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Les trophées perdus de l'histoire du Cameroun

De
282 pages
Dans une langue tantôt incisive, tantôt gracieuse , mais toujours simple, l'auteur déroule avec respect la tumultueuse histoire de son pays d'accueil, le Cameroun. Il fait ainsi revivre les maquis, l'indépendance, l'unification, la réunification, le renouveau, la démocratie.Des trophées âprement gagnés, puis perdus, des espérances décues ! Il nous présente un peuple exténué, traquant le démon qui dérobe ses conquêtes. Ces sont les femmes qui dénichent ce dernier sous la forme de la corruption, de l'argent sale, et de la fraude dont elles se débarrassent par une cérémonie d'incinération de billets de banque...
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Nonyu MOUTASSIEER ARD
Les trophées perdus de l’histoire du Cameroun
Roman
Lettres camerounaises
Les trophées perdus de l’histoire du Cameroun
Lettres camerounaises Collection dirigée par Gérard-Marie MessinaLa collection « Lettres camerounaises » présente l’avantage du positionnement international d’une parole autochtone camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en plus regardante. Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire propre, cette collection s’intéresse particulièrement à tout ce qui relève des œuvres de l’esprit en matière de littérature. Il s’agit de la fiction littéraire dans ses multiples formes : poésie, roman, théâtre, nouvelles, etc. Parce que la littérature se veut le reflet de l’identité des peuples, elle alimente la conception de la vision stratégique. Déjà parus Egbokanlé Roméo SALAMI,L’aventure d’Iwé sur les chemins du savoir, 2016. Chantale Chekam KEMADJOU, Matcha’a ou l’attrait de l’illusion, 2016. Marc KÉOU,Le crépuscule des mœurs, 2016. Maboa BEBE,Salmat la musulmane et Alan le chrétien, 2016. Maboa BEBE,Dangereuses fréquentations. Une arnaque financière, 2016. OPIC Saint Camille,Les chansons du cœur, 2016. Patricia NOUMI,Une aube nouvelle, 2016. Marie-Louise BILO’O NDI,À contrecœur, 2016.MADJIRÉBAYE HERVÉ,Déportation rémunérée, 2016. Hubert ONANA MFEGE,Au fond du crépuscule, 2016. Calvin Blaise MANJIA,Un amour empoisonné, 2016. Ebenezer KOB-YÈ-SAMÈ,L’équation de mon pays. Jour et nuit / Buose na Bulu, 2016. Jules Darlin NAKEU TSAGUE,Le drépanocytaire, un malade victorieux, 2016. Mukoma LONDO,La fille du procureur, 2016. MASSONGO MASSONGO,En rime, de l’abîme à la cime,2015. Appolinaire NGANTI NGONGO,Laid comme Belzébuth,2015. Charles SOH,L’homme qui creusait, 2015. Jean-Baptiste MAPOUNA,Les pieds sur terre, 2015. Christiane Louise Félicité KADJI,Au pays de la magie noire, 2015. Dieudonné MBENA,Offrandes poétiques aux Mères, 2015. André LAM, Les étoiles voilées du Sahel, 2015. Désiré MBEKE,Le ventre de mon village, 2015.
Nonyu MOUTASSIEERARDLes trophées perdus de l’histoire du Cameroun
Roman
Du même auteur Des racines au feuillage, roman, éditions L’Harmattan, 2013 © L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-11236-7 EAN : 9782343112367
À ma mère, Ngon Ntonga Philomène À mon père, Moutassi François-Xavier À tous ceux qui ont pu résister à l’emprise de la violence, de la ruse et de la corruption. Je dédie ce récit.
