Chronique d
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Chronique d'une aventure surréaliste IV

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Description

Cette chronique en quatre volumes n'obéit qu'au temps de la poésie. Loin de rendre compte d'une banale activité quotidienne, ces journaux placés délibérément sous le signe ascendant sont comme une vaste plage imaginaire sur laquelle s'inscrivent, à la manière des laisses déposées par la mer, les traces du flux et du reflux des jours et des nuits. Ce long récit permet de croiser des personnes et des thèmes récurrents - Nerval, Hölderlin et les romantiques allemands, André Gaillard, Joë Bousquet, André Breton et les surréalistes qui furent des amis proches de l'auteur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 19
EAN13 9782296480025
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Chronique d’une aventure surréaliste
DU MÊME AUTEUR
Introduction à la lecture de Benjamin Péret (Le terrain vague)
René Crevel (Seghers, « Poètes d’aujourd’hui »)
Carrefour des errances (Éric Losfeld, »Le désordre »)
La Voix pronominale (Ellébore)
Ah ! vous dirai-je maman ! (Ellébore)
Bonjour Monsieur Courtot ! (Ellébore)
Victor Segalen (Henri Veyrier)
Le Ferouer (Ellébore)
Léautaud (Artefact)
Une Épopée sournoise (José Corti)
Rivages et mirages d’un promeneur, Gilles Ghez (Galerie Pascal Gabert)
Journal imaginaire de mes prisons en ruines (José Corti)
L’Obélisque élégiaque (François Bourin)
Les Pélicans de Valparaiso (le cherche midi)
La Barre d’appui (Manière noire)
Je de mots (Bari, Italie, Crav. B.A.Graphis)
Les Ménines (le cherche midi)
Ouvrages collectifs
Discours (Plasma)
Benjamin Péret (Henri Veyrier)
Blaise Cendrars (Henri Veyrier)
Debenedetti sur l’outre-vif (Ellébore)
Du surréalisme et du plaisir (José Corti)
Lettres à la cantonade, de Pierre Schumann Audrycourt (Éric Losfeld)
André Breton ou le surréalisme, même (L’Âge d’homme)
Jean Schuster, Une île à trois coups d’aile (le cherche midi)
Jean Bazin, Figures de proie (Le Grand Tamanoir)
Jérôme Duwa, 1968, année surréaliste (Imec éditeur)

Traduction en collaboration avec l’auteur
La Plaisanterie, de Milan Kundera (Gallimard)
Claude Courtot


Chronique
d’une aventure
surréaliste

IV


L’Harmattan
Illustration de couverture :
Guy Roussille, Wantok ou le vol des libellules , 2010


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56899-0
EAN : 9782296568990

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Journal 52 janvier ~ février 2008
3 janvier
« Je referme la partition en souriant. »
Pourquoi nier que pendant quelques secondes la pensée me vint de mettre ici un point final à ces laisses ? Ce serait précisément rechercher une fin littéraire. Or il s’agit de poésie.
4 janvier
Le musée de la musique présente une exposition d’œuvres plastiques inspirées par Wagner, Visions d’artistes. Ensemble décevant, parfois même consternant, mais sauvé naturellement par la musique de Wagner diffusée dans les écouteurs fournis par le musée. On ne saurait mieux démontrer ce que j’ai toujours soutenu : on peut mettre de la musique sous des textes ou des images, mais illustrer la musique – je ne dis pas rêver à partir d’elle – est nécessairement réducteur. Je me suis plusieurs fois surpris au cours de ma visite, en train d’écouter les pages de Wagner sans rien regarder des tableaux qui les racontaient. Au mieux la musique ne peut susciter que des œuvres abstraites.
Quant à la prétendue « musique » des vers ou des phrases – sonorités, rythme et autres sanglots longs des violons – à laquelle se réfère Yves Bonnefoy dans son trop ambitieux essai L’Alliance de la poésie et de la musique (2007) que vient de m’offrir mon ami Jean Bazin avec une attention pleine d’humour, elle n’a strictement rien à voir avec la musique, c’est proprement là un abus de langage.
Bach composant à partir des lettres de son nom BACH qui, en allemand, désignent des notes, ou Schumann écrivant ses Variations ABEGG, du nom de Melle Pauline Abegg (ABEGG = la si-bémol mi sol sol) soulignent bien l’aspect souverainement arbitraire de la musique par rapport à la langue. La poésie de la musique ne passe en aucun cas par les mots. Dans les lieder ou l’opéra, la musique demeure parallèle au texte – l’ensemble donne à ces œuvres une puissance qui transcende le texte (ce qui est particulièrement évident lorsque celui-ci est médiocre).
Quant aux fameuses correspondances
« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme des hautbois, verts comme les prairies… »
on remarquera qu’elles s’établissent entre « les parfums, les couleurs et les sons ». Les mots n’y participent pas. Ils ne sont là que pour dire les synesthésies.
6 janvier
Nul n’a mieux parlé de Rimbaud que son ami Verlaine. Il est bon d’oublier un moment le fatras d’exégèses qui recouvre la vie et l’œuvre de Rimbaud pour en revenir à l’origine, au tout premier témoignage, celui du poète qui partagea ses délires, ses illusions et ses souffrances. Je relis avec bonheur les textes que Verlaine lui a consacrés. Il y a là, exprimées depuis plus d’un siècle, des paroles définitives. Ainsi ce texte daté de 1884, une époque où tous ignorent ce que Rimbaud est devenu, mais où seul Verlaine sait ce qu’il vaut :
« Félix Fénéon a dit, en parlant comme il faut des Illuminations d’Arthur Rimbaud, que c’était en dehors de toute littérature et sans doute au-dessus. On pourrait appliquer ce jugement au reste de l’œuvre, Poésies et Une saison en enfer . On pourrait encore reprendre la phrase pour mettre l’homme en dehors, en quelque sorte, de l’humanité et sa vie en dehors et au-dessus de la commune vie. Tant l’œuvre est géante, tant l’homme s’est fait libre, tant la vie passa fière, si fière qu’on n’a plus de ses nouvelles et qu’on ne sait pas si elle marche encore. Le tout simple comme une forêt vierge et beau comme un tigre. Avec des sourires et de ces sortes de gentillesses ! »
Il faut croire que j’associe désormais – depuis l’été dernier – Rimbaud à Marseille où il vint s’échouer pour mourir. Il a suffi que je relise cet hommage de Verlaine pour que cette nuit, je parcoure, guidé par un jeune garçon, secret échanson de quelque dieu obscur, la ville de Marseille, du tribunal jusqu’au Vieux-Port, à la recherche de je ne sais quel personnage de ma connaissance, perdu de vue depuis des années.
8 janvier
Ma fille, grande admiratrice du baryton allemand Matthias Goerne, m’a offert un de ses disques, magnifique : le Liederkreis opus 39 et les 12 Gedichte opus 35 de Schumann. Le Liederkreis est composé à partir de poèmes d’Eichendorff qui évoquent tous les grands thèmes du romantisme allemand : le Rhin et les châteaux qui le bordent, la Lorelei, les forêts… Les 12 poèmes de Kerner datent de 1840, une époque heureuse de la vie de Schumann – il vient enfin d’épouser Clara – et pourtant son inspiration demeure sombre.
Qu’est-ce qui fascine Schumann dans l’interrogation de Kerner ? Brigitte François-Sappey rappelle que Kerner fut médecin, disciple du docteur Autenrieth de Tübingen qui tenta de soigner Hölderlin : « Peut-être parce qu’il était entré dans l’intimité de Hölderlin et de Lenau, les deux grands poètes fous de l’Allemagne, Kerner avait inspiré au Robert de 17 ans ses tout premiers essais mélodiques, et aussi à la très jeune Clara. » ( Schumann , Fayard, p. 44)
Pourquoi cette question de Schumann, par Kerner interposé
« Wer machte dich so krank ? » (Qui t’a rendu si malade ?)
Le dernier lied Alte Laute (Vieux airs) n’évoque peut-être le passé que pour conjurer le futur.
« Die Tage sind vergangen ;
mich heilt kein Kraut der Flur ;
und aus dem Traum, dem bangen,
weckt mich ein Engel nur »
(« Les jours se sont enfuis, nulle herbe ne saurait me guérir ; et seul un ange pourrait me tirer de mon songe angoissé. »)
Schumann a-t-il l’obscur pressentiment de la folie qui le condamnera au silence, ce silence dans lequel il ne percevra plus que la musique des anges ?
