Les baleines franches
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Les baleines franches

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Description

Véritable encyclopédie richement illustrée, ce livre nous plonge dans les mers froides, à la découverte de l'univers passionnant des baleines franches. Un premier volet détaille l'anatomie et la physiologie de ces géants du monde animal, un second déroule l'histoire de leur pêche par pays de manière chronologique, ce qu'aucune histoire de la chasse à la baleine n'avait fait auparavant.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 147
EAN13 9782296500785
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Illustration de couverture

Illustration de couverture
huile sur cuivre du XIX e siècle, collection de l’auteur
Titre
Jacques Soulaire







LES BALEINES FRANCHES









Ce volume est le soixante-cinquième
de la collection Kronos
Fondée et dirigée par Eric Ledru
SPM
Copyright

Copyright : SPM, 2012
ISSN : 1148-7933
EAN Epub : 978-2-296-97898-0
SPM 34, rue Jacques-Louvel-Tessier 75010 Paris
www.SPM-Editions.com
Tél. : 01 44 52 54 80 – télécopie : 01 44 52 54 82
Couriel : lettrage@free.fr

DIFFUSION – DISTRIBUTION : L’Harmattan
5-7, rue de L’Ecole-Polytechnique 75005 Paris
Tél : 01 40 46 79 20 – Fax : 01 43 25 82 03 – Site : www.harmattan.fr
AVANT-PROPOS
C’est avec un état d’esprit comparable à celui qui nous avait permis d’aborder lors d’un précédent ouvrage, la saga du grand cachalot, que nous allons ouvrir le registre, tout aussi passionnant, des baleines franches.
Remarquons tout d’abord, que si nous avions décliné le cachalot au singulier, nous emploierons le pluriel pour les baleines franches, car il en existe indiscutablement deux espèces, très proches l’une de l’autre, et encore à condition d’ignorer leur proche cousine, la petite Caperea , un animal extrêmement rare qui, du fait de sa taille, ne peut espérer trouver sa place dans la cour des grands.
Et si nous avons parlé de « chasse » au cachalot, nous emploierons plutôt le terme de « pêche » à la baleine, qui lui est généralement consacré, ne serait-ce que pour rendre hommage à Prévert. Façon de voir les choses, que personne n’explique, car rien ne sépare fondamentalement la capture de ces deux géants des mers.
Si les Anciens avaient fait la différence entre le féroce cachalot et la paisible baleine, il faut bien reconnaître que ce concept relève plutôt de la sémantique.
Ce nom curieux de « baleine franche » n’a pas été donné par les scientifiques, mais par les baleiniers, qui avaient très vite jeté leur dévolu sur un animal peu combatif, dont la nage était particulièrement lente, et qui possédait une couche de lard très épaisse lui permettant de flotter après la mort. C’était la « bonne baleine », celle dont il convenait de s’emparer. Il n’est donc pas étonnant qu’elle fut la premières à susciter la convoitise de l’homme.
Depuis des millénaires, les Esquimaux avaient bien compris l’importance de ces animaux dans leur écosystème, et ils s’étaient rapidement mis à les chasser – pardon : à les pêcher – avec les moyens dont ils disposaient. Les prises étaient rares et ne présentaient aucune menace pour la pérennité de l’espèce.
Il faudra attendre le douzième siècle, pour voir les Basques poursuivre ces baleines dans les eaux du golfe de Biscaye, après avoir constaté leurs échouements sur leurs côtes. Mais leur pêche ne se montrera jamais dévastatrice.
Elle ne se transformera en un véritable massacre que quatre siècles plus tard, lorsque les pêcheurs de morue les découvriront par hasard dans l’estuaire du St. Laurent, autour de Terre-Neuve et dans les baies du Spitsberg.
Dès qu’elles seront repérées dans l’hémisphère Sud et dans le Nord Pacifique, elles seront alors décimées, au sens littéral du terme.
Très recherchées pour leur huile et leurs fanons, elles ne seront plus harcelées que lorsqu’elles deviendront trop rares pour assurer la rentabilité des expéditions.
En dehors de leur aspect, qui les fait reconnaître entre toutes, les baleines franches nous font entrer dans un monde très différent de celui du cachalot. Nous ne sommes plus dans les mers tropicales, avec leur cortège d’aventures toutes plus ou moins liées aux îles paradisiaques du Pacifique, bordées de sable blanc et de palmiers, mais dans un univers de glace, de neige, de brouillard et de brume, sous des latitudes extrêmes, où le blizzard et les tempêtes font partie du quotidien. Enfin, le légendaire Moby Dick, n’est plus là pour nous transporter dans son univers mythique, et nous attendons toujours que les débonnaires baleines franches trouvent leur panégyriste qui saura nous transporter dans la fantasmagorie d’un monde reconnu pour être le plus inhospitalier de notre planète.
De tous les hommes qui ont voué leur vie à la traque de ces énormes créatures, les baleiniers polaires différaient profondément de ses collègues que l’on aimait qualifier de « vagabonds des mers du Sud. » Ils naviguaient dans des mers souvent inconnues dans lesquelles la limite des glaces variait d’une année sur l’autre, bien qu’ils ne les fréquentaient que pendant les mois d’été considérés comme les seuls praticables. Bien sûr, ils pouvaient espérer revenir passer l’hiver dans leur famille, mais ils étaient toujours tenaillés par la crainte de faire une mauvaise campagne, ou d’être la victime d’un accident, au pire d’un naufrage. Et, si le froid représentait leur plus grand ennemi, avec son cortège de gelures et d’affections cutanées, il pouvait s’accompagner de l’insidieux scorbut qui faisait, beaucoup trop souvent, de sérieuses ponctions dans les équipages.
Les campagnes, du moins dans les premiers jours de la pêche, se terminaient relativement tôt dans la saison. Les navires revenaient au port dans le courant du mois d’août, pouvant alors être armés au commerce pendant l’hiver. Par la suite, ils demeureront plus longtemps sur leurs zones de pêche et, revenant plus tard, ils passeront l’hiver au sec. On en profitait alors pour examiner leurs coques. Au printemps suivant, le cycle reprenait avec les préparatifs d’une nouvelle campagne.
Le jour du départ était le signal d’une grande fête surtout en Écosse. Équipages, famille et amis avaient coutume de se réunir à bord. On buvait et on dansait tard dans la nuit. Les femmes ornaient le gréement de longs rubans de couleur verte ou rouge, confectionnés au cours de l’hiver. Lorsque les invités étaient tous descendus à terre, les capitaines donnaient l’ordre de quitter le quai, et de se mettre à l’ancre, à quelques encablures du rivage, de façon à limiter les risques d’une désertion encore possible.
Peu de temps après l’appareillage, les travaux commençaient. L’étanchéité des tonneaux était soigneusement vérifiée, les chaloupes étaient armées par leurs patrons, les lignes soigneusement lovées dans leurs bailles par les harponneurs. Elles se composaient de lignes de harpon dites blanches, faites de chanvre de la meilleure qualité, de 2,¼ inches de diamètre pour une longueur d’une d’une trentaine de pieds, et de lignes dites noires, nettement moins souples puisque passées au goudron, de même diamètre, mais nettement plus longues, atteignant entre 200 et 250 yards. Chaque harponneur préparait quatre ou cinq bailles.
Les équipages de ces baleiniers polaires devaient posséder une constitution robuste et une résistance à toute épreuve. Mais, le Grand Nord, même considéré comme un univers particulièrement hostile, a toujours captivé les esprits et la plupart de ceux qui avaient effectué un premier voyage dans ces hautes latitudes, n’avaient jamais manqué, par la suite, une seule saison de pêche, tout du moins lorsque leur condition physique le leur permettait.
Le simple matelot était typiquement un homme fruste, mal dégrossi, plein de superstitions, ignorant totalement la notion de confort, même le plus élémentaire.
Quant au capitaine, il devait posséder de sérieuses facultés d’observation et savoir interpréter le moindre petit signe annonçant de subites perturbations météorologiques. Toute erreur, toute tentative d’exploration trop téméraire pouvait signifier l’immobilisation de son navire par les glaces, parfois sa destruction, donc une mort prévisible à plus ou moins long terme. S’il devait se montrer excellent navigateur, bon gestionnaire, et habile médecin, il s’adonnait souvent à l’étude des minéraux, de la faune ou de la flore locale. Souvent, les armateurs lui imposaient de se faire seconder par un « pilote des glaces. »
Imaginons ces hommes qui, dans les premiers jours de l’aventure arctique, embarquaient sur des navires mal conçus pour résister aux tempêtes et aux glaces. Ajoutons l’incertitude du lendemain, l’effroi provoqué par une navigation dans la brume ou sous un ciel envahi d’étranges lueurs, l’inquiétude causée par des superstitions d’origine immémoriale, telles celle du narval aux propriétés magiques, ou du morse dont les défenses n’existaient que pour mieux pouvoir renverser leurs chaloupes. N’oublions pas le renard porte-malheur, comme le lapin l’est encore de nos jours chez les Bretons. Par contre, les ours étaient censés amener la bonne fortune. La destruction d’une épave par le feu était considérée comme une action qui présageait les pires catastrophes. Mais on expliquait ce comportement par la perte des tonneaux de rhum qui auraient pu faire leur bonheur !
Les conditions météorologiques qui régnaient dans l’Arctique, les vents violents, le froid extrême, l’humidité constante, rendaient la vie des hommes particulièrement pénible à bord des navires. Ils étaient aussi mal logés que leurs collègues des mers du Sud, mais en plus, ils avaient rarement l’occasion de pouvoir faire sécher leurs vêtements, qu’ils gardaient, du reste, pratiquement toujours sur eux tout au long de la campagne. Une autre raison de cette habitude était le besoin d’avoir à répondre rapidement aux ordres de départ d’une pêche. En effet, si le cachalot présente de longues périodes de respiration en surface entrecoupées par des immersions de quarante-cinq minutes, il n’en était pas de même pour la baleine franche, dont le cycle respiratoire était nettement plus bref. De plus, le brouillard et les amas de glaces pouvaient former un obstacle à la bonne visibilité de son souffle.
C’est pourquoi, quelles qu’en soient les conditions, on avait pris l’habitude d’envoyer en urgence une chaloupe qui servait d’éclaireur. Les hommes y prenaient place sans avoir, bien souvent, eu le temps de s’équiper valablement. Les embruns gelaient sur des survêtements enfilés à la hâte qui ne les protégeaient pas suffisamment.
Transportons-nous maintenant dans une chaloupe dans laquelle les hommes exténués, courbés sur leurs avirons, essayaient d’éviter les projections d’eau glacée et de réchauffer, comme ils le pouvaient, leurs doigts rendus gourds par le vent et le froid. La première embarcation mise à l’eau, se signalait par un fanion attaché au bout d’un espar, et c’était elle qui avait le plus de chances de piquer la baleine. Comme elle ne possédait pas une ligne suffisamment longue, elle dépendait des autres qui devaient lui fournir des suppléments, afin d’éviter à son harponneur d’avoir à la couper. On a cité le cas d’une baleine qui avait entraîné derrière elle plus de 2 000 mètres de ligne, remorquant alors trois ou quatre chaloupes. Lorsqu’elle refaisait surface, son souffle était souvent difficilement repérable, caché par la brume ou les aspérités de la glace. Il ne pouvait alors être détecté que grâce à la multitude d’oiseaux qui, comme toujours, semblaient venir de nulle part et la survolaient en tournoyaient, soucieux de faire un bon repas.
Dès que la baleine était harponnée, elle sondait en position quasi verticale et montrait toujours son immense caudale avant de trouver refuge dans les profondeurs de l’océan. Bien que sa réputation de férocité ne soit pas de mise, il était nécessaire de se protéger de son unique moyen de défense, sa gigantesque caudale qui pouvait entraîner la destruction d’une chaloupe. À cela venaient s’ajouter les risques habituels, tels ceux d’être pris par une ligne folle, de voir le bordé déchiré par les glaces, ou de ne plus retrouver le navire à cause du brouillard.
Lorsque la mer était recouverte de plaques de glace, la baleine tentait parfois de venir s’y frotter, essayant sans doute de se débarrasser du harpon, planté dans son lard. Presque toujours, elle se réfugiait sous le pack. Pour l’achever, les hommes, qui auraient pu espérer se maintenir dans leurs chaloupes en la suivant dans les chenaux d’eau libre, se voyaient dans l’obligation de couper leur ligne. S’ils s’acharnaient à ne pas vouloir perdre leur proie, ils devaient alors sauter de plaque de glace en plaque de glace, en s’efforçant alors de l’atteindre avec leurs lances lorsqu’elle refaisait surface pour respirer.
Les baleiniers de l’Arctique ignoraient le repos dominical, bien que sur certains navires on s’abstenait de travailler le jour du Seigneur. À bord, ils devaient faire face à de nombreux travaux d’entretien rendus atrocement pénibles par le froid. Le plus classique consistant à débarrasser le pont et le gréement de la glace qui s’y accumulait. On ne comptait pas ses heures, d’autant plus que dans ces latitudes élevées, le soleil ne se couchait jamais. Enfin, au travail harassant de la pêche, venait toujours s’ajouter celui du remorquage des carcasses vers le lieu de dépeçage.
En pleine mer, le travail le plus pénible ne relevait pas forcement des différents épisodes de la pêche, mais du désengagement du navire lorsqu’il était emprisonné par la glace. Cette glace devait alors être découpée à l’aide de longues scies, dans l’espoir d’ouvrir un chenal vers l’eau libre. Et ce travail devait être exécuté le plus rapidement possible, car, sous le vent et les températures extrêmes, la glace avait la fâcheuse tendance de se reformer avec une vitesse déconcertante et de refermer son implacable étau autour du navire. Une fois le navire désengagé et si le vent n’était pas au rendez-vous, les hommes dans leurs baleinières devaient le remorquer à la rame, pendant des heures et même des jours, parfois le haler à l’instar des ânes sur les berges d’un canal.
Bien sûr, ce travail avait sa raison d’être, et l’importance des gages savait faire oublier toutes les souffrances. Mais, parfois, une mauvaise saison pouvait tout remettre en question, avec l’angoisse de ne même pas pouvoir satisfaire aux besoins de la famille, ou même, tout simplement de sa faim.
Les baleinières – on parlait plutôt de chaloupes – utilisées dans les mers du Nord étaient généralement plus grandes que celles employées par les Américains dans la chasse au cachalot. Elles mesuraient 26 à 28 pieds de longueur pour un bau approchant 6 pieds, et n’étaient pas systématiquement effilées à leurs deux extrémités. Elles emportaient souvent sept hommes, un patron, un harponneur et cinq canotiers.
Quant aux navires, ils ne différaient pas sensiblement de ceux employés au commerce, si ce n’est que leurs étraves et leurs couples étaient nettement renforcés. Plus tard, en dehors de l’utilisation de la machine à vapeur, des coques en fer, et des canons lanceharpons, la grande nouveauté du XIX e siècle, sera l’instauration du fameux « nid de pie ». Cette nouveauté inaugurée par Scoresby se montrera bien vite indispensable. C’était une espèce de tonneau fait de lattes de bois retenues par des cercles également de bois.
On le recouvrait le plus souvent de toile à voile, parfois de peaux de phoque. Il était juste assez grand pour permettre à un homme de s’y tenir assis sur une petite planche. Une sorte de pare-brise amovible le protégeait du vent et on y pénétrait par une petite trappe établie dans son fond. Les vigies qui les occupaient, pendant parfois huit ou dix heures consécutives, profitaient ainsi de conditions nettement plus supportables que lorsqu’ils devaient se contenter d’un bout de toile enroulé autour de leurs jambes.
Cet ouvrage, consacré aux baleines franches, est divisé en deux parties :
– La première, qui aborde le domaine de la pure cétologie, dans laquelle nous préciserons les grandes lignes relatives aux spécificités de ces animaux. Nous tenterons de faire le point sur leurs origines et nous donnerons une description des espèces dont la position dans la nomenclature est encore loin d’avoir fait l’unanimité.
– La seconde nous retrace, de façon chronologique, et nation par nation, les principaux événements qui ont marqué l’histoire de leur pêche.
On pourra nous reprocher d’avoir omis l’histoire de la pêche arctique par les Scandinaves, les Allemands, ou les Russes, mais la pauvreté de ma documentation alliée à une totale ignorance de leurs langues se sont montrées un obstacle insurmontable.
Terminons cet avant-propos en soulignant l’extrême diversité de l’orthographe des noms propres aussi bien que la dénomination déroutante des lieux, qui rend parfois leur localisation précise difficile sur une carte, car ils sont le plus souvent d’origine hollandaise danoise ou anglaise. Le Spitsberg, par exemple, si souvent mentionné, peut être écrit Spitsberg (avec un « S ») ou Spitzberg (avec un « Z »). Nous avons opté pour la première version, celle que son découvreur, le hollandais Barents, avait utilisée.
Cétologie
ORIGINE DES BALEINES FRANCHES
Tous les cétacés présentent des caractéristiques qui sont liées à leur lente adaptation à une vie totalement aquatique, créatrice de grosses modifications morphologiques. Citons leur aspect hydrodynamique avec la disparition des membres inférieurs et d’un revêtement pileux, l’apparition d’une nageoire caudale horizontale, et le « télescopage » de certains os du crâne qui a permis la migration des narines vers le sommet de la tête afin de faciliter la respiration, lors de la nage en surface. Ce n’en sont pas moins de véritables mammifères qui ont le sang chaud et qui mettent au monde des petits, nourris au lait maternel.



Vues dorsales des crânes d’un archaeocète (a), d’un mysticète (b), et d’un odontocète (c). Les archaeocètes ne présentent aucun signe de télescopage. Chez les mysticètes, l’occipital a migré vers le haut, recouvrant le frontal et le pariétal au dessus de la boîte crânienne. Chez les odontocètes, le maxillaire et le prémaxillaire ont été « télescopés » au dessus des frontaux et des pariétaux.
MX : maxillaires.
N : nasal.
PM : prémaxillaire.
Extrait de rus hoelzel dans Marine mammal biology .

De nos jours, il est difficile d’admettre que nous n’ayons jamais entendu parler de la théorie de l’évolution des espèces, révélée par Darwin. Mais, pour le non-initié, il reste encore un monde à franchir avant de pouvoir assimiler le mécanisme qui a permis à un petit mammifère terrestre à quatre pattes qui vivait sur notre planète il y a plus de 50 millions d’années, de se transformer en d’énormes animaux qui passent la totalité de leurs vies dans le milieu marin.
Pour le paléontologiste, le présent est la clé du passé. William Henry Flower a été le premier à suggérer la relation possible entre les cétacés actuels et les artiodactyles, une très ancienne famille mammalienne considérée comme faisant partie des ongulés primitifs qui vivaient au Paléogène. Après Flower, Leigh van Valen a affiné cette liaison en signalant certaines analogies entre les cétacés et les mésonychoïdes, et plus spécialement avec les condilarthres, des animaux complètement disparus aujourd’hui qui étaient indiscutablement des ongulés primitifs, porteurs de sabots. Par exemple, une analyse du crâne de Pachyaena , ce mésonychoïde prédateur disparu il y a plusieurs dizaines de millions d’années, suggère que cet animal devait présenter de grandes ressemblances avec les tapirs, les suidés actuels (les porcs), et les capybaras qui sont, du reste, d’excellents nageurs.
Au cours de ces trente dernières années, des travaux basés sur les structures moléculaires de nombreux fossiles, ont permis de donner une certaine cohésion au groupe des cétacés primitifs que les systématiciens ont réuni dans le sous-ordre des archaéocètes. Mais un gros travail est encore à faire. Signalons que Thewissen, en 1998, s’est profondément investi dans cette restructuration.
La taille de ces archaeocètes variait de celle d’un renard pour atteindre une quinzaine de mètres de longueur chez Basilosaurus . Ces animaux sont actuellement répartis par les cétopaléontologues, ces spécialistes des formes anciennes de cétacés, dans cinq familles : les Pakicetidae , les Ambulocetidae , les Remingtoncetidae , les Protocetidae et les Basilosaurocetidae .

Pakicétidés
L’espèce type de cette famille, et aussi la plus ancienne, est Pakicetus inachus , qui vivait il y a 55 millions d’années. Les restes fossilisés de son crâne, retrouvés dans les dépôts sédimentaires de la mer Tethys situés au Pakistan, ne diffèrent guère de la structure propre à celles des mammifères terrestres et ne présentent aucun signe de télescopage. Seule, une bulle tympanique modifiée devait permettre à cet animal d’entendre lorsqu’il se trouvait en immersion. Sa morphologie était proche de celle de nos loutres actuelles.
Ne dépassant pas 2 ou 3 mètres de longueur, il se déplaçait sur ses quatre pattes et ne buvait sans doute que de l’eau douce.

Ambulocétidés
L’énigmatique Ambulocetus natans possédait encore des membres inférieurs qui jouaient certainement un rôle important lors de sa nage. Son corps présentait déjà certaines caractéristiques propres aux animaux dont l’habitat est purement aquatique.

Remingtoncétidés
Les fossiles de cette famille proviennent de sédiments datant du milieu de l’Éocène. Ils suggèrent que ses représentants devaient vivre dans un environnement à type de mangrove. Leurs maxillaires portaient des dents de petite taille.

Protocétidés
Protocetus qui vivait, il y a 50 millions d’années dans l’Éocène égyptien, ne nous est connu que par son crâne. Il possédait un rostre effilé, des narines peu reculées, et une dentition qui fait penser à celle des condilarthres. Eocetus et Georgiacetus , apparus sur notre planète un peu plus tardivement, présentaient des caractéristiques dentaires intermédiaires entre celles des Protocétidés les plus anciens et celles des Basilosauridés.

