Je l'aime, un peu, beaucoup, passionnément...

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Dans la mémoire de Yaya, il y a des souvenirs d’escapades frémissantes dans des églises à secret, des peintures de l’occupation et de la résistance passive, des histoires de pommes chapardées, tous ces gestes effectués par des professions aujourd’hui évanouies, des amoureuses éplorées qui font le choix des ordres, des éclats de soleil et de joie… mais encore quelques réminiscences douloureuses et dramatiques… Une mémoire-coffre au trésor que ne cesse de fouiller cette grand-mère, qui en exhume quelques pans de sa jeunesse pour les communiquer à ses petits-enfants captivés par ce qu’a pu être la vie en Normandie, à Rabodanges, aux heures sombres de l’histoire et après… À l’instar des enfants qui suivent, étonnés et intrigués, les contes "personnels" de leur aïeule, l’on se met, fascinés, à l’écoute de la voix, mi-nostalgique mi-amusée, de Yaya qui, à travers cette collection de récits, se fait passeuse de mémoire. Et si nombre de ces histoires ont évidemment une valeur familiale intense, il n’en demeure pas moins qu’elles s’inscrivent aussi dans une histoire beaucoup plus vaste: celle des mœurs et usages dans les campagnes françaises frappées par la guerre.

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Informations

Publié par
Date de parution 29 mars 2012
Nombre de lectures 36
EAN13 9782748382396
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Je l’aime, un peu,
beaucoup, passionnément…
Antonia San Vicente del Valle










Je l’aime, un peu,
beaucoup, passionnément…



















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IDDN.FR.010.0117105.000.R.P.2011.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2012



Préface



« Car c’est ainsi que nous allons,
Barques luttant contre un courant,
Qui nous ramène,
Sans cesse vers le passé. »
Gatsby Le Magnifique
Francis Scott Fitzgerald
9


Et Dieu dit :
« Ce talent,
Ce peu d’infini,
Que j’ai versé
Le premier jour
En ton esprit,
Qu’en as-tu fait ? »

Le talent ?
Il était si petit !
Je n’en ai rien fait,
Rien, ni peint,
Ni écris, ni édifié,
Ni pensé, ni…
Rien, je n’ai rien fait !
Ou peut-être si.

Un enfant, deux enfants,
J’ai nourri leur corps,
Façonné leur esprit,
Des petits-enfants aussi,
Qui aiment la vie,
Et auxquels
Je dédie
Ce récit.
10


Dans notre si belle Normandie,
Rabodanges
Village de mon enfance
Mon cœur fleurit
Tel un coquelicot
Dans tes vertes prairies
Les eaux claires
De l’Orne
Chantent
Dans ma mémoire
Où s’enchevêtrent
Jonquilles, lilas,
Coucous et libellules
Matins lumineux
Nuages et pluies
Pommes, vaches
Ruminantes et somnolentes
Chemins creux
Forêts tapissées
De fougères
Odeur d’humus
Odeur d’encens
Te souviens-tu de moi ?
Qui t’aimais tant.
11


Chapitre 1



Chanson enfantine
Le palais royal est un beau palais,
Où les jeunes filles sont à marier.
Mademoiselle « une telle » est la préférée,
De Monsieur « un tel » qui veut l’épouser
Dis-moi oui, dis-moi non, oi si tu l’aimes,
Dis-moi oui, dis-moi non, oi oui ou non,
Si c’est oui c’est de l’espérance,
Si c’est non, c’est de la souffrance,
Dis-moi oui, dis-moi non, oi si tu l’aimes,
Dis-moi oui ou non,
Oui… non…

« Deux fillettes faisaient tourner la corde à sauter, une
troisième entrait dans le jeu au milieu de la corde qu’elle
devait sauter chaque fois qu’elle touchait terre. Les
“oui”…“non” ponctuaient chaque saut, le jeu s’arrêtait
lorsque la corde se croisait sous les pieds. Si elle s’arrêtait
sur un “oui”, la joueuse était contente, sur un “non”, elle
secouait tristement la tête. Une autre entrait dans le jeu, les
filles qui actionnaient la corde se faisaient remplacer et
sautaient à leur tour, toutes étaient pressées et excitées à la
pensée de savoir le devenir des sentiments de l’élu.

