Brèves histoires d
95 pages
Français

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Brèves histoires d'ours et autres bêtes en Slovénie

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95 pages
Français

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Description

En Slovénie, au coeur des Alpes dinariques, sous les ombrages de la hêtraie, une vie exubérante fourmille. Ici l'ours en est le roi. L'approche au petit matin, un affût crépusculaire dans l'attente de la lune, c'est dans ces instants uniques que l'auteur invite le lecteur à le suivre. Trente histoires courtes pour résumer cette passion intime avec l'ours qui, en Europe, reste un emblème du monde sauvage face à une modernité galopante et destructrice.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 février 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336754116
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Philippe D ORÉ








Brèves histoires d’ours et autres bêtes en Slovénie
Copyright














Photo de couverture
Arnaud Darondeau

Dessins
Grégory Patek










© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-343-08279-0
Dédicace


À mes grands-parents, Georgette et Joseph, qui étaient curieux d’histoires d’ours.
Exergue


« Le salut du monde passe par l’état sauvage ! »
Henri David Thoreau
« Une forêt sans ours n’est pas une vraie forêt ! »
Robert Hainard
Préambule
Amis lecteurs, les aventures slovènes que vous allez découvrir dans ce recueil de nouvelles sont avant tout une histoire de partage.
Partage singulier ! Vingt-cinq ans d’amitié soudée par une passion commune pour la nature authentique et la rencontre des bêtes qui la peuplent.
Avouons-le, ces histoires n’auraient pu être vécues si j’avais été seul.
L’émulation qui donne des ailes à un groupe d’amis décuple l’envie d’aller plus loin dans la découverte, donne du courage et de la volonté au plus timoré, enrichit l’horizon du plus solitaire des naturalistes amateurs. L’envie de parcourir – en compagnie d’une joyeuse bande – de nouveaux paysages dans leur diversité naturelle, m’a fait vivre des moments inoubliables par des nuits de pleine lune ou perché sur un hêtre dans l’attente de la grosse bête.
C’est pourquoi ce recueil est à la fois une ode à l’amitié et une ode à la belle forêt.
Plus forts ensemble aussi, confrontés aux us et coutumes au cœur des forêts de Slovénie, là où règne un monde d’hommes « rugueux » et où l’intégration passe par le comptoir d’un petit bar perdu, accroché au flanc de la montagne aux ours… Sachez, amis curieux du monde sylvestre de ces contrées reculées des Balkans, qu’il faut parfois avoir le sens de l’adaptation en sacrifiant aux traditions. Pour celui qui n’apprécie pas particulièrement les breuvages fortement alcoolisés, la situation peut-être parfois périlleuse. Entre deux balbutiements d’anglais, alors que les verres se suivent en une file interminable sur le zinc, on se doit d’être philosophe car il faut subir un rite : le passage initiatique imposé par des autochtones facétieux et moqueurs.
Ce n’est qu’après la dernière lampée, celle qui vous achève dans l’hilarité générale, que votre intronisation sera gravée dans les têtes montagnardes. Le Slovène est d’un abord rude et peu démonstratif dans cette partie solitaire du pays mais, passez cette épreuve sans sourciller, vous serez reconnu et toléré !
Voilà pourquoi, en ces circonstances délicates, les amis sont un fidèle soutien. Chacun faisant face à son devoir avec courage. Qu’ils en soient ici remerciés.
Tout au long de ces rencontres naturalistes, ils seront bien sûr les protagonistes incontournables à la suite de l’ours et son cortège. Il est donc temps d’en faire la présentation :
Bernard, naturaliste photographe. Bibi, naturaliste photographe.
Blueberry, guide naturaliste. Christian, ingénieur forestier, botaniste, naturaliste.
Grégory, ingénieur environnement et naturaliste. Jérôme, naturaliste dilettante.
Une mention particulière pour Gregor, notre ami slovène qui, du haut de ses 1 m 98, trône derrière le bar de son hôtel à Kurešček.
Là-haut, nichés à 833 mètres d’altitude, nous avons passé des heures entières à parler d’ours, de forêt et des traditions de cette région perdue à l’abri des montagnes. À la croisée des spiritualités qui s’entrechoquent, lieu de passage obligé d’une diversité de gens du « cru » et d’ailleurs, nous y avons vécu les plus agréables veillées qui soient. Des pèlerins à la dévotion de la Vierge, un policier naturaliste, des disciples de saint-Hubert adeptes de la bière Zlata Rog, un postier chasseur de loirs, un retraité séducteur et amoureux de fitness ou des promeneurs endimanchés : tout ce petit monde se côtoie sur les hauteurs, accompagné du chant aigre du Cassenoix moucheté perché sur son épicéa habituel.
On prie ou on parle fort selon ce vers quoi tend son esprit. Les idées font débats, les oppositions sont vives, chacun défend bec et ongles sa pensée pour finalement se retrouver devant une bière jusqu’à pas d’heure. Après une nuit d’un court sommeil, on se lève avant l’aube pour repartir dans la fraîcheur brumeuse du petit matin, la tête parfois douloureuse mais l’envie chevillée au corps d’une nouvelle quête, prêt pour une journée dans l’espoir de la rencontre, celle qui laissera dans l’esprit une marque indélébile.
Tout un monde se retrouve dans ces montagnes faites d’hommes et de bêtes dont il est long et laborieux de pénétrer les arcanes.