Basilosaurocétidés
Basilosaurus est le plus récent, le plus grand, et aussi le mieux connu de tous les archaéocètes. Il vivait entre 45 et 38 millions d’années avant notre ère.
Son crâne présentait une certaine forme d’hétérodontie (incisives et molaires différenciées), avec des dents aux bords dentelés.
Enfin ses sinus étaient élargis et son orifice nasal se situait encore près du museau. Ses vertèbres étaient dépourvues de ces apophyses massives qui rigidifient la colonne vertébrale des baleines actuelles.
Il devait vivre dans des eaux côtières chaudes et peu profondes. Il avait sans doute perdu tous ses poils et l’usage de ses membres inférieurs, mais peut être, était-il encore capable de se hisser à l’aide de ses pattes avant sur les plages, pour se reproduire.
Les Basilosaures ont normalement évolué vers des formes plus récentes, notamment vers les Dorutontidés, qui avaient l’aspect de nos dauphins et qui ont complètement disparus à la fin de l’Éocène, on ne sait pourquoi, ni de quelle façon. On a accusé de grosses modifications écologiques, engendrées par les convulsions géologiques de l’époque, d’être à l’origine de leur extinction. C’est, de toute façon, à ce moment que sont apparus deux groupes de cétacés encore très primitifs, mais bien distincts : le premier qui possédait des dents (les odotoncètes), et le second, des fanons (les mysticètes). Les choses sont en réalité un peu plus compliquées que ce schéma réducteur, car les fanons propres aux mysticètes sont composés de kératine, matière qui se décompose avec le temps et qui donc, ne se fossilise pas. C’est, du reste, un problème récurrent dans l’étude de la dentition des crânes archaïques et de la systématique des espèces disparues.
Puisque cet ouvrage se cantonne aux seules baleines franches, nous ne nous intéresserons qu’à l’évolution de leurs ancêtres éventuels et de leurs formes fossiles, qui a coïncidée avec une explosion du nombre des espèces, survenue au milieu du Miocène.
Multiplication qui complique encore un peu plus la filiation des espèces qui vivaient à cette époque.

a

a. Vue dorsale d’un crâne de basilosaurus.
D’après Yablokov.

b

b. Vue dorsale d’un crâne de cétothéridé.
D’après Yablokov

Les systématiciens distinguent actuellement trois familles de mysticètes primitifs qui semblent avoir des origines totalement différentes les unes des autres, mais qui toutes ont montré une forme d’évolution progressive avec la disparition des dents et l’apparition de fanons. Ces trois familles sont les Llanocetidae , les Aetiocetidae et les Cétotheridae , mais soulignons qu’aucun de leurs fossiles ne peut se prévaloir de posséder un ancêtre commun.

Llanocétidés
Cette première famille a pour type Llanocetus denticrenatus , dont un crâne long de 2 mètres à été découvert en 1989 dans l’Antarctique, dans l’île Seymour. L’une de ses principales caractéristique était de posséder des dents largement espacées. Remarquons que Mammalodon colliveri , un autre représentant de cette famille, qui vivait il y a 24 millions d’années dans les eaux recouvrant l’actuelle région de Victoria, en Australie, possédait une dentition peu différente de celle des archaéocètes les plus primitifs. Ses dents étaient garnies de pointes saillantes, disposées en quinconce, qui formaient une espèce de tamis, capable de filtrer la nourriture contenue dans les sédiments des fonds sous-marins qu’il fouillait à l’instar des baleines grises.

Aetiocétidés
Aetiocetus cotylaveus et Aetiocetus polydentatus sont les espèces typiques de cette deuxième famille de mysticètes archaïques dont le passage sur notre planète a été très bref. Aetiocetus polydentatus possédait de nombreuses dents (on parle de polyodontie), alors que d’autres espèces plus récentes ne montraient que des ébauches dentaires et encore uniquement dans leur stade fœtal.

Cétothéridés
Les cétothéridés comprennent une soixantaine d’espèces très différentes les unes des autres, réparties dans une trentaine de genres.
Cetotheriopsis lintianus découvert en Autriche, et Mauicetus lophocephalus en Nouvelle-Zélande, toutes deux disparues il y a 3 millions d’années, étaient les premières espèces, bien qu’encore très primitives, à ne posséder que des fanons. Elles ont fait leur apparition il y a 30 millions d’années. L’étude de la chronologie des sédiments portant sur 10 millions d’années, dans lesquels on a trouvé leurs fossiles, montre que la naissance, relativement rapide de certaines différences, s’est effectuée dans de nombreuses lignées, réalisant alors la transition vers les formes modernes des baleinoptéridés (les rorquals) et des baleinidés (les baleines franches).
Les plus récentes seraient apparues il y a 22 millions d’années avec l’émergence, à la fin du Miocène, du petit Morenocetus parvus. Mais leurs ancêtres possibles nous sont inconnus et, comme le fait remarquer Fordyce, « l’hiatus de 10 à 12 millions d’années qui sépare Morenocetus des baleines franches évoluées ne cesse pas d’intriguer les paléontologues. »


Squelettes de trois types actuels de cétacés : d’un rorqual (en haut), d’une baleine franche (au milieu), et d’un cachalot (en bas).

On admet toutefois que les cetothéridés, disparus au début du Pliocène, représentent la famille la plus récente, donc la plus évoluée des mysticètes archaïques. Leur taille variait de 2,5 à une dizaine de mètres, et leurs restes fossilisés ont été découverts dans de nombreuses régions du globe. Leurs vertèbres cervicales étaient libres, leurs crânes présentaient des signes nets de télescopage, leurs mandibules étaient étroites et n’étaient pas garnies de dents.
Les représetants de cette famille archaïque ont été répartis en plusieurs genres : Aglaocetus , Cophocetus , Mesocetus , Mixocetus... On pense qu’ils devaient être très nombreux. Certaines espèces parmi les plus récentes sont considérées comme les ancêtres les plus plausibles de nos baleines franches actuelles.
TAXINOMIE DES BALEINES FRANCHES
Classe : Mammalia
Ordre : cetacea
Mammifères marins totalement adaptés au milieu aquatique. Ils sont classés en deux sous-ordres : les Odontocètes, cétacés possédant des dents, et les Mysticètes, des fanons.

Sous-Ordre : Mysticeti
Baleines dont le maxillaire supérieur est muni de fanons.
Classiquement – il n’y a pas encore si longtemps – on ne reconnaissait que deux familles dans ce sous-ordre : les Balaenopteridae ou rorquals, et les Balaenidae ou baleines franches.

Familles
Récemment, certains spécialistes ont modifié leur conception de l’ancienne et grande famille des Baleinidés, en y retirant un groupe d’animaux jugés trop petits pour en faire partie. Il s’agissait des baleines franches pygmées qui furent classées dans le genre Caperea , pour lequel on a créé une nouvelle famille, les Neobalaenidae.
Puis, ayant reconnu des différences morphologiques évidentes entre deux grands types de baleines franches ‒ qui auparavant constituaient à elles seules le sous-ordre des Baleinidés ‒ les systématiciens les ont incorporées au sein de deux familles bien définies : les Eubalaenidae qui avaient pour type Eubalaena glacialis , et les Balaenidae pour Balaena mysticetus .

Les baleines franches comprennent donc trois familles :

– Les Balaenidae qui ne comprennent qu’un seul genre : Balaena.
– Les Eubalaenidae, également monogénériques : pour Eubalaena.
– Les Neobalaenidae, dédiées à l’unique genre Caperea.

Genres

– Balaena. Linné, 1758. Syst. Nat. ed 10.
1777 – Balena. Scopoli. Int. ad Historium Naturalem.
– Eubalaena. Gray, 1864. Proc. Zool. Soc. London.
1849 – Leiobalaena. Eschricht. K. Danske Viden. Selk. Skrift Nat.
1864 – Hunterus. Gray. Ann. Mag. Nat. Hist.
1866 – Hunterius. Gray. Cat. Seals and whales Brit. Mus.
1873 – Macleayanus. Marshall. Nomen. Zool. Mamm.
1873 – Halibalaena. Gray. Proc. Zool. Soc. London.
– Caperea. Gray, 1846.

Espèces

Eubalaena glacialis
1776 – Balaena glacialis. Müller. Zool. Danicae prodr.
1788 – Balaena islandica. Gmelin. Syst. Nat.
1792 – Balaena mysticetus islandica. Kerr. Animal kingdom.
1804 – Balaena nordcaper. Lacépède. Hist. Nat. Cétacées. (sic).
1818 – Balaena japonica. Lacépède. Mem. Mus. Hist. Nat. Paris.
1818 – Balaena lunulata. Lacépède. Mem.Mus. Hist. Nat. Paris.
1822 – Balaena australis. Desmoulin. Dict. Class. Hist. Nat.
1825 – Balaena kuliomoch. Chamisso. Nova Acta Acad. Ces.
Leopold. Caroliae.
1828 – Balaena antarctica. Lesson. Compl. Œuvres de Buffon.
1840 – Balaena antarctica. Temminck. Fauna japonica.
1841- Balaenoptera antarctica. Temminck. Fauna japonica.
1841 – Balaena mysticetus antarctica. Schlegel. Abh. Aus dem
Gebiete der Zool.
1843 – Balaena antipodum. Gray. Dieffenbach travels in
New-Zealand.
1860 – Balaena biscayensis. Eschricht. Rev. Mag. Zool. Paris.
1864 – Balaena Sieboldii. Gray. Ann. Mag. Nat. Hist.
1864 – Eubalaena australis. Gray. Proc. Zool. Soc. London.
1864 – Macleayius australiensis. Gray. Proc..Zool. Soc. London.
1864 – Hunterus Temminckii. Gray. Ann. Mag. Hist. Nat.
1865 – Balaena cisarctica. Cope. Pro. Acad. Nat. Sci. Philadelphia.
1865 – Balaena aleoutiensis. Van Beneden. Bull. Acad. Roy.
Bruxelles.
1866 – Eubalaena capensis. Gray. Cat. Seals and whales Brit. Mus.
1867 – Hunterius svedenborgii. Lilljeborg. Nova Acta Reg. Soc.
Upsala.
1868 – Eubalaena Sieboldii. Gray. Synop. Whales and dolphins Brit.
Mus.
1870 – Macleayius brittanicus. Gray. Ann. Mag. Hist. Nat.

1870 – Balaena cullamach. Cope. Proc. Acad. Nat. Sci. Philadelphia. 1871 – Balaena eubalaena. Gray. Suppl. Cat. Seals and whales.
1873 – Balaena Van Benediana. Capellini. Mem. Acad. Sci. Inst. Bologna.
1874 – Balaena hectori. Gray. Ann.Mag. Hist. Nat.
1877 – Balaena tarentina. Capellini. Mem. Acad. Sci. Inst. Bologna.
1881 – Balaena Van Benedeniana. Fischer. Act. Soc. Linn. Bordeaux.
1885 – Balaena australis. Flower. List. Cet. Brit. Mus.
1890 – Balaena euskariensis. Real. Mem. San Sebastian.
1900 – Balaena cullamacha. Beddard. Book of whales.
1900 – Balaena alutiensis. Beddard. Book of whales.
1903 – Balaena glacialis. Lahille. Bol. Centro Naval.
1940 – Eubalaena glacialis. Kellog. Nat. Géo. Mag.
1955 – Eubalaena glacialis glacialis. Tomilin. Mamm. Of East. Eur. and nort Asia.
1958 – Eubalaena glacialis. Omura. Sci. Rep. Whale Res. Inst.
1958 – Eubalaena glacialis japonica. Imaizumi. Nat. Sci. and Mus. Tokyo.
1963 – Balaena glacialis australis. Scheffer and Rice. U.S. Fish Sci. Rep.
Noms communs :
– Français : Baleine de Biscaye ou des Basques. Baleine des Sardes ou Sarde. Grande baleine franche. Baleine de grande baie. Baleine d’Islande. Baleine noire.
– Allemand : Nordcaper. Nordkaper. Nordweswal. Japanval.
– Anglais : Atlantic right whale. Biscayan right whale. Black right whale. Southern right whale. Great right whale.
– Basque : Sardaco-baleac. Sarda.
– Danois : Biscayrhval. Noordcaper. Svarthval.
– Espagnol : Ballena franca.
– Esquimau des Aléoutiennes : Cullamach. Kuliomoch.
– Hollandais : Noordkaper.
– Islandais : Nordvalur. Sletbacur. Sletbag. Hauswhal.
– Italien : Balena nera.
– Japonais : Ko-kujira. Sebi-kujira.
– Norvégien : Liljehval. Lille-hval. Id. Sildual. Sletbag.Sletbak.
– Portugais : Baleia basca. Baleia franca.
– Russe : Biskaiskit kit. Iaponskii kit. Iuzhnyi kit. Nastoïachtchii kit.
– Suédois : Ishafs hvalfisk. Nordcapare.
– Tchèque : Veloryba biskejska.

Balaena mysticetus
1758 – Balaena mysticetus. Linnaeus. Syst. Nat.
1792 – Balaena mysticetus groenlandica. Kerr. Animal Kingdom.
1828 – Balaena borealis. Lesson. Oeuvres Compl. de Buffon.

1838 – Balaena mysticetus borealis. Knox. Cat. of anat. Pre. illust of the whale.
1841 – Balaena mysticetus arctica. Schlegel. Abhand. aus dem Gebiete der Zool. Leiden.
1866 – Balaena mysticetus angulata. Gray. Cat. seals and whales Brit. Mus.
1874 – Balaena mysticetus Roysii. Dall. in Scammon : Mar. Mammals.
1883 – Balaena mysticetus pitlekajensis Malm. Bihang. K. SvenskaVet. Akad.Hand.
Noms communs
– Français : Baleine du Groenland. Baleine franche du Groenland.
– Allemand : Bogenkopf. Grönlandswal. Nordwal. Polarwal.
– Anglais : Bowhead. Arctic right whale. Great polar whale.
Greenland right whale.
– Danois : Bartfisch. Grönlandhval. Sandhval. Sildqval.
– Espagnol : Ballena franca.
– Esquimau de l’Alaska : Agkhovik.
– Esquimau du Groenland : Akbek. A Kulemaamiak.
Uogamachkachrbeck.
– Esquimau de la péninsule Chukotski : Akhgvopik.
– Esquimau des Aléoutiennes : Kuliamak. Kulema. Kuliomoch.
– Hollandais : Groenlandse Walvis. Grenlanse walvisch.
– Islandais : Groênlandshvalur. Nordwal. Nordvalur. Sletbacur.
Sleybag. Vatuushalar.
– Italien : Balena de Groenlandia.
– Japonais : Hokkyoku kujira. Serbio.
– Letton : Walzius.
– Polonais : Wierloryb grenlandski.
– Portugais : Baleia groenlandica.
– Russe : Kairalic. Ingotok. Poliarskyi kit. Grenlandskyi kit.
– Suédois : Grönlandsval. Hvalfisk. Nordval. Rättval.
– Tchèque : Veloryba gronska.

Caperea marginata
Noms communs :
– Français : Baleine franche pygmée.
– Allemand : Zwetgglatw.
– Anglais : Pigmy right whale
– Espagnol : Balena franca.
– Italien : Balena pigmeia.
– Japonais : Kosemi kujira.
– Portugais : Baleia pygmeia.
– Russe : Gladkii kit.



Représentation des trois genres de baleines franches avec une vue dorsale de leurs crânes.
De haut en bas : balaena mysticetus, eubalaena glacialis et caperea marginata. Les dimensions originales des crânes sont respectivement de 1,97 m, 3,27 m et 1,47 m. noter les différences du bouclier occipital.

Extrait de Marine
Mammals , de berta.

Déjà dans l’Antiquité, Pline l’Ancien, dans son Historia Naturalis , avait parfaitement su faire la différence entre la pacifique baleine qui possédait de longs fanons, et le féroce Physeter d’Aristote (le cachalot), qui était muni de très grosses dents.
En 1758, Linné, concepteur du système binominal, créait le genre Balaena avec Balaena mysticetus pour type. Mais, il faisait alors une grossière erreur, en considérant que son nouveau genre ne contenait qu’une seule espèce.
En 1776, un naturaliste allemand, O. S. Müller, réalisait que Balaena mysticetus de Linné, présentait de grosses différences avec une autre baleine bien connue des Basques, mais aussi de ses compatriotes qui la nommaient nordcaper. Il la décrivait alors sous le nom de Balaena glacialis. Signalons toutefois que le crédit de la description originale de cette espèce a été souvent attribué à un autre Allemand, Georg Borowski, dont le travail ne sera publié que cinq ans après celui de Müller. Les deux espèces montraient de telles différences dans leurs morphologies, que le monde scientifique les acceptèrent, sans aucune contestation. Mais elles étaient toujours considérées comme faisant partie intégrante du genre Balaena .
Or, à peu près un siècle plus tard, en 1864, un Anglais, John Edward Gray, du British Museum, « pulvérisateur » obsessionnel des genres et des espèces, déclarait que si Balaena mysticetus de Linné était bien l’espèce type du genre, Balaena glacialis de Müller présentait suffisamment de singularités pour représenter l’espèce type d’un nouveau genre, qu’il nommait Eubalaena . On le verra même alourdir la nomenclature avec des synonymes génériques inutiles et vite oubliés, tels Hunterus ou Halibalaena .
Notons que ces dernières dénominations génériques ont été ignorées jusqu’au jour où, en 1908, J. A. Allen, un Américain, remit à la mode le genre Eubalaena . Et, sans que l’on sache pourquoi, cette façon de voir les choses se généralisa, et fut reconnue comme parfaitement valable.
Citons encore en 1864, la création d’un nouveau synonyme, toujours sous la plume de J. E. Gray, pour Balaena glacialis : Balaena sieboldii , en l’honneur de Karl von Siebold, professeur de zoologie à Munich. Gray, dont l’imagination était presque aussi féconde que celle de Lacépède, ne devait pas s’arrêter de publier, alourdissant encore la synonymie avec Balaena antipodum, Temminckii, capensis, brittanicus, hectorii ...
Ce n’est qu’en 1998, que D. Rice, dans sa systématique des mammifères marins, reviendra à une conception plus simple et rationnelle, en faisant remarquer que les différences entre les deux espèces, rangées respectivement dans les genres Balaena et Eubalaena , étaient bien plus faibles que celles que l’on rencontre, par exemple, à l’intérieur du genre Balaenoptera , les rorquals, dont la cohésion n’a jamais été contestée.
Il n’en est pas moins vrai, qu’actuellement, toutes les publications scientifiques font référence au genre Eubalaena , consacré depuis 2000 à la suite des travaux de Rosenbaum et de ses collaborateurs, qui ont ouvert la porte à la systématique moléculaire appliquée aux cétacés. L’ I.W.C. , l’ International Whaling Commission , (la Commission baleinière internationale), validera du reste ce genre, reconnaissant ses critères différentiels, tant morphologiques (présence de callosités, taille des fanons) que génétiques (ADN mitochondrial). Nous reconnaîtrons donc volontiers la validité du genre Eubalaena qui a pour type la baleine de Biscaye, et du genre Balaena , consacré à la baleine du Groenland.
Par contre, nous serons beaucoup plus circonspects en ce qui concerne la fragmentation ‒ toujours soutenue par Rosenbaum ‒ en trois espèces du genre Eubalaena , élevant à la notion d’espèce un groupe d’animaux qui ne vit que dans l’hémisphère Sud. Opinion acceptée toutefois par l’ I.W.C. , qui a validé la nouvelle espèce sous le nom d’ Eubalaena australis , ne faisant en cela que compliquer une approche de la nomenclature des baleines franches déjà particulièrement confuse.
C’est ainsi que nous entrons dans le grand domaine, non encore résolu, de la définition de l’espèce biologique, fondée initialement sur des critères d’interfécondité et d’isolement géographique. Critères qui ont évidemment considérablement évolués depuis Linné.
Il est certain que l’étude moléculaire de l’ADN permet de mettre en évidence des ressemblances (ou des différences), non visibles au niveau du phénotype. Il est également normal d’admettre qu’au sein d’une même espèce un groupe d’individus qui se trouve isolé, qu’elles qu’en soient les raisons, puisse à la longue modifier et fixer certaines de ses caractéristiques, au point de mériter une nouvelle spécification. Mais doit-on alors parler d’une espèce ou d’une simple sous-espèce ? Les scientifiques n’ont pas encore établi un véritable consensus sur ce sujet.
Remarquons qu’au XIX e siècle, une polémique s’était déjà ouverte au sujet de la validité d’une espèce créée par Antoine Desmoulin, du Muséum d’Histoire naturelle de Paris, lorsqu’il entra en possession du squelette d’une baleine franche capturée en Afrique du Sud. Bien qu’il n’eût à sa disposition aucun moyen de comparer cette nouvelle acquisition à un exemplaire provenant de l’hémisphère Nord, il créait en 1822, une nouvelle espèce, Balaena australis , en se référant à son origine australe. Son squelette complet avec ses fanons, trône actuellement en bonne place dans la grande galerie du Muséum de Paris. Or, pratiquement rien ne le différencie des autres squelettes qui ont été préparés pour d’autres salles d’anatomie, si ce n’est de minimes différences osseuses au niveau de la région sus-orbitale du crâne. Par ailleurs, la morphologie des individus habitant les deux hémisphères est strictement identique.
Seule serait à prendre en compte la non-miscibilité de sujets qui ne peuvent se rencontrer puisqu’ils ne peuvent pas franchir la barrière des eaux chaudes équatoriales. Critère qui, à notre avis, ne devrait pas suffire pour mériter la création d’une nouvelle espèce, mais qui pourrait, cependant, être remis en question, du fait de l’avènement de l’incontournable science moléculaire.
Faisons un retour sur Balaena glacialis et plus précisément sur son stock de l’hémisphère Nord. Se basant sur une évidente ségrégation de deux populations, l’une atlantique et l’autre pacifique, de nombreux cétologistes ont jugé bon de les identifier sous la forme de deux espèces. Ils ne faisaient alors que reprendre la nomenclature établie par Bernard Germain Étienne de La Ville, mieux connu sous le nom de comte de Lacépède, qui en 1818, avait décrit Balaena japonica , à partir de la couleur du revêtement cutané d’une baleine qui lui avait fourni par un aquarelliste japonais.
Ce binome est actuellement actualisé en Eubalaena japonica , la baleine franche du Japon, par la quasi totalité des systématiciens qui s’appuient sur deux critères : la biologie moléculaire et l’habitat dans un bassin océanique qui lui est propre.
L’ I.W.C. a officiellement reconnu comme valables les deux espèces de baleines franches de l’hémisphère Nord, sous les noms d’ Eubalaena glacialis et d’ Eubalaena japonica. Cherchant à améliorer encore la précision de la nomenclature, cette organisation reconnaissait la spécificité d’une troisième espèce, Eubalaena australis , la baleine franche australe, essentiellement individualisée par son habitat exclusif dans les eaux de l’hémisphère Sud.
La taxinomie des baleines franches a toujours fait l’objet de controverses. Elles ne sont pas terminées. D’autant plus que la fragmentation de la calotte glaciaire, due au réchauffement climatique, risque, à plus ou moins long terme, de modifier la répartition dans la masse océane des différentes populations de l’hémisphère Nord, actuellement encore bien établies.
Nous préférons considérer les trois espèces officialisées du genre Eubalaena que comme de simples sous-espèces :

– Eubalaena glacialis glacialis
– Eubalaena glacialis japonica
– Eubalaena glacialis australis
BALEINE DES BASQUES
Eubalaena glacialis, Muller. 1776
Baleine de Biscaye, Baleine franche noire

Grosse baleine atteignant 15 à 18 mètres de longueur. Dimorphisme sexuel assez important : les femelles, plus grandes, peuvent atteindre un poids de 90 tonnes, alors que les mâles pèsent en moyenne 50 à 55 tonnes. Les sujets de l’hémisphère Sud sont légèrement plus petits que ceux de l’hémisphère Nord.
Aspect massif du corps, cylindrique, depuis l’œil jusqu’au milieu du dos, donné par une couverture de lard d’une quarantaine

Vue dorsale d’un sujet montrant la localisation des callosités.

