Lettres de jeunesse
183 pages
Français

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Lettres de jeunesse

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Description


1911-1920 : la métamorphose d'Eugène Grindel en Paul Eluard.
Annotées et enrichies d'un appareil critique, ces lettres de jeunesse nous plongent aux racines mêmes de l'œuvre du poète...



"Ces lettres de jeunesse éclairent de façon décisive la posture singulière d'Éluard, en prouvent la sincérité et la cohérence en en exposant la genèse. Il est émouvant certes, mais aussi intellectuellement passionnant de voir comment de quatorze à vingt-quatre ans le jeune Eugène Grindel apprend à vivre à l'exact confluent des forces les plus antagonistes : la maladie, la guerre d'une part ; l'amour, la poésie d'autre part. La morale positive, alpha et oméga de toute l'oeuvre d'Éluard, qui veut que l'on affronte et dépasse sans cesse les raisons incessantes du désespoir, ne relève pas de quelque spéculation naïve, d'un idéalisme adolescent exalté. Elle est née, chacune de ces lettres ici le prouve, de l'expérience objective, des réalités vécues contradictoirement par le jeune garçon."


Jean-Pierre Siméon (extrait de la préface)



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Date de parution 23 janvier 2014
Nombre de lectures 49
EAN13 9782232123320
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

LETTRES DE JEUNESSE
AVEC DES POÈMES INÉDITS

PAUL ÉLUARD

LETTRES DE JEUNESSE

avec des poèmes inédits

Préface de Jean-Pierre Siméon

Seghers
Poésie d’abord

PRÉFACE

Comment devient-on poète ? À cette question si souvent posée par les enfants et les adolescents toujours intrigués et séduits, aujourd’hui comme hier, par les vies qui sortent des chemins balisés, il n’y a évidemment pas de réponse. Ou plutôt il y en a mille, ce qui revient au même. Par contre, à la question Comment devient-on Paul Éluard ?, c’est-à-dire le poète du bonheur malgré tout, de la résistance aux ombres et de l’amour-espérance, nul doute que ces lettres de jeunesse répondront parfaitement. Quand on considère aujourd’hui avec recul la littérature du XXe siècle si riche en génies poétiques mais aussi caractérisée par un pessimisme croissant au fil des décennies, un sentiment général de perte du sens, d’absurde, d’amertume, la figure solaire de Paul Éluard, son obstination à dire le beau et le bon jusqu’au bout, étonnent au point que certains ont pu les tenir pour des artifices ou une complaisance à des choix idéologiques.

Je pense pour ma part que ces lettres de jeunesse éclairent de façon décisive la posture singulière d’Éluard, en prouvent la sincérité et la cohérence en en exposant la genèse. Il est émouvant certes, mais aussi intellectuellement passionnant de voir comment de quatorze à vingt-quatre ans le jeune Eugène Grindel apprend à vivre à l’exact confluent des forces les plus antagonistes : la maladie, la guerre d’une part ; l’amour, la poésie d’autre part. La morale positive, alpha et oméga de toute l’œuvre d’Éluard, qui veut que l’on affronte et dépasse sans cesse les raisons incessantes du désespoir, ne relève pas de quelque spéculation naïve, d’un idéalisme adolescent exalté. Elle est née, chacune de ces lettres ici le prouve, de l’expérience objective, des réalités vécues contradictoirement par le jeune garçon.

