Mademoiselle Tic Tac - Tome 2 : Les Montagnes russes
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Mademoiselle Tic Tac - Tome 2 : Les Montagnes russes

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Description

Elsa a fait le grand saut. Elle a fondé une famille avec son homme idéal, Florent. Alors que tout semble en place et que le bonheur, bien qu’imparfait, est au rendez-vous, l’équilibre se rompt soudain. Florent perd son emploi et se transforme en un drôle de personnage indolent, plus intéressé à regarder des films de vengeance asiatiques qu’à aider sa fiancée à s’occuper des tâches ménagères. Elsa se voit donc dans l’obligation de prendre les choses en main et décide de retourner sur le marché du travail. Plus facile à dire qu’à faire sans CV présentable... Heureusement, elle est entourée d’amis bienveillants (vraiment ?). Et d’une famille charmante (ah oui ?) qui l’aidera à découvrir les joies de la conciliation famille-travail. Les joies ? Ça reste à voir ! Murielle et Jérémie, maintenant à la tête d’une agence spécialisée dans les cérémonies post-ruptures, seront-ils de bon conseil ? Elsa trouvera-t-elle de l’inspi­ration auprès des clientes de l’agence, des divorcées qui ne veulent plus entendre parler de la vie de couple ? Ou auprès de maître Labonté, un avocat peut-être trop parfait pour être honnête ?
Ce sont des montagnes russes en tout genre qui attendent Elsa… mais aussi l’amour et l’humour qui permettent de survivre à tout.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 mars 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764410585
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection dirigée par
Anne-Marie Villeneuve
De la même auteure
Mademoiselle Tic Tac, Tome 1 – Le Manège amoureux , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2009.
Myriam Fontaine, Québec 2035 , Éditions Caractère, 2007.
Neuf, journal d’une grossesse , Éditions Caractère, 2006.
Tome 2 - Les Montagnes russes
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Glorieux, Karine
Mademoiselle Tic Tac
(Tous continents)
Sommaire : t. 1. Le manège amoureux -- t. 2. Les montagnes russes.
ISBN 978-2-7644-0712-7 (v. 1)
ISBN 978-2-7644-0772-1 (v. 2)
I. Titre. II. Titre : Le manège amoureux. III. Titre : Les montagnes russes. IV. Collection : Tous continents.
PS8613.L67M32 2009 C843’.6 C2009-941258-6
PS9613.L67M32 2009
ISBN PDF 978-2-7644-0970-1
ISBN EPUB 978-2-7644-1058-5

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.
Les Éditions Québec Amérique bénéficient du programme de subvention globale du Conseil des Arts du Canada. Elles tiennent également à remercier la SODEC pour son appui financier.
Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3e étage
Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Dépôt légal : 4 e trimestre 2010
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Projet dirigé par Anne-Marie Villeneuve
en collaboration avec Isabelle Longpré
Mise en pages : André Vallée – Atelier typo Jane
Révision linguistique : Diane-Monique Daviau et Luc Baranger
Conception graphique : Nathalie Caron
Illustration en couverture : Paule Thibault
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
©2010 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
Imprimé au Canada
Karine Glorieux

Tome 2 - Les Montagnes russes
Il ne faut pas avoir peur du bonheur.
C’est seulement un bon moment à passer.
Romain Gary
Prologue
Capri, c'est fini
CAPRI, Italie.
À l’entrée d’un restaurant bondé de touristes, un musicien ambulant chante une chanson française sur les ruptures amoureuses. Nous n’irons plus jamais, où tu m’as dit : « Je t’aimeeeee ». Nous n’irons plus jamais comme les autres annééééées . Le jeune homme a le trémolo facile, et son accent italien donne plus de tristesse encore aux paroles déjà incroyablement déprimantes – une véritable incitation au suicide.
En l’écoutant, prise par l’émotion, j’hésite entre deux réactions extrêmes, tout aussi inadéquates l’une que l’autre : m’asseoir par terre et me mettre à brailler comme un veau, ou essuyer mes larmes et, dans un duo d’enfer, fredonner avec le chanteur le refrain bien connu.
Capri c’est finiiii ! Et dire que c’était la ville de mon premier amour !
Je m’imagine exécuter en plus deux, trois pas de danse, imitée aussitôt par quelques touristes qui auraient eu la bonne idée de porter des chaussures à claquettes ce jour-là. Une vraie comédie musicale, comme à Broadway.
Mais je ne suis pas à Broadway.
Je suis à Capri. D’ailleurs je chante comme une crécelle. Ce qui ne constitue pas en soi une raison d’être malheureuse, mais j’ai une réserve impressionnante d’autres raisons de me sentir misérable qui, mises ensemble, pourraient certainement me pousser à me faire hara-kiri.
Des exemples ?
Il est huit heures du soir, les hôtels et les restaurants de l’île affichent tous « complet ». Je n’ai rien mangé depuis midi et je me sens très loin de mon trois et demi adoré. J’ai les cheveux sales, la bouche sèche, mon sac à dos est lourd.
Je devrais sans doute me concentrer sur les aspects positifs de la vie. Autour de moi, tout ressemble à l’Italie telle que je l’ai toujours rêvée. De vieilles femmes habillées de noir causent sur un banc, des chats faméliques errent ici et là. De beaux garçons se pavanent et font des commentaires sur les fesses de belles jeunes filles. On verrait apparaître Marcello Mastroianni à bord d’une vieille décapotable que personne ne s’étonnerait. C’est comme une carte postale, mais en plus, ça sent bon, un mélange d’épices et d’eucalyptus.
Le paradis, quoi.
Cependant, dans une situation comme la mienne, difficile de s’extasier sur les charmes de l’Italie. En revanche, se lamenter sur le fait que, mis à part le décor, ce voyage ne ressemble en rien à ce que j’avais imaginé, rien de plus facile. Pester contre ce périple à la noix qui, jusqu’ici, n’a servi qu’à illustrer mon manque flagrant d’organisation, pas de problème. Pourquoi n’ai-je pas au moins pensé réserver une chambre ? C’était quoi, cette idée pseudo-romantique de tout improviser au fur et à mesure ? En théorie, ç’avait peut-être quelque chose de très bohème, de très je-suis-cool-et-me-laisse-porter-par-les-événements, mais, en réalité, c’était complètement stupide. Voyons donc ! En plein mois de juillet !
— On va se débrouiller, Elsa, murmure une voix à mes côtés. Ce n’est pas si grave.
Je me tourne vers celui qui, avec naïveté, a essayé d’insuffler un vent d’espoir à ma détresse. Il arbore un sourire détendu, une horrible chemise hawaïenne vert pomme et porte des chaussettes blanches dans ses Birkenstock – la classe.
— Pas si grave ? Bordel, Florent, on est supposé être en voyage de noces. En voyage de noces, on dort dans un hôtel, pas dans un dortoir d’auberge de jeunesse ou sur une plage !
— Je te rappelle qu’on n’est pas mariés, Elsa. Ce n’est pas un vrai voyage de noces.
— Non. Mais c’est un vrai voyage raté.
— N’exagérons rien, chérie. On est quand même en vacances en Italie. Ce n’est pas si…
— Je m’en fous, de l’Italie !
Florent secoue la tête avec un air découragé et ouvre son sac à dos en soupirant. Il en sort un vieux paquet de cigarettes desséchées.
— OK. Va fumer une clope. Tu seras peut-être plus supportable après.
Je lui fais de gros yeux, pour deux excellentes raisons. Primo, il n’est pas censé savoir que j’ai recommencé à fumer. Deuzio, il n’est certainement pas censé avoir avec lui ce foutu paquet de cigarettes, que j’ai cherché hier pendant des heures en faisant semblant d’avoir perdu mes petites culottes. Je prends néanmoins le paquet et pars fumer mes Gitanes sans filtre sur le bord d’un quai – c’est fantastique, une île, il y a des quais partout.
Quelques minutes et deux cigarettes plus tard, je me sens mieux et abandonne l’idée de mettre fin à cette existence de misère.
— Ça va, maintenant ? demande Florent en venant s’asseoir à mes côtés.
Sans attendre ma réponse, il sort de son sac une bouteille de rouge, du pain et des olives. Tandis qu’il accomplit son petit tour de prestidigitation (il a même une nappe au fond de son sac !), je l’observe avec le regard extatique d’une junkie que son amoureux stupéfait en transformant la farine en héroïne. J’oublie qu’il m’a volé mon paquet de cigarettes, j’oublie que nous n’avons nulle part où passer la nuit. J’oublie qu’il porte des chaussettes blanches dans ses Birkenstock. Alors qu’il me tend un bout de pain, complètement subjuguée par son extraordinaire sens de l’improvisation, je m’entends dire :
— Florent, veux-tu m’épouser ?
