Les territoires du vin

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Français
426 pages
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Description

L'objet vin présente de nombreuses facettes et se prête merveilleusement à l'approche pluridisciplinaire. C'est un objet culturel qui effleure tous les sens de l'homme, un marqueur géographique, territorial et historique, mais aussi un patrimoine, un marché, une industrie, un produit qui véhicule des valeurs de finesse et de qualité. Vingt-deux chercheurs regroupent ici les résultats de leurs recherches et proposent à chacun de goûter, selon sa sensibilité, aux différentes dimensions présentées.

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Publié par
Date de parution 01 juillet 2014
Nombre de lectures 31
EAN13 9782336352244
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Sous la direction de Jean-Claude Taddei

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LES TERRITOIRES
DU VIN

Littérature

Histoire

Sociologie

Oenologie

Philosophie



Les territoires du vin

Questions alimentaires et gastronomiques
Collection dirigée par Kilien Stengel

Cette collection d’ouvrages culturels, économiques, historiques,
sociologiques, anthropologiques, ou techniques, contribue aux
progrès de la recherche et de la réflexion sur les cultures
alimentaires et gastronomiques. Ouverte sur le monde, elle
permet de mieux comprendre les rapports entre l’homme et son
alimentation. Ici, il n’est pas seulement question de cuisine, on
se positionne à la frontière de ce qui rapproche ou sépare
l’alimentation de la gastronomie, les représentations du bon et
du bien-manger, le patrimoine et l’authenticité, le terroir et les
identités alimentaires. Autant d’imaginaires qui hantent nos
assiettes, comme nos verres.

Dernières parutions

Kilien STENGEL,Hérédités alimentaires et identité
gastronomique, 2014.

Sous la direction de Jean-Claude Taddei




Les territoires du vin






Avec la collaboration de Lorine BOST
et Isabelle VAN-PETEGHEM-TREARD




TEXTE REVU ET CORRIGÉ PARNICOLEBOST
















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02739-5
EAN : 9782343027395

SOMMAIRE

Préface7
Avant-propos9
I Appropriationet définition de l’espace15
1- Rôledes réseaux dans un territoire viticole en17
redéfinition : le cas de l’appellation Savennières
2- Lesvignobles, territoires de valorisation touristique ?35
De par le monde, les vignes redécouvertes
3- Occuperl’espace. L’appropriation territoriale du53
négoce languedocien 1900-1939
4- Uneroute pour un territoire ? L’exemple du vignoble81
nantais
5- Vinet charbon, un nouvel assemblage pour les101
territoires post-industriels
6- Lesnouveaux territoires du vin … parfois119
improbables ! Pourquoi et comment naissent-ils ?
II Discourset représentation131
7- DePlaton à Montaigne : le bon usage de l’ivresse133
8- Lesmots du vin et de la vigne dans le parler145
champenois. Une histoire, un terroir : Les Riceys
9- «Le vin j’y connais rien » : Stratégie de vulgarisation157
du discours oenologique
10- Lesévolutions des représentations du vin sud-africain179
dans le contexte post-apartheid
11- Levin de Duras : frontières, transgression et195
communion dans leModerato Cantabile
12-De la grappe au seindans les raisins de la colère217

5

III Coopérationet collectivisme237
13- Levin objet mémoriel et identitaire. L’exemple des239
pratiques viticoles d’amateur en Haute-Saône
14- Vinset terroirs : du concept à la réalisation, ou la259
nécessaire appropriation individuelle d’un patrimoine
collectif
15- Mémoiresociale de la cave coopérative de277
Montpeyroux : un terrain ethno-photographique en
Languedoc
16- Coordinationet innovations locales : comprendre le397
modèle coopératif viticole et vinicole des vins de
Loire
IV Innovation,et perception315
17- Legoût du vin : des professionnels aux317
consommateurs – une introduction aux méthodes
sensorielles
18- Compréhensiondu terroir par les consommateurs de327
vin et influence des messages sur leur perception
sensorielle
19- Cultiverla différence : le développement de la339
viticulture biologique dans le Gaillacois
20- Mutationsautour de la qualité dans la construction de361
l’image d’un produit différencié : le marché des vins
fins au Brésil
21- Lesterritoires des vins biologiques en France :377
l’innovation au service de la tradition. Le cas du
bordelais
22- L’impactde la capacité d’absorption des399
connaissances sur la mise en œuvre de la biodiversité
dans une AOC
Auteurs415

Préface

On parle souvent d’un instant de bonheur, d’un moment de félicité. Comme si
être bien ne pouvait durer que peu de temps. Erreur. J’ai connu deux jours de
plaisir intense lors du colloque «Les Territoires du vin » organisé en juin 2012
par l’ESSCA. Le viticulteur que je suis, comme l’amateur de vin, est confronté de
nos jours à des gens qui réduisent le vin à ses molécules d’alcool, censeurs d’un
autre âge dont la prétention s’allie à l’étroitesse d’esprit. Alors on a peur, on se
sent seul. Et puis vient le colloque. Une quarantaine d’intervenants pour une
trentaine de sujets. Des intervenants scientifiques, ceux que j’appelle comme
autrefois des savants. Ceux qui savent parce qu’ils ont étudié et ils ont appris. Et
puis ils ont essayé, ils ont testé, ils ont perdu, ils ont gagné. Ils ne sont donc pas
de ces gourous envahissant le monde du vin avec leurs certitudes fumeuses. Non !
Tout argument est réfléchi et étayé. Le sujet est présenté simplement, comme une
évidence, car il est le résultat d’un travail sérieux, long, méthodique, devenu
familier donc bien connu. Mais on sent bien que des questions peuvent être
posées, que des doutes peuvent être émis et grâce à cela on progressera encore.
Beaucoup d’intervenants étaient jeunes. Ils discouraient sur le vin, élément
essentiel de notre culture et de notre économie. Ils démontraient que ce vin n’a
rien à voir avec les boissons fabriquées industriellement, sans âme et sans
personnalité. Avec lui, nous avons entendu l’agronomie, hélas trop souvent
oubliée, l’histoire et la géographie qui revivaient, la sociologie, la psychologie, la
philosophie, l’ethnologie, la linguistique, toutes sciences humaines qui prouvent
justement l’humanité du vin. Ses compagnes habituelles, l’économie, la
viticulture et l’œnologie se trouvaient représentées avec talent. La littérature aussi
affirmait avec des sujets étonnants, traités de façon magistrale. Des jeunes donc à
qui le vin inspire des travaux remarquables. Nous sommes loin des caricatures
jeunesse alcool. Quant aux moins jeunes, la qualité de leurs interventions n’était
pas dépourvue de cet enthousiasme qui a caractérisé l’ensemble de ces deux
journées. Et c’est là que j’ai un regret: cet enthousiasme aurait pu rassurer les
vignerons s’ils avaient été présents. Pessimistes sur leur avenir, notamment suite
aux attaques de certains intégristes moroses, les vignerons auraient découvert ce
que leur produit suscite comme intérêt et comment les spécialistes des matières
concernées par ce colloque traitent le sujet. Alors merci à l’ESSCA d’avoir pris
l’initiative de ce colloque et un souhait: à renouveler avec cette fois-ci la
présence massive des professionnels du vin et ils verront ainsi comment, entre
autres, on peut disserter sur Steinbeck et les raisins de la colère.

1
Pierre AGUILAS


1
Viticulteur, ancien président de la Confédération nationale des vins AOC, ancien président de la
Confédération des vignerons du Val de Loire, ancienprésident du Comité régional de l'INAO,
Président d'honneur de la Fédération viticole de l'Anjou, Grand maître de la Confrérie des
chevaliers du Sacavin d'Anjou.

7

Avant-Propos

Cet ouvrage est l'occasion de croiser plusieurs disciplines et plusieurs
champs de recherche autour d'un objet culturel et patrimonial: le vin. De
nombreuses études ont été produites sur le thème du vin permettant
d'analyser des situations de création, de développement ou de
différenciation. On le retrouve comme pièce centrale dans la culture et les
traditions françaises et méditerranéennes, célébrées depuis des siècles.
Notre thématique des «Territoires du vin» nous amène à nous
interroger au sein de sciences aussi variées que l’œnologie, la gestion,
l’économie, l’anthropologie, la littérature, la philosophie ou la géographie, à
comprendre jusqu'où s'étendent ces espaces où le vin se savoure et se crée.
Comprendre où et comment il est un enjeu économique et culturel, saisir sa
place dans l'espace social, ou analyser le traitement que lui réservent les
acteurs, sur la page, entre les lignes et dans les rangs. De la terre au verre,
quelle matérialité emprunte le vin et quels espaces tangibles ou imaginaires
sont les témoins de ce breuvage? Cet ouvrage se propose donc d’analyser
comment s'élaborent, s'organisent, voire se chevauchent ces territoires tant
gustatifs que culturels ou économiques et qui se constituent à partir de la
chose « vini - viti ».
L'analyse des territoires du vin nous conduit à présenter des réflexions
pluridisciplinaires sur les différentes formes de territoires viti-vinicoles que
les acteurs ont imaginées. Notre démarche de pluridisciplinarité aborde un
objet d’étude selon les différents points de vue de juxtaposition des regards
spécialisés, mais également de dialogue et d’échanges. L’objectif est de faire
coïncider le travail de plusieurs disciplines à un même objet, un même sujet
et d’enrichir ensuite nos pratiques. Notre recherche s’est nourrie de la
complémentarité intrinsèque à plusieurs disciplines, chaque chercheur
abordant le sujet selon sa spécialité. Afin d’éviter le danger de morcellement
des approches, nous avons précisément décidé de croiser les disciplines et
c’est la notion de territoire qui a véritablement permis d’aboutir à une
cohérence.
A l’origine de cet opuscule, il y a donc des rencontres entre chercheurs.
La pluridisciplinarité de ces rencontres était une gageure : faire se rencontrer
des sciences et des chercheurs d’horizons tellement différents, attachés à des
méthodologies si diverses, préoccupés de modélisations tellement étrangères
les unes aux autres, aurait pu mener à des dialogues de sourds, chacun
restant replié sur sa manière de faire, ses modes de pensée, sa méthodologie.
Car la pluridisciplinarité n’est pas si fréquente, parfois même elle peut se
révéler menaçante, déstabilisant ici une certitude fermement démontrée
ailleurs, introduisant là le doute quand un gestionnaire découvre l’approche
littéraire, quand un géographe entend un philosophe ou quand un œnologue
parle à un sociologue. De cette pluridisciplinarité pourrait ne résulter que