16 janvier
J’aperçois dans une librairie, sur un présentoir publicitaire, plusieurs exemplaires d’un même roman d’une ancienne élève. Je reconnais sa photographie sur la bande du livre. Elle est toujours aussi charmante. Née en 1972, elle a l’âge de ma fille. Elle ne fut jamais dans ma classe, mais élève de première dans une institution privée voisine en laquelle elle avait peu confiance, elle prenait avec moi au lycée Janson-de-Sailly des cours particuliers de français. Ses parents affirmaient qu’elle avait la vocation d’écrivain chevillée au corps depuis la petite enfance. C’était une jeune fille brillante, très intéressée en effet par la littérature, sensible à la poésie et capable de rédiger d’excellentes dissertations. J’ai parcouru un de ses romans – elle en a déjà publié quatre ! C’est consternant. Des platitudes, du mauvais mélodrame. Comment a-t-elle pu en arriver là ? Est-ce son expérience de femme qui l’a à ce point dégradée ? Quel événement capital a donc pu l’empêcher de se taire ?
17 janvier
Jérôme m’a offert le premier ouvrage de Pierre Bertaux sur Hölderlin, son essai de biographie intérieure, qui date de 1936. « En attendant, précise Jérôme, le livre que j’écrirai un jour sur le romantisme allemand et les surréalistes. » Je tiens à lier Jérôme à sa promesse en notant cette phrase ici, dans cette Chronique dont il sera peut-être un jour l’éditeur !
Le volume porte un envoi de Bertaux qui me plaît, bien que j’ignore à qui il s’adresse (j’aimerais que ce soit à moi-même !) « en témoignage de ma respectueuse admiration et particulièrement en souvenir de vos pages sur Racine. 8.3.37 »
Je songe à Rimbaud : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » ( Illuminations, Phrases)
28 janvier
Bertaux citant Hölderlin (fragment en vers d’ Hypérion )
« Dem Höchsten und dem Besten ringt unendlich
Die Liebe nach, und wandelt kühn und frei
Durch Flammen und durch Fluthen ihre Bahn… »
(aspirant à ce qu’il y a de plus haut, sans trêve lutte l’Amour ; il passe, hardi et libre à travers les flammes, à travers les flots…) perçoit dans ce passage un écho du triomphe de Tamino dans La Flûte enchantée dont Hölderlin avait probablement vu et apprécié une représentation à Weimar en 1794. Derrière la merveilleuse féerie de Mozart, Hölderlin et Nerval poursuivent un dialogue enchanté.
Bertaux encore : « Alors que Schiller avait vite marqué son horreur pour la Révolution sanglante, Hölderlin ne s’est détourné de la Révolution que le lendemain du 18 brumaire, et parce qu’elle avait échoué. » Il y a en effet chez Hölderlin un aspect excessif, voire terroriste qui n’est qu’une manifestation de son goût de l’absolu. Hölderlin, mon semblable, mon frère.
Bertaux démontre enfin magistralement que « Les Hymnes sont une œuvre exclusivement poétique, qui peut même servir à mesurer combien les idées, en poésie, peuvent être accessoires et ne valoir que par leur potentiel d’émotion… Hölderlin n’a pas pensé ses idées, il les a vécues. »
Mais cette lecture de Bertaux a surtout considérablement accru ma conviction de l’influence déterminante de Rousseau sur la destinée de Hölderlin. On sait que Hölderlin a été dès l’adolescence littéralement nourri de Rousseau, « le grand Jean-Jacques » comme il le désigne à Neuffer. Il considère le philosophe français comme un prophète dépositaire de la parole des dieux, Bertaux puis Starobinski l’ont bien souligné. On peut aisément imaginer quelle violente émotion provoquèrent sur un jeune homme aussi sensible que Hölderlin (il a 19 ans en 1789) des déclarations comme celles-ci d’un écrivain qui pourrait être son père : « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions… Je tiens pour impossible que les grandes monarchies d’Europe aient encore longtemps à durer. » ( Émile , 1762) Propos que les révolutionnaires français vont traduire en actes pendant les années de jeunesse du poète exalté. Un peu plus tard, en vivant l’irrésistible ascension de Bonaparte, comment ne pas prendre pour un oracle la parole de Rousseau prédisant dès 1762 ( Contrat social ) à propos de la Corse : « J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite isle étonnera l’Europe » ?
On peut établir d’autres analogies : l’extrême sensibilité à la nature, notamment à l’eau -les lacs pour Rousseau, les fleuves pour Hölderlin ; le goût de la solitude et de sa paradoxale compensation, la fête comme expression de l’enthousiasme collectif. Il me paraît également à peu près certain que Hölderlin écrivit la plupart de ses grands poèmes sous le coup de troubles comparables à la fameuse illumination de Vincennes que décrit Rousseau. Ce qui expliquerait leur désordre et les efforts incessants – variantes, refontes, corrections, ajouts, suppressions – pour parvenir à l’expression qui correspondrait le mieux à l’oracle perçu dans le fracas de la révélation.
Mais il me semble qu’on n’a pas assez insisté sur l’importance particulière de Julie ou la Nouvelle Héloïse. J’ai relu avec un plaisir extrême – ne serait-ce que pour la sublime langue dans laquelle l’ouvrage est rédigé – ce roman épistolaire (comme Hypérion ) publié en 1761, neuf ans avant la naissance de Hölderlin. Lui-même dans une lettre à Neuffer du 4 juin 1799, propose de consacrer dans la revue qu’il projette d’éditer, une étude importante à « Rousseau (en tant qu’auteur de l’Héloïse ) » Je vois dans La Nouvelle Héloïse une sorte de préfiguration du destin du poète. Saint-Preux est précepteur et il s’éprend d’une personne que les conditions sociales lui interdisent d’aimer, comme Hölderlin. Quand on lit les lettres de Suzette au poète (les seules qui nous restent de la correspondance entre les deux amants) on croit lire des lettres retrouvées de Julie à Saint-Preux. Je suis prêt à soutenir que Suzette et Hölderlin ont ardemment souhaité vivre dans la réalité de leur époque les aventures de leurs modèles littéraires. Ils seront amants, les règles sociales les obligeront à se séparer et Suzette mourra comme Julie, en affirmant son amour pour Friedrich.
Saint-Preux qui a appris que Julie est gravement malade se précipite pour la revoir. On croirait que Rousseau décrit Hölderlin, revenant en toute hâte de Bordeaux à Francfort, bravant tous les interdits pour assister aux derniers instants de Suzette : « … tout à coup nous vîmes entrer brusquement et se précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié. Il avait pris la poste à la réception de ta dernière lettre. Courant jour et nuit, il fit la route en trois jours… La fatigue et l’insomnie jointe à l’inquiétude d’esprit, l’avaient jeté dans un tel abattement qu’on fut longtemps à le faire revenir. À peine pouvait-il parler… » (troisième partie, lettre XIV)
Tout est déjà écrit.
Le drame prémonitoire de Julie et Saint-Preux avait de quoi ébranler sérieusement la raison de Hölderlin. Bertaux note : « Toujours il y aura chez Hölderlin ces deux tendances, l’une à accuser les autres de son malheur – cette tendance au sentiment de la persécution est loin de s’être développée comme chez Rousseau par exemple – et l’autre, qui est de se rendre soi-même responsable de ce malheur. » On sait combien la raison de Rousseau est chancelante dans ses dernières années. Il partage avec Hölderlin des périodes de dépression cycliques qui s’accompagnent de ruptures et de fuites soudaines. Le cas de Hölderlin est plus tragique : il sombre vraiment et définitivement. Songeant à la perte de Suzette, il pourrait s’écrier comme Saint-Preux, pendant les quarante ans qu’il passera dans sa tour : « Cette éternité de bonheur ne fut qu’un instant de ma vie. Le temps a repris sa lenteur dans les moments de mon désespoir, et l’ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours. »
Un argument décisif enfin à mes yeux – qui laissera sceptiques les imbéciles mais qui convaincra les poètes – pour étayer l’étroite parenté entre La Nouvelle Héloïse et Hölderlin, cette phrase de Saint-Preux : « Tantôt d’immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête » et la fameuse vision « La montagne pend » ( Gebirg hänget ) qui est le noyau originel de ma passion pour Hölderlin.
6 février
Comment interpréter cette soudaine accumulation de signes bienveillants ? Les deux livres de Jérôme sur le surréalisme sont en voie de publication : nous corrigeons les épreuves. Je reçois une commande d’un réalisateur de télévision pour une histoire du surréalisme (rien n’est encore conclu, certes, mais la proposition est réelle). Après la Quinzaine littéraire de décembre qui a consacré un très bel article au livre de Schuster, Le Magazine littéraire s’apprête à parler sur une double page de la remise de ses archives à l’IMEC. Je lis ce matin un entretien de Fred Vargas dans lequel elle évoque avec chaleur son père Philippe Audoin, comme elle ne l’avait jamais encore fait. Enfin trois de mes anciens élèves, perdus de vue depuis plusieurs années, m’adressent des messages d’estime. Il faut ajourer que le tout jeune éditeur Le Grand Tamanoir va publier le recueil de Jean Bazin. Que se passe-t-il ? Que signifie ce faisceau d’appels ? Dois-je m’inquiéter ?
