Le sport en noir et blanc

Le sport en noir et blanc

Livres
560 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 1997
Nombre de lectures 201
EAN13 9782296332379
Langue Français
Signaler un abus

LE SPORT EN NOIR ET BLANC
Du sport colonial au sport africain
dans les anciens territoires français
d'Afrique occidentale
(1920-1965)Collection "Espaces et temps du sport"
dirigée par Pierre Arnaud
Bernadette DEVILLE-DANTHU
LE SPORT EN NOIR ET BLANC
Du sport colonial au sport africain
dans les anciens territoires français
d'Afrique occidentale
(1920-1965)
L 'Hannattan L 'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Collection Espaces et Temps du sport
dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de
tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éduca-
tifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques, ou démogra-
phiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diver-
sité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le
temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'accultu-
ration des peuples, il est aussi marqué par des singularités
locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni
d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et
des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les
nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui
ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences socia-
les.
Déjà parus:
Pierre ARNAUD (ed.), Les origines du sport ouvrier en Europe,
1994.
Joël GUIBERT, Joueurs de boules en pays nantais. Double charge
.
avec talon, 1994.
David BELDEN, L'alpinisme un jeu ?, 1994.
Thierry TERRET, Naissance et développement de la natation
sportive, 1994.
Philippe GABORIAU, Le Tour de France et le vélo. Histoire
sociale d'une épopée contemporaine, 1995.
Michel BOVET, Signification du sport, 1995 (réédition, éditions
universitaires, 1968).
André Jean BENOIT, Sport colonial, 1996.
Pierre ARNAUD et Thierry TERRET, Histoire du sport féminin,
2 tomes, 1996.
André BENOIT, Le sport colonial, 1996.
Michel CAILLA T, Sport et civilisation. Histoire et critique d'un
phénomène social de masse, 1996.
Michel FODIMBI, Pascal CHANTELAT, Jean CAMY, Sports de
la Cité, 1996.
Jean-Pierre ESCRIVA, Henri VAUGRAND, L'opium sportif.
La critique radicale du sport de l'extrême gauche à Quel Corps
@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-4978-6Remerciements
Je tiens à exprimer toute ma gratitude et ma
profonde reconnaissance à Monsieur Marc Michel, professeur à
l'Université de Provence qui, par la confiance qu'il m'a
témoignée et ses amicaux conseils m'a permis de mener à bien
cette étude.
Je souhaite remercier les professeurs Pierre Arnaud
de l'Université de Lyon 1, Yvan Paillard de l'Université de
Provence, Pierre Parlebas de l'Université de Paris V et Alfred
Wahl de l'Université de Metz pour l'attention qu'ils ont portée
à mes recherches et les judicieux conseils qu'ils m'ont
prodigués.
Cette recherche n'aurait pu être menée à bien sans
l'aide des conservateurs des différents fonds d'archives auprès
desquels j'ai toujours trouvé aide et conseils, Saliou Mbaye et
Mamadou Ndiaye à Dakar, Jean-François Maurel, Elisabeth
Rabut, Daniel Hick à Aix-en-Provence, le père Carrard à
Chevilly-Ia-Rue, Noura Kaddour à Paris et Michèle Veillard à
.
Lausanne.
Je ne saurais oublier les nombreux témoins qui en
France et en Afrique ont accepté de répondre à mes questions.
Qu'ils soient anonymes ou chargés des plus. hautes
responsabilités, je les remercie de leur disponibilité et de leur
gentillesse.
Enfin j'adresse une pensée émue aux miens qui
m'ont indéfectiblement soutenue dans ce long travail qu'est
une thèse de doctorat.A Pascal,
Clément et AnnaëllePréface
Les hommes s'expriment par l'écrit et l'oral; ils se sont
autant exprimé par les gestes et le corps dans toutes les civilisations et
depuis la plus haute antiquité. Cette histoire des expressions du corps
n'est pas tout à fait nouvelle; pourtant, elle est encore pionnière. Encore
plus si l'on considère le domaine dans lequel s'est aventuré l'auteur de ce
livre issu d'une recherche que j'ai eu l'honneur de diriger. Cependant, que
le lecteur ne s'y trompe pas, Bernadette Deville-Danthu n'avait guère
besoin de la férule académique pour mener à bien son entreprise.
C'est une histoire originale, riche de signification humaine
retracée ici. Précisons qu'il ne s'agit pas d'une étude des pratiques
corporelles et des jeux africains dits "traditionnels", mais d'une histoire
des sports modernes "importés". C'est le récit d'une appropriation. Il est
en apparence limité à ce que jadis les manuels scolaires appelaient
l'Afrique occidentale française; il est en réalité une contribution majeure
à l'histoire du sport moderne en Afrique, la première qu'un historien de
métier lui ait consacrée.
Pour les plus jeunes, le sport africain s'identifie aux
performances des athlètes noirs sur les pistes olympiques et aux exploits
des footballeurs africains sur les stades européens. Il a un bien plus long
passé et il exprime une volonté d'affirmation de soi, une quête passionnée
de reconnaissance qui rejoint dans l'esprit la provocation de Tommie
Smith et de John Carlos au monde blanc lors des jeux olympiques de
Mexico en 1968. Toutefois, ce n'est pas seulement la narration d'un
divorce que Bernadette Deville-Danthu conte ici. Le sport "en noir et
blanc" est né de la colonisation dès les années 20, de la prise de
conscience des capacités des Africains à porter le drapeau de la France,
de ses enjeux sociaux, politiques et ... militaires, tant elle fut liée à ses
débuts aux préoccupations de l'Armée. Prise de conscience qu'il faut
reconnaître timide, que l'administration coloniale et les missions
religieuses assumèrent non sans contradiction ni hésitation. En fait,
l'avenir du sport se joua bientôt en dehors de l'Afrique occidentale
française, non sans moins d'ambiguïté, comme le montre avec émotion etretenue Bernadette Deville-Danthu à propos du destin malheureux de
Battling Siki; en réalité, le monde blanc n'était pas prêt à admettre
l'égalité. L'épisode est symbolique et atteint au plus profond des
sensibilités. Même les jeux olympiques de 1936 et les prises de position
courageuses et perspicaces de Pierre de Coubertin ne purent triompher
de cette réticence fondamentale. Il ne faudrait pas s'étonner que la
période de Vichy fût une période décisive; on s'étonnera plus du fait que
ce fut le moment où le sport échappa aux militaires et passa sous la
coupe des enseignants. C'est sans doute ce qui permit le "changement
dans la continuité" et la véritable naissance du sport en A.O.F. après la
guerre. C'est alors que l'engagement des pouvoirs publics fut réellement
perceptible. Sport "aofien", il fut en effet une activité fédératrice, une
manière de faire naître une conscience collective, une identité à l'échelle
de l'Afrique de l'Ouest et une solidarité "francophone". Peut-être était-il
déjà trop tard pour enraciner cet esprit nouveau. En France, les athlètes
africains reçurent enfin la consécration méritée. Mais, pour un Abdou
Seye triomphant que de laissés-pour-compte! La reconnaisance ne leur
fut pas toujours accordée dans l'équité la plus absolue. Alors que se
développait la perspective de l'émancipation politique, ils furent entraînés
dans le choix des indépendances "balkanisées". C'est alors qu'ils
trouvèrent une compensation dans la naissance de Jeux africains; ils
donnèrent, à Pierre de Coubertin une "victoire posthume", nous dit
l'auteur; ils marquèrent surtout le tournant d'un sport devenu majeur et
qui s'est "africanisé".
Tel est grossièrement résumé le travail riche et fécond que
Bernadette Deville-Danthu livre au lecteur. Cet ouvrage prouvera
magistralement que le sport est un sujet de réflexion non moins pertinent,
moins sensible et moins profond que la politique ou l'économie pour les
Africains, les Européens, les historiens et les non-historiens.
Marc MICHEL,
Professeur à l'Université de Provence,
Institut d'Histoire Comparée des CivilisationsIntroduction
La mondialisation du sport est un phénomène que chacun
peut constater aujourd'hui. Les Jeux olympiques, la Coupe du monde de
football ont grâce à la télévision une audience planétaire.
Ces pratiques sportives qui furent codifiées par les
Européens ont, en moins d'un siècle, diffusé sur l'ensemble du globe.
Des hommes appartenant à des cultures complètement différentes
pratiquent les mêmes sports avec les mêmes règles.
Ce travail a pour objet, en limitant le champ
d'investigation à l'Afrique occidentale française (A.O.F.)l, d'étudier
l'histoire de la greffe du sport parmi des populations étrangères à sa
conception.
Le sujet est neuf et n'a jamais été abordé dans sa
globalité. Il importait donc dans un premier temps de rassembler et de
décrire la succession des événements qui marquèrent le développement
du sport en A.O.F..
Le premier club sportif a été fondé en 1905 à Conakry et
était réservé aux Européens. Le premier match de football fut disputé
entre Européens en 1913 à Dakar, la première association sportive
réservée aux indigènes fut créée en 1921, la première compétition à
l'échelle de la fédération eut lieu en 1948 à Abidjan et les premiers Jeux
africains en 1965 à Brazzaville.
1- Fédération de huit territoires (Sénégal, Soudan (actuel Mali), Mauritanie,
Guinée, Côte d'Ivoire, Dahomey (actuel Bénin), Niger, Haute-Volta (actuel Burkina-
Faso)) d'Afrique de l'Ouest couvrant 4,6 millions de km2, fondée en 1895 et administrée
par la France jusqu'en 1959. Notre étude exclura le Togo qui eut un destin à part. Voir
BENOIST Joseph-Roger (de), L'Afrique occidentale française de 1944 à 1960, Dakar,
Nouvelles Éditions Africaines, 1982,617 p., p. 7 et 13
11Ces quelques jalons chronologiques montrent un
développement rapide du mouvement sportif en A.O.F. et au niveau du
continent africain. Al' origine, les activités sportives étaient le fait
exclusif des Européens qui avaient transposé les modèles sportifs en
usage en métropole. Cette pratique en vase clos, n'eut que peu
d'influence sur la diffusion du sport en A.O.F. et a donc peu retenu
notre attention dans le cadre de la problématique définie.
L'accession des Africains aux activités physiques peut
être datée des premières années d'après guerre et en est d'ailleurs une
conséquence directe. C'est l'Administration coloniale qui a décidé
d'imposer l'éducation physique et la préparation militaire parmi les
indigènes plutôt que les sports. Or, quarante ans plus tard existe en
A.O.F. un mouvement sportif authentique que l'Administration a
beaucoup de mal à contrôler.
Comment expliquer cette situation paradoxale? Le but de
notre étude est de démonter les mécanismes qui ont permis aux
populations africaines de s'approprier le sport malgré les réticences et les
peurs du colonisateur. Elle tentera d'expliquer comment,
progressivement, l'inertie des Africains devant les activités proposées par
l'Administration coloniale a contraint cette dernière à développer de
façon quasi exclusive le sport et à limiter les pratiques qu'elle tentait de
promouvoir à quelques bastions facilement contrôlables (domaines
militaire ou scolaire...).
Notre étude s'attachera aussi à analyser les répercussions
de deux accélérations de Histoire sur le phénomène sportif en Afrique:l'
la courte mais déterminante période du régime de Vichy et l'accession à
l'indépendance des territoires d'A.O.Foo En particulier, elle montrera
comment la France dans une habile volte-face deviendra après 1960 l'un
des partenaires privilégiés de la construction du sport africain.
Mais, plus en amont, notre travail s'attachera à montrer
comment la perception réciproque des deux communautés blanche et
noire a influé sur leurs comportements sportifs. Et comment le sport et
en particulier les compétitions sportives, fut un révélateur des mentalités,
des préjugés et des rancoeurs qui constituaient la base des rapports
sociaux entre les deux groupes.
Le mot clé de notre étude est "sport", or ce terme a des
sens multiples. Afin de clarifier le discours, nous avons décidé de limiter
son acceptation à la définition qu'en a donnée Pierre Parlebas : "Le
sport est l'ensemble fini et dénombrable des situations motrices codifiées
sous forme de compétitions et institutionnalisées" ce dernier critère étant
déterminant2. Il ne sera toutefois pas toujours possible d'éviter les abus
de langage, la confusion sémantique à propos du mot sport apparaissant
fréquemment dans les documents consultés.
Notre étude s'est d'autre part heurtée à plusieurs
difficultés méthodologiques. La première tient à une documentation
éparse, lacunaire, voire inexistante, en particulier lorsqu'il s'est agi de
PARLEBAS Pierre, Éléments de sociologie du sport, Paris, PUF, 1986, 276 p.,2-
p. 55
12recueillir des informations concernant le point de vue des Africains. La
seconde réside dans la surcharge de valeurs moralisatrices accordées, hier
comme aujourd'hui, au sport. Les discours des témoins mettent en avant
de façon systématique les valeurs de fraternité, de fair-play même si
celles-ci ne résistent pas à l'épreuve des faits. Notre travail s'est souvent
heurté à une sorte d'amnésie collective qui nous a conduit à une
utilisation circonspecte des témoignages oraux. Une autre difficulté fut
l'éparpillement des sources archivistiques (les dossiers s'intéressant aux
affaires sportives étant éclatés dans des fonds traitant de l'enseignement,
des questions militaires ou sociales) et l'importance de l'espace temporel
et géographique couvert. Pour la périod~ post-indépendance en effet, les
archives dispersées dans les différents Etats de l'ex-A.O.F. et protégées
par la loi des trente ans furent difficilement consultab1es. C'est pourquoi,
nos recherches ont consacré une part importante à la lecture de la presse.
Malgré ces limites, notre étude à la conjonction de
l'histoire coloniale, de l'histoire des sports et de l'histoire des mentalités
tentera de montrer quelle fut dans le domaine sportif l'évolution des
relations entre Français et Africains pendant la période coloniale et les
cinq années qui suivirent les indépendances.
13PREMIÈRE PARTIE
L'implantation des activités physiques
en A.O.F. : de contradictions
.
en compromIs
(1920-1940)Chapitre I
L'éducation physique des Africains:
une volonté du pouvoir colonial
Au début du siècle en A.a.p., la pratique sportive de type
européen demeurait réservée à quelques Français regroupés dans de rares
clubs. A la veille du second conflit mondial, une réelle dynamique
sportive est en place. Les Africains s'étaient découvert une passion
(jamais démentie depuis) pour les sports de ballon et en particulier le
football.