9

l’éparpillement, le morcellement et la fragmentation de propos qui ne
s’entendent pas parce qu’ils ne parviennent pas à s’écouter tant ils ne parlent
pas la même langue. S’il ne s’agissait pas ici de mettre tout le monde
d’accord, nous avons voulu engager des dialogues et ouvrir peut-être de
nouveaux chemins de recherche - juste des sentiers, peut-être - non pas pour
créer un nouveau territoire homogène, mais pour appréhender la porosité des
frontières et la richesse des assemblages. Cette entreprise n’est-elle pas
prétentieuse, ne repose-t-elle pas sur un vœu pieux ? C’est sans compter sur
le lecteur carin fine, c’est bien lui qui parcourt cet ouvrage, qui grappille,
déguste, éclaircit feuille après feuille, à sa guise. C’est encore lui qui
s’approprie et construit le sens rapprochement après rapprochement, en
combinant les approches par recoupements subtils. Il ne s’agit plus alors de
pluridisciplinarité au sens où les sciences seraient juxtaposées, ni même
savamment organisées les unes par rapport aux autres, mais de la richesse de
l’interdisciplinarité, carrefour souvent improbable, parfois introuvable.
L’interdisciplinarité en effet, n’est peut-être pas tant une pratique ou un
événement qu’un lieu. Celui où se produit cette étrange alchimie comparable
à celle du vin d’ailleurs, où un nouveau sens devenant connaissance peut
émerger, s’élaborer à la croisée des disciplines, hors des découpages
académiques et pourtant grâce aux solides outils façonnés et éprouvés par les
chercheurs. Ce lieu aussi est un territoire, il est constamment en cours de
définition, à l’identité fluctuante le temps que les concepts s’affermissent;
les frontières en sont peu certaines dans un premier temps, mais ses contours
se définissent plus nettement à mesure que se conjuguent les façons
d’appréhender le vin.
Le concept de territoire est un terme quasi générique pour représenter un
espace-lieu regroupant des activités et organisé dans un système social et
sociétal d'acteurs. Dès lors, l'homme n'a eu de cesse de conquérir l'espace, de
l'apprivoiser, de le nommer et de le protéger. Pour lui, cette seconde
enveloppe, après celle définie par les limites de son corps, est un gage
d'existence et de sécurité. Plusieurs sciences ont mesuré l'évolution des
territoires et ont proposé d’en définir les attributs qui les caractérisent. Au
e
début du 18siècle, Richard Cantillon a été l'un des premiers économistes à
avoir accordé une fonction au facteur spatial. Financier, il s'est intéressé aux
flux des biens et des monnaies ce qui l'a conduit à analyser les flux
économiques entre différents pôles socio-géographiques (ville, campagne,
etc.) et à constater l'importance de l'espace localisé.
Cantillon esquisse une théorie de la localisation qui propose de placer les
cultures (producteurs) à proximité des villes (consommateurs) et de placer
les manufactures à proximité des cultures. L'économie des territoires ou
économie spatiale est un concept développé par la géographie économique,
notamment à partir des travaux historiques de Von Thünen (1827). Il pose la
question de la rente. Les activités se concentrent là où les marchés sont les
plus volumineux. Les géographes ontainsi référencé l'espace dans son

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acception la plus générale, c'est-à-dire euclidienne et propre à la perception
humaine, lieu plus ou moins bien délimité où l'on peut situer quelqu'un,
quelque chose.
Outre les sciences de la géographie, puis de l’économie et de gestion pour
lesquelles le territoire est une réalité physique première, d’autres sciences
humaines l’ont envisagé dans sa dimension symbolique et métaphorique. Car
en effet, toute recherche qui tente de circonscrire un domaine, délimite de
fait un territoire, à savoir une zone définie, clairement repérable, nommée et
qui porte une histoire, serait-ce celle, en ce qui nous concerne, de la vigne et
du vin. Proposée par Guy Di Méo (1996), la notion de «formation
sociospatiale » désigne un« espace de vie et d'action dans lequel et grâce auquel
un individu ou un groupe d'individus se reconnaît». Selon lui, un territoire
peut s'apparenter à une formation stabilisée dans le temps, c'est-à-dire
caractérisée par une relative permanence. Denise Pumain (1991) parle, quant
à elle, d'un« espace où se déroulent des processus sociaux, une construction
sociale dotée de sens pour un groupe social donné». Cesdéfinitions
abordent la notion de temps et celle de la construction sociale, ce qui conduit
à générer l'identité territoriale et à construire un patrimoine localisé, une
typicité, un terroir. Ce dernier a été défini de la sorte par l’UNESCO «Un
Terroir est un espace géographique délimité défini à partir d’une
communauté humaine qui construit au cours de son histoire un ensemble de
traits culturels distinctifs, de savoirs et de pratiques, fondés sur un système
d’interactions entre le milieu naturel et les facteurs humains. Les
savoirfaire mis en jeu révèlent une originalité, confèrent une typicité et permettent
une reconnaissance pour les produits ou services originaires de cet espace
et donc pour les hommes qui y vivent. Les terroirs sont des espaces vivants et
innovants qui ne peuvent être assimilés à la seule tradition ». (INRA, INAO,
UNESCO, 2005).
Le territoire ainsi généré contribue à la construction d'une mémoire, d'un
imaginaire collectif, de symboles, d'un patrimoine, etc. En référence à
l'espace «Durkheimien »,le territoire identitaire est inscrit dans la psyché
individuelle et collective, il est ainsi susceptible de constituer une référence
commune, sans cesse reconstruite, mais en partie héritée. Le groupe qui s'est
approprié l'espace va lui donner vie en l’élevant au statut de territoire. Il
s’agit dans notre ouvrage de coopératives, d’acteurs économiques, de
penseurs, d’artistes, d’œnologues et finalement de «faiseurs »de vin, dans
tous les sens permis par les sciences mobilisées. Dès cet instant, les acteurs
se reconnaissent dans cet espace dompté. Une appropriation identitaire se
produit, l'imaginaire collectif construit la réalité et définit les grandes lignes
patrimoniales d’un lieu; les territoires du vin prennent ainsi forme. La
dimension temporelle est ici fondamentale, la construction d'un territoire
s'apparente à une sélection de séquences historiques jugées aptes à
consolider une unité socio-spatiale, le passé se reconstruisant en fonction des
besoins du présent.

11

Afin de parvenir à une nouaison de notre propos pour qu’il porte ses
fruits, nous avons choisi d’envisager ce recueil en quatre parties reflétant,
d’une part le dialogue des disciplines, d’autre part une logique qui mène du
lieu à son image, et le vin a permis précisément de relier nos territoires
autour d’un objet, d’un sujet, d’un mythe. Les disciplines plurielles qui se
sont attachées à la définition et à l’exploration des territoires du vin
travaillent des méthodologies qui leur sont propres et des démarches
scientifiques très variées allant de l’étude d’un terrain à celle d’un produit
fini ou d’un marché potentiel. Car le vin est à la fois un objet de
consommation et de culte sur lequel se construit un discours œnologique
hybride que nous tenterons de définir dans toute son ambivalence, alliant
références scientifiques, idéologiques et poétiques. Une approche de la
territorialisation entraîne, pour les géographes et les sociologues, l’analyse
de la construction d’une route comme la prise de conscience d’une
responsabilité sociale sur la structuration identitaire d’une production
couplée à la diffusion d’arènes de débat plus ou moins participatives. Le
territoire accueille une multitude d'acteurs ayant chacun des objectifs, des
valeurs, et des appuis territoriaux différents, ce qui induit une multiplicité de
stratégies et d'échelles d'intervention, chacun se mobilisant à sa façon en
conférant un «sens » auxactions, compatible avec son implication dans le
territoire.
Les chercheurs en économie et en gestion se sont également intéressés à
la notion de réseau, d’organisation, à l’évolution d’un territoire grâce à un
recueil de données scientifiques et de confrontation à des normes. L’analyse
du design organisationnel, notamment du regroupement en coopératives dans
nos territoires du vin, va permettre aux économistes de souligner l’enjeu
économique et social de la coopérative: associer la qualité des vins (par une
sélection des apports, démarche qualité, recherche œnologique...) avec les
aspects économiques (le maintien du tissu économique, la meilleure
rémunération possible des adhérents), sociaux (nombreuses actions de
proximité, amélioration des conditions de travail), et environnementaux
(souci d'une meilleure gestion des effluents, une meilleure adaptation des
traitements des vignobles...). Une dimension sociologique et
anthropologique s’est ajoutée à cette étude puisque le tissu social orchestré
au sein des territoires du vin a permis de présenter les différentes
organisations syndicales, touristiques, tournées vers la préservation d’un
patrimoine. Pour les chercheurs en sciences humaines et économiques et
sociales, la notion de proximité a été centrale tant dans la méthodologie
impliquant une référence à une construction sociale et culturelle que dans la
relation à l’objet d’étude, par de nombreux entretiens, des consultations
fouillées d’archives, une observationin situ.
Le territoire du vin, espace dans lequel la proximité et les stratégies
collectives vont trouver leur lit, est ainsi analysé tantôt comme un territoire
fortement identitaire en situation de défense, tantôt comme un espace

