Championnats sportifs
71 pages
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Championnats sportifs

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Description

L'univers des championnats sportifs est plein de disparités, de confusions, de contradictions, de luttes d'influences. Issu de la culture technologique du XXe sièlce, le modèle des championnats est en décalage avec l'individualisation qui se développe au XXIe siècle. Son devenir n'est pas assuré.

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Date de parution 03 mars 2020
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EAN13 9782336894959
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Espaces et Temps du Sport
Collection « Espaces et Temps du Sport »
dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu’ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l’unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante : si le sport s’est diffusé dans le temps et dans l’espace, s’il est devenu un instrument d’acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n’est pas éternel ni d’une essence trans-historique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C’est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l’objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d’aventures pour les sciences sociales.
Dernières parutions
Marc BARREAUD et Alain COLZY, Les verts, L’été du football stéphanois (1972-1978), 2015.
Matthieu QUIDU, Épistémologie du corps savant. Tome 1. Le chercheur et la description scientifique du réel, 2014.
Matthieu QUIDU, Épistémologie du corps savant . Tome II. La recherche scientifique comme expérience corporelle , 2014. Christelle MARSAULT et Sabine CORNUS, Santé et EPS : un prétexte, des réalités , 2014.
Marc BARREAUD et Alain COLZY, Le Stade de Reims, Les années tango (1971-1979), 2013.
Jean-Yves GUILLAIN, Histoire du golf en France (1856-1939) Volume 1 Le temps des pionniers, 2013.
Jean-Yves GUILLAIN, Histoire du golf en France (1856-1939) Volume 2, Le temps de l’institutionnalisation, 2013.
Titre
Pierre C HIFFLET











CHAMPIONNATS SPORTIFS,

ENCHEVÊTREMENT DES OBJECTIFS ET STRATÉGIES
Copyright



A UTRES PUBLICATIONS

Sociologie politique et économique du sport, Grenoble, Sciences, 1999

Idéologie sportive et service public en France Mythe d’un système unifié,
Presses Universitaires de Grenoble, 2005
