Un instant.
De quoi est-ce que je suis en train de parler, là ?
Est-ce que j’ai vraiment demandé Florent en mariage ? Moi ? Quelle aberration ! Consciente que je risque de passer le reste de mes jours à le regretter, j’essaie de donner le change en riant, afin qu’il comprenne bien que cette réplique est sortie de ma bouche uniquement parce que je garde un excellent sens de l’humour malgré mon état d’hypoglycémie avancé. Mais c’est trop tard, le mal est fait. Anxieuse, je n’arrive qu’à me mordre la lèvre inférieure en attendant la réaction de mon fiancé, qui me dévisage, l’air incrédule, se met à rire, et finit par dire :
— Non.
Non.
NON ?
Il refuse ? Alors que c’était son rêve le plus cher il y a quelques mois à peine ? Mais… C’est une réponse inacceptable !
— Tu ne veux pas ? dis-je en adoptant le ton badin de la fille qui ne prend pas ça personnel – mais, sérieusement, comment pourrais-je ne pas le prendre personnel ?
Il me sourit malicieusement et murmure à mon oreille :
— Je veux bien plus que ça, ô Elsa…
Sans ajouter un mot, il m’entraîne dans un petit coin sombre de la plage, à l’abri du vent et des regards indiscrets.
Aaaaah, l’Italie…
Neuf mois plus tard, entre deux contractions, j’essaie encore de comprendre où je me suis fait avoir, au juste.
À la claire fontaine
1
« Tu crois que ça va aller, Elsa ? » Florent, l’air soucieux, me regardait comme si je venais de lui annoncer qu’après mûres réflexions, j’avais finalement décidé de changer de sexe. « Ça va aller », lui ai-je assuré. Puis, j’ai ajouté d’un ton montrant clairement que je ne croyais pas un mot de ce que je venais d’affirmer :
— D’ailleurs, mon amour, dis-moi pourquoi ça n’irait pas ? Nous avons toutes les raisons de penser que tout va bien se passer, non ?
Il a approuvé sans grande conviction.
— Il faut lui faire confiance, Elsa. Sinon, on risque d’aggraver la situation.
— Mais je lui fais confiance. Ce n’est vraiment pas une question de confiance !
J’avais haussé le ton sans le vouloir, ce qui m’a aussitôt valu quelques regards désapprobateurs et la désagréable sensation d’être l’une de ces insupportables bonnes femmes dénuées de savoir-vivre qui parlent toujours trop fort. C’est sans doute aussi ce que pensait l’homme assis devant moi, puisqu’en plus de se retourner pour me dévisager comme si j’étais une guenon en manque d’attention, il a posé l’index sur sa bouche et a soufflé un « Chhhhhhhut ! » aussi peu discret que mes exclamations. Dès qu’il m’a à nouveau tourné le dos, Florent lui a tiré la langue et m’a pris la main, qu’il a serrée fort dans la sienne, façon de me signifier que lui et moi étions dans le même foutu bateau. Je me suis sentie quelque peu ragaillardie par ce geste qui m’a permis de retrouver la foi l’espace d’un instant. J’en ai d’ailleurs profité pour jeter un coup d’œil implorant à la statue du Christ située à l’avant de la nef. Mon Dieu, faites que nous puissions revenir dix minutes en arrière, faites que nous puissions revenir dix minutes en arrière .
Hélas, le fils de Dieu, restant de marbre, n’a pas exaucé ma prière, ce qui m’a fait reperdre la foi illico. Je me suis alors tournée vers les êtres de chair, en quête d’une âme charitable susceptible de me venir en aide.
À ma gauche ?
Non. Il n’y avait là que le comte et la comtesse de La Haye, les parents de Florent, qui, obnubilés par leur haine réciproque, ne me seraient certainement d’aucun secours. Le père de mon amoureux, le nez plongé dans le programme de la soirée, semblait faire un effort prodigieux pour ignorer son ex-femme, pourtant impossible à ne pas remarquer avec sa robe Dior rouge sang et son collier de diamants. Ma belle-mère, fidèle à ses habitudes de femme du monde peu encline à fréquenter la plèbe, affichait son ennui avec ostentation. Quand elle ne bâillait pas, elle jetait un regard hautain à la compagne de son ex-mari, une jeune femme à peine sortie de l’adolescence, qu’on imaginait bien sur la couverture d’un magazine de mode.
À ma droite ?
À première vue, les ressources semblaient plus prometteuses. C’est là que s’entassait ma tribu, amis et membres de la famille Lemieux. Mon père, oubliant sans doute que le spectacle se déroulerait devant lui, paraissait perdu dans la contemplation des vitraux du plafond, lui qui n’avait pas mis les pieds dans une église depuis le mariage de mon frère Jérémie, quatre ans plus tôt. Ledit frère, de son côté, appuyait en sacrant sur tous les boutons de son nouveau caméscope, sans réussir à le faire fonctionner – Jérémie avait promis d’envoyer des images du spectacle à maman, qui réalisait son dernier reportage avant la retraite quelque part à la frontière israélo-palestinienne.
J’ai observé mon aîné, plutôt amoché depuis que Marie-Hélène, sa première-blonde-mère-de-ses-enfants, non contente de le quitter pour un papa de l’école que fréquentaient les jumeaux, avait demandé la garde complète de leurs quatre bambins. Murielle avait beau tenter de jouer les conciliatrices, en bonne sœur protectrice de son petit frère, Marie-Hélène ne se laissait pas faire. Elle était convaincue que Jérémie ne saurait passer plus de deux heures avec les enfants sans qu’un accident grave ne se produise – et elle n’avait peut-être pas tort. Cependant, Murielle était tenace, elle saurait bien faire entendre raison à notre ex-belle-sœur. Mais pour l’heure, elle avait d’autres chats à fouetter ou, plutôt, une chatte particulièrement indocile à dompter : elle tentait de convaincre sa fille Juliette d’enlever la touffe de cheveux qui lui couvrait le visage et l’empêchait de voir ce qui se trouvait autour d’elle.
— Tu n’as pas compris que j’essaie justement de ne pas voir ce qui m’entoure, Murielle ?
Depuis quand Juliette avait-elle cessé d’appeler sa mère « maman » ? Depuis son entrée en sixième année – et son accession au monde merveilleux des ados, là où l’air bête et les épaules voûtées sont légion ? Mon amie Chloé ne pouvait s’empêcher d’observer ma filleule avec une fascination horrifiée, tout en caressant son gros ventre de femme très, très enceinte. Tout ça – les cheveux devant les yeux, l’air bête et, surtout, la façon méprisante de s’adresser à sa mère – ne rassurait certainement pas ma copine sur les joies de la maternité. Joies dont elle doutait d’ailleurs depuis le jour où une deuxième ligne était apparue sur son test de grossesse. Pauvre Chloé. Elle était visiblement à la recherche d’un confident, mais les seuls êtres aptes à tenir ce rôle brillaient par leur absence. Vincent avait refusé mon invitation sous prétexte qu’il devait à tout prix régler une ixième chicane avec son amant – après le sexe, se quereller était leur passe-temps préféré – et Sandrine attendait à la maison que son ex, toujours en retard, vienne chercher leur fils Oscar.
Bref, chacun était bien trop occupé par ses mélodrames intimes pour me venir en aide.
Il me faudrait donc faire appel aux ressources officielles. J’ai balayé l’ensemble de la salle du regard, à la recherche d’un des responsables du spectacle. Mais je n’ai aperçu que les membres du public, armés d’appareils photo numériques sophistiqués, captivés par ce qui allait bientôt se passer devant l’autel. Il y avait là des chauves, des chevelus, des gros, des maigres, des grands, des petits, et tous avaient dans le regard une lueur commune, reconnaissable entre toutes : celle de l’autosatisfaction béate des parents observant fièrement leur progéniture.
Étais-je la seule à n’éprouver aucune émotion se rapprochant, même de loin, du plaisir ? Apparemment, oui. Je sentais cependant l’impératif besoin de donner le change, de faire comme si j’étais aussi détendue qu’après avoir descendu huit piña colada .
— Tu le vois ? s’est inquiété Florent alors que j’essayais de cacher mon malaise en imitant très maladroitement l’air ravi des autres parents.
— Il est au centre.
— Au centre, en plus. Merde. Et tu es sûre qu’il n’a pas… ?
— Non.
— Certaine ?