12

collectif, site d’innovation, de valorisation et de mutation. L’œnotourisme
par exemple, plus ou moins développé et structuré, selon qu’il est valorisé ou
non par une destination touristique aux activités diversifiées, mais aussi
selon les différents niveaux d’avancement de structuration du territoire dédié
au tourisme du vin va permettre une redéfinition des territoires du vin,
qu’elle soit patrimoniale ou économique.
Pour les œnologues, le territoire du vin est avant tout un espace sensoriel,
un terroir, une typicité, une reconnaissance par le biais d’appellations
d’origine contrôlée ou protégée par exemple. Le système est basé sur un
groupe humain, où la dimension collective doit interagir avec chaque
exploitation viticole. La dynamique du système sociotechnique sera ainsi
envisagée par l’étude du concept du lien au terroir par le collectif, par l’étude
de sa mise en œuvre par les acteurs de la production et enfin par l’évaluation
des caractéristiques remarquables des produits. Le vin est un produit de
consommation qui se définit par sa typicité organoleptique. Il s’agira ici de
croiser les recherches scientifiques et techniques, menées à travers le monde,
ayant pour finalité la garantie voire l’amélioration de la qualité du produit.
Les littéraires se sont penchés sur la représentation tantôt mimétique,
tantôt poétique d’un territoire du vin, pour reprendre la terminologie
aristotélicienne, s’intéressant à l’espace dit réaliste et à la dimension
mythique, à la place du vin dans la littérature mais également au
déplacement symbolique qu’il induit. Le vin, à la fois contenant et contenu,
signifiant et signifié, résiste à une définition univoque, tant sa substance,
véritable source de plaisir et de perte, incarne la dialectique d’Eros et
Thanatos. A la croisée du profane et du sacré, la représentation proposée par
nos articles s’attache ainsi autant aux pratiques sociales de la culture de la
vigne qu’à un imaginaire bachique du vin et de l’ivresse. Dans cet espace
surdéterminé de manière référentielle et symbolique, l’espace et le langage
jouent un rôle essentiel dans l’élaboration des identités de terroirs. Les
chercheurs ont ainsi proposé des micro-lectures de textes centrés sur le raisin
comme objet de désir, le vin comme ivresse et transgression.
L’ouvrage est structuré autour de quatre parties.
La première partie, « Appropriation et définition de l’espace », s’attache à
présenter des territoires du vin fortement liés à des terroirs viticoles, qu’il
s’agisse d’AOC, comme le Savennières (Taddei), ou encore d’occuper
l’espace (Le Bras), de le re-composer (Loussouarn), de suivre une route des
vins (Margétic, Schneller et Teyssier), et de façon touristique
(LignonDarmaillac) ou de découvrir des territoires improbables (Monnier). Sont ici
en jeu les questions de frontières, de limites, d’appellation et de
dénomination qui sont parfois des espaces à conquérir, ainsi que de la
formation d’un réseau parfois difficile à constituer à l’intérieur de ces
espaces repérables.
La deuxième partie envisage ensuite les «Discours et représentations»
adressés à ces territoires réels, ou à d’autres plus symboliques. Le vin

13

s’exprime grâce à ces multiples regards portés par des poètes, des
philosophes, des linguistes, se fait chair et texte jusqu’à l’ivresse (Bardyn).
Même lorsqu’il semble justement difficile d’en parler (Reggiani), c’est là
qu’il s’incarne dans des mots et des expressions qui traversent les siècles
(Bregeaut), ou atteignent le sublime (Gérardot). Il aménage le passage,
notamment entre générations, mais créé aussi des passerelles entre les
hommes et les femmes, liant vinification et allaitement (Bost et Van
Peteghem) Le discours sur le vin peut également conjuguer les dimensions
politiques et patrimoniales comme en Afrique du Sud (Dellier, Rouvellac et
Guyot).
La troisième partie, «Coopération et collectivisme», se tourne vers
l’assemblage, à savoir la composition d’un nouvel objet, ou d’une autre
manière de concevoir, de commercialiser le produit. Parce qu’il est le
patrimoine, le vin permet de re-tisser du lien familial, local, pour lutter
contre un risque de dissolution du groupe et de sa mémoire territoriale
(Estager) face à un contexte économique mondialisé (Cadot, Samson, Caillé
etal.). Un autre modèle économique symbolise cette alliance : la coopérative
viticole et vinicole comme coordination des acteurs (Glémain et Poutier) ou
comme catalyseur d’une mémoire recouvrée (Lasmènes).
La quatrième partie, «Innovation, tradition et perception», décrit la
dimension technologique indissociable des pratiques viti-vinicoles,
dimension qui permet à la fois de tenir compte des usages traditionnels et de
l’évolution dans la manière de cultiver, de vinifier et de goûter (Symoneaux,
Maître, Brossaud et al.). Quand le plaisir passe par la perception de la
performance sensorielle du vin (Symoneaux, Maître, Wilson et al.), on
s’aperçoit que les questions traditionnellement liées au terroir passent
maintenant par l’implication des consommateurs. Il y a aussi l’émergence de
territoires comme le Brésil (Aguiar), les goûts et les attentes des
consommateurs qui ont évolué induisant un retour à la naturalité, grâce au
développement des vins biologiques (Houard, Vincq et Pouzenc), d’une
viticulture durable (Célérier) et au déploiement de la biodiversité en milieu
viticole (Noblet et Simon).
Riche, parfois léger, parfois complexe, se présentant sous plusieurs
angles de révélations, cet ouvrage à lire sans modération peut s’accompagner
d’une égale variété de vin, à consommer avec modération.

Lorine BOST, Jean-Claude TADDEI,
Isabelle VAN PETEGHEM-TREARD

PARTIE 1

Appropriation et définition de l’espace

ROLE DES RESEAUX DANS UN TERRITOIRE VITICOLE EN
REDEFINITION:LE CAS DE L’APPELLATIONSAVENNIERES

Jean-Claude TADDEI

L’objet de notre étude est de comprendre le rôle des réseaux dans une
appellation viticole et de vérifier les avantages que procure généralement un
territoire. La particularité de notre terrain est qu’il conjugue à la fois un
territoire, un terroir, une appellation, un village et une histoire. Comme de
coutume avec les terroirs viticoles, les moines, en l’occurrence ceux de
l’Abbaye Saint-Aubin d’Angers, sont à l’origine de ce vignoble, devenu
e
appellation d’origine contrôlée au milieu du 20siècle. Malgré sa lointaine
création, elle est restée confinée à un territoire/terroir limité et de petite taille
(150 ha). Pourtant, l’appellation Savennières est assez peu connue, mais
produit l’un des grands vins blancs français. Après avoir rappelé l’état de
l’art sur les territoires, la proximité, l’encastrement relationnel, les réseaux,
le capital social et les stratégies collectives, nous vérifierons comment ces
concepts se comportent dans notre terrain d’étude. Pour cela, nous
procéderons par une démarche méthodologique qualitative où sera
privilégiée l'analyse de la structure de l'argumentation dans une unité de
sens. Les résultats de cette étude ont été particulièrement intéressants en cela
qu’ils présentent un territoire dans lequel les enseignements tirés de la
littérature semblent ne pas s’appliquer ici ou avec difficulté.

PARTIE 1 : revue de littérature

1 - Le Territoire en définition

Plusieurs sciences s’intéressent aux territoires et à leurs évolutions et
cherchent à définir les attributs qui les caractérisent. En premier lieu les
économistes, à partir des travaux d’Albert MARSHALL en1890, qui sont à
l'origine des premières recherches sur les espaces économiques organisés.
Ces dernières années, les recherches sur les territoires se sont amplifiées et
les définitions se sont enrichies notamment par la complémentarité de
plusieurs champs de sciences et par l'évolution des formes territoriales
économiques en réponse au contexte économique. Ainsi, pour Roger
BRUNET(1993), le territoire est un« espace approprié par un groupe ayant
conscience de cette appropriation». Différentes modalités peuvent
influencer le processus d'appropriation : économique, juridique, culturelle ou
encore affective. Philippe et Geneviève PINCHEMEL (1997)précisent que

17

c’est un« espaceapproprié par un groupe social, à l'intérieur duquel les
individus se sentent en affinités, en propriétés, et à l'intérieur duquel une
pratique se veut, se sait, ou se croit légitime et efficace». Ces définitions
mettent particulièrement l'accent sur la propriété détenue par un groupe
socialement cohérent et fort de sa légitimité. En 1996, Guy DIMEOpropose
la notion de «formation socio-spatiale» qui désigne un« espacede vie et
d'action dans lequel et grâce auquel un individu ou un groupe d'individus se
reconnaît ». Selon lui, un territoire s'apparente à une formation stabilisée
dans le temps, c'est-à-dire caractérisée par une relative permanence. Denise
PUMAIN (1991)précise, quant à elle, que le territoire est un« espace où se
déroulent des processus sociaux, une construction sociale dotée de sens pour
un groupe social donné ».L’accent est ainsi apporté à la notion de temps et à
celle de la construction sociale, ce qui conduit à générer l'identité territoriale
et à construire un patrimoine localisé. L’environnement territorial joue, en
cela, un rôle évident.

2 - L’impact de l’environnement territorial

Le concept d'environnement territorialisé peut être défini comme étant la
résultante d'une structuration réticulaire de PME/PMI au sein d'un espace
géographique déterminé et construit à travers le temps. Dans cet espace
réticulaire règne généralement un climat de confiance qui peut se traduire
par la mise en place d'un espace de conventions inter-entreprises. Ainsi,
selon CROZIERF etRIEDBERG (1977)l’environnement est composé de :
« l'ensemble des acteurs sociaux dont le comportement conditionne plus ou
moins directement la capacité de cette organisation de fonctionner de façon
satisfaisante et d'atteindre des objectifs».La structuration du territoire est
donc un processus temporel dont l'objectif est d'organiser le territoire afin de
développer des avantages particuliers issus des spécificités locales et de la
capacité de coordonner les agents et éventuellement d’organiser des formes
d'apprentissage collectif. Dès lors, l'environnement territorialisé ne se
décrète pas, mais se construit dans le temps suivant un objectif de
structuration des ressources locales afin de développer des spécificités
territoriales (COLLETIS etPECQUEUR, 1993) ainsi que des compétences
spécifiques et localisées. ORLÉANprécise que (1995),la« c'est
complémentarité, inscrite objectivement dans la structure des activités, qui
constitue le ciment social ». Un système social existe par sa structure sociale
qui comprend les individus qui s’y activent dans le cadre de leurs activités.
Ainsi, la confiance à l'intérieur de l'environnement territorialisé se construit
par un système de médiations entre les différents acteurs du territoire et dont
l'objet est la recherche de la complémentarité. En conséquence, les structures
territoriales ont de multiples facettes qui se confondent et qui incarnent
l'identité et le patrimoine d'un espace organisé. Les acteurs sont mobilisés,

18

mais c'est particulièrement la structure sociale qui tricote le tissu relationnel
et qui consolide le territoire. Le concept de proximité va compléter cette
approche.

