les regards dans la pénombre, tentant de deviner dans les
masses d’arbres la forme allongée d’un engin. Les bises d’altitude ne portaient aucun son
d’insecte mécanique. Flagellant le flanc des monts, elles collaient simplement le froid à
leurs corps humides. Un grondement sourd, lointain, les alertait parfois. Des lumières
bougeaient parfois parmi les étoiles : des avions, probablement à une altitude trop élevée
pour les surveiller.

Les marcheurs étaient encore à mi pente quand les premiers rayons de soleil
dépassèrent les massifs dont les faces vertes parurent plus brunes. Béa s’arrêta,
tremblante de froid, et leva soudain sa main vers l’horizon :
- Regarde ! Là…
Raphaël suivit la direction indiqué par son doigt. Elle montrait des blocs minéraux en
contrebas.
- Un château… C’est le nôtre ?

On distinguait dans la lueur croissante des quadrilatères surmontés de toits à forte
pente, aux tuiles sombres. Raphaël regarda son téléphone : sur le plan, la croix désignant
leur objectif, avec les coordonnées correspondant à celles de l’original du Château de la
Vie, cette croix se trouvait devant leur propre position, séparée d’eux de quelques
courbes de niveaux et d’un ruisseau qu’il voyait effectivement de ses yeux miroiter dans
le fond de la vallée, plusieurs centaines de mètres sous eux. « Objectif en vue », aurait pu
dire le GPS.
- Le Château de la Vie…
Le garçon lâcha un soupir : le but de ses recherches était devant eux, dans cet
assemblage de tours carrées, reliées par des hauts murs. L’enfant dont l’avatar l’avait
guéri, lui avait donné tant de force, cet enfant se trouvait entre ces murailles de pierres
grises. Nul signe de vie ne montait du château, aucune lumière ne se voyait dans le jour
commençant.
Soudain, une évidence frappa l’œil et l’esprit de Raphaël : ce castel était bien conçu
sur le même plan que le dernier édifice du Chemin des Sept-Châteaux. La même
silhouette apparaissait, là, dans le réel, dans un décor différent, mais avec une
ressemblance indéniable. Ce château était bien le modèle de la citadelle dans laquelle ilavait vu le jeune enfant au corps de lumière, dans le jeu. Il arrivait au but au bout de sa
quête transmédia. Il avait retrouvé dans ce monde un site indiqué dans l’autre.

Une lueur attira ses regards et Béa la lui montrait déjà : elle venait d’une maison
accrochée à la pente entre eux et le château, au bord d’un chemin à peine visible entre
les roches. Raphaël consulta la carte sur son téléphone, les itinéraires et lieux
préconisés. Cette maison aux fenêtres de laquelle des feux brillaient était bien l’auberge
promise la veille par le système de géorepérage.
Il l’annonça à Béa qui rêvait, comme lui, d’une tasse de café chaud. Ils se promirent
une halte dans ce refuge. Alors qu’ils avançaient à pas las sur le chemin, leurs yeux
s’attardaient sur la maison en contrebas. Des formes bougeaient autour du bâtiment
enfoui dans les sapins, entre les creux de pierre. Les marcheurs mirent leurs mains en
visière sur leurs yeux. Des véhicules s’arrêtaient, des soldats en descendaient.
Raphaël laissa tomber ses bras de désespoir contre son corps :
- D’autres vont gouter au petit déjeuner avant nous…
– que faisons-nous ?
Il désigna un groupe de grands sapins entre eux et l’auberge.
- En attendant qu’ils repartent, nous ferons halte à l’abri de ces arbres. On a assez
marché cette nuit. Il nous reste bien de quoi grignoter… On boira chaud plus tard.
– ces soldats nous recherchent, tu crois ?

Il hissa avec difficulté la bandoulière de son sac sur son épaule qu’il agita comme un
aveu d’impuissance :
- s’ils nous cherchaient vraiment, ils ne prendraient pas le temps de s’arrêter pour un
petit-déj !
- peut-être qu’ils nous attendent, qu’ils savent qu’on est obligé de passer par là.

Raphaël ne répondit pas à cette supposition tactique. Quelques dizaines de minutes
plus tard, ils avalèrent leurs derniers biscuits sous les larges ramures des sapins du bois
repéré du haut de la pente, à l’abri des regards et des averses qui reprenaient. Un son de
moteurs dérangea la somnolence qui suivit. Ils se replièrent derrière des rochers. A
travers les rideaux d’herbes, ils virent passer la colonne de véhicules, surmontés de
miliciens aux uniformes dépareillés : des hommes, des femmes, de tous âges, assis avec
plus ou moins d’aise sur les rebords des caisses de métal secouées par les cailloux des
pistes.

Béa alla en éclaireuse sur le bord de la piste et lui fit signe :
- Ils sont partis. Il n’y a plus personne à l’auberge.
– vu l’heure, ce n’est plus un petit-déjeuner : on y arrivera pour le repas de midi ! Tu
crois qu’on assez d’argent pour ça ?
Ils comptèrent les billets humides sortis de leurs proches, restes des sommes retirés en
Italie avec les codes fournis par l’IN avant son silence. Béa estima que leurs économies
suffiraient pour se payer un repas d’après ce qu’elle connaissait des prix pratiqués dans
cette région.
- Mais c’est la guerre : les prix ont dû augmenter ! Les codes de paiement de