— Certaine. Je n’ai pas oublié les chandails chauds au cas où il ferait plus frais en soirée, je n’ai pas oublié les barres tendres et le jus de pomme au cas où il aurait un petit creux, je n’ai pas oublié les serviettes humides au cas où il se barbouillerait le visage après son petit creux, je n’ai pas oublié l’appareil photo pour immortaliser le moment, je n’ai…
— Mais tu as oublié le pipi avant le spectacle.
— Mais j’ai oublié le pipi avant le spectacle.
— Putain… Mais comment tu as pu oublier ça, Elsa ? Après toutes ces fois où…
— J’ai oublié. C’est tout.
Florent a soupiré. J’ai soupiré encore plus fort, comme si nous faisions un concours pour montrer lequel de nous deux était le plus découragé par le triste sort réservé à Mathias, notre petit bonhomme de trois ans et demi prisonnier au milieu des autres enfants de l’école ayant fait leur pipi avant de monter sur scène.
Dans le chœur, les élèves de la prématernelle ont entamé une farandole en chantonnant. Désormais, ai-je constaté avec dépit, il était définitivement trop tard pour remédier à la situation. La destinée de mon fils, quelle qu’elle soit, allait s’accomplir, et je ne pouvais plus rien y changer. J’ai respiré un bon coup, ai fouillé dans mon sac à la recherche d’un paquet de Tic Tac, dont j’ai avalé le contenu en deux bouchées. Puis, j’ai tenté de retrouver Mathias dans le groupe d’enfants.
Quand je l’ai enfin vu, mes soucis se sont évanouis comme par miracle et je n’ai pas pu m’empêcher de sourire, comme les autres parents. Le petit avait l’air heureux, il chantonnait distraitement, apparemment très impressionné autant par la solennité de l’église que par le nombre considérable de spectateurs. Mais il ne sautillait pas nerveusement sur place, ne serrait pas les jambes comme un enfant qui ressentirait un besoin urgent. Alléluia. Je me suis sentie plus calme, tout à coup. Et si tout allait bien, finalement ? Florent avait raison : il fallait lui faire confiance, me faire confiance. Et surtout, surtout , ne pas remettre à nouveau en question la pertinence d’avoir inscrit notre garçon dans cette foutue pré-maternelle d’école internationale privée où les bambins de trois ans doivent porter le même uniforme amidonné que leurs aînés. Tout ira bien , me suis-je dit avec conviction. Sur scène, les enfants se sont embrouillés dans un couplet, leur professeur les a repris : Chante rossignol, chante-eu . Dans la salle, tout le monde trouvait les petits chanteurs craquants, l’église les avait transformés en véritables angelots. J’ai bombé le torse avec fierté, et j’ai constaté que mes invités étaient aussi touchés par la grâce du moment. Même la comtesse s’était départie de son rictus dédaigneux, qui avait fait place à une espèce de grimace me semblant bien être – non, non, je ne rêvais pas – un sourire.
Cependant, alors que les petits entamaient le refrain pour la dernière fois, le visage de Mathias a rougi d’un coup, puis a soudainement tourné au gris pâle . À la claire FONTAINE-eu, m’en allant promener, J’ai trouvé l’EAU si belle-eu que je m’y suis BAIGNÉ . Était-ce la thématique de la chanson qui venait de rappeler à notre fils à quel point sa vessie avait tendance à se relâcher dans les moments de stress ? Mathias a jeté un regard désespéré à la foule, nous y cherchant sans nous trouver.
— Oh non, Mathias. Non, non, non, non, non…
Quelques larmes ont commencé à se frayer un chemin sur les joues de notre petit bonhomme, et j’ai deviné aussitôt qu’il s’agissait là d’une quantité de liquide bien insignifiante comparée à ce qui avait dû couler le long de ses beaux pantalons de spectacle.
— Mathias pleure, c’est normal ? a demandé mon frère, qui venait d’immortaliser l’instant avec son super caméscope.
J’ai grimacé.
— Qu’est-ce que tu crois, Jérémie ? Qu’il vient d’avoir une illumination et pleure de joie ? Non , ce n’est pas normal.
Ignorant mon commentaire, ma sœur a remarqué à son tour :
— Euh, je pense que Mathias a un problème. Tu devrais peut-être faire quelque chose, Zaza.
J’ai grommelé :
— Ça va, ça va, je sais comment m’occuper de mon fils !
Mes aînés m’ont dévisagée d’un air dubitatif qui en disait gros sur l’idée qu’ils se faisaient de mes compétences maternelles. Je me suis abstenue de répliquer, ce qui aurait risqué de nous faire dériver vers l’une de ces interminables discussions sur l’éducation des enfants dont nous avions le secret. Je me suis donc tue et, dès la chanson des tout-petits terminée, après un regard à Florent, je me suis précipitée à la rescousse de Mathias tandis que les élèves de la maternelle prenaient la place de leurs cadets à l’avant du chœur. J’ai essayé d’ignorer les commentaires désobligeants que murmuraient les autres enfants, conscients du « petit accident » qui venait d’avoir lieu sur le plancher béni de l’église. Et, une fois sur la scène, j’ai pris mon bébé dans mes bras – le pauvre petit dégoulinait comme un popsicle un jour de canicule. Je l’ai amené sur la banquette occupée par notre tribu, sous les rires moqueurs de quelques gamins à qui j’aurais bien fermé le clapet, tiens, si j’avais eu deux ou trois bras de plus.
À défaut d’avoir des bras supplémentaires rétractables, j’ai eu recours à ceux de Florent pour réussir à changer les vêtements de notre fils, qui se tortillait en pleurnichant : « Je veux garder mes pantalons de spectacleeeeeeee ». Sans l’écouter, je lui ai enfilé les pantalons de rechange que j’avais heureusement laissé traîner dans mon sac depuis des semaines. Ils étaient un peu courts mais, au moins, Mathias ne passerait pas les prochaines heures à mariner dans son pipi.
— On écoute le spectacle, maintenant, ai-je ordonné.
— Et tu arrêtes de pleurnicher, a ajouté Florent.
Fiston a maugréé un moment, mais a fini par obtempérer. Cependant, les élèves de la maternelle avaient à peine débuté leur deuxième chanson que la petite voix désespérée résonnait à nouveau :
— Maaaaaaamaaaaaaan !
— QUOI ?
— Cacaaaaaaa !
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Cacaaaaaa ! a répété Mathias.
— Noooooon. Non, pas ça !
J’ai fermé les yeux et inspiré un bon coup – oui, il y avait bien dans l’air une odeur autre que celle de l’encens. Horreur. Après le relâchement des sphincters de la vessie, notre garçon était-il en train de retourner à une phase de son développement révolue depuis plus longtemps encore ? Maintenant ? Alors qu’avait lieu l’événement le plus attendu de l’année scolaire, celui dont nous avions rêvé ensemble depuis si longtemps ? Incapable d’accepter ce nouveau coup du sort, je me suis remise à prier, souhaitant cette fois-ci que Mathias se soit découvert un goût particulier pour l’humour scatologique ou que mon intransigeant voisin souffre de flatulences et soit en réalité à l’origine des effluves nauséabondes qui envahissaient désormais les lieux. Mais non. Mon garçon ne m’a pas laissée espérer longtemps. Il a gémi à nouveau « Cacaaaaaaaa ! » en se trémoussant, histoire de bien étaler le dégât.
— Merde, Mathias ! Merde ! C’est quoi, le problème ? a lâché Florent sans remarquer à quel point il avait le don de choisir un lexique approprié à la situation.
Face à la colère injustifiée de son père, le petit s’est mis à pleurer, de cette voix aiguë qui permettrait de le retrouver au cœur de la forêt amazonienne. Quelques parents mécontents nous ont jeté un coup d’œil désapprobateur, l’air de dire « Nos enfants ne crieraient jamais comme ça. Nous savons les éduquer convenablement, nous ». Le père de Florent a rapproché le programme de son visage comme s’il était tout à coup devenu presbyte, la comtesse a plissé le nez avec dédain, mon père a fait celui qui ne remarque rien. Mon frère a murmuré : « Faites quelque chose ! » Florent et moi avons échangé un regard de bêtes prises au piège. Si l’un de nous deux partait avec Mathias, il manquerait certainement la suite du spectacle et, fort probablement, la prestation tant attendue de ma filleule, qui répétait depuis des mois le numéro de clôture. Si, par contre, nous restions là à ne rien faire, nous risquions de nous faire assassiner par les autres spectateurs. Alors que j’étais sur le point de me résigner à partir avec le petit pour me taper le nettoyage des fesses, la sonnerie du cellulaire de Florent a retenti, lui rappelant qu’il avait oublié d’éteindre son téléphone avant d’entrer, commettant par là même un outrage impardonnable dans ce lieu saint. Notre voisin de devant s’est retourné à nouveau vers nous – je lui ai trouvé un air de famille avec Chuckie, la poupée maléfique. Il a posé une fois de plus un index impérieux sur sa bouche : « Chhhhhhhhhut ! » Florent a réagi en battant le record du soupir le plus désespéré, puis, véritable super-héros des temps modernes, il a attrapé Mathias d’une main, a répondu au téléphone de l’autre et a tenté une fuite discrète par l’arrière de l’église.