3 - La proximité

Le concept de proximité se décline en trois formes généralement
identifiées : géographique, organisationnelle et institutionnelle (COLLETIS,
GILLYetal., 1999). La proximité géographique dépasse le simple cadre de la
localisation des acteurs dans un espace. Dès lors que cet espace est limité, il
acquiert le statut de territoire, d'espace construit, nommé, identifié et
identifiant. Il fait par conséquent référence à une construction sociale et
culturelle par les acteurs et par leurs interactions et ceci dans le mouvement
de l'espace-temps. La proximité organisationnelle, quant à elle, résulte de la
mobilisation du cadre cognitif collectif afin de favoriser la construction d'un
espace stratégique de référence pour les acteurs. Elle se manifeste par
ailleurs par la présence d'objectifs collectifs qui viennent renforcer l'identité
du territoire et favoriser son management. Enfin, la proximité institutionnelle
fait référence à l'adhésion des acteurs à des règles formelles de
représentations communes qui vont orienter, en partie, leur stratégie et
donner lieu à des comportements de coordination dans le temps. C’est le cas
en particulier des syndicats et fédérations professionnelles. Le territoire est
ainsi la combinaison des différentes formes de proximités, et la notion de
voisinageexprime bien le fait que la proximité géographique ne soit jamais
totalement étrangère à un certain lien social. RALLET vaplus loin en
indiquant que la proximité organisée est unepotentielle dans« trouée
l’espace local» eten se demandant jusqu’où elle peut s’émanciper de la
contrainte géographique. Il ajoute que« la proximité des agents, et donc leur
concentration géographique, s’explique moins par des besoins fonctionnels
de coordination que par l’encastrement des relations économiques dans des
réseaux sociaux ou institutionnels territorialisés »(RALLET, 2002). Du reste,
pour KRUGMANle territoire c’est à la fois l’existence d’un socle (1991),
social support des relations économiques qui va faciliter la communication et
la coopération, mais aussi le potentiel relationnel généré par la proximité
géographique pure et la condition permissive que sont les proximités
institutionnelles, sociales et culturelles, issues de l’histoire. Dans cette
perspective, l'ancrage territorial des PME doit correspondre« àune
valorisation sociale localisée des ressources présentes sur un territoire,
mais son succès et sa pérennité reposent sur la bonne articulation de ce
mode de développement avec les intérêts individuels des acteurs»
(PECQUEURZ etIMMERMANN, 2004). Ceux-ci sont d’ailleurs influencés par
leur encastrement territorial et relationnel.

19

4 - L’encastrement relationnel

L'encastrement relationnel retient l'ensemble des relations qui exercent
une influence sur l'acteur économique. Celles-ci se sont développées au
contact des autres acteurs à travers le réseau relationnel de l'intéressé et
participent à la constitution de son capital social. Par ailleurs, la notion
d’encastrement postule qu’il est impossible d’examiner des relations
bilatérales en situation d'isolement sans les replonger à l’intérieur de
structures relationnelles plus larges, c’est-à-dire des réseaux au sein desquels
les acteurs sont situés. L'étude des relations entre les acteurs d'un territoire
par le concept de l'encastrement favorise une approche qui place l'action
individuelle dans une structure relationnelle qui pèse sur l'action et qui
permet l'analyse des interactions et leurs conséquences sur la structure. Elle
favorise la compréhension de phénomènes émergents découlant des
connexions entre les acteurs (KNOKE etKULINSKI, 1982). L'action d'un
acteur ne peut s'expliquer uniquement par la poursuite d'intérêts individuels
économiques, des objectifs non économiques entrent également en ligne de
compte tels que la sociabilité, l'approbation, le statut social ou encore le
pouvoir. GRANOVETTER(1992) précise que la notion d'encastrement postule
l'existence de réseaux sociaux personnalisés qui influencent le comportement
des acteurs individuels. Les actions économiques sont, de ce fait, encastrées
dans des structures sociales qui conditionnent les stratégies mises en place,
sans pour autant les déterminer entièrement. Les acteurs ne prennent pas de
décisions indépendamment de tout contexte, pas plus qu'ils ne suivent un
scénario écrit pour eux en fonction de leur appartenance sociale. En outre,
ces réseaux se manifestent de façon formelle ou informelle.

5 - Les réseaux informels

Les réseaux informels peuvent se développer dans de nombreuses
situations organisationnelles, leur développement est toutefois favorisé dans
des contextes de forte proximité. Un réseau informel ne remplace en aucun
cas un réseau formel, il vient simplement le compléter et souvent le
précéder. Plusieurs chercheurs ont tenté de comprendre les échanges
informels entre individus. VONHIPPEL(1987) indique que les échanges sur
une base informelle sont un moyen d'acquérir des informations parfois de
manière plus performante que par les moyens offerts par les réseaux formels.
Au risque,a priori, demanque de fiabilité et de diffusion anarchique de
l'information s'opposent au contraire les privilèges permis par la relation
informelle : confiance, réciprocité, coûts, rapidité, flexibilité. D'après
FERRARYP etESQUEUX (2004),les échanges ne sauraient être fondés
uniquement sur des relations de pouvoir, mais sur des relations qui
supposent réciprocité. «C'est parce qu'il y a des échanges non économiques

20

que les échanges économiques sont possibles». Plusieurs auteurs (KREINER
et SCHULTZ, 1993) mettent en relief le caractère individuel de l'échange
informel d'un acteur. Celui-ci va utiliser différents moyens pour identifier la
potentialité de ses interlocuteurs, parmi lesquels les salons, les formations,
les conférences, les séminaires ou encore les projets mobilisant des
partenaires. La détermination de l'acteur est motivée par le désir de
bénéficier d'une place particulière dans l'échiquier partenarial ou par le
souhait de disposer d'une expertise particulière ou encore de détenir quelques
clés d'un pouvoir managérial. Les relations entre les acteurs introduisent et
définissent la dynamique relationnelle, et produisent des histoires, lesquelles
sont les témoins des interactions et des liens qui se nouent. La construction
du réseau social s'appuie sur ces histoires qui inscrivent dans la durée les
liens et les effets durables qui en dépendent. Ces histoires renferment les
2
démarches de liens et de contrôlesentre les acteurs en mêlant expériences
vécues et structure relationnelle. Une relation entre deux acteurs est ainsi
formée par plusieurs histoires qui mettent en scène les interactions et les
liens entre les deux. C’est le capital social qui va regrouper l’ensemble de
ces relations.

6 - Le capital social

Dès 1920, HANIFAN décritle capital social comme une forme de
coopération entre des personnes situées dans un contexte et qui vont utiliser
ce capital de relations pour collaborer à des projets communs. Cette forme de
collaboration peut devenir ensuite un mode d'organisation dont les membres
vont tirer avantage. Pour PUTNAMle capital social est (2000),« ledegré
auquel une communauté ou une société collabore et coopère pour obtenir
des avantages mutuels ».De plus, R. Putnam définit ce capital social comme
« lesrelations entre les individus : les réseaux sociaux et les normes de
réciprocité et de confiance qui en émanent». Cesdivers éléments sont liés
les uns aux autres de manière circulaire : l’appartenance à des réseaux, qu’ils
soient formels (associations, partis politiques, syndicats, Églises, etc.) ou
informels (relations de voisinage, liens de sociabilité, etc.), favorise le
développement de relations de confiance et de réciprocité entre les individus.
Inversement, ces dernières constituent une condition nécessaire à
l’instauration de relations de coopération entre les acteurs. R. Putnam
attribue un rôle fondamental au capital social dans le bon fonctionnement
d’une société. Il est supposé en« graisser»les rouages, favorisant les
interactions entre les acteurs, les échanges sociaux et le commerce,
développant les vertus civiques (confiance, réciprocité, engagement dans la


2
Les contrôles sont entendus ici comme une maîtrise de l'environnement.

21

vie publique). Ces facilitateurs relationnels vont permettre la mise en œuvre
de stratégies collectives.

7 - Les stratégies collectives

Lors de la construction d'un territoire, certaines ressources seulement
seront activées par le jeu des acteurs (COLLETISet PECQUEUR, 1993),
c'està-dire par les entreprises et la population locale, ce processus étant variable
dans le temps et dans l'espace. En d'autres termes, certaines ressources se
territorialisent. On parlera alors de ressources territoriales comme étant« une
caractéristique construite d'un territoire spécifique dans une optique de
développement » (PECQUEURZ etIMMERMANN, 2004). La question de la
stratégie collective est l'une des conséquences de la mutualisation des
ressources et des relations entre les individus ou les organisations. Katherine
GUNDOLF, Annabelle JAOUENet Stéphanie LOUP(2006) ont montré que les
stratégies collectives sont associées à l'intégration des buts collectifs, à la
logique individuelle ainsi qu'aux relations de confiance et aux liens sociaux
entre les individus. BAUMARDquatre formes de stratégies propose
collectives (2000) adaptées d'ASTLEYF etOMBRUNLes stratégies (1983).
agglomérées dans lesquelles les mouvements coopératifs entre les
entreprises sont indirects,via desorganismes professionnels (syndicats,
associations, corporations). Les stratégies confédérées où les mouvements
coopératifs entre les entreprises sont directes, explicites et formels. Les
stratégies conjuguées où les mouvements coopératifs sont motivés par la
complémentarité des activités. Les stratégies organiques dans lesquelles
l'association entre les entreprises est indirecte. Leurs produits ne sont pas
substituables, mais elles participent collectivement à la défense de leurs
univers stratégiques. Dans notre cas, elles seraient plutôt confédérées et
conjuguées. Par ailleurs, LECOCQ etYAMI soulignent(2002) que, dans un
contexte globalisé, les entreprises peuvent se retrouver à la fois concurrentes
et partenaires, privilégiant plutôt des situations de «coopétition »dans un
processus de création de valeur. Aussi, de nombreux travaux indiquent que
l'avenir des PME réside dans les stratégies collectives. Sans s'inscrire dans
des comportements coopératifs, des entreprises concurrentes dans un même
secteur peuvent être conduites à envisager des stratégies collectives et à
gérer ainsi leurs interdépendances en unissant leur destin (ASTLEY et
FOMBRUN, 1983 ; BRESSERet HARL, 1986), par exemple en s'associant sur
des projets collectifs.