© 2020, L’Harmattan
5-7, rue de l’École-Polytechnique – 75005 Paris
www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-89495-9
INTRODUCTION
Dès son émergence au cours du XIX e siècle, le « sport moderne » se distingue des pratiques corporelles ludiques antérieures. C’est ce que mettent en évidence les travaux des historiens, dont ceux qui, en se référant au sport de compétition en tant que modèle moteur, ont théorisé les caractéristiques marquantes de son originalité et de son développement. Guttmann 1 en a recensé les aspects distinctifs : égalité dans l’accès à la compétition, quantification, spécialisation, quête des records, organisation… et insiste sur le remplacement du sacré par le séculier, grâce à l’organisation rationnelle d’une même culture corporelle et sociale imposée à toute l’humanité par le système fédéral. Ehrenberg 2 , dans son analyse du lien entre performance personnelle et autonomie sociale, a montré comment le sport de compétition, en favorisant le culte de l’excellence, fait des champions des symboles de réussite individuelle, et, sans insister sur les contraintes et les objectifs particuliers imposés par le système des championnats, a souligné la mise en scène des compétitions permettant de contrôler la masse des spectateurs en lui transmettant des valeurs d’ordre et de rationalité. Elias et Dunning 3 ont expliqué ce qui différencie le sport de compétition des formes traditionnelles d’affrontement corporel, en rappelant qu’il n’a « ni fonction rituelle ni finalité festive », qu’il « repose sur l’égalité des chances entre joueurs, dont l’identité sociale, le temps de la compétition, est gommée », et que, malgré ses propres espaces (stades, gymnases…) et ses propres règles, il assume une fonction sociale de type cathartique consistant à « réduire la violence » exprimée auparavant dans les guerres, « tout en développant une éthique de la loyauté » ; analyse qui fait du sport de compétition une activité en apparence éloignée des contingences sociétales. Vigarello 4 a, lui aussi, mis en évidence, à l’aide d’une approche historique de la culture corporelle, les différences du sport moderne , celui des championnats sportifs, avec les pratiques corporelles anciennes, tout en montrant comment le sport moderne a généré des mythes, dont celui de la méritocratie sportive, qui ont pris place dans l’imaginaire universel. Par la suite, Darbon 5 , dans une approche à la fois évènementielle et anthropologique, a montré comment le sport moderne s’est installé de façon plus ou moins facile dans des sociétés éloignées de la culture anglo-saxonne pour, finalement, susciter un engouement presque universel.
Des travaux sur le sport français apportent aussi des connaissances sur la structuration progressive de la pratique sportive au plan national. Parmi ceux qui ne sont pas repris dans la suite de cet ouvrage, rappelons l’analyse anthropologique de Bruant 6 explicitant la mise en forme de l’effort physique dans la course de vitesse pour produire des rites sur lesquels se fondent les pratiques d’entraînement et de compétition. Citons aussi la première publication coordonnée par Terret 7 sur l’ histoire des sports montrant comment les pratiques sportives oscillent entre traditions et enjeux politiques et économiques et constituent une culture de masse, véritable miroir de la société française. Publication complétée par de nombreuses autres, souvent en collaboration avec d’autres historiens, dont celle avec Saint Martin 8 montrant comment le sport (et l’éducation physique) a participé à la structuration des identités nationales au cours de la période de l’entredeux-guerres. De son côté, Callède 9 a proposé une histoire de l’intervention progressive de l’administration française dans le développement des pratiques sportives mettant en place une coopération étroite permettant au système fédéral de conserver une autonomie de façade et au pouvoir politique de réorienter la conception des championnats. De même, Chifflet 10 , dans un ouvrage précédent plutôt destiné aux étudiants, a analysé l’ensemble de l’organisation du sport français à travers ses modalités de fonctionnement et montré comment l’évolution de l’offre sportive, en termes de pratique et de spectacle, est la conséquence des objectifs et des stratégies d’acteurs divers, qu’ils soient institutionnels, associatifs, publics ou commerciaux.
Sport moderne et championnat
