Méandres

Méandres

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126 pages
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Peinture très captivante du paysage politique d'un pays imaginaire, Méandres est un roman dans lequel le lecteur retrouve aisément les réalités politiques et sociales actuelles de plusieurs pays d'Afrique Noire. Sont évoqués entre autres les méthodes répréhensibles utilisées par les militants d'un parti au pouvoir, l'opportunisme de certaines femmes qui s'accrochent aux hommes de pouvoir et l'homosexualité.

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Ajouté le 01 octobre 2011
Nombre de lectures 21
EAN13 9782296471214
Langue Français
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Méandres
FEMMES ET SAVOIRS Collection dirigée par Alice Delphine TANG
La collection « Femmes et savoirs » intègre tous les ouvrages qui contiennent des savoirs diffusés par les femmes, des savoirs diffusés pour les femmes et des savoirs diffusés sur les femmes. Dans ces rubriques se retrouvent aussi bien les œuvres de fiction (roman, nouvelle, poésie, théâtre, épopée, conte, etc.) que les essais littéraires, philosophiques, ethnologiques, anthropologiques, sociologiques et mythologiques. La collection « Femmes et savoirs » est un espace scientifique dont le but est de donner une grande lisibilité des écrits réalisés par les femmes ou portant sur les femmes. Déjà parus Marie-Rose ABOMO-MAURIN et Alice Delphine TANG, L’A-FricJacques Fame Ndongo et la rénovation de l’esthétique de romanesque, 2011. Eustache OMGBA AHANDA,Soupirs de l’âme. Poésie, 2011. Jean-Paul ADA BEKOA,Misères publiques, Poésie, 2011. Sylvie Marie Berthe ONDOA NDO,La réécriture de l'histoire dans les romans de Romain Gary et d'André Malraux, 2010.
Marie Françoise Rosel Ngo Baneg Méandres
Roman
Du même auteur Ning.Nouvelles, L’Harmattan, 2009© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56536-4 EAN : 9782296565364
A mon fils Serge Félix
Et à tous ceux qui m’ont toujours apporté leur soutien
Chapitre I
Le double scrutin des municipales et des législatives est désormais une page tournée dans le calendrier annuel. Les députés à l’Assemblée nationale sont déjà investis dans leurs nouvelles fonctions. Dans les mairies, les nouveaux magistrats municipaux ont été installés. C’est l’heure des réjouissances qui succèdent aux victoires, aux grandes victoires. Dans l’arrondissement de Kongo, les festivités s’annoncent d’autant plus grandioses que l’Invincible, le parti au pouvoir, l’a remporté sur l’Ancien, jusqu’alors dans son fief à Kongo depuis l’avènement du multipartisme.
Ce soir, dans les ruelles mal éclairées de Kongo, tous ceux qui se sont trouvé un penchant précoce ou tardif pour l’Invincible ressemblent à une bordée de silures dans une source campagnarde. Surtout que des mesures ont été prises pour que ne soient décorés que les électeurs méritants, les militants convaincus du parti, des centaines d’étudiants venus à Kongo uniquement pour l’échéance électorale à la demande de l’Invincible. Ils sont tous bardés de plusieurs identités avec autant de cartes d’électeurs qui ont été refilées avec quelques billets de banque. Ils se reconnaissent par leurs tenues à l’effigie du parti. Les mines sont réjouies, les corps ont été préparés pour de grandes cadences. C’est dès le lever du jour que de nouvelles coupes de voitures ont commencé à envahir le centre-ville. Pour une des rares fois, la solidarité et l’altruisme sont des vertus contagieuses. Les plus nantis offrent à boire et à manger à de pauvres diables qu’ils n’auraient sûrement jamais daigné saluer en temps normal. Chaque nouveau venu s’avère saisi par une fièvre de bonnes actions. Des marmites entières de gibier abondamment pimenté sont vite vidées, des dizaines de casiers de bière disparaissent subrepticement dans des panses prêtes à éclater. Mais chacun sait que le bouquet final
a été réservé pour la soirée à l'occasion du grand buffet offert par l’Invincible. Et ce soir est déjà là… Le cerveau encore embrumé par le taux élevé d’éthanol ingurgité dans la journée, Cosmas Yoma se lève, en titubant, de l’un des vieux fauteuils qui meublent sa salle de séjour, reliques de ce qui avait été dans le temps, un somptueux salon de cuir ocre. Dans un coin, les deux chaises restantes d’une salle à manger de dix places, ne présentent pas une meilleure mine. Du plancher au ciment cabossé, au plafond couvert de toiles d’araignées aussi impressionnantes qu’un voile de jeune mariée, toute la pièce respire la désolation. Une désolation conséquente à la conjoncture économique liée aux successives dévaluations du franc CFA, aggravée par de multiples baisses salariales. Une désolation contre laquelle Yoma s’était rebellé chaque jour dans le passé. Enseignant de lycée depuis plus de dix-huit ans, il avait vu son salaire subir plusieurs divisions et soustractions. Une légère addition s’était opérée en 2000. Une augmentation minable comparée aux sévices infligés au salaire des fonctionnaires. Dans le pays, la situation des fonctionnaires était très alarmante. Le fossé entre une minorité avide de pouvoir et le bas peuple s’élargissait de plus en plus. Plus certains devenaient riches, moins d’autres parvenaient à pourvoir aux simples besoins existentiels.
