Que cette Coupe s’éloigne de moi

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Tome 2



Le calme qui s'ensuivit me sembla délicieux. Le navire maintenait son cap en brisant à son rythme régulier la houle de la Mer Océane, les flots noirs avaient accueilli dans un silence parfait ma dernière victime et l'élément marin m'apparut l'espace d'un instant comme un allié très fiable dans ma condition de nosferatu. J'avais pris la place du jeune Lieutenant sur le balcon afin de profiter du spectacle qu'offraient les hautes vagues du grand large mais des ronflements irréguliers en provenance du pont inférieur me rappelèrent à la prudence ; je ne devais pas m'attarder ici et regagner ma caisse au plus vite.





Quand Radu Dracula meurt en Octobre 1476, il ne sait pas que sa vie ne fait que commencer. Le Diable lui confie une quête qui justifie sa condition de non-mort.



Dans ce deuxième opus, Radu Dracula quitte son repaire pour Jérusalem où un prêtre -le met sur une piste qui doit le mener au Graal. Seulement pour cela il devra embarquer avec Christophe Colomb en direction du Nouveau Monde.



De son côté Satan va lui offrir un magnifique cadeau : le retour à la vie ou plutôt à la non-vie de sa fille Maria.



Après ... Prenez et buvez, ceci est mon sang, Philippe Lemaire continue à réécrire le mythe du Vampire. Les illustrations qui agrémentent le roman sont tirées de l'album bd du même nom dont il est également l'auteur.


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EAN13 9782369762379
Langue Français

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Table des matiéres

Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Epilogue
- FIN -
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 Philippe Lemaire   Philippe Ward

Radu DRACULA

Tome 2

Que cette Coupe s’éloigne de moi


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Collection Pleine Lune


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©2016 §Philippe Lemaire – Philippe Ward.Illustration Philippe Lemaire:©2016  Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans tous pays. ISBN 978-2-36976-237-9.

. Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou représentation intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon au terme des articles L,122,-5 et L,335-2 et suivant du code la propriété intellectuelle.

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Chapitre 1

 Transylvanie, mai 1477 -


La voiture s’ébranla lentement en direction de la porte principale de la forteresse  sous le regard dubitatif d’une poignée de proches m’étant restés fidèles.


Je tenais à vivre pleinement les premières heures du long voyage qui m’attendait et au bénéfice de la nuit tombée, j’avais pris place à l’intérieur de la calèche, laissant mes deux lieutenants, Alexandru et Mircea, diriger l’attelage. J’adressai à mes gens des signes de main à travers la petite fenêtre de la porte du fiacre mais ils se détournèrent pour la plupart, se signant en baissant la tête, refusant de me rendre mon regard amical.


Depuis que la vieille Masha (*) leur avait dévoilé ma nouvelle nature, ils me craignaient plus que de raison. Une peur tout à fait injustifiée puisque je prenais grand soin de ne jamais me repaître d’eux mais une crainte bien réelle. Pourquoi dès lors étaient-ils restés au manoir ? J’imagine qu’ils avaient tous des motivations différentes ; l’appréhension de quitter un lieu fortement protégé en ces temps troublés pour certains, la volonté de rester fidèles au Prince de Valachie pour d’autres sans doute.


Je n’avais cependant que faire de leurs frayeurs à cet instant précis car mon esprit bouillonnait à l’idée du voyage périlleux qui m’attendait. 


Voyager n’est pas une sinécure pour un vampire savez-vous ? Le danger que représente l’éclat du soleil est bien réel et s’en tenir perpétuellement éloigné ne facilite en rien les déplacements dans un monde à demi bercé de lumière. Par ailleurs, la transe qui s’empare de nous aux heures où l’astre du jour règne en Maître sur la Terre nous rappelle notre incompatibilité totale avec la vie de ce monde aux heures où les hommes y sont le plus actifs. 

Ces désagréments nécessitent l’assistance d’humains parfaitement informés sur la nature des nosferatus et particulièrement fiables. Lors de ces premières années de non-vie, j’eu la chance de pouvoir compter sur mon confident et amant Alexandru. Son esprit vif avait rapidement pris la mesure de ma nouvelle nature et il l’acceptait, contraignant même mon autre lieutenant, Mircea, à se plier à mes nouveaux désirs quels qu’ils soient.


(*) Radu Dracula tome 1 «  Prenez et buvez, ceci est mon sang » paru chez le même éditeur.