La mise en perspective de ces constats soulève des
interrogations fondamentales. Comment et pourquoi, sous quelles
influences et quels stimuli humains et matériels, après quels avatars, selon
quelle organisation les pratiques sportives se développèrent en A.a.F.
durant la période de l'entre-deux-guerres ?
I-Des motivations eugéniques et civilisatrices
Confronté à une situation démographique alarmante aussi
bien en France qu'en A.a.F., après la Première Guerre mondiale, le
gouvernement français encouragea le développement des activités
physiques parmi les populations métropolitaines et coloniales. Former
des individus robustes capables de garantir la sécurité nationale et
d'assurer la mise en valeur des territoires constituaient les raisons
profondes de cette entreprise. En A.a.F., y était attachée une valeur
supplémentaire: servir la mission civilisatrice de la France coloniale.
17l-Les Africains au secours des Français
Un million quatre cent mille morts et disparus, soit 10%
de la population active de la France, tel fut le bilan des pertes humaines
durant la Première Guerre mondiale. A cette hécatombe s'ajoutaient trois
millions de blessés, invalides et mutilés. A partir de 1915, le taux de
natalité s'était effondré provoquant un déficit d'environ 1,7 million de
naissances. Cette catastrophe démographique mit gravement en cause
l'avenir du pays. Elle privait de main d'oeuvre une économie française
confrontée à l'urgence de la reconstruction des villes et des usines
dévastées dans les zones de combats et les dix départements occupés. Plus
préoccupant encore, le déficit humain hypothéquait durablement la
sécurité d'un pays qui, bien que vainqueur, restait sous la menace virtuelle
de l'Allemagnel. Durant toute la période de l'entre-deux guerres, les
autorités s'efforcèrent donc de trouver des remèdes à cette dépopulation.
Médecins, militaires et hommes politiques se penchèrent
alors sur les possibilités de redonner de la vitalité au peuple français.
Fortifier et améliorer la condition physique des hommes afin que la
qualité suppléât à la quantité tels étaient les objectifs à atteindre2. Un
courant eugénique s'épanouit durant les années vingt et trente et prit une
ampleur considérable. Le "problème de la race" occupa une place
importante dans la littérature et dans la presse3.
Le développement des activités physiques apparut comme
une des solutions les plus efficaces. Dès 1916, le journal La Revue avait
souligné les bienfaits du sport sur la vigueur physique et voyait dans sa
promotion un moyen de récupérer les ajournés et les exemptés4. A
l'issue du conflit, l'éducation physique devait "beaucoup aider à la
renaissance de la race française, présentement anémiée par une
formidable saignée"5. De même pour le général Weygand, quelques
années plus tard, "le problème de l'éducation physique n'[avait] jamais
été aussi actuel qu'au moment où, en face des dangers extérieurs, la
France ne [devait] compter que, sur des classes creuses"6. Le capitaine
Watrinet, chef du Service d'Education physique et de Préparation
militaire en A.O.F., en faisait même le remède exclusif: "La question de
1- SIRINELLI Jean-François (sous la direction de), La France de 1914 à nos jours,
Paris, PUF (colI. Premier cycle), 1993, 504 p., p. 44-45
2- Excelsior, 26 avril 1935, article du général Weygand intitulé "Le problème de la
race"
3- ARNAUD Pierre (sous la direction de), Le corps en mouvement, Toulouse,
Privat, 1981, 314 p., p. 103
4- La Revue, du 1-15 septembre 1916, article intitulé "Le moyen d'avoir 150 000
français valides de plus", pp. 466-468
5- Avant-propos du tome I du réglement général d'éducation physique publié par
l'École de Joinville en 1919, in SPIVAK Marcel, Éducation physique. sport et
nationalisme en France du Second Empire au Front populaire: un aspect original de la
défense nationale, thèse d'État, Université de Paris I, 1983, p. 991
6- Excelsior, 26 avril 1935, article du général Weygand, op. cit.
18la rénovation de la race française se posait avec acuité aux hommes qui
présidaient aux destinées du pays. C'est à la culture physique qu'ils
demandèrent la solution du problème qui les prfoccupait"7.
En 1921, un Commissariat à l'Education physique, aux
Sports et à la Préparation militaire, confié à Henry Paté, ancien officier et
journaliste, fut créé au Ministère de la Guerre. La culture physique devint
obligatoire pour tous les Français des deux sexes, âgés de six à dix-sept
ans. Ces nouvelles dispositions suscitèrent de multiples controverses et
nombreuses furent les voix qui s'élevèrent contre la tutelle des militaires
sur les exercices physiques. Le député Hippolyte Ducos, se faisant
l'interprète de l'opinion, déclarait à la tribune de la Chambre: "Il est
inadmissible qu'on soumette à l'autorisation et au contrôle de l'autorité
militaire toute l'éducation physique de la jeunesse française". En effet,
voulant croire que le conflit qui venait de s'achever était le dernier, les
Français rejetaient toute forme de pratique corporelle qui aurait pu
s'apparenter à une préparation militaires.
L'Empire apparut alors une fois de plus comme un
recours possible face aux inquiètudes que suscitaient le déficit
démographique et la vague pacifiste qui parcourait la France. La
participation des populations ultramarines à l'effort de guerre incita le
gouvernement français à envisager cette solution que défendait avec
acharnement depuis 1910 le général Charles Mangin9. A partir de 1915,
l'A.O.F. avait envoyé des denrées agricoles (principalement des céréales
et des oléagineux), mais surtout elle avait fourni de bons et loyaux
soldats. Sous l'impulsion du gouverneur William Pont y, de Georges
Clémenceau et de Blaise Diagne, commissaire général aux troupes noires,
environ deux cent mille hommes (Ie second contingent en nombre après
celui de l'Afrique du Nord) furent recrutés et envoyés sur les fronts de
France et d'Orient. Ces tirailleurs sénégalais firent preuve de beaucoup de
vaillance et leurs chefs les qualifièrent souvent de soldats braves et
disciplinés!o. Ils laissèrent dans la mémoire collective le souvenir
d'hommes qui ne "marchandèrent ni leur héroïsme ni leur sang"!!. En
1922, Henry Paté déclarait à la Chambre des Députés que chacun avait
"encore présent à l'esprit le courage, l'ardeur, l'esprit de sacrifice des
troupes noires"12. Ce bon comportement contribua à forger l'idée que
l'A.O.F. constituait un "réservoir d'hommes aptes à contribuer au
développement de notre pays pendant la paix et prêts à venir le défendre
, Numéro hors série 1937, article du capitaine Watrinet7- Revue militaire d'A.O.F.
intitulé "L'éducation physique et la préparation militaire en AO.F."
8- THIBAULT Jacques, Sports et éducation physique (1870-1970), Paris, Vrin,
1987, 270p., p. 164
9- MANGIN Charles, Laforce noire, Paris, Hachette, 1910,365 p.
10- MICHEL Marc, L'appel à l'Afrique, Paris, Publications de la Sorbonne, 1982,
533 p., p. 331
11- La Dépêche coloniale des 24 et 25 mars 1929, article de Pierre Deloncle intitulé
"A travers l'Afrique française", p. 1
12- Annales de la Chambre des députés, débats parlementaires, tome 12, législature
session extraordinaire de 1922 (20/11 au 2/12), 2ème séance du 30 novembre 1922
19s'il était de nouveau attaqué"13. Après la guerre, le général Mangin, plus
que jamais partisan du recrutement de soldats noirs, déclarait que
désormais "la plus grande France" était née et qu'il était permis de
compter sur plusieurs millions de combattants14. De même le ministre des
Colonies Albert Sarraut estimait que le "capital humain" constituait la
richesse première des colonies et concluait à la nécessité de ''faire du
noir" 15.
La conviction que l'A.O.F. pouvait être un réservoir de
soldats incita le gouvernement français à y poursuivre après guerre les
recrutements. Aussi le décret du 19 juillet 1919 institua-t-ill'obligation
du service militaire en Afrique noire française.
2-Former des soldats et des ouvriers robustes
En réalité, les bilans démographiques et sanitaires des
populations d'A.O.F. obligèrent les autorités françaises à revoir leurs
estimations à la baisse.
L'état de santé des Africains ne s'avérait pas plus enviable
que celui des métropolitains. Les "races" indigènes étaient presque
toutes marquées de misères physiologiques16. Lors des recrutements de
soldats pendant la guerre, 70 à 80 % des présentés avaient été refusés
pour inaptitude physique17. Le recensement de 1921, établi par le
Ministère de la Guerre, dans le bloc africain n'avait fait que confirmer ce
constat: "En général, le noir de l'Afrique occidentale est un sous
alimenté qui à dix-neuf ans, âge de l'incorporation n'a pas atteint un
développement physique suffisant"18. En 1937, le commandant Sergent,
officier subdivisionnaire d'éducation physique et sportive de l'A.O.F. de
1923 à 1933, attribuait la carence physiologique des indigènes à
l'hérédité, au climat et au manque d'hygiène alimentaire mais
reconnaissait aussi que les paysans de certaines régions françaises
présentaient des déficiences identiques19.
Cette situation, semblable à celle qui sévissait en France,
détermina les autorités à appliquer des remèdes similaires. En 1922, une
dépêche du Ministère de la Guerre prescrivit d'étudier dans quelles
conditions l'enseignement de l'éducation physique pouvait être étendu
13- L'éducation physique aux colonies, fascicule édité par le Sous-Secrétariat de
l'Éducation physique, Joinville-le-Pont, 1930, 47 p., p. 37
14- MANGIN Charles, Comment finit la guerre, 1920, cité dans L'appel à l'Afrique,
pp. 422-423
15- SARRAUT Albert, La mise en valeur des colonies, Paris, Payot, 1923,507 p.
16- Revue militaire d'A.O.F., numéro hors série 1937, op. cit.
17- MICHEL Marc, L'appel à l'Afrique, op. cit., p. 53
18- SHAT: Al, carton 6, dossier VII: Ministère de la Guerre-Etat Major de l'Armée,
section d'Afrique et d'Orient (1922)
19- SERGENT (commandant de l'infanterie coloniale), L'éducation physique au
service de la colonisation, Marseille, 1936-1937, 114 p., chapitre VI intitulé
"L'expérience"
20aux territoires d'outre-mer2o. Par une circulaire du 15 juin 1923, le
ministre des Colonies Albert Sarraut enjoignit aux gouverneurs généraux
de "redoubler d'efforts en faveur du développement et de la diffusion de
la culture physique parmi la jeunesse de nos populations coloniales"21.
Le thème de l'amélioration de la "race noire" constitua
alors véritablement un leitmotiv dans les recommandations des
administrateurs coloniaux: "faire comprendre la nécessité des sports
pour le développement de la race noire"22, "la cause de l'éducation
physique a besoin d'être soutenue si l'on veut obtenir une amélioration
sensible de la race"23 et en 1938 encore: "corriger les défectuosités
physiques, fortifier les faibles, développer les individus vigoureux, en
résumé, perfectionner la race noire, tel est le programme à remplir"24.
Les activités physiques devaient donner santé et vigueur aux indigènes et
remplacer même l'action du médecin25, "soulageant ainsi la tâche si
lourde [...] des services coloniaux hospitaliers et de l'hygiène sociale"26.
Bien entendu, la première implication de l'amélioration de
la condition physique des populations indigènes était d'ordre militaire.
Dès 1923, l'importance de cette visée fut soulignée par le général Claudel,
commandant supérieur des troupes du groupe de l'Afrique occidentale
française et par le gouverneur général Jules Carde l'année suivante. Cet
argument était repris dans une courte méthode d'éducation physigue à
l'usage des colonies éditée en 1930 par le Sous-Secrétariat d'Etat à
l'Éducation p'hysique. Rédigé par les cadres militaires de l'École
supérieure d'Éducation physique de Joinville, ce fascicule énonçait que
"la diminution presque constante des contingents métropolitains nous
[faisait] obligation d'augmenter la proportion des troupes indigènes" et
que les bienfaits de l'éducation physique fourniraient "des disponibilités
de plus en plus grande à notre recrutement"2~. Huit ans plus tard, le
colonel Bonavita, président du Comité central d'Education physique et de
Préparation militaire à Dakar, rappelait encore l'importance de la
propagation de l'éducation physique pour le domaine militaire. Selon lui,
20- Journal officiel d'A.O.P., du 13 octobre 1923, dépêche du Ministère de la Guerre
n° 2937 du 20 septembre 1922
21- Circulaire du Ministère des Colonies n° 385/1 du 15 juin 1923
22- A.N.S.: 2G23 (83) : A.a.F. : Rapport annuel sur l'organisation et le
fonctionnement des sociétés sportives et de préparation militaire établi par le général
Claudel, commandant supérieur des troupes du groupe de l'Afrique occidentale française, le
4 décembre 1923 (9 p.)
23- A.N.S. : 2G27 (98) : A.a.F. : Rapport annuel sur les sociétés agréées du
gouvernement et sur l'éducation physique en Afrique occidentale française (non daté, non
signé) (21 p.)
24- A.N.S.: 5D195 (100) : Rapport annuel 1937-1938 du Comité central
d'Éducation physique et de Préparation militaire établi par le président, le colonel
Bonavita
25- L'éducation physique aux colonies, op. cit., p. 7
; a521 (31) ; Rapport de la Mission L'Auto effectuée en A.a.F., en26- A.N.S.
collaboration avec la Fédération française d'Athlétisme, du 3 décembre 1937 au 14 janvier
1938, 17 p., p. 15
27- L'éducation physique aux colonies, op. cit., p. 7
21elle devait "réduire le nombre des inaptes, fortifier les moyens et les
faibles accroître le nombre des forts" à un moment où la diminution des
contingents métropolitains déterminait une augmentation corrélative des coloniaux28.
Ces projets de conscription ne faisaient cependant pas
l'unanimité. Les milieux commerciaux notamment, confrontés à la
pénurie de main d'oeuvre en A.a.F., s'inquiétèrent très tôt des
conséquences de ces recrutements. Dès 1910, les négociants de Bordeaux
avaient marqué des réserves devant les projets de Mangin, et en 1919,
lorsque l'importance des contingents fut connue, la section A.a.F. de
l'Union coloniale française émit de vives protestations29. Elle craignait
que le développement économique des colonies fût profondément
troublé si "nous nous contentions de prélever [...] les meilleurs éléments
de nos populations"3o.