Chez Gregor, on peut toucher du doigt la véritable essence qui constitue la matière première de ce petit pays qu’est la Slovénie.
C’est aussi cela, un voyage chez les ours des Alpes dinariques !
Avant-propos
Là-bas, dans la Transylvanie profonde, nous cheminons sur une piste défoncée, dans un véhicule tout terrain russe, hors d’âge et poussif. Une vieille paysanne, à notre passage, se signe en crachant par terre comme si nous incarnions le diable. Nous sommes au cœur d’une région sauvage et oubliée.
Au plus profond de la forêt, dans une clairière spécialement ouverte à cet effet, un mirador clos, supporté par quatre troncs équarris, est installé en lisière à trois mètres de hauteur. À l’intérieur, un poêle, un lit rustique, une table et des chaises servent d’ameublement sommaire. Comme dans tous les affûts à ours, des vitres coulissantes nous laissent une vue imprenable sur la clairière. En son centre, une cage en fer, avec des barreaux d’une belle épaisseur, contient les restes décomposés d’un mouton qui dégage un fumet que l’ours ne peut que sentir.
Dans l’attente de l’animal, à l’abri des Carpates roumaines lugubres où peu d’Occidentaux se sont jusqu’alors rendus, une sensation de joie mêlée d’incrédulité nous habite. En effet, ici même, Ceausescu, grand amateur de chasse à l’ours, venait parfois faire « un carton » sans risque.
Après deux heures de patience, nous l’avons donc vu à notre tour, le nez collé sur la vitre. C’était un jeune mâle, de trois ans environ, au pelage sombre. Il n’est resté que quelques minutes autour de l’appât, puis s’en est retourné dans les limbes forestiers. Il semblait nous dire : « Eh les gars, il faudra faire des efforts plus conséquents, une belle observation ça se mérite ! »
Nous étions des naturalistes heureux et avec notre vieux garde Aurel, il était inconcevable de ne pas fêter cela avec la Svica, une eau-de-vie locale, à base de prunes et marc de café.
Les vapeurs d’alcool aidant, Aurel nous raconta son histoire :
Un soir de printemps, le dictateur danubien arrive au mirador de notre garde accompagné de deux agents de la Securitate.
– À quelle heure arrive l’ours ?
– À 20 h 30 environ, camarade président !
19 h 30, tout le monde s’installe dans l’affût. Ceausescu s’étend sur le lit installé à son intention et somnole. Les deux canailles costumées surveillent non pas l’arrivée de l’ours, mais le garde qui sent l’atmosphère de plus en plus pesante.
Ceausescu ouvre un œil à 20 h 30.
– Alors ? Il n’est pas là ?
Le pauvre Aurel reste interdit et ne sait que répondre.
Soudain le choc, une violente claque tombe sur la joue du vieux bonhomme.
Un des sbires vient de lui adresser un premier avertissement. Ceausescu, sans un mot, s’installe à la fenêtre encore fermée, Aurel se sent de plus en plus inquiet. L’ours est régulier mais qui peut être certain de sa venue ce soir ?
Vingt minutes plus tard, un bel adulte sort des épicéas. Un coup de feu claque dans le crépuscule naissant. L’animal expire et notre garde respire !
Un tir peu glorieux que vantait la propagande du parti !
Voilà donc notre première rencontre, en 1993, avec l’ours brun d’Europe. Tout est résumé là : une grande sylve inquiétante, énigmatique, si différente de nos forêts « éduquées et sages » du Loiret. Rebelle à la géométrie des hommes elle porte en elle, l’état originel, les légendes et les contes d’autrefois. Un bel échange avec un vieux bonhomme à la vie difficile, pétri de connaissances sur cette faune des âges farouches qui, chez nous, fait peur à certains et que d’autres exècrent. Enfin, le plaisir de vivre ces instants avec ses meilleurs amis : des esprits curieux, libres et gouailleurs, affranchis de tout rigorisme et disciples d’Épicure. Seul, s’évader dans une contemplation rêveuse et poétique, reste naturellement la quête par excellence. Une recherche commune et une communauté de pensée, que d’aucuns estimeront étranges.
Ce jour-là, la trace de l’ours et de son monde s’est durablement imprimée dans la tête des croqueurs de futaies. La chose était donc entendue : nous devions revenir ici ou ailleurs, auprès de cette vie animale fugitive, où se baguenaude encore « le triumvirat primordial » : ours, loup, lynx.
Plus de vingt ans se sont écoulés. La paisible Slovénie est devenue pour moi, en quelque sorte, une terre promise du bestiaire primitif. Depuis 1997, date de ma première escapade, je n’ai eu de cesse d’y revenir régulièrement à différentes saisons, seul ou avec mes gais compagnons. Une à deux fois l’an, pour quelques jours, j’y dépose mon havresac de naturaliste au pied des Alpes dinariques, en Basse Carniole (Dolenjska), partie méridionale de ce pays grand comme la Picardie. Au fur et à mesure du temps passé entre vallons et hêtraies, à la recherche de tout ce qui marche, rampe ou vole, mes carnets se sont noircis d’une écriture parfois difficilement déchiffrable, commise dans le clair-obscur d’une nuit de pleine lune.