Les données sont claires : a priori toutes les fées de tous les contes se sont assemblées au-dessus du berceau d’Eugène. Il est un enfant heureux, aimé, entouré, compris ; il a avec son père qu’il appelle son « gros bonhomme », son « vieil associé en beaucoup de choses heureuses », des rapports dont rêverait sans doute tout adolescent ; à dix-sept ans il rencontre sa « petite Russe », la belle Gala, amie de la grande poète russe Tsvetaïeva, il l’épouse bientôt et naît la petite Cécile dont le rire l’émerveille ; parallèlement il entretient une amitié intellectuelle riche de complicité et d’affection avec le libraire-relieur A.J. Gonon. Qui prend au sérieux les essais du jeune poète et lui met le pied à l’étrier de l’édition. Bref, un conte de fées n’est-ce pas ? Oui, mais. Le même Eugène à quinze ans crache du sang, le voilà tuberculeux au sanatorium de Clavadel, puis la maladie ne le quitte plus. Il ne se plaint jamais, il note : hémoptysie, appendicite chronique, anémie cérébrale, dysenterie, névralgie… Les hôpitaux civils et militaires sont les points de départ les plus fréquents de son courrier. Le même jeune homme qu’on voit sur une photo d’une élégance dandy, posant avec assurance, le voilà bientôt au bord des tranchées devant « l’infamie quotidienne » de la guerre, face « aux troupeaux de blessés couverts d’une carapace de boue et de sang ». C’est un Grindel tôt mûri, dont beaucoup de lettres montrent par allusion les sentiments de dégoût, de colère, de refus, de lassitude… Il a vingt ans quand il écrit : « Mais tous les destins sont tristes maintenant et même la joie n’a plus que des larmes. » Sans doute déjà rebelle face aux puissants et autres profiteurs, il dénonce avec une insolence à peine voilée (n’oublions pas que ses lettres du front sont lues par la censure) tel « grand chef indolent et spirituel », planqué de l’arrière, quand lui de son côté, avec une fermeté de caractère qui apparaît toujours quand il s’agit de ses propres choix d’existence, exige d’être envoyé au front pour échapper à la honte d’être « à l’abri ».

Ce sont ces contradictions foncières, cette réversibilité du destin que les lettres du jeune Éluard font apparaître, comme elles prouvent combien sa nature heureuse (« j’ai un visage pour être aimé / j’ai un visage pour être heureux », dit-il) n’oblitère en rien sa lucidité, sa conscience aiguë du malheur. Tout menacé qu’il soit dans sa propre santé, il n’y a pas moins égocentré que le jeune Éluard. Il ne perd jamais le souci premier de ceux qui l’entourent, ses proches certes, mais aussi ceux qui reviennent du front brisés, défigurés, frappés de folie, y compris la troupe misérable des prisonniers allemands qu’il croise. Nul patriotisme exalté chez lui, ni mythification de la guerre, ce « diable » dont il dit, avec une prémonition qui semble pressentir ce que sera le siècle naissant : « Je crains qu’il devienne hystérique »… Il n’y a pas de doute : la maladie et la guerre ont tôt fait comprendre à Paul Éluard qu’en terre humaine, la capitale est la douleur. Et que toute sa vie sera un combat contre la corne de la mort, qu’à celle-ci il faudra opposer sans cesse l’amour et la poésie.

Parlons de littérature justement et de la formation intellectuelle de celui qui à dix-neuf ans, le 6 novembre 1914, signe pour la première fois Paul Éluard. La passion du livre et de la lecture est le trait le plus constant de ces lettres de jeunesse, et le tout jeune Eugène en dit lui-même la raison : « Mes livres me sont encore un lien à la vie, avec moi. » Quasiment pas une lettre qui n’exprime cet appétit forcené des livres et si l’on opère ici comme un détective par prélèvements d’indices, on pourra se faire une idée très précise de la diversité des goûts et de la curiosité littéraire de cet autodidacte boulimique. Si apparaissent sans surprise dans ses lectures fondatrices quelques-uns des écrivains qui dominent leur temps, de Dostoïevski à Conrad, d’Anatole France à Claudel, ou encore John Antoine Nau, le premier Prix Goncourt, on le voit particulièrement attentif à l’actualité immédiate. Il fait certes révérence à Paul Fort, le « prince des poètes » encore ancré dans le XIXe siècle, avec qui il entre en correspondance, mais très vite son intérêt le porte vers Gustave Kahn et Antoine Spire, novateurs du vers libre, ou Max Jacob et Apollinaire, ces tenants de la modernité, précurseurs du surréalisme dont il sera bientôt un des acteurs majeurs. Il est certain que parmi les nombreuses revues qu’il dévore, la jeune NRF et SIC influent de façon déterminante sur l’évolution de son écriture. L’écart est saisissant entre le sonnet de circonstance écrit pour la Sainte-Clothilde, en mai 1916, manière de « compliment » élégant et convenu, et les fragments ou aphorismes de la lettre de janvier 1919, où est déjà installée toute la poétique du grand Éluard fondée sur l’art de l’image incisive, à la fois claire et mystérieuse. Par ailleurs, ne comptons pas pour rien l’attention plusieurs fois marquée dans cette correspondance pour la « poésie involontaire », chansons de corps de garde, poèmes naïfs, graffitis, voire les monologues emphatiques du populaire Montéhus. Curiosité insatiable, oui, qui le pousse vers les graveurs et les peintres (Derain, Lhote), le fait rager d’avoir manqué les fameux Ballets russes de Diaghilev, fait de lui un lecteur du Canard enchaîné dès le premier numéro mais aussi de L’Humanité comme du Mercure de France