Si ces publications, et beaucoup d’autres, éclairent de façon pertinente la compréhension des pratiques sportives, elles acceptent, de fait, une forme de globalisation de ce que l’on dénomme le sport moderne . Or, les championnats sportifs ne sont pas l’ensemble du sport, terme qui est un mot-valise englobant des pratiques diverses : épreuves organisées par des instances dirigeantes sous forme de championnat, coupe, jeux olympiques, meeting, tournoi… ; modalités individualisées, souvent rassemblées sous le terme de loisir sportif, qui dépendent de l’auto-organisation ou de services associatifs ou commerciaux ; pratiques corporelles « sociales » dont la caractéristique est d’avoir une finalité extérieure à elles-mêmes : rééducation, thérapie, intégration, éducation. Les championnats ne sont qu’une conception particulière des pratiques sportives, avec une histoire et des règles spécifiques, développée au sein d’un système longtemps apanage des fédérations et du comité olympique avant d’être investi par les pouvoirs politiques et des organismes commerciaux.
Conception idéalisée par ses apologistes qui lui attribue tout un ensemble de vertus : humanisme, accomplissement, maîtrise de soi ; performance, effort, dynamisme ; éducation, citoyenneté, socialisation, santé ; spectacle, rencontre… Idéalisation qui définit les championnats comme une simple série d’épreuves respectant des règles universelles ne subissant que des ajustements réglementaires pour l’adapter à des catégories d’usagers (âge, sexe, distance, durée, matériel…). Idéalisation qui attribue aux championnats sportifs des vertus multiples, y compris lorsqu’elles sont contradictoires entre elles, permettant à chacun d’évoquer la notion de rencontre pour définir une confrontation, affirmer que le principal est de participer et tout mettre en œuvre pour vaincre, parler de fraternité et considérer les concurrents comme des adversaires, réaliser une performance et déclarer développer sa santé, parler d’intégration sociale et oublier le principe de hiérarchie des championnats, défendre l’intérêt des catégories féminines sans se préoccuper de l’égalité des genres, influencer le déroulement d’une épreuve par des actes de supporters et défendre l’esprit sportif, investir financièrement pour recruter les meilleurs tout en évoquant l’égalité des chances, évoquer l’exceptionnalité sportive et faire des championnats une composante de la vie sociétale, etc. Et lorsqu’il s’agit du projet d’organisation d’une compétition importante, telle les Jeux olympiques ou des Championnats du monde, les arguments avancés sont aussi disparates : fédérer toutes les énergies, mobiliser la jeunesse, favoriser le vivre ensemble, développer l’engagement citoyen, positionner les valeurs du sport au cœur de la société, développer la pratique sportive et améliorer la santé des citoyens, mettre l’économie nationale en mouvement, renforcer le rayonnement et l’attractivité du territoire, etc. Des arguments flous pour beaucoup d’entre eux et qui se réfèrent majoritairement à l’impact possible du spectacle et peu à l’intérêt de la pratique elle-même (développement personnel des compétiteurs). L’inconscient collectif fonctionne pleinement : les championnats sportifs véhiculent un tel mythe de pureté qu’il n’est pas besoin de se questionner sur leur raison d’être.
Se pose donc la question d’analyser ce que recouvre réellement le système des championnats. Répondre à cette question, c’est montrer comment, à partir de la formule des confrontations sportives inventée au cours du XIX e siècle, s’est développée celle du championnat en s’appuyant sur la référence à l’exception sportive ayant pour objectif annoncé l’accomplissement humaniste des compétiteurs hors des contingences politiques et économiques. Puis d’analyser ce qu’ajoute l’imprégnation identitaire qui se développe dès lors que les supporters remplacent les spectateurs et que les pouvoirs publics interviennent dans la cogestion des championnats par des aides et des contrôles. Et ensuite, de mettre en évidence la rupture idéologique qu’apporte le professionnalisme, officialisant, en même temps que le métier de sportif, le rôle des investisseurs et des organisateurs commerciaux face aux dirigeants fédéraux et olympiques.
Pour mettre en évidence les disparités, les confusions, les contradictions, les luttes d’influence qui en découlent, il est donc nécessaire de déconstruire le discours globalisant, et donc de repérer les références idéologiques et les objectifs qui sont à la source de l’action des protagonistes des championnats, puis de constater leurs répercussions sur le mode de gouvernance (décideurs, organisateurs, gestionnaires), sur la perception qu’en a le public (des spectateurs esthètes aux consommateurs en passant par les supporters), et sur les comportements des compétiteurs (performance, distinction sociale, métier, etc.). Sans oublier de se questionner sur le devenir d’une formule en apparence intemporelle, mais éloigné de l’individualisation des comportements qui se développe au XXI e siècle.
