La perspective du primate

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159 pages
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Roman introspectif, journal initiatique d’un quadra à la dérive, ping pong entre hommes et femmes, La perspective du primate est tout cela à la fois, mais est avant tout un roman qui mènera son héros de l’Indonésie aux Etats-Unis, en passant par Aix-en-Provence et le Mexique à travers nombre d’aventures rocambolesques.
Deuxième roman de Jean-Fabien à l’humour décapant, ce sont les éditeurs qui l’ont refusé qui en parlent le mieux !
« La narration et le style témoignent d’une réelle maîtrise dans lesquels percent un humour et un cynisme brillamment incisif. » – JC Lattès

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Ajouté le 04 décembre 2013
Nombre de lectures 9
EAN13 9782366510331
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Game Lover

– Mais pourquoi Théophile ne me demande pas en mariage ?! Ça fait quand même deux ans qu’on est ensemble !

 

Ha ouais... pas mal. Ça faisait deux minutes qu’elle parlait de son copain. Cela n’avait pas provoqué de stress particulier. Aucun frisson rebelle ne s’était acharné à agiter en moi le fanion d’une quelconque anxiété. J’étais serein. Je pensais qu’elle allait m’annoncer, en vrac, que « ça le faisait plus trop », que son homme « ne la faisait plus rêver », que « quand même, la vie à deux c’est dur » (et que même parfois il faut être trois pour la supporter comme dirait Desproges), bref que très classiquement elle le quittait pour un mec formidable qu’elle avait rencontré il y a à peine deux mois mais dont elle sentait que c’était le bon. Et ce mec formidable, c’était moi.

Mais non. Elle veut juste mon avis sur le fait que son mec ne veut pas s’engager.

Est-ce que j’ai une gueule de confident (ou alors, juste là, dans un bocal rempli de vinaigre, avec des petits oignons blancs qui flottent autour) ?

 

– Deux ans ! Ça fait deux ans qu’on est ensemble !

– Ha mais pourq...

– Et nos parents qui se connaissent ! Ça en devient gênant ! J’ai l’impression d’être observée.

– (...)

 

Est-ce que j’ai l’air du mec qui va tendre son épaule et la prêter, comme ça, sans rien en échange ? Est-ce que j’ai une tête à me trimbaler avec une boîte de kleenex ?

 

– Tu vois, Deauville le week-end dernier, c’était super... on était si proches...

– Ok, mais le...

– J’ai jamais ressenti ça. Comme une sorte de communion.

– C’est peut-êt...

– Tu comprends ? J’ai même pas besoin de parler. Il ressent ce que je ressens.

– (...)

 

Elle ne va pas me laisser en placer une... D’un autre côté, je cultive mon côté mystérieux et ténébreux en ne disant rien...

 

– Excuse-moi, je ne sais pas pourquoi je te dis tout ça...

 

Et moi donc. C’est ça sa réponse à deux mois d’attention incessante, deux mois de stratagèmes, d’études approfondies du comportement féminin en milieu hostile (masculin donc), de compliments savamment distillés, d’observation attentive du moindre changement de boucles d’oreilles, de coupes de cheveux, de vernis à ongles (mains et pieds), de la moindre bretelle de soutien-gorge qui dépasserait en même temps qu’un bout de culotte, afin de pouvoir faire remarquer que c’est plus joli quand c’est accordé, de profonde réflexion avant d’entamer l’étape suivante, de modélisation précise et systématique du comportement de la belle, en deux mots : de drague scientifique, voire sauvage ?

La seule chose qu’elle ait à me dire, c’est que son mec ne veut pas la demander en mariage. J’ai beau chercher, je ne vois aucune ouverture là-dedans. Et le pire dans tout ça, c’est qu’elle attend ma réponse.

 

– Écoute, Jean-Fabien, toi qui comprends les femmes... Il faut que tu m’aides !