Aussi l'objectif militaire de l'amélioration de la condition
physique des indigènes se doubla-t-il d'un objectif économique car
comme le rappelait Albert Sarraut en 1923, "toute la besogne de
création de richesse aux colonies est dominée par la question de main
d' oeuv re"31. Le but était d'une part de fournir des ouvriers plus
vigoureux, résistants et adroits "aptes à travailler au développement
économique [des territoires]"32 et d'autre part d'améliorer leur état
d'esprit en les rendant moins "rebelles à l'effort", en luttant contre leur
"paresse" naturelle. Le développement de l'éducation physique
constituerait "le stimulant capable de donner [aux Noirs] l'ardeur et la
vitalité qui leur manquent". "Le besoin de dépenser la force et l'énergie
[acquises] dans la fréquentation des stades [augmenterait] leur
rendement au travail"33. Le maire de Dakar, Alfred Goux rappelait
encore en 1937 que "chez l'indigène on doit faire une très large place
aux sports pour qu'il apporte rapidement au travail le même entrain qui
le fera agir sur le stade"34.
3-Un instrument de civilisation
Enfin, et peut être surtout, la culture physique fut
considérée par les administrateurs coloniaux comme un vecteur de
civilisation. Cette vocation n'est pas originale en soi, puisque tous les
aspects de la colonisation et notamment les actions sanitaires, furent
28- A.N.S.: 5D195 (100) : Rapport annuel 1937-1938 du Comité central
d'Éducation physique et de Préparation militaire, op. cit.
29- MICHEL Marc, L'appel à l'Afrique, op. cit., p. 228
30- L'éducation physique aux colonies" op. cit., p. 9
31- SARRAUT Albert, La mise en valeur des colonies, op. cit.
32- A.N.S. : 037 (31) : Note de service datée du 27 décembre 1927, du lieutenant-
colonel Ardant du Picq, chef d'état-major des troupes du groupe de l'Afrique occidentale
française, président du Comité central d'Éducation physique et de Préparation militaire de
l'A.O.F.
33- L'éducation physique aux colonies" op. cit., p. 9
34- A.a.F. Magazine, août-septembre 1937, propos de Alfred Goux maire de Dakar
22considérés comme relevant de la mission civilisatrice de la France35. Dans
l'esprit des autorités, l'expansion française poursuivait avant tout un but
humanitaire et devait amener progressivement l'indigène "à bénéficier
des bienfaits de la civilisation". Certains allaient même jusqu'à soutenir
que la France, noble et désintéressée, songeait "plus à la conquête des
âmes et des esprits qu'à l'exploitation matérielle"36. Aussi les
administrateurs coloniaux évoquèrent-ils très largement cette finalité à
propos des pratiques sportives. Dès 1923, le gouverneur général Carde
estimait que l'éducation physique conduirait les populations indigènes
"vers un stade plus élevé de civilisation"37. En 1938, le colonel Bonavita
défendait cet argument avec encore plus de conviction: "l'organisation
de l'éducation physique [constituait] un des buts les plus éminents et les
plus essentiels de l'action civilisatrice dans un pays neuf'38.
Cette fonction était justifiée par les qualités morales et les
bienfaits corporels invariablement attribués aux activités physiques. Les
pionniers du mouvement sportif en métropole, comme le docteur
Philippe Tissié, auteur de L'éducation physique et la race.
reconnaissaient dans ces pratiques "une excellente école d'éducation, de
discipline, de virilité, d'endurance, de respect mutuel"39, et pour Pierre
de Coubertin, l'esprit sportif était dominé par "le désintéressement
chevaleresque"4o.
Ainsi, "basée sur des règles qu'on ne peut transgresser
qu'en risquant une sanction", la pratique sportive devait inculquer aux
indigènes "les principes de subordination", le sens de "la loyauté [et
de] la justice"41. Engendrant "toutes sortes de bonnes qualités sociales,
d'hygiène, de propreté, de self-control"42, l'éducation physique
imprégnerait les Aofiens de "discipline sociale" afin qu'ils travaillent
"efficacement au progrès civilisateur de leur propre pays"43.
Un dessin humoristique de L' Auto du 17 août 1923
illustre bien cette conviction en représentant un indigène avant et après le
développement des activités sportives. L'athlète en tenue de sport, fier de
35- BOUCHE Denise, Histoire de la colonisation française, tome II, Paris, Fayard,
1991, 607 p., p. 207
36- La Dépêche coloniale du 1er juillet 1936, article de M. J. Vendeix,
administrateur des colonies, intitulé "En observant les anciennes et les nouvelles
générations des Noirs d'Afrique"
37- A.N.S. : 2G23 (83) : A.O.F. : Lettre datée du 20 août 1923, du gouverneur
général de l'A.O.F. Jules Carde au ministre des Colonies
38- A.N.S.: 5D195 (l00) : Rapport annuel 1937-1938 du Comité central
d'Éducation physique et de Préparation militaire, op. cit.
39- TISSIE Philippe, L'éducation physique et la race, Paris, Flammarion, 1919, 336
p., in THIBAULT Jacques, Sports et éducatîon physique (1870-1970), op. cit.
40- L'Auto du 31 juillet 1928, article intitulé "Le baron Pierre de Coubertin fait ses
adieux et dicte son testament", p. 3
41- A.a.F. Magazine, août-septembre 1937, op. cit.
42- COUBERTIN Pierre (de) : Essais de psychologie sportive, Paris, Payot, 1913,
264 p., chapitre intitulé "Les sports et la colonisation", janvier 1912, pp.233-241
43- A.N.S. : 037 (31) : Circulaire sur l'éducation physique datée du 6 décembre 1924,
du gouverneur de la Haute-VoUa Louis-Jacques Fousset
23recevoir la juste récompense de ses efforts, allait se substituer au "bon
sauvage" tel qu'il apparaissait dans l'imagerie coloniale de l'époque,
vêtu d'un pagne et armé d'une sagaie et d'un bouclier (illustration 1).
Ainsi, pendant toute la période de l'entre-deux guerres, le
développement des activités physiques en A.O.F. fut-il encouragé par les
administrateurs et les politiques dans le but de former "des ouvriers et
des cultivateurs à la fois intelligents et robustes et au besoin des soldats
disciplinés et endurants"44. A ces spéculations eugéniques et
pragmatiques s'ajouta un rôle plus théorique et plus humaniste: apporter
la civilisation aux indigènes. L'éducation physique n'est alors plus à
considérer comme un auxiliaire technique au service des questions
militaires, sanitaires et sociales, mais bien comme un instrument de
colonisation à part entière.
II-Une administration soupçonneuse
Mais immédiatement après avoir décidé de promouvoir
les activités corporelles en A.O.F., les administrateurs redoutèrent les
conséquences de cette initiative. S'ils désiraient bien développer la culture
physique parmi les indigènes, ils ne voulaient surtout pas encourager les
pratiques sportives et les différents spectacles et compétitions qui en
découlaient.
l-Le sport français: l'exemple à ne pas suivre!
Après la Grande Guerre, l'essor des sports en France
s'accompagna d'une multiplication des fédérations, des compétitions et
des spectacles. Des considérations financières se mêlèrent rapidement à
ce foisonnement d'activités. Dès les années vingt, des scandales éclatèrent.
A titre d'exemple, le match de boxe qui opposa à Paris, en septembre
1922 le champion du monde Georges Carpentier au Sénégalais Battling
Siki est révélateur des enjeux financiers et des malversations que certaines
manifestations sportives pouvaient susciter. A l'issue de la rencontre qui
sacra la victoire de Battling Siki, ce dernier affirma que le manager de
son adversaire avait cherché à le corrompre en lui proposant de se
coucher au quatrième round moyennant la somme de deux cent mille
francs. Il se plaignit aussi, par voie de presse, d'avoir touché moins
d'argent que Carpentier en dépit de sa victoire. Dans le même temps, son
succès lui valut des offres mirifiques: un imprésario new-yorkais lui
proposa cent cinquante mille dollars "soit près de deux millions de
francs au cours actuel" pour rencontrer son protégé45. D'autres sports
44- A.N.S. : 0568 (31) : Conseils aux maîtres au sujet de l'enseignement de la
gymnastique, trois feuillets dactylographiés, non datés (vraisemblablement les années
1925-1926), non signés
45- Le Journal du 26 septembre 1922, article intitulé "Carpentier veut sa revanche",
p. 1
24LES BIENFAI'fSDU SPORT
AUX COLONIES
~._.
Illustration 1 : Dessin parut dans
L'Auto du 17 août 1923, illustrant
les bienfaits civilisateurs des
pratiques sportives aux colonies
...
. g'2:~-furent touchés. L'année 1932 débuta avec l'instauration du
professionnalisme dans le domaine du footba1l46, tandis que deux mois
plus tard l'athlète Jules Ladoumègue se voyait disqualifié à vie par la
Fédération française d'Athlétisme pour amateurisme marron.
Cette nouvelle donne sportive avait suscité un certain
nombre de critiques parmi les partisans de l'exercice physique
subordonné aux valeurs morales. Pour certains tout cet étalage d'argent
et de tentatives de tromperie accompagnés d' "une jolie charette de
truqueurs, de maquilleurs, et de flibustiers"47 avaient quelque chose
d'indécent au sortir de quatre années d'une guerre effroyable. C'est ce
que traduit avec acidité le dessin du célèbre caricaturiste Abel Faivre paru
dans Le Journal du 17 décembre 1922, peu après le match Carpentier-
Battling Siki (illustration 2). En 1931, Henri de Montherlant parlait d'un
"sport dévoyé" qui ne jouait plus "le rôle d'éducateur que certains
avaient cru"48. Quant à Georges Hébert, il écrivit un livre virulent
intitulé Le sport contre l'éducation physique destiné à dénoncer un sport
dégradé et progressivement perverti par l'argent et l'exhibition, l'accusant
d'être néfaste pour le développement physique de la jeunesse du fait de la
spécialisation et du surmenage qu'imposaient les compétitions49. Les
autorités gouvernementales elles-mêmes, par la voix d'Henry Paté ,
déploraient les manifestations professionnelles qui tendaient "à diminuer
la portée morale du sport"50.
C'est pourquoi, aux dirigeants sportifs dakarois qui
proposaient, en 1933, de fonder un Comité fédéral des sports de l'A.a.F.,
afin de rendre officiels des championnats et des records qui pourraient
être disputés ou battus en A.a.F., le gouverneur général par intérim,
Pierre Boisson rétorqua: "cet intérêt théorique me paraît contrebalancé
par des inconvénients analogues à ceux qui se manifestent dans les pays
plus évolués: commercialisation des manifestations sportives, tant de la
part des organisateurs que des participants, recherche du record ou de
l'exploit spectaculaire plutôt que du développement rationnel de la
culture physique dans la masse"51. Le souci prioritaire d'améliorer l'état
de santé des Noirs par les pratiques corporelles semblait donc aux
autorités coloniales incompatible avec un essor des sports en A.a.F..
D'ailleurs, en 1939 le colonel Bonavita, rappelait encore aux présidents
de clubs qu'ils ne devaient avoir "d'autre souci que le
46- WAHL Alfred, La balle au pied, Histoire du football, Paris, Gallimard (colI.
Découvertes), 1990, 159 p., p. 147
47- L'Écho des sports du 11 décembre 1922, article de Victor Breyer intitulé "Les
dessous de l'affaire Siki, j'accuse! Et je prouve!"
48- Le Figaro du 9 juillet 1931, article d'Henri de Montherlant "Le sport dévoyé"
49- HEBERT Georges, Le sport contre l'éducation physique, Paris, Vuibert, 1925,
135 p.
50- Annales de la Chambres des Députés, session extraordinaire de 1922, op.
cit.,séance du 30 novembre 1922
51- A.N.S. : 21G58 (17) : Documentation sur le régime des réunions publiques et des
associations indigènes en A.a.F.. Lettre du gouverneur général de l'A.a.F. à
l'administrateur de la circonscription de Dakar, datée du 28 décembre 1933
26ç...... o 't: d,Ô.' e>Ombat* q~t' ro.ppQ1'j:.". $ lI)o"ltAlWo rAl~e.nl-
Illustration 2 : Dessin du caricaturiste Abel Faivre évoquant un éventuel
second combat de boxe entre le Français Georges Carpentier et le
Sénégalais Battling Siki (Le Journal, 17 décembre 1922)développement de la jeunesse qui leur était confiée" et ne devaient
s'attacher qu'''à faire acquérir au plus grand nombre santé et vigueur au
lieu de s'intéresser seulement à l'élite qui gagne les coupes et les
championnats"52.
2-L'association sportive paravent aux activités politiques et religieuses?
Mais au-delà de ces préoccupations sanitaires clairement
exprimées, le modèle métropolitain suscitait en A.O.F. une inquiétude
d'ordre politique non avouée, mais pourtant bien réelle. Le
développement du mouvement sportif français s'était assorti d'une
prolifération de sociétés: entre 1920 et 1937, le nombre de clubs de
football par exemple, avait été multiplié par huit passant de 659 à 585853.
Or, l'administration coloniale redoutait une multiplication sauvage
d'associations. D'ailleurs, pour éviter l'essor du mouvement associatif dans
erles colonies, les autorités françaises n'y avaient pas étendu la loi du 1
juillet 1901 sur les associations. Leur autorisation restait soumise à des
textes plus contraignants, abrogés en métropole, notamment l'article 291
du Code pénal de 1810 qui interdisait les sociétés de plus de vingt
personnes non autorisées par les pouvoirs publics et la loi du 10 avril
1834, renforçant la répression de l'activité associative54.
En fait, les autorités coloniales craignaient que les clubs
sportifs ne dissimulent des activités politiques ou religieuses, en
particulier musulmanes. Dès 1923, le général Claudel, commandant
supérieur des troupes du groupe de l'A.O.F., déplorait l'éclosion trop
rapide d'une "poussière de sociétés" où ces questions tenaient une place
plus importante que le sport et la préparation militaire. Aussi estimait-il
qu"'il était indispensable d'éviter les sociétés comprenant exclusivement
des membres musulmans"55. Les autorités coloniales percevaient en effet
l'Islam comme la seule force de résistance à l'expansion française. C'est
pourquoi, malgré parfois une convergence d'intérêts avec les notables
musulmans (commerçants ou leaders religieux), les Français maintenaient
une surveil1ance étroite des confréries religieuses56. D'où la crainte que
ces dernières ne noyautent les associations, sportives ou autres.
Durant toute la période de l'entre-deux guerres, les
autorités coloniales tentèrent donc de contrôler le développement des
clubs sportifs. Elles encouragèrent principalement leur formation initiale
52- A.N.S.: 5D195 (100) : Rapport annuel 1937-1938 du Comité central
d'Éducation physique et de Préparation militaire, op. cit.