13 — Mais Yaya, tu nous as dit que ces jeux se passaient
sur la route ?
— Mais, oui ! Devant les maisons à côté de l’Église.
— Et les voitures ?
— Il n’y avait pas de voitures à cette époque dans les
campagnes, peut-être en ville… Un jour, Monsieur Le
Maire est arrivé dans une voiture : une Traction avant,
noire, avec un marchepied et des protège-roues pareils à
d’énormes oreilles. C’était la seule voiture qui aurait pu
traverser le Village et arrêter nos jeux.

Un jeudi que nous avions décidé d’aller goûter (en
Normandie, nous disions « collationner ») au Pont de
Sainte-Croix, distant d’environ trois kilomètres, Monsieur
le Maire nous a dépassés dans sa magnifique Traction
avant. Il s’est arrêté et nous a demandé où nous allions.

— À l’auberge du Pont de Sainte-Croix, Monsieur le
Maire.
— Montez, c’est sur ma route, je vous emmène.

Nous nous sommes regardés, ravis, nous nous sommes
entassés sur les sièges arrière, bien serrés, nous étions
quatre ou cinq.

Tout en conduisant, Monsieur le Maire chantonnait, il
nous avait complètement oubliés, sur le siège avant, à son
côté, s’empilaient des journaux. De temps à autre, il en
prenait un qu’il secouait de la main droite, lui jetait un
coup d’œil distrait et l’envoyait derrière, nous le recevions
sur nos têtes, nous avions beaucoup de mal à ne pas éclater
de rire. Nous pouffions, nos mains collées à notre bouche.

Arrivés à l’allée bordée d’arbres, qui conduisait au
château, sa demeure, Monsieur le Maire s’apprêtait à
14 s’engager dans cette voie. Prenant notre courage à deux
mains, nous nous sommes écriés :

— « Monsieur le Maire, il faudrait nous laisser ici.
Nous sommes tout près du Pont de Sainte-Croix ! »
— Oh oui, les enfants ! Pardonnez mon étourderie. »

La Traction avant s’arrête, nous descendons avec le sac
contenant notre goûter.

— « Merci Monsieur.
— Au revoir les enfants, à une prochaine fois ! »

Nous étions heureux à la pensée de raconter cette
aventure à nos camarades qui seraient « verts » de jalousie.

Le Pont de Sainte-Croix construit en forme de «
dosd’âne » enjambait l’Orne, il était très ancien et étroit, fait
pour les piétons, peut-être aussi pour une carriole étroite
attelée d’un âne. À côté du pont se trouvait une auberge,
« l’Auberge du Pont de Sainte-Croix » fréquentée presque
uniquement par les pêcheurs, et le dimanche, par beau
temps, les familles qui venaient passer la journée au bord
de la rivière en profitaient pour manger à l’auberge.
L’aubergiste, une personne d’un certain âge, assez forte,
avait une réputation d’excellente cuisinière. Elle mettait
sur la table de savoureuses terrines et des poulets énormes,
dorés à point, ses tartes à la rhubarbe étaient célèbres.

Mais la merveille de l’endroit était un énorme chêne
centenaire penché sur l’eau. Dans la fourche de ses
branches, était construite une plate-forme. On y accédait par un
escalier en bois aux marches branlantes. Sur la
plateforme, une table en bois et des tabourets cloués sur le
plancher. C’est là, dans la ramée que nous déballions notre
« quatre heure ». Auparavant, nous avions acheté une
bou15 teille de limonade à l’aubergiste. Chacun étalait la
préparation de sa mère, tartines de rillettes, sandwiches de pain
beurré agrémenté en son milieu de chocolat râpé, barres de
chocolat, pâte de coing, morceau de gâteau fait maison, un
régal… Nous étions heureux, nous restions là à jouer au
jeu des sept familles, à courir dans l’herbe du pré jusqu’à
la tombée de la nuit. Il nous arrivait aussi de nous asseoir
auprès d’un pêcheur à regarder le bouchon rouge flotter
mollement, danser sur l’eau, s’enfoncer de temps à autre,
ce qui faisait battre nos cœurs… puis remonter et
recommencer à flotter. Le pêcheur ramenait la ligne et après
avoir renouvelé l’appât qui avait été dégusté par un
poisson malin qui ne s’était pas fait prendre, la relançait plus
loin dans le courant. Nous nous mettions à bavarder le
temps de cette opération, mais dès que la ligne était à
nouveau lancée, le pêcheur nous faisait signe de nous taire
pour ne pas effrayer les poissons.