L’objectif est donc de comprendre ce que recouvre le modèle des championnats qui, tout en se réclamant idéologiquement d’une exception sociétale et d’une continuité historique, est en constante évolution.
La confrontation sportive, source des championnats
Pour comprendre l’évolution du modèle des championnats sportifs, il est nécessaire de remonter à la source qui les a inspirés, c’est-à-dire à la formule des confrontations sportives. C’est au cours du XIX e siècle que deux démarches, celle des expériences formatrices et celle des défis ludiques, se rejoignent pour faire émerger les « exercices de plein air » limités dans le temps et l’espace (football-rugby, course…) au sein desquels la victoire est l’enjeu du jeu . Formule qui rejette la conception normative de la gymnastique, marquée par la rigueur et la répétition des gestes, en essor à cette époque au sein des sociétés européennes. Formule qui s’éloigne également du principe de l’exploit consistant à réussir ce qui n’a pas encore été accompli (première ascension du Mont Blanc en 1786, premier record de l’heure en course à pied en 1788, première traversée de la Manche à la nage en 1875). Formule, enfin, qui se démarque des usages anarchiques et de la violence incontrôlée des jeux agoniques populaires (soule…) ou de la démonstration de force agressive jusqu’à épuisement de l’un des protagonistes (boxe, savate, lutte…). Formule qui reprend à son compte des dispositions présentes depuis le début du XIX e siècle dans les milieux militaire et aristocratique, comme en France lorsque l’escrime et le tir sont pratiqués, par des notables et des militaires, au sein de « sociétés fermées ». Ces deux pratiques physiques ont comme objectif majeur, outre la distinction sociale, à travers la correction des attitudes, et l’harmonie des gestes, une fonction de confrontation directe entre concurrents. Parallèlement, le turf (courses de chevaux), provoque la création de cercles mondains, comme le Jockey-Club fondée en 1833, qui favorisent l’engouement pour les compétitions, et, assez vite (en 1854), la création du journal « le Sport », terme qui fait son apparition à cette époque. Escrime, tir, turf (et d’autres pratiques comme le criquet) restent éloignés des pratiques plutôt populaires (boxe, lutte), opposant majoritairement des compétiteurs rémunérés, mais les deux modalités favorisent le développement de l’affrontement corporel et ludique, au sein duquel l’enjeu du combat guerrier est réduit à sa composante symbolique. C’est cette formule qui va être reprise et aménagée, d’une part en tant qu’expérience formatrice, d’autre part en tant que défi concurrentiel.
Une expérience formatrice
La confrontation est utilisée en milieu universitaire par des pédagogues anglais souhaitant valoriser la composante corporelle dans l’éducation des étudiants ; ils la conçoivent en tant qu’expérience formatrice dans laquelle le pratiquant doit respecter des règles pour tester son « génie personnel » englobant force physique et morale, volonté et habileté, présence d’esprit et envie de réussir, afin de dominer l’incertitude, le hasard, l’opposition, etc. Le principe de départ est là : s’affronter corporellement pour s’épanouir, se tester, s’accomplir. Le corps n’est pas seulement un outil pour travailler ou faire la guerre, il est aussi un élément constitutif de la personnalité. Conception qui s’inscrit dans le courant de pensée de l’humanisme libéral, tel que conçu au XIX e siècle, défendant l’idée que l’homme détient la possibilité de son bonheur par son effort individuel, et qu’il peut améliorer sa place dans la société, même en partant de rien ou avec peu de chose, s’il sait être ambitieux, actif et performant. Conception relayée par le courant de pensée de la « chrétienté musculaire » 11 prônant l’émulation entre jeunes et l’inculcation aux masses de règles de conduite éthiques. La confrontation sportive est ainsi une formule pertinente pour expérimenter sa dextérité et sa réactivité dans un laps de temps court, mobiliser son attention au sein d’un espace délimité, tester sa résistance à faire face jusqu’au bout de l’épreuve, en se confrontant directement à d’autres. En imposant la volonté à la fatigue, à l’indolence, au confort passif, le sportif veut aller plus loin pour rallier une autre rive , et se former en tant que sujet portant attention à sa propre essence. Il conçoit son engagement dans la perspective de ressentir le plaisir d’avoir accompli les gestes nécessaires, permettant de se dire : je l’ai fait, je me suis prouvé que je pouvais le faire. Il recherche la sensation, la limite, le vertige, afin d’atteindre une forme de bonheur intégrant le sentiment d’autonomie, de compétence et d’accomplissement. Il muscle son moi dans un but de développement personnel. Conception qu’on retrouve au XXI e siècle chez ceux qui ne visent pas prioritairement une distinction sociale, mais cherchent à développer leur capacité dans une pratique autocentrée.