53- ZELDIN Théodore, Histoire des passions françaises (l848-1945)-3-Goût et
corruption, Paris, Seuil (coll. Points Histoire), 1979, 473 p., p. 382
54- MIGNON Jean-Marie, Le destin de la loi de 1901 sur les associations en Afrique
occidentale française, in Les cahiers de l'animation, na 55, 1986, p.22
55- AN.S. : 2G23 (82) : AO.F. : Lettre du général Claudel au gouverneur général de
l'AO.F., datée du 22 janvier 1923
56- TRIAUD Jean-Louis, L'islam sous le régime colonial, in COQUERY-
VIDROVITCH Catherine (dir.), L'Afrique occidentale au temps des français, colonisateurs
et colonisés, 1860-1960, Paris, La Découverte, 1992,460 p., p.148
28au sein des établissements d'enseignement et exigèrent que les membres
du conseil d'administration fussent exclusivement citoyens français57.
D'autre part, une circulaire du gouverneur général de l'A.O.F. de février
1936 spécifia que le rayonnement d'une association autorisée ne devait
pas dépasser les limites d'une colonie58. Cette restriction excluait donc
toute possibilité de créer des fédérations sportives à l'échelle de l'AO.F.
sur le modèle de celles existant en France. De plus, il était précisé
qu'aucune fédération d'associations d'indigènes ne pouvait être
accréditée. Ce point ne reçut pas l'approbation des dirigeants de Guinée
non parce qu'ils étaient moins suspicieux, mais parce qu'ils voyaient
dans ces groupements un puissant moyen d'encadrement! En 1935, les
responsables guinéens avaient d'ailleurs créé une Fédération des Sociétés
sportives indigènes de Conakry, suivant en cela l'exemple des
administrateurs d'AE.F. qui dès 1931 avaient mis en place des structures
identiques au Moyen-Congo59 et à Brazzaville6o. Le président du comité
local d'éducation physique de Guinée tout comme les autorités d'AE.F.,
estimait que, loin de présenter un danger, ces fédérations, dotées d'un
comité directeur comprenant essentiellement des Européens, permettaient
d'encadrer étroitement les associations indigènes61, de les soumettre "à
une stricte réglementation statutaire" et de contrôler qu'elles suivaient la
règle commune62.
Au total, s'il y avait divergence sur les méthodes à
appliquer, la volonté des administrateurs d'encadrer fermement les
sociétés sportives était très claire. Ils ne se départirent pas de leur
suspicion à l'égard des clubs sportifs jusqu'à la veille de la Seconde
Guerre mondiale et en 1938 le colonel Bonavita s'alarmait encore parce
que "les sociétés indigènes [étaient] nombreuses, trop nombreuses" et
échappaient à tout contrôle63.
3-Des compétitions sportives potentiellement subversives
Empêcher la multiplication des compétitions fut une autre
constante préoccupation des autorités coloniales pendant l'entre-deux
; 037 (31) ; Lettre du ministre des Colonies au gouverneur général de57- A.N.S.
l'A.O.F. datée du 20 décembre 1922
Circulaire 47 APIl et 2 du 3 février 1936 du gouverneur58- A.N.S. : 21G58 (17) ;
Jules Brévié
59- ANSOM : AE.F. : 5D18 : Arrêté du lieutenant-gouverneur du Moyen-Congo
autorisant la création de la Fédération autonome indigène des Sports athlétiques le 13
juillet 1931
60- Ibid., création de la Fédération des Sociétés indigènes des Sports athlétiques le 7
juillet 1932
61- MARTIN Phyllis, Colonialism, Youth and Football in French Equatorial Africa,
The International journal of the History of sport, London, Frank Cass, 8, 1 (1991), pp.
56-71, p. 62
62- AN.S. : 5Dl83 (100) : Rapport annuel sur l'éducation physique en Guinée,
1936, établi le 15 octobre par le colonel Labadie président du comité local
63- AN.S. : 5D195 (100) : Rapport annuel du Comité Central d'Éducation Physique
et de Préparation Militaire, op. cit.
29guerres. Certes, les administrateurs reconnaissaient l'utilité des
manifestations sportives pour amener l'ensemble des populations aux
pratiques corporelles. Le général de division Jung, commandant
supérieur des troupes du groupe de l'A.O.F. estimait d'ailleurs qu'elles
constituaient "la meilleure propagande auprès de la population
indigène"64. Mais, les autorités coloniales entendaient que ces rencontres
demeurassent des fêtes sportives consacrées essentiellement à des
démonstrations gymniques telles celles organisées annuellement à Saint-
Louis où les enfants des écoles et les athlètes du Premier Régiment de
Tirailleurs sénégalais présentaient une leçon-type d'éducation physique et
rivalisaient d'ardeur au concours de mouvements d'ensemble65. Ou
encore, lors de l'Exposition coloniale internationale de Paris, en 1931, où
les athlètes africains exécutèrent des pyramides humaines et une leçon de
culture physique66.
Les autorités coloniales voulaient surtout éviter que le
sport devînt un terrain de confrontations tant entre Africains, qu'entre
Blancs et Noirs. Elles redoutaient que ces affrontements sportifs ne
remissent en cause l'ordre colonial et ne devinssent les vecteurs d'idées
subversives telles que l'anticolonialisme et le nationalisme qui se
développaient dans diverses parties de l'Empire depuis la fin de la Grande
Guerre67.
Très tôt, les administrateurs se méfièrent des rencontres
entre colonisateurs et colonisés. En 1913, Pierre de Coubertin, qui avait
noté cette suspicion, l'expliquait par la peur qu'''une victoire, même pour
rire, pour jouer, de la race dominée sur la race dominatrice" ne fût
interprétée comme "un encouragement à la rébellion"68. Jusqu'à la
veille de la Seconde Guerre mondiale, les autorités ne se départirent pas
de la crainte qu'une défaite ne ternît le prestige du Blanc et n'entamât son
autorité. Il paraissait primodial "d'éviter à des Français, à des
cOnquérants, l'humiliation d'être parfois "tapés" par des éléments
soumis de la veille"69. Aussi, en 1935, le lieutenant-gouverneur du Niger
se prononçait-il contre les matches de football, même amicaux, entre
Français et autochtones parce que "le prestige de l'Européen sur quoi
résid[ait] notre domination en ce pays [avait] tout à perdre en ces
64- A.N.S. : 0520 (31) : Éducation physique 1923-1928, note de service du général
de division Jung du 20 août 1928, op. cit.
65- La France coloniale, articles intitulés "Une fête sportive à Saint-Louis", datés du
5 juillet 1928 et du 30 mai 1929
66- DEVILLE-DANTHU Bernadette, La participation des sportifs indigènes à
l'Exposition Coloniale Internationale de Paris de 1931 : polémique autour du rôle du sport
aux colonies, Sport Histoire, n° 2, nouvelle série, 1992, -semestriel
67- AGERON Charles-Robert, La décolonisation française, Paris, Armand Colin,
1991, 179 p., p. 22-29
68- COUBERTIN Pierre (de) : Essai de psychologie sportive, op. cit.
69- L'Auto du 20 mai 1927, article de Marcel Berger intitulé "Les athlètes noirs
accomplissent parfois des prouesses extraordinaires"
30rencontres mixtes où l'Européen n '[était] pas forcément le plus fort"70.
De même, en 1936, le lieutenant-colonel Cazeilles, président du comité
central, conseillait "pour des raisons de prestige, et pour éviter des
incidents toujours possibles entre éléments blancs et noirs" de s'abstenir
de compétitions mixtes7l.
La méfiance s'étendit aussi aux rencontres entre Africains.
Dans leur méthode d'éducation physique aux colonies de 1930, les
instructeurs de Joinville recommandaient "la séparation des races [...]
afin de ne pas faire naître des jalousies pouvant provoquer des incidents
fâcheux"72. De fait, le capitaine Bardy qui séjourna au Sénégal en 1922
afin d'organiser le Centre régional d'Instruction physique de Thiaroye,
rapportait que les confrontations sportives entre Noirs donnaient souvent
lieu à des débordements importants. Il affirmait ainsi que les Africains
étaient si orgueilleux, "orgueil individuel et orgueil de race" qu'ils
étaient capables de "s'entremassacrer" pour arracher la victoire, et
concluait: "si on instituait chez eux un championnat... on retournerait
en droite ligne à l'anthropophagie"(sic). Lui-même avait, disait-il,
renoncé à organiser des matches de football-association qui se soldaient
trop souvent par "une grande quantité de fractures, fêlures, [et]
morsures"73.
Mais les administrateurs cherchèrent surtout à empêcher
des rencontres sportives entre les ressortissants des différents territoires de
l'Empire. Ainsi, les compétitions d'athlétisme et de cyclisme qui devaient
opposer les meilleurs athlètes ou équipes ultramarins et métropolitains,
lors de l'Exposition coloniale de Paris de 1931, furent-elles annulées au
dernier moment. Le motif invoqué paraît dérisoire: les recrues pourtant
spécialement sélectionnées sur leurs qualités athlétiques pour les
manifestations sportives auraient été retenues par "les obligations du
métier des armes [qui] prenaient un large morceau du temps qu'on eût
pu consacrer au sport"74. Il semble peu plausible que ces athlètes aient
été exceptionnellement cantonnés à l'école de Joinville, donc aux portes
de l'exposition, pendant de longs mois (ce qui occasionna d'ailleurs un
surcroît important de frais de chauffage et d'éclairage pour cette
institution75) uniquement pour parfaire leur formation militaire. Les
70- A.N.S. : 5D183 (100) : Annotations du lieutenant gouverneur du Niger à propos
du rapport annuel de 1934 sur J'organisation de J'éducation physique en A.O.F. établi par
le lieutenant-colonel Montangerand le 14 août 1935
71- A.N.S. : 5Dl93 (100) ; Rapport annuel sur le fonctionnement de l'éducation
physique et de la préparation militaire (année 1936), établi par le lieutenant-colonel
Cazeilles le 11 mars 1937
72- L'éducation physique aux colonies, op. cil.
73- L'Auto du 11 mars 1931, article intitulé "Comment les noirs pratiquent un rugby
sans coups de pied"
74- ibid.
75- SHAT : Carton 8N 184, dossier I : Rapport n° 168, daté du 30 décembre 1932
établi par le contrôleur général de 1ère classe Vidal sur l'École supérieure d'Éducation
physique de Joinville-le-Pont
31journalistes de L'Auto ne s'y trompèrent d'ailleurs pas et déplorèrent
l'absence de réponse "précise, franche et loyale"76.
En réalité, plusieurs raisons expliquent cette attitude des
responsables militaires. Ces derniers profitèrent sans doute de l' oscasion
pour prendre une petite revanche sur le monde sportif français. Ecartés
de la direction des activités physiques métropolitaines à partir de 1927,
les militaires ne furent pas mécontents d'aller à l'encontre des souhaits
des sportifs français et de leur montrer qu'aux colonies leur monopole
restait entier et leur autorité incontournable. Cependant, le souci de
préserver la paix sociale et la domination française outre-mer détermina
de toute évidence la supression du programme sportif indigène à
l'exposition coloniale77.
Cette dernière préoccupation explique aussi pourquoi le
projet de Pierre de Coubertin qui proposa aux puissances coloniales
présentes en Afrique d'organiser des Jeux africains "réservés aux seuls
indigènes" avait subi, quelques années auparavant, un sort identique. Les
délégués français qui se prononcèrent sur ce dessein admirent pourtant
en 1923 le principe que les Jeux africains se dérouleraient tous les deux
ans et que les premiers auraient lieu à Alger en 1925. C'est alors que les
autorités françaises en Afrique du Nord, désavouèrent très abruptement
leurs représentants. Le gouverneur général Steeg estima que ce projet
soulevait "des complications dont il eut été sage de se préoccuper avant
de désigner d'une façon ferme la ville d'Alger" et annonça que l'Algérie
ne pouvait assumer la charge d'organiser ces premiers jeux78. Il évoqua
principalement des difficultés financières et la faiblesse du
développement sportif de l'Afrique. Des arguments identiques furent
repris cinq ans plus tard pour refuser en dernière heure, toute
participation française aux jeux qui devaient s'ouvrir le 5 avril 1929 à
Alexandrie. Il apparut très clairement aux contemporains que ces raisons
n'étaient pas déterminantes. Pierre de Coubertin, qui se montrait
résolument ouvert à une promotion des sports aux colonies et même
parfois à contre courant des préoccupations des autorités coloniales,
donna une interprétation résolument politique à ce refus et y vit
l'expression de la "lutte de l'esprit colonial contre la tendance à
émanciper l'indigène, tendance pleine de périls en regard des états-
majors de la métropole"79. De fait, lors de la Commission
interministérielle des Affaires musulmanes qui se tint au Ministère des
Affaires étrangères à Paris, le 14 février 1928, les membres émirent
76- L'Auto du 29 août 1931, article intitulé "Les athlètes noirs de Joinville ne
seront pas opposés aux athlètes blancs"
77- DEVILLE-DANTHU Bernadette, "La participation des sportifs indigènes à
l'Exposition colpniale internationale de Paris de 1931 : polémique autour du rôle du sport
2,aux colonies" in Sport et histoire, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, n°
2ème semestre 1992, 129 p., pp. 9-26
78- A.C.I.O. : Lettre du gouverneur général de l'Algérie, Théodore Steeg, à Pierre de
Coubertin, datée du 21 mars 1924
79- COUBERTIN Pierre (de), Mémoires olympiques, B.I.P.S., Lausanne, 1932,
chapitre XX intitulé "Au Capitole Romain"
32unanimement un avis défavorable à "la participation officielle des
populations de nos colonies et protectorats aux Jeux olympiques
africains" parce que cette manifestation sportive risquait de dégénérer en
une "manifestation nationaliste de caractère ethnique ou politique"80.
Le choix de l'Egypte ne faisait, il est vrai, que conforter le refus des
Français qui considéraient cet État devenu souverain et indépendant le 28
février 1922, comme "un foyer de propagande [non seulement]
nationaliste"81 mais aussi musulmane82.
Éviter les rencontres sportives entre Blancs et Noirs, entre
indigènes de territoires différents, empêcher une multiplication
intempestive d'associations qui n'auraient eu de sportive que le nom!
Durant toute l'entre-deux guerres, les administrateurs coloniaux
développèrent une véritable psychose, peu justifiée en A.a.F., sur le
potentiel subversif des activités sportives.