Manifestement ce désir ivre de littérature et d’art est vital, il est contre la mort omniprésente l’argument de la vie. Les lettres de jeunesse témoignent d’une fulgurante maturation de l’homme et du poète et s’achèvent sur la conviction définitivement acquise que la poésie, c’est la vie. Paul Éluard formule cela avec une clarté et une fermeté étonnantes pour un jeune homme de dix-neuf ans : « Les uns sont responsables de la vie. Nous en sommes. Les autres sont responsables de la mort et devraient être nos seuls ennemis. » Poète de l’humanisme combattant, Éluard ne dérogera jamais à sa responsabilité.

Jean-Pierre SIMÉON
19 octobre 2010

EN GUISE DE LÉGENDE
 (À DE VIEILLES PHOTOS1)

« Je suis fils de mes origines

J’en ai les rides les ravines

Le sang léger la sève épaisse »

Blason dédoré de mes rêves

« L’an mil huit cent quatre-vingt-quatorze, le six octobre, à onze heures et demie du matin, à la mairie d’Épinay-sur-Seine, Monsieur Grindel Clément-Eugène, âgé de vingt-quatre ans, employé, demeurant à Saint-Denis, rue Catulienne n° 21, né le vingt mars mil huit cent soixante-dix à Thiverny (Oise), fils de Grindel Albert-François (décédé) et de Mathilde-Eugénie Salahum, son épouse… “épousait…” Jeanne-Marie Cousin, âgée de dix-neuf ans, couturière, née le vingt-cinq octobre mil huit cent soixante-quatorze, à St-Denis, fille mineure de Auguste-Alcide Cousin, représentant de commerce, et de Marie-Eugénie-Félicie Éluard, son épouse (décédée)… »

C’est de sa grand-mère maternelle que Eugène-Émile-Paul Grindel, né de ce mariage le 14 décembre 1895, prendra le nom qu’il rendra célèbre. Elle mourut jeune, après une vie malheureuse. Abandonnée par son mari avec ses trois enfants, elle ne put les élever elle-même et les confia à leur grand-mère. À lire quelques-unes de ses lettres, qui ont été conservées, on a le sentiment d’une destinée tragique, « écrasée par les malheurs » et par un remords mystérieux. La mère de Paul Éluard, bien plus, semble-t-il, que sa sœur ou son frère, resta profondément marquée par son enfance qu’elle ne put jamais dominer, et dont, à la fin de sa vie, elle parlait encore sombrement (elle mourut en janvier 1955, à plus de quatre-vingts ans, survivant deux années environ à son fils). Cette vieille photo, que nous avons retrouvée dans ses papiers avec tous les documents de cette époque, et qui la représente, vers 1887, à l’âge de treize ans environ avec sa petite sœur, affirme qu’elle ne mentait pas (mais qui a jamais menti là-dessus ?). L’enfance d’un personnage de Dickens (qu’Éluard aimait tant), ce fut sa mère qui l’eut, non lui-même. C’est elle qui lui transmettra, non pas l’expérience du malheur, mais la sensibilité à la misère et au malheur, le sentiment parfois écrasant de leur poids, que la maladie puis la guerre lui feront connaître très concrètement. Mais sa nature plus riche, plus positive, qui, avec cette aptitude, aura l’aptitude au bonheur, lui fera ressentir aussi de façon presque continue ce besoin d’exaltation, visible, nous semble-t-il, dans sa seule signature croisée (apparaissant dans ses manuscrits vers 1921), très différente de son écriture simple et appliquée.