8 février
Prokop m’envoie des photos de 1968. L’une d’entre elles prise à la gare de l’est, à l’arrivée de nos amis pragois réfugiés de la Tchécoslovaquie occupée par les chars russes, en septembre 1968. Je reconnais Ivana, Prokop, Standa, Ludvig Svab et l’éblouissante Nadia. Nadia étoilée. Cette jeune femme respire la vie, l’amour, la liberté. Elle se suicidera quelques années plus tard, victime de la chiennerie régnante. Si je devais donner un visage à la poésie en ces temps de manque ( in dürftiger Zeit ) je crois que je choisirais ce portrait de Nadia.
11 février
Jean Lacoste dans son livre Goethe, la nostalgie de la lumière (2007) cite la définition que Goethe dans sa dernière lettre à Wilhelm von Humboldt, 17 mars 1832, donne de l’œuvre : « une épave rejetée sur le rivage » wie ein Wrack in Trümmern. Une laisse en somme.
15 février
Une affirmation de Breton ( Entretiens ) me trouble profondément : « Ma vie aura été vouée à ce que je tenais pour beau et pour juste. Tout compte fait, j’ai vécu jusqu’à ce jour comme j’aurais rêvé de vivre. »
Je ne crois pas que je puisse en dire autant. Breton nourrissait un solide amour de la vie que je n’ai jamais partagé. Je l’ai toujours su.
17 février
Est-ce un signe supplémentaire ? Jérôme a retrouvé dans les archives de l’IMEC une photographie parue dans Match (n° 998, 15-22 juin 1968) que je recherchais depuis longtemps. Je savais qu’elle existait, j’avais même possédé ce numéro de Match mais je pense que je l’ai détruit à cause précisément de cette photographie compromettante ! C’est la potence de Jean Benoît, à laquelle est pendu un CRS en tenue de combat, portée par plusieurs surréalistes lors de la manifestation du 13 mai 1968. Deux d’entre nous sont masqués et mon visage apparaît immédiatement à côté du masque de droite (très certainement Jean-Claude Silbermann). Je suis aisément reconnaissable malgré mes lunettes de soleil – une vraie proie pour la police ! Naturellement le journaliste imbécile de Paris-Match trouve la légende appropriée : « Pendu en effigie, un CRS monté sur un vélo. Les masques ensanglantés symbolisent le 11 mai. On reconnaît dans ce tableau la « patte » des élèves des Beaux-Arts. »
Quand on vous disait que mai 1968 n’était qu’un monôme d’étudiants !
20 février
Une émission de télévision consacrée à de grands procès évoquait hier soir l’affaire Audry Maupin et Florence Rey. Florence a été condamnée à 20 ans de prison, elle en a fait aujourd’hui 14. Nous devons encore patienter 6 ans si je veux vivre avec elle la scène imaginaire que je décris dans Les Ménines.
On a droit aux témoignages des divers charognards : avocats de la partie civile, veuves de flics, enquêteurs, procureur ; puis soudain une voix émouvante, celle du père d’Audry – abattu par la police au moment des faits – qui lors du procès et aujourd’hui encore défend Florence, l’amie de son fils, avec passion. Les photos de Florence, dans l’enceinte du tribunal, petite fille apeurée au regard lumineux, qui ne comprend pas pourquoi on lui reproche d’avoir follement aimé, sont poignantes. De tels visages, celui de Florence, celui de Nadia, seuls permettent de ne pas désespérer tout à fait de ce monde.
21 février
Le nocturne n° 20 en ut dièse mineur, opus posthume de Chopin. Aucune musique ne ressemble aussi purement à un adieu. Comme une main qu’on agite une dernière fois. Avec les ultimes échos de la vie, les souvenirs heureux qui palpitent encore quelque peu. Le souffle qui s’éteint sans heurt, maîtrisé, avec une étrange sérénité. Un départ sublime.
C’est pourtant une œuvre de jeunesse, composée à 20 ans. Chopin se refusa toujours à l’inclure dans ses Nocturnes. Elle resta inédite. Je ne suis pas loin de penser qu’il lui accordait une sorte de valeur superstitieuse : publier cet adieu, c’était mourir.
22 février
Je viens de lire le journal d’Hélène Berr (1942-1944) étudiante juive parisienne, agrégative d’anglais déportée et morte à Bergen Belsen en avril 1945, à 24 ans. Cette jeune fille intelligente, talentueuse, excellente musicienne fait entendre ce cri déchirant : « Est-ce que beaucoup de gens auront eu conscience à 22 ans qu’ils pouvaient brusquement perdre toutes les possibilités qu’ils sentaient en eux – et je n’éprouve aucune timidité à dire que j’en sens en moi d’immenses, puisque je les considère comme un don qui m’est fait, et pas comme une propriété –, que tout pourrait leur être ôté, et ne pas se révolter ? »
Pendant ces mêmes années Martin Heidegger, sa carte du parti nazi en poche, parade, enseigne tranquillement la philosophie et prétend s’approcher de Hölderlin.
Le caractère tragique du livre est accru par le récit en cette période atroce des premiers émois amoureux de la jeune fille qui mourut sans connaître la plénitude de l’amour, fleur fauchée avant d’avoir eu le temps de s’ouvrir.
On ne sort pas indemne de la lecture de ce journal. Seul peut encore oser parler de soi-même celui qui d’abord témoigne d’un tel témoignage, fût-ce avec le retard de toute une vie.
23 février
En 1967, peu après la parution dans la Pléiade des Œuvres de Hölderlin sous la direction de Philippe Jaccottet, Aragon publia un long poème intitulé Hölderlin qu’il reprendra dans son ultime recueil Les Adieux (1981). Je ne connaissais pas ce poème que Jérôme a découvert, par hasard , en cherchant un texte sur Malkine paru dans le même recueil, pour son article sur le thème des ruines dans le surréalisme, étude qui analyse largement mon rapport à Hubert Robert…
C’est un superbe texte où Aragon s’adresse avant tout au poète enfermé dans la tour, au poète brisé par le vent de l’Histoire et la mort de Suzette, au poète fou auquel il s’identifie :
« Qui sera le fou suivant
Certaines nuits je m’éveille et je n’ai plus
Ma raison »
Aragon rêvait de mourir au même âge qu’Hölderlin (73 ans). En 1967, à 70 ans, il écrit :
« Dieu d’enfer voilà que j’atteins les rives
Du destin Trois ans peut-être encore et nous
Serons tous deux quittes avec le monde ayant eu
Même score
Je ne voudrais pas continuer cette route sans toi
Avec qui partager plus loin ces secrets de personne »
Je suis, moi aussi, dans ma soixante-dixième année.
29 février
Mes amis de la revue Poésie 1 souhaitent marquer le bicentenaire de la naissance de Nerval. Connaissant ma passion pour le poète ils ont pensé que je pouvais écrire quelques pages sur lui. Ma passion de toujours pour Nerval m’interdit précisément d’en parler avec la rigueur de l’exégète. J’ai donc préféré choisir quelques fragments de cette chronique, mon œuvre secrète, pour illustrer la place qu’il occupe dans ma vie. Place qu’il a toujours tenue depuis ma lecture de son admirable traduction du Faust de Goethe, trouvée dans la bibliothèque de mon père, peu de temps avant d’aller voir la pièce représentée, dans sa version originale en allemand, à Heilbronn am Neckar, la ville de la petite Catherine de Kleist, lors de mon premier voyage en Allemagne, en 1954.
Je n’ai pas souvenir de m’être jamais éloigné longtemps de Nerval. Il n’a cessé de m’accompagner dans mes rêveries, mes errances, mes amours, mes voyages.
Et je sais qu’il m’attend, précédant le petit groupe de mes amis disparus, sur le seuil des fameuses portes d’ivoire ou de corne.
Journal 53 mars ~ avril 2008
9 mars
Jean-Marc Debenedetti et Jean Bazin ont décidé de reprendre intégralement et tel quel dans le prochain numéro de Poésie 1 , le texte sur Nerval que je leur ai proposé. C’est la première fois qu’on éditera un aussi long extrait de cette Chronique. J’attache quelque solennité à ce geste. Il rompt le serment fait à moi-même : ces laisses ne seraient publiées – si jamais elles devaient l’être – qu’après ma mort.
15 mars
Je relis les épreuves du prochain livre de Jérôme Mai 1968 année surréaliste. Quelle année merveilleuse en effet ! Je n’ai pas trop de ces multiples documents – photographies et textes – qui attestent de ma participation active à tous ces événements, pour me convaincre que j’ai vécu cela. J’en suis plus fier que de tout ce que j’ai accompli en ma vie.
Je ne suis sans doute pas seul à ressentir cette exaltation, car Joëlle Audoin, une des deux filles de Philippe m’a longuement téléphoné, en réponse à ma lettre où je lui conseillais de remettre à l’IMEC les archives de son père pour venir compléter le corpus déjà existant concernant le surréalisme. Ce projet l’enchante d’autant plus que je lui dis que Philippe occupe déjà une place non négligeable dans le livre de Jérôme.