Pour prévenir toute déviance, le colonisateur s'appliqua
donc à empêcher l'établissement en A.a.F. d'un mouvement sportif
semblable à celui qui s'épanouissait en France. Il entendait promouvoir
les activités physiques tout en évitant le développement de pratiques
sportives. Quelles activités fallait-il alors promouvoir? aù s'arrêtaient les
pratiques éducatives et où commençaient les menées jugées dangereuses
? La frontière était loin d'être parfaitement définie et la confusion allait
bénéficier aux sports.
III-Une mobilisation générale en faveur des
activités physiques
Les objectifs assignés aux pratiques physiques en A.a.F.
et les précautions que nécessitait leur mise en oeuvre déterminèrent le
choix des activités corporelles à encourager et leur lieu de propagation.
Pour mener à bien cette entreprise, les autorités en appelèrent au civisme
de tous les Français installés en A.a.F..
I-Préparation militaire et éducation physique
Afin de faciliter et d'améliorer la conscription, les
administrateurs s'efforcèrent tout d'abord de promouvoir la préparation
militaire. Cette activité avait été instituée en France pour répondre à la
réduction du service militaire à trois ans intervenue pour des raisons
80- A.M.A.E.F. : Série Afrique 1918-1940, questions générales (154) : expositions
diverses
81- A.C.I.O. : Dossier Premiers Jeux africains annulés (1929), article de journal,
vraisemblablement La Liberté, daté du 21 février 1929
82- BAUMONT Maurice, La faillite de la paix, de Rethondes à Stresa (1918-1935),
Paris, PUF (colI. Peuples et civilisations), 1967, 531 p., p. 452
33économiques et budgétaires à la fin du XIXème siècle. Elle devait
constituer un dressage préliminaire à l'incorporation et comportait de la
gymnastique, des exercices militaires et du tir83. Obligatoire dans les
écoles françaises à partir de 1882 avec la création des bataillons scolaires,
l'instruction militaire demeura cependant erratique jusqu'à la veille de la
Grande Guerre et fut définitivement abandonnée à l'issue de celle-ci sous
la pression de l'opinion publique. En A.O.F., elle fut préconisée à partir
de 1923 mais ne s'adressa qu'aux individus âgés d'au moins quinze ans.
Elle devait être sanctionnée par un Brevet de Préparation militaire
élémentaire (B.P.M.E.) qui offrait à ses titulaires un certain nombre
d'avantages, comme le choix de la garnison au moment de
l'incorporation84.
Pour les plus jeunes, les autorités coloniales encouragèrent
le développement de l'éducation physique. "Action méthodique,
progressive et continue de l'enfance à l'âge adulte, ayant pour objet
d'assurer le développement physique intégral, d'accroître les résistances
organiques, de mettre en valeur les aptitudes dans tous les genres
d'exercices naturels et utilitaires indispensables"85, elle correspondait
parfaitement aux préoccupations eugéniques des gouvernants. Conçue
dès la fin du Xvmème siècle sur des bases militaires, sous l'impulsion
notamment de l'Espagnol Francisco Amoros y Ondeano, elle constituait
aussi un complément efficace à la préparation militaire.
Il fut question, en 1924, d'établir un manuel adapté aux
conditions particulières de l'A.O.F.. En définitive, les autorités coloniales
jugèrent plus simple de s'appuyer sur les ouvrages déjà existants et écrits
par des spécialistes86. L'éducation physique dispensée en A.O.F. s'inspira
donc des pratiques développées en métropole. Elle s'appuya sur la
Méthode française d'éducation physique publiée entre 1919 et 1922 par
l'Ecole de Joinville87. Cet ouvrage empruntait largement aux principes
posés par le lieutenant de vaisseau Georges Hébert88 qui, après avoir
observé, au cours de ses voyages, les activités physiques des marins et de
diverses populations d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, avait mis au point, à
partir de 1903, une gymnastique nouvelle basée sur "tous les actes que
83- ARNAUD Pierre, Le militaire, l'Écolier, le gymnaste, naissance de l'éducation
physique en France (1869-1889), Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1991,273 p.
84- A.N.S. : 037 (31) : Rapport annuel sur le fonctionnement de l'éducation
physique et de la préparation militaire en A.O.F. établi par le général de division
Freydenberg, commandant supérieur des troupes du groupe de l'A.O.F., daté du 14
novembre 1931
85- HEBERT Georges, Le sport contre ['éducation physique, Paris, Vuibert, 1925,
135 p.
86- A.N.S. : 037 (31) : Procès verbaux des séances du 25 novembre 1924 et 15
février 1926 du Comité central d'Éducation physique et de Préparation militaire
87 - SPIV AK Marcel, Éducation physique, sport et nationalisme en France du Second
Empire au Front populaire: un aspect original de la défense nationale, thèse d'État,
Université de Paris I, 1983, p. 990
88- L'Auto du 3 août 1929, article de Marcel Oger intitulé "M. Henry Paté
réconciliera-t-il la méthode naturelle avec la méthode française ?"
34l'homme primitif utilise pour subsister" et les gestes quotidiens (tels que
marcher, courir, sauter, porter...) : la "méthode naturelle".
Les autorités coloniales jugèrent cette pratique facile à
mettre en oeuvre. Le Bulletin de l'Enseignement de l'Afrique Occidentale
Française de mai 1924 notait que "la gymnastique nouvelle se
[contentait] à défaut de compétence d'un peu de bonne volonté [et
qu'elle consistait en] mouvements hygiéniques qui conservent et
développent les organes sains, corrigent et raffermissent ceux qui sont
faibles"89. Certains avaient même été jusqu'à signaler, non sans une
certaine naïveté, que la méthode naturelle était bien adaptée aux
indigènes puisqu'ils avaient "constaté que la marche, le lancer, le
grimper, le saut, la course [étaient] inclus dans les jeux organisés par les
enfants qui [s'y livraient] avec un entrain irrésistible"90.
Dès 1923, la priorité fut donc donnée, en A.O.F., à la
préparation militaire et à l'éducation physique et le gouverneur général
Carde demanda que seules les sociétés s'occupant de ces deux activités
retinssent l'attention et donc les crédits des pouvoirs publics91.
2-L'école et la caserne
Pour diffuser ces nouvelles pratiques dans "la masse", les
administrateurs s'adressèrent d'abord "aux éléments [qu'ils avaient] entre
les mains"92.
L'école apparut immédiatement comme le cadre le plus
structuré et le plus fiable pour un apprentissage suivi de ces pratiques (la
préparation militaire étant réservée aux établissements d'enseignement
secondaire). Elle constituait le lieu où il était le plus facile d'agir93. C'est
pourquoi, dès 1923, le général Claudel estimait que "l'école indigène
[devait] servir d'exemple dans cette question de l'éducation physique et
de la préparation militaire"94. De même, le gouverneur général Carde
insistait sur l'importance de l'école primaire "base de l'éducation sportive
dans les colonies"95 "où les générations actuelles devaient puiser le
89- Bulletin de l'Enseignement de l'Afrique Occidentale Française, textes portant
réorganisation de l'enseignement en AD.F., daté du 1er mai 1924
90- Bulletin de de l'Afrique Française, janvier 1933,
chapitre intitulé "La vie de l'A.D.F. et l'école", étude sur l'enfant bambara de Djitoumou
(cercle de Bamako)
91- AN.S. : 2G24 (67) : AD.F.: Rapport annuel sur l'organisation générale de
l'instruction physique établi par le général Carde le 28 janvier 1925 (21 p.)
92- L'éducation physique aux colonies, op. cit., p. 8
93- AN.S. : D37 (31) : Lettre du lieutenant-colonel Ardant-du-Picq, président du
Comité Central d'Éduction physique et de Préparation militaire aux présidents des
comités locaux, datée du 27 décembre 1927
94- AN.S. : 2G23 (82) : AD.F. : Lettre du général Claudel datée du 22 janvier 1923,
op. cit.
95- AN.S. : 2G23 (83) : AD.F. : Lettre du gouverneur général Carde à la Direction
des Services militaires, datée du 6 octobre 1923
35goût des sports"96. Cependant, alors que les administrateurs souhaitaient
amener la majorité des Africains à la pratique sportive, ce choix peut
paraître paradoxal puisque les effectifs scolaires ne représentaient, en
1919, que 1,1% des enfants théoriquement scolarisables97 et 4,5% en
1935-193698. Plusieurs raisons expliquent ce choix. Les
établissements d'enseignement constituaient des lieux privilégiés
d'assimilation destinés à façonner "de vrais français de langue, d'esprit,
de vocation", et formaient une population acculturée susceptible d'être
plus réceptive à ces nouvelles activités physiques. De plus, pour susciter
des comportements nouveaux au sein d'une société, il importait de les
inculquer aux jeunes générations plus malléables et adultes de demain.
"C'est aux enfants qu'il faut donner le goût des sports"99 affirmait le
général Claudel, commandant supérieur des troupes du groupe de
l'A.O.Foo
Les casernes constituèrent le second lieu de diffusion de
l'éducation physique et évidemment de la préparation militaire. Les
autorités coloniales encouragèrent la formation de groupements sportifs
régimentaires. Afin de développer le goût des pratiques physiques chez
les tirailleurs, le général de division Jung, commandant supérieur des
troupes du groupe de l'A.O.F. ordonna en 1928 qu'en fonction de
l'importance de la garnison il fût constitué un ou plusieurs groupements
sportifs regroupant un quart ou un tiers des effectifsIOO
L'Armée participa aussi à la promotion de l'éducation
physique parmi les civils. Les militaires furent invités à présenter des
démonstrations de mouvements d'ensemble ou de leçons complètes pour
stimuler l'activité corporelle des populationsIOl. L'institution militaire
fournit une importante aide humaine et logistique. Des cadres de l'armée,
européens et indigènes de tout grade, recrutés parmi le personnel
d'encadrement des troupes, pallièrent le manque d'instructeurs qualifiés.
D'un point de vue matériel, les autorités militaires mirent leurs
infrastructures à la disposition des civils, et le général Claudel prescrivit
que la main d'oeuvre militaire contribuât à l'organisation de terrains de
sport.
Pour atteindre les objectifs fixés, la pratique de l'éducation
physique ne devait pourtant pas s'arrêter aux portes des écoles et des
casernes. Or, dans le domaine civil, le mouvement sportif associatif était
encore à l'état embryonnaire (en 1922, l'A.O.F ne comptait que dix
96- A.N.S. : 2G25 (62) : A.O.F. : Rapport annuel sur l'organisation de l'instruction
physique établi par le gouverneur général Carde le 5 février 1926 (15 p.)
97- BOUCHE Denise, Histoire de la colonisation, op. cil., p. 245
98- Ibid., p. 254
99- AN.S.: 2G23 (83) : A.O.F. : Lettre du gouverneur général Carde, datée du 6
octobre 1923, doc. cil.
100- A.N.S. : 0520 (31) : Note de service du général de division Jung, commandant
supérieur des troupes du groupe de l'AO.F., datée du 24 mars 1928
101- AN.S. : 037 (31) : Rapport annuel, 1931, sur le fonctionnement de l'éducation
physique et de la préparation militaire en Afrique occidentale établi par le général de
division Freydenberg, op. cil.
36clubs dont quatre réservés aux Européens et trois ne s'occupant que
d'hippisme et de danselo2. Les administrateurs encouragèrent alors la
formation, au sein des établissements d'enseignement, de sociétés
scolaires telles qu'elles avaient été définies en 1907 par le Ministère de
l'Instruction publique103. Le chef d'établissement en était le président de
droit et les statuts étaient étroitement contrôlés par l'Administration qui
imposait un modèle type. Ces sociétés étaient destinées à devenir, sous
l'impulsion des anciens élèves, des associations civiles ne pratiquant que
l'éducation physique et la préparation militaire. A ce titre, elles pouvaient
devenir des S.A.G., Sociétés agréées par le Ministère de la Guerre qui
leur accordait des subventions104. Les gouvernants espéraient ainsi que
les activités de ces clubs, établis sous le contrôle de l'administration
scolaire, demeureraient conformes aux objectifs initiaux.
L'école et l'Armée furent donc considérées comme des
vecteurs potentiels des activités physiques parmi les populations
indigènes. Elles devaient constituer le point de départ d'un mouvement
sportif associatif fermement contrôlé "susceptible de toucher la masse
[et de poursuivre] l'oeuvre commencée à l'école"105.
3-1£ devoir de chaque colon
Consigne fut aussi donnée pour que tous les Blancs
fussent des propagandistes zélés des pratiques sportives. Dès 1923, Albert
Sarraut, ministre des Colonies, insistait sur la nécessité qu'autorités civiles
et militaires locales se mobilisassent en faveur de la diffusion de la
culture physique106.
L'administrateur en particulier pouvait jouer un rôle
important. Détenant tous les pouvoirs dans sa circonscription, il lui serait
plus aisé d'amener ses administrés à la pratique des activités physiques.
En 1926, le lieutenant-colonel Durif , commandant la subdivision
militaire du Dahomey soulignait "l'importance pour l'éducation
physique de toute manifestation de ['autorité supérieure"107. Gouverneur
général, lieutenants-gouverneurs, commandants de cercle et maires furent
invités, chacun à son niveau, à oeuvrer pour la cause des pratiques
corporelles. Au Sénégal, les commandants de cercle reçurent un modèle
102- AN.S. : 2G23 (82) : AO.F. : Rapport sur l'organisation et le fonctionnement
des sociétés de préparation et de perfectionnement militaires établi par le général Claudel
le 22 janvier 1923 (i2 p.)
103- AN.S.: 037 (31) : Lettre du lieutenant-colonel Ardant-du-Picq, président du
Comité central d'Éducation physique et de Préparation militaire aux présidents des
comités locaux, datée du 27 décembre 1927
104- ARNAUD Pierre (sous la direction de), Le corps en mouvement, op. cit., p. 98
105- AN.S. : 0520 (31) : Note de service du général de division Jung, commandant
supérieur des troupes du groupe de l'AO.F., datée du 24 mars 1928
106- Circulaire n° 385/1 du Ministère des Colonies datée du 15 juin 1923
107- AN.S. : 037 (31) : Rapport annuel sur l'éducation physique au Dahomey, établi
par le lieutenant-colonel Durif, président du Comité local d'Éducation physique du
Dahomey, daté du 4 octobre 1926
37de statut-type d'une association sportive afin de susciter partout leur
création 108.Les élus municipaux furent appelés à prendre l'initiative de
construire des stades et à aider financièrement les clubs sportifs de leur
commune. Le gouverneur général et les lieutenants-gouverneurs furent
plus particulièrement chargés d'inscrire, aux budgets de la fédération et
des différents territoires, des crédits spécifiquement réservés aux activités
physiques.