22

8 - Problématique de l’étude

Nous avons présenté plusieurs concepts en rapport avec notre terrain
d’étude qui conjugue terroir, appellation, territoire et village. La littérature
présente généralement les avantages que procurent ces concepts. Ainsi,
l’encastrement territorial place les acteurs dans des structures relationnelles
et facilite le développement de réseaux, le capital social des individus
s’enrichit. La proximité, qu’elle soit géographique, institutionnelle ou
organisationnelle, favorise la création d’un espace social facilitant les
échanges, la confiance et les stratégies collectives. L’environnement
territorial encourage les stratégies collectives et l’histoire locale se construit.
Dès lors, à partir des avantages que la littérature semble avoir démontré,
nous souhaitons comprendre comment les acteurs d’un tel territoire
interagissent et de quelle façon les réseaux vont opérer pour développer ces
avantages. Nos observations semblent démontrer une orientation opposée à
celle que la littérature présente habituellement.

PARTIE 2 : l’étude de terrain

Nous allons tenter de comprendre comment fonctionnent les différents
réseaux dans le territoire que nous avons retenu pour notre étude,
conjugaison d’un terroir et d’une appellation sur une petite appellation
limitée à 150 hectares. Dans un premier temps, nous allons identifier les
différents réseaux, formels et informels, puis nous chercherons à comprendre
comment ils agissent sur les stratégies des vignerons. Enfin, nous vérifierons
si les postulats tirés de la littérature se confirment ici.

1 – Méthodologie

Cette recherche doit nous aider à comprendre comment les réseaux
agissent sur un territoire économique tel qu’une appellation viticole. Nous
souhaitons en particulier vérifier si les atouts que favorisent la proximité, le
territoire, et les réseaux sont actifs. Notre étude s'inscrit dans une démarche
exploratoire pour laquelle nous avons suivi une approche de type qualitatif.
Celle-ci est particulièrement bien adaptée à la nature de notre sujet d'étude
qui s'appuie sur une série d'entretiens. Ce choix se justifie également par le
caractère peu exploré, en l'état actuel, du phénomène étudié (Yin, 2003). Le
recours à une méthodologie de nature qualitative est par ailleurs bien
approprié à ce type d'étude (Eisenhardt, 1989). Ainsi, en raison de la
particularité de notre sujet d'étude, nous avons fait le choix de l'entretien.
Nous n’avons pas interrogé les responsables des réseaux, mais plutôt les
vignerons afin de connaître leurs impressions et la façon dont ils agissent

23

dans les différents réseaux formels et informels que nous avons observés.
Ainsi, nous avons réalisé seize entretiens d'environ une heure. Les données
des entretiens ont été analysées selon une méthode d'analyse de contenu
thématique (L'Écuyer, 1987). Elle doit nous permettre de comprendre
comment les vignerons, leurs réseaux et ceux des parties prenantes
appréhendent le territoire. Nous analyserons ensuite les idées générées par
les entretiens afin de répondre à la problématique. Il s’agit de comprendre le
rôle des réseaux, c’est pourquoi nos entretiens ont été structurés à l’aide d’un
guide qui regroupait nos questions par thème. Ainsi, pour bien appréhender
les rapports aux réseaux, nous avions retenu l’appartenance, l’implication, la
place, l’intérêt, et la nature des principaux contacts, professionnels,
institutionnels. Nos questions étaient volontairement ouvertes pour laisser le
champ large aux dimensions historiques, sociales et relationnelles.

2 - Le contexte territorial de notre sujet d’étude

L’appellation Savennières produit un vin blanc généralement sec, parfois
certains producteurs réalisent des vins demi-sec, voire moelleux selon la
situation climatique de l’année de production. Cette appellation est localisée
sur le village de Savennières, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest
d’Angers, et en moindre proportion sur les villages de Bouchemaine et de La
Possonnière. L’ensemble de l’aire d’appellation est située uniquement sur la
rive droite de la Loire, au nord du fleuve. Il y a seulement 15 ans, ce vin était
produit par très peu de vignerons, on en comptait une douzaine. Aujourd’hui,
c’est environ 35 vignerons qui produisent du Savennières. L’attrait du
produit et son fort potentiel qualitatif, grâce notamment à la grande notoriété
du cru de la Coulée de Serrant, ont conduit certains producteurs du sud de la
Loire à s’intéresser à cette appellation. En outre, à la fin de l’année 2011,
l’appellation Savennières a vu naître deux nouvelles appellations, La Roche
aux Moines qui regroupe sept viticulteurs et la Coulée de Serrant détenue par
Monsieur Joly, seul producteur. Ces deux nouvelles appellations viennent
renforcer chez le consommateur la perception qualitative du vin de
Savennières. Toutefois, les vignerons qui sont situés uniquement sur
l’appellation générique se sentent déconsidérés et critiquent ces deux
nouvelles désignations. Enfin, l’arrivée ces dernières années de vignerons
venus du sud de la Loire avec d’autres savoir-faire ont conduit à un
développement qualitatif de l’AOC Savennières mais aussi à des réactions
de méfiance qui se sont manifestées sur des dimensions sociales,
générationnelles, territoriales, commerciales ou qualitatives. L’analyse des
entretiens et leur mise en perspective avec les concepts retenus vont nous
éclairer sur le rôle des réseaux au regard de la littérature.

24

3 - Les réseaux formels, des institutions professionnelles

Pour notre étude, les réseaux formels que nous avons identifiés et retenus,
sont les syndicats de producteurs, InterLoire et la Fédération Viticole de
l’Anjou.

3.1 - Interloire
InterLoire est un organisme interprofessionnel des vins de Loire qui
représente 51 appellations qui s’étendent de Nantes à Blois. Cet organisme
est financé par les producteurs qui cotisent en fonction de leur volume de
production. Interloire a quatre grandes missions : accroître la notoriété et
promouvoir l’image des vins d’Appellations, développer la qualité des vins
et accompagner le développement technique régional, organiser et
harmoniser les pratiques et relations professionnelles et élaborer et publier
les analyses économiques sur le marché. Les producteurs sont adhérents
auprès du syndicat de leur appellation. A ce titre, ils versent une cotisation
proportionnelle à leur volume de production. «On participe à ce qui est
organisé par Interloire. C’est pas à notre échelle qu’on peut faire de la
pub ».Les producteurs de Savennières ne disposent pas, collectivement, de
moyens importants pour faire la promotion de leurs vins. Ce rôle est partagé
entre le syndicat de l’appellation, qui regroupe les vignerons, et InterLoire
dont c’est principalement le rôle. Les avis sont très partagés entre les
vignerons, et un même vigneron peut avoir des ressentis parfois
contradictoires quant au rôle que peut jouer Interloire dans la promotion de
ses produits. «InterLoire nous a conduit à travailler sur une image, c’est
encore modeste mais on fait quand même des petits progrès… C’est une
démarche qui n’est pas habituelle dans les petits terroirs ».Ainsi, il est bien
admis que chaque vigneron appartient à une région de production défendue
et représentée par Interloire. Ils participent, parfois, aux manifestations
organisées. Les producteurs s’en remettent à cette instance chargée de
défendre l’image de leur produit, notamment sur les moyens de promotion.
«On fait partie de cette grande famille d’Interloire, ça marche plus ou
moins bien».Toutefois, notamment en période de crise, les vignerons de
Savennières ne se reconnaissent pas tout-à-fait dans la représentation
d’Interloire. Ils remarquent que leur appellation est bien minoritaire, en
raison de sa faible production, face à des appellations plus importantes
comme les Coteaux du Layon, les rosés de Loire ou encore les Anjou rouges
et blancs. «C’est un réseau d’appellations qui est très disparate, il y a de
grosses appellations en surface et en nombre de vignerons et qui ont des
objectifs de qualité et de distribution qui sont complètements différents des
nôtres, et on ne se retrouve pas vraiment dans le message d’Interloire, on
n’est pas les seuls d’ailleurs».Par conséquent, la communication
d’Interloire semble éloignée de leurs problématiques et surtout de leur
produit. Conscients de la grande potentialité de leurs produits, ils se sentent

25

un peu oubliés et ont le sentiment de ne pas être reconnus et soutenus à la
valeur de la qualité de leurs vins. «On ne se sent pas complètement dans
cette famille mais on cotise… Le message diffusé par Interloire n’est pas du
tout pertinent pour Savennières».Certains vignerons sont même en
désaccord avec Interloire en considérant qu’il ne les soutient pas
suffisamment pour valoriser leurs produits. Voire qu’il représente un
obstacle à une meilleure visibilité de leur appellation. «On a du mal à
valoriser nos vins. C’est la faute d’Interloire ».

3.2 - La Fédération Viticole de l'Anjou
La Fédération Viticole de l'Anjou et de Saumur a été créée en 1918. Elle
regroupe l’ensemble des syndicats viticoles du vignoble d’Anjou Saumur et
a pour objet la défense des intérêts collectifs et individuels des vignerons qui
représentent aujourd’hui 900 viticulteurs adhérents sur les 1000 que
dénombre le vignoble. Depuis la loi d’orientation agricole de 2006, des
organismes de défense et de gestion (ODG), composés des déclarants de
récoltes, ont pour mission de préserver, de mettre en valeur des terroirs, des
traditions locales et des savoir faire ainsi que les produits qui en sont issus.
En Anjou, c’est la fédération viticole qui a cette responsabilité, elle
représente ainsi l’ensemble des syndicats de producteurs. Les vignerons se
reconnaissent bien dans la fédération viticole de l’Anjou. En effet, celle-ci
est en relation étroite avec les producteurs et cherche à défendre leurs
intérêts auprès des institutions publiques (ministères, chambre d’agriculture,
industrie). Elle apporte également un soutien individuel, principalement
juridique. Enfin, la fédération publie régulièrement des informations dans un
bimensuel, ainsi que sur une newsletter et un site internet. «A la fédération
viticole, ce sont des gens assez efficaces… Avec l'antenne locale de l'INAO
on a des échanges assez réguliers».La fédération viticole de l’Anjou a
l’objectif de représenter la profession, d’accompagner le développement
technique des producteurs et de contrôler la qualité des produits et le respect
des normes.