L’avènement du multipartisme qui s’était concrétisé avec la participation de plusieurs partis d’opposition aux élections de 1991, avait été pour Cosmas Yoma une occasion offerte par le Ciel pour manifester sa désapprobation et son mécontentement. Convaincu d’être un patriote de la toute nouvelle génération, il s’était alors engagé en qualité de militant actif dans l’Ancien. Il avait été fortement ravi de la victoire remportée par son parti à la mairie de Kongo, cinq ans plus tard. Sa joie, il ne l’avait pas cachée. Il avait même nargué les militants de l’Invincible qui, malgré toutes leurs
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combines, avaient été obligés de rentrer chez eux, la queue entre les jambes.
Cosmas Yoma était censeur du lycée de Kongo. Educateur le plus diplômé de son établissement et le plus expérimenté, il attendait sa nomination au poste de proviseur. Il en avait même eu la confirmation d’un ancien camarade en poste au ministère. Ce dernier lui avait aussi certifié qu’on attendait juste la fin du double scrutin pour publier les nouvelles affectations et promotions. Quelques mois plus tard, Cosmas fut plutôt relevé de ses fonctions de censeur. Faute professionnelle grave, lui avait-on dit. Son subconscient ne se reprochait de rien. Pourtant, ce n’était pas assez suffisant pour qu’il échappe aux railleries de tous ses collègues. Ningui, un jeune orgueilleux de trente-trois ans qui arborait fièrement les couleurs de l’Invincible, avait été nommé à la tête de l’établissement.
Pendant les trois années qui suivirent, Cosmas Yoma s’assimila au fantôme du ministère de l’Education. Son dossier se déplaçait avec la célérité de la lumière, quand il ne se transformait pas en fantôme. À force d’être toujours par-delà les routes, les deux dernières paires de souliers présentables qui lui restaient perdirent leurs semelles alors que leurs bouches béantes imploraient la clémence du Ciel. Iniga sa femme se perfora tous les doigts en raccommodant ses culottes et celles de leur progéniture. Yoma avait réussi à subvenir aux droits universitaires de leurs deux premiers enfants. Seul Dieu savait toutefois comment ils y vivaient. Pour les quatre autres, il parvenait encore à les inscrire au lycée et à leur acheter quelques fournitures scolaires. Ses fins de mois étaient de véritables calvaires. Chez lui, personne ne mangeait plus à sa faim, même s’il s’était transformé en répétiteur à domicile.
Cosmas Yoma fut alors atteint de la folie de lamentations. Il se plaignait et geignait sans cesse. Il parlait aux hommes,
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aux animaux, aux murs… et un jour il s’adressa à Dieu. Il lui soumit une prière pleine de jérémiades, de lamentations et de questionnements…
Il n’avait quand même pas fait quelque chose de pire que ceux qui le narguaient. Il savait la vie difficile, les conditions sociales très astreignantes pour tout le monde. Pourtant, cela aurait dû être autrement pour lui, se disait-il. Il avait flirté avec une petite aisance. Il avait tout de même besogné à l’école pour qu’il en soit toujours ainsi. Alors, pourquoi ? Pourquoi ?… Pourquoi ? Un jour finalement, une âme charitable eut pitié de lui. Elle lui souffla ce qu’il fallait faire.
Les idéaux qui ne savent pas fournir une bourse, offrir une place au soleil dans ce bas monde ne servent à rien de bon, sinon qu’à voir ses rêves partir en lambeaux. Même ces comédiens d’opposants derrière lesquels voulait s’aligner la masse populaire avaient bien compris que personne n’a pour devoir de se soucier de l’avenir d’un pays qui n’est pas sa maison. Ils avaient également admis que le nationalisme et le patriotisme sont des doctrines à consommer avec modération. La preuve, certains parmi eux avaient réussi à déclarer publiquement qu’il est plus sage de s’allier à un requin que d’accepter de se noyer. Ceci était d’autant plus vrai qu’il est inutile de chercher à prévenir le lendemain à la quarantaine dépassée lorsque les plaisirs de la vie commencent à se refroidir la cinquantaine atteinte. Chacun vient au monde avec son propre destin. Une progéniture est censée s’adapter aussi aux conditions socio-économiques, prendre sa propre vie en main ; en retroussant les manches et en travaillant la terre par exemple…
Rentré tard ce soir-là chez lui, Cosmas Yoma avait réfléchi aux conseils de son ami. Il avait regardé la maison autour de lui. Le spectre de son ancienne splendeur l’avait harcelé pendant des jours. Ses vêtements usés semblaient eux-mêmes se moquer de lui, sa femme et ses enfants
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