Pour assurer une coordination entre les autorités
concernées, le ministre des Colonies, Édouard Daladier préconisa, en
septembre 1924, la création dans chacune des colonies ou groupe de
colonies d'un Comité d'Instruction et de Préparation militaire destiné à
concentrer tous les moyens mis par les autorités locales à la disposition
du développement des activités physiques. La présidence de cet
organisme revenait au commandant supérieur des troupes qui devait être
assisté d'un représentant du gouverneur général, d'un inspecteur de
l'enseignement, d'un médecin militaire, d'un officier spécialiste des
questions d'éducation physique et d'un représentant des sociétés
civiles109.
Par arrêté du 15 octobre 1924, le gouverneur général de
l'A.a.F., conformément aux instructions ministérielles, institua, à Dakar,
un Comité central d'Instruction physique et de Préparation militaire pour
l'ensemble du groupe. Puis, face à l'impossibilité pour un seul organe de
régler tous les détails de l'organisation des pratiques sportives sur une
telle étendue territoriale, des comités locaux furent créés en novembre en
Guinée, Côte d'Ivoire, Dahomey, Soudan, Haute-Volta et Nigerllo. La
tâche essentielle de ces comités consistait à centraliser, puis à répartir
équitablement les moyens financiers mis par les autorités locales,
lieutenants-gouverneurs et municipalités, à la disposition du
développement des activités physiques. Le comité central, doté d'une
subvention du budget général de l'A.a.F., était chargé, en principe de
"réparer les inégalités de traitement" qui existaient entre les différentes
colonieslll.
Mais, aux côtés de l'administrateur, tous les colons,
commerçants, médecins et fonctionnaires furent invités à apporter leur
concours à la cause de l'éducation physique. "Détenant de l'autorité et
exerçant une certaine influence sur les indigènes", il leur fut suggéré de
pratiquer eux-mêmes les exercices physiques afin de donner l'exemple.
108- A.N.S.: 2G24 (67) : A.O.F. : Rapport annuel sur l'organisation générale de
l'instruction physique établi par le gouverneur général Carde, 1925, op. cit.
109- Dépêche n° 706/1 du ministre des colonies Édouard Daladier, aux gouverneurs
généraux et gouverneurs des colonies, datée du 2 septembre 1924
110- A.N.S.: 037 (31) : Circulaire n° 581 du gouverneur général de l'A.O.F. aux
lieutenants de Guinée, Côte d'Ivoire, Soudan, Haute-Volta, Dahomey, Niger,
datée du 22 novembre 1924
111- A.N.S. : 037 (31) : Note du chef du Cabinet Militaire qui fait référence au budget
général de 1925, non datée
38Par mimétisme, l'indigène "qui a une disposition naturelle [...] à copier
['Européen" s'initierait à ces nouvelles activitésIIZ.
* *
* * *
Ainsi la volonté des autorités coloniales de développer les
pratiques physiques en A.O.F. se fit jour au lendemain de la Première
Guerre mondiale. L'origine de cette idée est d'ailleurs à rechercher dans
les conséquences immédiates du conflit: démographie alarmante et
pacifisme de la population métropolitaine. L'Afrique apparut alors
comme un réservoir humain appréciable en cette période de déficit de
main d'oeuvre et de soldats.
Suite à la circulaire de 1923 du ministre des Colonies
Albert Sarraut, qui constitue le premier texte officiel relatif à la
promotion des activités physiques en A.O.F., les autorités coloniales
appelèrent à une mobilisation générale en faveur du développement de
l'éducation corporelle dans l'ensemble de la fédération. Militaires et
instituteurs en tête, chacun à son niveau se devait d'agir pour l'éducation
physique du Noir. Une franche collaboration entre tous les services civils
et militaires devait assurer la bonne marche de cette entreprise.
Cependant, la peur de la subversion ou de l'établissement
d'un mouvement sportif semblable à celui qui se développait en France à
la même époque conduisit les autorités coloniales à imposer des garde-
fous (contrôle des clubs sportifs, refus d'autoriser le regroupement des
associations sportives au sein d'un organe fédérateur...) quant aux
moyens à utiliser pour mettre en oeuvre l'instruction physique des
Africains.
112- L'éducation physique aux colonies, op. cit., p. 10
39Chapitre II
Les premiers acteurs du développement
du sport
Les premiers acteurs du développement des pratiques
physiques en A.O.F. se caractérisent avant tout par leur hétérogénéité.
Blancs et Noirs, coloniaux et métropolitains, notables et religieux, tous
mus par des motivations et des sentiments différents se retrouvèrent sur
un seul point: un intérêt plus ou moins marqué pour l'implantation des
activités physiques et sportives en A.O.F..
[-Les Africains: du refus à l'adoption
L'attitude des populations d'A.O.F. à l'égard des pratiques
physiques européennes fut ambivalente. Si elles rejetèrent l'éducation
physique et la préparation militaire proposées par l'Administration pour
des raisons à la fois religieuses, culturelles et politiques, elles firent preuve
d'un goût marqué pour les jeux sportifs.
I-Des séances d'éducation physique et de préparation militaire désertées
Les populations d'A.a.F. ne manifestèrent pas une
hostilité ouverte à l'encontre des activités physiques proposées par le
colonisateur. Cependant, elles marquèrent leur réprobation par un
absentéisme important. Dès 1923, le général Claudel signalait le manque
d'assiduité des indigènes aux séances d'éducation physique et de
41préparation militairel13. Cette défection s'accentua encore les années
suivantes.
En 1925, les Mauritaniens de race noire prétextaient "à
chaque convocation être retenus soit par les travaux des champs, soit par
leur commerce"114. De même au Niger, "la propagande faite auprès de
la jeunesse indigène [ne recevait] aucun écho"115. A Dakar, sur trois-
cent-quatre-vingt-huit enfants inscrits aux séances d'éducation physique
en 1928, quatre-vingt-dix manquaient régulièrementl16. Au Soudan, dans
les années trente, les centres scolaires de Bamako et de Kati enregistraient
respectivement une absence moyenne de 50 % et 30%, et sur l'ensemble
du territoire près de 60 % des élèves manquaient les leçons d'éducation
physique117. Des constatations identiques émanaient du comité local de
Côte d'Ivoire nord: "[Les Africains mettaient] peu d'empressement à
venir aux séances [de préparation militaire] si ce n'est le jour où ils
[étaient] assurés de recevoir des petits cadeaux"118. En 1932 encore, tout
en notant un léger mieux ("la jeunesse indigène commence à accepter
de se livrer à l'effort physique"), le général de division Freydenberg,
commandant des troupes du groupe de l'A.O.F., déplorait le manque de
goût, d'application et de persévérance des Noirs pour ces activités. Il
signalait que "nombreux [étaient] les élèves qui, inscrits à la préparation
militaire, [n'assistaient] que très irrégulièrement aux séances
d'instruction"119. Pour remédier à cette indifférence, les autorités
prodiguèrent récompenses et sanctions. A Saint-Louis, les séances
d'instruction physique s'achevaient sur des distributions de galettes et
d'oranges 120. Le gouverneur de la Haute-Volta conseillait aux
administrateurs "l'attribution de récompenses accordées sur [leurs] fonds
politiques, aux élèves les plus méritants"121 et les budgets locaux de la
Côte d'Ivoire de 1930 à 1932 réservaient un quart de la subvention
113- AN.S. : 2G23 (82) : AO.F. : Rapport sur l'organisation et le perfectionnement
des sociétés de préparation et de perfectionnement militaire établi par le général Claudel,
daté du 22 janvier 1923, doc. cil.
114- A.N.S. : 2G25 (62) : AO.F. : Rapport annuel sur l'organisation de ['instruction
physique établi par le gouverneur général Carde, 1926, doc. cil.
115- Ibid.
116- A.N.S. : 0522 (31) : Lettre du premier adjoint au maire de Dakar aux directeurs
d'école concernés, datée du 8 mars 1928
117- A.N.S.: 5D183 (100) : Rapport annuel du colonel de Martonne président du
Comité local d'Éducation physique et de Préparation militaire du Soudan Français, année
scolaire 1932-1933
118- AN.S.: 5D183 (100) : Rapport annuel (1936-1937), renseignements sur
l'organisation générale de l'éducation physique, de la préparation militaire et des sports
en A.O.F., Hème partie, établi par le colonel Bonavita
119- A.N.S.: 2G32 (I27) : A.O.F. : Rapport annuel sur le fonctionnement de
l'éducation physique et de la préparation militaire, année 1932, établi par le général de
division Freydenberg, commandant supérieur des Troupes du groupe de l'A.O.F., le 15
novembre 1932
120- Communication personnelle de Mamadou Watt, Dakar mai 1992
121- A.N.S. : 037 (31) : Circulaire du gouvernement de la Haute-Volta datée du 6
décembre 1924, doc. cil.
42destinée à l'éducation physique à l'école pour les "récompenses aux
élèves"122. A Dakar, la société La Jeanne d'Arc créa une section de
scoutisme dans l'espoir que "l'attrait d'un uniforme [aurait] quelque
heureux effet"123.A contrario, les élèves peu assidus reçurent de lourdes
punitions et furent menacés d'exclusion temporaire de leur écolel24.
En dépit de ces mesures, les ressortissants d'A.a.F.
demeurèrent réticents à pratiquer l'éducation physique et la préparation
militaire et à la veille du second conflit mondial, le colonel Bonavita ne
pouvait que constater l'insuccès des diverses manoeuvres de séduction et
de persuasionl25.
2-A version et méfiance
Des préoccupations à la fois religieuses, sociales et
politiques peuvent expliquer la défection des Africains aux séances
d'éducation physique.
Le directeur des Affaires politiques et administratives
notait en 1939 que "Le jeune africain du Sénégal [appréciait]
différemment le sport, suivant qu'il [était] d'origine animiste ou de
confession islamiste [et que] les Musulmans [fréquentaient] moins
volontiers le terrain de sport" 126.Le gouverneur du Sénégal, Georges
Parisot, déplorait lui-aussi la difficulté à "vaincre les scrupules de
certains indigènes musulmans dont les croyances religieuses
s'accord[aient] mal avec les exercices de plein air"127. De fait, l'Islam,
solidement implanté au Sénégal (où 67 % de la population en 1933 était
de religion musulmane), mais aussi en Guinée (avec 60 % de
musulmans), au Niger (69 %) et dans des proportions moindres au
Soudan (10%)128, constitua un frein important à la diffusion des activités
physiques et sportives en A.a.Foo
De toute évidence, les chefs religieux conseillaient aux
fidèles de s'abstenir de pratiquer l'éducation physique. Pourtant, rien
dans le Coran ne condamnait la culture corporelle. Les exégètes, au
Budgets locaux de la colonie de la Côte d'Ivoire de 1930, 1931, 1932, chapitre122-
XlII
123- A.N.S.: 2G32 (127) : Rapport annuel sur le fonctionnement de l'éducation
physique et de la préparation militaire, année 1932, établi par le général de division
Freydenberg, doc. cit.
124- A.N.S. : 0522 (31) : Lettre du directeur de l'école de Médina au maire de Dakar
datée du 29 mai 1928
125- A.N.S.: 5D183 (100) : 5D183 (100) : Rapport annuel (1936-1937),
renseignements sur l'organisation générale de l'éducation physique..., Hème partie, établi
par Ie colonel Bonavita Ie 24 mai 1938, doc. cit.
126- A.N.S.: 5D193 (100) : Note du directeur des Affaires politiques et
administratives pour le chef du cabinet militaire, datée du 30 septembre 1939
127- A.D.N. : Dakar 154 : Circulaire datée du 26 août 1939, du gouverneur du Sénégal
Georges Parisot aux commandants de cercle
128- A.N.S. : 22G75 (132) : Répartition de la population indigène de l'A.O.F. par
religions, chiffres arrêtés au 31 décembre 1933, tableau envoyé au gouverneur général le
5 avril 1935 afin de constituer un annuaire statistique de l'A.O.F.
43contraire, se basèrent sur divers hadiths pour autoriser les exercices
physiques, en particulier, tous ceux préparant aux domaines du combat et
de l'art militaire. Ainsi, le Prophète aurait préconisé la course à pied, la
lutte, le tir à l'arc, l'équitation, la natation et le lancement du javelot. Il
aurait d'ailleurs lui-même pratiqué la course à pied avec son épouse
Aïcha pour donner l'exemple à ses compagnons129 ainsi que la lutte
contre un homme (du nom de Rokana) réputé pour sa force130. Malgré
ces exégèses plutôt favorables, il semble que les activités physiques
proposées par le colonisateur heurtèrent le sentiment religieux des
musulmans d'A.a.F.. "L'abandon du costume et de l'attitude religieuse"
qu'impliquait l'entraînement physique, l'assimilation du sportif au joueur
"avec ce que le terme comporte de légèreté et de frivolité" suscitèrent
leur méprisl3l. Bachir Kounta fondateur du Stella-Club, association saint-
louisienne de basket-baIl, et petit-fils d'un grand chef religieux
sénégalais, de la secte des Khadriya, affirme avoir pratiqué le football et
le basket-baIl à l'insu de son père qui s'y serait opposé, souhaitant voir
son fils se consacrer uniquement à l'étude du Coran et des Ecritures
Saintesl32.
Ce rejet des pratiques sportives par la hiérarchie
musulmane avait aussi une signification politique très nette. Il participait
d'une forme de résistance passive à l'hégémonie culturelle européenne.
Ce comportement est à rapprocher du refus des familles musulmanes
d'envoyer leurs enfants dans les écoles françaises133 présentées "comme
la voie la plus directe pour aller en enfer"134.