Petit à petit, l’idée de ne pas laisser en sommeil dans un cahier, proprement recopiées, toutes ces notes et anecdotes, s’est imposée doucement. Une suite logique à ces heures de veille dans le silence du plus profond des bois. Je livre donc les récits qui composent cet ouvrage à la curiosité des lecteurs. Le plaisir de partager avec eux une immersion dans un monde secret, et de dépeindre les avatars de naturalistes en goguette, en sont le fil conducteur. Nous aurons des rencontres amusantes, inquiétantes ou surprenantes au cœur de ces belles montagnes. Cette forêt foisonnante de vie, généreusement sauvage, dégage une atmosphère particulière, indissociable de l’ours et son aréopage, que ne renierait pas Gaston Phébus.
Les Alpes dinariques sont une chaîne de moyenne montagne. Elles s’étirent du nord au sud, des contreforts des Alpes juliennes jusqu’en Albanie. La partie slovène est dominée par le mont Snežnik (1796 m). La géologie est particulière : c’est le Karst. Les précipitations, (1350 mm/an), qui se chargent dans l’atmosphère d’acide carbonique, traversent la roche calcaire basique en la creusant, créant gouffres, effondrements et dolines. Pas de ruisseaux en altitude, les eaux jaillissent au pied de la montagne. Le climat continental est rude pour les plantes et les animaux. Les températures sont négatives pendant près de soixante jours par an. La couche neigeuse peut être importante, bloquer les chemins et préserver de toute pénétration humaine des secteurs entiers de la forêt. Les étés sont chauds, ensoleillés et les orages parfois violents.
La hêtraie sapinière sur éboulis qui donne un aspect bouleversé, est le peuplement caractéristique, accompagnée des érables sycomores et champêtres, charmes, épicéas, tilleuls, ormes, alisiers. Les pelouses calcaires, hôtes des orchidées, gentianes, crocus et autres fleurs d’altitude, parsèment la montagne. Paradis du botaniste, des plantes endémiques comme la primevère de Carniole ( Primula carniolica ), prospèrent. La diversité du végétal s’exprime dans le moindre interstice, sur une falaise crevassée ou un versant abrupt.
Les activités sylvicoles sont présentes, mais en mode pianissimo. Ici, le silence est plus souvent troublé par le vent dans les frondaisons ou le miaulement d’une buse variable.
Le loup et le lynx rôdent dans une parfaite discrétion entre les blocs rocheux. Le chat sauvage se coule sous les herbes d’une prairie de fauche, tandis que le renard mulote. Un blaireau veille au grain en croquant le maïs et le cerf au port altier avale en quelques enjambées la pente de la doline. La nuit, on entend les sifflements des loirs et leurs sarabandes dans les hêtres, doublés par le chant lointain d’une chouette de l’Oural. Pour le nouvel arrivant, jumelles en bandoulière, qui marche d’un pas léger dans la futaie claire au sous-bois émaillé d’ellébores, une belle rencontre semble possible à chaque instant.
Elle est vivante cette forêt. Son cœur bat au rythme de la vie. Certes, mais elle ne s’abandonne pas aussi facilement. Même si une partie des cinq cents ours slovènes vit ici, rien n’est acquis ! De nombreuses heures de prospection, d’affût et d’approche sont nécessaires, pas toujours couronnés de succès. Opiniâtres dans la recherche, les aléas climatiques et le relief compliquent parfois les choses. Dans un accord tacite, les naturalistes fouineurs se muent alors en « forçats », égarés dans ce labyrinthe végétal. Qu’importe ! Pourvu que l’on se soûle de ses images, de ses sons, de ses fragrances.
En Europe, il est difficile aujourd’hui de parcourir des territoires où subsiste une telle diversité écologique. La Slovénie au « cœur chlorophylle » en fait partie. Caresser le rêve de retrouver la grande forêt hercynienne des Celtes et du dieu Ésus, décrite par Jules César, serait une vue de l’esprit. Toutefois, arpenter les pentes des Alpes dinariques apporte une sensation de plénitude et une note optimiste d’une nature préservée. Aujourd’hui, nous avons encore cette chance de vivre des moments intenses en des lieux où l’homme a déposé sa marque, mais où il a décidé de protéger aussi.
Alors « Carpe diem ! », comme disait le poète. Emplissons avidement nos poumons de l’air montagnard. Profitons et profitons encore, avec les amis et ceux qui, comme les « ursophiles rigolards » que nous sommes, pensent que la beauté s’incarne dans un clair de lune, le balancement des cimes sous le vent ou le parfum des fleurs de sous-bois au printemps.
Bien à vous, chers lecteurs !
1. LES PREMIÈRES FOIS
1 er mai 1997
Nous survolons les Alpes et leurs sommets enneigés. Ici et là, un lac de montagne se signale par le contraste de son bleu profond avec l’immensité immaculée. Le spectacle est magnifique sous le ciel d’azur. Un signe qui me laisse augurer que ce premier voyage à destination de la Slovénie se déroulera sous les auspices de François D’Assise, l’homme qui aimait les oiseaux et leur parlait.
Après un passage à la verticale du mont Triglav, notre avion débouche dans la plaine de Ljubljana, à la confluence des rivières Ljubljanica et Sava. La petite capitale semble se blottir à l’abri des massifs montagneux et de la forêt qui les habille d’un épais manteau végétal, s’étendant à perte de vue. Le paysage qui s’offre à moi me laisse une impression de plaisir teintée d’une joie enfantine. J’ai l’intime conviction que ce voyage de découverte, de pur naturalisme, sera le prélude à de belles rencontres. Des instants d’amitié et de partage, dans une nature qui peut encore offrir une réponse à l’idéaliste rêveur. Le voici, le pays de l’ours ! Qui pourrait croire qu’à quelques kilomètres de la ville, le plantigrade tant décrié dans les Pyrénées vit à l’abri des hêtraies sapinières ?