Le sort des enfants de la banlieue parisienne qu’il partagea, cette condition, qui fut la sienne, qui fut surtout celle de sa mère, il l’exprimera très bien vingt ans plus tard :

« Je suis né derrière une façade affreuse

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

Et pourtant j’ai su chanter le soleil »

À la fin de sa vie, dans « Ailleurs Ici Partout » (Poésie ininterrompue II), il méditera à nouveau très allusivement sur son enfance :

« Hier il y a très longtemps

Je suis né sans sortir des chaînes

Je suis né comme une défaite

« Hier il n’y a pas longtemps

Je suis né dans les bras tremblants

D’une famille pauvre et tendre

Où l’on ne gagnait rien à naître

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

Chaque jour les miens me fêtaient

Mais je n’étais à la mesure

Ni de moi-même ni des grands

Je n’avais pour but que l’enfance. »

Il ne faut pas douter que la mémoire du poète soit bonne : elle livre la vérité poétique d’un homme – et de tous les hommes2 – qui a sans cesse tâché de « rester absolument pur ». Cependant elle ne rend pas un compte exact de son enfance, qui fut heureuse, matériellement et affectivement. Il le disait lui-même et toutes ses photos d’enfance sont à cet égard probantes : il est un enfant aussi beau qu’heureux, affectueux et clair (regardez comme il se tient droit : il est aimé, il sait qu’il est aimable). Ce n’est donc pas dans les ruisseaux de Saint-Denis où, selon la légende, il aurait traîné une enfance misérable, qu’il faut chercher l’explication grossière, fausse par surcroît, de sa sensibilité, de sa solidarité profonde et naturelle avec tous les hommes. Elle gît dans la qualité de sa nature.

Dès son mariage, qu’évoquait la pièce administrative précitée, le père de Paul Éluard se met aux affaires et réussit très rapidement ; sa mère exercera quelque temps encore son métier de couturière (elle eut même plusieurs apprenties) ; bientôt, dès 1905, peut-être dès 1900, quand Paul Éluard a dix ans sinon cinq ans, M. Grindel est un marchand de biens, qui deviendra riche, mais restera un bon et honnête marchand, (tous ceux qui l’ont connu en parlent encore avec le respect que Paul Éluard avait pour lui).

De sa famille maternelle, nous avons dit à peu près tout ce que l’on sait ; de sa famille paternelle, on ne sait guère que ceci : issu de paysans normands (il avait huit frères et sœurs), M. Clément Grindel était de taille moyenne, un mètre soixante-treize ; il avait les cheveux blonds et les yeux bleus. Sa santé était robuste (mobilisé en mai 1915, à quarante-cinq ans, il écrit à sa femme et à sa mère, le 6 mai : « Ne vous faites pas de bile, je me suis fait encore une fois à ce dégoûtant métier… La santé est bonne, et ma foi, nous sommes gais. »). Il se tient très droit. Il est loyal. Il sait ce qu’il veut et pourquoi il lutte. Il est énergique, clair et simple, affectueux, sincère et parfois très violent. Il est socialiste, militant socialiste. Il aime profondément sa femme et son fils. Il aime ce qu’il fait, il aime les affaires. Il aime aussi le luxe (à ce luxe, une fois acquis, Mme Grindel, par contre, ne pourra jamais vraiment s’y faire). Sa santé morale est frappante. Oui, il est sain comme un normand qu’il est. Paul Éluard, qui a beaucoup de points communs avec lui aussi et de goûts, lui doit peut-être ses réflexes vitaux, ses ressources, aux pires moments, quand l’amour de la vie devra vaincre la nuit, quand la vie devra révéler qu’elle est la joie même.

C’est plutôt à sa mère, dont la personnalité, fine et sensible, était sans doute plus forte, plus sombre, plus dominatrice aussi, que Paul Éluard ressemblait physiquement. Il était grand, on le sait, et très élégant, très soigné aussi. Mme Grindel, jusqu’à la fin de sa vie, fut une grande dame, qui était restée une petite couturière : parcimonieuse, elle avait des générosités surprenantes ; elle était une petite bourgeoise de cœur, mais qui était capable, sans forcer le ton, d’ironie majestueuse. Physiquement aussi, elle semblait double : sa santé était fragile et sa vitalité surprenait sans cesse. Autoritaire avec tous, elle était presque soumise à son fils ; elle l’aima si passionnément que ses intimes, plaisantant, prétendaient qu’elle en avait toujours été amoureuse.