 

Ben voyons. L’appel au secours maintenant... Bon ok je me suis mis le doigt dans l’œil, aïe ! Je me suis trompé c’est vrai. Mais elle ! Elle sait qui je suis ! Me demander à moi ce que je pense de son mariage à lui ! C’est un peu comme demander à David Bowie ce qu’il pense de Dick Rivers, tu vois ?

 

Non, tu ne vois pas ?

Peut-être que je te dois quelques explications.

 

Par où commencer ?

Il est peut-être nécessaire que je recontextualise comme disent les savants. Je vais donc commencer par me présenter. Moi, c’est Jean-Fabien. Oui je sais c’est moche, surtout Fabien mais c’est le choix de mes parents, et eux je ne les ai pas choisis non plus. Je doute d’ailleurs aussi qu’ils aient réalisé un effort de recherche particulier en ce qui concerne ma personne propre, je les visualise assez mal en couple perdu dans un chenil à la recherche de la perle rare et aboyante pour soudain tomber en extase devant moi et se dire « c’est lui !!! ». Non. A priori, on ne leur a pas laissé le choix : « c’est celui-ci, merci, au revoir ». Alors pour se venger mes parents m’ont donné ce nom ridicule.

Quoique ! Des fois c’est sympa ce prénom, et puis c’est peu commun, alors les filles s’en souviennent : « Ah salut Jean... euh... Martin ».

 

Si je voulais faire dans le purement factuel, je pourrais ajouter que je suis un type épatant, drôle, sympathique. Mes amis m’adorent, mes femmes me vénèrent, mes collègues m’adulent (ça, c’est pour les faits : mesurables, vérifiables). Bon, mes amis, mes amours, j’y reviendrai, on a tout le temps pour ça. Passons directement aux emmerdes. J’ai le privilège d’être cadre dans une grande entreprise internationale (avec, excusez du peu et sans hiérarchie aucune : une C4 Picasso gracieusement mise à disposition, un close-space (un bureau quoi) avec vue sur la tour Eiffel, des ribambelles de consultants qui m’appellent Monsieur, une carte Air France qui me donne accès aux salons (tout cadre d’une multinationale sait qu’il existe une chose plus importante que le salaire, c’est le nombre de miles sur sa carte Air France (ça ne sert à rien, donc c’est forcément utile)).

Merci de ne pas me demander en quoi consiste mon job, ni moi ni mon chef n’avons jamais réussi à venir à bout de cette énigme. Alors par peur de mal faire, je ne produis rien, enfin rien de concret. Je brasse, je complique, j’enfume. Bref, je suis chef de projet. Jean-Fabien, chef de projet dans une multinationale...

« Il avait l’air si cool, si sympa, il ne nous prenait pas de haut, il avait su rester humble. Mince alors, si j’avais pu me douter... ». On croit connaître ses amis et on découvre qu’ils sont psychopathes ou cadres dans une multinationale, ou les deux.

 

 

Pour le reste, j’ai une quarantaine d’années et même si d’aucuns considèrent que je méprise mon boulot, force est de reconnaître qu’il me permet de voyager aux quatre coins du monde (et d’avoir des miles). Mais bon, je m’égare. J’ai un peu l’impression de sniffer autour d’un réverbère avant de le repeindre de pisse... En fait, tu l’auras compris, ma vie est ailleurs. Voilà c’est dit.

 

Ma grande passion dans la vie, c’est les femmes. Et en y réfléchissant, je crois que ça dure depuis longtemps, voire depuis la naissance. Je leur trouve un charme et un mystère qui m’attirent comme l’aimant attire le clou, fût-il rouillé.

Au physicien qui sommeille en toi, il n’aura pas échappé que le clou (même rouillé) exerce sur l’aimant une force d’attraction, certes opposée, mais d’égale intensité.