Notre avion négocie mollement une dernière boucle, avant de se poser sur le tarmac d’un aéroport aux dimensions modestes. Il est à l’image du pays : discret et calme. Dès notre arrivée, nous filons plein sud dans notre voiture de location en direction de Kočevje. Christian, car c’est à son instigation que je vais découvrir le Karst, a en poche quelques informations d’un ami qui en revint enthousiaste :
« Tu verras, on trouve des crottes d’ours régulièrement sur les chemins. La forêt est peu fréquentée et, si tu fais beaucoup de prospections, tu en rencontreras obligatoirement un ! »
Je suis un peu étonné par cette affirmation. À mon sens, l’ours est secret, rare et difficile à surprendre dans la nature. Nous verrons !
La forêt est vaste et les chemins nombreux servent la sylviculture. Un vrai dédale, dont on ne peut démêler l’écheveau qu’à l’aide d’une carte précise que nous achetons à Kočevje. Munis de ce précieux guide, nous entrons par une piste calcaire à la découverte de la hêtraie sapinière, scrutant à gauche et à droite le sous-bois à petite vitesse. Malgré son exploitation, la sylve a gardé un aspect naturel. La futaie jardinée est la règle et le forestier semble prélever ici et là les bois sélectionnés en douceur. Les nombreux éboulis apportent une touche supplémentaire à cette sensation de préservation.
Pas de doute, nous y sommes et je ne suis pas déçu.
Un cassenoix moucheté est posé au sommet d’un épicéa. Nous nous arrêtons pour l’admirer dans la lumière rasante de cette fin d’après-midi. Régulier comme un métronome, il émet son chant criard et peu agréable à l’oreille. Tout est calme. Soudain, une voiture descend à vive allure et s’arrête à notre hauteur. Un homme sort du véhicule, quelque peu agité, et sa passagère, visiblement apeurée, reste dans l’habitacle. Le Slovène nous abreuve de paroles sans que nous puissions en comprendre le sens, pointant le haut du chemin de l’index.
– Sorry, we don’t understand ! dit Christian.
– Berbère !!!

– Berbère ? Qu’est-ce qu’il raconte ?
Considérant notre moue dubitative, l’homme reprend de plus belle avec insistance.
– Berbère, berbère !!! Soudain c’est l’illumination.
– Aaaah, bear bear, bon dieu ! Il a vu un ours en haut du chemin !
En toute impolitesse, nous laissons là notre informateur de hasard, sa passagère et le cassenoix. Rapidement arrivés quelque cinq cents mètres plus loin au lieu supposé, le cœur battant, nous cherchons et cherchons encore. D’ours point ! Il a disparu, probablement dans les épicéas.
Nous sommes ici depuis quarante minutes et déjà la bête nous adresse un signe de sa présence. Ne pas l’avoir vu n’est pas important en soi dans ces conditions, mais quelle émotion !
Le crépuscule sera là dans une heure. Nous devons, pour passer cette première nuit, nous rendre dans une maison forestière en ruine indiquée sur la carte. Le soir venu, après un frugal repas, nous nous blottissons dans nos duvets. Affalés sur le foin, une torche plaquée autour du front, nous nous repassons en boucle la scène du Slovène en riant avec une pointe de moquerie.
Nous glissons lentement dans un profond sommeil, pleins d’espoir pour la suite. Au loin chante une chouette de l’Oural.
7 mai 1997
Il pleut et il pleut encore. La pluie joue pour la énième fois sa partition maussade toute en nuances. Pianissimo, les premières gouttes s’écrasent sur le toit délabré de notre vieille bicoque. Dans une large respiration, le mouvement va crescendo et se termine en un fortissimo tonitruant. Six jours de mauvais temps depuis notre arrivée et le vent qui semble à son tour entrer en scène.
Il fait encore sombre mais nous devons nous extraire de nos duvets douillets. Le petit déjeuner est rapide, l’aube trace un dégradé plus clair au-dessus des houppiers obscurs. Il est temps de se mettre en route pour l’approche matinale.
Plus tard en journée, trempés et bredouilles, nous décidons de quitter le secteur de Kočevje et notre galetas. Nous choisissons de prospecter le massif de Velika Gora situé à trente kilomètres un peu plus au nord-ouest. La pluie a cessé mais de gros nuages gris et lourds roulent au-dessus de la montagne, venant de la Croatie toute proche.
Nous avons pointé sur la carte un petit vallon ouvert entre deux versants. C’est peut-être un lieu de passage régulier pour la grande faune. Sur le chemin escarpé que nous suivons en voiture, le ruissellement a créé de nombreuses rigoles et des gros blocs rocheux se sont détachés des pentes. Certains ont échoué au milieu de la piste, la vigilance est de mise. Visiblement, personne n’est encore passé ici en ce début de printemps.
Nous prenons de la hauteur. Sur le versant opposé, à deux kilomètres à vol d’oiseau, s’étire obliquement une longue falaise blanche. Cette découverte pique notre curiosité, un faucon pèlerin pourrait y nicher. Décision est prise de nous y rendre, toujours par des chemins encombrés. Une heure plus tard, nous abandonnons la voiture et partons à pied, un peu à l’aveugle. Les lieux sont sauvages et transpirent la présence de l’ours. La montée est rude sur le sentier à travers les hêtres et les épicéas, une mésange noire accompagne notre peine de son chant sifflé. Une clairière herbeuse apparaît et quelques blocs blancs indiquent la naissance du complexe rocheux.