Quelques poissons malchanceux se faisaient prendre,
ils frétillaient désespérément au bout de la ligne que le
pêcheur ramenait à lui à l’aide d’un moulinet, nous
poussions des cris de joie. Le pêcheur nous regardait en
souriant avec fierté, puis, avec mille précautions, ils
enlevaient l’hameçon et mettaient le poisson dans un seau où
se trouvaient d’autres prises. Je n’avais pas conscience de
la barbarie de ce procédé, le problème majeur est que les
poissons ne crient pas leur souffrance alors l’humain
s’imagine qu’ils ne souffrent pas, la douleur muette des
poissons.

En chantant, nous prenions le chemin du retour, nous
ramassions les fleurs des berges, marguerites, boutons
d’or, gueules de loup. Nos mères nous grondaient s’il était
trop tard, elles regardaient nos joues rouges, nos cheveux
ébouriffés, les fleurs que nous leur tendions, et souriaient.

16 Ce pont n’existe plus, à cet endroit il y a maintenant un
lac : un barrage a retenu les eaux de l’Orne qui ont
englouti l’auberge, le pont et notre vieux chêne, notre table et les
marches branlantes qui y accédaient, mais ce lieu existera
toujours, enfoui dans un coin de mon cœur, dans le tiroir
de mes précieux souvenirs.

— « Yaya, comment étais-tu quand tu avais dix ans ?
— Oh ! Maigre, je n’aimais rien, je désespérais ma
mère par mon manque d’appétit, je n’aimais que les frites
et les rillettes.
— C’est pas bien ça !
— Non, ce n’est pas bien.
— Je vois votre mère qui vient vous chercher, nous
reprendrons ces souvenirs une autre fois. »

Chers souvenirs ! À défaut de télévision, je me créais
un monde fantastique avec des personnages que
dessinaient dans le ciel, les nuages. Poussés par une brise
légère, ils devenaient tantôt des guerriers qui finissaient
par s’étirer et se disloquer, tantôt des animaux
préhistoriques, effrayants, la gueule ouverte, poursuivant un petit
caniche blanc. Eux aussi disparaissaient pour se convertir
en princesses radieuses, vêtues de blanc, frangées d’or. Ma
mère me disait :

— « À quoi rêves-tu ? Tu es toujours dans la lune. »

La lune ? Oui, elle aussi prenait figure humaine. Je
devinais ses yeux, sa bouche lorsque son disque entier
brillait dans l’obscurité. Croissante, elle entourait toutes
choses d’une lueur maléfique.

La lune… Aujourd’hui, c’est le jour de la pleine lune,
le jour où la criminalité est à son paroxysme, si j’en crois
les statistiques policières.
17
C’est difficile à imaginer. Dans ce ciel sans aucun
nuage de notre Provence, l’astre rond brille d’un éclat
surnaturel, à ses côtés, les étoiles les plus proches ne se
devinent qu’à peine, les plus éloignées dans l’obscurité du
firmament clignotent. Sur terre, toutes choses prennent des
contours différents, baignées d’une clarté froide et figée. Il
est vrai que l’esprit peut aussi bien conduire l’imaginaire
vers des princesses éplorées, des amoureux serrés sur un
banc ou des bandits cagoulés, des fantômes errant de
tombe en tombe, flottant à trente centimètres du sol, mais
toujours dans un silence figé ; les feux follets dans les
cimetières.