Je suis célibataire (ma copine est partie il y deux mois, sans prévenir... Mais au lieu de te réjouir bêtement de mon malheur, sache qu’elle pourrait très bien revenir sans prévenir, c’est bien son genre) ce qui me permet d’aborder la vie parisienne avec les yeux d’un gamin dans un magasin de jouets à la veille de Noël (les jouets, sans aucun machisme, ce sont, tu l’auras compris, les femmes... Enfin je crois, car moi aussi, finalement je suis un jouet. Tu sais le genre de cadeau que tu as reçu quand tu étais gosse, tout excité que tu étais, arrachant fébrilement l’emballage, pour finalement constater qu’il ne manquait que les piles. Déception !). Je suis donc libre ou, si tu préfères, ouvert à tout. Je me sens tel le disciple débutant en plein ashram parisien, avec pour symptômes :

1) le vide sidéral (affectif, professionnel, social)

2) la dissolution de mon ego (en attendant de dissoudre mon égale)

3) le détachement total (tsss, même pas grave)

4) des potentialités énormes (un peu comme une page blanche)

5) une totale communion avec mes condisciples (comprendre les poulettes que je croise, et qui, à n’en point douter, me croisent aussi).

Partie de jambon en l’air
New York – 2nde Avenue, 20 h 05 – 29 juin 2009

L’été à New York, il fait chaud, très chaud, trop chaud ! C’est torride, enivrant, tu verrais presque des mirages quand tu te balades dans les rues (des grappes de filles magnifiques avec des seins XXXL, des pick-up assez larges pour en ramasser un stock pour l’année...).

Mais attention ! Ici, la moindre panne de climatisation peut s’avérer au moins aussi mortelle que le croisement d’une mygale femelle en pleine forêt amazonienne pendant la saison des amours. Or, personne n’a envie de mourir d’un excès de sudation des aisselles et encore moins d’assister olfactivement à l’agonie communicative d’un de ses congénères.

Ce soir, tout va bien (pas encore de problème de thermorégulation, encore moins de mygale en vue). C’est presqu’une soirée comme les autres à New York. Enfin, je dis ça, mais à New York, rien n’est jamais pareil. C’est un peu comme si chaque jour, la ville se réinventait au gré des rencontres, des événements. La faune y est foisonnante, le parcours des existences chaotique. Ici l’ordre apparent vient du désordre, le bordel engendre la vie qui se renouvelle à chaque instant.

Toujours est-il que ce soir je traîne, comme à mon habitude, avec Pierre-Etienne, un collègue de notre filiale américaine qui m’accueille assez souvent pour des missions variées (parfois même avariées). Souvent, avec lui, l’ennui est de mise, c’est pourquoi nous aimons définir un thème lorsque nous décidons de passer un peu de temps ensemble (il n’y a rien de pire que de s’emmerder avec un ami). Ce soir, il s’agira plutôt d’un jeu dont la règle est assez simple.

Comme mon appartement (comprends : l’appartement gracieusement mis à disposition par notre filiale américaine) est à proximité de la 2nde avenue, nous avons décidé de la remonter en éclusant chaque bar. La seule difficulté réside dans le fait de ne pas en oublier, ce qui paraît simple au début, mais relativement technique après quinze bières format US (le zigzag au péril de notre vie devenant la seule modalité à notre portée de traverser la rue – que dis-je : l’avenue).

Ce qui est rassurant dans ce genre d’exercice éthylique, c’est que je ne suis pas seul (boire seul, c’est le début de l’alcoolisme dit-on, mais si tu picoles avec un autre alcoolique, alors là, tout va bien, ce n’est plus de l’alcoolisme mais de la convivialité, du lien social, de la connectivité).

Evidemment, pour ce type de soirée, en plus du thème, il faut un challenge (on est aux States, ici tout est challenge, défi, overperformance, dépassement de soi-même, il y a vite du divin dans les petits actes de la vie quotidienne). Pierre-Etienne ayant perdu au pile ou face (je sens que c’est mon jour de chance), j’ai décidé il y a environ dix minutes que ce soir nous jouerions un rôle. Ce soir, nous sommes des photographes, tendance charme (c’est tout moi ça, le charme), et nous cherchons des modèles (pas des modèles de savoir vivre ni de vertu, tu l’auras compris).