Une coulée parsemée de fumées* de cerf élaphe* traverse cet espace laissé libre par la futaie, marquant une frontière entre le végétal et le minéral. Une dernière enjambée par-dessus un chablis nous laisse découvrir un belvédère naturel, où la forêt s’offre à notre regard dans toute son immensité. Au loin, le sommet du mont Snežnik encore enneigé tutoie les nuages bas. Cette surprise est magique et le point de vue magnifique !
La falaise, couverte de bruyères qui dissimulent de nombreuses failles et trous, se partage en deux niveaux. Nous descendons acrobatiquement, aidés par quelques jeunes sapins dont les conditions de vie semblent bien difficiles. À l’approche du bord, un à-pic de trente mètres domine la canopée de la hêtraie. Précautionneusement, nous progressons le long de la paroi entre les roches et quelques sapins. Là, devant nous se trouve l’entrée d’une cavité formant un arc de cercle, orientée ouest sud-ouest, dissimulée par un gros épicéa aux branches basses. Un balcon naturel de six mètres de large s’ouvre devant elle où un promontoire offre un panorama à couper le souffle. Nous pénétrons à l’intérieur en rampant sur un monticule de terre qui obstrue en partie l’ouverture. La lumière du jour filtre difficilement. Sur notre gauche, proche de l’entrée, nos mains prennent appui sur une épaisse couche circulaire de bruyères. Cette couronne végétale de un mètre cinquante de diamètre est marquée par la forme parfaitement dessinée d’un corps qui s’est posé là.
Avec Christian, nous nous regardons, interloqués : « Nous sommes dans une tanière à ours ! »
Nous éclairons nerveusement l’ensemble de la cavité. Sa profondeur n’est que de six mètres pour une hauteur de un mètre trente et une largeur de cinq mètres. Le plafond est ourlé de gouttes d’eau et le sol recouvert de pierres, fruit des effondrements successifs du dôme travaillé par les infiltrations. Dans la litière, nous récoltons des poils d’ours. Pas de fèces*, laissées* ou autres indices de présence. Cette tanière est idéalement située dans un site sauvage et merveilleusement esthétique, à 1124 mètres d’altitude.
Nous restons là encore un long moment, comme pour prolonger le plaisir de cette découverte. Assis dans la bruyère en bordure de falaise, nous scrutons aux jumelles les hêtraies qui ne sont pas encore débourrées. Qui sait ! Un ours peut déambuler sous la futaie.
Un grand corbeau cercle à notre hauteur et semble jouer avec le vent. Nous écoutons le silence. Sur le fil de la falaise, voici celui que l’on n’espérait plus. Un faucon pèlerin, guetteur de l’immensité, posé tout en majesté sur un éboulis à l’équilibre précaire.
Un rayon de soleil perce à travers les nuages et inonde le sommet en vis-à-vis. Cette fin de journée est belle !
Chaque année nous reviendrons à la tanière, comme des pèlerins dans un lieu saint. Pour montrer et partager mais aussi pour suivre la fréquentation de la bête.
De 1997 à 2006 l’ours ne semble pas avoir utilisé cet abri dans le cadre de son hibernation. Au sortir de l’hiver 2007, Grégory a observé un ours couché dans la clairière prenant un bain de soleil. Fin avril 2010, j’ai trouvé crottes et traces fraîches dans la neige devant la cavité. Depuis, le site est à nouveau fréquenté.
Monter jusque là-haut reste toujours un moment intense du séjour. Notre descente à l’aveugle rend l’approche compliquée et épique.
10 mai 1997
Notre voyage touche à sa fin. Demain soir, nous refermerons notre sac de naturaliste. La pluie et le vent n’ont pas cessé de nous accompagner tout au long de nos pérégrinations sylvestres. En dépit des conditions météorologiques guère favorables, les observations ont été rares mais belles : un chat sauvage en chasse sur la prairie, la chouette de l’Oural enfin aperçue sur un sapin, cerfs, chevreuils, sangliers surpris dans leur intimité.
Gambader comme des chamois dans la montagne, fut notre quotidien pendant ces dix jours. Nous avons appris et découvert beaucoup, touché du doigt la présence de l’ours par ses traces de pas dans la boue et ses griffures sur le tronc d’un érable. Sa vie semble plus accessible à notre compréhension.
Ce soir est le dernier espoir de le rencontrer. La chance est minime mais jusqu’au dernier instant on se doit d’y croire, c’est une règle éprouvée. Comme le signe d’un salut amical, le temps s’est apaisé, ni pluie ni vent.
Nous connaissons une grande doline de cent cinquante mètres de diamètre semblable à une arène, ceinte par une hêtraie à l’est et une pessière* à l’ouest. Un mirador (preža en Slovène) est installé côté nord et au centre de cette cuvette karstique, les chasseurs ont déposé des viscères. Sur le sentier d’accès, des traces de plusieurs ours adultes et jeunes sont imprimées dans la terre meuble.
L’endroit est inquiétant et les nombreux éboulis accentuent cette ambiance sauvage.