Je les entendais saluer les derniers résidents du château tandis que la voiture approchait de la voute qui surplombait l’entrée principale. Un dernier salut au garde qui attendait pour refermer les lourdes grilles et nous nous engageâmes sur le sentier tortueux descendant vers le col de Borgo, à quelques kilomètres de mon nid d’aigle.


Je pris le temps de profiter une dernière fois du spectacle qu’offrait ce manoir que j’avais fait ériger quelques années plus tôt. Ses hautes murailles crénelées se découpaient dans la nuit où scintillait un croissant de lune et les tours s’élevaient jusque dans la brume tombante. Les hauts sapins qui bordaient le château du côté opposé au précipice qu’il surplombait le rendaient quasiment invisible aux regards indiscrets. Par ailleurs, aucune machine de siège n’aurait pu emprunter le sentier étroit qui constituait le seul accès à la forteresse, la rendant ainsi quasiment imprenable. Je me félicitai une fois de plus du choix stratégique qui m’avait amené à faire bâtir ce nid d’aigle et c’est l’esprit tranquille que je quittai ma tanière.


Après quelques dizaines de mètres, le château disparu entièrement derrière les hauts sapins et nous nous engouffrâmes dans la mer de conifères qui recouvre presque entièrement les monts Birgau dans cette partie sauvage du nord de la Transylvanie. La voiture évoluait lentement en raison de la pente abrupte et de l’étroitesse du sentier volontairement non entretenu. Mes juments connaissaient parfaitement le chemin et mes lieutenants transformés en cochers n’avaient qu’à laisser les bêtes nous conduire à leur allure jusqu’au col de Borgo. Une fois le col atteint, la route deviendrait plus praticable et je priais (mais oui, ça m’arrive) pour que le voyage se déroule sans encombres jusqu’à Jérusalem.


Les premières journées de voyage furent cependant plus éprouvantes que je ne l’avais imaginé. Si j’avais tenu à assister à mon départ du château, obligeant Alexandru et Mircea à se tenir éveillés une partie de la nuit, je ne pouvais décemment les contraindre à effectuer tout ce long voyage en ne nous déplaçant qu’au bénéfice des ténèbres. Qui plus est, en 1477, l’état des routes imposait de les emprunter de jour afin d’éviter les désagréments inutiles qu’occasionnaient les nids de poule, les bandits de grand chemin ou encore les prédateurs nocturnes.


Je dû donc me contraindre à voyager de jour, protégé des éclats meurtriers du soleil dans un cercueil rempli de terre transylvaine et dissimulé dans le faux plancher de la voiture aménagé à cet effet. Le voyage en soit ne fut pas le plus pénible puisque je me laissais journellement envahir par la transe diurne des vampires, mais que les nuits furent longues !


Mes lieutenants respectaient scrupuleusement le plan de route que nous avions établi et chaque soir, eux et les juments se devaient de reprendre des forces et de s’octroyer un repos bien mérité en prévision du lendemain. Il n’en était bien entendu pas de même pour moi dont la non-vie reprend ses droits aux heures où les humains cessent leurs activités. J’avais également besoin de recouvrer des forces et, bien entendu, ça ne se fait pas tout à fait de la même manière pour un vampire que pour un homme. 


J’aurais certes pu me contraindre à m’abstenir de l’hémoglobine dont tout nosferatu a besoin pour conserver un aspect à peu près humain, mais une telle privation m’eut contraint à me cacher pendant les quelques heures que je pouvais passer le soir en compagnie d’Alexandru et Mircea. Il est en effet tout à fait possible pour un vampire de se priver de sang pendant une période importante mais ça ne se fait pas sans que notre aspect en pâtisse. Or, la dégradation physique que subit un vampire assoiffé renvoie une image très perturbante pour le commun des mortels ; c’est un peu comme s’ils se retrouvaient face à un cadavre momifié à la peau parcheminée. Or, si cette vision n’a rien d’agréable, elle devient épouvantable s’il s’avère que le cadavre est animé, voyez-vous ?


Je pris donc le parti de me sustenter en privilégiant les fermes isolées où il m’était possible de dissimuler les cadavres aisément. Cette chasse n’était pas sans risques dans ces contrées où les nosferatus ne sont pas tout à fait inconnus de la population et je dus souvent me contraindre à rentrer bredouille, seul face à ma soif et ma déception. Cependant, j’eus parfois la dent plus heureuse si vous me permettez l’expression. J’aurais alors pu me contenter d’un peu de substance vitale et laisser ces solides paysans, ces robustes fermières, repartir à leurs activités avec un léger malaise, seulement, le jeune non-mort que j’étais à cette époque ne possédait pas la maîtrise de soi nécessaire à de telles menues ponctions. 