— Pardon, désolé, a-t-il murmuré à la foule avant de disparaître dehors avec notre bruyante descendance.
Florent et Mathias partis, j’ai jeté un regard mi-envieux, mi-agacé aux quelques mères sereines assises à l’avant de l’église – et donc arrivées bien avant le début du concert pour s’assurer d’avoir les meilleures places. Il ne leur arriverait jamais de situation aussi fâcheuse, à elles, c’est certain. Aussi à l’aise dans un spectacle d’école que dans une cour de récréation, elles prévoyaient tout, ne laissant jamais rien au hasard. Chaque fois que je me comparais à l’une d’entre elles, j’étais submergée par une désagréable sensation d’échec ou, pire encore, je ressentais le syndrome de l’imposteur, comme si je n’étais pas vraiment une mère. C’était franchement désagréable. Et, en plus, ça me donnait une envie terrible de sombrer à nouveau dans l’enfer de la nicotine.
— Tu vas où, Elsa ? a demandé ma sœur en me voyant quitter la banquette.
— J’ai besoin de… de prendre deux ou trois bouffées d’air frais.
— Arrange-toi pour ne pas manquer le numéro de Juliette !
— Promis !
* * *
Aussitôt arrivée à l’extérieur de l’église, je suis tombée face à face avec mon fils à moitié nu qui, sans aucune pudeur, courait sur les marches de l’église pendant que son père s’engueulait au téléphone avec son patron.
— Bordel, Alex, je t’avais dit que c’était le spectacle d’école de Mathias !... Oui, je sais… Mais la réunion était à cinq heures et quart et le spectacle commençait à six heures. Je ne pouvais pas… Écoute, là, j’ai les mains dans la merde parce que mon fils vient de chier partout et je… Ah, tu t’en fous, hein ?... Tu t’en fous… Eh bien, moi, mon ami… Moi… Je t’emmerde !... Oui, c’est ça… Oui… Tu m’as bien entendu : je t’ emmerde !
Florent a brusquement fermé son cellulaire, secoué d’un rire nerveux. Même une fois l’appareil éteint, il répétait « Je t’emmerde » en rigolant.
— Euh. Ça va, chéri ?
— Non, ça ne va pas ! J’ai manqué une réunion importante avec nos investisseurs. Paraît que j’ai fait perdre beaucoup de sous à la compagnie… Putain, font chier, ces crétins !
— Et… Est-ce que je t’ai entendu dire « Je t’emmerde » à ton patron ?
— Elsa, voyons, je parlais à Alexis !
— À ton patron.
— Alexis est mon meilleur ami.
J’ai haussé les épaules.
— Chéri, dois-je te rappeler qu’Alexis n’est plus ton meilleur ami, mais ton supérieur immédiat.
— N’importe quoi. Un ami reste toujours un ami !
— Sauf quand il a bûché comme un malade pour obtenir un poste de direction, que sa vie se résume au boulot et qu’il passe son temps à te reprocher ton manque d’investissement dans la compagnie.
Florent a pris un air buté et a répété :
— Un ami reste toujours un ami.
— En tout cas, on risque de le savoir assez vite, ai-je eu le temps de dire avant que Mathias hurle à nouveau :
— Maaaaaaaamaaaaaaan ! Cacaaaaaaaa !
Fiston venait de trébucher sur le petit tas de vêtements souillés que son père avait laissé traîner dans un coin, et il s’avançait vers moi, fesses à l’air et jambes barbouillées d’excréments.
Damn .
Et dire que ce spectacle devait être l’apothéose de l’année, un moment de pur plaisir et de détente totale… Je me suis sentie très fatiguée, tout à coup.
— Un ami reste toujours un ami, a répété Florent tandis que Mathias geignait.
— Maaaaaaman !
Je me suis passé une main lasse sur le visage.
Franchement, il y a de ces courts instants où je me demande pourquoi nous avons fait un enfant alors que nous aurions tout aussi bien pu passer notre vie à feuilleter des magazines de décoration intérieure en sirotant des daïquiris à la banane.
— Parce que vous aviez envie de réaliser le plus grand projet de votre vie, m’aurait dit mon frère pour qui avoir des enfants était le but ultime de l’existence.
— Parce que vous aviez envie de vivre le bonheur d’avoir un petit bébé merveilleux ensemble, m’aurait dit ma copine Sandrine qui, malgré sa nouvelle existence terriblement ennuyeuse dans une banlieue trop propre, persistait à croire que la vie était un fantastique conte de fées.
— Parce que vous aviez perdu toute capacité de réflexion, Elsa. Vous baisiez comme de vrais cons, c’est tout, m’aurait dit mon ami Vincent qui en connaissait un rayon sur la copulation, mais ignorait tout de la reproduction.
Une chose était néanmoins certaine : quatre ans plus tôt – aaah, l’Italie –, nous ne mesurions pas l’ampleur des conséquences qu’entraînerait le bref instant d’enthousiasme responsable de la venue sur terre de Mathias. Trente livres, neuf mois et une césarienne plus tard, c’est avec une joie mêlée d’effarement que nous avions pris connaissance du complexe mode d’emploi d’un bébé, ce petit être bruyant et suintant qui vous contraint à revenir aux choses essentielles de la vie. Et quand je dis choses essentielles , je ne parle pas nécessairement du bonheur ou de l’amour, non, bien qu’ils fassent partie intégrante de cette grande aventure. Je parle surtout du tube digestif et de tout ce qui s’y rattache. Parce qu’avoir un jeune enfant, c’est un peu comme prendre des vacances dans un tout-inclus mexicain de seconde classe, où l’on passe le plus clair de son temps à causer de la couleur et de la texture de ses déjections. Sauf que dans le cas du tout-inclus, on sait qu’on reviendra bientôt chez soi, que la vie retrouvera alors son cours normal et qu’on recommencera à s’intéresser à la chute de l’indice boursier ou au nouveau chihuahua de Paris Hilton. Tandis qu’avec un enfant, rien de tel, aucune porte de sortie possible. Une fois parent, on ne peut plus jamais – PLUS JAMAIS ! – revenir en arrière.
Mais là n’est pas le changement le plus dramatique auquel sont confrontés les parents. Avec l’arrivée d’un bambin, il faut aussi se préparer à une légère modification de l’apparence physique des géniteurs. Florent et moi avions adopté le port permanent de gros cernes bleus ; mes cheveux étaient ternes, les quelques poils poussant encore sur le crâne de mon amoureux étaient devenus poivre et sel. Nous n’avions pas grossi – trop de temps passé à faire manger le rejeton plutôt qu’à nous nourrir – et pouvions donc encore porter les mêmes vêtements qu’autrefois, maintenant délavés par les lavages fréquents – because un bébé, ça bave, ça morve, ça régurgite sur le t-shirt de papa-maman. Mais bon, ce n’était pas plus mal puisque, concentrés sur les besoins vitaux de notre progéniture, nous n’avions absolument plus le temps de vaquer à d’aussi futiles activités que le magasinage. J’avais d’ailleurs perdu toute notion de mode ou de coquetterie ; et tant qu’à y être – ou à ne plus y être – j’avais aussi remplacé mes rendez-vous chez le coiffeur par deux casquettes quatre saisons que je portais du réveil au coucher.
Ceci dit, notre enveloppe extérieure n’avait pas été la seule affectée par la venue de la cigogne. Nos habitudes aussi avaient changé. Par exemple, moi qui aimais tant rentrer à l’aube après une soirée bien arrosée, j’avais encore l’occasion d’admirer les levers de soleil, mais pour des raisons qui ne dépendaient plus de ma volonté. Et force m’était de reconnaître qu’un lever de soleil n’a pas tout à fait le même charme quand il est précédé de longues heures passées à tenter d’endormir un bébé récalcitrant. Surtout lorsqu’on sait qu’on ne disposera pas ensuite d’un bon sommeil réparateur. Car, bien que la littérature scientifique fasse état de certains spécimens se levant à des heures normales , les enfants ont la fâcheuse tendance de se prendre pour des petits coqs et de jouer au réveille-matin même – surtout ? – quand leurs parents sont vraiment fatigués.