En attendant je travaille – comme si l’affaire était définitivement arrêtée, ce qui n’est pas le cas – au scénario du documentaire télévisé sur l’histoire du surréalisme, qu’on m’a virtuellement commandé. Peu importe que cela se fasse ou non : je prends un tel plaisir à raconter cette histoire – ma seule histoire. Ce qui explique que j’écrive assez peu ici. L’exaltation est ailleurs.
17 mars
Exposition L’âge d’or du romantisme allemand, aquarelles et dessins à l’époque de Goethe , présentée au musée de la vie romantique. J’ai l’occasion de voir là quelques beaux dessins de Carl Blechen, un artiste dont j’ai déjà signalé l’intérêt. Le catalogue signale une exposition de ce peintre à Berlin en 1990. Il faudrait que je me le procure. Une raison de revenir à Berlin cet été ?
Un superbe Paysage de forêt avec ruine gothique au bord de l’eau , très mystérieux. Blechen est mort en 1840, à 42 ans, après quatre ans d’aliénation mentale. Le dessin date de la dernière année avant les troubles psychiques.
En visitant cette exposition, j’ai compris que ma vision de l’Italie, mon amour de Rome et des ruines, me vient tout droit de l’idée qu’en avaient les artistes allemands de l’époque romantique. Ce n’est pas Rome que j’ai aimée, c’est une certaine image de Rome, telle qu’elle traverse les rêves de Goethe, de Chateaubriand, des romantiques allemands et anglais. Et que transmet déjà si finement Hubert Robert.
20 mars
Lors de l’exposition surréaliste de 1947, parmi les livres qui portent les noms des hommes et des œuvres qui justifient la foi surréaliste, figure Hölderlin. Un an auparavant (été 1946) Denise Naville avait annoncé la publication prochaine de la correspondance générale de Hölderlin, qu’elle venait de traduire, avec une préface d’André Breton. Ce projet ne connaîtra pas de suite. Pourquoi ? Finalement, à ma connaissance, Breton ne fera référence à Hölderlin qu’après 1945 et n’en parlera jamais longuement. Je crois volontiers qu’il était profondément troublé par le naufrage du poète. Le silence de Rimbaud, pleinement assumé comme tel, avait un aspect désespéré certes mais malgré tout séduisant. Le suicide même de Nerval est une solution. Le long murmure de Hölderlin – Scardanelli, dans sa tour, paraît plus angoissant que le mutisme ou la mort.
21 mars
Je relis l’irremplaçable livre de Philippe Audoin Les Surréalistes (Seuil 1973) si joliment dédicacé : « Ha ! Claude, Martine ! il serait déplacé, je le crains, d’ajouter ce petit livre noir à la corbeille d’Aurélie – à qui je souhaite d’être follement aimable.
Toute mon amitié… en dur »
et j’y relève cette phrase, à propos de Tanguy :
« Son rêve n’avait pas plus de limites que n’en a la laisse , à marée basse. »
Je suis convaincu que ce mot laisse que je n’avais pas alors remarqué, dont j’ai longtemps ignoré l’existence dans ce sens particulier, a suivi son chemin dans mon inconscient et qu’il en est soudain surgi lorsque j’ai cherché un titre pour ce journal, en 1999.
29 mars
Occupé à plein-temps depuis quelques semaines à rédiger cette brève histoire du surréalisme, je ne suis guère surpris des brouillons oniriques. Je rêve cette nuit que je rencontre Breton dans un lieu indéterminé. Il me reproche de ne pas lui avoir écrit pendant mes vacances. Je m’indigne : comment ? je vous ai adressé deux cartes postales de Weimar, signé de moi seul, et vous en ai envoyé plusieurs autres que j’ai signées avec notre ami – je n’ai pas retenu son nom, un nom de deux syllabes. Breton a l’air satisfait, mais il insiste : en tout cas, cher ami, je n’ai rien reçu !
4 avril
Rêve très agréable, quasi voluptueux : je suis dans la petite chambre qui me servait de bureau, 28 rue de Douai. Chaque objet est à la place occupée jadis. C’est dans cette pièce que Jean Schuster s’enferma une demi-heure pour rédiger le tract Pas de Pasteurs pour cette rage, en mai 1968, tandis que je discutais avec une dizaine d’amis dans le salon attenant, rempli de la fumée des cigares cubains – récemment rapportés de Prague – que Camacho et Paolo de Paranagua ne cessaient d’allumer. Mais cette nuit je suis seul avec un ami – que je n’identifie pas – quand la porte d’entrée s’ouvre : c’est mon père accompagné d’une personne que je ne reconnais pas. Il me rend visite à l’improviste. Il a très faim, me dit-il. Nous nous mettons à table avec un bel appétit.
8 avril
J’ai lu rapidement mais avec plaisir – pourquoi le nier ? – les mémoires de Marcel Duhamel, Raconte pas ta vie. L’histoire de la rue du Château : le « phalanstère » – Duhamel, Tanguy, Prévert, avec leurs compagnes du moment et quelques hôtes de passage – dura cinq ans. « De toute manière, cinq années de cohabitation nous suffisaient, certains que nous étions de pouvoir nous retrouver à volonté… » avoue Duhamel qui décrit avec brio et humour cette vie de fantaisie et de révolte insouciante. Existence libertaire, haute en couleur, séduisante sous bien des aspects, mais que je n’aurais voulu partager à aucun prix ! Ces équipées nocturnes dans des beuglants et autres boîtes de jazz, ces multiples aventures sexuelles entre deux séances de soûlographie, m’ont toujours répugné. Je déteste la vie nocturne – je n’aime que la nuit du sommeil et des rêves – et les « variétés », danses et chansonnettes, me sont aussi insupportables que toutes les formes de jazz – il s’agit là de bruit, non de musique ! Quant aux coucheries des uns et des autres, les femmes qu’on se prête ou se vole entre amis, les descentes dans les bordels, tout cela est parfaitement étranger à ma nature et à ma conception de la femme et de l’amour. Il y a à cet égard une colossale hypocrisie de nombreux surréalistes et non des moindres ! Je regrette, mais on ne peut chanter l’amour unique et sublime de Kleist, Novalis ou Hölderlin et se comporter en même temps comme des chiens.
10 avril
J’ai enfin lu le très beau livre de Pierre Minet La défaite (1947). L’estime qu’il porte à Roger Gilbert-Lecomte, l’hommage qu’il lui rend et qui se traduit par une dépréciation systématique de lui-même m’ont profondément remué. Pierre Minet emploie à propos de Gilbert-Lecomte une image qu’on trouve déjà chez Hölderlin : « Car il entrevoyait déjà son ascension et, si j’ose ainsi dire, sa chute vers les sommets. » (souligné par moi).
La défaite que raconte Minet dans son livre, c’est celle de la révolte de sa jeunesse, la capitulation de sa folle liberté devant la condition d’homme médiocre et rangé, dans laquelle il s’est désormais installé. Il évoque ainsi le Montparnasse des années 25-30, celui qu’il a assidûment fréquenté : « À poil, voilà comment était la vie à Montparnasse. Et prise par tous les bouts… À la hauteur de l’avenue de l’Observatoire, au beau milieu du carrefour Vavin, et là où rutile aujourd’hui l’ignoble Dupont-tout-est-bon, on aurait pu dresser d’immenses panneaux publicitaires sur lesquels se seraient détachés ces mots : « Bienvenue aux ennemis de la vie quotidienne ! » C’était cela, tout à fait cela. Une campagne à grand spectacle contre le quotidien dans la vie, contre l’enlisement, l’uniformité, le convenu… »
Je ne peux lire cette page sans me rappeler les promenades dominicales qu’enfant, je faisais avec mes parents, après la guerre. De la rue Raymond-Losserand nous descendions par la rue de la Gaîté puis la rue d’Odessa jusqu’à la place de Rennes, où se trouvait la brasserie Dupont. De là nous gagnions le carrefour Vavin, regardant la vitrine du grand fleuriste Baumann, puis le café la Coupole. Nous revenions, par le trottoir opposé, longeant la Rotonde et le Dôme. Une promenade immuable, assez sinistre. Mon père, pour tromper son ennui, évoquait parfois les artistes qui, avant guerre, avaient hanté ces lieux… Ces histoires faisaient rêver ma mère, définitivement nostalgique. Moi, je pensais aux petites filles que je ne manquerais pas de croiser, à leur retour du jardin du Luxembourg.
Je crois que si j’avais rencontré Pierre Minet, j’aurais essayé de lui donner une raison de se réjouir de sa défaite : lui au moins avait pu un temps participer au combat. Ceux qui arrivaient après la bataille, devraient s’inven-ter d’autres terrains d’affrontement, avec une lourde hérédité de vaincus.