Pour être tout à fait honnête, je m’abreuvais alors comme un jeune loup affamé et l’extase que provoquait en moi le sang bouillonnant me faisait perdre tout contrôle. Pas au point cependant de m’empêcher de reprendre mes esprits une fois rassasié, et grâce à l’ensevelissement systématique de mon gibier, nous parvînmes à rejoindre Bran sans qu’aucune alerte ne soit donnée dans la région à propos des agissements d’un strigoï (*).


Notre voyage se poursuivit sans encombres jusqu’à proximité de Bucarest d’où nous prîmes la direction de Silistra, alors sous contrôle de l’armée ottomane. Quelques brigands tentèrent bien de vouloir s’accaparer notre attelage mais ils ne se présentèrent jamais en nombre suffisant pour venir à bout des guerriers expérimentés qu’étaient Alexandru et Mircea. Nous eûmes même droit à une attaque de nuit lors d’un bivouac en rase campagne et je pris grand plaisir à croiser le fer avec ces gueux aux côtés de mes lieutenants, comme au temps de nos campagnes militaires. Un plaisir cependant amoindri par le fait que je ne pus me sustenter de ces victimes légitimes en présence de mes compagnons. Ils connaissaient certes ma nouvelle nature mais il me semblait inconvenant de l’étaler sans retenue sous leurs yeux.


Arrivés à proximité d’Andrinople, bien au sud de la Valachie, je fus tenté de me rendre dans la propriété où j’avais passé mon enfance avec mon demi-frère Vlad mais je m’en abstins.  


(*) un des termes roumains pour qualifier les vampires


J’étais officiellement décédé et dans cette cité, le risque d’être reconnu était trop grand. Les anciens m’avaient vu grandir et même les plus jeunes connaissaient parfaitement les traits du voïvode qui avait vaincu Vlad l’Empaleur. Radu le Bel, comme on m’avait surnommé,  avait succombé à la syphilis et il était vital pour moi que personne n’en doute. Etre reconnu mort est tout simplement indispensable à la survie d’un non-mort.


Lorsque nous passâmes le détroit des Dardanelles, les juments manifestèrent des 

signes de fatigue évidents et, tenant à poursuivre le voyage avec elles, nous fîmes une halte de trois jours. Constantinople n’était qu’à quelques lieues de la ferme où nous avions trouvé une hospitalité coûteuse mais sûre et je pus me repaître nuitamment du sang turc qui a une saveur toute particulière pour moi. Sans haïr les ottomans autant que mon frère, j’ai toujours entretenu des relations ambigües avec eux, mêlées d’ententes et de tromperies, de promesses et d’engagements plus ou moins tenus. De ce fait, boire leur sang me donnait la sensation de poursuivre dans la non-mort la trahison permanente en laquelle avait toujours consisté ma relation avec les turcs. Comme pour me faciliter la tâche, Alexandru ne s’inquiétait plus de mes sorties nocturnes et les craintes qui l’habitaient lors de notre dernière escapade sur les rives du Bosphore avaient complètement disparu.


Puis nous reprîmes notre interminable périple. L’été s’invita sur les bords de la Méditerranée que nous longions depuis Constantinople et je découvris la douceur des nuits de ces contrées du sud ainsi que le charme propre aux populations locales. Le sang des méditerranéens est souvent beaucoup plus épais que celui des slaves, ce qui en fait un mets de choix pour un être de ma nature.


Les cités d’Antioche et de Tripoli me fascinèrent par la richesse architecturale qu’elles étalaient et je me dis qu’il y avait encore beaucoup à faire pour que Bucarest où j’avais installé la noblesse valaque et transylvaine puisse leur ressembler un jour. Les siècles d’histoire dont ces villes portaient les traces aussi diverses que multiples leur conféraient une authenticité que ne pouvait leur disputer ma propre capitale. Bah… D’autres se chargeraient sans doute de donner un peu plus d’allure à la métropole valaque dans les siècles à venir. J’avais au moins eu le mérite d’en faire la première ville du pays roumain et ça suffisait bien à me donner bonne conscience.