Un défi concurrentiel
Assez rapidement, à côté de cette démarche à visée formatrice, se développe une démarche tournée vers le défi ludique lorsque les participants aux confrontations sportives ont considéré que le résultat était un critère important de leur action. L’expérience pour soi laisse une place à la concurrence entre pairs. Il est difficile, en effet, d’être satisfait de son engagement dans une confrontation directe avec autrui lorsque le bilan final est une défaite. Du coup, en marge de la perspective formatrice, ceux qui rivalisent en savoir-faire et en volonté se préoccupent de relever un défi, dans lequel la satisfaction ne s’obtient pas en se contentant du vécu et du plaisir ressentis, mais en dominant les autres. Sans être assimilable en termes sociaux et humains au comportement guerrier, l’esprit de concurrence en transpose l’esprit sous la forme d’une lutte symbolique pour vaincre, dont le langage continue d’en porter la trace : adversaire, tactique, stratégie, attaque, défense, victoire, défaite, etc. Or, pour vaincre physiquement, les compétences nécessaires (initiative, force, volonté) sont celles de la virilité, valeur correspondant aux sociétés masculines de l’époque, et relèvent donc de l’extériorité de l’humain par opposition à celles qui, tournées vers l’intériorité et la sensibilité, sont attribuées aux femmes 12 . Le défi sportif reprend ainsi à son compte le « complexe viril » 13 qui qualifie le devoir pour les hommes de prouver qu’ils peuvent dominer, avoir du pouvoir sur les autres, posséder les atouts que l’imaginaire collectif a longtemps associés à la construction culturelle des attributions du masculin 14 . Ce qui explique que la confrontation sportive ne concerne au début que les jeunes garçons.
La confrontation : une pratique corporelle à usage privé
La confrontation sportive est donc une activité corporelle ludique au cours de laquelle les participants doivent relever le défi d’être le plus efficace possible. Il s’agit à la fois d’une expérience et d’un test en utilisant ses capacités d’adaptabilité et de réactivité pour vaincre dans une épreuve permettant de se confronter objectivement à d’autres. Sa vertu est de développer le dynamisme et le savoir-faire dans une formule d’opposition, au sein de laquelle, seules, la vaillance, la capacité personnelle et l’initiative entrent en jeu pour faire face à une situation « franche et claire », soit individuellement (sauter plus haut, courir plus vite, lutter plus efficacement), soit collectivement avec ses partenaires (jeux sportifs collectifs). Évidemment, la pratique réelle n’est pas aussi idyllique que le laisse penser le principe. Les historiens du sport rappellent que la violence est loin d’être absente des premières confrontations, que l’envie de gagner provoque la tricherie, que la pratique est réservée à une classe privilégiée d’étudiants ou d’aristocrates, que les femmes en sont exclues, etc. Mais elle est présentée en tant que modèle ludique et agonique, défini dans sa durée, son espace et ses règles hors des contingences familiales et professionnelles pour qu’on ne puisse changer ni la forme des obstacles en cours d’action, ni manipuler les contraintes comme dans la vie quotidienne. Ce que recherche le sportif, c’est le plaisir et parfois la fierté d’avoir accompli une tâche qu’il s’est lui-même imposée. Il peut se référer à l’efficacité qu’il a produite, aux erreurs qu’il a commises, au ressenti qu’il a vécu, à la comparaison avec d’autres concurrents, mais ceci dans le cadre d’une activité ludique qui n’a pas de conséquences immédiates
Ne dépendant pas d’un programme extérieur (absence de gouvernance institutionnelle) et ne s’adressant pas à un public identifié en tant que tel, la confrontation relève donc du domaine privé de chaque participant. Utilisée au départ par ceux qui sont considérés comme ayant les capacités de s’en servir en tant qu’outil de formation (les jeunes gens de l’aristocratie et de la bourgeoisie naissante), avec comme objectif d’expérimenter, voire d’améliorer, leur capacité corporelle et psychique afin d’être en mesure d’assumer leur rôle social futur, puis assez vite par les mêmes et par d’autres en tant qu’occasion de se confronter à des rivaux dans un défi ludique avec comme objectif de gagner, elle est conçue en tant qu’activité pour soi à travers un défi entre pairs, et non d’être une source de méritocratie sociale. C’est cette formule qui va être reprise pour créer des championnats en utilisant la forme (opposition corporelle organisée dans le temps et l’espace.) et en conservant la visée humaniste (formation ou défi pour soi).