D’après collett, tire de The book of Whales de richard ellis.


a


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a. Vue latérale du crâne de balaena glacialis.

Tiré de Whales of the World . Lyall Watson.

b. Vue dorsale du crâne. extrait de The book of Whales , de richard ellis.

de centimètres d’épaisseur, sans constriction visible au niveau de la région cervicale. Comparée à un rorqual ou à un cachalot, de la même taille, Eubalaena glacialis paraît, dans son ensemble, beaucoup plus globuleuse.
Peau de couleur noire ou gris très foncé, avec parfois des nuances bleutées ou brunes, plus claires chez les jeunes. Coloration étant, du reste, à l’origine de son nom commun anglais de black right whale , c’est-à-dire de baleine franche noire. Présence sur de nombreux sujets de plages blanches, irrégulières, au niveau de l’abdomen, alors que cette tache s’étend, une fois sur cinq environ, depuis la gorge jusqu’à la région ombilicale. De très rares spécimens complètement blancs ont été signalés dans l’hémisphère austral.
Tête énorme, représentant à peu près le quart de la longueur totale de l’animal.
Rostre étroit, dont la longueur et la concavité augmentent avec l’âge, recouvert par la gencive dans laquelle s’implantent les fanons.
La mandibule porte une lèvre très haute, véritable lippe, dont la portion supérieure s’emboîte parfaitement dans la concavité du maxillaire supérieur.
Présence sur l’extrémité antéro-supérieure de la tête de callosités très particulières : formations cornées de couleur jaunâtre, constellées, chez les adultes, de bernacles et d’autres parasites. Ces callosités se retrouvent autour des yeux, à l’extrémité du maxillaire inférieur, et autour de l’évent. On note toujours, entre-elles, la présence de vibrisses.
Fanons relativement étroits (30 cm au niveau de leur base d’implantation), pouvant atteindre, au milieu du maxillaire, 2,4 mètres de longueur. Leur nombre est de 206 à 268 de chaque côté.


Squelette d’eubalaena glacialis montrant l’importance de la tête, la disparition des membres inférieurs, la transformation des membres supérieurs en nageoires, et les vestiges des os pelviens

Il est de 229, en moyenne, dans la population du Nord Pacifique. Leur couleur, parfois jaunâtre, varie du gris-foncé au noir.
Langue, particulièrement volumineuse, de couleur gris bleuté. Absence de sillons ventraux et d’aileron dorsal.
Nageoires pectorales grandes, massives et larges, de forme variable.
Nageoire caudale très large, de couleur uniformément noire, pouvant atteindre une envergure de 7,50 mètres chez les plus grands spécimens. Elle est dans son ensemble concave dans sa partie postérieure et ses deux lobes, aux extrémités pointues, sont séparés par une profonde encoche. Son bord postérieur est parfois échancré par des morsures de prédateurs, des orques en général.
Vertèbres cervicales au nombre de 7, comme chez tous les mammifères, réunies en une seule et même masse, comprimée longitudinalement, interdisant toute mobilité à cette région.
On dénombre 14-15 vertèbres dorsales, 10-12 lombaires et 26 ou 27 caudales, soit un total de 56 à 58 vertèbres. Les os dits à chevrons ne se retrouvent qu’au niveau des douzièmes et treizièmes vertèbres caudales.
Chaque vertèbre présente une apparence très massive avec des épiphyses plus ou moins fusionnées entre elles.
Les épiphyses transverses et spinales possèdent de gros tubercules à leurs extrémités.
Des quatorze côtes, les centrales sont les plus développées et peuvent atteindre une longueur de 2,10 mètres, la dernière étant la plus courte. Certains auteurs font varier leur nombre de 13 à 15, du moins chez les sujets du Nord-Pacifique,
Le sternum mesure 50 centimètres de longueur, pour 35 à 38 centimètres de largeur.
Les phalanges des cinq doigts sont ainsi distribuées : I (3), II (5), III (6), IV (4-5), V (4).
On retrouve toujours des vestiges d’os pelviens qui, selon Hosokaw, présentent un dimorphisme sexuel : 45 centimètres de longueur sur 7,5 de largeur chez les mâles, 20 centimètres sur 6 à 7 de large chez les femelles. On rencontre également un fémur dégénéré, bien individualisé, de structure spongieuse.

Pas de cœcum, au niveau intestinal. Pénis de 3 mètres de longueur.
Si quelques cétologues, Omura en particulier, ont toujours considéré la baleine de Biscaye comme une espèce à part entière, la quasi-totalité des scientifiques, se basant sur des critères moléculaires et de distribution géographique, reconnaissent que certaines différences intrinsèques permettent de la diviser en trois espèces distinctes.
Nous avons donné notre opinion sur cette pulvérisation des genres et des espèces dans le chapitre consacré à la taxinomie. Mais, comme il existe indiscutablement une population australe et une population nordique, elle même composée de deux stocks, de très nombreux systématiciens ont admis leur séparation en trois espèces que nous préférons considérer comme de simples sous-espèces :
– Eubalaena (Balaena) glacialis glacialis. Muller, 1776.
– Eubalaena (Balaena) glacialis japonica. Lacépède, 1818.
– Eubalaena (Balaena) glacialis australis. Desmoulins, 1822.

eubalaena glacialis glacialis / eubalena glacialis
C’est la North Atlantic right whale des anglophones, notre baleine franche de l’Atlantique Nord. Appellation sans doute trop restrictive dans sa dénomination latine, car cette baleine ne vit pas uniquement près des glaces, dans les eaux froides du nord-ouest de l’Amérique, du détroit de Davis, de l’Islande et du Spitsberg, mais aussi, de novembre à mars, dans les eaux plus chaudes de Madère, des Bermudes ou de la Floride.
Eubalaena glacialis a complètement disparu des eaux du golfe de Biscaye qu’elle affectionnait auparavant. On a bien évidemment accusé les pêcheurs basques d’en être responsables. Mais les historiens, dans leur majorité, admettent que leurs prises n”ont jamais dépassé la dizaine annuellement.
Il nous faut enfin tenir compte de la possibilité d’une modification majeure de l’habitat provoquée par certaines conditions climatiques générales qui auraient agi sur la température des océans ou sur la direction des courants marins. L’effet de serre observé aujourd’hui pourrait encore dans l’avenir restreindre les zones dans lesquelles on rencontre aujourd’hui cette baleine.
La population atlantique de cette espèce, extrêmement pauvre, est estimée de trois cent cinquante à quatre cent cinquante individus. Mais elle était beaucoup plus élevée au Moyen Âge, où il est possible qu’elle ait atteint une dizaine de millers d’individus.
Gaskin, en 1991, l’estimait à quinze mille environ, pour une période se situant entre 1560 et 1600, à une époque donc où elle avait déjà été sérieusement réduite par la pêche. Reeves, en 1992, en se

a

a. Distribution mondiale d’eubalaena glacialis mettant en évidence les trois groupes : atlantique, pacifique et austral. Lyall Watson.

b

b. Vue d’artiste d’eubalaena glacialis dans son milieu. Notons la tache ventrale et la grande flexibilité de l’animal.
D’après richard ellis.

référant au montant des importations dans les ports, donnait une fourchette nettement plus faible, évaluée entre mille à deux mille têtes. Grande disparité donc dans ces estimations qui comportent, il faut bien le dire, une grande part d’inconnues.
Cette population, très appauvrie de nos jours, est particulièrement bien étudiée par les Américains et les Canadiens, dans la baie de Fundy et dans le Roseway Basin. Zones situées au sud de la Nouvelle-Écosse, où de forts courants, mélangeant une eau froide avec les nutriments, amènent une très forte production de plancton, principalement au cours des mois d’été.
Depuis une trentaine d’années, de nombreux chercheurs américains préoccupés par la constante déplétion de ce stock, s’intéressent aux eaux côtières de la Géorgie et de la Floride dans lesquelles les femelles viennent mettre bas, entre les mois de décembre et de mars, avec un pic en janvier et février. Leurs principaux sujets de travail consistent à évaluer son importance, et à déterminer son taux de natalité, sans oublier les inévitables études comportementales permettant d’élaborer les directives qui seront proposées aux autorités pour la protection de l’espèce.
Une équipe de cétologues a ainsi établi, au fil des ans, un catatalogue de quatre cent cinquante-neuf baleines, répertoriées à la suite de l’examen de plus de 250 000 clichés photographiques pris entre 1935 et 2004. On s’est ainsi rendu compte, qu’après une période heureuse de régénération dans les années quatre-vingts du siècle dernier, cette population est actuellement en régression annuelle de 2 % environ.
Pour Scott Kraus et Rosalind Rolland, qui viennent de publier leurs travaux dans un ouvrage particulièrement bien documenté, The Urban Whale , le déclin de l’espèce serait avant tout lié aux activités de l’homme. En effet, la mer du Nord-Atlantique est, sans aucun doute, l’une des plus fréquentées du monde. Le passage de très nombreux navires de commerce ou de pêche, associé à la pollution provoquée par l’industrie ou l’agriculture, ont un impact extrêmement néfaste sur l’écologie de ces baleines.


Les différents secteurs de l’antarctique établis par la commission baleinière internationale

Il est également possible que le lent réchauffement des océans, ainsi que certaines intoxications provoquées par certaines algues puissent se montrer particulièrement nocives.
De plus, une mortalité accidentelle, loin d’être négligeable, serait principalement provoquée par les collisions avec des navires dans la proportion de 38 %, et par des étranglements dans les filets de pêche pour 12 %. Ce qui explique les mesures de conservation prises par les gouvernements des États-Unis et du Canada, concernant la limitation de la vitesse des navires et certaines restrictions dans l’utilisation des filets de pêche.

Eubalaena glacialis japonica / eubalaena japonica
C’est la North Pacific right whale , la baleine franche du Nord-Pacifique. On la rencontre depuis la mer de Béring jusqu’en Basse-Californie, et de la mer d’Okhotsk jusqu’au sud de Taïwan.
Quelques individus ont été récemment signalés dans le golfe d’Alaska, au sud des îles Aléoutiennes, mais leurs zones de prédilection restent les eaux côtières de la Russie, de la Corée, et du Japon. Cette population, beaucoup moins bien étudiée que celle de l’Atlantique Nord, paraît en situation précaire. Elle a été estimée récemment à neuf cent vingt-deux individus pour la mer d’Okhotsk, mais de nombreux cétologues pensent que ce chiffre dépasse certainement la réalité et qu’il devrait être nettement revu à la baisse. Aucune étude ne nous permet actuellement d’affirmer si cette population est en train de se reconstituer ou non.

Eubalaena glacialis australis / eubalaena australis
Il s’agit de la Southern right whale , la baleine franche australe, qui habite les hautes latitudes des mers antarctiques. Nous n’avons pas une idée exacte de sa répartition, mais nous savons qu’elle est extrêmement vaste.


Cette population de l’hémisphère Sud est infiniment moins bien connue que celle de l’hémisphère Nord, du fait de l’immensité de son habitat et de la rareté, toute relative d’ailleurs, des recherches scientifiques dont elle fait l’objet.
Avant les ponctions massives dont elle a été l’objet au cours du XIX e siècle par les baleiniers anglais, américains et français, on pouvait la rencontrer en grand nombre, au cours de l’été austral, dans les baies de la Nouvelle-Zélande et des îles Chatam, autour des îles Auckland et Campbell, tout le long des côtes sud et sud-est de l’Australie, et du Chili.
Les femelles migrent au printemps vers des zones tempérées, pour mettre bas et copuler, avant de retourner, en été, dans des zones plus froides, riches en plancton. Migration qui reste cependant relativement peu importante dans son amplitude, surtout si on la compare à celle de la baleine grise de Californie qui reste la championne en la matière.
Seule la population de la région de la péninsule de Valdes, au nord de l’Argentine, a fait l’objet de longues et de nombreuses études. Elle a été rendue célèbre grâce aux travaux de Payne et aussi, il est vrai, par l’ouverture du whale watching (observation des baleines) aux touristes. Les baleines, au cours de l’été austral, qui dure de juillet à octobre, viennent près des côtes pour mettre leurs petits au monde. Elles forment parfois des groupes de plusieurs centaines d’individus qui ont permis leur observation permanente et leur recensement pratiquement complet, grâce à une identification photographique poursuivie pendant de longues années.
D’autres régions fréquentées par les femelles gravides sont les côtes de l’Argentine, de l’Uruguay et du Brésil, ainsi que celles de Tristan da Cunha et du cap de Bonne-Espérance. Signalons que c’est dans cette partie du monde, dans les eaux côtières bordant l’extrémité de l’Afrique du Sud, principalement entre False Bay et Delagoa Bay, que l’on a le plus de chances de rencontrer Caperea marginata , la baleine franche pygmée, cette petite « cousine » si rare et si peu connue.
Les zones dans lesquelles la baleine franche australe se nourrit sont très mal identifiées, bien que nous ayons de bonnes raisons de penser qu’elles se situent près des îles sub-antarctiques, comme la Géorgie du Sud.
On considère qu’ Eubalaena glacialis australis hiverne dans de vastes régions qui s’étendent depuis le sud du cap de Bonne-Espérance jusqu’aux côtes sud et ouest de l’Australie et de la Tasmanie. On la rencontre encore actuellement autour des îles Creuzet et Kerguelen et dans les eaux de la Nouvelle-Zélande et de l’Afrique du Sud. Sa large distribution favorise la dispersion d’un stock estimé à huit mille têtes qui semble se reconstituer actuellement au niveau de l’Afrique du Sud, principalement autour du cap Agulhas. Des expéditions récentes ont montré qu’il était possible de l’apercevoir parfois au-delà de ces limites, en décembre et en février. McIntosh pense qu’elle est plus rare dans les eaux glacées que dans les eaux légèrement plus tempérées, comme l’avaient déjà constaté les anciens baleiniers qui faisaient le maximum de leurs prises entre les 30 e et 45 e degrés de latitude Sud.
Actuellement, les secteurs III et IV antarctiques délimités par la Commission baleinière internationale, semblent les plus fréquentés, alors qu’auparavant c’étaient les secteurs I et II, entre les 25 e degrés W. et les 15 e degrés E.
Cette baleine vit entre les 40 e et 50 e degrés de latitude Sud, et ne dépasse pratiquement jamais le 60 e degré. Distribution très étendue, qui favorise la formation de sub-populations capables, selon Rosenbaum, de présenter une certaine mixité, à l’inverse de leurs cousines de l’hémisphère Nord, qui ne possèdent pas cette faculté, car elles vivent dans des bassins océaniques séparés. Conditions qui limitent la consanguinité et qui peuvent expliquer la bonne santé apparente de ces baleines « australes », puisque leur population croit de 5 à 7 % par an. Signalons que tous les travaux de Rosenbaum sont basés sur des identifications génétiques et photographiques.

Généralités
La physiologie d’ Eubalaena glacialis présente de très grandes ressemblances avec celle de toutes les autres espèces qui composent l’ordre des cétacés.
Nous avons exposé dans notre ouvrage, Le Grand Cachalot les grandes lignes de cette partie de la cétologie, et nous ne pouvons qu’inciter nos lecteurs à s’y reporter s’ils désirent acquérir plus d’informations.



Distribution des callosités au niveau de la tête de la baleine des Basques.
Tiré de Krauss.

Mais comme le cachalot possède des dents, et les baleines franches des fanons, on conçoit très bien que ces deux espèces de cétacés présentent de grandes différences anatomiques et physiologiques, notamment au niveau de leur alimentation. Nous allons tenter de les passer en revue.

Bonnet
Le bonnet est, avec les fanons, la principale caractéristique de la baleine de Biscaye.
Ce nom de bonnet, a été donné par les baleiniers, avant qu’il ne soit adopté par les naturalistes. Il désigne des callosités qui se positionnent sur une grande partie de sa tête.
Ces callosités sont disséminées de façon aléatoire et rarement symétrique sur la portion antérieure de la mandibule, autour de l’évent, au dessus des yeux, ainsi que sur les lèvres. Les plus volumineuses se situent au niveau du rostre. Leur importance, leur morphologie et leur topographie, sont des éléments suffisamment constants chez un même animal, pour qu’ils puissent permettent son identification photographique qui reste la base de l’établissement d’un véritable fichier.
Ces formations callositaires sont souvent accompagnées d’éléments annexes, de structure comparable, mais qui ont la particularité d’être toujours plus importants chez les mâles que chez les femelles. Ce qui a permis à Roger Payne et à Eleanor Dorsey d’émettre l’hypothèse qu’ils pourraient servir d’arme naturelle, au moins à certains mâles envers d’autres mâles, surtout en période d’activité sexuelle, car ils présentent tous alors une fréquence inhabituelle de lésions cutanées, à type de profondes éraflures.
Le bonnet, irrégulier, est infesté par de nombreux parasites : des cirripèdes, dont des anatifes qui appartiennent à plusieurs espèces, et des cyames, que l’on appelle encore des « poux de baleine ». Ces parasites forment la proie de nombreux oiseaux – principalement des Larus dominicanus – qui viennent se nourrir en se posant sur la tête des baleines, lorsqu’elles nagent en surface.
Ils infestent les callosités en grande quantité, et sont facilement



Dessinés par richard ellis, voici de gauche à droite :
Cyamus gracilis, Cyamus ovalis et Cyamus erraticus.

retrouvés autour des yeux, dans les replis de la commissure labiale, autour de l’évent et dans les fentes uro-génitales et mammaires. Les plus nombreux sont indiscutablement les cyames, Cyamus ovalis, Cyamus gracilis , et Cyamus erraticus largement représenté sur les individus de l’hémisphère Nord. Cyamus catodontis , rencontré principalement dans l’hémisphère Sud, est considéré comme infestant surtout les cachalots, mais on explique sa présence chez E. Glacialis par la coexistence de ces deux grands cétacés dans les hautes latitudes australes.
Toutes ces espèces de parasites se rencontrent principalement au niveau de l’implantation des vibrisses, au nombre d’une centaine, qui peuvent atteindre 25 millimètres de longueur, et qui, parfois, sont assez difficiles à dissocier, car elles sont incluses dans les callosités. On peut également en compter une trentaine ou une quarantaine autour de l’évent et seulement quelques-unes au sommet du museau.
On a également observé parfois sur la peau des baleines franches, un film de diatomées formant alors des plaques jaune-verdâtres, dont l’agent responsable est Coccconeis ceticola .
Pour compléter la liste des parasites d’ Eubalaena glacialis , citons quelques parasites internes dont Ogmogaster , un trématode très courant, et Tetrabothrius , plus rare, alors qu’il infeste presque toujours les baleinoptères. Aucun d’eux ne semble avoir un quelconque effet notable sur la santé de leurs hôtes.

Fanons
Les fanons représentent la deuxième grande caractéristique des baleines franches.
Ce sont de longues lames flexibles cornées et épidermiques, faites de kératine, la même matière que nos ongles ou nos cheveux, ou encore que la corne des bovidés. « Elles sont composées de fibres longitudinales juxtaposées, que l’on peut isoler jusqu’à les réduire

a

a. Vue interne de la partie supérieure de la bouche montrant le tamis formé par les franges des fanons.
Tiré de duhamel du Monceau.

b

b. En haut, fanon de baleine franche.
En bas celui d’un baleinoptère beaucoup plus petit.
D’après duhamel du Monceau.


En haut, coupe transversale d’une tête de rorqual dont la structure est identique à celle d’une baleine franche, si ce n’est la petitesse des fanons.

En bas, glacialis sur un plan de dépeçage.

en petits fils flexibles résistants qui peuvent être tressés en nattes ou en cordes. »
Les fanons affectent une forme effilée longue de plus de deux mètres qui peuvent atteindre deux mètres quarante, avec une base triangulaire large de dix-sept à trente centimètres. Ils sont au nombre de deux cent cinquante environ, séparés les uns des autres par un intervalle inférieur au centimètre et implantés dans la gencive du maxillaire supérieur, à l’instar d’un store vénitien. Les plus grands, bien évidemment, se situent au niveau de la partie centrale du maxillaire où ils s’implantent dans la région la plus concave du rostre.
Pour permettre aux fanons de trouver leur place, ce rostre a pris, au cours d’une longue évolution, une forme arquée, qui autorise une parfaite occlusion de la bouche grâce aux lèvres d’un mètre cinquante de hauteur, qui recouvrent la mandibule. Même lorsque la bouche est complètement ouverte, les extrémités des fanons atteignent toujours son plancher, si bien que lorsqu’elle se referme, leurs extrémités sont obligées de se tordre. Les fanons s’incurvent alors en dedans au niveau de leur portion antérieure, et en dehors, dans leur portion postérieure. Le degré de ces courbures reste spécifique à chaque animal et diffère sensiblement d’un individu à un autre.