3.3 - Les syndicats de producteurs
Les syndicats regroupent les producteurs adhérents de chaque appellation
et les représentent auprès de la fédération. Le président est élu par les autres
vignerons de l’appellation, et il organise des manifestations pour promouvoir
les vins de celle-ci. Le syndicat de l’appellation Savennières est une instance
dans laquelle se retrouvent ou peuvent se retrouver les 35 producteurs. Mais
le passage de 12 à 35 vignerons en 10 ans a été diversement apprécié par les
exploitants. «Le syndicat c’est la copropriété d’une marque, la défense, et
surtout la promotion de notre image …. Je fais travailler tout le monde sur
l’identité, l’appellation a grandi depuis 10 ans, on est passé de 12 à 35».
L’arrivée de nouveaux producteurs, principalement issus de la rive gauche
de la Loire, et donc situés en dehors de la commune de Savennières,

26

bouleverse les habitudes.a décidé tout d’un coup de vinifier du« On
Savennières dans tout le territoire».Ce sont des producteurs d’autres
appellations et l’appellation Savennières n’est qu’un produit supplémentaire
dans leur gamme. Ainsi, ils ne se sentent pas toujours concernés par les
décisions stratégiques de l’appellation. «Quand il y a des réunions dans le
syndicat, j’essaye d’y participer, je ne sais plus s’il y avait une réunion cette
année. Mais les gens qui sont dans le bureau sont surement plus impliqués,
c’est pas notre cas ».Certains vignerons se sentent parfois exclus en raison
de leur provenance géographique. «Par correction, on laisse les gens du cru
à la responsabilité du syndicat, cela étant, il y a une vie syndicale qui a bien
fonctionné entre les gens de Savennières, les saponariens de souche et les
gens du sud ». « Je vais de temps en temps aux réunions du syndicat, c'est à
la limite de la perte de temps».Lors de la création d’une nouvelle
appellation, Savennières - Roche aux moines, le syndicat de l’appellation
nouvellement créée a également été confronté à une résistance des
producteurs ne faisant pas partie de cette nouvelle appellation. C’est
également à travers le syndicat de l’appellation Savennières générique que
les tensions se sont manifestées. «On s’est bagarré pour notre appellation et
pour avancer… Avec le reste de l’appellation, je m’entends bien avec des
vignerons, dire que je m’entends bien avec le syndicat ça c’est autre chose ».
Les dissensions sont apparues, notamment entre les différents représentants
des appellations.« On a proposé que la Roche et la Coulée deviennent une
appellation, on a demandé l'avis au syndicat, on n’avait pas besoin de leur
accord, mais on a demandé l'avis. Ils étaient d'accord si on leur revendait
une partie de la coulée… ».

4 - Les réseaux informels

Les vignerons ont coutume de créer et de développer des réseaux
informels basés sur la proximité et sur des similitudes de pratiques et de
stratégies commerciales. Cela revient à mettre en commun des ressources
matérielles, des ressources humaines ou des moyens pour organiser des
manifestations commerciales ou préparer des salons. Dans le territoire que
nous étudions, la proximité se manifeste variablement selon des
appréciations géographiques et historiques. En outre, les atouts qui sont
généralement associés aux territoires économiques sont ici battus en brèche
par des considérations qui semblent tenir au caractère particulier de cette
appellation.

4.1 - Les relations extérieures
Les producteurs de vin d’appellation Savennières ont développé des
relations avec des vignerons extérieurs à l’appellation ou à la région. Ils
semblent trouver un espace d’échanges plus facile avec des producteurs

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éloignés, non concurrents et susceptibles de leur apporter des pratiques
différentes. «Moi, j’ai plus de relations avec des vignerons d’autres régions
et j’apprends plus sur les aspects techniques, les machines, … ». Il n’y a pas
de facteurs de conflits possibles par l’absence d’histoire commune, de terroir
commun ou de territoire partagé. Notons que la littérature présente
généralement ces facteurs comme des caractères positifs. «C'est plus facile
d'avoir des relations amicales avec un producteur de Montpellier qu'un
producteur d'ici». Finalement, les vignerons développent des relations
ponctuelles avec d’autres producteurs de l’appellation Savennières, mais
principalement pour des échanges de matériels, alors que certains n’hésitent
pas à mettre en œuvre des actions commerciales, mais avec des vignerons
d’autres appellations, c’est-à-dire sans concurrence. «On est plutôt en
relation avec des vignerons extérieurs … A Savennières on est en relation
pour tout ce qui concerne l'appellation, la promotion mais pas sur la vente.
Chacun reste sur ses clients».Les actions collectives sont parfois
souhaitées, mais elles rencontrent peu d’adhésions.on arrivait à se« Si
mettre d’accord pour participer ensemble à des salons ce serait bien ».

4.2 - Les générations de viticulteurs
L’arrivée de jeunes vignerons, d’abord sur le territoire de Savennières,
puis venant du sud de la Loire, a modifié le paysage professionnel de
l’appellation. Des réseaux générationnels se sont créés avec des pratiques
innovantes et une recherche qualitative de la production des vins et du travail
de la vigne. Ainsi, l’utilisation de la fermentation malolactique ou le
développement du traitement biologique de la vigne en sont les exemples les
plus visibles. «Les relations sont principalement basées sur des générations,
moi je suis entre deux. On n’a pas les mêmes soucis, pas le même stade dans
le cheminement».Le temps provoque des modifications dans la clientèle,
par des effets de fidélisation, nourrit par des réflexes de rapprochement
générationnels, des visions communes, une communication ciblée. «Je
constate que les réseaux sont des réseaux d'âge, c'est très générationnel. Ça
veut dire que mes clients ont mon âge. Les jeunes m'échappent. Ceux de ma
génération aiment mon vin, les autres aiment le vin des autres. »Il est plus
facile d’innover lorsque l’on arrive sur une nouvelle appellation, sans
préjugés et sans le poids familial.Nous on est là depuis toujours et on a «
des vins qui sont marqués par le père ou le grand-père et on est dans le
prolongement d'une culture, d'une tradition. Les autres sont arrivés avec
l'intention d'apporter un plus, de se démarquer. La nouvelle vague c'était de
faire des vins très marqués, à la Robert Parker. C'est pas notre démarche ».

4.3 - L’ouverture de l’appellation
Le facteur de proximité géographique, censé favoriser les relations, les
échanges, la confiance ou l’apprentissage ne rencontre ici que méfiance,
jalousie, critique et exclusion. L’ouverture de l’appellation à des vignerons

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venus du sud de la Loire a généré de la méfiance des uns et du ressentiment
de la part des autres. Ainsi, le triplement de producteurs (passage de 12 à 35)
n’est pas sans conséquences sur les habitudes des producteurs propriétaires
des châteaux et des principaux crus. «Pour les réseaux, il y a la famille
historique, des gens qui avaient des fortunes et on peut que les remercier, ils
auraient pu vendre, ils ont maintenu une trame géographique et l’autre
réseau les gens du sud, qui ont vu que leur liquoreux allait se casser la
figure, et on réorienté leurs vins vers des produits de haut niveau ».Les plus
anciens producteurs présents sur la commune de Savennières ne manquent
pas de rappeler leurs différences et les regrets d’avoir laissé entrer des
vignerons venus d’ailleurs. L’altérité est vue comme «l’autre »,mais aussi
comme celui qui altère en modifiant l’ordre établi par l’ancienne génération
qui a créé la qualité du vignoble et l’a élevé à une notoriété qu’envient les
autres appellations de l’Anjou. «Vous savez, moi je suis une native de
Savennières, c’est un monde à part, les gens de Savennières et les gens de
l’autre coté on est différent. Et puis les gens qui arrivent sur l’appellation,
des gens qui n’ont pas été élevés au Savennières, qui pensent tout savoir et
tout nous apprendre…».De leur coté, les vignerons du sud de la Loire
vivent mal ce déni d’appartenance. Eux-mêmes sont des producteurs
largement reconnus par leurs pairs et ont parfois une expérience plus grande
et plus ancienne que les principaux producteurs présents sur la commune de
Savennières. «Vis-à-vis des producteurs de Savennières, je le dis en
blaguant, je suis l’étranger. Quand il y a un désaccord, on nous dit qu’on ne
peut pas comprendre, qu’on n’est pas de Savennières».Le territoire de
l’appellation est en redéfinition. Le nombre de nouveaux vignerons croît et
provoque des inquiétudes auprès du noyau initial de propriétaires. Depuis
quelques années, l’appellation connaît une bonne valorisation, mais des
difficultés demeurent pour faire connaître ce vin méconnu. La qualité des
vins produits dans l’appellation est diversement ressentie par les producteurs
avec de grandes disparités de volume de production (20 à 50 hectolitres à
l’hectare) et de prix de vente (10 € à 30 € en excluant la Coulée de Serrant à
environ 60 €). Ces différents facteurs provoquent de la méfiance et incitent
les acteurs à construire individuellement leur projet de développement. «Sur
Savennières, il y deux tendances, certains sont au taquet à 55 hectolitres à
l’hectare et une dizaine sur 30».La gestion de l’appellation est rendue
complexe par les différents facteurs évoqués et il est difficile de construire
une véritable stratégie commerciale commune. «C'est assez compliqué,
certains vont avoir des ventes en cubitainer, pour financer la mise en
bouteille. Il y a ceux qui veulent faire des actions d’oenotourisme, ceux qui
veulent faire des choses à l’export, certains veulent faire cela avec des
concerts classiques. On n’arrivera pas à se mettre d'accord ».Les vignerons
qui essayent d’organiser les actions collectives, qui tentent de définir une
stratégie collective dans l’intérêt général ne sont généralement pas suivis.
« On travaille sur une plaquette (commerciale), mais quand on va la payer,

29

qui ?Comment ? ».L’individualisme des vignerons ne facilite pas
l’adhésion à des actions communes qui sont souvent ignorées ou critiquées.
«C’est plus des histoires de jalousies, d’incompréhensions. Je suis
régulièrement attaqué pour mes positions ».