15 avril
Je lis la correspondance de Sérusier. Cet artiste est vraiment plus qu’un simple peintre. Il a une volonté de dépasser les apparences que pourtant il peint. Il a un véritable goût de l’abstraction, rare chez un peintre figuratif. Ce qui donne, selon moi, une profondeur irrésistible à ses toiles. Certes je discerne très bien chez lui une tentation mystique, religieuse, mais qui dépasse tellement la platitude du christianisme ordinaire ! Sérusier, comme son ami Gauguin, est fasciné par l’égyptien. Gauguin dont il dit : « Comme il a bien fait, le doyen des Nabis, de partir loin, très loin… » (21 janvier 1892)
Je vais essayer de me rendre à Châteauneuf-du-Faou cet été, pour mettre mes pas dans les siens. Peu de peintres ont à ce point exercé un tel charme sur moi.
« Je crois que la peinture, à notre époque, n’est pas encore née mais elle est annoncée. Puissé-je être un des fondateurs de l’art futur, anonyme comme le moine obscur qui inventa la gamme, source de tout l’avenir de la musique ! » (18 février 1907)
Je relie l’ambition de Sérusier et les visages de ses jeunes femmes aux yeux mi-clos comme pour mieux garder en elles le rêve qu’elles bercent, aux aspirations de Nerval. « Le monde angélique me séduit plus, mais je n’ai pas encore la force d’enfoncer la porte d’ivoire », écrit-il à Maurice Denis le 1 er septembre 1907.
17 avril
Exposition Lovis Corinth au musée d’Orsay. J’avais remarqué en Allemagne, à Munich et à Berlin, quelques œuvres de ce peintre aux coloris puissants. Cette rétrospective importante permet de faire le tour de l’œuvre qui, dans son ensemble ne me séduit pas. Ce réalisme pour moi ne pèse pas lourd à côté des recherches d’un Sérusier (ils sont contemporains et se sont peut-être rencontrés à l’Académie Julian autour de 1885).
Une toile cependant m’a arrêté, Le Grand Martyre (1907) qui montre avec une incroyable audace le Christ qu’on cloue sur la croix : il est entièrement nu, c’est-à-dire qu’on voit – chose assez rare – ses couilles et sa verge pendante ! Voilà la divinité réduite à sa plus simple expression. Satisfaisant pour le cœur et l’esprit.
18 avril
D’Allemagne où je l’avais commandée, me parvient une monographie consacrée à Carl Blechen. L’ouvrage fut édité à Dresde en 1989, à l’extrême limite donc de l’existence historique de la DDR. Le commentaire s’en ressent : on se perd, pour expliquer l’originalité de Blechen, en considérations oiseuses sur la situation économique et l’état de la lutte des classes dans l’Allemagne du début du XIX e siècle, le tout inspiré par un marxisme primaire à faire pleurer. Mais le livre heureusement est abondamment illustré. Les vues d’Italie, de petites huiles souvent proches de Corot, m’enchantent particulièrement.
Je savais que Blechen mourut très jeune, à 42 ans, considéré comme fou les quatre dernières années de sa vie. Mais j’apprends que Bettina von Arnim entreprit en 1838 deux ans avant sa mort, de le soustraire par un voyage à son entourage qui, selon elle, étouffait la raison du grand artiste. L’opposition des médecins et de l’épouse de Blechen fit échouer le projet. Merveilleuse Bettina qui écrivait déjà en 1806, à propos d’un autre fou : « Je voudrais aller à la rencontre de Hölderlin, aller le rejoindre… Ce piano dont il a arraché des cordes, c’est l’image de son âme. J’ai essayé de faire comprendre cela à un médecin, mais c’est encore plus difficile de faire comprendre quelque chose à un imbécile qu’à un fou… Le jour il rêve, comme nous nous rêvons la nuit. Mais là-bas dans le sommeil, à sa façon il veille, il rejoint ceux et celles qui ne sont plus, il les accompagne la main dans la main. Laissez-moi aller vers lui, je voudrais tant porter avec lui la souffrance des jours et, la nuit, recevoir de lui la consolation des rêves… » La même Bettina affirme en 1838, à propos de Blechen : « Il est impossible de découvrir aujourd’hui un artiste vivant d’un aussi grand génie… Je ne me trompe pas si j’attribue la destruction de Blechen au manque de sympathie et de compréhension du monde qui l’entoure. »
Bettina qui, en mai 1855 rendra visite à Schumann interné à Endenich dont elle voudra le faire sortir. Bettina à qui sont dédiés, après Diotima, les Chants de l’aube. Bettina la seule étoile pour tant d’âmes malheureuses.
27 avril
La parution du livre de Jérôme sur 1968 me pousse naturellement à évoquer le passé, ce à quoi je ne suis déjà que trop enclin ! Cette nuit – rêve ou insomnie ? – je visitais à nouveau les domiciles habités avant 1966 et la rue de Douai : les bords de Marne, dans le petit pavillon de Créteil, éminemment inconfortable mais si joliment situé sur le quai de halage ; c’est là que Breton m’adressa sa première lettre. Puis l’appartement de Vendôme, un F3 tout neuf, froid, nu, dans lequel ma compagne et moi connûmes un exil de deux années, heureusement troué par les retours à Paris – fins de semaine, vacances. Nos conditions matérielles étaient précaires : mon seul salaire d’agrégé débutant ne nous permettait guère d’autres excès que ces fréquents voyages. Nous n’avions ni voiture, ni télévision, ni même téléphone. Le ciné-club du lycée et celui de la ville offraient les seules distractions acceptables de cette cité provinciale bourgeoise sans intérêt.
Comment ai-je pu vivre ainsi ? J’étais jeune certes, et la jeunesse est porteuse d’espoir, elle sait qu’elle a des années devant elle, c’est une banalité que de le souligner et l’explication est insuffisante. La jeunesse d’aujourd’hui a aussi l’avenir devant elle, elle a la fraîcheur de ses cellules, mais possède-t-elle plus que l’ambition de durer – je ne dis pas de vivre – dans ce monde gangrené ? Dans les années soixante, si abjectes que fussent les premiers temps de la V e République, s’ouvraient partout dans le monde des fronts qui laissaient présager combats et victoires sur tous les plans. Nous pouvions regarder et voir par-dessus les murs.
J’ai offert un exemplaire du livre de Jérôme à Aurélie. Elle m’a paru très émue. Elle a lu la dédicace et m’a remercié sans emphase. Je connais la discrétion de ma fille, sa pudeur de sentiments – elle ne se livre qu’à son piano. Son visage exprimait, me semble-t-il, quelque chose d’indéfinissable, comme une sorte de reconnaissance dans toutes les acceptions de ce terme.
28 avril
On me demande une biographie de Jean Schuster pour le prochain numéro du Cahier du Refuge publié par le centre international de poésie de Marseille où je suis invité fin juin.
« Une biographie de Jean Schuster ? Elle sera très brève.
Jean Schuster, né en 1929, se plaisait à répéter qu’il avait commencé de participer au mouvement surréaliste, dès la fin de la guerre, alors qu’il portait encore des culottes courtes ! Je puis affirmer que le combat surréaliste ne cessa de l’habiter, non seulement bien sûr pendant la période active du groupe – jusqu’en 1969 – mais après sa dissolution, avec la revue Coupure (1969-1972) et durant ces années pendant lesquelles il évitait de se référer à la lettre du surréalisme, pour en mieux garder l’esprit intact. Entre 1982 et 1993, Schuster avec l’association ACTUAL s’efforça de constituer un palais idéal du surréalisme à Paris qui eût animé autour des archives de Breton et de quelques autres un centre de recherche poétique. Le gouvernement français de la V e République, avec le souci de la culture qu’on lui connaît, n’a pas accordé les crédits nécessaires à l’entreprise.
Jean Schuster n’a pas d’autre histoire que celle du surréalisme – mais on sait que le surréalisme c’est, outre la poésie et la liberté, l’amitié et l’amour. De quoi remplir une existence, non ?
Quand Schuster est mort, en octobre 1995, il partageait sa vie entre Mexico et Paris, donnant définitivement à sa trajectoire la forme et les couleurs de l’arc-en-ciel surréaliste. »
Journal 54 mai ~ juin 2008
1 er mai
Ce matin, à l’aube, je suis surpris de me réveiller. Je mets quelques secondes à me réadapter à la vie. Encore un coup de mon père ! Je sais déjà que je vais passer ma journée à écouter ce beau disque où Roberto Alagna chante les grands airs d’anciens opéras français, que papa interprétait.