Ces fanons, sont d’une couleur noire ou gris-bleuté qui noircit avec l’âge, mais qui paraissent plus clairs à l’état frais que lorsqu’ils sont secs.
Leurs franges internes sont moins foncées, d’un gris-brunâtre, chez les jeunes en cours d’allaitement. Elles s’entremêlent dans tous les sens, parvenant à former un enchevêtrement, une sorte de tamis, qui laisse s’écouler librement l’eau de mer, tout en retenant la masse des animalcules qu’elle renferme.
On peut apercevoir sur leur surface des épaississements transversaux droits dits de croissance, semblables à ceux que l’on rencontre chez les rorquals. Ce qui avait donné à Scoresby, en 1820, l’idée de les assimiler aux couches observées sur les cornes des bovidés, pouvant ainsi présenter une certaine utilité dans la détermination de l’âge des baleines. Ruud un célèbre cétologue norvégien, s’était fait l’apôtre de cette méthode en l’appliquant aux rorquals. Il reconnaissait toutefois que plusieurs facteurs pouvaient intervenir dans la formation de ces épaississements transversaux et que chaque séquence devait représenter une année de la vie de l’animal.
Mais du fait de l’usure des fanons, ces épaississements ne peuvent correspondre qu’à une courte période de vie, estimée à six ou sept ans tout au plus. Ce qui limite leur intérêt comme moyen d’estimation de l’âge qui, de toute façon, ne pourrait s’appliquer qu’à de jeunes sujets.
En réalité, ces épaississements sont formés par un renflement local de la couche corticale qui correspond à des variations de la production de kératine, pendant une durée bien déterminée. La raison pour laquelle cette production de kératine n’est pas uniforme n’est pas claire, mais il est vraisemblable qu’elle ne s’effectue que lors d’une certaine modification du métabolisme observé, par exemple, lors des périodes de gestation, de lactation, ou au cours de pénuries alimentaires. Enfin, on a fait remarquer que, dans le monde animal, l’homme est le seul à présenter des troubles de la croissance des phanères en cas de malnutrition. Pour compliquer les choses, on peut admettre que les frottements subis par les fanons peuvent stimuler la formation de kératine, tout en les usant. Or, cette usure devrait théoriquement être plus importante lorsque les baleines sont en période alimentaire dans les eaux froides où la nourriture est abondante, que dans les eaux plus chaudes ou subtropicales, moins riches en plancton.
Si cette méthode semble peu indiquée pour déterminer l’âge d’ Eubalaena glacialis , il en existe d’autres qui peuvent être utilisées avec plus ou moins de succès. Elles doivent toutefois être concordantes si l’on veut leur attribuer une valeur universelle, ce qui est malheureusement loin d’être toujours le cas. Citons le comptage des corps jaunes dans les ovaires, ou celui des « couches » qui peuvent être observées dans les bouchons de cérumen.
La croyance générale veut que les grands animaux vivent plus longtemps que les petits. Cuvier disait dans son Histoire naturelle des Cétacés : « La durée de leur vie [des baleines] doit être considérable si l’on en juge par analogie avec celle des autres animaux à mamelles. » Une souris vit tout au plus trois ans, alors qu’un éléphant atteint facilement soixante-quinze ans. Par ailleurs l’âge maximum que peut atteindre un animal est en rapport direct avec son taux de métabolisme qui décroît avec l’augmentation de sa taille. Règle qui, bien entendu, ne peut être considérée comme absolue. Les chauvessouris, par exemple, possèdent un taux de métabolisme élevé, bien qu’elles atteignent facilement l’âge respectable de vingt ans, malgré leur petite taille. Mais il est vrai qu’elles présentent de longues périodes d’hibernation. Les baleines, constamment en mouvement, même lorsqu’elles dorment, ne peuvent avoir qu’un métabolisme exceptionnellement élevé, bien que n’ayons aucune possibilité de le mesurer.
Devant un âge de puberté relativement précoce, certains cétologues ont pensé que l’espérance de la vie des baleines franches devait être courte, entre trente-cinq et quarante ans. Or, on a retrouvé des harpons bien identifiés dans le lard de quelques animaux, qui nous permettent d’affirmer leur ancienneté, puisqu’ils avaient été lancés au moins une cinquantaine d’années avant d’être récupérés. D’un autre côté, Hamilton, en 1998, a rapporté qu’une baleine cataloguée sous le numéro 1045, devait déjà avoir soixantedix ans lorsqu’elle avait été vue pour la dernière fois. Les travaux récents de ce début du XXI e siècle, de George et de ses collaborateurs, basés sur l’étude des modifications de l’acide aspartique dans le cristallin des bowheads , nous permettent, par extrapolation, de donner à Eubalaena glacialis une longévité qui pourrait atteindre facilement la centaine d’années. Un record donc, partagé avec l’homme, au sein des mammifères !
Revenons à nos fanons et penchons-nous maintenant sur leur structure interne : on voit alors qu’ils sont formés par de longues tubulures, parallèles les unes aux autres, enfermées dans une paroi corticale bien homogène. Ces tubulures creuses, aux parois kératinisées, ont un diamètre uniforme sur toute leur longueur. Elles sont libres entre-elles, n’étant réunies par aucun tissu conjonctif. Elles peuvent donc glisser les unes sur les autres, réalisant ainsi un ensemble particulièrement flexible. Combinaison qui, par ailleurs, apporte un maximum de force pour un minimum de poids. Remarquons à ce sujet qu’un cylindre creux présente à peu près la même rigidité que s’il était plein, et qu’une structure en « T » procure la même solidité qu’une poutre pleine.

Enfin, ces tubulures sont ouvertes au niveau de leurs extrémités distales, car elles sont usées par le phénomène du frottement. Elles doivent donc se renouveler constamment et compenser leur usure par une croissance en longueur, qui ne peut se faire qu’à partir de la gencive. C’est en effet la gencive ‒ lisse chez le fœtus ‒ qui donne naissance aux fanons et qui, très vite, va présenter deux larges rangées de papilles, formant alors des petites aspérités qui correspondent à des dents primitives.
Ces aspérités vont disparaître au cours de la croissance pour être remplacées par les lames cornées des fanons, confirmant ainsi l’hypothèse de la présence de dents dans les formes les plus archaïques des baleines.
Quand aux papilles fœtales, elles sont formées de replis épidermiques, qui contiennent un tissu conjonctif parcouru par des artérioles entourées d’un réseau de veinules qui agissent pour les maintenir à une température constante. Irrigation sanguine bien mise évidence par Utrecht qui avait toutefois signalé qu’il la considérait « surprenante », alors qu’elle pourrait paraître normale dans un tissu en contact permanent avec de l’eau froide.
Terminons cet exposé en rapportant que la gencive des baleines, comme tous les tissus exposés à une friction continuelle, possède un épiderme dont les cellules les plus externes dégénèrent, au fur et à mesure de leur vieillissement. Ces cellules se kératinisent et sont alors poussées en dehors, grâce à une division cellulaire qui s’effectue longitudinalement. C’est ainsi que se réalise la paroi cylindrique de ces tubulures qui s’allonge avec l’âge, sans s’élargir pour autant. Chez l’adulte, la partie visible des fanons est donc constituée de tissus morts. Seules, les papilles, enfermées dans le tissu gingival, donnent naissance à des cellules vivantes qui se reconstituent continuellement afin de compenser l’usure.
Autrement dit, le fanon est un matériau formé au cours d’un nombre limité d’années, plus épais dans sa partie peri-gingivale (du fait de l’accroissement de la couche corticale), que dans sa partie terminale soumise à des frottements continuels.
Notons que ce phénomène se retrouve chez le cheval, au niveau de ses sabots qui possèdent, du reste, une structure similaire à celle des fanons.

Système digestif
Les fanons sont parfois considérés comme le premier maillon du système digestif des baleines franches qui ne commence réellement qu’au niveau de l’œsophage. Ce n’est en effet, qu’après l’avoir franchi, et pénétré dans l’estomac, que le bol alimentaire peut commencer à être digéré.

Il est facile de comprendre que la nourriture de ces baleines, composée de minuscules animaux ait entraîné des modifications anatomiques au niveau de leur système digestif. La plus importante réside dans le rétrécissement du diamètre de leur œsophage qui, même distendu, ne dépasse jamais une vingtaine de centimètres. Il n’aurait donc jamais pu permettre le passage du prophète Jonas.
L’estomac comporte trois poches qui communiquent entre elles par des ouvertures relativement étroites. Il présente une certaine analogie anatomique avec celui des ruminants terrestres, comme les vaches, les rennes ou les chameaux, bien que chez ces animaux, la fonction digestive de ces trois poches soit complètement différente.
– Le premier compartiment est une simple dilatation de l’œsophage. Il est tapissé par un épithélium rugueux, jaunâtre, dépourvu de glandes, qui ne possède donc aucune action sécrétrice et communique largement avec le second compartiment.
– Le second compartiment, le plus grand, peut contenir une tonne de nourriture. Son épithélium rouge-pourpre, de texture assez douce, forme de nombreux replis réticulés ou parallèles et secrète de l’acide chlorhydrique ainsi que de la pepsine, une lipase qui hydrolyse les lipides.
– Le troisième compartiment présente des parois d’une couleur encore plus foncée, tirant sur le brun-rouge. D’aspect velouté, il communique avec le duodénum par un pylore particulièrement étroit qui possède un grand nombre de glandes pyloriques.
L’intestin ne présente aucun caractère spécifique, si ce n’est qu’il pratiquement impossible de distinguer un petit et un gros intestin.. Sa longueur est considérable.
Sa muqueuse présente un grand nombre de plis longitudinaux recoupés par des rides transversales qui lui confèrent alors un aspect réticulé et qui donnent naissance à un système d’alvéoles celluleuses. Disposition qui remplit le rôle de valvules et s’oppose au retour des matières fécales liquides et d’un rouge brun suffisamment soutenu pour en colorer les parois.
L’anus est nettement séparé du sillon ventral uretro-génital.
Le pancréas, similaire à celui des autres mammifères, présente un canal excréteur qui se réunit avec celui qui vient du foie, avant de pénétrer dans le duodénum. Il n’existe pas de vésicule biliaire, ce qui constitue une énigme, d’autant plus que de nombreux animaux, appartenant à des ordres très variés, en sont également dépourvus.
Le canal hépatique se réunit au canal pancréatique avant de déboucher dans l’intestin. Un canal commun débouche alors dans le sac duodénal sur une saillie qui correspond à l’ampoule de Water.

Alimentation
Nous savons, au moins pour la plupart d’entre nous, que les baleines franches ne se repaissent que de plancton. Ce nom qui vient du grec plagktos et qui peut être traduit par « qui erre », est donné à un ensemble d’êtres vivants très petits, qui flottent plus ou moins passivement dans le milieu marin.
Ce plancton, dans ses déplacements horizontaux, est intimement lié aux divers courants marins. Quant à ses déplacements verticaux, ils sont favorisés par de véritables flotteurs remplis de gouttelettes d’huile qui diminuent sa densité, mais également par des expansions qui font office de parachute ou de rames, comme chez les copépodes.
Ce plancton est composé par des milliards d’organismes vivants, aussi bien animaux que végétaux. Il est assez difficile d’en donner sa composition exacte et encore plus d’en formuler sa constitution qui varie énormément selon les saisons et sa distribution. C’est, en tous cas, la base de la nourriture d’un grand nombre d’espèces marines, qui comprend aussi bien les requins baleines (qui atteignent une quinzaine de mètres), que les raies mantas, les manchots de l’Antarctique, mais aussi une quantité invraisemblable de poissons de toutes sortes. Toutes ces espèces et à tous niveaux, entrent alors en une compétition impitoyable, pour la recherche de leur nourriture.
Le plancton végétal, ou phytoplancton, constitue le stock nutritif initial du milieu marin. Essentiel dans l’économie de la mer, il est produit, principalement pendant les mois d’été, dans les eaux froides qui renferment alors plus de dioxide de carbone et d’oxygène que les eaux chaudes.
La photosynthèse est favorisée par une perpétuelle luminosité et par de puissants courants qui amènent en surface des nitrates et des phosphates. Tout est donc en place pour amener une invraisemblable production de ces plantes minuscules. Le phytoplancton utilise donc l’énergie du « soleil rayonnant sur la mer » pour permettre à la chlorophylle de produire des glucides (amidon, sucre, cellulose) à partir de l’eau et du gaz carbonique.
Il est composé presque exclusivement de diatomées, algues microscopiques unicellulaires entourées d’une carapace siliceuse, dont le protoplasme contient des gouttelettes d’huile. Ce phytoplancton sert de nourriture à un nombre incroyable de minuscules animaux qui peuvent former en quelques jours, dans les eaux froides des deux hémisphères, de véritables soupes, de couleur prononcée, souvent brun rouge, qui possèdent une richesse alimentaire surprenante. Inutile de préciser qu’une quantité d’animaux marins vont en faire leur délice. Les baleiniers, aussi bien que les scientifiques, lui appliquent le nom vernaculaire, d’origine norvégienne, de krill .

a b

a. Autres éléments du zooplancton décapodes et amphipodes formant le krill. Dessins d’elisabeth sutton.

b

b. Les deux dessins du haut représentent des diatomées et des radiolaires, qui sont des éléments du phytoplancton, alors que ceux du bas font partie du zooplancton. Dessins d’elisabeth sutton dans Whales and dolphins de Ronald M. Lockley.

– Dans l’hémisphère Nord, ce krill se compose d’une invraisemblable variété d’espèces animales, dont différents genres d’euphausiacés, telles que Boreophausia , Thysanoessa et Megacyctiphanes , mais aussi de ptéropodes, mollusques appelés souvent papillons de mer, comme Clione et Limacina . Ces très petits animaux, qui ne dépassent pas un ou deux centimètres, ont une partie du corps transformée en de véritables ailes qui autorisent une certaine nage et les aident à s’emparer de diatomées et de dinoflagellés. L’un d’eux, Clione borealis , minuscule limace, ne possède pas de coquille, alors que Limacina helicina en possède une, spiralée, de trois millimètres environ. Ces deux espèces sont de petits gastropodes nageurs, qui a certains moments de l’année, sont si nombreux qu’ils colorent la mer sur des kilomètres carrés.
Mais dans le Nord-Atlantique, ce sont les petits copépodes, les « puces d’eau », de la grosseur d’un grain de riz, appartenant au genre Calanus qui forment, pour Klumov, la principale nourriture d’ Eubalaena glacialis . Il s’agit alors essentiellement de Calanus finmarchus qui possède de longues antennes, implantées sur sa tête, lui permettant de petits mouvements, mais aussi de Calanus plumchrus et de Calanus cristatus . Pour Allen, la nourriture de cette baleine consiste principalement en Calanus finnmarchius , et accessoirement en Thysanoessa inermis .
Les zones d’engraissement du groupe atlantique d’ Eubalaena glacialis se situent aux environs de Cape Cod, dans la partie basse


Euphausia superba.
Tiré de Whales de Slipjer

de la baie de Fundy, dans le nord du golfe du Maine, au large de la Nouvelle-Écosse, dans le golfe du Saint-Laurent et près des côtes nord de Terre-Neuve. Des concentrations de quelques dizaines d’individus n’y sont pas exceptionnelles.
– Pour Matthews, les baleines franches australes se nourrissent surtout d’ Euphausia superba , sur les côtes de Patagonie. Ce ne serait qu’autour de la Nouvelle Zélande, des Falklands et de la Patagonie qu’elles consommeraient, en proportion non négligeable, des larves de Grimothea , et une forme post-larvaire de Munida gregaria .
Euphausia superba met deux années pour parvenir à sa taille maximale qui peut alors atteindre six à sept centimètres. Mais les formes intermédiaires, plus petites, plus nombreuses, voisinent généralement avec un nombre incalculable d’autres d’espèces planctoniques. Ces « petites crevettes » sont remarquables à l’état frais par leur double coloration : orange au niveau de l’abdomen, des pattes et des antennes, et verte au niveau du thorax. La couleur orange, si commune chez de nombreux crustacés, a pour origine le carotène, précurseur de la vitamine A, très abondant dans le foie des cétacés et qui est même retrouvé dans leur lard. Ce qui d’ailleurs confère une couleur à l’huile obtenue lors de sa fonte et en diminue la valeur, bien que ses qualités n’en soient pas altérées. Les matières fécales en sont également imprégnées. Quant à la couleur verte d’ Euphausia , on la doit à son alimentation, faite exclusivement d’une diatomée, Fragilariopsis antarctica , végétal contenant de la chlorophylle, qui va produire par photosynthèse des matières organiques, notamment de microscopiques gouttelettes de graisse, et cela à partir du gaz carbonique dissous dans l’eau de mer. Autrement dit, les rayons de la lumière solaire sont indispensables aux diatomées, donc au krill qui s’en nourrit. Les concentrations maximales sont alors rencontrées près de la surface, et dépassent rarement la profondeur de six à sept mètres.
Signalons qu’il est cependant possible de ramener, avec des filets spéciaux, un très riche plancton jusqu’à une profondeur de cinq à six cents mètres. Ce qui expliquerait que les baleines franches, en période de gavage, sondent parfois pendant une


Dessin d’euan dunn montrant une baleine franche en train de se nourrir. Noter les callosités sur sa tête et l’ouverture appréciable de sa bouche qui écope la soupe de plancton.

trentaine de minutes, et quelques fois plus, à la recherche de leur nourriture, bien que l’on n’ait aucune idée sur les moyens qu’elles mettent en œuvre pour la déceler à d’aussi grandes distances.
Il existe bien évidemment une corrélation étroite entre la distribution des baleines et les zones de prolifération du plancton. Et comme certaines parties des océans sont particulièrement plus propices que d’autres à son développement, elles favorisent une certaine concentration des baleines. Citons les pôles et certains territoires où les courants froids rejoignent des eaux plus chaudes. La vent, les marées, les fonds sous-marins, éléments qui agissent sur les variations de température des océans, jouent donc, indirectement, un grand rôle dans la répartition des baleines franches. Il est certain que les techniques modernes qui permettent de surveiller cette température par rayons infra-rouges, à partir de satellites, pourront nous donner une meilleure connaissance de la production de ces masses planctoniques.
Comme le krill permet la croissance rapide des baleines, certains industriels russes ont pensé qu’il pourrait être récolté directement, fournissant ainsi une source de protéines marines, la plus riche du monde. Aussi est-il normal qu’ils aient songé à courtcircuiter le passage par les baleines, surtout dès que leur chasse se fut montrée peu rentable. Ils ont alors mis leur nouveau produit sur le marché, mis en boîtes de conserve vendues sous le nom générique de krill. Ils ont également essayé d’en tirer une huile qui malheureusement n’est pas consommable par l’homme, mais qui possède les mêmes propriétés lubrifiantes que la sperm-oil , l’huile de cachalot. Ces tentatives furent un échec économique complet, le contraire aurait pu avoir des conséquences désastreuses pour toute la faune marine. Nous venons de parcourir l’éventail des espèces qui constituent la source alimentaire de la baleine de Biscaye.
Nous allons voir maintenant les moyens qu’elle met en œuvre pour ingérer cette nourriture : Lorsque la baleine s’alimente en surface, son rostre s’élève au dessus de la surface de l’océan, alors que le reste de son corps reste immergé. Sa lippe est abaissée et sa mandibule est à soixante degrés. Sa bouche est donc largement ouverte, et elle nage d’un mouvement lent et uniforme, à une vitesse de deux nœuds, tout au plus. Sa cavité buccale présente alors une ouverture antérieure triangulaire, dont la surface peut être évaluée environ à six ou sept mètres carrés. Elle devient une sorte d’écope, limitée en bas par le plancher qui réunit les deux branches de la mandibule, en haut par le maxillaire supérieur fortement arqué qui permet la création, sur ses deux faces latérales, d’une grille réalisée par les fanons. L’espace entre les deux maxillaires est fermé par les énormes lèvres inférieures, que nous avons qualifiées de véritables lippes, hautes d’un mètre cinquante environ, et qui s’élèvent de chaque côté comme « les parois d’une soute à charbon ». Comparaison très imagée, un peu vieillotte, faîte par un naturaliste à la fin du XIX e siècle.
La baleine franche engouffre ainsi une énorme masse liquide dans laquelle nagent des nuages plus ou moins denses de copépodes et d’euphausiacés. Lorsque la baleine pense avoir suffisamment amassé de nourriture, il ne lui reste plus qu’à fermer sa bouche et à racler l’amas d’animalcules retenu par le tamis réalisé par les franges internes des fanons, et enfin à l’avaler.
Mais nous ignorons les moyens qu’elle doit mettre en œuvre pour y arriver.Nous savons seulement que les baleinoptères, leurs cousines, dont le volume buccal est beaucoup plus petit, expulsent l’eau à travers le filtre des fanons, grâce à leur langue qui agit comme un immense piston.
Cette langue, quant à elle, est constituée de façon quasi exclusive par du tissu spongieux, mais elle possède toutefois un tissu musculaire très important, beaucoup plus développé que celui des rorquals, qui donc, devrait lui permettre des mouvements très complexes. Notons qu’après la mort, ces tissus se décomposent rapidement et que les gaz, libérés par la putréfaction, gonflent cette langue comme un ballon. Ce qui a fait dire, à tort, que la baleine pouvait augmenter son volume à volonté, afin de favoriser l’ingestion du bol alimentaire. Mais là encore, nous igorons comment la baleine rassemble le krill pour le diriger ensuite vers le pharynx.
Si les baleines franches se nourrissent en surface, elles peuvent aussi le faire en immersion. En réussissant à installer un radio-transmetteur, sur le dos de l’une d’elles, Winn à pu noter qu’elle passait 97 % de son temps à vingt mètres sous la surface. Dans la baie de Fundy, en 2003, Baumgartner et Mate ont suivi un groupe de baleines qui s’alimentaient à cent mètres et même quelques fois, à deux cents mètres de profondeur. Ces diversités sont intimement liées aux différents stades larvaires de Calanus


En haut, à gauche : vue latérale d’une tête de baleine franche, la flèche indique la sortie de l’eau après avoir été filtrée. En bas et à gauche : vue transversale montrant la position du rostre, des fanons et de la langue.
À droite : vue supérieure avec les flèches indiquant le flux de l’eau chargée de plancton.
D’après Werth.

finnmarchus . Evidemment, une grande concentration de ces copépodes est nécessaire pour satisfaire les besoins alimentaires d’une baleine, qui doit par ailleurs pouvoir les localiser en se servant d’un sens particulier qui nous est inconnu. Par ailleurs, le zooplancton est un piètre nageur, et il ne se concentre que lorsque des conditions physiques particulières sont réunies, et nous devons bien reconnaître, là encore, le peu de nos connaissances sur ce sujet.
Eubalaena glacialis s’alimente aux hautes latitudes, six mois par an, pendant le printemps et l’été, époques pendant lesquelles la nourriture est très abondante. Nous avons vu qu’elle le fait en surface, mais aussi en eau profonde, lors de plongées qui peuvent être assez facilement observées à partir d’un petit avion. On la voit alors émerger en recrachant d’importantes masses d’eau boueuse, prouvant à l’évidence qu’elle peut également s’alimenter en raclant les fonds sous-marins
En période de gavage, la baleine de Biscaye se déplace généralement par petits groupes de deux à quatorze individus qui présentent, le plus souvent, un caractère familial, à la différence des bowheads qui peuvent se rassembler en une cinquantaine et même parfois une centaine d’individus. Groupes qui adoptent alors la formation des oies sauvages qui se tiennent « les unes derrière les autres, décalées latéralement d’une distance comprise entre la moitié et trois fois la longueur de leur corps ».
Ces formations ont été observés par Würsing, par voie aérienne, pendant près de trois heures, sans qu’il puisse le faire plus longtemps, du fait de ses réserves limitées en carburant.