* * *
Bien sûr, je trouvais mon fils adorable, j’aimais Florent et, signe de ma nouvelle maturité, pour rien au monde je n’aurais voulu changer de vie. Enfin, pour à peu près rien au monde. Car en cette journée étonnamment chaude d’avril, j’avoue que j’aurais préféré boire un pichet de sangria sur une terrasse avec des amis plutôt que de nettoyer les fesses de mon garçon tout en me reprochant d’avoir invité ma famille et ma belle-famille à venir terminer la soirée à la maison.
Inviter ma famille et ma belle-famille… C’était quoi, l’idée ?
2
J’ai toujours pensé que l’humanité se porterait beaucoup mieux si tout le monde prenait l’habitude de se promener avec un petit carnet où noter les conseils pour éviter de reproduire nos erreurs, du genre :
Ne jamais croire le charabia pseudo-scientifique des jolis petits contenants de crème hydratante pour femmes, dont l’unique fonction est de nous convaincre qu’ils valent bien cent dollars de plus qu’un pot de Vaseline format familial.
Ou
Ne jamais croire le vendeur de Future Shop quand il nous assure que, personnellement, il prendrait la garantie prolongée ($) et tous les gadgets ($$) qui ne sont évidemment pas inclus dans le prix de notre nouveau téléviseur.
Ou encore
Ne JAMAIS réunir famille ET belle-famille.
Malheureusement, je ne suis pas assez organisée pour trimballer des carnets de notes dans mon sac à main. De vieilles factures impayées, des morceaux de biscuits écrasés, des crayons mâchouillés par plusieurs bouches – dont certaines inconnues –, des paquets de Tic Tac, évidemment, oui. Mais des calepins, jamais.
Ce ne serait pas dramatique si j’acceptais ma paresse naturelle. Hélas, il me prend parfois des envies de devenir une femme accomplie, une hôtesse capable de recevoir chez elle une flopée de personnes et de leur servir des hors-d’œuvre faits maison. Bon, la plupart du temps, je me contente d’y penser et, quand vient le temps de passer à l’action, je referme le livre de cuisine, l’agenda téléphonique et décide de remettre ça à une autre fois. Ou je me contente de faire une soirée spéciale avec mes deux hommes en achetant une bonne bouteille de vin, quelques paquets de bonbons et en louant un film « pour tous ». Nous alignons les gentils amis toutous de Mathias sur le sofa, nous installons le petit devant l’écran et, pendant que fiston se bidonne, Florent et moi avons le temps de nous regarder dans le blanc des yeux comme de vrais amoureux. Par contre, de temps en temps, je passe réellement à l’acte et j’organise une vraie fête. Qui s’avère un échec une fois et demie sur deux. Minimum.
Cette fois-là, ce fut le fiasco complet.
Dès notre retour à la maison, j’avais senti le désastre à venir. D’abord, j’avais reçu un coup de fil de mon ancienne belle-sœur qui m’annonçait que ses enfants avaient une gastro terriblement contagieuse et qu’ils se mettaient tous en quarantaine pour quelques jours. Les cousins de Mathias et de Juliette ne s’étaient donc pas pointés à l’église et ne viendraient pas souper non plus.
— Je suis certaine que tout s’est bien passé, que Mathias et Juliette ont été fantastiques ! terminait Marie-Hélène qui, depuis qu’elle était séparée de Jérémie, insistait un peu trop lourdement à mon goût sur la capacité qu’avait la vie d’offrir des moments fantastiques .
Mon ex-belle-sœur avait sans doute inventé cette histoire de toutes pièces pour éviter de venir chez nous, mais je n’avais pas jugé nécessaire de la rappeler pour avoir des détails. Mathias, par contre, était monté bouder dans sa chambre dès qu’il avait appris la nouvelle. Il adorait ses cousins, et l’idée qu’un tout petit minuscule virus de rien du tout les empêche de nous visiter lui semblait particulièrement farfelue.
— Mathias, viens nous rejoindre ! avais-je supplié en grattant à sa porte comme un chien désespéré. Cette fête, c’est ta fête, mon chouchou !
Chouchou n’en avait évidemment rien à cirer, que cette fête soit sa fête.
— Je veux voir personne !
J’avais finalement menacé de jeter son R2D2 télécommandé par la fenêtre, ce qui avait donné un résultat radicalement plus efficace que mes supplications. Mathias était sorti de son repaire pour venir se scotcher à moi, s’accrochant si fort à mes jambes que mon équilibre en était menacé à chaque pas.
Florent, de son côté, peu soucieux des états d’âme de sa progéniture, avalait les bières à un rythme inquiétant, muet depuis qu’il avait rappelé Alexis pour s’excuser de son malencontreux écart de langage. Il faut dire que mon frangin ne le laissait pas placer un mot. Il s’était lancé dans un discours enflammé sur la garde partagée des enfants et donnait l’impression de répéter le plaidoyer qu’il comptait servir au juge au moment où il comparaîtrait en cour pour décider avec Marie-Hélène de l’avenir de leur progéniture.
— … Et un père, ce n’est pas important, un père ? meuglait-il. J’ai été élevé par mon père, moi ! Pourquoi je ne pourrais pas élever mes enfants ?
Je me suis retenue pour ne pas dire à Jérémie qu’il n’en serait justement pas là s’il s’était mêlé un peu plus de l’éducation de ses quatre bambins. Malheureusement, il avait été beaucoup plus prompt à faire des enfants qu’à s’en occuper après coup – très original. Mais je n’allais pas faire la morale à mon pauvre frère si récemment divorcé qu’il portait encore son alliance. C’était la fête, après tout, il fallait s’amuser. J’ai accroché un beau sourire de circonstance à mon visage et je suis sortie rejoindre les autres invités, fiston accroché à mes jeans, les bras chargés de sandwichs sans croûtes – depuis quand est-ce que je faisais des sandwichs sans croûtes ?
Le tableau que j’ai découvert en arrivant dehors m’a démoralisée et mon sourire forcé a fait place à une grimace. Comme à l’église, les Lemieux et les de La Haye s’étaient spontanément placés chacun d’un côté, la table à pique-nique formant entre eux un rempart infranchissable. Il y avait là quelque chose de profondément désespérant : malgré les années et la promiscuité forcée, nos familles continuaient de se comporter en parfaits étrangers. D’un côté de la frontière, mon père chuchotait des bêtises à l’oreille de Juliette, la nouvelle star de la famille, tandis que Murielle enseignait à Chloé les rudiments de la monoparentalité. De l’autre côté, le père de Florent et sa copine buvaient leur martini en observant avec un intérêt feint les plantes frêles que j’avais réussi à faire pousser sur ce carré d’asphalte que nous nommions pompeusement jardin . Tout près du couple d’horticulteurs amateurs, la comtesse avait déposé son illustre derrière sur une chaise en rotin et s’éventait avec le petit ventilateur à piles Batman de Mathias. Elle préférait assurément s’ennuyer dans son coin, même à quelques centimètres de son pire ennemi, plutôt que de s’abaisser à discuter avec ma famille ou, pire, à s’occuper de son petit-fils. Bien droite, la bouche en cul-de-poule, la comtesse m’a donné envie de me glisser discrètement derrière elle et de scier l’une des pattes de la chaise, juste pour le plaisir de la voir s’étaler de tout son long, les quatre fers en l’air, et perdre de sa superbe. Je me suis amusée à imaginer la scène et j’ai réussi à sourire de nouveau en lui proposant poliment un triangle de sandwich – qu’elle a refusé, évidemment.
* * *
Après quelques bières, Florent semblait tellement en forme qu’il compensait amplement le manque d’enthousiasme des autres. Il a décapsulé une nouvelle bouteille et est monté sur la table de pique-nique. Plein d’entrain, il a tapé joyeusement sur sa bière avec une fourchette. Puis, adoptant le ton d’un acteur qui vient de gagner un Oscar, il s’est exclamé :
— Chers amis, chère famille, je suis content que vous soyez avec nous ce soir ! Nous sommes ici pour célébrer le spectacle de Mathias et de Juliette ! Bravo Mathias ! Bravo Juliette !