5 – Discussion

L’objet de notre étude était de comprendre comment les différents
réseaux agissaient sur le territoire représenté par l’appellation viticole de
Savennières. Nous avons repéré des réseaux formels, formés par des
institutions représentatives de la profession à différents niveaux et des
réseaux informels constitués par les vignerons selon des critères personnels
et professionnels. Nous voulions en particulier vérifier les constats que la
littérature a décrit sur les concepts de territoire, de proximité et de réseaux.
L’appellation Savennières est un territoire en redéfinition, plusieurs raisons
expliquent cela. En premier lieu, l’augmentation forte (le triplement) de
vignerons en moins de quinze ans, et qui sont notamment implantés en
dehors de la commune de Savennières. Ensuite la forte valorisation d’une
appellation qui peine toutefois à se faire connaître, et enfin la création de
deux nouvelles appellations qualitatives au sein même de Savennières, La
Roche aux moines et la Coulée de Serrant.

5.1 - Les réseaux formels
Les réseaux formels sont diversement appréciés par les viticulteurs de
Savennières, nous avions recensé celui d’Interloire, celui du syndicat des
producteurs de Savennières et celui de la Fédération viticole de l’Anjou.
Lorsqu’il s’agit de problématiques commerciales, les vignerons manifestent
de la prudence, voire du rejet. C’est particulièrement le cas envers Interloire
qui a la responsabilité de défendre plus de cinquante appellations dans
lesquelles Savennières est très minoritaire en volume. Par conséquent, les
ressources dévolues à cette appellation sont limitées. D’autre part, le
syndicat est un lieu où les vignerons se retrouvent volontiers mais sans
véritables investissements collectifs. Les stratégies sont individuelles, elles
ne deviennent collectives que pour des actions limitées en moyens ou qui ne
concernent que peu de viticulteurs. Enfin, la Fédération viticole de l’Anjou,
qui ne joue aucun rôle commercial, est généralement bien appréciée par la
profession.

5.2 - Les réseaux informels
Les réseaux informels se manifestent de différentes façons et reflètent les
désaccords latents ou exprimés de l’appellation. Ainsi les réseaux
relationnels se forment avec des viticulteurs d’autres régions, ou d’autres
appellations. C’est l’assurance de préserver son produit, il n’y a pas de

30

risques concurrentiels. Les échanges au sein de l’appellation sont plutôt des
relations de «voisinage »que de véritables réseaux. Cela permet quelques
échanges sur des pratiques et une mise en commun de ressources matérielles.
L’arrivée à la fois de nouveaux vignerons sur l’appellation et en particulier
d’une nouvelle génération provoque des réactions de méfiance et
d’inquiétude. C’est un facteur de bouleversement qui remet en question
l’ordre établi par l’histoire (bien que récente) du noyau constitué par les
viticulteurs plus anciennement implantés et présents sur la commune même
de Savennières. La proximité n’est ainsi pas vécue comme un moyen de
développer des actions communes ou de mettre en œuvre une stratégie
collective, comme le précise la littérature, mais plutôt comme un espace dans
lequel se manifestent les différences: générationnelles, pratiques de
productions, pratiques commerciales et de localisation. Dès lors, les atouts
générés habituellement par le territoire, la proximité ou les réseaux ne se
manifestent pas ici. Nous sommes plutôt face à des réseaux de conflits qui
s’expliquent par la nature propre de cette appellation. Ainsi, nous pouvons
recenser quelques causes importantes :
-L’arrivée de nouveaux viticulteurs venant du sud de la Loire
-Le fort potentiel qualitatif de l’appellation
-La notoriété encore faible des vins de Savennières
-L’identité forte défendue par une ancienne génération de viticulteurs
-La création de deux nouvelles appellations

Conclusion

Quels rôles peuvent jouer les réseaux dans une appellation viticole? Et
de façon générale, une appellation bénéficie-t-elle des effets positifs de la
proximité, de la localisation d’une activité et des réseaux qui s’y
développent ?Notre étude montre que des contextes particuliers peuvent
remettre en cause les constats relevés par la littérature. Ainsi, la proximité,
sensée rapprocher les acteurs et faciliter les échanges, se manifeste ici dans
la contrainte et la méfiance. Par conséquent, les actions communes ne
peuvent pas se développer ou sur des enjeux mineurs. Le territoire, espace
dans lequel la proximité et les stratégies collectives vont trouver leur lit, est
vécu, dans notre cas, comme un territoire fortement identitaire en situation
de défense et non pas comme un espace collectif d’où émergeraient
l’innovation et la confiance. Les réseaux, outils d’échanges et d’actions
collectives par excellence, moyen initial à toute action partenariale et
facilitateur de synergie sont réduits au clanisme et se construisent plutôt à
l’extérieur du territoire. Le territoire que nous avons étudié est également en
redéfinition car il a connu un bouleversement majeur par le triplement de ses
producteurs. Contre les résistances et par des rapprochements successifs, les
nouveaux acteurs stimulent l’appellation et redéfinissent son paysage

31

économique et social. De nouvelles appellations se sont créées, et même si le
marché n’est pas encore arrivé à son niveau de maturité, il est indéniable que
ce vin possède et conforte ses lettres de noblesse dans la hiérarchie des
grands crus.

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LES VIGNOBLES,TERRITOIRES
DE VALORISATION TOURISTIQUE?
DE PAR LE MONDE,LES VIGNES REDECOUVERTES

Sophie LIGNON-DARMAILLAC

C’est en tant que terroir, que le territoire viticole est le plus souvent
défini, tant dans ses dimensions agronomiques qu’économiques. Les travaux
de Roger Dion sont toujours revisités (Pitte JR dir., 2010) pour définir les
3
territoires viticoles . Là où ces régions se caractérisaient par la monoculture
de la vigne, ou du moins par leurs activités agricoles parfois plus diversifiées
comme en Italie, le tourisme s’est aujourd’hui développé pour renforcer
l’économie viticole ou pour mieux dynamiser des régions rurales déprimées.
Pour renforcer les ventes directes, pour fidéliser les consommateurs ou pour
faire découvrir le vin dans des régions depuis peu plantées de vignes, on
comprend l’intérêt de l’œnotourisme pour nombre de viticulteurs, de caves
particulières ou de caves coopératives. Cette nouvelle forme de tourisme se
définit en tant que tourisme par l’accueil de visiteurs pour au moins une nuit
hors de chez eux, et en tant que tourisme vitivinicole, comme touriste
intéressé par la découverte de vignes et de vins. L’œnotourisme s’inscrit tout
autant dans le cadre d’un tourisme rural, qui permet la découverte des
vignobles, plus spécifiquement d’un agritourisme à l’occasion de visites
d’exploitations viticoles, mais peut également prendre la forme d’un
tourisme citadin organisé autour de maisons de négoce ou de musées du vin.
Œnotourisme, tourisme du vin ou tourisme vitivinicole, « winetourism » aux
Etats-Unis et dans l’ensemble des pays du Nouveau-Monde de langue
anglaise, cette activité touristique prend des formes diverses, et ce faisant,
ouvre l’activité productive des grandes régions viticoles à de nouvelles
activités de services, de restauration et d’hébergements, d’initiation à la
dégustation, à de multiples activités ludiques et culturelles.
Dans ces conditions, quelles sont les motivations des acteurs du tourisme
pour faire des vignobles de nouvelles destinations de séjours de vacances,
des lieux attractifs, pour des familles ou des groupes ? L’œnotourisme s’est
développé parfois sur l’initiative des interprofessions viticoles, parfois au
4
contraire, sollicité par les CDT, CRT ou divers offices du tourisme , parfois,
par l’action conjuguée des acteurs de ces deux mondes.


3
PitteJean-Robert,Le bon vin, entre terroir, savoir-faire et savoir boire. Actualité de la
pensée de Roger Dion., Paris, éd. CNRS, 2010.
4
CDT Comité Départemental du Tourisme, CRT Comité Régional du Tourisme.

35

Pourquoi les vignobles, où qu’ils soient dans le monde, sont-ils
aujourd’hui autant convoités par de nouvelles formes de tourisme? Quelle
valorisation touristique permettent-ils ? En quoi l’œnotourisme participe-t-il
à l’économie viticole de l’Ancien comme du Nouveau Monde pour devenir
des destinations touristiques à part entière?

1 - Diversité des territoires du vin

Les territoires du vin sont multiples. Plus ou moins étendus, ruraux ou
urbains, conjuguant ou non vigne et vin, production et négoce, lieux de
commercialisation ou lieux de consommation, inégalement reconnus comme
territoires touristiques.
En France, plus qu’ailleurs par l’importance et la diversité du vignoble, les
territoires du vin sont, selon les institutionnels de l’agriculture, de la
viticulture ou du tourisme, différemment délimités, répartis en 10 «bassins
viticoles » définis par décret en 2006 par le Ministère de l’agriculture et de la
5
pêche ,en 19 territoires présidés par les interprofessions viticoles, à une
échelle intermédiaire, classés en 17 vignobles par la Maison de la France.
Ainsi, les orientations des bassins viticoles nationaux sont définies par
l’Office national interprofessionnel des fruits, des légumes, des vins et de
l’horticulture (VINIFLHOR) et non pas exclusivement par l’INAO,
notamment en matière de mesures d’arrachage et de restructuration du
6
vignoble, par exemple. Ces territoires du vin s’inscrivent dans le cadre
d’une géographie variable, à des échelles elles-mêmes très inégales, celle
d’un vignoble, d’une appellation, d’un terroir, d’une parcelle de vigne,
souvent indépendamment des délimitations administratives. En 2010,
l’INAO recensait 700 403 ha de vignoble à l’échelle nationale, répartis en 14
vignobles de tailles très inégales, entre le Jura, le plus modeste (2 414 ha) et
le Languedoc-Roussillon, le plus vaste (173 027 ha). Les territoires du vin
pourraient être également étudiés à l’échelle des appellations de chacune de
ces régions, ou plus précisément encore, à l’échelle des exploitations
viticoles, les plus modestes de moins de 5 ha (figure 1).