Il suggérait que cette période alimentaire devait cependant se poursuivre pendant des jours entiers et même pendant plusieurs semaines consécutives. Il n’en est pas moins évident que dans les zones dites de gavage, les déplacements des femelles gestantes restent intimement liés à la recherche de la nourriture. Payne, en 1976, avait suggéré que les vibrisses localisées autour de la bouche pouvaient leur permettre d’interpréter la richesse et la concentration du zooplancton, très variables d’une année sur l’autre.
Ce n’est qu’une fois rassasiées, à l’approche de la mauvaise saison, que les baleines franches se dirigent vers des eaux plus tempérées, parfois même subtropicales, pour mettre bas et copuler, amorçant alors une véritable migration.
Pour la réaliser, elles doivent faire appel à leur mémoire qui a emmagasiné une quantité de situations topographiques et de contours bathymétriques ou acoustiques particuliers. Cette mémoire parait d’autant plus vraisemblable qu’elles savent revenir, au bout de plusieures années et toujours à la même époque, dans les eaux qui les ont vu naître et dans lesquelles elles ont passé les premiers jours de leurs vies.
Peut-être, plus simplement, savent-elles interpréter la salinité de l’eau de mer comme le font les saumons, ou possèdent-elles la possibilité de détecter certains éléments chimiques dissous dans les océans ? Mais elles doivent aussi certainement savoir utiliser les émissions sonores, émises par leurs congénères, qui se propagent à de grandes distances et qui peuvent leur servir de guides. On a également émis l’hypothèse que le soleil pourrait leur servir de boussole et qu’elles seraient capables, comme les tortues ou les cachalots, d’interpréter certaines informations géomagnétiques qui leur fourniraient alors une somme non négligeable de renseignements. Au cours de leur migration, la vision utilisable uniquement dans les moments de clarté, ne présente certainement qu’un rôle insignifiant, alors qu’elle doit être très utile dans la localisation de la nourriture, d’autant plus qu’il est reconnu que de nombreux éléments du zooplancton émettent une certaine bioluminescence.
En plus de leur mémoire topographique, les baleines doivent sans doute en posséder une autre qui doit leur permettre de détecter les zones et les moments propices à l’éclosion du krill. Parmi toutes ces conjonctures, nous devons bien admettre que les moyens, certainement très sophistiqués, qui permettent la détection de nourriture, nous sont encore totalement inconnus.
Quant aux besoins alimentaires d’ Eubalaena glacialis , ils sont évidemment énormes, alors que cette baleine ne peut compter que sur le zooplancton pour maintenir son métabolisme basal à un haut niveau. Si nous savons qu’environ 2 000 calories/jour nous sont nécessaires, nous ne pouvons qu’extrapoler ce chiffre pour estimer celui qui pourrait lui être appliqué.
Kenney, qui s’est penché sur cette question, nous a donné une large fourchette estimative qui se situe entre 400 000 et un plus de 4 millions de calories/jour. Autrement dit, Eubalaena glacialis devrait avaler entre 0,25 et 2,6 billions de Calanus finnmarchus par 24 heures, et encore à condition que ces copépodes soient parvenus à leur ultime stade de croissance. Ce qui correspond à une consommation évaluée entre 0,6 et 6,4 % de son poids. Mais en réalité nous ne possédons aucun moyen nous permettant d’évaluer valablement le métabolisme d’une baleine.
Bearsley, en 1996, utilisant un appareillage techniquement très sophistiqué et fondamentalement très fiable, estimait que chaque mètre cube d’eau de mer contient 331 000 copépodes de type Calanus . Il en concluait que cette concentration était suffisante pour satisfaire les besoins caloriques journaliers d’une baleine de Biscaye, en moins de dix minutes.
Appréciation quelque peu différente pour Baumgartner et Mate qui, en 2003, estimaient que la concentration de Calanus au stade C5 (c’est à dire au stade d’adulte), n’est que de 15 000 par mètre cube et que ces animalcules sont ingérés par la baleine sur la base de 66 millions par heure. Pour ces deux biologistes, ses besoins caloriques journaliers d’une baleine ne seraient obtenus qu’au bout de trois heures.
En 1995, quelques chercheurs du Woods Hole Oceanic Institution , ayant constaté un net ralentissement du taux des naissances chez la baleine de Biscaye, se sont posé la question de savoir s’il était réellement lié à la raréfaction de la nourriture, donc des copépodes.
Ils s’étaient en effet rendus compte que les femelles étaient plus maigres que de coutume et qu’il serait bon de pouvoir évaluer l’épaisseur de leur lard, afin d’avoir une estimation de leur santé. Ils demandèrent alors à un fabricant de matériel échographique, spécialisé dans la médecine vétérinaire, d’adapter sa technologie à la mesure de l’épaisseur de la couche graisseuse d’ Eubalaena glacialis.
Bien évidemment, la construction d’un tel appareillage fut un challenge, mais il a toutefois permis, entre 1998 et 2002, d’effectuer cent soixante-douze échographies dans la baie de Fundy et cent seize en Afrique du Sud. Les résultats n’ont fait que confirmer ce que l’on savait déjà : les sujets de l’hémisphère Sud possèdent une couche de lard plus épaisse que ceux de l’hémisphère Nord, et ce qui parait évident : son épaisseur diminue chez les femelles au cours de l’allaitement, alors que chez les baleineaux qui en profitent, elle augmente considérablement.

Huile
Nous avons cité les principaux éléments qui sont propres à la baleine de Biscaye. Il en existe de nombreux autres, beaucoup moins visibles, qui méritent d’être examinés. La composition chimique de leur lard, par exemple, est l’un d’eux.
En règle générale, ce lard très épais produit 40 % de son poids en huile lorsqu’il provient de la caudale ou des régions thoraciques, mais il atteint près de 75 % pour les parties dorso-ventrales et génito-urinaires.
Dans l’ensemble, cette proportion est plus élevée dans le lard que dans les viscères, et plus élevée dans les viscères que dans les muscles. Et, si la langue en fournit 30 %, le cœur n’en produit tout au plus que 2 %.
Les caractéristiques de cette huile sont bien particulières :
– Sa couleur est jaune-clair, avec une tendance vers l’orange. Par contre celle qui provient des viscères est plus foncée et exhale une odeur assez écœurante.
– Son indice de réfraction varie entre 1,469 et 1,476 pour l’huile qui provient du lard. Il est situé entre 1,473 et 1,447 dans les échantillons ayant pour origine la masse musculaire, et de 1,470 à 1,476 pour ceux qui sont fournis par les viscères.
– Sa viscosité varie énormément suivant son origine.
– Son poids spécifique varie entre 0,912 et 0,925.
– Son indice iodé varie entre 114 et 143.
– Son acidité dépend de son rancissement activé par l’oxygène ambiant, de sa décomposition due à une lipase, et aussi des conditions de son stockage. Elle est de toute façon assez basse, variant entre 0,1 et 2,2.
– Son contenu insaponifiable, qui se situe entre 0,60 et 1,80, est à son niveau le plus faible lorsque l’huile est extraite du lard, pour être à son plus haut dans les échantillons provenant des muscles ou des viscères. De toute façon, il diffère radicalement de celui du cachalot et des odontocètes en général, pour se rapprocher de celui des rorquals. Les acides gras non saturés, provenant de la digestion des Calanus , sont plus importants que ceux qui sont produits par les euphausiacés de l’Antarctique. L’insaturation de l’huile d’ Eubalaena glacialis dépend donc de la nourriture ingurgitée. Elle reste plus élevée que celle des rorquals, mais elle est inférieure, par contre, à celle de la baleine grise de Californie. Le pourcentage des acides insaturés est de 70 %, qui sont formés d’acides en C 20 et en C 18.
– Les acides gras saturés représentent 30 % de la masse totale de l’animal. Ils sont représentés essentiellement par l’acide myristique, palmitique, stéarique, arachidique, et béhénique. Ils sont plus abondants que dans les huiles de poisson où ils ne dépassent pas 20 % de la masse totale.


Coupe transversale d’un coeur de baleine franche montrant les très gros piliers et l’épaisseur du myocarde.
Tiré de slijper.

Encéphale
L’encéphale de la baleine de Biscaye ne diffère pas morphologiquement de celui des autres baleines. Il est strictement analogue à celui de la baleine du Groenland, et le caractère commun, partagé entre ces deux espèces, réside en l’importance de leur poids, qui se situe entre 2,4 et 3,2 kilos. Poids, qui curieusement reste stable, dès que ces animaux atteignent la longueur de quatorze à quinze mètres.
C’est donc un très gros cerveau, qui reste cependant petit, si on le compare à celui du cachalot, trois fois plus important, qui détient donc indiscutablement le record de volume et de poids dans le monde animal. Mais les biologistes s’intéressent beaucoup plus au rapport entre le poids de l’encéphale et celui de l’animal en son entier. Il est dans le cas des baleines franches de 0,0038. Un autre rapport est souvent étudié : celui du poids du cervelet/ poids total de l’animal, qui est alors de 0,0009.

Système cardio-vasculaire
Le système cardio-vasculaire d’ Eubalaena glacialis est comparable à celui des autres cétacés.
Nous savons que plus un animal est gros, plus lents sont les battements de son cœur. Celui d’une souris bat 650 fois par minute, celui d’un chat 150, celui d’un humain ou d’un cochon 70 fois, pour descendre à 30 chez un éléphant. Le rythme cardiaque de la baleine franche est de 4 par minute. Fréquence qui reste stable au cours de ses plongées, alors que dans l’espèce humaine, elle varie considérablement, passant au cours des apnées, de 70 battements/minute à Chez le castor cette différence est nettement plus significative, puisqu’elle passe de 240 à 20. Réponse réflexe à une immersion provoquée par un stimulus hypophysaire.

Ce ralentissement du rythme cardiaque que l’on appelle une bradycardie, s’accompagne d’une vasoconstriction, au contraire de ce qui est observé chez les mammifères terrestres, où l’apnée provoque une vasodilatation. La raison en est pour la baleine, l’absolue nécessité de gérer ses réserves en oxygène sanguin. Irving pense que cette vasoconstriction diminue considérablement l’afflux sanguin au niveau des masses musculaires peu sensibles à l’anoxie afin de préserver l’irrigation du cerveau, et à degré moindre, celui du myocarde. Rappelons que si nous pouvons sans grand dommage arrêter la circulation dans un membre à l’aide d’un garrot pendant une trentaine de minutes, nous ne pouvons laisser notre cerveau, sans oxygène pendant plus de 4 à 5 minutes sans risquer sa destruction définitive. Un autre effet de cette diminution de la circulation sanguine est de ralentir l’accumulation de l’acide lactique dans la masse musculaire.
Sur le plan purement anatomique, le cœur des baleines franches ressemble à celui des autres cétacés. C’est une énorme masse musculaire qui représente 0,8 du poids total de l’animal. Rappelons que ce rapport est de 0,3 chez l’hippopotame, de 0,7 chez le cheval et de 1 % chez la chauve-souris. Pour les physiologistes, le volume cardiaque d’un animal est fonction de ses aptitudes physiques, telles sa puissance et sa possibilité d’adaptation à un effort physique.
Mais ce qui frappe le plus, c’est sa grande largeur par rapport à sa longueur, car sa morphologie s’est adaptée au volume thoracique qui est le plus large de tous les cétacés. Zimmermann à, par ailleurs, établi qu’un cœur élargi dans le sens transversal, n’est pas conçu pour soutenir des efforts prolongés.
Ce cœur, qui renferme de très gros piliers, est constitué d’un myocarde trois à quatre fois plus épais au niveau de ses cavités droites que de ses cavités gauches. C’est du reste, en dehors de son poids, la seule différence majeure avec celui des autres mammifères terrestres.
Le plus étrange du système cardio-vasculaire des baleines franches ne réside pas dans l’énormité de ses différents éléments, cœur, artères et veines, mais dans la présence de réseaux de petits vaisseaux, que l’on nomme les retia mirabilia , et qui ont des caractéristiques différentes de celles de nos capillaires. Ce sont de véritables pelotons de nombreuses artérioles et de nombreuses veinules qui s’interposent entre deux veines. Bien que cette disposition se rencontre chez un certain nombre d’animaux, on la considère comme inhabituelle, et à juste titre, on lui a donné le nom de réseau merveilleux. C’est Brechet, un chirurgien français, qui dans son Histoire anatomique et physiologique a été le premier, en 1836, à signaler cette structure particulière qui est toutefois moins développée chez les baleines franches qu’elle ne l’est chez d’autres cétacés, le cachalot en particulier.
Ces réseaux sont particulièrement importants au niveau du thorax, où le sang est amené par les artères intervertébrales et intercostales qui s’anastomosent en de nombreuses branches d’un diamètre identique, avant de se diviser imperceptiblement pour former un nouveau réseau complet. Notons qu’au point de vue fonctionnel, les vaisseaux afférents sont de type élastique alors que les vaisseaux qui participent au réseau sont de type musculaire. C’est à dire que leurs parois sont formées par une couche de fibres lisses au lieu de fibres élastiques.
Seul, un examen microscopique permet de démontrer que dans une telle formation, les veines sont en moins grand nombre que les artères, et que leurs parois, dépourvues de tissu musculaire, sont beaucoup plus minces. Enfin, elles ne possèdent pas de valves, et autorisent donc une circulation sanguine dans les deux sens.
Parfois, les artères de ces réseaux forment un écheveau vasculaire qui baigne dans un tissu adipeux consistant en de grandes masses de cellules graisseuses bien individualisées dans un tissu conjonctif lâche. Disposition comparable à celle que l’on rencontre, par exemple, à l’extrémité des pattes des chiens où de petits coussinets graisseux contribuent à l’amortissement des chocs. Ainsi la structure, le parcours des vaisseaux pelotonnés sur eux-mêmes, les nombreuses branches et anastomoses, ainsi que l’épaisseur de la paroi musculaire des artères permettent de concevoir que ces réseaux sont capables de supporter de brusques changements de volume. Ils peuvent contraindre le courant sanguin à cheminer dans un parcours fait de très petites artères aux contours sinueux, réalisant un système régulateur très efficace de son flux.
Si ces réseaux sont particulièrement développés au niveau des régions thoraciques et céphaliques, où ils représentent une réserve sanguine très appréciable, ils le sont également à la base du crâne, autour de la région hypophysaire, de l’articulation temporo-maxillaire et de la bulle tympanique, où ils jouent le rôle d’amortisseurs des pulsions du courant sanguin qui devient alors régulier et laminaire.
La régulation de la pression sanguine n’est pas la seule fonction dévolue à ces réseaux merveilleux. Il en existe certains dans lesquels la disposition des vaisseaux ne forme pas ces entrelacs que nous avons décrits, mais une division en de très nombreux vaisseaux parallèles les uns aux autres et qui ne communiquent que très peu entre-eux.
Un système similaire, toujours superficiel, se retrouve au niveau de la nageoire caudale et dans les nageoires pectorales, dans lesquelles un grand nombre d’artérioles se trouvent entourées par un réseau de veinules longitudinales. Notons que de très nombreuses veinules superficielles, elles aussi, favorisent le retour du sang vers les réseaux abdominaux. Une telle disposition permet à la surface relativement grande de la caudale d’agir comme d’un échangeur de température, le sang artériel chauffant le sang veineux qui est refroidi par le milieu ambiant.
Remarquons que la caudale n’est pas le seul élément permettant ces échanges thermiques, et que toute la surface tégumentaire y participe.
On peut déceler d’autres réseaux essentiellement veineux, mais moins bien développés, au niveau de la région pelvienne, des organes sexuels et à la base des nageoires pectorales.
Curieusement, les phoques n’en possèdent pas. Notons que chez les baleines franches, la circulation de retour par la très grosse veine cave diffère de celle des autres baleines qui présentent à ce niveau un sphincter musculaire qui leur permet d’en faire varier le diamètre.
Il existe par ailleurs des veines spinales volumineuses qui sont dépourvues de valves, ce qui laisse supposer une circulation dans les deux sens, selon les besoins de l’animal. On retrouve cette disposition chez les siréniens, les pinnipèdes et même chez les chats. Ces veines spinales permettent au sang du cerveau de retourner dans la cavité thoracique et abdominale lorsque, pour une raison quelconque, le flux normal est perturbé, permettant ainsi d’éviter un dysfonctionnement au niveau du système nerveux central. De même, le sang abdominal pourrait, sous certaines conditions, être dirigé vers le thorax via les veines spinales, alors que cette fonction est habituellement dévolue à la veine cave.
Les quatre caractéristiques principales du système vasculaire des baleines franches : le réseau artériel bien développé au niveau du thorax et du cou, le réseau abdominal bien structuré, la distension des veines hépatiques et de la veine cave inférieure, la présences de grosses veines dans le canal vertébral, sont des dispositifs qui ne se rencontrent habituellement que chez des animaux vivant en étroite relation avec le milieu marin. On admet généralement qu’ils sont une adaptation à la plongée. Mais les travaux les plus récents n’ont pas confirmé cette notion que l’on croyait pourtant fondamentale. Enfin, il est difficile de prétendre que le rôle des réseaux artériels consiste essentiellement au simple stockage du sang et à son éventuelle injection dans la circulation, selon les besoins de l’animal.
Il paraît toutefois évident que la veine cave et les veines hépatiques, très volumineuses, jouent le rôle de réservoirs sanguins. Il est possible, lorsque l’organisme exige un important afflux de sang, que celui-ci, stocké dans l’abdomen, puisse retourner au cœur non seulement par la veine cave, mais aussi par les veines spinales.
Toutes ces modifications sont peut-être en étroite relation avec les différences de pression qui doivent se manifester au niveau de différentes parties du corps lors des plongées. La bradycardie, ainsi que les variations brutales de l’amplitude des mouvements respiratoires, pourraient également jouer un certain rôle.
Le dernier point à signaler au sujet du système cardiovasculaire des baleines franches, est l’adaptation des éléments figurés du sang à la grande demande en oxygène induite par les plongées. On observe alors, comme chez tous les cétacés, une augmentation du nombre des globules rouges qui s’accompagne d’une diminution de leur taille, procurant ainsi une plus grande surface d’échange, ainsi que la présence d’un pigment plus performant que notre hémoglobine. Il s’agit de la myoglobine nettement plus active dans la fixation et la restitution de l’oxygène.

système respiratoire
Comme chez tous les cétacés, c’est le souffle qui signale la présence des baleines franches. Il est particulièrement caractéristique, avec sa forme en « V » qui se projette verticalement à trois ou quatre mètres de hauteur.
Signalons que ce souffle est oblique chez le cachalot, et que celui des rorquals, bien qu’émis par un évent double, se réunit très vite en un seul et même panache vertical. La forme d’un souffle réalise un élément spécifique d’une espèce qui, pour l’initié, permet facilement son identification.
Ce souffle est émis par deux fentes dirigées obliquement d’arrière en avant et de dehors en dedans, disposées de chaque côté d’une crête médiane qui ne les sépare que de quelques centimètres.
Ces fentes sont des ouvertures nasales qui, après avoir été reportées à la suite d’une longue évolution au sommet de la tête, prennent alors le nom d’évents. Notons que ces ouvertures nasales, véritable narines modifiées, sont entourées de « lèvres » épaisses constituées par plusieurs couches de muscles puissants enfouis dans un tissu conjonctif, qui permettent leur complète occlusion.
Le voile du palais, très long, forme une cloison horizontale entre le pharynx et le long tube nasal divisé par le vomer et le cartilage ethmoïdal.
La trachée, comme chez les ruminants, le cochon ou le cheval, donne naissance à trois troncs bronchiques, un à droite et deux à gauche.
Dans leurs recherches sur la trachée et le larynx des baleinidés, Beauregard et Boulard avaient signalé que le cartilage thyroïde était très étalé en longueur, ainsi que les ailes du cricoïde, alors que l’épiglotte restait courte et large. Sur la base ventrale du cartilage cricoïde, on découvre un véritable sac, le sac laryngien, qui est tapissé sur une trentaine de centimètres par une muqueuse. Ce sac communique avec le larynx par une fente très étroite et très longue, sur toute sa longueur. Son ouverture et sa fermeture sont sous la dépendance des mouvements du cartilage arythénoïde.

Les bronches sont soutenues par des anneaux cartilagineux qui prolongent ceux de la trachée, et qui vont persister jusqu’au niveau des sacs alvéolaires pulmonaires. Ils contribuent ainsi à les rigidifier et à les rendre peu sensibles aux changements de pression.
Ces bronches se subdivisent elles mêmes en de nombreuses bronchioles qui possèdent la faculté de pouvoir diminuer leur diamètre grâce à la contraction de nombreux muscles annulaires. Leur épithélium prolonge celui qui tapisse la trachée, bien que l’on y ait parfois signalé la présence de cellules ciliées.
Les poumons, très allongés, épousent dans leur partie dorsale, la face concave interne très élargie du thorax. Ils se prolongent loin en arrière et possèdent une surface de contact étendue avec le diaphragme qui présente une obliquité importante, comme chez tous les cétacés. Cette disposition explique, l’importance du diaphragme dans la mécanique respiratoire, alors que le système musculaire du gril costal n’a qu’un rôle secondaire.
Pour que les échanges gazeux puissent s’effectuer facilement, il est nécessaire que le sang soit, le plus étroitement possible, en contact avec l’air contenu dans les sacs alvéolaires pulmonaires qui ne font que terminer les ultimes ramifications des bronchioles. Ces sacs, dépourvus de cartilage et d’épithélium cilié, sont si proches les uns des autres qu’ils ne sont séparés que par une double assise de cellules épithéliales aplaties, ne laissant entre elles qu’une place limitée à une fine couche de capillaires sanguins qui peuvent ainsi capter l’oxygène sur deux alvéoles contiguës.
Après avoir rempli ses poumons d’air, Eubalaena glacialis va disparaître de la surface des flots pendant dix à quinze minutes, bien que l’on ait signalé des plongées durant plus d’une heure. Par comparaison, rappelons que les apnées du cachalot durent généralement quarante-cinq minutes, celles d’un phoque ou d’un hippopotame sont de quinze minutes, alors qu’un ours polaire les limite à une minute et demi à deux minutes. Un chien meurt s’il reste sous l’eau plus de quatre minutes.
Évidemment, la durée de ces apnées est fonction de la capacité respiratoire, mais elle n’en dépend pas d’une manière exclusive. Comme cette capacité respiratoire est parfaitement impossible à mesurer, on préfère s’intéresser au poids des poumons ou même préciser le rapport entre ce poids et celui de la masse totale de l’animal.
On voit alors qu’il est de 0,7 % chez les baleines, alors qu’il se situe entre 1 et 2 % chez les mammifères terrestres. Ce qui confirme nos connaissances sur ce sujet : les baleines, excellents plongeurs, n’ont que de petits poumons relativement à leur taille.
Cette déficience doit donc être compensée par d’autres moyens.