Je frissonne un peu. Paul, mon compagnon, entoure
mes épaules d’un bras compréhensif. Sans un mot, nous
entrons dans la chaleur colorée de notre maison. Cannelle,
ma petite chienne, sortie avec nous, ne s’est pas égarée
dans les buissons comme à son habitude, elle me paraît un
peu apeurée et heureuse de retrouver son coussin. C’est la
nuit des loups garous…

Je suis sans aucun doute encore bouleversée à l’idée de
cette jeune femme de 47 ans qu’on a retrouvée, étranglée
chez elle au cœur du village. Personne n’a rien entendu.
Pourtant, ce n’était pas une nuit de pleine lune. Mais ce
soir, dans cette lumière blafarde qui transforme les arbres
en squelettes impressionnants, une main glacée me serre le
cœur.

Paul qui a senti mes angoisses, me tend un verre de vin
rouge. Quelle bonne idée Ancêtres ! D’avoir négligé la
pomme au profit du raisin. Le vin mis à l’honneur par
Jésus lui-même, le jour de la cène, lorsqu’il tendit à ses
apôtres la coupe, en leur disant « Que tous boivent, car ce
18 vin est mon sang, le sang de l’Alliance qui est versé pour
beaucoup, en vue du pardon de leurs égarements ».

Le vin qui fut le premier miracle accompli par Jésus,
aux noces de Cana ; sa mère lui dit « Ils n’ont plus de
vin ». Il y avait là six jarres de pierre et chacune pouvait
contenir une centaine de litres ; « remplissez d’eau ces
jarres, dit Jésus, et maintenant, portez au maître de
cérémonie ». L’eau était devenue du vin.

C’est beau, c’est grand, la demande à peine exprimée,
Jésus-homme, souhaite faire plaisir à sa mère, Jésus-Dieu
réalise le souhait.

Mon verre au bout des doigts, je fais tourner le vin
rouge que traverse la lumière, rouge rubis, rouge
framboise, rouge grenat, que d’images en moi ! Par petites
gorgées, je déguste des millénaires d’Histoire.

J’aime la couleur rouge. N’est-ce pas la couleur de la
magnificence ? Le tapis rouge pour honorer les visiteurs,
la pourpre des dignitaires de l’Eglise, des princes et aussi
des fleurs que j’aime, tulipes, roses et surtout pivoines
rouges. Elles sont plus somptueuses que dans d’autres
couleurs, bien que les pivoines blanches aux pétales très
légèrement rosés débordant des coquilles vertes des
bourgeons ouverts, me chavirent le cœur, rose plus soutenu
apparaît au fur et à mesure que la fleur s’ouvre pour
s’épanouir et se faner.

C’est hélas, aussi la couleur du sang versé dans les
batailles historiques et au cours des guerres actuelles. Le sol
des champs trempés du sang de milliers d’hommes, verdit
et fleurit au printemps.

19 La terre ne garde pas la mémoire de la sauvagerie
humaine, un chant flamenco dit à ce sujet :

« Baja de tu cruz y ves
Los hombres van a la guera
Y no vuelven mas as ».

Descends de ta croix et vois
Les hommes vont à la guerre
Et ne reviennent pas
Et ne reviennent pas.

Que dire ? Que penser ? Dieu a créé toutes espèces des
plus féroces aux plus douces avec obligation de se dévorer
entre elles pour survivre. Mais l’homme est la seule
créature à s’entre-tuer, à commettre des horreurs à l’intérieur
de sa propre espèce, des horreurs aussi vis-à-vis des
animaux. Pour son plaisir, pour une cause qu’il invente
comme excuse à sa barbarie.

Mon esprit se révolte, mon cœur s’affole tel un pendule
entre les doigts d’une diseuse de bonne aventure, je
sombre dans une angoisse couleur d’encre.

Est-il vrai que l’on vit ?
Est-il vrai que l’on meurt ?
Qu’également passent la joie et le malheur
Que la Terre est semblable
À toute autre planète
Qu’ils ont un goût amer
Les lendemains de fête
Que l’aurore en fleur
Est proche du couchant
Et que le soir obscur
Apporte le néant
20 Il me semble pourtant
Que je ne vis qu’à peine
Et qu’endormie un soir
Dans l’infini
Sereine
Je me réveillerai, étonnée
Me disant
Quel méchant cauchemar
Ai-je fait en rêvant.
21


Chapitre 2



Aujourd’hui, nous sommes mercredi, c’est-à-dire que
cet après-midi je garde mes petits-enfants. C’est devenu
une institution, leur mère, ma fille, peut ainsi travailler
tranquille et sans inquiétude.