1 Tchikaya, le conteur Je m’appelle Tchikaya. Je ne te donne pas ma date de naissance. Ce n’est pas une demande d’emploi que je t’adresse. D’ailleurs, un vrai Bantou de la forêt et de l’eau ne décline jamais sa date de naissance, de peur qu’on ne l’attache de grigris et de fétiches. Mais comme je voudrais être gentil avec toi, et toi, avec moi, disons que je suis né entre les deux grandes guerres, plus près de la seconde que de la première, vers 1935, selon la formule consacrée. Un authentique Bantou de la forêt et de l’eau naît toujours vers. Il naît vers, pour avoir la durée pour complice. La durée à l’école, pour obtenir une bourse d’études. La durée au ballon, pour devenir professionnel et demeurer le plus longtemps possible sur les terrains et même y mourir, s’il le faut. La durée au bureau et à l’usine pour travailler le plus longtemps possible. Cela peut paraître paradoxal. Chez nous, on veut travailler le plus longtemps possible, marcher sur sa canne pour se rendre au bureau ou à l’usine. Pour deux raisons au moins ! Il y a trop de choses à faire chez nous. Tout y est à faire et tout y est prioritaire. Et il n’y a pas assez de bras et surtout pas de têtes. La seconde raison est que la sécu est chiche. Ses prestations sont aussi dérisoires que tardives et irrégulières. C’est essentiellement pourquoi de nombreux Bantous, Sahéliens et Soudanais préfèrent mourir à la tâche quand ils n’ont pas cassé des coffres publics ou emporté les caisses des entreprises.
Si tu étais un authentique Bantou comme moi, hélas, la terre des hommes est hybride, multiforme et multicolore, je n’aurais pas à m’égosiller dans de longues présentations. Tu saurais que les Tchikaya ne peuvent être autre chose que des Bantous, des Bantous du grand et légendaire royaume de Loango. Pitié ! Le grand royaume de Loango est, aux temps présents, morcelé entre quatre républiques moribondes : La République démocratique du Congo en guerre permanente, la République du Congo qui a eu ses deux guerres, l’Angola
qui sort d’une longue guerre et le Gabon en sursis. Je suis Vili, de père et de mère, du village de Bilala. Bilala était et demeurera pour toujours la capitale du grand et robuste royaume de Loango. Certes, tous ceux qui sont originaires de la capitale ne sont pas des rois ni des princes. Mais, sans mentir, à Bilala et dans tout Loango, les Tchikaya sont de bonne souche, autant que les Pambou et les Tati. Quand un Vili de bonne lignée dit qui il est et d’où il vient, il dit ensuite ce qu’il est venu faire, comment il a atterri où il se trouve. Je ne déroge pas à la tradition des grandes lignées. Je pêchais dans l’océan, le grand océan, l’Atlantique, sur la pirogue à moteur de mon père, lui-même Tchikaya, de regrettée mémoire. Comme elles étaient rares, les pirogues à moteur à Pointe-Noire ! Nous allions allègrement de Pointe-Noire à Mayoumba, pêchant, chantant et mangeant. Nous allions, mon père et moi, de plus en plus loin, parce que toute la mer était à nous, sans limites territoriales, sans frontières ni gardes-côtes, et que les poissons avaient reculé, tandis que paradoxalement l’océan rongeait les terres. Puis, un jour, l’océan se mit à gronder, à gronder plus fort que d’habitude, et cela pendant plusieurs jours. On n’avait jamais auparavant entendu des bruits d’une telle violence en provenance de la mer. Personne ne sut de quoi il s’agissait. Personne ne chercha à comprendre. Toujours est-il que les eaux ravagèrent les côtes, les arbres et les maisons, sur près de cinq cents mètres à l’intérieur des terres. Évidemment, tout le monde prit peur, les enfants les premiers. Les vieux décidèrent de rester, d’affronter la mort s’il le fallait. Mon père nous pria de partir, ma sœur Anna et moi, à Brazzaville.