Nous prenons place sous un gros épicéa, bien à l’abri et confortablement assis sur un lit d’aiguilles sèches. Le ciel s’éclaircit légèrement. Nous restons optimistes sur la clémence des éléments pour ce soir. L’attente débute : une grive draine chante à tue-tête à la flèche d’un vieux sapin. Il est 18 h.
Le temps coule lentement. Sans un mot, chacun recherche le moindre indice d’une présence cachée. Au-dessus de nos têtes, nous entendons le battement d’ailes caractéristique du grand corbeau, puis un long croassement pour appeler son partenaire. Il n’a rien vu, nous sommes invisibles.
Près du charnier, un couple de geais se gave de maïs déposé à la volée. Ce sont des « oiseaux sentinelles » comme tous les corvidés. Bons délateurs, ils n’hésitent pas à alerter au moindre mouvement suspect. Hélas, ils sont calmes, rien ne se passe.
20 h 40, la lumière du jour se meurt lentement. Dans trente minutes nous aurons brûlé notre dernière cartouche, je n’y crois plus guère ! Christian me parle à voix basse, le relâchement se fait sentir. Machinalement, en tournant son regard vers le charnier, une forme brune lui apparaît :
– Un ours !!!
Le voici dans les jumelles, enfin ! L’animal sort de la hêtraie à cent mètres de notre épicéa. Il se dirige sans hésiter vers la viande et saisit une panse de vache. C’est un adulte expérimenté, il ne s’attarde pas à découvert et retourne à l’abri de la futaie d’un pas rapide, après trente secondes d’observation. C’est court mais tellement formidable. Nous jubilons en silence, l’ours s’est montré, rapidement certes, mais dans une atmosphère digne de lui. Après tant de recherches et d’opiniâtreté, l’heure de la récompense a sonné.
20 h 50, le crépuscule s’installe, il est temps de partir. Je m’extrais le premier de notre épicéa quand une forme marron se détache de la lisière. Par une concordance hasardeuse, un second ours sort du bois pour se rendre lui aussi au charnier. À soixante-dix mètres, il me regarde pendant quinze secondes. Sa vue est mauvaise mais l’ouïe et l’odorat extrêmement performants. Christian n’a rien vu et sort à son tour en bataillant avec les branches. Je lui glisse tout bas qu’un ours est là, mais il ne m’entend pas. L’animal, à cet instant précis, court prestement se réfugier à l’abri de la futaie où il disparaît. Christian sorti, il me montre un ours qui s’enfuit sur la droite. Il n’y en avait pas deux mais trois. Quelle soirée !
22 h, la nuit est d’un noir d’encre, accentuée par la voûte des grands arbres qui nous dominent. Les nuages ont définitivement déserté le ciel qui resplendit d’étoiles. Nous avons rejoint notre « camp de base », à huit cents mètres de la doline de l’ours. Sur une grosse souche, nous préparons un repas rustique tout en conversant joyeusement auprès d’un feu où grésille le petit bois sec. La statue de la Vierge, abritée dans son monument, parée de fleurs et de bougies où dansent les fines flammes, semble nous adresser un sourire complice. Ce lieu de pèlerinage s’appelle Pristava en slovène. Nous le baptisons
« la doline à la sainte Vierge ».
Nous y reviendrons à chaque voyage, dans l’espérance de surprendre un ours déambulant sous la lune. En attendant la prochaine fois, nous retrouvons notre couche de fortune dans un râtelier à cervidés garni de foin et de puces.
Demain nous rentrerons, riches de nouvelles sensations et d’expériences. J’imagine, en me glissant dans mon duvet froid, les futures rencontres qui nous attendent. Harassé, le sommeil m’emporte, bercé que je suis par les bruits nocturnes de la forêt des ours.
2. LYNX DU MATIN, LYNX DU SOIR
12 mai 1998
Ce matin, l’approche fut difficile. Le vent tournant n’a cessé de jouer au trouble-fête dans la futaie. L’aboiement des chevreuils confirme que les éléments sont contre nous. Quoi que nous fassions, notre odeur se répand jusqu’aux truffes et museaux du secteur.
Avec Bibi, nous décidons de nous rendre en voiture dans la grande clairière de Glažuta, coincée entre deux versants, ombilic du massif forestier. Quinze kilomètres nous séparent de ce lieu, où un vieil hôtel à l’abandon et une petite chapelle solitaire en bois sont à la merci du vent coulis qui sifflote sous les tuiles.
Nous roulons à petite vitesse tout en regardant le sous-bois. Rien, hormis les souches qui nous laissent parfois croire que la silhouette d’un ours se profile derrière un tronc. À un kilomètre de notre destination, dans le dernier lacet, une forme rousse se détache nettement de la pessière verte en arrière-plan.
Un lynx est assis sur le bas-côté et regarde dans notre direction. Impossible qu’il n’ait pas entendu la voiture descendre le chemin. Nous sommes à cinquante mètres, l’animal s’évanouit par un vieux sentier de débardage. Sans trop réfléchir nous quittons là notre véhicule, moteur en marche et portes ouvertes. Deux options s’offrent à nous : monter ou descendre, sans grande certitude de le découvrir. Bibi prend à gauche, je grimpe sur la droite par une petite sente et progresse rapidement sans grande précaution. Le terrain est accidenté et parsemé d’éboulis. J’essaie au mieux de balayer du regard le moindre recoin du bois. Soudain, comme par miracle, il m’apparaît à quelques dizaines de mètres, drapé dans un voile de lumière d’or, assis sur un rocher plat qui domine la pente. Il semble regarder avec insistance quelque chose en contrebas. Observe-t-il Bibi ? Son pelage roux, parcouru de fines mouchetures noires, est magnifique. Le port de tête présente toute la majesté du prédateur en totale osmose avec le milieu. Il se tourne avec flegme et me regarde une fraction de seconde puis, d’un bond souple et félin, s’engouffre sans coup férir sous les épicéas où je le perds définitivement de vue. Après quelques minutes d’une recherche vaine, je retrouve Bibi.