De cet enfant que fut Paul Éluard, de ce fils unique choyé par ses parents, studieux et appliqué (ses cahiers d’écolier et un de ses prix d’excellence, conservés par Mme Grindel, le prouvent), gai et sociable, qui aime ses nombreux cousins et cousines comme un enfant les aime, il y a peu de choses à dire. Comme tous les enfants de Saint-Denis, il fut élève de l’école communale de la ville, puis de celle d’Aulnay-sous-Bois, quand ses parents vinrent y habiter ; quand ceux-ci s’installèrent rue Louis-Blanc à Paris, sans doute en 1908, Paul Éluard fréquenta l’école communale de la rue de Clignancourt, puis l’École Colbert. La dernière année de ses études, interrompues par la maladie, l’année scolaire 1911-1912, il est en 3e et obtient son brevet (sa santé fragile avait retardé ses études).

C’est à peu près tout ce que nous permettent de dire les documents jusqu’au moment où ce jeune homme qu’est encore Paul Éluard prend la parole, avec gaucherie d’abord, avec bientôt de plus en plus d’autorité jusqu’à acquérir la présence d’un écrivain (qui est aussi réelle que celle d’un acteur). Nous sommes en 1911. Il a seize ans. Prenant garde surtout de n’affirmer rien que nous ne prouvions ou ne puissions prouver, nous bornons spontanément notre rôle à souligner quelques constantes de son caractère, quelques-uns de ses goûts, à éclairer par des documents ou par des rapprochements de textes connus ou inédits ce qu’il nous dit de lui-même, jusqu’en 1920, date à laquelle volontairement nous avons arrêté ses lettres. Le poète est mûr et l’homme aussi, autant que peut l’être celui qui, toute sa vie, n’aura « pour but que l’enfance ».

Sans doute ce choix fait dans sa correspondance mérite-t-il un reproche. Cette sorte de découpage dans la vie de Paul Éluard est bien sûr arbitraire. Mais il nous semble qu’il ne pouvait l’être moins. Dans cette période de formation – c’est merveille de voir comme il en sort formé –, plus ou moins apparents, tous ses goûts, toutes ses tendances paraissent, et peut-être aussi ses faiblesses, les failles de ce beau caractère – oui, c’est aux crises ultérieures que nous pensons, inquiétantes par leur périodicité (1924 - 1929 - 1935 - 1948) – mais aussi et surtout paraît son unité3, son unité avec sa dualité. Très tôt Paul Éluard sait ce qu’il veut, mieux encore ce qu’il ne veut pas. Il sait ce qu’il est et ce qu’il sera. Nul sans doute ne se prépara à être avec plus de naturel et de conviction simple4. Simple et droite du moins jusqu’en 1920, telle est aussi sa vie (qui ne sera pas simple ensuite) : pendant sa maladie, pendant la guerre et jusqu’après l’armistice, les divers documents nous ont permis de la suivre, presque pas à pas. Malade, en Suisse où il se soigne, c’est dès son arrivée à Clavadel, fin 1912, qu’il rencontre Gala (Hélène Dmitrovnie Diakonova) : elle deviendra sa femme en 1917 (de Russie, où elle retourne en 1914, elle viendra le rejoindre à Paris en 1916 ; pour l’un et pour l’autre, ce sera un bel amour de jeunesse, qui durera jusqu’à la maturité, bien au-delà de leur séparation en 1930, et qui laissera subsister une affection profonde). Il est mobilisé comme auxiliaire et le choc est rude pour ce jeune homme sensible, de santé fragile : il traverse une crise religieuse (plutôt morale, nous semble-t-il), dont il sort bientôt ; c’est par orgueil qu’il lutte contre sa faiblesse et obtient sa mutation dans l’infanterie, où ses forces ne lui permettront pas d’être maintenu longtemps ; il est ensuite versé dans l’administration (il sera nommé officier en 1919) ; sa fille naît ; puis voici l’armistice et les Poèmes pour la paix ; son amitié s’est approfondie pour A.-J. Gonon, le relieur, de dix-sept ans son aîné, à qui la moitié de ces lettres de jeunesse sont adressées5, et qui fut le premier ami de Paul Éluard, son premier éditeur. Qu’elles soient adressées à son père, à sa mère ou à Gonon, ces lettres franches, affectueuses et simples, tristes souvent, mais gaies aussi, et pleines d’une sollicitude presque féminine pour les autres et pour soi (ah ! ils sont exemplaires ses rapports avec son père et avec sa mère !), oui, ces lettres évoquent très précisément la misère quotidienne d’un jeune soldat, sa vie rude partagée entre « le devoir et l’inquiétude » et « le rêve d’un espoir tranquille ». Il faut les lire (avec patience d’abord pour trouver à la fin sa récompense) comme une histoire pendant laquelle se poursuit le développement de Paul Éluard. Car c’est bien pendant ces années – de 1911 à 1920 – que s’est formé celui qui, à travers la brève aventure dada6, puis la longue révolte surréaliste, va devenir un grand poète, un grand poète français classique7.