Le poids de la hiérarchie sociale au sein des communautés
africaines constitua un second frein à la diffusion des activités physiques
et sportives. Au Sénégal et au Soudan par exemple, les sociétés
traditionnelles ouolofs, sérères et toucouleurs étaient régies à la fois par
un système d'ordre (aristocrates, hommes libres, hommes de conditions
serviles) et un système de castes professionnelles 135.De cette stratification
complexe, où la place et le rang de chacun était fonction non seulement,
de la naissance, mais aussi des liens matrimoniaux et de l'âge136, les
Africains avaient conservé le sens de l'appartenance à un groupe
déterminé au sein de la collectivité. Aussi, le directeur des Affaires
129- QUARDHAOUl Youcef, Le licite et l'illicite en Islam, Paris, Okad, 1990,316 p.,
p. 248-252
130- CHAHED Abdelwahab, Pour une politique tunisienne de sport pour tous, Tunis,
Sagep, la Kasbah, 1985, 139 p., p. 27
131- A.N.S.: 5D193 (100) : Note du directeur des Affaires politiques et
administratives, datée du 30 septembre 1939, doc. cit.
132- Communication personnelle de Bachir Kounta, Dakar, 22 juin 1990
133- BOUCHE Denise, Histoire de la colonisation française, op. cit., p. 245
134- HAMPÂTÉ BÂ Amadou, Amkoullell'enfant peul, mémoires, Paris, Actes Sud,
1991, 409 p., p. 239, chapitre intitulé HA l'école des Blancs"
135- BALANDIER Georges, Anthropologie politique, Paris, PUF, 1967, p. 100, cité
in BARA DIOP Abdoulaye , La société Wolof, tradition et changement, Paris, Karthala,
1981, 355p., p.32
136- COQUERY-VIDROVITCH Catherine, Afrique noire, Permanences et ruptures,
Paris, L'Harmattan (2ème édition révisée), 1992,450 p., p. 69
44politiques et administratives estimait-il que "la conception d'égalité et
[...] l'anonymat de l'équipe" sportive heurtait la "mentalité indigène"
qui n'était pas ''familiarisée avec cette idée que le Chef puisse,
abandonnant les attributs du pouvoir [...] entrer en compétition, sur le
"terrain ", avec les gens du commun" 137.Les élites africaines, et les
enseignants, en particulier, qui estimaient que "leur tâche consist[ait]
uniquement à discourir du haut d'une chaire"138, rejetaient une pratique
sportive qui exigeait l'abandon de leurs vêtements pour une tenue jugée
dégradante dans une société où l'habillement constituait une façade
sociale139. Ainsi, lors des premiers stages d'éducation physique de 1924, à
l'intention des instituteurs, les cadres instructeurs durent ''faire preuve
d'autorité pour faire adopter la culotte courte et le maillot sans manche
par des maîtres qui attachaient à la tenue vestimentaire un signe
incontestable de supériorité" 140.De même, le capitaine Sergent déplorait
"cette hérésie de voir une classe exécuter une leçon d'éducation
physique, coiffée, habillée comme pour une fête" et enjoignait aux
instituteurs de persuader leurs élèves qu'ils ne s'abaissaient pas "e n
quittant couvre-chef et boubou pour pratiquer l'éducation physique"141.
Les mentalités n'évoluèrent cependant que très lentement. En 1938, le
journaliste sénégalais Ousmane Diallo invitait ses concitoyens à pratiquer
le sport en s'efforçant de les convaincre que "cela ne [portait] aucune
atteinte à [leur] valeur religieuse ni à [leur] dignité personnelle"142.
Pourtant, en mars 1941, un enseignant de l'école régionale de Conakry
professait encore "la gymnastique avec un chapeau mou légèrement
incliné sur la tête" spectacle que l'inspecteur (européen) de
l'Enseignement primaire critiqua sévèrementl43.
A ces réticences motivées à la fois par des sentiments
religieux et le respect des valeurs traditionnelles s'ajouta une méfiance
extrême des populations d'A.a.F. à l'égard d'activités physiques
encadrées par des membres de l'Armée coloniale et perçues, à juste titre,
comme une initiation au métier de militaire. En 1931, le général de
division Freydenberg expliquait la défection des ressortissants d'A.O.F.
par la crainte "que la préparation militaire ne soit un acheminement vers
137- A.N.S.: 5D193 (l00) : Note du directeur des Affaires politiques et
administratives datée du 30 septembre 1939, doc. cil.
138- ANSOM : Aff. po1., carton 652, dossier I : Rapport de tournée d'inspection des
écoles de l'Oubangui-Chari, Uanvier, février, mars 1937), établi par le directeur de
l'Enseignement, Davesne
139- BALANDIER Georges, Afrique ambiguë, Paris, Plon, Collection Terre Humaine,
1957, 429 p., p.335, 355, 376, 391, (importance de la symbolique vestimentaire)
140- SERGENT (commandant de l'infanterie coloniale) : L'éducation physique au
service de la colonisation, (1936-1937), op. cil.
141- A.N.S. : 0520 (31) : Rapport du capitaine Sergent relatif à l'inspection prescrite
par l'ordre de service n° 3/806 E du général commandant supérieur, daté du 4 juin 1924
142- Paris-Dakar du 12 octobre 1938, article d'Ousmane DiaUo intitulé "Une vue sur
le sport et l'hygiène dans les milieux indigènes"
143- A.N.S. : 0 non côté: dossier 1 : Rapport d'inspection établi par l'inspecteur de
l'Enseignement primaire Cros, mars 1941
45l'obligation de contracter un engagement à long terme" 144. Les
contraintes qu'imposait le métier de soldat aux sujets africains
provoquaient cette peur. Ils étaient soumis à un service de trois ans (alors
qu'il n'était plus que de 18 mois pour les citoyens français après la loi
d'avril 1923145), leur solde, la nourriture et le nombre de permissions
demeuraient peu importants. Souvent affectés dans des postes éloignés,
ils étaient tenus à de longues marches pour s'y rendre. Quant à
l'uniforme, il ne constituait nullement un élément de prestige, au
contraire, il suscitait de nombreuses critiques de la part des recrues qui le
trouvait inconfortable, inadapté aux différents climats de l'Empire et
parfois même ridicu1e146.
Cette hostilité était renforcée par le souvenir des
enrôlements effectués durant la Première Guerre mondiale. Les Africains
avaient encore en mémoire les six recrutements qui s'étaient succédés
entre 1914 et 1918 (chronologie). Mal ressentis dans certaines régions,
ils avaient donné lieu à des soulèvements armés. Dès février 1915, les
populations du Bélédougou s'étaient révoltées, le 17 novembre de la
même année avait débuté la grande insurrection de l'Ouest-Volta et 1916
avait vu la sédition du Nord-DahomeyI47. Les ressortissants de ces
régions se montrèrent particulièrement réfractaires à la pratique de
l'éducation physique et de la préparation militaire. Au Soudan français,
en 1924, il ne pouvait "être question de créer immédiatement des sociétés
sportives et de préparation militaire" à cause de la méfiance persistante
des populationsl48. De même au Dahomey, l'organisation d'activités
physiques dans les localités du nord de la colonie était jugée
prématurée149 et en 1926 le lieutenant-colonel Durif notait qu'il serait
"peut être impolitique de parler de préparation militaire"15o.
La majorité des ressortissants d'A.O.P. opposa donc une
fin de non recevoir aux séances d'éducation physique et de préparation
militaire proposées par le colonisateur. Cette attitude de refus fut une
conséquence de l'attachement des Africains à leurs valeurs religieuses et
culturelles. Mais elle révéla surtout leur aversion pour le service militaire
144- A.N.S. : 037 (31) : Rapport annuel, 1931, sur le fonctionnement de l'éducation
physique et la préparation militaire en A.O.F., établi par Freydenberg doc. cH.
145- sprv AK Marcel, Éducation physique, sport et nationalisme en France du Second
Empire au Front populaire: un aspect original de la défense nationale, thèse d'État,
Université de Paris r, 1983, p. 1083
146- ECHENBERG Myron, Colonial conscripts: the tirailleurs senegalais in French
West Africa, 1857-1960
147- MICHEL Marc, L'appel à l'Afrique, op. cit.
148- A.N.S. : 037 (31) : Rapport sur l'éducation physique, établi par le lieutenant-
gouverneur du Soudan français, daté du 4 novembre 1924
149- A.N.S.: 037 (31) ; Note au sujet de l'éducation physique et sportive au
Dahomey, établie par le lieutenant-gouverneur par intérim du Dahomey et datée du 29
octobre 1924
150- A.N.S. : 037 (31) : Rapport annuel sur l'éducation physique (2ème partie) établi
par le lieutenant-colonel Durif, commandant la subdivision militaire du Dahomey et
président du comité local d'éducation physique, daté du 4 octobre 1926
46qui supposait une longue séparation familiale, et rappelait les
recrutements traumatisants de la Première Guerre mondiale.
3-Le goût des jeux sportifs
L'idée et la recherche de l'exploit physique n'étaient
cependant pas étrangères aux cultures africaines, et les populations
d'A.O.F. n'avaient pas attendu la conquête coloniale pour s'adonner à des
activités corporelles de type compétitif.
Les courses de pirogues et la lutte étaient les deux
principaux jeux sportifs traditionnellement pratiqués en A.O.F.. Le
premier s'épanouissait parmi les pêcheurs des pays côtiers (Sénégal,
Dahomey, Côte d'Ivoire, Guinée) et des régions fluviales (fleuves Niger et
Sénégal). Le second était surtout le fait des populations sédentaires des
zones rurales. Les combats de lutte qui voyaient s'affronter les jeunes
gens non mariés d'un même village ou de communautés différentes, se
déroulaient lors des festivités. Ces affrontements n'étaient pas seulement
l'occasion de réaliser des prouesses physiques, ils avaient surtout une
fonction à la fois religieuse et sociale. Ils s'accompagnaient d'un certain
nombre de rites et de sacrifices liés aux saisons, à l'environnement, aux
événements marquants de la vie de la communauté (circoncision, fin des
récoltes...). D'un point de vue social, la lutte, lorsqu'elle mettait aux prises
deux villages différents, renforçait la solidarité au sein du groupe et son
identité. Les meilleurs lutteurs jouissaient d'un grand prestige et
bénéficiaient d'un statut privilégié au sein de leur communautél51.
L'implantation de ces activités sur le continent africain remontait à
plusieurs siècles puisque Paul Sigrid trouve mention de combats de lutte
au Sénégal en 1689152.
En marge de ces deux principales activités physiques des
Africains en A.O.F., existaient d'autres pratiques plus locales. Pour
célébrer la rupture du ramadan, les Maures par exemple s'adonnaient au
"kora" sorte de hockey sur sable qui consistait à lancer d'un camp à
l'autre une balle de cuir blanc à l'aide de bâtons recourbésl53.
Le colonisateur français ne chercha pas à faire disparaître
ces pratiques ancestrales. D'ailleurs, même si elles lui inspirèrent parfois
un humour bon enfant (Illustration 3), il les considéra avec une certaine
bienveillance. Des courses de pirogues animèrent régulièrement les fêtes
du 14 juillet à Dakar, Porto-Novo et Conakry et ce, dès avant la Première
Guerre mondiale. Au Sénégal, elles voyaient s'affronter les piroguiers
dakarois de Yoff et N'Gor et saint-Iouisiens de Guet N'Dar (photographie
1). Les courses étaient organisées en fonction du nombre de pagayeurs
151- SIGRID Paul, "The wrestling tradition and its social functions", in William J.
BAKER and James A. MAN GA, Sport in Africa, Essays in social history, New York,
Africana Publishing Company, 1987, 309 p., p.25
152- Ibid.
153- PUIGAUDEAU Odette (du), Pieds nus à travers la Mauritanie (1933-1934), Paris,
Phébus, 1992, 259 p., p. 77
47.- .- -. - '.a. '. _ :'. ,~ If' ."..,- ~ . _ j , "~.-".-t.. ~~..:..A. .. -,- _ ... - ... ,; .- -',,-.::... . ",r.....,. . '. '~, . .." _ J.". _'-.""-: ', ~,.~~ ~~:.~ ~"",..- ,,'t~
'
cr.~)
(h,ford.(Jc1",b"~. 4. 8~n;gal
Illustration 3 : Dessin du caricaturiste Farroult (L'Auto 25 avril 1927)qui variait de sept à trente-trois. Elles s'achevaient généralement sur un
concours de naufrage (sic!) où les concurrents rivalisaient d'entrain pour
faire chavirer leur embarcation. Ces compétitions connaissaient un vaste
succès populaire aussi bien parmi les autochtones154 qu'auprès des
Français. Lors des fêtes du 14 juillet 1914, un journaliste déclarait:
"c'est le même entrain, la même splendeur que chaque année [...] Le
spectacle est toujours aussi nouveau, aussi pittoresque" 155.Ces courses
suscitaient parfois de telles passions qu'elles donnaient lieu à des
débordements. En 1934, à Dakar, elles se terminèrent par une bataille
rangée entre trois équipes, l'une d'elles ayant chargé sa pirogue de
cailloux pour lapider les deux autres pendant la coursel56.
Sous l'influence du colonisateur, les combats de lutte
s'étaient cependant européanisés, dans les grands centres urbains et à
Dakar en particulier. Ils se déroulaient désormais dans des arènes
aménagées avec enceinte, gradins et entrée payante (photographie 2), et
les lutteurs ne concouraient plus seulement pour la gloire de leur nom,
mais aussi pour les titres de champion du Sénégal et de rA.a.Foo Dans le
premier cas, le vainqueur gagnait une coupe en argent157 et dans le
second un drapeau français, récompense plus étonnante dont l'idée
revenait à un ancien combattant de la Grande Guerre, Babacar Camara 158
et qui perdura jusqu'aux indépendances comme le montre la
photographie 3. Ces confrontations attiraient un public important et "la
foule avide de spectacles en plein air [répondait] en masse compacte"159
aux annonces de séances de lutte.
Mais le goût des Africains pour leurs sports traditionnels
ne les empêcha pas de s'intéresser très tôt aux activités sportives des
Européens. En Guinée, par exemple, dès 1910, les autochtones
participèrent avec enthousiasme à des courses à pied et à bicyclette
organisées à leur intention lors des fêtes du 14 juillet à Conakry 160.