1 . Guttmann A. (1978) Du rituel au record, la nature des sports modernes . L’Harmattan (réédition 2006).

2 . Ehrenberg A. (1991) Le culte de la performance , Calman-Lévy

3 . Elias N. et Duning E. (1994) Sport et civilisation, La violence maîtrisée . Fayard.

4 . Vigarello G. (2000) Passion sport. Histoire d’une culture , Textuel.

5 . Darbon S. (2008) Diffusion des sports et impérialisme anglo-saxon. De l’histoire événementielle à l’anthropologie , Éditions de la Maison des sciences de l’homme

6 . Bruant G. (1992) Anthropologie du geste sportif. La construction sociale de la course à pied . PUF.

7 . Terret T. (Ed) (2001) Histoire des sports . L’Harmatan.

8 . Saint Martin J.P. et Terret T. Le sport français dans l’entre-deux-guerres . L’Harmattan. 2001

9 . Callède J.P. (2000) Les politiques sportives en France. Éléments de sociologie historique . Economica.

10 . Chifflet P. (2005) Idéologie sportive et service public en France. PUG.

11 . Darbon S. (2014) Les fondements du système sportif. Essai d’anthropologie historique . L’Harmattan.

12 . Mossuz-Lavau J. (2014) Dictionnaire des sexualités . R. Laffont.

13 . Gazalé O. (2017) Le Mythe de la virilité . A. Laffont.