Quant à l’homme lui-même, si on peut le distinguer du poète, et qui, au contact direct de la guerre, va prendre sa taille, quant à sa transformation, presque une métamorphose, c’est son ami Gonon qui l’a jugée très bien, au moment même où elle s’est faite. Voici ce qu’il dit, dans la seule lettre de lui que nous avons retrouvée (cf. note 1, lettre  72). Nous ne saurions mieux dire ce que chacun pensera sans doute, après avoir lu comme il faut cette histoire :


« La Guerre [comme plus tard le feront à nouveau l’occupation et la Résistance] vous a éclairé d’une lueur nouvelle et m’a fait vous voir mieux et vous comprendre davantage et vous aimer mieux encore. »


Certains détails biographiques, qui n’étaient pas connus, surprendront sans doute ; d’autres, mieux établis qu’ils ne l’étaient, décevront peut-être. Nous sommes de ceux qui pensent que la vérité historique peut être belle plus que toute légende, qu’elle est en tout cas plus touchante : c’est pourquoi, ici comme en notes, nous avons toujours essayé de distinguer l’une de l’autre (ce qui sans doute est le moindre devoir d’un historien, même occasionnel).

Est-ce le regret de ne l’avoir pas connu lui-même ? Nous avons parfois le désir ou l’ambition de publier, en de longues années, toute sa correspondance, qui est riche, importante, nombreuse, après quoi la biographie vraiment exhaustive que sa personnalité, sa qualité réclame serait peut-être vaine, puisque nous aurions « Paul Éluard par lui-même ». Si lointain qu’il soit, ce projet est peut-être trop ambitieux. Nous sommes loin d’avoir réuni tous les documents nécessaires, que nous n’avons même pas tous situés. Mais, même réunis, et à condition qu’ils soient publiables, permettront-ils de tout dire, d’éclairer les périodes les plus riches, les plus effervescentes de sa vie ou les plus sombres ? L’obscurité pourrait provenir de leur richesse même. Quoi qu’il advienne, nous resterons heureux d’avoir apporté au moins la première contribution sérieuse, bien que très limitée dans le temps, à la biographie que mérite Paul Éluard.

Puisse notre timidité n’avoir pas nui à notre respect, ni à l’efficacité du rôle auquel nous pouvions seulement prétendre, qui est d’éclairer.

Robert D. VALETTE

1- Préface de l’édition originale de 1962. Documents recueillis par Cécile Valette-Éluard, présentés et annotés par Robert D. Valette.

2- Cf. Le je universel chez Paul Éluard , de Pierre Emmanuel.

3- Michel Leiris l’a très bien fait remarquer : « En juillet 1919, écrit-il, Paul Éluard à peine au sortir de la guerre publie dans le numéro 5 de Littérature… la préface à son recueil Les Animaux et leurs hommes. En quelques lignes, il énonce les prémisses d’un programme que ses réflexions ultérieures comme le cours de son existence et la marche des événements l’amèneront, certes, à mettre en pratique selon des perspectives qu’il n’aura cessé d’élargir et de renouveler, mais sans que rien du fond de ce programme soit jamais entamé :

“… Essayons, c’est difficile, de rester absolument purs. Nous nous apercevrons alors de tout ce qui nous lie.

Et le langage déplaisant qui suffit aux bavards, langage aussi mort que les couronnes à nos fronts semblables, réduisons-le, transformons-le en un langage charmant, véritable, de commun échange entre nous.” »

4- Ses parents tâchèrent sans doute de lui faire faire « autre chose » et souhaitaient surtout qu’il eût un métier (son père l’emploiera un moment dans ses affaires après la guerre, puis tentera vainement de l’y associer), mais ils lui facilitèrent la vie qu’il avait choisi de mener autant qu’on peut le faire.