Puis, nous arrivâmes enfin à Jérusalem.


Notre attelage avait beaucoup souffert de ce long voyage et nécessitait plusieurs réparations. Les juments avaient courageusement enduré cet interminable effort et leurs robes noires reluisaient d’une sueur journellement renouvelée, Alexandru et Mircea avaient le teint aussi halé que des turcs, étaient manifestement épuisés, mais nous arrivions en vue de la cité millénaire. Le Dôme du Rocher qui scintillait sous les feux du soleil couchant semblait nous indiquer la voie à suivre et je savais qu’à ses pieds, je trouverai le Saint Sépulcre, le tombeau du Christ, le repaire des moines les plus érudits au sujet du Saint Graal.


Je n’espérais pas que les gardiens du tombeau sacré détiennent le Graal, mon optimisme a ses limites, mais j’osais croire qu’ils soient en mesure de me fournir une piste menant au Sang du Christ que je convoitais. Que Satan convoitait pour être plus exact. Car en fait, qu’étais-je à cette époque si ce n’est un lieutenant de Satan avide de satisfaire son Maître pour échapper à la malédiction dont ce dernier l’avait gratifié ?



Jérusalem moyen-âge


Chapitre 2

Jérusalem, juin 1477 -


Alexandru détela la troisième jument, la prit par la bride et partit rejoindre Mircea qui menait les deux autres dans les écuries de l’auberge qu’ils avaient choisie : une vieille bâtisse située à quelques centaines de mètres du Saint Sépulcre. La bête était inondée de sueur, un bon repos compensateur s’imposait afin qu’elle et ses sœurs retrouvent toute leur énergie. Il retrouva Mircea qui avait déjà commencé à étriller les deux autres beautés noires tandis qu’elles se jetaient sur le foin étalé dans leur box.

 – Eh bien je ne suis pas fâché que ce voyage se termine enfin !

 – Et moi donc ! J’espère que cette fois, le Prince trouvera ce qu’il cherche et que ça se passera mieux qu’à Constantinople.

 – Je l’espère aussi Mircea. Notre Prince n’est pas connu ici  comme il peut l’être chez les turcs, il n’y a aucune raison, à priori, pour que nous attirions la suspicion des Mamelouks.

 – Puisses-tu dire vrai. Le Prince est-il déjà installé dans l’auberge ?

 – Oui. L’aubergiste n’a pas paru surpris quand il lui a demandé l’autorisation d’entrer et il nous attend devant une carafe de vin en faisant semblant de boire.

 – Du vin… J’ai presque oublié quel goût ça avait pendant la traversée de ces foutues terres arides ! Dépêchons-nous.


Les deux hommes s’empressèrent de terminer leur tâche puis refermèrent le boxe avant de regagner l’auberge. En passant devant la calèche qu’ils avaient stationnée près des écuries, Alexandru songea à la quantité de réparations qui allaient s’avérer nécessaires afin de la remettre en état ; le Prince allait devoir sacrifier quelques pièces de plus.


Radu les attendait, installé à une table massive dans le coin le plus sombre de la pièce de taille modeste où deux petits groupes d’habitués jouaient aux osselets en sirotant des breuvages douteux. Les joueurs levèrent à peine les sourcils à l’entrée des deux slaves, visiblement habitués à la présence d’étrangers.


Alexandru et Mircea prirent place sur le même banc, face au voïvode, et Mircea attrapa d’un geste décidé la carafe de vin qui était restée intacte. Il en remplit deux gobelets sans tenir compte de celui du Prince.


Alexandru saisit le sien et sans porter le toast traditionnel, avala de longues gorgées en scrutant son Maître. Radu se tenait très droit sur sa chaise et sous son calme apparent, il observait les moindres faits et gestes des clients de l’auberge.

 

Ses yeux brillaient d’un éclat qui n’était pas naturel mais la pénombre rendait ce détail peu perceptible et les joueurs d’osselets étaient bien trop accaparés par leurs parties pour y prêter la moindre attention. Heureusement car un autre aspect du vampire aurait été à même d’attirer la curiosité : sa blancheur extrême. C’était celle d’un mort et Alexandru déplorait que son Maître s’obstine à ne porter que des vêtements noirs depuis sa résurrection, des vêtements qui ne faisaient que rehausser sa pâleur cadavérique. Il lui en avait fait part à maintes reprises mais sans succès ; Radu semblait se complaire à présent dans ces tenues morbides. Sa beauté ne s’en trouvait nullement affectée mais les traits nobles et fins de son visage désormais blafard dégageaient de ce fait quelque chose d’inquiétant, de profondément malsain. 