L’un d’eux consiste en une parfaite ventilation des poumons, en les remplissant d’air dans la proportion de 80 à 90 %, alors que leurs cousins terrestres ne le font qu’à 10 ou 15 %. Mais cela ne suffit pas à expliquer totalement la durée des apnées, cinq à quinze fois plus longues que chez n’importe quel animal terrestre. On peut trouver une réponse en précisant que les poumons ne représentent pas à eux seuls, la totalité des réservoirs d’oxygène. Ce gaz se combine en effet dans le sang et dans les muscles avec la myoglobine, pigment particulièrement performant . Or les baleines en fixent 41 % dans leurs muscles, alors que l’homme se limite à 13 %. Enfin, pour mieux fixer l’oxygène, à partir d’un même volume d’air, les baleines ont augmenté la surface de leurs globules rouges en les multipliant. Toutefois, elles ne peuvent limiter la consommation d’oxygène au niveau d’organes dits nobles, comme le cœur ou le cerveau.
Il y a donc forcement formation de dioxyde de carbone et augmentation du taux d’acide carbonique qui concourent à une stimulation réflexe des centres respiratoires. Nous devons alors admettre qu’ Eubalaena glacialis doit être peu sensible à ce phénomène.

audition
Ce n’est qu’en 1954 que Fraser et Purves, du muséum d’Histoire naturelle de Londres, ont levé le voile sur l’énigme de l’audition chez les cétacés. Avant leurs travaux, on n’en était qu’au stade des hypothèses, des constatations parcellaires, et surtout d’énormes erreurs. Pour tous les scientiques, la baleine n’était qu’un animal sourd et muet.
Cependant, Pindar, ce poète qui vivait 500 ans avant notre ère, avait déjà remarqué que certains dauphins, sans doute mélomanes, étaient attirés par les sons de sa flûte ou de sa lyre.
Rondelet, médecin anatomiste, très critique des textes anciens, et célèbre pour ses travaux sur les poissons, affirmait au milieu du XVI e siècle avoir repéré l’emplacement de l’orifice auditif des baleines, mais il n’imaginait pas qu’il pouvait avoir un rôle quelconque dans la transmission des émissions sonores. Par contre les pêcheurs japonais et férœgiens en avaient pris conscience car, depuis les temps les plus reculés, ils rabattaient les troupeaux de dauphins à l’intérieur des criques en frappant la mer avec leurs avirons, ou le bordé de leurs embarcations avec des maillets en bois. C’est la preuve évidente que les cétacés sont sensibles aux bruits.
Petrus Camper, un médecin hollandais, soulignait déjà en 1765 que les baleines devaient entendre, mais beaucoup moins bien sous l’eau qu’en surface. Malgré son erreur, on doit lui reconnaître d’avoir été le premier à s’être engagé dans l’étude de l’audition chez les cétacés. Il sera toutefois nécessaire d’attendre l’époque moderne pour que des cétologues se penchent sur les réactions des dauphins captifs à certains sons émis en bassin.
Puisque la vision est forcement limitée en milieu marin, on comprend très bien que l’audition représente un facteur important dans la vie des cétacés qui ne possèdent aucun autre moyen de communication. Peut-être, pourrait-elle également jouer un rôle important dans la localisation du krill qui, de plus, serait capable de générer des sons.
Les premières explications du mécanisme de l’audition faisaient intervenir la conduction osseuse, qui était alors considérée comme la seule voie possible dans la transmission des vibrations sonores vers l’oreille interne. On assimilait alors son processus à celui des poissons.
Tous les cétologues depuis Claudius, en 1858, ont perpétré l’erreur de considérer le rôle de l’oreille moyenne comme négligeable. Il faudra attendre le milieu du XX e siècle pour que soient reconnues les qualités du système auditif des cétacés, semblable en tous points à celui de tous les mammifères terrestres, bien que le principe de son isolation acoustique en est très différent.
Chez les mysticètes, le conduit auditif est un long tube ouvert à l’extérieur qui peut atteindre près d’un mètre de longueur avec un diamètre variant de 1 à 5 millimètres.
Ce diamètre s’accroît progressivement jusqu’à son arrivée dans la boîte crânienne, où il forme une espèce d’entonnoir.
Cependant l’espace libre à cet endroit est très mince car il est rempli par ce que Lillie, en 1910, a nommé un « bouchon de cérumen » qui se montre un excellent transmetteur des vibrations sonores, surtout les plus aiguës. Remarquons que ce bouchon est fondamentalement différent de celui de nos propres oreilles qui est formé a partir de glandes spéciales.
Ce n’est que bien plus tard que Laws, au cours d’une campagne dans l’Antarctique, au cours de la saison 1953-54, eut l’idée de couper longitudinalement un tel bouchon, prélevé sur le crâne de quelques rorquals.
Il a alors pu y observer un grand nombre de couches cornées, à la manière de nos ongles ou des cornes des bovidés, alors que leur structure en est différente. Il compara ce bouchon à un doigt de gant et donna le nom de noyau à sa partie centrale dans lequel les couches sont parallèles à la surface courbe du tympan.
– La première lame, petite, conique et riche en calcium, semble correspondre à la partie du bouchon déjà présente dans l’oreille au stade fœtal..
– seconde lame qui est généralement la plus grande, est représentative de la période d’allaitement et correspond à un an environ.

– Après ces deux lames, il découvrit une bande étroite brunâtre qui marque une interruption dans la croissance du bouchon. Puisque cette interruption implique pratiquement la cessation de la croissance du crâne et probablement du squelette entier, il admit volontiers qu’elle correspondait à une période de migration qui implique une absence complète d’alimentation et une dépense physiologique intense.
La partie centrale de ce bouchon, le noyau, est ainsi coupée par une série de bandes noirâtres concentriques qui pourraient correspondre à un changement régulier du métabolisme, pouvant aboutir à un système de détermination de l’âge.
Le conduit auditif se termine au niveau du tympan. Chez les mysticètes, cette partie de la membrane tympanique est un ligament tendu dont une portion se projette le long de la partie externe du conduit en une structure allongée et creuse.
La bulle tympanique est un os extrêmement dur dont la compacité peut être comparée à la partie pétreuse du temporal des mammifères terrestres. Ce qui explique qu’elle se détache facilement du reste du crâne et qu’elle est souvent retrouvée dans les sédiments fossilifères. C’est même alors souvent le seul élément du crâne qui peut y être découvert.
La mastoïde est un os allongé qui s’applique fermement sur le squamosal et l’occipital, procurant ainsi un excellent contact avec le crâne, mais avec une interposition de tissu conjonctif.
L’oreille moyenne est entourée de cavités limitées à la partie immédiatement voisine de la bulle tympanique. Ces cavités, remplies de mousse de nature albugineuse, sont des évaginations de la cavité tympanique. Elles communiquent entre elles par des ouvertures permettant d’équilibrer la pression.
Cette configuration de l’oreille est le résultat d’une longue évolution qui à permis aux baleines d’avoir une bonne perception des sons, qu’ils soient environnementaux ou émis par leurs congénères. Condition essentielle à la cohésion d’un groupe, ou à la localisation, à de très grandes distances, de sujets isolés.
Puisque les baleines entendent, nous devons admettre qu’elles génèrent des sons. Depuis une quarantaine d’années, on les a enregistrés sans malheureusement les avoir toujours associés à une étude comportementale. Seules, les formations sonores des mégaptères, du fait de leurs vocalises si harmonieuses et si étranges, ont fait l’objet de recherches très poussées, largement diffusées du reste par les médias.
Les sons émis par les baleines franches des deux hémisphères présentent les mêmes caractéristiques. Elles sont de basse fréquence, se situant généralement au dessous de 1 kHz. On estime que leur spectre sonore se situe entre 12 Hz. et 22 kHz., c’est a dire qu’il est nettement plus étendu que celui perçu par l’oreille humaine dont les limites, du moins chez les sujets jeunes, varient de 20 Hz. à 20 kHz. Les bio-acousticiens les ont enregistrées à l’aide d’hydrophones reliés à un appareillage qui mesure leur fréquence, leur durée, et leur intensité. La meilleure façon de visualiser ces paramètres consiste cependant à les obtenir sous la forme d’un spectogramme qui permet de faire des mesures sur ses différentes caractéristiques et de les analyser beaucoup plus facilement. Les enregistrements ainsi obtenus ont permis de différencier divers types d’émissions sonores, et bien entendu, on a tenté de découvrir leur signification.
Il convient de distinguer avant tout, les sons que l’on pourrait définir comme « vocaux », de ceux qui sont produits de façon physiologique par les différents mouvements de la baleine, ou par sa respiration, qui ne sont alors considérés que comme de simples « bruits ».
Parmi ces bruits, le plus spécifique correspond à l’exhalaison sous pression de l’air contenu dans les poumons au moment de la remontée en surface. Ce souffle puissant peut être entendu à une distance supérieure à 500 mètres. Nous ne savons pas s’il présente une quelconque fonction dans la communication des différents individus entre eux.
Mais il existe toute une gamme de bruits, à large bande, considérés comme « naturels » qui correspondent principalement aux sauts et à la frappe de la surface de l’océan par les nageoires pectorales ou la caudale. Extrêmement puissants, ils pourraient représenter un signal d’appel, capable d’être localisé de façon très précise.
Récemment, on a décrit des bruits, d’une très violente intensité, qui ont été comparés à des salves de canon. Ce sont des craquements violents, impressionnants, émis en séquence par la baleine, aussi bien en surface qu’en faible immersion. Leur puissance est nettement supérieure à ceux des claques de la caudale, mais leur fonction reste du domaine des hypothèses.
Entendus surtout à la fin de l’été, ils semblent être l’apanage des mâles qui sans doute, signent ainsi leur connotation sexuelle.
Identiques chez le même animal, ils sont produits de façon répétitive, juste avant l’émergence des évents ou aussitôt après le début d’une sonde. Ces « coups de canon » peuvent également être émis lorsque l’animal se trouve au milieu d’un groupe, mais alors ils ne sont plus séquentiels, mais au contraire, isolés et uniques. Ils pourraient alors avoir une fonction dissuasive envers d’autres mâles.
Il est certain que, dans la cohésion des individus entre eux, tous ces bruits pallient à une vision forcement très limitée en milieu marin. Ils sont, de plus, associés à d’autres sons purement vocaux qui se montrent extrêmement variés. Depuis une trentaine d’années, dans l’hémisphère Nord, Christopher Clark et sa collaboratrice Jane Clark, les ont enregistrés grâce à des hydrophones directifs, en ayant toujours soin de les associer à une observation en temps réel de l’animal, ou du groupe d’animaux, qui les émettaient.
Le son le plus commun ressemble à une espèce d’éructation qui dure une seconde et dont la fréquence se situe autour de 500 Hz. Des sortes de gémissements ont été enregistrés entre 160 et 235 Hz. Rarement et surtout la nuit, une série de sons pulsés sont émis à 2 100 Hz., ils ne durent qu’une fraction de seconde.
On a enregistré au large de Cape Cod, des claquements réguliers, qui ont pu faire penser un instant aux signaux semblables émis par le cachalot qui sont relatifs à une écholocation. Mais une analyse plus fine, associée à une observation en temps réel de ce phénomène, a montré qu’il s’agissait du bruit provoqué par les fanons, qui se heurtent violemment les uns contre les autres, au moment où la baleine évacue avec force l’eau contenue dans sa volumineuse bouche.
Émergeant de sons monotones et répétitifs comparés, avec plus ou moins de succès, au meuglement des vaches, les bioacousticiens ont identifié six émissions sonores variées « subtiles et complexes » correspondant à six appels distincts : il s’agit alors :
– D’ appels croissants , les plus courants. Ils se caractérisent par une série de sons de basse fréquence qui durent une seconde environ et qui deviennent de plus en plus aigus. Ils correspondent à un appel de rassemblement et n’ont aucune signification d’hostilité.
– D’ appels décroissants , plus rares, formés par des sons graves dont la fréquence diminue rapidement au cours de leur émission. Ils sont utilisés pour communiquer sur de longues distances, évaluées à plusieurs kilomètres.
– D’ appels aigus , qui sont caractéristiques d’une certaine agitation. Ils augmentent avec l’importance du groupe et sont émis généralement pendant la période des amours.
– D’ appels hybrides , dont l’amplitude et la fréquence sont variables.
– D’ appels pulsants , des sons râpeux qui ressemblent à des grondements et qui ne sont audibles que lorsqu’un petit groupe est formé. Ils seraient émis par un mâle dominant ou qui cherche à se faire une place au sein du groupe. Ils augmentent en intensité avec l’agressivité et sont considérés comme exprimant une certaine hostilité.
– D’ appels constants , rarement émis, et peut-être liés à un comportement spécifique non encore défini. Ils ne montrent aucun changement au cours de leur émission, aussi bien dans leur amplitude que dans leur fréquence.
Notons, pour relativiser les choses, que les valeurs en intensité et en vitesse de propagation de telles émissions ne sont pas les mêmes dans l’air que dans l’eau ( respectivement 333 m/s et 1 550 m/s ). Par exemple, un même son, mesuré en milieu aérien, qui aurait une valeur proche de 0 dB, atteindrait 61,5 dB dans l’eau.
Mais, en dehors de ces émissions sonores, la baleine de Biscaye perçoit de nombreux autres bruits très perturbateurs, tels ceux qui sont provoqués par les hélices des navires, ou l’exploration pétrolière. Enfin, ne passons pas sous silence divers sonars dont le plus nocif est le Low Frequency Active Sonar ( LFAS ) utilisé par l’ U.S.S. Navy , qui peut atteindre 230 dB, et qui est alors susceptible de provoquer des lésions irréversibles, voire fatales, au système auditif des cétacés. Or, une baleine qui n’entend plus est une baleine morte.

Reproduction
La plupart des cétologues admettent que la période de gestation d’ Eubalaena glacialis est de douze mois, treize pour certains d’entre eux.
Ces baleines ne mettent au monde qu’un seul petit, et cela après une longue migration qui les a amenées des eaux polaires, riches en plancton, vers des eaux plus chaudes, où elles trouvent, dans les premières semaines de leur vie, des conditions propices à la parturition et à l’allaitement de leur baleineau.
‒ Dans l’Atlantique Nord, ces zones privilégiées se situent dans les eaux côtières du sud-est des U.S.A., entre Savannah, en Georgie, et St. Augustine, en Floride, mais aussi dans les eaux du golfe du Maine et du golfe du Mexique. Et c’est là, dans ces sanctuaires, ces nurseries pourrait-on dire, qu’un grand nombre de baleines vont séjourner plusieurs mois dans des eaux peu profondes, en ne s’éloignant jamais des côtes. Ce qui facilite, entre autres, l’étude de leur comportement sexuel.
Des observations, forcement fragmentaires et incomplètes permettent de se rendre compte que la majorité des naissances s’effectue au cours de l’hiver, entre les premiers jours de décembre et la fin mars, mais aussi que les chiffres des naissances sont très variables d’une année sur l’autre.
On a ainsi recensé, entre 1980 et 2005, dans la zone atlantique, trente et un nouveaux-nés dont le poids variait, à la naissance, entre sept cents kilos et une tonne. Soit, en gros, 1,5 % du poids de leur mère, alors que ce rapport est de 8 % chez l’homme et de 2,2 % chez l’éléphant. Ces nouveaux-nés mesurent un peu plus de six mètres de longueur, ce qui est relativement important pour une mère de quinze à dix-huit mètres. Ne se nourrissant que du lait maternel, ils atteignent huit à neuf mètres, à l’âge d’un an, et pèsent alors près de douze tonnes. Preuve évidente de la richesse de ce lait.

– Dans l’hémisphère Sud, pour mettre bas, les baleines franches australes migrent principalement dans les baies des côtes argentines, la péninsule de Valdes étant la plus fréquentée et aussi la mieux connue.
Remarquons que les deux populations septentrionales et boréales ne franchissent jamais l’équateur, ce qui leur interdit évidemment toute mixcité, et serait, pour certains systématiciens une raison suffisante pour valider leur accession au titre d’espèces distinctes.
Si la plupart des mammifères mettent leurs petits au monde au moment où la nourriture est abondante, ce n’est pas le cas des baleines franches qui partagent cette particularité avec les ours, certains pinnipèdes et tous les autres mysticètes. Particularité qui, dans ce cas précis, doit certainement rendre cette épreuve très pénible pour une mère qui vient d’effectuer une longue migration, et qui a largement puisé dans ses réserves. Critère qui faisait dire aux anciens baleiniers que les mères accompagnées de leur baleineau, étaient des « peaux sèches », car elles ne donnaient que peu d’huile. Cet appauvrissement des réserves semble être l’une des raisons qui sont évoquées pour expliquer le faible taux de reproduction d’ Eubalaena glacialis . Les séquences typiques de son cycle reproductif peuvent se schématiser en une année de reconstitution de la masse graisseuse, une année de gestation, et une année de lactation. Il est certain que c’est au cours de la première séquence que les variations dans l’approvisionnement en plancton peuvent interférer dans le processus de la reproduction.
Quant à l’âge de la première grossesse, il varie de cinq à une vingtaine d’années. Pour Krauss (2007), dans le Nord Atlantique, il correspondrait à une moyenne de dix ans. Ce qui induit un âge moyen de maturité sexuelle à 9 ans environ. Dans l’hémisphère Sud, cet âge moyen serait, selon Cook (2000), similaire à celui de l’hémisphère Nord.
On admet généralement que chez les mammifères, l’âge de la maturité sexuelle est plus précoce chez les mâles que chez les femelles, et on reconnaît par ailleurs, que les sujets les plus jeunes, donc les plus faibles, sont exclus de la compétition, au moment de l’accouplement.
Dernière inconnue : la durée de la grossesse est-elle réellement de douze mois, ou bien existe-t-il, comme chez quelques autres mammifères, un certain temps de latence entre la fertilisation d’un œuf et son implantation dans l’utérus ? Des analyses portant sur le dosage d’hormones dans les matières fécales pourraient peut-être nous donner une réponse.

Fèces
Après s’être rendu compte que les matières fécales des baleines pouvaient être collectées à l’aide de filets à plancton, quelques cétologues ont pensé pouvoir les utiliser pour tenter de combler certaines lacunes de notre savoir concernant la biologie des baleines franches.
Pour récolter ces fèces, il faut bien évidement qu’ils surnagent après avoir été émis, et qu’ils ne se diluent pas trop, au moins pendant un certain temps, ce qui est généralement le cas. L’idéal étant alors de pouvoir identifier l’animal qui est en cause. Si l’expulsion se produit au cours d’une observation visuelle, la relation est évidente, sinon, il est toujours possible d’assurer son origine en se servant de la méthode moléculaire.
Un autre sujet de préoccupation est celui de la localisation de ces fèces qui repose avant tout, sur leur coloration brun orange, qui tranche fortement sur celle de l’océan, mais aussi sur leur odeur qui est particulièrement forte. Cette odeur est du reste si prononcée que l’on a pensé utiliser le flair des chiens. Les résultats ont répondu aux espérances, et il a été ainsi possible de détecter des nappes de matières fécales à une distance de près de deux kilomètres par temps calme, et même davantage lorsque le vent soufflait dans la bonne direction.
L’intérêt principal des recherches faîtes sur les matières fécales des baleines réside dans l’établissement de leurs patrimoines génétiques et sur les possibilités d’identification de certaines hormones.
Des études antérieures portant sur les déjections d’animaux sauvages avaient déjà permis de mesurer les métabolites des hormones de la reproduction. Leur concentration étant comparable à celle du sérum.
On a donc extrapolé cette méthode à la baleine franche, ce qui a autorisé le dosage des métabolites du 17 β estradiol et de déterminer ainsi le statut d’une femelle prégnante. Le dosage de la progestérone peut également être utile pour identifier celui d’une femelle gestante. Le profil hormonal est enfin utilisé pour déceler les périodes de lactation, ou pour déterminer l’âge de la maturation sexuelle, bien que la découverte de progestérone chez des sujets indiscutablement juvéniles a été signalée.
D’une façon similaire on s’est servi du dosage de la testostérone dans les fèces des mâles pour connaître non seulement leurs périodes d’activité sexuelle, mais aussi leur rang dans la hiérarchie sociale d’un groupe.
À côté de ces hormones stéroïdes liposolubles, synthétisées par les gonades, il est possible de retrouver des hormones glycocor-ticoïdes, dont le cortisol et la corticostérone, sécrétées par le cortex des glandes surrénales, qui mesurent le stress de l’animal.