— « Yaya, on peut regarder la télé ? » dit mon
petitfils.
— « Oui, bien sûr. »

Sarah, sa sœur s’interpose.

— « Non, Yaya, moi j’aimerais mieux que tu nous
racontes encore un souvenir de ton enfance. C’est si
romanesque. »

Oui, c’est vrai, ils doivent penser que je les entraîne
dans une autre planète, un pays qu’ils ont du mal à
imaginer, sans voitures, sans téléphones portables, sans
ordinateurs, sans jeux vidéo violents, sans la guerre des
étoiles. Rien de ce qui fait leur vie.

Ils n’ont rien à inventer, tout leur est servi sans que leur
imaginaire soit sollicité. La télévision est l’occupation de
ceux qui ne lisent pas. Les enfants ne lisent pas, ne lisent
plus. Nous, nous étions obligés de créer un imaginaire
nourri de nos lectures.

— « Les séances de cinéma, dans notre village, avaient
lieu une fois par semaine. Cinéma ambulant en noir et
23 blanc. L’après-midi, nous allions payer nos places à
l’entrée de la salle où se tenait une femme âgée, vêtue de
noir. Elle nous tendait un billet numéroté. Les chaises
aussi étaient numérotées.

À l’heure de la séance, après avoir donné à l’ouvreuse
notre ticket qu’elle nous rendait déchiré à un angle, nous
rejoignions nos places. Pour se faire, nous passions devant
la toile tendue, nos silhouettes se dessinaient alors en
ombre noire sur l’écran, provoquant les sifflements
désapprobateurs des autres spectateurs.

Les artistes au sommet de leur gloire étaient Michèle
Morgan, aux yeux immenses, « t’as de beaux yeux tu
sais » ; Jean Gabin, l’auteur de cette phrase, Danielle
Darrieux si fine, si féminine, Micheline Presle, Jean Marais,
Sacha Guitry, Fernandel et l’incomparable Michel Simon.
Ils ont dû affronter la période d’occupation. Certains sont
partis rejoindre le Général de Gaulle à Londres, tels Louis
Jouvet, Jean Marais, Jean Gabin, Joséphine Baker.
D’autres sont restés à Paris où malgré tout, la vie
continuait, les Parisiens allaient au cinéma, au théâtre et à
l’opéra.

Arletty, qui de notoriété publique avait été la maîtresse
d’un officier allemand, fut arrêtée après la défaite de
l’Allemagne et incarcérée. Au cours de ses nombreux
interrogatoires, elle a eu cette phrase devenue célèbre :

« Mon cœur est français mais mon cul est
international ».

Quel personnage ! Elle fut assez rapidement relâchée
car son intervention auprès de son amant allemand sauva
beaucoup de vies.

24 Nous aussi, dans notre petit cinéma de campagne, nous
retrouvions avec grand plaisir : films et actualités. Les
lumières s’éteignaient, aussitôt les discussions et les rires
cessaient. Tous fixaient l’écran. En première partie, les
informations ; les images de la guerre, des soldats
allemands défilaient sur les Champs Élysées, l’air martial,
habillés d’uniformes qui paraissaient magnifiques,
comparés aux uniformes des Français. C’étaient les vainqueurs.
Des images de chars, de batailles d’avions, dans un ciel
constellé d’explosions. Des informations censurées, d’où il
ressortait la supériorité allemande. Des sifflets se faisaient
entendre dans la salle. Ensuite, les lumières se rallumaient,
c’était l’entracte. Les commentaires allaient bon train sur
les informations que nous avions visualisées. Enfin, le
film : des amours contrariées qui nous faisaient pleurer.

Quelquefois, sur la place du village arrivait une voiture
fonctionnant au gazogène, c’était le véhicule du marchand
de chansons. Il sortait un vieux phono qu’il installait sur
une table pliante et nous faisait entendre les chansons à la
mode, des chansons de Tino Rossi, Maurice Chevalier et
de l’incomparable Luis Mariano ; un cercle se formait
rapidement autour de lui, alors il proposait, moyennant
finances, les partitions des chansons qu’il nous avait fait
écouter. Musique et parole. Son commerce était florissant,
souvent il chantait lui-même ces romances,
s’accompagnant d’un minuscule accordéon.