L’observation du lynx en milieu naturel est une gageure, son territoire est estimé entre soixante et trois cents km2. Nous sommes conscients d’avoir eu une chance inouïe. Il est 10 h. Avant le pique-nique, deux heures s’offrent à nous pour prospecter le secteur. À l’entrée de la grande clairière, dans une ornière boueuse, une trace de patte avant est fraîchement imprimée. Quelques dizaines de mètres à l’intérieur de la hêtraie, sur une souche placée aux quatre vents, une laissée est déposée en évidence. Aucun doute n’est permis, cette grande ouverture fait partie intégrante de son territoire, si vaste soit-il. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin.
L’idée de sa présence nous laisse espérer qu’une prochaine fois peut-être qui sait ?
Ce soir, le premier quartier de lune est voilé par des nuages d’altitude qui nous plongent dans une obscurité malvenue. Il est inutile de rester davantage. Notre couche dans le râtelier de la Vierge nous attend à 20 km au nord. La route de retour passe par la grande clairière et le secteur du lynx de ce matin. Nous sommes pressés de dîner auprès d’un feu de bois. La voiture avale la piste tortueuse où les phares semblent faire danser les troncs en ombres chinoises. Nous discutons le programme du lendemain quand, à quelques mètres, dans les faisceaux lumineux, traverse un lynx. Le pelage, la queue courte et ronde, la silhouette et la vélocité de l’animal, tout correspond. À quatre km du lieu d’observation de ce matin, nous sommes quelque peu abasourdis par cette nouvelle rencontre furtive. Il est fort probable que ce soit le même individu.
C’est tout simplement incroyable !
En Slovénie, le dernier lynx de la sous-espèce des Balkans ( Lynx lynx martinoi) a été tué en 1908. La décision fut prise en 1974 de réintroduire six individus de l’espèce continentale ( Lynx lynx) , venant de Tchécoslovaquie. Les animaux se sont bien adaptés et la population a connu une phase de croissance. Aujourd’hui il semblerait que celle-ci soit en régression. Le braconnage et la consanguinité seraient les explications couramment admises. Une estimation chiffrée du nombre d’individus reste très aléatoire.
De cette journée, nous en discuterons encore longtemps. Le mimétisme, la discrétion et la rareté de l’animal nous convainc que nous ne vivrons pas de sitôt un tel concours de circonstances.
3. LE CHEVAL
13 mai 1998
Les prospections vont bon train. Toute la journée nous marchons dans les éboulis, sous les sapinières et les hêtraies claires. Certaines pessières sombres qui prospèrent sur les sommets sauvages, noyés dans les nuages, offrent un visage d’une autre époque. La montagne exhale une ambiance primitive difficile à retrouver dans notre forêt d’Orléans. À en perdre haleine, nous déambulons dans ce dédale végétal où, sur une sente tortueuse bien marquée, une ourse et son jeune sont passés dans la nuit. Aucune chance de les trouver mais rien n’empêche de suivre leurs traces. Elles conduisent nos pas dans une petite doline dépourvue d’arbres, au bord d’une piste forestière. Une brise légère mais régulière apporte soudainement une odeur désagréable à nos narines. Un peu en contrebas, une masse sombre à la posture presque indécente attire notre attention. Un cadavre intact de cheval a été déposé là à l’intention de l’ours. À quelques dizaines de mètres, à droite de la dépouille, un mirador est solidement planté en terre. La découverte est d’importance et la question de l’affût de ce soir ne se pose plus. Après une inspection minutieuse, nous optons pour un poste sur deux gros hêtres surplombant la piste et la doline.
Comme un signe, le soleil perce les nuages et une grive draine chante au sommet d’un sapin. Ce soir nous avons un rendez-vous avec lui !
18 h, nous nous installons sur nos perchoirs respectifs à cinq mètres du sol. Bibi, prévoyant, s’attache aux branches avec les courroies de son sac à dos car le sommeil le cueille régulièrement à l’affût. Je souris discrètement et espère qu’il ne ronflera pas.
L’attente commence. Le vent léger de cet après-midi est tombé et le soleil embrase, dans un rougeoiement intense, la crête de la montagne. Un merle noir s’est invité en lisière de la doline et marque son territoire par son chant roulé. La grive draine cherche les vers de terre et un pic noir débite en gros copeaux une souche d’érable. L’atmosphère est parfaite, trop sans doute !
Imperceptiblement puis plus nettement, le ronronnement régulier d’un moteur monte vers nous. Dans le virage à deux cents mètres, comme un diable sortant d’une boîte, un gros 4x4 apparaît : « C’est mort ! » dis-je à Bibi qui commençait à s’assoupir.
Adieu le rêve, bonjour les ennuis !
Le véhicule s’arrête sous notre point d’affût. Un homme à forte corpulence et au visage rubicond, vêtu d’un treillis descend inspecter le cheval et les traces éventuelles du passage de l’ours. Il soliloque, reste deux minutes puis remonte la pente tout en levant la tête. L’affaire prend une mauvaise tournure.