Bizet Je crois entendre encore
Lalo Puisqu’on ne peut fléchir ces jalouses gardiennes
Ambroise Thomas Elle ne croyait pas dans sa splendeur naïve
Bazin Je pense à vous quand je m’éveille
« J’aimais… la littérature démodée… contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs » (Rimbaud, Alchimie du verbe )
4 mai
Grâce au site internet de l’Association des amis de Benjamin Péret, un de mes anciens élèves reprend contact avec moi. David était dans ma classe de première en 1982 (en même temps que Caroline et Manuel). Je lui rends visite dans son appartement du 16e arrondissement, tout proche du lycée Janson-de-Sailly. Cet avocat d’affaires me dévoile la part secrète de sa vie : lointain parent de Manou Pouderoux, laquelle, cousine de Robert Benayoun, était la meilleure amie d’Alice, la mère de ce dernier, David est passionné par le surréalisme. Il possède une remarquable collection de gravures, livres et autographes qu’il enrichit de jour en jour, depuis que, de son propre aveu, il gagne beaucoup d’argent. « Je ne suis pas un artiste, avoue-t-il, alors j’achète ces belles choses qui me plaisent… » Je lui fais remarquer que c’est sa manière d’être artiste et qu’elle vaut beaucoup plus que les mille et une autres façons de ne pas l’être.
Le personnage, séduisant, paraît d’autant plus passionné de poésie qu’il est actuellement follement épris d’une Mexicaine, elle-même intéressée par le surréalisme. Il tenait absolument à me retrouver (il possède un exemplaire de tête de mon Introduction à la lecture de Benjamin Péret, et Ah ! vous dirai-je, maman ! ). Il veut me présenter son amie dès son retour du Mexique.
Évoquant le passé, il me dit qu’il n’a jamais oublié le commentaire psychanalytique que j’avais fait en classe d’ Aube de Rimbaud, poème que j’interprète comme un récit de la naissance, publié dans Bonjour, Monsieur Courtot ! Une révélation pour lui, prétend-il, qui a conditionné peut-être toute son évolution.
5 mai
Merveilleuse puissance évocatrice de la musique, qui défie je le crains tout essai d’analyse. Le deuxième mouvement du concerto en sol de Ravel me plonge immanquablement dans un vagabondage estival, parmi des jardins méditerranéens où je rencontre une jeune fille dont je suis amoureux – la jolie Vinca du Blé en herbe de Colette. Je crois me souvenir pourtant que l’action de ce roman se situe en Bretagne. Le film d’Autant-Lara (1953) m’avait jadis beaucoup ému : j’avais alors 14 ans et je m’identifiais sans difficulté au héros, Phil, 16 ans. Vinca en a 15. Les sons de la flûte suscitent ici irrésistiblement les senteurs chauffées par le soleil. Et les cheveux blonds de cette jeune fille qui me brouillent le regard.
7 mai
La figuration narrative au Grand Palais : Telemaque, Cueco, Rancillac, Aillaud, Adami, Klasen, Arroyo… j’en oublie. Sauf exception – rare – tout ceci me paraît aujourd’hui de peu d’intérêt. De toute évidence le propos n’était pas de dire quelque chose de personnel, mais de couvrir l’actualité en recourant à l’expression la plus frelatée de la modernité. Cela vaut, pic-turalement, les pires productions du réalisme socialiste : la fin n’est pas la même mais les moyens – le vocabulaire journalistique et politique – sont identiques. L’exécution de Duchamp (Aillaud, Arroyo, Recalcati) est abjecte. De même Le grand Méchoui , du collectif Malassis (Cueco et consorts). À vomir. Ô grands pompiers de la contestation ! Comment a-t-on pu, un seul instant, croire à la vertu révolutionnaire d’une telle imagerie ? Le grand Méchoui , fresque qui fut en 1972 retirée du Grand Palais, sur ordre du gouvernement, y figure aujourd’hui en bonne place officielle. Ce qu’il fallait démontrer.
Combien la poésie d’un Silbermann paraît plus rebelle et plus forte à côté de ces pauvretés !
9 mai
Cette nuit, le crocodile d’Aillaud me tire par la manche. Deux tableaux de la série des animaux captifs d’Aillaud sont exposés au Grand Palais. Des lions en cage – qui ne sont pas sans rappeler pour moi la lithographie de Gilles Ghez pour les exemplaires de tête de mon Ferouer qui représente deux hommes de dos contemplant derrière les barreaux les têtes de félins énigmatiques ; un crocodile abandonné sur le sol sec du bassin clos d’un zoo. Ces œuvres comptent parmi les quelques-unes qui m’ont attiré dans cette exposition, visitée en compagnie de Jérôme qui partage mon appréciation globalement négative mais se dit aussi intéressé par ces prédateurs prisonniers.
Je retrouve dans ma bibliothèque quelques exemplaires de Cargo – un cahier imprimé en lithographie confié à un artiste qui peint et écrit – édité par l’atelier Bordas dans les années quatre-vingt. Jean-Claude Silbermann signa le premier numéro, le second est dû à Gilles Aillaud dont le texte tourne autour du crocodile à la cuirasse impressionnante :
« Les paroles qu’on cherche, les paroles qu’on voudrait dire sont les paroles des corps, et seulement elles, derrière le vacarme que fait la communication incessante des esprits. »
Le spectacle des grands prédateurs m’a toujours envoûté, qui vous dévoreraient avant même qu’on ait articulé le moindre mot !
15 mai
Le producteur qui m’a proposé de travailler à une éventuelle histoire du surréalisme pour la télévision, m’informe qu’il n’a pas trouvé de chaîne intéressée par le projet à ce jour. Il ne renonce pas pour autant, affirme-t-il. Je suis convaincu que rien ne se fera. Ce qui paradoxalement ne me déçoit pas outre mesure. Je vois là une confirmation de ce que furent toujours mes rapports d’écrivain avec la société. Je n’ai jamais rien produit sur commande (même le Crevel chez Seghers qui me fut demandé comme une suite logique à ma réédition du Clavecin de Diderot ) . J’ai toujours gardé l’initiative, me refusant à tous les contrôles, toutes les corrections qu’auraient cherché à m’imposer je ne sais quels directeurs littéraires ou autres nains de salles de rédaction. Je n’ai jamais sacrifié de près ou de loin au journalisme. J’ai préservé ma liberté d’expression durant ma vie entière. J’ai payé très cher ce fier privilège. Mais je ne regrette rien. Le scénario que j’ai déjà écrit restera dans mes archives : on l’insérera peut-être le moment venu parmi ces laisses où il trouvera sa place naturelle, sur la plage des aventures naufragées.
16 mai
Un très beau texte d’André Masson sur Monsu Desiderio (mai 1959). Jusqu’à nouvel ordre, c’est l’analyse la plus pertinente à mes yeux qu’on ait jamais proposée de l’univers de Desiderio.
« Desiderio, ce créateur mystérieux, resté heureusement confidentiel, est l’inventeur d’une ambiguïté délirante. Sa devise pourrait être : « Ombre au cœur d’une ombre, voici l’homme. »
Qui est le plus vivant, le peuple des statues ou celui des mortels ? Une multitude de Commandeurs se mêle à la foule des Trompeurs. Toutefois il semble que l’effigie dame le pion au modèle (un guerrier statufié s’assure une victoire durable). La « vie de l’art » l’emporterait-elle sur la vie agitante et diffuse de l’existence séculière ? La question n’est pas tranchée puisque dans ces sombres peintures (sombres avec étincellements) la constante catastrophe est toujours là, plus ou moins tranquille, avec diversité dans les tempos. Les villes brûlent, les temples explosent, et à leur tour les ruines semblent l’emporter en durée sur les monuments mêmes (la ruine est plus parfaite), jusqu’au jour où, dans l’air raréfié, une catastrophe plus accélérée engloutira à la fois les mortels et les ombres, et les ombres des ombres. »
17 mai
Brève rencontre ce matin, sur le palier, de ma jeune voisine, 30 ans, qui habite ici depuis peu, avec son ami. J’ai fait la connaissance de ce couple charmant, lors de leur emménagement : ils m’empruntèrent quelques outils nécessaires à leur installation.
Elle est vêtue d’une robe d’été courte et légère. Elle paraît timide et fragile. Nous nous saluons et échangeons quelques mots. Sa voix semble trembler. Aurait-elle peur de moi ? Je m’imagine soudain en grand prédateur : c’est, vu mon âge, le seul rôle érotique que je puisse désormais jouer avec quelque vraisemblance à l’égard des femmes ! Je lui cède le passage, elle descend l’escalier devant moi. J’ai tout loisir de déshabiller ce corps vibrant de la nuque aux talons. Lorsqu’elle atteindra la porte de l’immeuble, je l’étreindrai par-derrière, lui enserrant les seins d’une main, tandis que l’autre se saisira de son sexe. Je l’empêcherai de crier sa surprise en plaquant mes lèvres sur les siennes au moment où elle tournera brusquement la tête vers moi. En quelques secondes je l’aurai violée.
Au revoir, Monsieur.
Bonne journée, Madame, dirai-je en lui ouvrant la porte.