— Yaya, je vais boire, attends-moi pour la suite.
— Très bien apporte-moi un verre d’eau gazeuse avec
du citron.
— Moi, un coca, s’il te plaît Sarah. »
25


Chapitre 3



— « Mes chéris, à l’école, notre maîtresse nous avait
abonnés à un journal hebdomadaire que chaque élève
pouvait emporter chez lui pour un soir.

Le journal relatait les aventures de garçons et filles de
notre âge. Ce n’étaient pas des bandes dessinées, non,
c’étaient des textes illustrés de dessins en couleurs. Nous
trouvions ces récits passionnants. Les protagonistes étaient
intrépides, ils partaient à la découverte de châteaux en
ruine, contenant des trésors cachés, des souterrains
mystérieux.

Leurs aventures, remplies de toiles d’araignées,
serpents, chauves-souris et autres habitants de ces lieux
abandonnés, nous remplissaient d’admiration. Un jour,
une rumeur venant de « je ne sais où » est arrivée jusqu’à
nous.

Il existait un souterrain reliant le château à l’église, il
débouchait à l’autel de la Vierge.

Une grande excitation s’est emparée de nous, il fallait
absolument découvrir ce souterrain. Le sommeil nous
avait désertés. Comme il n’était pas question de pouvoir
détecter l’entrée par le château qui était habité par une
vieille demoiselle anglaise, et de surcroît protestante, nous
décidâmes de déplacer le panneau de face, en bois sculpté
d’allégories et inscriptions, peint en gris perle et doré, de
l’autel de la Vierge. Les rumeurs ou notre imagination,
27 nous faisaient croire que se trouvait dans un coin ou une
moulure, un système d’ouverture caché.

Fébrilement, après le catéchisme, nous nous
précipitions aux pieds de la Vierge-Marie, qui nous accueillait
avec un sourire bienveillant, figé sur sa figure sereine, aux
pommettes roses. Monsieur le Curé se félicitait d’une telle
dévotion. Mais rien. Les jours passaient et rien ne nous
était révélé.

Les garçons alors, prirent la décision de venir
nuitamment vérifier l’information. Grave problème ! Monsieur le
Curé fermait l’église à la tombée de la nuit. Que faire ?
Trois garçons, les plus intrépides, trouvèrent la solution.
Chacun affirma à ses parents qu’il devait faire un devoir
en commun avec ses amis. Ils devaient se réunir chez des
parents habitant une ferme à la sortie du village. Ils
pensaient qu’il valait mieux dormir chez lui car ils avaient
prévu de travailler tard. Une ferme à la sortie du village
était moins facile à contacter qu’une maison dans le
village. Le téléphone n’était pas encore vulgarisé.

Ceci réglé, tous les trois, cachés dans l’église, se sont
laissés enfermer. Ils s’étaient munis de torches électriques
et de quelques barres de fer. Bientôt plus aucun bruit ne
leur parvint de la rue ; seuls le hululement de la chouette et
des aboiements lointains. Ils se regardèrent avec au fond
des yeux une certaine frayeur. Ils auraient aimé revenir sur
la décision qu’ils avaient prise. Mais l’église était fermée,
ils devaient donc attendre l’Angélus pour pouvoir
s’échapper. Par ailleurs, il y avait nous, les filles, leurs
complices dont je faisais partie, qui ne pouvaient
s’endormir d’excitation. Ils savaient que ces filles
attendaient le récit de leur folle nuit avec impatience. Il n’était
pas question de les décevoir. Ils devaient se montrer aussi
vaillants que les chevaliers et les chercheurs de trésor
28 qu’elles admiraient. Ils imaginaient leurs yeux fixés sur
eux, pleins de ferveur.

Alors, au travail ! Tous les trois commencèrent à tâter
le devant de l’autel de la Vierge, toutes les rayures, toutes
les sculptures, dans l’espoir de trouver un bouton qui
déclencherait le mécanisme d’ouverture.