*

Lorsque nous entrons dans le premier bar, nous comprenons que le décor très américain (j’ai l’impression d’être dans « Shérif fais-moi peur », la blonde aux nichons en moins) va rendre notre challenge des plus difficiles (même Rosco semble avoir décidé de garder sa chemise). Quelques poivrots lorgnent vers un écran (géant) diffusant des trucs assez chiants pour être du baseball, le seul sport de champ connu où tu as le droit d’avoir un ventre de buveur de bière (avec le golf bien sûr), et où le spectateur va passer plus de temps à avaler des frites à la mayonnaise qu’à regarder le spectacle (en général navrant il faut bien le dire). La discussion est aisée, en tout cas elle s’engage facilement avec les humains, pourvus ou non de mamelles. Notre spot market du soir, les jeunes filles (on fait de moins jolies photos avec les vieilles, ou plutôt la post-production est trop chronophage), ne fuient pas devant nos mines de bientôt beurrés. Les jeunes américaines ne connaissent manifestement pas l’attirail classique de l’abordage à la française (pourtant réputé dans le monde entier), ce qui rend le vent final d’autant plus violent d’ailleurs – autant discuter deux minutes avec deux abrutis à l’accent approximatif peut paraître amusant, voire valorisant, autant l’idée de poser nue devant deux inconnus manifestement lubriques fait toujours à peu près le même effet sur les cinq continents (mais je m’avance en disant cela, car je ne les ai pas encore tous testés).

Nous décidons assez vite avec Pierre-Etienne que ce premier bar n’est pas l’endroit idéal pour étrenner nos nouvelles personnalités, et nous enclenchons la seconde (avenue).

*

20 h 50

Deuxième bar, pas plus de succès...

Manifestement celui-ci fait dans le convivial chic, la bière est chère, l’écran trop loin, les filles plates en paquet de six, pas le bon plan.

*

21 h 25

Nous arrivons au troisième lieu de débauche (équivalent bière : quinze), lorsqu’une jeune fille décide (comme ça) de passer le premier cap. Pour fêter l’événement, j’observe l’endroit (ça pourra servir pour la suite, peut-être que la pêche dépend plus du lac que de l’appât, va savoir) : un comptoir gigantesque et parfaitement lustré (on mangerait des cacahuètes dessus, c’est dire), deux écrans géants au rez-de-chaussée, un escalier qui mène au premier étage (c’est pratique) avec un accès à une terrasse (c’est bon ça la terrasse, ça donne l’impression à la pouffe du coin d’être à une soirée privée, son état psychologique étant de celui de l’animal sauvage dans une réserve naturelle).

À noter que notre niveau d’alcoolémie avançant, la qualité de nos targets s’en ressent. Rapide coup d’œil sur l’engin qui a osé ne pas nous repousser. Cette target-là est à peu près aussi attirante qu’une tranche de jambon avariée. En plus épais. Le genre de jambon qui aurait gagné à garder le pain du sandwich et l’aluminium autour.

Inutile de dire que, bien que que cette fille suinte légèrement la solitude et le malheur par tous les pores, réussir à discuter photos avec elle reste tout de même une sorte d’exploit, étant donné que je me sens aussi crédible dans ce rôle que le pape en commercial de chez Durex. En tout cas, le premier cap, disais-je, venait donc d’être franchi. Je l’ai compris quand elle a dit « Pour quels magazines travaillez-vous ? » d’un air ingénu. Nous comprenons aussi à ce moment-là que nous n’avions prévu aucune étape au-delà de la présentation, tellement concentrés que nous étions sur la lose attitude.

Quelle erreur. J’aurais dû savoir que nous n’étions pas à l’abri d’un succès. Avec nos têtes de vainqueurs.

 

– New Look, dis-je sans conviction (ça aurait pu être pire, j’aurais pu lâcher « Hustler »).

– Ha, quand même.

(Ben ouais, qu’est-ce que tu crois ? On ne fait pas semblant nous. Le « modèle » semble emballé. Pas trop pesé j’espère quand même).

– Tu connais des filles qui pourraient être intéressées ? dis-je d’un air détaché.