18 mai
Le quarantième anniversaire de mai 1968 ne permet pas seulement de rappeler les événements de cette époque, la magnifique révolte et son étouffement, il aide à mesurer l’évidente décadence de la vie intellectuelle en France, liée à l’asservissement général de la population et plus particulièrement de la jeunesse. Depuis 1968 une chute continue, irrésistible affecte tous les domaines de la pensée et de la sensibilité. C’est le prix de la stabilité politique de la Cinquième République – dont la fameuse « alternance » est le joyau des dupes ! – et du libéralisme économique triomphant. Je ne crois pas proche l’explosion révolutionnaire qui pulvérisera ce coma profond. Mais je suis sûr qu’elle se produira un jour.
Michel Leiris note dans son journal, à la date du 12 mai 1981 (après l’élection de François Mitterrand) : « Depuis dimanche, une satisfaction : ne plus avoir à me dire que ce sera sous le règne d’un Giscard d’Estaing que je mourrai. » Quelle satisfaction analogue serais-je en droit d’attendre aujourd’hui ?
Je ne vois pas comment je pourrai mourir autrement que dans l’espérance du Grand Soir !
23 mai
Le quatrième et dernier tome des œuvres complètes de Breton dans la collection de la Pléiade vient de paraître. Voici donc la définitive consécration du poète quarante-deux ans après sa mort. Et comme l’éditeur ne fait rien à moitié, il publie en même temps un Album Breton richement illustré. Il est vrai que l’écurie Gallimard a confié le commentaire à un de ses plus obscurs palefreniers, un nommé Robert Kopp qui manifestement ne comprend pas grand-chose au surréalisme.
Dès son introduction, le tâcheron s’empresse de citer l’avertissement de Daumal, en 1930 : « Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait d’être inscrits pour la postérité dans l’histoire des cataclysmes. » Il faut naturellement y voir une critique ironique de Breton – atteint par la gloire – et de Daumal – préservé de toute indignité –, double échec des poètes broyés par l’immense rouleau compresseur de la sottise une et indivisible. Seule la médiocrité est clairvoyante.
Je reste toutefois infiniment sensible à l’apostrophe de Daumal. Breton dans la Pléiade, au programme des concours universitaires, Breton entre toutes les mains, y compris les plus malpropres, j’ai du mal à l’admettre ! Je me console en me disant qu’on ne pourra pas publier la correspondance avant 2016. Je ne verrai pas la part la plus secrète de ce que j’aime souillée par les curiosités profanes. La mort a parfois du bon.
24 mai
Dans le livre d’André Coeuroy Wagner et l’esprit romantique, je relève cette comparaison judicieuse entre Nerval et Baudelaire qui tous deux furent les premiers français à apprécier Wagner.
« En faisant sienne la théorie musicale des romantiques allemands, Baudelaire se place exactement dans le climat qui convient pour accueillir la musique de Wagner. Mais il l’accueille de façon toute personnelle : « Aucun musicien n’excelle comme Wagner à peindre l’espace et la profondeur, matériels et spirituels… Il semble parfois, en écoutant cette musique ardente et despotique, qu’on retrouve, peintes sur le fond des ténèbres, déchirées par la rêverie, les vertigineuses conceptions de l’opium. »
« Si intéressantes que soient ces remarques, elles ne témoignent pas, pourtant, de l’intuition directe dont faisait naturellement preuve un Nerval, musicien de nature. L’intelligent Baudelaire demeure dans la tradition française de la plastique. La musique, dont il a le goût, mais non le sens direct, n’occupe pas en son esprit limité cette place dominatrice, elle n’a pas cette puissance d’explication qu’elle manifeste chez les poètes marqués du signe musical, les seuls vrais poètes. S’il rattache la poésie à la musique, c’est dans la mesure où la musique est plasticienne et son vocabulaire se fonde sur des mots de peintre. »
29 mai
Un ami me communique ces lignes de Péret écrites sur la page de titre d’un exemplaire de Persécuté Persécuteur d’Aragon :
« Le PERSÉCUTÉ par sa digne épouse
s’engage au Guépéou et devient
PERSÉCUTEUR par bassesse et lâcheté.
Le « poème » au Guépéou constitue la plus plate adulation qu’on puisse imaginer d’un régime de terreur comme le monde n’en a jamais connu. Il s’agit d’obtenir de l’homme non sa soumission passive à la manière d’Hilt-ler, Mussolini, Franco ou n’importe quel autocrate réactionnaire, mais de contraindre l’homme à une caricature d’enthousiasme qu’il ne peut pas éprouver à moins de stupidité foncière. Il ne faut pas oublier qu’Aragon, fils naturel d’un préfet de police qui a développé systématiquement la provocation dans les milieux ouvriers, a de qui tenir. Ses excès de langage, lorsqu’il participait au surréalisme, auraient dû nous mettre la puce à l’oreille et nous montrer le Gustave Hervé qu’ils couvaient. Nous avons été trop confiants dans notre jeunesse.
9 mars 1949
Benjamin Péret »
Ceci me pousse à rouvrir Front rouge, le premier texte du recueil d’Aragon. Je dois avouer que c’est pour moi très rafraîchissant de lire aujourd’hui, en 2008, sous le règne de l’homoncule Sarkozy, des « vers » comme ceux-ci – nullement indignes de ceux de Péret dans Je ne mange pas de ce pain-là :
« Descendez les flics…
Feu sur les ours savants de la social-démocratie
Je chante la domination violente du Prolétariat sur la bourgeoisie
pour l’anéantissement de cette bourgeoisie
pour l’anéantissement total de cette bourgeoisie… »
Ces « excès de langage » m’aident à vieillir et me donnent la nostalgie de ma jeunesse trop confiante.
31 mai
Je lis le Journal de Stendhal, totalement dépourvu d’intérêt. Il y consigne des visites mondaines, des notes sur les spectacles auxquels il assiste avec des remarques superficielles sur la psychologie et la dramaturgie, des anecdotes amoureuses, le plus souvent très vulgaires (je baise, j’encule…). C’est presque une relation systématique des « moments nuls ». « Déjeuner frais et charmant avec une salade au café de Chartres. » « De là, je suis allé passer la soirée chez M me Daru, qui recevait. » « J’entends sonner 8 heures au café Véry, aux Tuileries. » Encore pire que « La Marquise sortit à cinq heures » phrase dont on peut penser, si on la rencontre dans un roman, qu’elle est au moins imaginée !
D’où vient pourtant que je prenne un certain plaisir à cette lecture ? C’est sans doute qu’il y a là un projet prosaïque délibéré et parfaitement cohérent. « Si un indiscret lit ce journal, je veux lui ôter le plaisir de se moquer de moi en lui faisant remarquer que ce doit être un procès-verbal mathématique et inflexible de ma manière d’être, ne flattant ni ne médisant, mais énonçant purement et sévèrement ce que je crois qui a été… Ce qui a été senti aux sons de la musique de Mozart, en lisant le Tasse, en étant réveillé par un orgue des rues, en donnant le bras à ma maîtresse du moment, ne s’y trouve pas. » (juin 1810)
Stendhal se ferme volontairement au monde poétique et lyrique : « Je sais bien le secret du plaisir que j’ai goûté, mais je ne le dirai pas pour ne pas le ternir. » (1810) Nourri de La Nouvelle Héloïse, il tient absolument à se « dérousseauiser » (1804)
« Je n’écris pas de journal quand je suis heureux ; cette analyse indiscrète nuit au bonheur… » (1812)
Le projet de Stendhal est à l’exact opposé de ce que je tente ici. Sa méthode et sa rigueur m’encouragent à ne pas dévier de mon propre chemin.
2 juin
Je rêve cette nuit de Mireille R. mon professeur de musique de chambre, dans les années soixante-dix – quatre-vingt. Je crois que les propos du violoniste Daniel Hope, entendu hier dans le concerto de Mendelssohn, qui témoignent d’une grande ferveur pour la musique ont réveillé en moi le souvenir de cette femme qui savait transmettre sa passion pour la musique. Elle n’hésitait pas à bousculer le médiocre pianiste que j’étais pour tirer de moi ce que je pouvais offrir de meilleur. Elle m’a permis de vivre de grands moments de partage musical et je crois que, grâce à elle, l’exemple que je donnais à ma fille – alors très jeune – a porté ses fruits.
Daniel Hope : « On ne peut pas se comparer à des compositeurs, ils sont infiniment au-dessus de nous. Mais nous sommes une sorte de médium. Notre rôle d’interprète est de transmettre cette musique sublime qu’ils ont créée. Toute notre vie nous peaufinons la qualité de cette transmission. C’est notre apport sur le plan créatif. Je suis amoureux de la musique et du violon. La musique c’est la vie et l’expression du cœur qui va au cœur de l’auditeur. »
J’aime ces artistes modestes que leur passion parvient à élever jusqu’au niveau des créateurs qu’ils servent. Je suis toujours surpris de rencontrer les êtres qui peuplent mes rêves, dans la réalité quotidienne.