Alexandru jugea qu’il était temps d’arracher son Maître à sa contemplation des lieux.

- Comment comptez-vous procéder cette fois-ci mon Prince ?

- Le Saint Sépulcre est ma cible Alexandru. Les moines qui y résident comptent parmi les plus érudits de Jérusalem et ils ne me feront pas croire qu’ils ignorent tout au sujet de ce qu’est devenu le Saint Graal.

Mircea qui avait fait honneur au pichet de vin crut bon d’intervenir.

- S’il faut les faire parler Monseigneur, vous pouvez compter sur moi !

Radu le fixa avec un sourire sournois qui faillit découvrir ses canines  anormalement longues et effilées.

- Merci Mircea. Je sais pertinemment que je peux compter sur ta dévotion et crois bien que je n’y suis pas insensible. Il me semble cependant préférable que j’aille seul à la rencontre de ces moines. Ils ont l’habitude de recevoir des visiteurs du monde entier, sont assurément très sollicités et ce n’est pas la force qui les fera parler. Commandez plutôt une deuxième carafe de vin et prenez un peu de bon temps, j’irai seul à la rencontre de ces adorateurs du crucifié.


Alexandru craignait ce genre d’intention et fit aussitôt part de son désaccord.

- La dernière fois que vous êtes allé seul au devant de votre quête, ça s’est terminé par un massacre Monseigneur et nous avons dû quitter Constantinople dans l’urgence. Notre attelage nécessite des réparations et nos juments ne survivraient pas à un retour précipité.

- J’ai moi-même dressé ces bêtes Alexandru et tu sais que j’y tiens presque autant que je tiens à ma fille. Le sultan Mehmet ne se trouve pas actuellement au Saint Sépulcre que je sache, il n’y a donc aucune raison pour que je perde mon… sang froid.


Le ton sur lequel Radu avait prononcé ces dernières paroles ne laissait aucun doute quant à sa volonté d’abuser de son goût de la provocation et Alexandru tenta à nouveau de le raisonner.

 – Maître, ces moines peuvent très bien tout ignorer des informations qui vous sont nécessaires. Si tel était le cas, vous refuseriez de les croire, vous le savez aussi bien que moi. Quelle serait alors votre réaction ?

 –Eh bien… J’imagine que je leur rappellerais que leur foi les tient à un devoir de transmission de la vérité et… et qu’en tant que Prince de Valachie, j’exige d’avoir accès à cette vérité !


Lorsque le Prince Radu refusait de parler avec sincérité, il était parfaitement inutile d’essayer de l’y contraindre, Alexandru le savait mieux que quiconque. Son Maître maniait la perfidie avec une telle habileté que lors du siège de la forteresse de Poïenari, il était parvenu à convaincre sa belle-sœur, la Princesse Elzbieta, de recourir au suicide plutôt que de faire face aux représailles dont il la menaçait. Des représailles certes moindres que celles qu’il réservait à son frère Vlad, mais qui furent communiquées à la Princesse avec tant de sournoise habileté qu’elle fut convaincue d’avoir  affaire à un monstre. 


Alexandru se contenta donc de soutenir le regard brûlant du mort-vivant qui avait été son amant en attendant qu’il mette son projet à exécution, ce qui n’allait visiblement pas tarder.


Radu le fixa avec un sourire amusé qui n’augurait rien de bon et passa une main glacée sur sa joue.

 – Allons mon aimé. Tu t’inquiètes pour rien, comme toujours. Festoyez, toi et Mircea, festoyez tout votre saoul dans ce lieu fort sympathique, vous l’avez bien mérité. Je sais les efforts que vous a coûté ce voyage, le temps est venu pour vous de prendre un peu de repos. Les moines seront peut-être moins loquaces que je ne l’espère, c’est une possibilité à laquelle je m’attends Alexandru, mais je ne les tuerai pas pour autant. Festoyez et dormez en paix, il ne se passera rien d’extraordinaire cette nuit.


Radu se leva alors de son siège et posa sa main glacée sur l’épaule de Mircea avant de réitérer le même geste sur son autre lieutenant, le regard fixé sur un point qui semblait retenir toute son attention, un point qui semblait hors de ce monde. C’était le geste qu’il avait coutume de faire avant un combat périlleux, une apposition à priori sympathique de la main qu’Alexandru avait observée des dizaines de fois, le plus souvent avant qu’un massacre n’ait lieu.