Tout le monde a applaudi, Mathias a caché sa tête entre mes jambes. Il n’avait apparemment pas le moindrement envie qu’on fasse allusion à quoi que ce soit lui rappelant le spectacle. Jusque-là, personne n’avait évoqué l’incident de l’église et le fait que nous ayons décidé de partir sans nous farcir tout le reste du spectacle, au grand dam de ma sœur, qui ne me pardonnerait jamais cette fuite. Nous avions en effet manqué la remarquable performance de sa fille, que notre apprenti caméraman de frère n’avait malheureusement pas réussi à filmer, les piles de son appareil étant tombées en panne au moment exact où Juliette montait sur scène. Murielle était tout aussi furieuse contre lui que contre moi. Quant à la principale intéressée, elle s’en fichait éperdument : après le spectacle, elle avait reçu les félicitations du plus joli garçon de l’école, et cela seul comptait pour elle. Même la visite d’un producteur d’Hollywood venu lui proposer un contrat lui aurait paru bien banale à côté de cet événement majeur.
— Je profite de l’occasion pour vous annoncer que nous allons passer un excellent été en famille ! a continué Florent en tanguant dangereusement sur la table de pique-nique. Au programme : pique-niques tous les jours, baignades chez tonton Jérémie, sorties au zoo.
Des pique-niques tous les jours ? Des baignades chez mon frère ? Des sorties au zoo ? Non mais, c’était quoi, ces élucubrations ? J’ai arrêté ma distribution de sandwichs sans croûtes pour mieux observer Florent. Il fallait qu’il soit déjà vraiment soûl pour promettre ainsi monts et merveilles à Mathias ! Ses efforts pour égayer la soirée étaient touchants mais risquaient d’avoir des répercussions désastreuses sur ma quiétude au cours des prochaines semaines : s’il est une chose qu’on ne doit jamais faire avec un enfant, c’est bien de s’engager dans des projets irréalisables, sous peine de se l’entendre reprocher pendant une éternité. Florent savait très bien qu’il travaillerait durant les prochains mois, comme tout le reste de l’année, d’ailleurs. Et je n’avais pas du tout l’intention de me taper le zoo et ses animaux dépressifs – l’année précédente, j’avais d’ailleurs prétexté une allergie au poil de girafe pour échapper à cette épreuve, allergie dont j’avais l’intention de me prévaloir à nouveau dès que l’occasion s’en représenterait.
Cependant, les promesses de son père n’avaient pas échappé au petit.
— On va aller au zoo ? a-t-il demandé, oubliant subitement tous ses malheurs.
— Oui ! Au zoo ! Et aux glissades d’eau ! Et dans les montagnes russes !
Décidément, on s’enfonçait dans le délire le plus pur. Les glissades d’eau et les montagnes russes, maintenant ! Et pourquoi pas le Festival du Popcorn Sucré, tant qu’à y être ? Ou la Journée Mondiale de la Mascotte Souriante ? Quelle horreur. On voyait bien que Florent n’était pas celui qui risquait de se farcir ces charmantes activités expressément conçues pour faire suer les adultes. Je me suis dépêchée de stopper les élans de mon grand Français avant qu’il ne soit trop tard. En bonne gâcheuse de party, j’ai pris un ton de maman raisonnable ramenant tout aux banales contingences de la vie quotidienne :
— C’est super, mon chéri. Mais tu comptes t’organiser comment pour être en même temps au boulot et dans les montagnes russes ?
Sans laisser à Florent la possibilité de répondre, j’ai dit à Mathias :
— Tu sais, papa veut surtout dire qu’il aimerait passer plus de temps avec toi. Mais oublie le zoo et les manèges. D’accord, mon poussin ?
La déception s’est aussitôt fait sentir. Je venais soudain de me transformer en l’Ennemie numéro 1, un être nuisible voué à l’anéantissement radical du plaisir des enfants. C’était un rôle exécrable que je n’avais pas choisi mais qui, allez savoir pourquoi, me collait à la peau depuis le jour où j’avais retiré une gomme Bazooka de la bouche de mon fils de six mois. Fils qui, à l’époque, n’avait pas encore percé sa première dent mais possédait déjà un sens aigu de la propriété.
— Et les lions du zoo ? a-t-il demandé, au bord du désespoir.
— On essaiera de…
— On les verra autant de fois que tu le voudras ! a coupé Florent.
Je l’ai dévisagé avec de grands yeux furibonds qui disaient clairement, et en lettres majuscules : « MAIS QU’EST-CE QUE TU LUI RACONTES LÀ, FLORENT DE LA HAYE ? ARRÊTE DE LUI PROMETTRE LA LUNE. » Ignorant mon commentaire muet, le père de mon enfant a poursuivi, sourire aux lèvres :
— À partir de maintenant, je suis en vacances.
— En vacances ! s’est exclamé Mathias, ravi.
Florent a élargi son sourire. Il a contemplé les invités, mais c’est à moi qu’il s’est adressé quand il a expliqué :
— Imagine-toi qu’il y a une heure, mon meilleur ami a décidé qu’il était surtout mon directeur.
J’ai écarquillé les yeux. La foule a retenu son souffle.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire que je viens officiellement de me faire congédier.
— Qu… Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Florent a avalé quelques lampées de bière.
— Mon meilleur ami vient de me foutre à la porte.
— Te foutre à la porte ?
— Eh.
Un silence s’est fait dans notre petite assemblée, interrompu par les applaudissements enthousiastes de Mathias, qui avait compris que, malgré les plans fomentés par l’Ennemie pour saboter son bonheur, il aurait bel et bien droit à un été fantastique.
— On va au zoo ! On va au zoo !
J’ai balbutié :
— Mais… Pourquoi ? Parce que tu l’as…
— Pour cause d’in-su-bor-di-na-ti-on. Il paraît que je ne respecte pas mon supérieur hiérarchique.
— Insubordination ? Insubordination ? Mais pour qui il se prend, cet imbécile ?
— Pour mon patron, Elsa. Il se prend pour mon patron.
Chloé a secoué la tête avec défaitisme – elle avait depuis longtemps bien peu d’estime pour Alexis.
— Ça ne m’étonne pas de lui. C’était même tout à fait prévisible. En fait, si tu veux mon avis, c’est plutôt étonnant qu’il ne t’ait pas congédié avant, Flo.
J’ai fait signe à mon amie de se taire, me doutant bien que Florent n’avait pas vraiment envie d’entendre ce type de commentaire. Entre-temps, la comtesse avait réussi de peine de misère à s’extirper de son fauteuil et elle a hoqueté, avec autant de dédain que si elle était Marie-Antoinette apprenant la révolte du peuple français :
— Quel ignoble cancrelat ! Oser faire cela à un de La Haye !
Mon père a répété, amusé :
— Cancrelat… Un ignoble cancrelat…
Il appréciait visiblement le choix des mots et paraissait impressionné par le spectacle de cette grosse femme plus préoccupée par l’honneur de son nom que par le sort de son fils. À une autre époque, la comtesse aurait certainement confié à un tueur à gages le cas du vil Alexis, au nom de l’aristocratie française. À défaut de pouvoir venger son nom par le sang, elle se contentait de prendre des airs offusqués et de fusiller son ex-mari du regard, comme s’il était responsable de la situation et devait, lui, réparer l’outrage fait aux de La Haye. Mais le père de Florent avait depuis longtemps perdu le sens de l’honneur familial ; il s’est contenté de mordre sa lèvre inférieure en hochant la tête avec fatalisme.
Mon frère a été le seul à exprimer spontanément une réelle compassion pour Florent, lui qui avait une longue expérience du chômage. Il est grimpé sur la table à pique-nique et a tendu une nouvelle bière fraîche à mon amoureux.
— Allez, mon vieux, ça va aller !
— Mais ça va très bien ! a rétorqué Florent en levant sa bouteille. D’ailleurs, je propose un toast aux vacances !
Après une seconde de réflexion, il a ajouté avec une touche de sarcasme à peine perceptible :
— Et à l’amitié !
Je l’ai regardé sans un mot engloutir le contenu de sa bière.
Assurément, cette soirée resterait gravée dans les mémoires.
3
— Au fond, il faut voir ça de façon positive. Depuis le temps que tu as envie de prendre des vacances… C’est l’occasion rêvée, non ?
— Elsa. Je viens de me faire virer par mon meilleur ami, je dois faire vivre une famille. Tu crois vraiment que j’ai envie de me réjouir de quoi que ce soit ?
— Non. Non. Je comprends.
J’ai cherché quelque parole réconfortante, mais les seuls mots qui me venaient à l’esprit étaient des insultes que j’aurais bien aimé lancer à la tête d’Alexis s’il s’était trouvé à portée de voix. Étrangement, Florent, lui, n’était habité par aucune rage. Il paraissait tout simplement abattu – et passablement soûl aussi, il faut dire.
— Tu sais ce que je pense, Florent ?
— Hmmmm ?