Les heures passaient en vains tâtonnements. Soudain,
une petite fente apparut, le devant avait basculé de dix
centimètres environ. Ils se regardèrent heureux, mais
apeurés. Reprenant courage, ils introduisirent deux barres
de fer dans l’ouverture afin de l’agrandir. Péniblement, un
espace d’environ trente centimètres se fit, révélant une
descente noire, très noire. Ils se regardèrent heureux,
effrayés, épuisés d’émotions contradictoires. Maintenant,
que faire ? L’aube commençait à naître, le ciel prenait une
teinte laiteuse, ils s’étendirent sur les bancs face à l’autel
où la vierge continuait à leur sourire et s’endormirent.
L’Angélus les réveilla, ils s’enfuirent comme une volée de
moineaux, chacun chez soi, laissant sur place lampes
électriques et barres de fer.

À l’entrée de l’école, notre groupe de sept, les
complices du complot, se retrouva un court moment. Les garçons
annoncèrent qu’ils avaient découvert le souterrain et qu’ils
projetaient de l’explorer. Les filles sentaient un frisson les
parcourir, les garçons devenaient des héros, les élus de
leur cœur. Rendez-vous fut pris devant l’autel de la Vierge
à quatre heures, après l’école.

Ils se retrouvèrent, comme prévu à l’église, discussions
enflammées !

Le problème était de savoir lequel allait descendre
lorsque l’entrée serait élargie. Tous se regardaient, hésitants…
29
Le conciliabule fut interrompu par l’arrivée de
Monsieur le Curé, qui nous guettait dans la sacristie située
derrière le maître-autel. Il nous attendait là, sachant bien
que les coupables allaient revenir admirer leur œuvre. Il
nous fit asseoir et, se tenant droit devant nous, nous dit
avec beaucoup de gentillesse et de sensibilité :

— Mes enfants, j’admire votre intrépidité, votre
détermination, vous avez fait preuve de beaucoup de courage et
de sang-froid. Votre découverte m’a incité à consulter les
archives de notre église et j’ai appris ainsi, qu’il existait au
temps de la révolution, un souterrain qui reliait le château
à l’église. Ce souterrain était prévu pour que les nobles et
les chouans puissent échapper, en cas de besoin, à leurs
assaillants.

Mais prenez conscience que la révolution date de mille
sept cent quatre-vingt-neuf, c’est-à-dire que ce souterrain a
plus de cent cinquante ans. Depuis, des éboulis de pierres
des murs et de la terre qu’ils retenaient, se sont produits.
Vous êtes conscients que les terrains de notre Normandie
sont gorgés d’eau, il pleut si souvent ! Je vous demande
avec tout l’amour que je vous porte, de renoncer à votre
aventure, qui présente un grand danger.

Pensez que le seul bruit de vos pas pourrait provoquer
un effondrement et vous enterrer vivants. Il faut me
promettre solennellement d’oublier. Peut-être plus tard,
lorsque vous serez devenus des adultes, quelques-uns
d’entre vous se dédieront à la recherche historique. Alors,
avec des moyens appropriés, des recherches pourront
éventuellement être effectuées partant du château. Pour ma
part, vous avez ma parole que personne ne saura jamais
rien de votre entreprise.

30 Nous nous regardâmes soulagés. Les garçons surtout,
qui trouvaient là le moyen de renoncer sans perdre la face
vis-à-vis des filles. Nous baissions la tête. Mais, Monsieur
le Curé nous dit :

— « Regardez-moi dans les yeux et promettez. »

C’est ce que nous fîmes.

Le lendemain, l’autel de la Vierge avait repris son
aspect habituel. Tout était entré dans la normalité. Nous
étions moitié soulagés, moitié déçus, et plus le temps
passait, plus nous étions déçus oubliant déjà nos peurs.