14 . Corbin, A., Courtine J.J., Vigarello G. (2011) Histoire de la virilité . Seuil
LA RÉFÉRENCE À L’EXCEPTION SPORTIVE
Le principe des championnats sportifs institutionnalisés et hiérarchisés naît au cours du XIX e siècle lorsque des adeptes des confrontations sportives souhaitent coordonner leur organisation et enregistrer les résultats. Ils reprennent à leur compte la référence humaniste des confrontations sportives, mais la transforment en privilégiant le résultat plutôt que le vécu. Le principe est ainsi en rupture avec celui des expériences ou des défis « sans lendemain » qui caractérisait les confrontations décidées et réglementées localement. Le championnat est devenu une activité publique proposée par des dirigeants suivant deux perspectives. D’une part, des organisateurs privés qui proposent des confrontations-spectacles récompensant financièrement les vainqueurs et servant de supports à des paris financiers ; ils créent le professionnalisme sportif qui va rester minoritaire pendant près d’un siècle avant d’être étendu à l’ensemble de l’élite sportive. D’autre part, un courant amateur qui va être le moteur du développement des « championnats pour tous » en prônant la conception de l’exception sportive. Commençons donc par synthétiser ce qui constitue cette conception d’un univers particulier, avant d’en analyser les répercussions au plan de sa gouvernance, du spectacle produit et de l’objectif des compétiteurs.
Le championnat sportif : un univers à part
La conception d’un univers spécifique repose sur des « piliers » fondateurs : des épreuves normalisées, une méritocratie spécifique, une réglementation des moyens.
Des épreuves normalisées
Un point clef du passage du principe des confrontations à celui des championnats est la création de règles universelles. Le principe est ainsi en rupture avec celui des expériences ou des défis « sans lendemain » qui caractérisait les confrontations décidées et réglementées localement. Il faut des règles communes et une instance dirigeante.
Au début, des règles du jeu acceptées par tous ne sont pas simples à établir au vu de conceptions divergentes. Ainsi, le football-rugby est l’objet, en Angleterre, de tractations et de ruptures pour déboucher sur la séparation entre le football (premier compromis sur des règles en 1863), le rugby à XV (fixation des règles principales entre 1870 et 1880) et le rugby à XIII (scission avec le rugby à XV en 1895). Pour l’athlétisme, autre exemple, les débats portent sur le type d’épreuves qui doivent être retenues : les sauts à pieds joints ou les courses avec handicap au départ sont ainsi des modalités qui vont être éliminées par la suite. Discussions et choix sont de même nature dans chaque comité chargé de préciser la formule de ce qui va devenir une épreuve de championnat : un match de football, un saut en hauteur, une course de natation, etc. Lorsqu’une réglementation est acceptée par tous, un comité technique est désigné et devient le gouvernement d’un championnat (précurseur d’une fédération). Son rôle est de faire respecter les règles du jeu et d’organiser des compétitions. Dorénavant, un compétiteur ne peut décider seul et doit respecter des règles officielles. Le championnat a quitté la voie du privé, qui était celle de la confrontation-expérience décidée par le compétiteur, pour devenir une activité publique proposée par des dirigeants. Les règles d’usage sont transformées en normes codifiant des disciplines sportives existant en tant que telles et propriétés du système fédéral.
Au départ, ce qui va devenir le système fédéral est en concurrence avec des organisateurs privés qui proposent des confrontations publiques récompensant financièrement les vainqueurs et servant de supports à des paris financiers. Pour s’en différencier, le mouvement amateur rejette l’utilité mercantile en déclarant que les concurrents ne doivent rechercher aucun avantage matériel dans la pratique sportive. Conception qui va dominer tout au long de la première moitié du XX e siècle, avant que la conception identitaire n’introduise la présence des collectivités publiques et des États, et avant que la logique entrepreneuriale, développée d’abord en Amérique du Nord, investisse les championnats des élites. Au départ donc, un front idéologique , rassemblé autour de la conception de l’amateurisme, s’organise en marge de toute référence politique, économique ou religieuse. Il devient as sez rapidement (cf. ci-après « gouvernance autonome »), un système institutionnel imposant des dispositions particulières : règlement, catégories, adhésion, licences, mutations, sélections, rétrogradations, avancements, etc. Dispositions auxquelles le compétiteur doit se soumettre s’il veut participer aux compétitions devenues officielles. Les championnats sont soumis à l’autorité d’un pouvoir institutionnalisé, celui des fédérations.
Règles universelles et instances dirigeantes sont ainsi des marques de rupture entre le principe des confrontations privées et celui des championnats. Elles participent à l’existence d’un univers qui éloigne la pratique sportive de l’autonomie et du défi individuel pour promouvoir le rationnel d’épreuves sportives offrant, à tous, la même possibilité de se confronter aux autres. Cette conception est toujours le fondement du système des championnats : une série d’épreuves normalisées, définies et organisées par des instances dirigeantes, au cours desquelles chaque compétiteur tente de vaincre des concurrents, afin de conquérir un titre décerné par une instance supérieure.
Une méritocratie spécifique
Pour les créateurs des championnats, comme pour leurs successeurs, il s’agit toujours pour le compétiteur d’être responsable de ses comportements en mobilisant ses capacités et sa volonté. Pourtant, comme l’objectif des championnats est de gagner, un dilemme existe entre pratiquer pour vivre une expérience formatrice et pratiquer pour vaincre dans une épreuve distinctive. L’épreuve d’un championnat a quitté le domaine privé de l’engagement et de l’effort autocentrés pour rejoindre le domaine de la comparaison publique. Le résultat étant le critère du mérite de chacun, la référence à l’accomplissement de soi change. Le pratiquant peut difficilement être motivé par le vécu et le ressenti s’il n’envisage pas de gagner. Le championnat n’est pas tant une occasion d’exprimer sa personnalité et de tester ses capacités qu’une possibilité de se réaliser par usage de qualités, permettant de dominer les autres. Le déterminant premier du comportement est la mobilisation de ressources corporelles, dont l’agressivité 15 , afin de vaincre les concurrents. Conception qui autorise un championnat à hiérarchiser les compétiteurs sur les seules performances corporelles, en partant de l’idée que des dispositions identiques pour tous (règles, lieux, etc.) effacent les inégalités économiques et sociales 16 . Conception qui est le deuxième pilier fondamental du principe des championnats : proposer une méritocratie sportive qui repose sur des succès acquis par ses seules ressources dans des épreuves normalisées.