— Je pense qu’Alexis est un pauvre imbécile. Un loser . Un petit con. Un incapable. Un hypocrite. Un mal baisé ! Un…
Florent a fermé les yeux et s’est massé lentement les tempes pendant que j’enchaînais sans reprendre mon souffle les insultes à l’endroit de son « meilleur » ami. Je me suis arrêtée un moment, espérant que le feu de ma rage aurait allumé en lui quelque chose comme un peu de colère, du ressentiment, au moins. Mais non. Florent se grattait le menton, jouait avec son anneau de fiançailles, re-massait ses tempes. Soupirait. Je l’ai observé par la fente de mes yeux plissés. Pourquoi diable ne se fâchait-il pas ? Pourquoi ne gratifiait-il pas Alexis de toutes les appellations injurieuses qu’il méritait ? En tant que Français digne de ce nom – ou à tout le moins en tant que fils de sa mère –, Florent aurait dû spontanément monter sur ses grands chevaux, lâcher quelques « Putain ! » bien sentis en donnant des coups dans les murs. Mais on l’aurait plutôt dit transformé en Anglais, ou en accro du Valium. Son flegme m’a soudain donné envie de grimper aux rideaux. Vraiment, je ne comprenais pas sa réaction ! Il avait passé la soirée à boire mais, même au comble de l’ivresse, il n’avait pas prononcé un mot contre Alexis. Pas une fois !
— Tu dois faire quelque chose ! Alexis n’a pas le droit de te renvoyer comme ça ! Tu dois appeler la Commission des normes du travail et le dénoncer !
Florent, les yeux toujours fermés, a grogné :
— Hmmmm…
— Voyons, Florent ! Alexis est en train de faire un gros powertrip ! Il a décidé de te punir parce que… Je ne sais pas, moi, peut-être parce que toi, au moins, tu réussis ailleurs qu’au travail. Il doit être jaloux ! Tiens, c’est ça ! Jaloux parce que sa vie est d’une totale platitude alors que toi, tu as tout ce que tu veux.
Mon amoureux a mollement rétorqué :
— Je n’ai pas tout ce que je veux, Elsa…
— En tout cas, tu as un beau condo que tu partages avec une fille merveilleuse qui s’occupe sans rechigner de ton fils angélique quand tu décides de te soûler après avoir été congédié par ton meilleur ami. Une fille qui se fâche même à ta place ! C’est quand même extraordinaire, ça, non ?
Florent a acquiescé sans un mot. Moi, j’étais exaspérée à un point tel que j’en oubliais toutes mes autres préoccupations et, même, mon état de fatigue avancé. Pourtant, j’avais passé une soirée harassante, courant comme une serveuse à l’heure du lunch, m’occupant de nourrir les invités, de ramasser le plateau de sandwichs renversé par le gros derrière de ma belle-mère, de remplir les verres de tout le monde – à part celui de Florent, qui s’occupait très bien tout seul de sa consommation d’alcool.
Le pire avait été d’endormir Mathias, surexcité à l’idée d’avoir son super papa pour lui tous les jours. À vingt-deux heures, après que j’aie eu civilement chassé les invités, Florent s’était dirigé vers les chambres en chancelant, supposément pour mettre le petit au lit, tandis que je m’attelais au ménage et à la vaisselle. Mais à vingt-deux heures trente, alors que fiston aurait dû avoir sombré dans le plus profond des sommeils, j’avais entendu des cris de joie en provenance de notre chambre – celle que nous appelons la chambre des maîtres même si nous savons bien que le seul maître à bord du bateau familial est notre petit monstre.
Quand je me suis décidée à aller voir ce qui se passait, j’ai découvert une créature diabolique sautant sur le lit en hurlant, tandis que son ivrogne de père ronflait, couché sur un tas de coussins jetés par terre.
— Maman ! s’est exclamé Mathias en m’apercevant. Papa dit que si tu veux, on va aller à l’Afrique !
Il a repris ses sauts sur le matelas en criant :
— À l’Afrique ! À l’Afrique ! À l’Afrique !
J’ai lancé un regard furibond en direction de Florent, qui a vaguement hoché la tête en souriant, comme pour signifier que ce si beau projet ne dépendait que de moi. Puis, il s’est roulé en boule et a continué de roupiller.
— Tu ne t’en tireras pas comme ça, Florent de La Haye ! ai-je grogné. Allez, Mathias, au lit !
Il m’a ensuite fallu plus d’une heure de combat extrême pour réussir à coucher le petit et à ramener le niveau de folie ambiante à zéro. À la fin, j’étais complètement lessivée, mais bien résolue à avoir avec ma douce et tendre moitié une discussion corsée sur l’avenir de sa carrière et de notre foyer.
4
Une des premières choses que l’on apprend quand on devient parent, c’est que tout écart de conduite risque d’avoir de graves répercussions sur le fragile équilibre qu’on arrive, de peine et de misère, à maintenir au quotidien.
Par exemple, prendre une cuite est à proscrire impérativement.
Il n’y a en effet rien de plus atroce qu’un enfant turbulent quand on tente de soigner un lendemain de veille. Et à moins d’avoir sous la main quelque drogue efficace, à administrer si possible aux parents et au rejeton, il est aussi difficile de se débarrasser du bambin que du mal de bloc. Si les deux géniteurs ont bu ensemble, au cours d’une soirée amusante où ils ont complètement perdu le sens des responsabilités et de la mesure, la situation risque de dégénérer rapidement. Si un seul des parents a pris un coup, l’autre devra ensuite assumer seul la surveillance de l’enfant et passera sans doute les semaines suivantes à le reprocher à son conjoint. Mais je n’allais pas réprimander Florent. Il me semblait en si piteux état ce matin-là que j’avais plutôt envie de le bercer. J’ai installé Mathias devant la télévision avec suffisamment de Cheerios pour le tenir tranquille pendant quelques minutes, et j’ai offert à son papa un grand bol de café et trois aspirines.
— Ça va aller, Florent ?
Il a avalé une gorgée du liquide brûlant en grimaçant.
— Non. Non, je ne crois pas que ça ira.
Il s’est tu, et l’insupportable voix nasillarde de Caillou a résonné dans la maison. Florent a laissé errer son regard au loin.
— Mais comment est-ce qu’il a pu… ?
Il n’a pas terminé sa phrase, a englouti à la place ses aspirines avec une gorgée de café. Puis, il s’est retourné vers moi :
— J’aurais dû le voir venir ?
J’ai réfléchi. Évidemment, la relation entre Alexis et Florent s’était détériorée depuis un certain temps. Depuis, en fait, la naissance de Mathias. Mais cela n’avait rien d’étonnant. Après tout, trois ans et demi plus tôt, nous avions troqué notre titre de couple cool pour celui de parents n’ayant d’autre sujet de conversation que leur petit-bébé-qui-ne-fait-pas-ses-nuits-qui-tète-aux-trois-heures-qui-fait-des-cacas-jaune-moutarde. Pour un célibataire comme Alexis, il n’y avait plus aucun intérêt à passer ses soirées chez nous. Franchement, nous nous trouvions nous-mêmes parfois ennuyeux – alors, pour les autres, nous devions être soporifiques à souhait. Cela dit, de son côté Alexis n’avait jamais été une référence en matière de conversations passionnantes. Depuis des années, son unique sujet de discussion était le travail. Et écouter quelqu’un parler pendant des heures de la façon dont il a gravi les échelons de sa compagnie finit par devenir agaçant – surtout lorsqu’il répète exactement la même chose depuis des années.
Bon, bien sûr, il y avait eu quelques brefs moments de grâce où nous abordions encore d’autres sujets. Par exemple, les amours complètement foireuses d’Alexis avec des filles rencontrées sur le web. Je trouvais ces discussions particulièrement divertissantes ; Alexis, cependant, avait fini par éviter de nous donner les détails de sa vie sentimentale. Il faut dire que j’avais commis l’erreur de lui avouer que Chloé m’avait montré sa fiche Réseau contact .
— Pourquoi tu dis que ton livre préféré, c’est The Joy of Cooking , Alexis ? avais-je demandé avec une touche de raillerie.
Il s’était tout de suite mis sur la défensive.
— Parce que c’est mon livre préféré. J’ai bien le droit d’aimer The Joy of Cooking !
J’aurais dû changer de sujet mais c’était plus fort que moi, j’avais insisté :
— Oui, évidemment. Mais ça laisse entendre que tu aimes cuisiner.
— Peut-être.
— Mais Alexis, tu ne cuisines jamais !
— Et alors ? Ça ne m’empêche pas d’aimer The Joy of Cooking !
— Ahan. Et le surf ?
— Quoi, le surf ?
— Tu dis que ton sport préféré, c’est le surf !
— C’est vrai.
— Mais… La dernière fois que tu en as fait, c’était… ?