Leurs métabolites peuvent tous être dosés par radio-immunométrie en utilisant les anticorps des hormones mères. Leur dosage permet de reconnaître si un animal est en bonne santé apparente, et permet d’explorer l’impact des agressions dues à l’environnement sur l’état général d’un sujet, ou sa propension à rechercher un accouplement. D’un autre côté, nous savons que le stress peut augmenter la sensibilité à certaines infections et diminuer les fonctions reproductives. Notons enfin l’utilisation des fèces dans le dosage des biotoxines à action paralysante provoquée aussi bien par Alexandrium tamarense que par A. Fundyense ou Pseudo-nitzschia. Signalons que ces dinoflagellés ont été retrouvés dans le zooplancton.

gènes
Dès que les techniques génétiques, mises au point après la découverte de l’ADN, sont apparues, on s’est vite rendu compte que les interactions entre les différents individus étaient très différentes de celles qui, jusqu’alors, avaient été obtenues par la simple observation. Les techniques moléculaires sont en effet d’une importance capitale dans les études concernant les baleines qui ne passent qu’une petite partie de leur vie en surface, et de plus, dans des régions d’accès difficile.
Bien que les observations visuelles et photographiques nous fournissent des renseignements très intéressants sur l’éthologie des baleines, elles ne sont d’aucune utilité dans l’étude de leur biologie.
Heureusement la conjonction faite par les examens génétiques et les images numériques, nous permet d’établir une estimation des caractéristiques de la population, et un véritable arbre généalogique de nombreuses baleines, notamment pour la quasi-totalité de celles du Nord-Atlantique. Remarquons que la photo identification n’est pas fiable sur les nouveaux nés dont la morphologie des callosités, bien que présentes, n’est pas établie de façon stable avant l’âge d’un an. Mais alors dans ce cas, les techniques moléculaires permettent d’affirmer la filiation entre le baleineau et ses géniteurs.
La méthode qui consiste à prélever des morceaux de peau à l’aide d’une fléchette à pointe creuse lancée par une arbalète, dont les débuts remontent à 1980, a permis l’étude du génome nucléaire et surtout mitochondrial. Une autre source potentielle d’ADN est l’examen des quelques franges de fanons avalées au cours de l’ingestion du bol alimentaire, et rejetées intactes après leur passage dans le système digestif, et donc capables d’être récupérées, mélangées aux fèces, L’étude de l’ADN mitochondrial, transmis par la mère, sert à définir l’origine d’une population. Ses caractéristiques permettent de retracer son histoire phylogénique et démographique, sa structure ainsi que les relations parentales des lignées. L’examen des séquences microsatellites d’ADN, présentes dans l’ensemble du génome, est lui aussi très intéressant, car elles suivent les fameuses lois de Mendel sur l’hérédité, et permettent donc d’établir de véritables arbres généalogiques. Signalons que si la localisation de ces séquences est à peu près conservée entre les différentes espèces, leur longueur est variable d’une espèce à une autre et d’un individu, ou d’un allèle, à un autre.
Cette transmission des gènes permettrait de comprendre, par exemple, la fidélité des baleines à revenir dans certaines zones qu’elles avaient fréquentées dans les premiers jours de leurs vies. On comprend facilement que la mort, naturelle ou non, d’une femelle sans descendance, et qui représentait ainsi l’unique lien maternel avec un haplotype mitochondrial, suffirait pour expliquer la désaffection d’une région qui était autrefois régulièrement visitée.
Si la méthode moléculaire est une pièce maîtresse dans la généalogie, elle s’est montrée très utile dans une science où on ne l’attendait pas : la paléontologie. Car à côté des échantillons d’ADN provenant de baleines vivantes, Rasogi en a obtenu à partir de vestiges osseux datant de plusieurs siècles, récoltés sur d’anciennes zones de pêche.
C’est l’étude récente faite par Barkham à Red Bay, dans le détroit de Belle Îsle, au Labrador, de l’épave d’un baleinier basque coulé au cours d’une tempête en 1565, qui a permis de récolter un important lot de pièces osseuses de baleines. Sept années de recherches ont donné des résultats surprenants sur la nature des proies pourchassées par les Basques à cette époque. Alors qu’un examen sommaire de la morphologie de ces os retrouvés pouvait faire croire à une répartition à parties à peu près égales entre les deux espèces de baleines franches, l’étude de leur ADN a montré une très nette prépondérance des baleines du Groenland par rapport aux baleines de Biscaye. Sur cent quatre-vingt-trois pièces osseuses découvertes et analysées, une seule provenait d’ Eubalaena glacialis. Ce qui revient à dire que les prises faites par les Basques, contrairement à ce qui est généralement admis, étaient pratiquement toutes des bowheads.
Aiguilar, en 1986, se basant sur l’importance de la production d’huile entre 1530 et 1610, estimait que les Basques avaient exterminé, le long des côtes du Labrador, entre douze et quarante mille baleines franches.
Cinq années après cette estimation, et pour la même période et la même zone de pêche, Gaskin donnait une fourchette plus serrée, entre douze et quinze mille prises.
Malgré ces différences, nous pouvons considérer que les Basques ont été les grands responsables du déclin dramatique de la population des baleines franches, qui a eu pour corollaire une diminution de leur variabilité génétique et donc une répercussion désastreuse sur leur aptitude à se reproduire.

Mortalité
Nous avons vu que la population des baleines de Biscaye qui réside dans les eaux de l’hémisphère Nord se réduit actuellement à trois cent cinquante ou quatre cents individus. Les scientifiques considèrent que cette espèce est en voie d’une totale extinction.
Ils accusent bien évidemment la chasse inconsidérée par l’homme pendant des siècles, mais ils mettent en exergue d’autres facteurs : notamment le niveau très bas de la variabilité génétique qui agit sur le taux de reproduction de cette baleine, ainsi que la présence de nombreux polluants d’origine industrielle ou agricole. Une cause récurrente de la mortalité actuelle est la contamination par le DDT et ses métabolites, par le PCB, ainsi que par certains pesticides organochlorés dont des traces ont été détectées dans le lard de nombreuses baleines. Or, ces polluants agissent sur les systèmes endocrine, neurologique et reproductif. N’oublions pas l’augmentation de la teneur en métaux lourds très souvent incriminée à tous les niveaux de la pyramide animale marine.
Nous devons également prendre en compte la limitation de la nourriture, souvent liée à une compétition avec d’autres animaux planctonophages, ainsi que certaines maladies à virus qui entraînent la mort des fœtus, ou qui interfèrent dans l‘augmentation de la durée des intervalles entre les grossesses.
N’oublions pas la perte possible d’un habitat lié à une modification de la température des océans et des courants marins qui pourrait être amenée par un réchauffement climatique.
Enfin, il convient de citer l’importance délétère des bruits sous-marins induits par les hélices des navires, qui forment un obstacle à la propagation des sons émis par les baleines. Nuisance particulièrement sensible pour les jeunes qui se traduit par une interdiction, ou en tous cas, par une diminution de la relation « orale » avec leurs mères.
En dehors de ces considérations générales, et pour expliquer le déclin de la population de ces baleines, ajoutons, outre les causes dites naturelles, le fort pourcentage de la mortalité due aux collisions accidentelles avec les navires, ainsi que les étranglements provoqués par les filets des pêcheurs. Si les chiffres donnés par les scientifiques peuvent paraître importants, ils ont eu au moins l’intérêt de faire admettre aux gouvernements des États-Unis et du Canada la nécessité d’élaborer rapidement des mesures conservatoires. Elles se sont traduites par la limitation de la vitesse des navires et l’interdiction de la pose de filets dans certaines zones de pêche. Mesures qui sont déjà actuellement en vigueur.

Signalons encore, mais à un degré beaucoup plus faible, les intoxications par certaines biotoxines dont la présence a été détectée dans les matières fécales de ces baleines.
Sur les milliers d’algues qui sont à la base de l’alimentation du zooplancton, seules une dizaine sont toxiques ou peuvent le devenir. Leur pullulation peut alors envahir la mer et former ce que l’on nomme souvent des « marées rouges », bien qu’elles ne sont pas toujours de couleur rouge et qu’elles n’ont rien à voir avec des marées. Ces algues sécrètent des biotoxines responsables de troubles plus ou moins graves aussi bien chez les oiseaux que chez les poissons, les mammifères marins ou les hommes qui ingèrent des poissons contaminés. On estime à plus de 60 000 le nombre des intoxications humaines provoquées par l’ingestion d’une nourriture ainsi contaminée, qui entraînent une mortalité de 1,5 %. Il est donc normal d’extrapoler l’impact de ces biotoxines au niveau des mammifères marins. C’est ainsi que l’on a attribué la mort de quatorze baleines à bosse dans la baie de Cape Cod, Massachusetts, en novembre 1987 et en janvier 1988, à l’ingestion de maquereaux contaminés par des saxitoxines dont l’effet paralytique est extrêmement puissant. A contrario , des recherches récentes, si elles ont permis de retrouver des traces de cette saxitoxine dans les matières fécales d’ Eubalaena glacialis , n’ont pu déceler un quelconque impact sur la santé de cet animal.
Quelques diatomées, du genre Pseudo-nitzschia , produisent une neurotoxine : l’acide domoïque, qui est parfois retrouvé dans les matières fécales des baleines franches. Mais là encore, nous sommes dans la totale ignorance de sa toxicité pour cet animal.
Parmi les dinoflagellés, seuls ceux du genre Alexandrium sont producteurs de toxines. Mais leur petitesse fait que leur retenue par le tamis des fanons est peu probable, bien que leur toxicité pourrait se transmettre aux Calanus qui joueraient alors le rôle de vecteurs.
Enfin, certaines maladies parasitaires agissent vraisemblablement sur la fécondité, donc sur la dynamique d’une population.
Par exemple, la méthode utilisant l’immunofluorescence a démontré que de nombreuse baleines étaient infestées par deux protozoaires, Giardia et Cryptosporidium , qui jusqu’alors étaient censés ne se rencontrer qu’en eau douce, et qui sont responsables de sévères intoxications gastro-intestinales chez l’homme.

Éthologie
Les baleines de Biscaye, comme tous les cétacés, ne passent qu’une brève partie de leur vie en surface. Elles ne peuvent faire l’objet que d’observations très parcellaires, profondément différentes de celles qui ont été réalisées sur la quasi-totalité des espèces animales terrestres, même les plus sauvages ou d’une approche délicate. Certains humoristes sont allés jusqu’à soutenir que les analyses concernant le comportement de ces animaux s’apparentaient à « l’interprétation des seuls mouvements de la queue d’une souris ».
Bien évidemment, les techniques modernes nous ont permis une meilleure appréciation des différentes phases de la vie de ces géants des mers. L’avion, par exemple, est un excellent moyen d’observation. Il permet la prise de documents, qui se montrent particulièrement utiles dans le suivi des routes migratoires des baleines et dans l’étude de leur comportement dans les zones dites de gavage, souvent éloignées des côtes. Il est également très utile pour quantifier l’importance de leur population. Ses seules limites se résument dans la quantité d’essence qu’il peut transporter et le bruit provoqué par ses hélices, en dessous de 500 mètres.
Les photographies, surtout celles des caudales et de la tête, autorisent une parfaite identification des divers individus.
Payne et ses collaborateurs ont ainsi amassé une énorme quantité de clichés, qui ont été à l’origine d’un véritable catalogue de plus de 1 200 individus. Il a été ainsi possible de singulariser la morphologie de leurs bonnets, la disposition des callosités sur leurs têtes, la coloration de leurs épidermes et la forme de la frange postérieure de leurs caudales qui possède souvent des marques de morsures faites par les orques. Tous éléments très différents d’un sujet à un autre, aussi bien dans leurs localisations que dans leurs importances, qui ont été archivés sous un nom propre et qui ont déjà permis un suivi de la population depuis déjà trois générations.
Les scientifiques ont ainsi authentifié trois groupes de femelles, qui venaient mettre bas et copuler dans la péninsule de Valdes, chacun n’y apparaissant qu’après un intervalle de trois ans. Ces baleines, après un séjour de deux à trois mois dans ces eaux relativement chaudes, reprenaient leur migration vers les hautes latitudes, accompagnées de leurs petits.
De nombreux chercheurs travaillant principalement dans la baie de Fundy ont pris également des milliers de clichés de baleines franches appartenant au stock de l’Atlantique Nord. Ils ont permis au New England Aquarium d’établir un immense catalogue qui collationne à la fois les coordonnées des observations et la description du comportement des animaux. L’un des enseignements le plus curieux de ces études est la très grande diversité de la fréquence des apparitions des différents individus.
Certains peuvent être répertoriés régulièrement dans des zones identiques, alors que d’autres n’y apparaissent que de façon épisodique.
Par exemple un mâle, portant le numéro 1032, a été observé dans la baie de Fundy chaque été depuis sa première apparition


Baleine franche jouant avec un tronc d’arbre.
Dessin d’evan dunn.

en 1980. Mais une femelle, portant le numéro 1412, n’a été vue qu’à deux reprises, en 1984 et en 1997, autour de Cape Ann dans le Massachusetts, accompagnée chaque fois d’un baleineau, alors que nous n’avons aucune idée de ses pérégrinations pendant treize années d’absence. Parfois le même animal a été signalé dans des zones très éloignées les unes des autres, en dehors des zones habituelles de rassemblement. C’est le cas du numéro 1718 repéré une première fois en Islande en 1987, et deux ans plus tard au large des côtes de la Nouvelle Écosse.
Quelques cétologues, tels Marilyn Marx, Amy Knowlton, Lisa Conger ou Philip Hamilton s’enorgueillissent de pouvoir, d’un premier coup d’œil, mettre un nom sur une baleine. C’est ainsi que la baleine répertoriée sous le numéro 1035, mystérieusement disparue, fut immédiatement identifiée, après seize années d’absence, par Marilyn Marx alors qu’elle se trouvait sur un navire de recherches au large de Cape Cod.
Que dire de la baleine immatriculée sous le numéro 1045, observée seulement quatre fois, en 1959, en 1980, en 1985 et en 1992, qui fut reconnue, sans aucun doute possible, sur une photographie prise en 1935, parue dans un journal, qui illustrait une chasse au cours de laquelle son petit avait été tué, alors qu’elle-même avait réussi à s’échapper. Histoire à peine croyable qui confirme le grand âge que peuvent atteindre ces animaux.

Comportement ludique

Le jeu chez les baleines franches, comme chez la plupart des mammifères, est l’apanage des jeunes. C’est l’apprentissage incontournable à la vie d’adulte. Mais les baleines, même à un âge avancé, ne semblent pas avoir perdu leur activité ludique surtout lorsqu’elles se trouvent sur les lieux de reproduction.


Trois mâles entourent une femelle (au centre). Deux d’entre eux la maintiennent dans une position qui permet au troisième de s’accoupler.
Dessin d’evan dunn.

Les objets flottants qu’elles rencontrent peuvent alors devenir de véritables jouets.
On a observé dans la mer de Beaufort, un mâle s’efforçant, pendant plus d’une heure, de maintenir sous l’eau un tronc d’arbre de dix mètres de long qui avait été charrié par le fleuve MacKensie. Dès qu’il remontait à la surface, cet animal, en s’aidant de ses nageoires, le projetait en l’air, à plus de trois mètres de hauteur.
Une femelle qui l’accompagnait, passait de longs moments à se placer sous un autre tronc d’arbre, et tentait ensuite de l’enfoncer sous elle puis de le faire rouler sur son dos et le long de ses flancs.
Roger Payne à signalé un autre type de « jeu » chez certaines baleines franches de la péninsule de Valdes. Lorsqu’elles rencontraient une nappe d’algues flottantes, elles se plaçaient en dessous et, en faisant surface, s’efforçaient de les utiliser pour recouvrir leurs têtes et principalement leurs évents. Ces zones sont en effet très riches en nerfs sensitifs qui permettent une interprétation du régime du flux aqueux. Payne suggérait en outre que cette façon de faire pouvait être génératrice de sensations « particulièrement agréables. »
Ce cétologue a également observé des baleines qui maintenaient pendant une vingtaine de minutes leurs caudales immobiles, dressées verticalement hors de l’eau. Ce comportement n’était observé que par mer calme et lorsque le vent soufflait régulièrement entre 15 et 30 kilomètres à l’heure, mais qu’il cessait dès qu’il changeait de régime. Payne suggérait que ces baleines, sûrement hédonistes, devaient prendre un certain plaisir à se servir de leur caudale comme d’une voile et à se laisser ainsi pousser sur de longues distances. D’autant plus qu’on les voyait souvent revenir à leur point de départ et recommencer plusieurs fois ce manège.

Comportement sexuel
Parfois, pour se soustraire aux avances des mâles et particulièrement lorsqu’ils se montrent trop entreprenants, les femelles prennent la fuite pour se réfugier dans des eaux très peu profondes. Elles peuvent également marquer leur refus par de violents coups de queue et de nombreux sauts qui se veulent dissuasifs. Il leur arrive parfois de rejoindre un groupe d’autres femelles qui forment alors un barrage impénétrable pour les mâles.
Une autre manifestation de refus se caractérise par une position verticale, tête en bas, avec la caudale complètement émergée. Les femelles ne sont pas en effet toujours coopératives. La reprise d’une position de nage normale signifie alors qu’elles s’offrent à l’accouplement. Les intromissions sont alors fréquentes et intéressent toujours plusieurs partenaires, qui semblent avoir été choisis par les femelles, et non pas l’inverse.
Lorsqu’une femelle réceptive à l’accouplement a choisi son partenaire, elle se rapproche ostensiblement de celui pour lequel elle a ressenti une nette préférence. C’est le début d’une véritable et grandiose danse nuptiale, marquée de sauts impressionnants, de nages parallèles, mais aussi de longues caresses prodiguées avec les nageoires pectorales et parfois même avec les caudales.
Dans l’Atlantique Nord, les copulations de la baleine de Biscaye, semblent s’effectuer tout au long de l’année, sans que l’on puisse noter une date ou une zone précise de prédilection. Comme la gestation est de douze mois, on peut en conclure que la mise au monde se fait à la même époque que la fertilisation. Les mois d’hiver étant, pour certains observateurs, les plus propices, mais ce serait alors un moyen de s’assurer l’aide prolongée d’un mâle afin de protéger son petit. Pour d’autres observateurs, ce serait plutôt le printemps ou le début de l’été, au moment où les baleines commencent leur migration vers le Nord-Est. Migration qui s’effectuera du reste près des côtes, en trois ou quatre phases, en suivant la fonte des glaces, à travers le détroit de Béring, dans la mer de Chuckchi, puis vers l’est, à partir de Point Barrow dans la mer de Beaufort.
Une question se pose : puisque le pourcentage mâles/femelles est de 50 %, on peut en conclure que le nombre des sujets des deux sexes en état de se reproduire est sensiblement le même. Et, comme l’intervalle entre les fertilisations est estimé à trois ou quatre ans, cela revient à dire qu’il n’existe qu’une seule femelle disponible pour trois ou quatre prétendants mâles. Il est normal alors que l’on puisse évoquer, dans les périodes d’activité sexuelle, une certaine forme de compétition entre les mâles.
D’autant plus que ces mâles sont des « compétiteurs de sperme » qui déploient donc beaucoup d’énergie pour fournir une masse considérable de gamètes. Notons qu’ils sont dotés pour cela des plus gros testicules du monde, qui atteignent un poids total proche de la tonne, et d’un pénis respectable de plus de trois mètres de longueur. Des records !
Le grand développement des testicules se retrouve en fait chez tous les animaux qui vivent dans un groupe où règne la polygamie et qui sont obligés de littéralement laver le vagin de leurs partenaires avec leur sperme dans l‘espoir de fertiliser un ovule et de devenir ainsi le seul véritable géniteur.
James Kenagy et Stephen Trombulak ont souligné que dans la nature, la compétition entre les mâles se rencontre essentiellement chez les animaux qui possèdent de gros testicules et qui ont de nombreux partenaires sexuels. Constatation qui s’applique donc parfaitement à Eubalaena glacialis . Mais toute théorie a ses détracteurs qui ne manquent pas de signaler que les sujets mâles de la baleine à bosse, par exemple, possèdent des testicules relativement petits et qu’en période de rut, ils luttent avec la plus grande agressivité contre leurs congénères, afin de se faire accepter par différentes femelles.
Si nous voulons faire un rapprochement du comportement sexuel des baleines franches avec celui d’autres mammifères, nous constatons par exemple, qu’il s’apparente davantage à celui des chimpanzés, parfaits polygames, qu’à celui des gorilles considérés comme de stricts monogames.
D’ailleurs, lorsque nous comparons l’importance des testicules chez ces deux espèces de primates, nous pouvons constater de très grosses différences : les chimpanzés ont de gros testicules, indispensables à la formation d’une grande quantité de gamètes, alors que les glandes génitales des gorilles sont relativement peu développées. Comme du reste celles des humains. Ce qui a permis à certains d’avancer l’hypothèse, pour ces deux dernières espèces, d’une « monogamie génétique ».
Quant à la copulation, c’est un acte assez complexe. Payne a observé pendant cinq à six semaines, des groupes, stables dans leur composition, de six à sept mâles et d’une femelle. Les mâles paraissaient unir leurs efforts pour obliger la femelle réceptive à accepter de s’unir avec l’un d’eux. Ils la maintenaient sous l’eau, réalisant ainsi une certaine forme de viol. Viol, décrit pour la première fois dans l’espèce animale chez le col vert. Ce pourrait être, tout aussi bien, une coopération apparentée à une certaine forme d’altruisme qui pourrait se manifester par la suite, sous la forme d’une aide, en favorisant l’acceptation d’un autre partenaire. On serait alors en droit de parler d’altruisme réciproque, comportement développé en réaction à une situation particulièrement difficile, au cours de laquelle un mâle isolé ne parviendrait pas à féconder une femelle.


Dans les tout premiers mois de sa vie, le baleineau cherche instinctivement à téter et ne s’éloigne pas de sa mère. Dessin de Bernd Wûrsing.

Payne reconnaît qu’une telle coopération pourrait avoir un effet positif. Ce n’est pas l’avis de Scott Kraus et de John Prescott qui parlent de compétition entre les mâles plutôt que de coopération. Ces deux cétologues avaient en effet souvent noté l’agressivité de certains mâles qui, au sein d’un groupe, tentaient d’obtenir pour leur propre compte, les faveurs d’une femelle.
R. Brownell et K. Ralls affirment même que la possession d’une femelle est à l’origine de luttes plus ou moins sévères entre les mâles, alors qu’ils pratiquent une polygamie évidente.
Mais, il est possible que différentes « tactiques » amoureuses puissent coexister. Enfin, des cas d’homosexualité ont été observés, notamment chez de jeunes mâles qui n’ont que peu de chances de pouvoir accéder à un accouplement. Cet accouplement est décrit ventre contre ventre, la femelle sur le dos, se positionnant sous le mâle dont le pénis, en pleine évagination et sous contrôle musculaire, cherche la fente génitale.
L’acte sexuel ne dure que quelques secondes. Généralement un ou deux mâles du groupe maintiennent la femelle sous l’eau afin de favoriser la pénétration.
On a très souvent fait remarquer qu’en période d’activité sexuelle, les sauts hors de l’eau sont généralement fréquents, représentant la manifestation visible la plus spectaculaire pouvant être observée chez la baleine des Basques. Il s’agit alors le plus souvent d’une femelle qui cherche à fuir les approches trop pressantes des mâles, à moins que ce ne soit, au contraire, une façon de leur signaler sa présence.
Il est toutefois possible que ce saut, assez fréquent, soit la marque d’un défi, d’une façon de manifester sa force vis-à-vis d’autres individus du groupe, ou tout simplement envers des prédateurs. Ce pourrait être encore, un simple jeu entre une mère et son petit, ou encore un moyen permettant aux baleines de se débarrasser des nombreux parasites qui l’infestent et qui peuvent irriter leur épiderme. On a également invoqué une manière d’assommer une quantité de petits poissons, vivant en bancs très serrés, qui pourraient alors être facilement « écopés », fournissant ainsi un appoint alimentaire non négligeable au cours de cette période de disette.


Vers l’âge de trois mois, le baleineau nage encore et toujours auprès de sa mère mais commence à s’en éloigner de plusieurs longueurs.
Dessin de bernd
Würsing.