— Yaya, c’est vrai ? Tu as vécu cette histoire ?
— Oui, mes chéris. Votre Yaya a été une petite fille, si
étonnant que cela puisse paraître, je sais que pour vous la
vision de la famille ressemble à une photo. Dans votre
esprit, le temps est figé au présent, une Yaya qui depuis
toujours est une grand-mère, des parents qui sont des
parents immuables, et vous deux. La grand-mère est née
grand-mère, les parents, parents, c’est votre vie. Votre
imaginaire ne peut se représenter la grand-mère avec des
petites tresses terminées par un ruban bleu ou rose suivant
la couleur de la robe, sautant à la corde, ou votre père si
sévère, jouant à faire des mauvais tours aux passants dans
la rue.

— Quel mauvais tour, Yaya ?
— Oh ça, il faudra interroger votre grand-mère
paternelle, mais je sais que si elle le veut, elle peut vous
raconter des historiettes savoureuses.
— Et Maman ?
— Maman était une petite fille très sage. Marie, votre
tante était très amusante. À trois ans, elle avait déjà des
fiancés, elle choisissait des garçons plus âgés des jeunes
31 hommes en fait. C’est à un âge plus avancé qu’elles ont
commencé à me donner des inquiétudes.
— Quel genre d’inquiétude ?
— Bien, par exemple, votre mère partait en planche à
voile en mer par temps orageux. Personne en mer. Les
bateaux, petits bateaux de vacanciers étaient restés au port.
Mais elle, elle était partie. La mer était démontée et
l’emmenait au large. Heureusement, un bateau de
pêcheurs qui revenait au port l’a embarquée, elle et sa
planche à son bord.

Marie était moins aventureuse, sa passion était de faire
enrager son moniteur de tennis, souple comme un chat,
elle attrapait la balle in extremis, et morte de rire, elle
courait d’un côté à l’autre du cours. Tout la faisait rire, elle ne
prenait rien au sérieux. Petite, elle s’inventait des histoires
qu’elle se racontait toute la journée à haute voix, ce qui
faisait un bruit de fond dans la maison.

Si on prêtait l’oreille, on entendait :

« Bonjour Madame, combien vous désirez de
tomates ? » ou « je suis désolée, je n’ai pas le temps, je viendrai
vous voir une autre fois. » Elle alignait ses poupées sur le
canapé et jouait à la maîtresse d’école.

Voici votre mère qui vient vous chercher. Allez, partez
vite, nous continuerons nos bavardages mercredi prochain.

— Ouf ! Ils m’épuisent !
— Ne te plains pas, c’est toi qui as instauré cette série
de contes.
— Non, pas de contes, d’histoires vécues !
— Remarque que moi aussi, je suis passionné par tes
récits. Il est certain que ton enfance est à des années
lumières de leur enfance. Et puis, je vois que tu prends
32 plaisir à leur brosser le portrait des conditions de vie de
cette époque.
— Je voudrais, vois-tu, qu’il reste quelque chose en eux
de ces récits et qu’un jour, ils puissent dire à leurs
enfants :

« Je vais vous raconter une histoire qui est arrivée à
votre arrière-grand-mère… » Si ceci survenait, mon esprit
serait autour d’eux, apaisé, heureux.

— J’ai un peu faim, mon esprit pour le moment est
encore associé à un corps nanti d’un estomac.
— Je te propose que nous allions à la Bastide Rose,
manger des petites choses. C’est un peu le quartier général
de tous nos amis, il serait invraisemblable que nous n’en
rencontrions pas qui se joignent à nous. »

L’endroit est fabuleux. La Sorgue se montre
ensorceleuse. Elle se partage en deux pour former une toute petite
île. Ses eaux sont vertes translucides, calmes. Des castors
y construisent des barrages. Une famille de canards
sauvages a élu domicile sur les rives. Là, sous les saules
pleureurs, nous commençons notre soirée, croquant chips
et olives, arrosés d’un rosé de Provence.

L’heure est douce, les cigales se sont tues toutes
ensemble, obéissant à un signal perçu d’elles seules. Le
silence devient palpable, rompu par le « floc » du saut
d’une grenouille dans l’eau, Cannelle déambule le museau
au ras du sol, toutes sortes d’odeurs attirent son attention,
ses instincts primaires se réveillent.

Paul me sourit. Des amis arrivent et nous font signe de
la main. Ce lieu est fantastique. Poppy, veuve de Pierre
Salinger, collaborateur de John Kennedy en est l’heureuse
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