Dans l’absolu, tous les concurrents devraient donc s’affronter dans la même série d’épreuves puisqu’il faut désigner le plus méritant. Or, il apparaît très vite que tous n’ont pas les mêmes chances de réussite et réduit ainsi le nombre de compétiteurs potentiels. Ce qui oblige les partisans du modèle à prévoir des niveaux de compétitions et des catégories de compétiteurs pour ne pas rejeter des championnats tous ceux qui ne présentent pas des dispositions suffisantes pour concurrencer ceux qui sont intrinsèquement favorisés par des dispositions per sonnelles. Il est donc prévu des dispositions ayant pour but d’offrir une égalité de chances de réussite pour chacun : catégories de poids, d’âge, de handicap, de genre. L’exceptionnalité est sauvegardée puisque les championnats permettent de minimiser les prédispositions et de permettre à chacun d’obtenir de bons résultats. Au fur et à mesure de l’insertion des championnats dans la vie sociétale, et particulièrement lorsque la conception identitaire (cf. chapitre suivant) amène les pouvoirs publics à favoriser le modèle des championnats pour développer la pratique sportive de tous les citoyens, la méritocratie sera diluée au sein de chaque catégorie. Elle perdra peu à peu sa dimension héroïque au profit d’une dimension catégorisée (y compris pour les plus handicapés). Disposition qui n’est pas perçue comme discriminatoire, sauf dans le cas de la séparation hommes et femmes dès lors que l’impact social des résultats sportifs pénalise les catégories féminines 17 .
En effet, le principe, qui est à l’origine des championnats, induit presque automatiquement la valorisation du profil historique masculin – puissance, courage, détermination – et peu le profil historique des femmes : esthétique, grâce, souplesse. Ce qui explique pourquoi les tentatives, au début du XX e siècle pour élargir la pratique sportive aux femmes, se heurtent à de fortes oppositions. Pierre de Coubertin, président du Comité International Olympique jusqu’en 1925, considérait la pratique féminine comme déplacée : « Qu’on ne vienne pas me parler d’olympiades pour les femmes et les enfants, les faibles pour tout dire » (interview publiée par le journal « L’Auto » du 4/9/1936). Conception qui, confrontée aux découvertes scientifiques modernes montrant l’existence d’un continuum allant du « mâle absolu » à la « femelle totale » (selon la combinaison chromosomique, le pourcentage d’hormones androgènes ou les caractéristiques physiologiques de chacun) met le « mouvement sportif » en porte-à-faux lorsqu’il défend un des fondements créateurs des championnats : la séparation des sexes. Admise comme nécessaire, il peut difficilement la remettre en question. Par exemple, au début du XXI e siècle, lorsque le règlement proposé par la fédération de l’athlétisme (IAAF) « régissant la qualification des femmes présentant une hyper-androgénie », est refusé par le Tribunal arbitral du sport en juillet 2015, les partisans de la tradition séparatrice s’opposent aux défenseurs d’une modernisation médicale et juridique. Pour les premiers, l’acceptation de sportives présentant un fort taux de testostérone peut inciter d’autres compétitrices à augmenter leur taux (dopage) afin de concourir avec plus de chances de réussite. Pour les seconds, le rôle de la testostérone dans la performance n’est pas scientifiquement établi, et l’inégalité possible n’est pas un argument puisque les sportifs les plus performants ont souvent des caractéristiques génétiques, biologiques ou anatomiques exceptionnelles par rapport aux moyennes humaines. Il n’est pas justifiable, dès lors, d’exclure une femme ayant une caractéristique génétique particulière sans exclure aussi les hommes ayant une caractéristique particulière, autrement dit de prévoir un règlement pour la féminité et ne pas en prévoir pour la masculinité. Établir des catégories féminines est une me sure positive qui permet de lutter contre les effets d’une formule favorable aux hommes (0 % de concurrentes aux JO de 1896 ; 13 % aux JO de 1964 ; 45 % aux JO de 2016), mais sans réellement renoncer à la valorisation des capacités corporelles masculines et donc à une méritocratie virile. Nés pour développer l’esprit agonique des hommes, les championnats sont un espace clivant entre les genres masculins et féminins, en décalage avec les évolutions sociétales. Atténués en partie par des modalités récentes, qui mettent en avant des épreuves au sein desquelles les capacités des femmes peuvent rivaliser avec celles des hommes (course automobile, voile, équitation, etc.) ou qui prévoient des épreuves mixtes (tennis, danse sur glace, etc.), ils restent discriminatoires au plan de l’égalité entre genres, tout en prévoyant une réglementation ayant pour but d’établir une égalité des chances suivant les sexes !
Une réglementation des moyens
Pour conserver la référence humaniste à des confrontations imposant l’idée que chacun agit en fonction de ses seules ressources, le système doit veiller aux moyens utilisés par les uns et les autres. D’où des débats, suivis de décisions, lorsqu’émergent de nouveaux moyens et qui se traduisent toujours par la question : telle procédure risque-t-elle de détruire la pureté des championnats ? Au cours de la première moitié du XX e siècle, ce sont la présence des entraîneurs, puis l’utilisation de la technologie qui ont fait débats. Plus tard, ce sont les conceptions identitaires et entrepreneuriales des championnats qui, avant le dopage, ont pris le relais. On analysera, dans les chapitres suivants, les transformations apportées par la conception identitaire et la logique entrepreneuriale ; auparavant, rappelons brièvement les autres débats et les décisions prises pour sauvegarder la référence à l’exception sportive.
Au début du XX e siècle, se préparer pour une épreuve avec l’aide d’un entraîneur est jugé contraire à l’esprit de championnat pour les amateurs (on verra par ailleurs qu’un courant professionnel admet l’inverse). Il est anormal, sur le plan idéologique, que les actions du compétiteur s’appuient sur les compétences d’un expert. La question paraît dépassée au XXI e siècle, mais au début, lorsque les championnats naissants sont encore marqués par l’esprit des confrontations-expériences, une compétence obtenue avec l’aide d’un tiers (un entraîneur) n’a aucune valeur. Ce n’est plus le cas lorsque les classements et les titres s’installent comme objectif principal. Le recours à une préparation rationnelle dirigée par un entraîneur est jugé indispensable.