Le voïvode au visage blafard traversa la modeste pièce en direction de la porte d’entrée sous les regards inquiets de ses lieutenants quand un joueur d’osselets sembla prendre soudainement conscience de sa présence.

 – Holà l’ami ! Vous devriez rester un peu ici à boire du vin. Avec la mine que vous avez, ça ne vous ferait pas de mal !

 – Le cœur d’Alexandru se serra immédiatement dans sa poitrine tandis qu’il posait la main droite sur la garde de l’épée qui pendait sur sa hanche gauche. 

 – Le Prince de Valachie interrompit son pas et contempla de sa haute taille le joueur d’osselets qui le fixait d’un regard provocateur et amusé.


Radu lui rendit son sourire et l’attrapa soudainement par le col, l’arrachant de son banc et le hissant au bout de son bras tendu. L’homme s’agrippa des deux mains à l’étau glacé qui lui broyait la trachée tandis que ses jambes cherchaient désespérément un point d’appui dans le vide. Le visage cadavérique du Prince roumain prit une teinte effrayante, comme si une transparence irréelle était en train de remplacer sa blancheur déjà dérangeante et les pupilles de ses yeux se dilatèrent au point d’envahir tout l’iris, puis le globe oculaire entier pour n’y former qu’un grand vide noir et luisant. Ses lèvres agréablement ourlées se retroussèrent sur des incisives très blanches encadrées de deux canines monstrueuses qui semblaient chercher la gorge de l’infortuné. La voix posée, grave et sourde du voïvode sembla emplir toute la pièce.

 – Ne t’avise jamais plus de m’adresser la parole manant.

Les autres joueurs installés à la table se levèrent comme un seul homme, presque immédiatement imités par leurs compères de la table voisine et quelques coutelas vinrent remplacer les osselets dans les mains de la clientèle de l’auberge.


Il n’en fallait pas plus pour que Mircea bondisse. Le vieux guerrier slave se débarrassa d’un coup de pied de la table qui gênait ses mouvements, la faisant reculer de quelques mètres et il dégaina une antique lame qui avait connu son content de gorges humaines et semblait aiguisée comme un rasoir.

Alexandru s’était levé aussi, brandissant une lame à double tranchant  passée de son fourreau à sa main droite en une fraction de secondes. Il guettait visiblement la première attaque, attendant qu’un joueur ose tenter de poignarder son Maître, tout en doutant fortement du résultat d’une telle attaque.


Radu maintenait toujours l’insolent à bout de bras et il prit conscience de l’effervescence qui régnait autour de lui. Son regard devenu aussi vide et noir que celui d’une chauve-souris passa de ses lieutenants armés de leurs épées aux clients qui brandissaient des coutelas et dans un grognement aux tonalités inhumaines, il envoya son infortuné provocateur s’écraser contre un des murs de terre de la maisonnée dans un sinistre craquement d’os.


Avant que les joueurs d’osselets n’aient le temps de se remettre de leur surprise, le voïvode sembla devenir flou, son image s’altéra étrangement, comme si la matière le constituant  était en train de se désintégrer, comme s’il devenait un ectoplasme et soudain, il disparut tout à fait. Un brouillard rougeâtre apparu subitement s’engouffra sous la porte d’entrée au bénéfice d’un courant d’air et un calme presque insupportable s’installa dans l’auberge.


Le propriétaire se décida à intervenir en allant relever l’homme désarticulé qui gisait au pied du mur taché de sang.

 – Venez m’aider à le relever. 

Deux hommes s’empressèrent de venir lui prêter main forte et le blessé gémissant fut installé sur une chaise. 

 – Il m’a démis une épaule ce monstre !

Un vieillard barbu s’approcha à son tour de l’infortuné et lui palpa la clavicule.

 – Un peu plus que démis mon gars. Tu vas devoir te faire poser une attelle j’crois bien. 

L’aubergiste jugea qu’il était temps de faire diversion.

 – Allons Messieurs, on a eu plus de peur que de mal finalement. Profitez donc du vin de la maison Shagal au lieu de vous livrer à ces bagarres stupides ! N’avons-nous pas suffisamment l’occasion de nous égorger avec toutes les guerres et croisades qui se succèdent ?