5 juin
De superbes photographies de Leonora Carrington à la Maison de l’Amérique latine où on lui rend hommage. Je reconnais la vieille dame dont je fis la connaissance à Mexico – j’ai recherché la date exacte : le 8 novembre 1999-après ma conférence sur Péret et l’Amérique, qu’elle avait écoutée intégralement sans marquer d’impatience (ce qui, de l’avis général, traduisait de sa part un exceptionnel intérêt !) Dans le souvenir gardé d’elle, je l’identifie de plus en plus à la Monomane du jeu de Géricault. La relecture d’ En bas confirme cette impression : « Je n’ai pas d’idée fixe, je joue. »
13 juin
Stendhal a l’immense mérite de nous convaincre qu’il ne faut pas se fier à l’apparence des êtres. Mais paradoxalement cet homme si épris de naturel et de vérité, porte un masque – ce que traduit bien son recours permanent aux pseudonymes – puisque de toute évidence il n’est pas le personnage qu’il joue. Son lyrisme le rend malade. À propos de La Nouvelle Héloïse : « Je la lus couché sur mon lit dans mon trapèze à Grenoble, après avoir eu soin de m’enfermer à clef, et dans des transports de bonheur et de volupté impossibles à décrire. Aujourd’hui (1835) cet ouvrage me semble pédan-tesque et même en 1819, dans les transports de l’amour le plus fou, je ne pus pas en lire vingt pages de suite. » Ou encore : « En arrivant à Genève (1810), j’étais fou de La Nouvelle Héloïse. Ma première course fut pour la vieille maison où est né J.J. Rousseau en 1712… » ( La vie de Henry Brulard )
Pour se guérir de ce romantisme impénitent, il affiche un refus de s’abandonner à l’expression du bonheur. Cet homme, « un des moins serviles qui fut jamais » selon Schuster, n’entend pas obéir à l’instinct ni se lier à sa nature profonde. La vie de Henry Brulard s’achève – s’interrompt – sur cette phrase : « On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détails. » Stendhal a la pudeur agressive. Que cette attitude ait longtemps séduit Schuster n’a rien de surprenant. Ce que Breton perçut fort bien, qui commence ainsi une lettre du 13 août 1958, en réponse à un envoi de Schuster :
« Mon cher Jean,
vous ne m’aviez pas fait espérer de vos nouvelles avant le 15 par téléphone, de sorte que je suis, au contraire, très agréablement surpris. Vous savez que j’apprécie en vous entre bien d’autres choses, l’art de savoir diviser le temps pour la meilleure économie de moyens et faire que les diverses sortes d’activités n’empiètent pas les unes sur les autres. Aussi vous croyais-je tout donné à ce que réserve St Tropez en cette saison, pour peu qu’on l’aborde avec un certain stendhalisme que je vous prête. Le voyage en Italie, qui vient s’inscrire au bout de ce séjour est pour me confirmer dans mes vues. Je vous y suis, comme vous pensez, d’un regard tout revelien mais qui s’humanise à l’extrême pour vous. J’admire donc que tout en faisant la part de Fabrice, vous ayez trouvé le loisir d’écrire ce texte dont la nécessité s’imposait et dont je ne saurais trop louer la solidité, comme toujours. »
14 juin
« Mais qui diable aura la patience de les lire, ces choses ?… Cependant, ô mon lecteur, tout le mal n’est que dans ces cinq lettres : B, R, U, L, A, R, D, qui forment mon nom, et qui intéressent mon amour-propre. Supposez que j’eusse écrit Bernard, ce livre ne serait plus, comme Le Vicaire de Wakefield (son émule en innocence) qu’un roman écrit à la première personne. » ( La vie de Henry Brulard )
Stendhal est constamment préoccupé de ce qu’on pensera de lui en 1880, cinquante ans après le moment où il écrit. Je ne me pose pas la question de savoir si on me lira en 2 060. Je me demande plutôt qui me lirait, si jamais on me lit encore. Je m’aperçois que je n’ai jamais considéré l’écriture que comme un moyen de parler à un interlocuteur capable de me répondre, sur le même ton, de même que j’ai toujours reçu les messages des autres livres comme directement et exclusivement adressés à moi par leurs auteurs. La littérature n’est au mieux qu’un échange de lettres. Je ne dissocie pas La vie de Henry Brulard de La Chartreuse de Parme (celle-ci en constituant la suite romanesque) mais contrairement à l’opinion commune et à ce que j’ai longtemps pensé, le plus important des deux ne me paraît plus La Chartreuse de Parme mais La vie de Henry Brulard.
La vie de Henry Brulard est une œuvre fondatrice, La Chartreuse de Parme (que j’adore) n’est qu’un exercice littéraire. S’il est vrai qu’on puisse encore avoir quelque raison d’écrire aujourd’hui, c’est grâce à La vie de Henry Brulard, non à La Chartreuse de Parme.
20 juin
Pour me préparer au court pèlerinage breton que je ferai début juillet, sur les traces de Paul Sérusier « celui qui mesure » selon l’expression de son ami Jarry, je relis les œuvres ô combien étranges de celui qu’on a réduit, avec son active complicité, à sa marionnette du Père Ubu.
Breton admirait beaucoup Jarry, dont il citait souvent par cœur et non sans une certaine solennité la phrase fameuse : « Nous n’aimons pas les femmes du tout, mais si jamais nous en aimions une nous la voudrions notre égale, ce qui ne serait pas rien ! » Jarry est certainement le seul homosexuel avéré que Breton tenait ouvertement, comme tel, en haute estime.
Pour ma part je suis bouleversé par la fin de La Dragonne, ultime ouvrage dans lequel Jarry vit et dicte le récit de sa mort. À Rachilde : « La « Vie posthume » du Père Ubu, madame Rachilde, est extraordinaire, mais il n’a mal nulle part et peut-être cette fatigue anormale n’était-elle qu’un prétexte fourni par la nature pour qu’il vive – en l’écrivant d’ailleurs à mesure, ô littérature – la dernière partie de La Dragonne : « La Nuit des temps ».
À l’écoute de ce texte délirant, comment ne pas songer à Hölderlin, à cette patrie commune des poètes, ce lieu en marge du temps et de l’espace où dialoguent des sensibilités définitivement exilées ? « On m’a aménagé une chambre dans une tour pour finir La Dragonne » (à Saltas)
26 juin
Je suis dans le hall du lycée Janson-de-Sailly, le soir. Importante réception – de professeurs sans doute – à laquelle je veux échapper. Que fais-je là ? Un inconnu s’empare de moi et avec grand mystère me prie de le suivre. Après un long cheminement à travers galeries et cours, nous atteignons une petite porte. Je suis invité à descendre seul, un escalier profond, en me tenant aux parois, car il fait totalement nuit. Je touche enfin le sol d’une vaste cour intérieure, éclairée par la lumière électrique que je distingue à la couleur brillante, vernissée, du feuillage des arbres. Cette cour est de toutes parts bordée de bâtiments ocres arrêtés dans leur effondrement : un paysage à la Desiderio. Je reste longtemps debout, immobile, figé moi-même et comme dans l’attente de ma propre dislocation.
28 juin
À Marseille, la Vieille Charité, le MAAOA (Musée d’arts africains, océaniens et amérindiens). Superbe collection de masques. Parmi les têtes réduites ou momifiées, l’une ressemble étonnamment à Antonin Artaud. Le centre international de poésie de Marseille qui organise cette soirée d’hommage à Jean Schuster, me semble avoir sa place naturelle près de ces prestigieux témoignages des civilisations premières. D’autant plus que je m’apprête à lire Carton Blondes Ondulés, cette histoire de la nuit née du chaos primitif.
Je suis heureux de retrouver – après tant d’années – Jean-François Bory qui présente cette lecture de poèmes de Schuster à trois voix (Jérôme, une amie de Jean-François et moi). Bory évoque sa rencontre avec Schuster et les surréalistes, au moment où nous élaborions la revue Coupure. Il est plein d’humour et émouvant, comme il a toujours su paraître.
29 juin
Je visite la crypte de l’Abbaye Saint-Victor ce dimanche matin. J’erre parmi les sarcophages dans les souterrains de l’église, cependant qu’au-dessus de ma tête sonnent l’orgue et le chœur des fidèles réunis pour l’office. Je suis le chrétien primitif, persécuté et clandestin du IV e siècle et je perçois les échos de l’Église future triomphante. La nuit des temps, chère à Jarry.
Dehors, face à l’Abbaye, une maison domine la mer et le Vieux-Port : une plaque atteste que Paul Valéry habita là.
Je vais, l’après-midi, jusqu’au parc zoologique, sans but précis, sinon celui de faire un tour au petit musée Grobet-Labadié. À la sortie du métro Cinq-Avenues-Longchamp je me heurte presque au monument dédié à Antonin Artaud, né tout près d’ici, par la municipalité de Marseille. Sa tête sculptée lui ressemble moins que celle du guerrier sauvage.
Journal 55 juillet ~ août 2008