Comportement des baleineaux
Les petits de la baleine franche présentent des comportements qui leur sont propres, comme ceux que l’on peut observer chez tous les animaux évolués. Et, puisque, dès leur plus jeune âge, ils sont dans l’obligation d’effectuer une migration particulièrement longue, les rapports avec leurs mères ne peuvent être que très étroits.
Par ailleurs, comme une bonne cohésion mère/enfant est d’une importance capitale, elle ne peut s’effectuer que grâce aux émissions sonores, seules capables de l’apporter. Mais nous sommes totalement ignorants de leur nature et de la façon dont ils sont interprétés. Dans les trois ou quatre premiers mois de sa vie, le baleineau ne quitte pratiquement pas sa mère, mais il prend très vite certaines libertés qui exigent une méthode de reconnaissance, et aussi certainement, de nombreux rappels à l’ordre.
On peut supposer alors que les appels sont émis à une très faible intensité, afin qu’ils ne puissent pas être entendus par d’éventuels prédateurs, comme les orques, par exemple.

Les mères, très possessives, ne supportent pas de voir leurs petits jouer avec leurs camarades plus âgés, mais semblent l’accepter si l’un d’eux est l’un de ses enfants. C’est l’opinion de Roger Payne qui admet cependant n’avoir que peu de preuves pour la défendre. Si le baleineau se montre par trop enclin à s’éloigner des limites permises, la mère le punit en le maintenant sous l’eau à l’aide de ses nageoires. Payne nous a rapporté le cas d’un baleineau particulièrement turbulent, qui pendant des heures avait joué avec sa mère, se faufilant entre ses nageoires, montant sur son dos, bouchant son évent, plongeant sous elle, sans amener la moindre irritation chez sa mère.
Lorsque le baleineau commença à se calmer, la mère se tourna sur le dos et l’enferma entre ses pectorales, le retenant jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre.
Les anciens baleiniers connaissaient bien cette filiation mère/ enfant et ne manquaient pas de harponner le baleineau en premier, sachant parfaitement que sa mère ne le quitterait pas et qu’elle deviendrait alors une cible plus facile. On cite le cas d’un baleineau harponné dans la baie de San Sébastien qui fut littéralement enfermé entre les nageoires pectorales de sa mère qui l’entraîna jusqu’à ce que la ligne se rompit. Le lendemain, le corps du petit fut retrouvé mort, flottant sur la mer. Il fut remorqué dans le port, suivi par sa mère qui reçut de nombreuses blessures et resta près de lui plus de six heures avant de disparaître. Si ce n’est pas la transcription d’un événement bien réel, c’est en tout cas, une bien belle histoire !
Dans le premier mois de sa vie, le baleineau suit instinctivement sa mère, et demande très souvent à être allaités. La mère se tourne alors sur le côté, parfois on la voit se mettre complètement sur le dos, faisant monter son petit sur son ventre en le maintenant dans cette position avec ses nageoires pectorales. Si elle refuse de donner son lait, pour une raison quelconque, elle se met à nager en surface, le ventre en l’air, avant d’aller se réfugier dans des eaux si peu profondes que son petit n’a même pas la place de se faufiler sous son ventre. De toute façon, le séjour des mères et de leurs petits dans les premiers mois de leur vie, se fait dans des eaux qui ne dépassent rarement cinq mètres de profondeur, et qui permettent à peine aux mères de se mouvoir. Elles restent alors souvent de longs moments immobiles, leurs évents largement ouverts, au point de laisser sécher leur épiderme dorsal qui montre parfois des signes importants de desquamation.
Jusqu’à l’âge de trois mois, le baleineau utilise au maximum ce que l’on nomme l’effet Coriolis, provoqué par la nage de sa mère, qui lui permet de ne pas se fatiguer inutilement. Il reste alors toujours dans son voisinage immédiat. Très vite, il commence à tourner autour d’elle en formant des cercles d’un rayon de plus en plus grand, compris entre une à trois fois sa longueur. Il reste en surface lorsque sa mère plonge alors qu’elle émet constamment des signaux sonores destinés à le rassurer.
C’est un « enfant curieux » qui s’approche volontiers des embarcations venues l’observer. Il apprend également à coordonner ses mouvements, car il doit affronter bientôt une longue migration vers les hautes latitudes où sa mère pourra enfin s’alimenter et refaire sa réserve graisseuse.
Au bout de ces trois mois, le baleineau va cesser ses excursions pour ne plus quitter sa mère. S. Taber et P. Thomas pensent que ce comportement est lié à une stratégie, transmise héréditairement, qui impose au jeune de chercher une aide instinctive afin de se soustraire, au cours de la longue migration qu’il va devoir entreprendre, aux attaques toujours possibles des prédateurs.
Un autre comportement migratoire intéressant et constamment observé est le retour d’une mère, accompagnée chaque fois de son petit ‒ donc issu d’une portée différente ‒ dans une région bien précise du globe qui reste toujours la même au cours de sa vie. Ce comportement est d’autant plus remarquable que, généralement, trois années séparent chacune de ces incursions.
Plus tard, lorsque les jeunes seront devenus indépendants, ils reviendront dans les eaux qui les ont vu naître. Les jeunes mâles auront ainsi l’occasion de se fondre dans un troupeau d’adolescents, alors que les jeunes femelles, vers l’âge de neuf ans, après avoir mis au monde leur premier petit, auront tendance à rejoindre le troupeau au sein duquel elles avaient été nourries. On a également remarqué que les jeunes femelles aiment se regrouper sans la moindre hiérarchie, bien qu’elles manifestent parfois entre elles un comportement que certains observateurs ont jugé plutôt agressif.
Le baleineau va rester dépendant du lait maternel pendant au moins une année entière. Puis vont apparaître les premiers signes annonciateurs du conflit mère/enfant que l’on observe chez les primates et chez un grand nombre de mammifères terrestres ou marins.
BALEINE DU GROENLAND
Balaena mysticetus. Linné. 1758
Baleine boréale, Bowhead

Très grosse baleine, la plus grande dans l’ordre des cétacés, après le rorqual bleu. Elle donne en outre l’impression d’être la plus massive et la plus grasse. Sa couche de lard peut, en certains endroits, atteindre 60 centimètres d’épaisseur.
Longueur variant de 15 à 18 mètres, avec un maximum possible de 20 mètres. Les mâles sont généralement plus petits que les femelles dont le poids dépasse souvent 90 tonnes. On a cité le chiffre de 110 tonnes.
Légère constriction dorsale au niveau du cou, visible sur le profil.


Vue dorsale de balaena mysticetus montrant la coloration blanche de la partie antérieure de sa tête, son aspect globuleux et la grandeur de sa nageoire caudale.
D’après ellis.

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a. Vue dorsale du crâne de balaena mysticetus. D’après R. Ellis.

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b. Squelette de la nageoire pectorale de balaena mysticetus, comparé à un bras humain.

Tête énorme, triangulaire vue d’en haut, dépourvue de callosités, représentant le tiers de la longueur totale du corps. Maxillaire supérieur étroit et arciforme, vu de face.
De très grandes lèvres, convexes et fortement arquées, s’implantent sur la mandibule et recouvrent le maxillaire supérieur lorsque la bouche est fermée.
Bouche de très grand volume : profonde de 6 mètres et large de 3 mètres, avec une langue peu mobile, de couleur blanchâtre, pesant plus d’une tonne.
Absence de sillons longitudinaux au niveau de la gorge et de l’abdomen.
Œil étonnamment petit, à peine visible, juste au dessus de la commissure labiale.
Bosse de l’évent double, bien marquée. Pas d’aileron dorsal.
Couleur générale de la peau variant du gris-bleu chez le jeune au gris-bleu foncé ou au noir chez l’adulte, mais présentant une zone blanche, parfois plus ou moins gris-jaunâtre, sur la partie antérieure du maxillaire inférieur. Cette zone décolorée peut s’étendre en arrière sur la face ventrale. Il existe une autre partie piquetée de taches blanchâtres ou grises d’intensité variable, au niveau de la région postéro-ventrale s’étendant à la face inférieure de la caudale où elle forme un liseré qui l’entoure complètement. Cette tache péri-ombilicale n’est pas acquise après la naissance, ni occasionnée par des blessures ou induite par la présence de parasites.
Nageoires pectorales grandes, larges et arrondies, atteignant le sixième de la longueur totale de l’individu, dans lesquelles on peut mettre en évidence les phalanges de cinq doigts qui peuvent se schématiser en :
I (1), II (3-4), III (4-5), IV (3-4), V (2-3).
Nageoire caudale atteignant une envergure de 8 mètres sur une profondeur de 2 mètres, et présentant une encoche médiane bien marquée.
Formule vertébrale s’établissant ainsi :
C 7 + D 12-13 + L 12-13 + Ca 22-23, soit un total de 53 à 55 vertèbres.
Les cervicales sont soudées et une seule côte s’articule avec le sternum, comme chez E. Glacialis .
Présence de vestiges osseux récessifs qui correspondent à un membre inférieur dégénéré.
Fanons, les plus longs de tous les mysticètes, avec un maximum au niveau de la zone médiane du maxillaire supérieur, pouvant atteindre 3 et parfois même 4 mètres 50 de longueur. Au nombre de 230 à 360 dans chaque demi-mâchoire, leur plus grande largeur à la base est de 40 centimètres et leur couleur varie du gris foncé au noir avec une frange périphérique moins pigmentée.
La baleine du Groenland, Balaena mysticetus , comme la baleine des Basques, Eubalaena glacialis , n’a pas eu beaucoup de chance lorsqu’elle a reçu sa dénomination latine, car mysticetus signifie : qui porte des « moustaches ». Reconnaissons que c’est faire beaucoup de cas des quelques vibrisses que l’on rencontre au niveau de la tête de cette baleine. Les Anglais l’appellent : bowhead , voulant ainsi souligner le caractère fortement arqué de son maxillaire supérieur. C’est du reste sous ce vocable qu’elle est généralement citée, car il évite la confusion avec sa sœur, la baleine des Basques. Les Esquimaux de l’Alaska lui donnent des noms différents selon son âge : ingutuk correspond à de très jeunes animaux, et ingutuvak ou apsavak , à des sujets plus vieux, donc plus grands.
Notons que l’énorme masse graisseuse de cette baleine qui lui permet de flotter, associé à l’absence d’aileron dorsal, présente le grand avantage de lui faciliter la fracture de la glace de surface.
Scoresby, traitant de leur distribution, disait « qu’elles apparaissent en grand nombre dans les eaux glacées du Groenland et du détroit de Davis, dans les baies de Baffin et de Hudson, dans le détroit de Béring et le long de certaines parties les plus septentrionales de l’Asie et probablement de l’Amérique. »
Les bowheads vivent dans l’Arctique et n’en sortent jamais, c’est à dire que leur environnement est fait de glaces, de brouillards, de tempêtes, de vents glacés, tout au long de journées et de nuits de vingt-quatre heures. On ne cite que des cas rarissimes où elles ont été observées dans des eaux plus clémentes : ce fut le cas d’un sujet en 1970 dans la baie d’Osaka (mais il s’agissait d’un jeune de 6,50 mètres qui mourut vingt-quatre heures après avoir été repéré), et d’une apparition, près de San Diego, par 33° 28’ N.
On leur reconnaît actuellement quatre populations bien distinctes, sans que l’on sache s’il existe une quelconque mixité entre elles. Elles se concentrent dans :
– la mer de Béring, de Chukchi et de Beaufort.
– la mer d’Okhotsk.
– l’Atlantique Nord.
– le détroit de Davis, la baie de Baffin et le nord de la baie de Hudson.
Ces baleines effectuent chaque année, comme toutes leurs congénères, de courtes migrations qui les amènent des zones de peuplement vers les zones de gavage les plus propices.
– La route migratoire de la population de la mer de Béring est la mieux connue. En hiver, on rencontre les bowheads de ce groupe à proximité du pack ice , depuis le golfe d’Anadyr jusqu’aux îles St. Mathews et St. Laurence. D’avril à juin, elles se déplacent vers le nord. Pendant tout ce temps, elles passent à travers le détroit de Béring, vers la mer de Chukchi pour arriver à la pointe de l’Alaska, au niveau de Point Barrow, pénétrant ainsi dans la mer de Beaufort.
C’est dans cette zone qu’elles se gavent de plancton entre les mois de juin et d’août, au sud et au sud-ouest de Banks Island. Mais elles se nourrissent également le long des côtes du nord Canada, depuis le golfe d’Amundsen jusqu’à l’ouest de l’île Herschel. Entre les mois d’août et de novembre, elles migrent le long des côtes de l’Alaska, en direction de Point Barrow, où, au lieu de pendre la direction du sud pour repasser le détroit de Béring, elles se dirigent plein ouest, vers les îles Herald et Wrangel dont les eaux sont très riches en plancton. Avec l’arrivée des grands froids, elles suivent les côtes de la péninsule de Chukostsk pour rejoindre leurs quartiers d’hiver dans la mer de Béring.


Répartition mondiale de balaena mysticetus, d’après lyall Watson.

– Dans le nord de l’océan Pacifique, les bowheads , dès les mois de mars, d’avril et de mai, migrent vers le nord, à partir de leur zone d’hivernage, pour se rendre dans les régions orientales de la mer de Béring,. Elles passent à travers le détroit dans la mer de Chukchi et ensuite dans la partie nord-est de la mer de Beaufort. À l’approche de la mauvaise saison, fin août ou début septembre, elles font un chemin inverse.
– Dans l’ouest de l’océan Atlantique, elles migrent vers l’ouest, entre les nombreuses îles de la côte du Groenland et la côte du Labrador.
Ces baleines hivernent dans la zone ouest de la baie d’Hudson et au nord de Digges Sound. Avec de la chance, on peut les rencontrer encore dans la Mer d’Okhtosk. Une partie de la population qui se rend dans la mer de Beaufort arrive en hiver dans la partie septentrionale de la mer de Béring et de Chukchi.
– On ne connaît pratiquement rien sur la route migratoire prise par les baleines du dernier groupe qui passent l’hiver le long des côtes occidentales du Groenland et l’été non loin du Spitsberg, de la terre François Joseph et de la Nouvelle-Zemble. Elles sont de plus, en voie d’extinction.
Nous n’avons qu’une idée très imparfaite du nombre de bowheads vivant encore actuellement dans les mers du Nord.
Bockstoce et Bodkin ont estimé, avant qu’elles ne fassent l’objet d’un massacre inconsidéré au XIX e siècle, que leur population devait se situer dans une fourchette comprise entre vingt et trente mille individus. Pour arriver à un tel chiffre, ils se référaient aux renseignements recueillis dans les logbooks tenus entre 1848 et 1914.
Ces auteurs faisaient remarquer qu’en 1913, année qui vit le dernier baleinier de Hull revenir de l’Arctique ses cales vides, la population des bowheads devait encore se monter à quatre mille têtes environ.
On pense qu’il existe encore de nos jours entre cinq à sept mille bowheads dont la plupart se trouvent dans une seule région, la partie occidentale de l’océan Arctique, au nord de l’Alaska.
Par contre, les bowheads de la baie de Baffin et du détroit de Davis, ne seraient plus que quelques centaines d’individus.

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La période de copulation s’étend du début du printemps à la fin de l’été.
Les baleineaux naissent entre les mois de mars et d’août, avec un maximum en mai. Ils ont alors une longueur qui varie entre 3 et 4,50 mètres, pour les plus grands. Ils semblent doubler leur poids de naissance au cours de la première année.
Les baleines du Groenland ( Balaena mysticetus ) sont réputées pour avoir une croissance particulièrement lente. Elles ne parviendraient à leur maturité physique qu’à l’âge de vingt ans, alors que les mâles atteignent une longueur de 14 à 15 mètres, et les femelles légèrement plus.
Les périodes de gestation et d’allaitement sont loin d’être bien définies pour la simple raison que les études sur les fœtus et les nouveaux-nés sont rarissimes. Floyd Durham estime qu’un baleineau de 5,50 mètres de longueur, qui devait donc n’avoir que six mois, capturé à Point Barrow en octobre, avait un estomac qui ne contenait aucune trace de lait et qu’il pouvait donc être considéré comme sevré.
On peut admettre, à peu près certainement, que les bowheads sont unipares, puisque l’on ne rencontre pratiquement jamais une mère accompagnée de deux baleineaux. La gestation serait de douze mois. Caractéristique identique à celle d’ Eubalaena glacialis et de tous les cétacés.
Par contre, nous ne possédons que de très rares observations concernant leur comportement sexuel. On a décrit des accouplements verticaux, les têtes se faisant face, hors de l’eau. Remarquons que la relative petitesse de leurs testicules, devrait confirmer la monogamie généralement attribuée à cette espèce.
Les bowheads atteignent leur maturité sexuelle lorsqu’elles mesurent 11,50 mètres pour les mâles, et un peu plus de 12 mètres pour les femelles, ce qui correspond à l’âge de quatre ans, si l’on en croît Floyd Durham. Mais, comme la grande majorité de nos connaissances provient de l’étude de baleines capturées par les Inuits, qui ne s’emparent que de jeunes sujets, nous ne pouvons que déplorer la limite de ces observations, insuffisantes pour nous fournir des informations scientifiquement exploitables.
La durée de vie de ces baleines est inconnue. Une bonne estimation nous est donnée par la découverte d’anciens harpons fichés dans leur lard et qui sont marqués des initiales d’un navire. On a ainsi pu retrouver l’origine d’un harpon et la date à laquelle il avait été lancé, une quarantaine d’années auparavant. On a également découvert, à plusieurs reprises, des harpons à pointe minérale qui paraissaient de facture très ancienne. Rappelons à ce sujet que si de tels harpons sont incapables d’amener la mort des baleines, ils peuvent nous fournir des indications particulièrement intéressantes sur les migrations de ces animaux. Ainsi, contre toute attente, il a été possible de soutenir qu’une bowhead harponnée une première fois dans l’Atlantique, l’avait été une deuxième fois dans le Pacifique.
Des travaux récents donnent aux baleines du Groenland une durée de vie équivalente à celle des baleines de Biscaye, c’est-à-dire qu’elles pourraient atteindre et même dépasser la centaine d’années. Un record chez les mammifères, qu’elles partageraient alors avec les humains.

Comportement
Alors que les baleines des Basques sont observées le plus souvent par petits groupes de deux à quatorze individus présentant un caractère familial, les baleines du Groenland parviennent à former des groupes beaucoup plus importants, qui peuvent atteindre une cinquantaine d’individus. La notion de famille est alors largement dépassée.
Elles nagent lentement, à la vitesse de trois ou quatre nœuds environ, mais elles seraient capables, après avoir été harponnées, d’atteindre en fuyant huit ou neuf nœuds.
Leur souffle est puissant, double, divergeant de 35 à 45 degrés.
Il atteint une hauteur de 4 à 7 mètres.
Les bowheads se livrent parfois, surtout au cours de leurs migrations, à des « acrobaties » telles que le saut (le breeching des Anglais) qui leur permet de sortir complètement hors de l’eau. Ce comportement, rare dans sa fréquence, est parfois répété de façon à peine imaginable.
Le record est de soixante-quatre sauts en 75 minutes, et il semble difficile d’évaluer l’énergie nécessaire pour propulser un animal d’un tel poids en dehors de son élément, dans une écume digne des chutes du Niagara.
Parfois, on les aperçoit dans une position que les Anglais nomment le spy hoping , où elles se tiennent en position verticale, ne montrant que la tête au dessus de la surface de l’eau, comme si elles cherchaient à localiser un possible intrus. Elles peuvent également, alors qu’elles sont toujours en position verticale, mais la tête en bas, ne sortir que leur nageoire caudale. Payne remarquait que cette position, observée fréquemment dans la péninsule de Valdes chez Eubalaena glacialis , pouvait n’être qu’un « jeu ». Les bowheads se serviraient alors de cette énorme « voilure » pour se laisser dériver par le vent violent qui souffle dans ces parages.
Ce comportement pourrait également être en rapport avec le système de thermorégulation, mais il y a un pas à franchir avant d’associer cette pratique aux battements des oreilles des éléphants.
Enfin, elles sont connues pour frapper violemment la surface de l’océan avec leurs caudales et ce serait alors un moyen de communication venant en complément des sons qui sont continuellement. émis.
Leurs plongées peuvent durer plus de 40 minutes et même près d’une heure, surtout lorsqu’elles cherchent refuge dans les profondeurs, après avoir été harponnées. Mais leurs immersions ne durent généralement que 5 à 20 minutes, à une profondeur moyenne de 200 mètres environ. Elles montrent toujours leurs caudales en entier avant de sonder. Elles respirent quatre à six fois, restant alors en surface pendant 1 à 3 minutes.

Alimentation
Les énormes baleines du Groenland ne se nourrissent paradoxalement que de plancton, dont il serait évidemment très intéressant de pouvoir connaître sa composition exacte. Mais un tel inventaire ne peut être établi qu’à partir de l’examen de leur contenu stomacal, et malheureusement, les sources possibles d’information sont rares.
Lowry et Frost, en 1984, ont étudié ce contenu à partir des estomacs de vingt bowheads capturées par les Inuits sur les côtes de l’Alaska. Il avait été récolté quelques heures après la mort des animaux, et fixé dans une solution de formol à 10 %. Tomilin et Nemoto avaient fait des études similaires en 1957. Leurs résultats sont comparables.
Il en ressort que, dans la grande majorité des cas, les copépodes tels Calanus finmarchus ou Calanus cristatus, et les ptéropodes comme Limacina helicina sont la base principale de la nourriture de ces baleines. Johnson qui avait examiné deux bowheads à Point Hope avait trouvé dans leur estomac, en plus des copépodes et des ptéropodes, des fragments de polychètes, de crabes (Chionocetes opilio), d’escargots (Natica clausa), de crustacés (Eualus fabricii), ainsi que des échinodermes et des euphausiacés.
Le facteur commun à tous ces animaux est leur petitesse. Bien que leur taille moyenne soit de 13 mm, il ne faut pas sous estimer la


Les deux planches de cette page représentent différentes formes de zooplancton. Dessins de george geygan dans The Living World of the Sea de J. Cromie.

richesse de leur pouvoir calorique. Par exemple, les lipides représentent 57,4 % du poids de Thysanoessa inermis, un euphausiacé, ce qui est énorme.
Brodie a calculé qu’une jeune bowhead de 13,70 mètres de long, qui donc n’avait pas encore atteint sa maturité, avalait 4 tonnes de lipides pendant sa saison de nourrissage. Nageant à la vitesse de 4,2 nœuds, elle avait filtré 15 120 mètres cubes d’eau de mer chaque heure, grâce au tamis de ses fanons qui n’avaient que 2,4 mètres de longueur,.