Il marque un temps d’arrêt puis nous interpelle. Nous lui faisons comprendre que nous sommes étrangers. Il n’en a cure et montre son nez avec l’index, pour expliquer que l’ours doit capter nos effluves. Comme deux corbeaux noirs, nous restons de marbre. Il décide de partir tout en maugréant. Nous sommes plongés dans l’expectative. Le succès de la soirée est compromis, qui vivra verra !
19 h 30, l’espoir renaît lorsqu’à nouveau, une voiture s’approche. Ce n’est pas un tout-terrain. Je crois distinguer un gyrophare. Bibi, pour le coup réveillé, me lance la voix étranglée par la surprise : « C’est les flics !! »
Ce coup-ci la soirée naturaliste est terminée, nous avons été dénoncés par notre vilain bonhomme. Les policiers nous invitent poliment mais fermement à les suivre jusqu’au commissariat de Ribnica, à une heure de chemin de là. Nous nous retrouvons entre un alcoolique et une famille gitane, à expliquer tant bien que mal les raisons de notre présence dans les arbres par une soirée de printemps. Ils nous conduisent d’autorité à un hôtel avec obligation de ne plus dormir en montagne. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, nous prendrons une bonne douche et dormirons ce soir dans un lit.
Le lendemain, retour à notre point de départ en ayant compris que le Slovène forestier n’est pas un ami et qu’il faudra jouer à cache-cache avec lui.
19 mai 1998
Depuis notre mauvaise rencontre, nous avons appris le nom de notre délateur. Ayant conté notre mésaventure à Gregor chez qui nous logeons pour la première fois, nous savons maintenant que l’individu se prénomme Josip. La finesse n’est pas un trait de caractère dominant chez lui et il n’apprécie guère les naturalistes étrangers. Il faut donc mettre une certaine distance entre lui et nous. Pour autant, impossible de laisser de côté le cheval dont l’ours, immanquablement, viendra se repaître. Chaque jour, un coup d’œil rapide nous informe de l’état de putréfaction. L’ours est un gourmet à sa manière et le pauvre cadavre semble à point pour un ultime affût ce soir.
Nous prenons à nouveau place dans les hêtres à 20 h. Parfaitement installé, j’ai tout le loisir, aux jumelles, de constater que le ventre du cheval est largement ouvert. Près du corps abîmé, trois crottes fraîches ne laissent aucun doute, le ou les animaux sont passés et ont bien festoyé ces deux derniers jours. Les viscères sont les appâts qui recueillent les faveurs de l’espèce. C’est notre dernière chance.
20 h 30, la météorologie est incertaine, la brise se mue en un vent régulier mais frais, le ciel change de teinte à la faveur d’un amoncellement de gros nuages. La pluie menaçante arrive sous la forme d’une bruine légère et continue. Notre position devient inconfortable. Privés de lune, il ne nous reste que quarante minutes avant la nuit noire.
21 h 5, le temps devient exécrable, la raison incite au départ. Dans un dernier coup de jumelles, je balaye la partie supérieure de la doline qui s’efface dans le crépuscule naissant. Une forme sombre m’apparaît, semblable à un rocher. La silhouette se déplace d’un pas lent et pesant, descendant vers le cheval. Bibi l’a vu aussi. Le voici enfin, notre ours ! Un gros mâle bien sombre dont la rondeur indique un poids conséquent qui ferait la joie d’un chasseur de trophée. Il se rapproche, imperturbable. Nous prenons tout le loisir de le détailler parfaitement. Sa tête carrée, ses épaules musculeuses et surtout ses pattes, terminées par de longues griffes, nous renseignent sur sa toute-puissance dans le milieu. C’est un intouchable, assurément.
Il est à quinze mètres de la dépouille mais ne paraît pas s’y intéresser. S’est-il goinfré la nuit précédente de sa chair au point de vouloir varier son menu ? Le cou tendu, ce grand mâle prend le vent, tourne autour de la place puis revient au centre de la doline. Il croque grain par grain, sans gloutonnerie, le maïs déposé par Josip. À soixante mètres, le flux d’air nous apporte des senteurs désagréables. Seule compensation, l’ours ne peut pas nous éventer. La pluie a cessé et son pelage perle de gouttes d’eau. Il continue, avec application, sa consommation de maïs. Le crépuscule gagne du terrain et bientôt la nuit sera là. J’en suis presque à souhaiter que l’animal quitte la doline le premier, simplement pour ne pas le perturber.
Serait-ce une conjonction de la pensée ? À cet instant, il cesse de s’alimenter. Une chouette chevêchette chante au sommet d’un grand épicéa dominant la doline. On pourrait croire qu’il l’écoute dans le silence assourdissant de la forêt. L’ours donne un coup d’œil vers la hêtraie d’où il était sorti puis, d’un pas pesant, y retourne tranquillement. L’animal nous laisse entrevoir son derrière tout rond et sa démarche chaloupée. Sans efforts, il remonte sur la partie haute de la dépression et s’évanouit dans la futaie. La petite chouette, imperturbable, l’accompagne par sa note unique qui se perd dans la montagne.
Un peu courbaturés et trempés, nous descendons. Bibi, ce soir, ne s’est pas endormi dans l’arbre.
4. UNE CHOUETTE FAMILLE !
11 mai 2000