— En 89. En Californie. C’était vraiment génial !
— Alex. Ça fait plus de vingt ans.
— Ouais. Et puis ?
— Et puis, rien. Laisse tomber. En tout cas, le moins qu’on puisse dire, c’est que les filles que tu rencontres doivent être… surprises ! avais-je conclu en éclatant de rire.
Alexis ne m’avait jamais pardonné ces réflexions. À partir de ce moment-là, comme par hasard, ses visites chez nous étaient passées d’occasionnelles à rares. Quand je le faisais remarquer à Florent, il se contentait de répondre :
— Bof. De toute façon, Elsa, on se voit assez comme ça au travail.
Mon amoureux et Alexis avaient donc perdu la complicité des rencontres détendues nécessaire au maintien des liens amicaux. Ils ne partageaient plus ensemble que la tension quotidienne du travail dans une petite compagnie à l’avenir incertain. Apparemment, ce n’était pas assez pour que leur existence continue à suivre une même voie. Ça n’avait rien de dramatique, au fond. Le temps passe, les amitiés changent. Le problème, c’est que Florent ne s’était rendu compte de rien. Et que, pendant tous ces mois où leur relation s’effilochait, Alexis était devenu son patron.
Au bout du compte, nous allions finir par payer très cher la fin de cette amitié.
Elle s'appelait conception
5
— Jamais de la vie, Vincent ! Je ne l’appellerai pas Roberto !
— Robert, alors ?
— Pas Robert non plus !
— Chlo, c’est un super beau nom, Robert.
— Robert ? Beau ? Es-tu complètement malade ? Robert-le-pervers, Robert-le-pépère ! C’est un nom de petit vieux détraqué ! Moi, je vais avoir un bébé !
— Bon, bon, bon… Si tu choisis tes prénoms pour les rimes, j’aime mieux laisser faire.
— Parfait, laisse faire ! Un bébé qui s’appelle Robert ! Et pourquoi pas Gaëtan, une fois parti ?
— Ah, tiens. Gaëtan. Pourquoi pas ? Gaëëëëtan… C’est mignon…
À cette heure matinale, l’Azucar était encore presque vide et la voix de mes amis m’est parvenue dès que j’ai mis les pieds dans le café. Je les ai observés un moment sans qu’ils ne m’aperçoivent, et j’ai été envahie par un sentiment d’affection pour ces deux êtres qui faisaient partie de ma vie depuis si longtemps. J’avais l’impression que cette amitié-là n’avait pas changé, et qu’elle pourrait survivre à tout. Vincent polissait vigoureusement la machine à espressos tout en discutant. Cher Vincent. Le temps ne semblait décidément pas avoir d’emprise sur lui. À trente-cinq ans passés, il avait toujours l’allure d’un adolescent androgyne, avec son visage imberbe et son corps svelte. Les années l’avaient même embelli, le salaud. Chloé, elle, avait changé, bien sûr, surtout depuis qu’elle était enceinte. Elle passait d’ailleurs son temps à se plaindre de se transformer en baleine à bosse. Pourtant, elle était resplendissante. Ses cheveux bouclés encadraient harmonieusement un visage arrondi, ce qui lui donnait un air plus doux qu’avant, comme si son allure s’était adaptée à la maternité. Les aptitudes suivraient, sans aucun doute. Il le faudrait bien, puisqu’elle avait décidé de faire un bébé toute seule, comme une grande, en utilisant la semence fertile d’un amant de passage, un grand joueur de hockey reparti de chez elle après une nuit d’amour passionnée, sans se douter qu’il venait de marquer le plus beau but de sa carrière. Il avait laissé derrière lui les germes de sa descendance, et Chloé s’attendait à mettre au monde un enfant assez baraqué pour résister à toutes les maladies du siècle à venir.
— D’ailleurs, c’est ridicule, Vincent, rouspétait la future mère. Est-ce que tu te rends compte de ce que tu fais, là ? Tu es en train de me demander de donner à mon enfant le nom de ton amant ! C’est complètement débile !
— Mais ça n’a rien à voir avec mon amant ! C’est juste que j’aime ce nom. Rrrrroberrrrrto. C’est sensuel, non ?
— Non. D’ailleurs, tu sais, si tu y tiens tant, à ce prénom, tu n’as qu’à faire ton propre bébé.
— Es-tu folle ? Moi, avoir un bébé ? Jamais de la vie ! En plus, imagine la réaction de Roberto !
— Il réagirait comme moi. Il dirait qu’il faut être complètement détraqué pour donner à un bébé le nom de son amant.
Ignorant la réplique de Chloé, Vincent s’est dirigé vers le système de son. Il a monté le volume de la musique de quelques crans.
— Écoute ça, Chlo ! Ton bébé doit connaître ses classiques.
— Baisse le son ! On est dans un café, pas dans un after hours ! Et serais-tu capable, pour une fois, de faire jouer autre chose que les Jackson Five ? Ça risque de me faire accoucher prématurément !
Vincent a grimacé.
— Ah, les femmes enceintes ! Vous êtes pénibles ! Jamais contentes…
Pendant que l’inconditionnel fan des Jackson Five baissait le son en rechignant, je suis allée m’installer près de Chloé. Vincent en a aussitôt profité pour essayer de se faire une alliée :
— Elle est insupportable, ta copine, depuis qu’elle est enceinte ! Toi, tu as quelque chose contre les Jackson Five ?
— Si tu ne faisais pas jouer ABC en boucle tous les matins depuis au moins dix ans, non, je n’aurais rien contre les Jackson Five.
— Tu préférerais peut-être Annie Brocoli, Madame la Maman ?
— Pitié ! Non !
— Au fait, Elsa, qu’est-ce que tu penses de Roberto ?
— Tu le sais bien. Je le trouve super sympathique, sexy, et s’il n’était pas gay, j’envisagerais peut-être la possibilité de tromper Florent.
— Je ne parle pas de mon Roberto, je parle du prénom. Pour le bébé de Chloé…
— Pour un bébé ? Non. Vraiment, vraiment pas.
Mon ami a fait la moue. Je lui ai souri.
— Mon cher Vincent d’amour, tu me sers un espresso double avec du lait chaud ?
— Ouais, ouais. OK pour l’espresso. Mais n’essaie pas de me faire changer la musique. Compris ?
— Compris, monsieur !
Pendant que Vincent activait la machine à café, Chloé m’a fait un clin d’œil.
— Dis donc, poulette, tu as perdu ton poussin ?
— Je viens de le reconduire à l’école.
— L’école, c’est vrai ! Je ne m’y fais pas encore… Le fils de ma meilleure amie va à l’école… Pffff. Chaque fois que j’y pense, j’ai l’impression de vieillir de dix ans. On est vraiment rendues là ?
— Je suis rendue là. Toi, il te reste quelques bonnes années de sursis. Surtout que personne ne devrait te pousser à inscrire ton bébé de trois ans dans une école privée pour être sûr qu’il va avoir la meilleure éducation possible…
Chloé, la main sur le ventre, a secoué la tête. Apparemment, elle n’avait pas envie de penser à ce qui l’attendait maintenant qu’elle s’était engagée seule sur la voie de la maternité.
— Et Florent ? a-t-elle demandé.
— Bof. Il s’est transformé en grand corps mou traînant comme une âme en peine à la maison.
Vincent m’a tendu une tasse d’espresso mousseux.
— Comment il va ?
— Pas bien. En fin de semaine, ça passait encore. On parvenait à se convaincre que ce n’était pas vrai, ce congédiement. Mais ce matin… C’est son premier lundi sans travail depuis au moins quinze ans ! Vous auriez dû voir sa tête quand je suis sortie avec Mathias pendant qu’il restait à la maison… C’était tellement bizarre !
Mes amis se sont tus un instant, comme pour bien marquer la gravité de la situation. Nous avons écouté en silence la voix juvénile de Michael Jackson. ABC, One, Two, Three, Baby, You and Me .
— Et comment vous allez vous débrouiller, sans chômage ni rien ? a demandé Vincent une fois la chanson terminée.
— Comment ça, sans chômage ?
— Ben… Renvoi pour insubordination… Ça ne donne pas droit au chômage, ça.
— Quoi ?
— Euh. Non.
— Quoi ?
— Tu ne savais pas ?
Vincent a dû comprendre à ma bouche bée et à mon air soudain désespéré qu’il venait de m’apprendre quelque chose. En fait, j’avais l’impression qu’il venait de m’asséner un coup de bâton de baseball sur le front – paf ! J’étais sonnée.
— Merde, merde, merde, merde. Pas de chômage ! Comment on va faire ?
J’ai ap