La mer avait grondé, parce que les Blancs avaient entrepris de sonder ses bas-fonds à la recherche du pétrole, à déranger ses esprits. Ce n’était qu’un avertissement, un ultimatum. La prochaine fois serait fatale. Mon père avait abondamment béni ma grande sœur Anna. Il l’avait bénie plus que moi. En réalité, il avait raclé toute sa gorge pour sortir le crachat dont il couvrit la tête d’Anna. Il ne me consacra que la salive. Il avait fait ce qu’il avait toujours fait, parce que c’est Anna qui était appelée à perpétuer sa famille. Car chez les Vili, de par la terre des hommes, c’est le matriarcat qui prévaut. Mon père avait estimé qu’Anna était déjà une femme et qu’elle saurait s’occuper de moi. J’avais quinze ans quand la mer se mit à gronder et que mon père nous jeta dans le train du premier rail de Congo-Océan. Les crachats de mon père furent efficaces. À peine dans le train, Anna capta l’attention d’un Blanc d’un âge avancé, la cinquantaine par là. Hormis les crachats de papa, Anna était vraiment belle. Elle pouvait séduire n’importe quel homme bien portant. L’homme s’approcha de nous et ne quitta plus ma grande sœur jusqu’à Brazzaville. Je n’étais pas vraiment content de ce type qui parlait et riait avec ma sœur comme s’ils se connaissaient depuis des années. Il parla de mariage. Moi, je trouvai tout
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cela vraiment trop précipité. Mais Anna me convainquit que les Blancs sont comme ça. Ils tombent amoureux en une fraction de seconde. Ils s’allument comme un briquet. Lorsque nous arrivons à Brazzaville, le Blanc nous conduisit tout droit chez lui, sans aucune formalité. Anna était consentante. Nous avons vécu, Anna et moi, dans la maison de ce Blanc, pendant deux bonnes semaines. J’en fus dégoûté parce qu’Anna dormait dans la même chambre que le Blanc et qu’ils faisaient beaucoup de bruits. Je n’aimais pas les bruits nocturnes. Ils me rappelaient les violents bruits de l’océan à Pointe-Noire, comme si la mer nous rattrapait à Brazzaville. Le jour, M. Pascal Duvalier, appelons-le ainsi, puisque chaque chose que Dieu a créée doit être nommée, s’amusait avec Anna, sous mes yeux. Anna était très gênée de s’amuser sous mes yeux. M. Pascal y prenait du plaisir, beaucoup de plaisir. Moi, j’étais très fâché. Un jour, alors qu’ils s’amusaient sous mes yeux, je me suis jeté sur eux, le poignard à la main. M. Pascal s’est relevé et m’a saisi par le bras. Je n’avais que quinze ans. Si j’avais vingt ans, je l’aurais poignardé, je l’aurais tué du coup et sans pitié. On ne fait pas ces choses avec la sœur de l’autre, sous ses yeux, fût-il un gamin de quinze ans. Mon destin se serait certainement arrêté là, net. C’est donc la main de Dieu qui m’avait saisi le bras pour laisser couler mon destin jusqu’à présent. Pascal Duvalier, s’étant rendu compte que je ne l’aimais pas et que je finirais par le tuer, complota quelque chose avec son ami et compatriote, M. Pélissier, qui venait souvent lui rendre visite. Quand M. Pélissier venait à la maison, tous les trois, Anna, Pascal et Pélissier s’enfermaient dans la chambre. Ils faisaient un vacarme fou, plus fou que celui de Duvalier et ma sœur Anna. Un jour, alors qu’il sortait gaiement de la chambre, M. Pélissier dit que j’étais un gentil petit garçon, que j’étais intelligent et que par-dessus tout, j’étais mignon. Il a dit qu’il ferait de moi un grand monsieur. Parce qu’un gentil mignon garçon pouvait tout devenir sous tous les cieux du monde. C’est M. Pélissier qui avait dit ça, pas moi. Pour ma part, je ne voyais pas vraiment en quoi j’étais intelligent et surtout gentil. Je laissai néanmoins prospérer le mensonge et la flatterie en espérant que mon destin passe par là. Il demanda à ma grande sœur Anna s’il pouvait me loger chez lui, m’inscrire à l’école pour présenter mon dossier au certificat d’études primaires à la fin de l’année. Bien entendu, Anna accepta. Moi, j’étais tout simplement aux anges. J’étais aux anges, car je voulais absolument quitter ce lieu de vacarme nocturne où on s’amuse, en plein jour, avec ma grande sœur, sous mes yeux. Je risquais, soit la prison à vie, soit de devenir un enfant de la rue. M. Pélissier tint parole. Tous les trois poursuivirent leur vacarme, hors de mes yeux.
Mais, le séjour de M. Pélissier à Brazzaville s’écourta brusquement. Il était affecté aux chemins de fer du Cameroun, récupérés par les Français. M. Pélissier décida de partir avec le bon petit garçon que j’étais. Je lui avais montré, d’après ses dires, de très bonnes dispositions en peu de temps. Ma grande sœur Anna se montra très sensible aux bonnes intentions de M. Pélissier. Elle me laissa partir. De toutes les façons, je ne perdrais jamais. Messieurs
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