5
Arrêté du 15 juin 2006 portant création des conseils de bassin viticole.
6
Décret n° 2008-1359 du 18 décembre 2008 portant création des conseils de bassin viticole,
art 3.

36

Figure 1 :
Le Val de Loire, exemple d’une grande diversité de territoires du vin

Source :www.vins-vouvray.com/les-vignobles-du-val-de-loire.php

A travers 8 départements, 68 Appellations composent la mosaïque des territoires
des Vins de Loire de Nantes à Sancerre.

37

Dans le Nouveau Monde, les inégalités entre territoires viticoles sont tout
e
aussi importantes. Aux USA, premier pays viticole du Nouveau Monde, 6
mondial par sa superficie, la Californie à elle seule concentre plus de 90% de
la production nationale. En Argentine, la principale région viticole, Mendoza
représente 70% du vignoble national (158 964 ha, ) très loin devant les très
petits vignobles tels Chubut au sud du pays, Misiones, ou Jujuy le plus
7
septentrional de quelques hectares de superficie… A l’échelle des
exploitations, la diversité des territoires du vin est tout aussi contrastée, entre
de petites exploitations d’une vingtaine d’hectares et celles de plusieurs
centaines d’hectares: fréquemment plus de 200 ha, 300 ha (Etchart à
Cafayate), 450 pour la Finca Las Moras à Salta ou Las Terrazas de los Andes
à Mendoza, bien plus vastes encore, domaines de plus de 1000 ha pour les
Bodegas Lopez, Chandon, Norton, Trapiche ou le Grupo Vitivinicola de
Tupungato du vignoble de Mendoza… plus de 2 000 ha pour la propriété de
la famille Zuccardi (Mendoza), près de 4000 ha pour la propriété Riojana à
8
Chilecito (Rioja)!
Comment comparer les territoires du vin australien à ceux de la
er
Bourgogne ? Dans le 1cas, 80% des 10 millions d’hectolitres sont produits
9
par 21 propriétésselon un modèle quasi industriel, dans le cas bourguignon,
de très petites propriétés de 5 à 6 ha en moyenne, produisent 2,5M
d’hectolitres !
La taille de ces territoires viticoles traduit des orientations économiques
bien différentes. Elle caractérise des grands ou des petits pays viticoles, des
régions plus ou moins spécialisées dans la viticulture, des régions dédiées à
la monoculture du vin ou des vignobles associés à d’autres cultures, des
modèles d’exploitations familiales souvent anciennes, ou de grandes sociétés
capitalistes bien plus récentes. Considérer la taille de ces territoires du vin,
traduit une histoire, celle qui a permis de construire le territoire de référence,
histoire plus ou moins récente, qui oppose les vignobles du Nouveau à ceux
de l’Ancien Monde.
Si les territoires viticoles se réfèrent le plus souvent aux spécificités de
leurs terroirs, autrement dit à des paysages naturels caractérisés par un relief,
un sol et un climat originaux, ils apparaissent ici totalement dépendants des
sociétés qui les ont façonnés. Les territoires du vin les plus complexes, se
dévoilent sous la forme de paysages viticoles plus profondément aménagés
par plusieurs générations de vignerons, ceux qui ont construit les terrasses
des pentes les plus abruptes du Douro, du Roussillon, du Cinque Terre, du
Wachau autrichien, les vignes encloses des terroirs volcaniques des Açores
ou de Lanzarote. Ces territoires exigus traduisent la difficile adaptation à des


7
Source : Institut Nacional de Vitivinicultura de Argentina.
8
FoixAugusto, Choren Gustavo,: la maxima expressionVinos de Argentina, éd. Augusto
Foix, Buenos Aires, 2004.
9
Maxime Lemerle, dans leBulletin économique Euler-Sfa.

38

milieux contraignants pour lesquels seule une main d’œuvre nombreuse a pu
construire puis entretenir un vignoble chèrement conquis au fil des temps. A
l’inverse, les vastes plaines ou plateaux viticoles, les paysages de «mers »
de vignes, traduisent l’extension rapide de la viticulture, en Languedoc
comme en Argentine. La taille de ces territoires engendre donc des modalités
d’exploitation touristique bien différentes. Dans les vignobles aux paysages
exceptionnels, la qualité des vins produits peut offrir un argument de choix
dans la motivation de la visite de la propriété, mais la beauté du paysage, son
originalité, est un argument supplémentaire dans les territoires de vieille
viticulture, dans lesquels se confondent paysage naturel et paysage culturel.
Dans les vignobles aux parcelles exigües, difficiles d’accès, parfois presque
abandonnées, la mise en tourisme offre l’opportunité de sauver un
environnement en danger, de compenser peut-être les faibles revenus des
exploitations viticoles pour lesquelles le coût du vin est largement renchéri
par le coût de la main-d’œuvre, qui plus est, nécessairement nombreuse. Ces
différences expliquent que l’œnotourisme soit apparu à des dates et sous des
formes différentes. C’est pour répondre aux crises de mévente des années 30,
puis du début des années 1950, que les premières routes des vins ont été
aménagées en Bourgogne, en Champagne, en Alsace et en Allemagne. Elles
ne permettaient alors que de repérer les caves de ces itinéraires viticoles pour
favoriser les ventes directes en faisant déguster à l’occasion de la visite. Plus
tard seulement, au début des années 1980, une véritable activité touristique
s’est organisée dans les vignobles du Nouveau-Monde. Les chais, construits
dès l’origine pour accueillir des groupes, autant que pour respecter les
normes des techniques de vinification, devenaient, par l’originalité de leur
architecture, le but de véritables visites œnotouristiques. Il s’agissait
d’accueillir les touristes à la propriété pour les initier au goût du vin, aux
accords mets et vins, les conseiller et encourager leurs achats d’un produit
peu consommé outre-Atlantique. Enfin, plus tardivement encore, lorsque la
concurrence des vins du Nouveau-Monde a rendu les ventes des vins
européens plus difficiles dans un contexte déjà tendu par la baisse de la
consommation de vin au sein même des grands pays viticoles
méditerranéens, de nouvelles routes des vins ont été labélisées. Ce nouvel
œnotourisme du Vieux-Monde, devait permettre de revaloriser la qualité des
vins de terroir, des vins « culturels », face aux vins « technologiques », vins
de cépage de Californie ou de l’hémisphère sud.

2 - Classement d’exception des territoires du vin

En dehors des appellations vinicoles plus ou moins prestigieuses, de
plus ou moins grande notoriété internationale, un petit nombre de vignobles
a été reconnu et bénéficie aujourd’hui d’un prestige mondial. En France, et
ailleurs en Europe, la qualité de quelques paysages viticoles a engendré le

39

classement d’une dizaine de territoires fortement marqués par la vigne au
patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour chacun d’eux, un territoire
particulièrement remarquable a été délimité et classé, d’étendue très variable,
52 ha pour le Fertö/Neusiedler en Hongrie, 85 394 ha pour le Val de Loire,
en France, (figure 2).
La majorité de ces vignobles offre des paysages spectaculaires de
terrasses retenues par des murs de terre ou de pierre sèche, construits
entièrement par les hommes pour la viticulture, selon des techniques
évolutives au fil du temps, surplombant la mer ou des lacs, ou le long de
grands fleuves, le long du Rhin, du Danube, et plus particulièrement encore
sur la rive droite du Douro. Là, de nombreuses terrasses ont été créées,
e
étroites et sinueuses jusqu’au XIXsiècle, plus larges, plus droites et à
banquette pentue après le phylloxéra, simples banquettes talutées sans murs
(patamares) à partir des années 1970. Ces vignobles ont été classés par
l’UNESCO comme paysages culturels évolutifs et vivants. A ce titre, ils
représentent les «œuvres conjuguées de l’homme et de la nature»
mentionnées à l’article 1 de la Convention de cette institution internationale.
Ils illustrent l’évolution de la société humaine et son établissement au cours
du temps, sous l’influence des contraintes physiques et/ou des possibilités
présentées par leur environnement naturel et les forces sociales,
économiques et culturelles successives, externes aussi bien qu’internes.
Evolutifs, ces vignobles doivent leur notoriété aux sociétés qui les animent
en valorisant leur environnement naturel par une activité économique
viticole dynamique, et désormais aussi, une offre touristique qui associe leur
mode de vie traditionnel aux exigences des économies contemporaines à
l’échelle mondiale. Chacun de ces territoires classés œuvre au
développement durable de son identité culturelle et paysagère d’exception.
Le tourisme profite tout autant de la notoriété de leurs vins que de
l’architecture souvent originale de leurs caves, voutées parfois, ailleurs
creusées dans la roche, habitat ou chais troglodytes en Val de Loire, à Saint
Emilion, le long du lac de Neusiedl-Fertö, ou pour plus de 80% des caves de
Tokay. De ces dernières, creusées dans le tuf volcanique, on ne voit qu'une
entrée construite en pierre avec une porte en bois ou métal ajouré. Certaines
forment entre elles de véritables labyrinthes de caves creusées sur plusieurs
niveaux, avec des sols situés à plusieurs hauteurs, dans lesquelles le vin était
stocké et vieilli. Le plus célèbre de ces réseaux de caves est celui du district
Ungvari de Satoraljaujhely, qui relie entre elles pas moins de 27 caves ! Ces
régions offrent l’opportunité de visiter des villages, des villes historiques
(Coblence, Rust, Blois, Sienne), les châteaux médiévaux qui défendaient le
commerce du vin, châteaux Renaissance ou baroques, églises romaines ou
orthodoxes, monastères en Bavière, un patrimoine architectural d’une
incroyable richesse.

40

Figure 2 : Vignobles classés au patrimoine mondial de l’UNESCO

Source : SLD, cartographie Véronique Lahaye

41