Lorsque dans les années 1920 se tinrent les premières manifestations
sportives de l'après guerre en A.a.F., les populations indigènes y
assistèrent en nombre. Ainsi en 1926, le colonel Doré, commandant la
subdivision militaire du Niger notait la présence d'une
154- LOTI Pierre, Roman d'un spahi, Paris, Calmann-Lévy, 360 po, po 185, (roman
publié en 1881); l'auteur souligne la popularité des courses de pirogues à Saint-Louis
notant la présence d'un public autochtone toujours nombreux et enthousiaste et ce malgré
parfois une chaleur torride "où il semble que pour nos organes européens, cet air lourd ne
soit plus respirable, que la vie nous échappe, que le mouvement nous devienne
impossible"
155- L'A.O.F.: Écho de la côte occidentale d'Afrique du 19 juillet 1914, article
intitulé "Le 14 juillet à Dakar"
156- Le Sénégal du 18 juillet 1935, article intitulé "Le 14 juillet à Dakar"
157- Paris-Dakar du 6 juin 1934, "Luttes libres indigènes"
158- Communication personnelle de Abdourhamane Ndiaye, Diander 21 juin 1990
159- du Il avril 1934, article intitulé "Luttes libres indigènes"
160- L'AoOoF.: Écho de la côte occidentale d'Afrique du 23 juillet 1910, article
intitulé "Fêtes du XIV juillet"
49importante assistance lors d'une fête sportive donnée par la troupel61.
L'année suivante au Sénégal, "l'élément du pays était dignement
représenté et en nombre" à une course cycliste disputée à Rufisque par
des Européens 162.Les indigènes ne se départirent pas de cet intérêt les
années suivantes. En 1929, le lieutenant-gouverneur de Guinée constatait,
lui aussi, leur goût pour les manifestations sportivesl63. Au Soudan, les
compétitions organisées lors de la Semaine coloniale de 1934
rassemblèrent un public nombreux et "une foule dense d'indigènes [prit]
part à ces réjouissances [...] toujours suivies avec grand
enthousiasme"164.
Les ressortissants d'A.O.F. se montrèrent donc rapidement
très attirés par les jeux sportifs. Dès 1926, le gouverneur général Carde
remarquait que la plupart des sociétés consacrait "la plus grande partie
de leur activité aux sports [où] les indigènes [satisfaisaient] leur goût
naturel pour les jeux, exercices sportifs, courses" 165.L'année suivante, les
indigènes témoignaient toujours "d'une prédilection marquée pour les
jeux, courses..." 166.En 1932, les jeux d'équipes et de plein air jouissaient
d'une grande faveur auprès de la jeunesse indigènel67. Progressivement,
les rapports officiels mentionnèrent une inclination de plus en plus
marquée des autochtones, pour le football. Le général de division
Freydenberg notait en 1932 : "la plupart des sports collectifs ou
individuels sont pratiqués, mais le football est à beaucoup près, celui qui
réunit le plus d'adeptes"168. Six ans plus tard, le colonel Bonavita faisait
le même constat: "L'indigène vient au sport, on pourrait dire au
football", la majorité des sociétés sportives indigènes qui étaient
d'ailleurs "parfois limitées aux onze joueurs" de l'équipe, ne pratiquaient
plus "que du football"169.
Réfractaires à l'éducation physique et à la préparation
militaire, les ressortissants d'A.O.F. se montrèrent très rapidement attirés
par les jeux sportifs des Européens. D'abord spectateurs enthousiastes, ils
161- AN.S. : a37 (31) : Lettre du colonel Dore commandant la subdivision militaire
du Niger au lieutenant gouverneur du Niger, datée du 23 septembre 1926
162- La France coloniale du 26 mars 1927, article intitulé "Cyclo-Club rufisquois"
163- A.N.S.: 2G29 (133) : Guinée: Éducation physique, rapport établi par le
lieutenant gouverneur p.i. de la Guinée française le 29 octobre 1929
164- La Dépêche coloniale du 23-24 juillet 1934, article intitulé "La fête de clôture de
la Semaine coloniale au Soudan"
165- AN.S.: 2G26 (78) : A.a.F. : Rapport annuel sur l'organisation générale de
l'éducation physique, 1926, établi par le gouverneur général Carde le 17 décembre 1927
166- A.N.S.: 2G27 (98) : A.a.F. : Rapport annuel sur les sociétés agréées du
gouvernement et sur l'éducation physique en Aa.F., 1927, doc. cil.
167- A.N.S.: 2G32 (l27) : A.a.F. : Rapport annuel sur le fonctionnement de
l'éducation physique et de la préparation militaire, année 1932, établi par le général de
Division Freydenberg, commandant supérieur des Troupes du groupe de l'Aa.F., le 15
novembre 1932
168- ibid.
169- A.N.S.: 5D195 (l00) : Rapport annuel 1937-1938 du Comité central
d'Éducation physique et de Préparation militaire, doc. cil.
50devinrent vite des acteurs passionnés. Cet engouement pour les pratiques
physiques du colonisateur et le football en particulier ne se fit cependant
pas au détriment des activités traditionnelles qui conservèrent une vaste
audience parmi les populations.
II-Les colons et le sport en Afrique: des
motivations disparates
De nombreuses voix encouragèrent les Français installés
en A.O.F. à s'adonner à la pratique sportive. Les discours médicaux, en
particulier les mettaient en garde contre les effets pernicieux "du cafard
colonial"170 et leur conseillaient des "exercices physiques, raisonnés et
méthodiques" afin d'éviter la diminution de leur puissance musculaire et
de leur résistance vitale!7!. De même, pour éviter "la hantise du "bistrot"
ou des "maisons closes" les deux plaies réelles de la colonie et des
coloniaux", un journaliste de L'Ouest africain français. enjoignait à
l'homme jeune de s'entraîner "au sac-de-sable ou sur la planche
d'escrime"!72 plutôt que d'aller "prendre une culotte au Cercle ou
empiler des soucoupes au café"!73 ou encore "noyer son cafard dans un
anis-suze ou un bitter-curaçao" 174.
Les Français qui s'intéressèrent à la pratique et à
l'encadrement des activités sportives en A.O.F. ne voyaient bien souvent
dans le sport qu'une occasion de se retrouver et de se distraire entre
Européens. Certains cependant s'attachèrent à faire oeuvre de
prosélytisme parmi les populations africaines mais la promotion des
activités sportives ne constituait pas alors, leur unique objectif.
I-Un apartheid sportif
Les Européens amateurs de sport s'efforcèrent de recréer
en A.O.F. des structures sportives identiques à celles qui avaient cours en
métropole. Dès avant la Grande Guerre, ils se groupèrent au sein de clubs
sportifs semblables à ceux qui existaient en France. Ainsi L'Union
Artistique, Sportive et de Tir (U.A.S.T.) qui vit le jour à Conakry en
1905 proposait-elle à ses adhérents, à côté d'activités culturelles, la
pratique du tir, du tennis, du croquet, du cyclisme, de l'athlétisme, du
football association et du rugby. A Dakar naquirent en 1913 l'Union
170- L'Ouest africain français du 3 février 1928, article de De La Touche intitulé "Le
sport en A.O.F."
171- RANÇON André, "De l'entraînement physique de l'Européen dans les pays
chauds", in Bulletin de la Société de pathologie et d'hygiène coloniales
172- L'Ouest africain français du 3 février 1928, op. cil.
173- du 15 décembre 1928, article de De La Touche intitulé
"Le sport en A.O.F,"
174- L'Ouest africain français du 3 février 1928, op. cil.
51Sportive et Artistique de Dakar (U.S.A.D.) et l'Union des Tireurs de
Dakar (U.T.D.) qui proposaient des activités semblables.
Ces sociétés se multiplièrent après la guerre au chef-lieu
des différents territoires. Elles rassemblaient des personnes aux
professions diverses mais généralement au statut social élevé (industriels,
fonctionnaires, commerçants, avocats et banquiers). Ainsi La Tricolore,
société de culture physique et de gymnastique de Dakar fondée en 1933,
comptait parmi ses membres (qui affichaient leur patriotisme) deux
médecins, un pharmacien, un administrateur des colonies, un dirigeant
d'entreprise et un contrôleur des contributionsl75. De par leurs exigences
financières, ces clubs demeuraient exclusivement réservés aux Français.
La Tricolore, ne comprenait que des membres Européens parce que "la
cotisation et le droit d'entrée qui y [étaient] exigés ainsi que les frais de
tenue et d'équipement imposés aux membres en [excluaient] pratiquement
les postulants indigènes"176. Cette discrimination était renforcée par le
mode de cooptation de ces sociétés. Pour être admis au Club nautique
fondé en 1931 à Dakar par exemple, il fallait être présenté par deux
parrains membres de l'association et seul le comité directeur était habilité
à accepter ou rejeter une candidature, "sans avoir à motiver sa
décision"l77 .
Du reste, durant toute la période de l'entre-deux guerres,
les Français installés en A.a.F. montrèrent peu d'empressement à cotoyer
les indigènes sur les terrains de sport. Certains Européens se montrèrent
même farouchement opposés à la mixité des activités sportives. Ainsi,
lorsqu'en 1931 le gouverneur Auguste Dirat offrit, aux clubs dakarois,
une coupe pour une compétition de water-polo, le Club nautique et
l'Union sportive et de Tir de Dakar, composés exclusivement
d'Européens, déclarèrent qu'ils "ne voulaient à aucun prix jouer contre
des équipes indigènes et cela [...] pour des raisons d'hygiène"178. Les
Français se montrèrent donc plutôt partisans de la mise en place en
A.a.F. d'un mouvement sportif discriminatoire. Les administrateurs ne
désavouèrent d'ailleurs pas totalement cette attitude. En 1924, le
lieutenant-colonel Raymond, chef d'État-major des troupes du groupe
de l'A.a.F., encourageait les jeunes gens de "race" blanche, comme les
autochtones, à s'adonner, aux activités physiques, mais insistait sur la
nécessité de les grouper "en sociétés distinctes"179.
175- AN.S. : 5D183 (100) : Rapport annuel sur l'éducation physique et la préparation
militaire, 1936-1937, établi le 22 octobre 1937, par le chef de bataillon Boyer, président
du Comité Local d'Éducation physique et de Préparation militaire de Dakar et Dépendances
176- ibid.
177- AN.S. : 5D195 (100) : Plaquette sur le Club nautique de Dakar, éditée par le club
en avril 1937
178- A.N.S.: 5D195 (100) : Lettre du président du Comité fédéral des sports de
l'A.O.F. au gouverneur général de l'A.O.F. datée du 17 août 1938
179- AN.S. : 037 (31) : Procès verbal de la séance du 21 octobre 1924 du Comité
central d'Éducation physique et de Préparation militaire, sous la présidence du lieutenant-
colonel Raymond
52Lorsque les sociétés européennes admirent des Africains,
elles créèrent une section indigène indépendante. En 1929, L'Union
sportive de Tir de Dakar "mit sur pied un team dit "Equipe
Indigène ""180. Le Cercle amical et sportif de Cotonou prévoyait en
1932 "un lieu de récréation indépendant [pour les] indigènes
évolués"181. De même, les compétitions se répartissaient en deux
catégories, celles dites indigènes, réservées aux autochtones et originaires
et celles qui mettaient aux prises exclusivement des Européens. Ainsi, les
compétitions cyclistes de Bamako, en 1934, se partagèrent entre des
"courses poursuites indigènes" et des épreuves de vitesse pour les
Européens182. En Côte d'Ivoire, le 14 juillet 1937, le Sporting-Club
bassamois organisa une course cycliste "réservée aux coureurs
indigènes"183. A Dakar, en 1934, les compétitions d'athlétisme se
subdivisaient entre la Coupe du Général commandant supérieur pour les
autochtones et la Coupe Métropole pour les ressortissants français, celles
de basket-ball entre la Coupe Faker et la Coupe de championnat,
de natation entre les Coupes fédérale et Gibbs pour les équipes premières
et secondes indigènes, et les Coupes du Gouvernement général et
Delorme pour les Européensl84. Quant aux compétitions de football,
elles mettaient séparément aux prises les sélections indigènes et les
équipes européennes 185.
Le pourtour des stades reproduisait cet "apartheid". Les
tribunes étaient réservées aux Européens. En 1914 déjà, le conseiller
municipal Aly Dieng protestait "contre l'interdiction faite aux indigènes
d'accéder aux tribunes les jours de réunion gratuite"186. Mais cette
situation perdura pendant tout l'entre-deux guerres. Les Africains
demeuraient le long de la main courante et aux abords du terrain, qui
était ainsi "décorés de trois rangées de noirs, guirlandes multicolores et
agitées"187. Disposition similaire lors de la Coupe d'athlétisme
Middleton à Dakar de 1936 où "cinq à six cents Européens
[garnissaient] les tribunes, tandis que le terrain [était] encadré par de
multiples haies de spectateurs indigènes"188.
180- L'Ouest africain français du 19 janvier 1929, doc. cit.
181- Le Phare du Dahomey d'avril 1932, article intitulé "Cercle Amical et Sportif de
Cotonou"
182- Paris-Dakar du 19 juin et du 20 novembre 1934, articles intitulés "Paris-Dakar.
sportif'
183- Notre Voix du 25 juin 1937, article intitulé "Premier Grand Prix Cycliste de la
Côte d'Ivoire"
184- A.N.S. : 5D183 (100) : Rapport annuel de 1934 sur l'organisation de l'éducation
physique et de la préparation militaire dans la Circonscription de Dakar et Dépendances,
établi le 4 janvier 1935 par le colonel Monet, président du comité local
185- Paris-Dakar du 31 janvier et du 18 avril 1934, articles intitulés "Paris-Dakar
sportif'
186- L'A.O.F., Echo de la côte occidentale d'Afrique du 13 juillet 1914, article intitulé
"Fête nationale 14 juillet 1914"
187- L'avenir de la Côte d'Ivoire du 15/30 septembre 1934, article intitulé "La vie
sportive"
188- Le Sénégal du 11 juin 1936, article intitulé "Les sports"
532-Les premiers défenseurs de la cause sportive
La majorité des colons et même ceux amateurs de sport se
montrèrent longtemps indifférents au développement des sports parmi les
autochtones. En 1925, Le lieutenant gouverneur de Côte d'Ivoire
déplorait le refus des Français de devenir membres actifs des clubs
indigènes et quatre ans plus tard, notait à propos du Groupement
artistique, sportif et de Tir d'Abidjan, composé d'Européens, que l'objectif
soutenu par les autorités coloniales de "diffuser le plus possible
l'éducation physique dans la population indigène [paraissait] être absent
des préoccupations de cette société" 189.
Les quelques prosélytes sportifs européens qui
s'intéressèrent aux activités sportives en A.a.F., se recrutèrent
essentiellement parmi les notables, civils et militaires et les
administrateurs. Réserver des crédits sur leur budget pour les activités
sportives, offrir des coupes et des récompenses et assister aux diverses
compétitions furent les différentes options que choisirent les
administrateurs pour marquer leur intérêt pour les pratiques sportives en
A.a.F.. Dès 1921, le gouverneur général Martial Merlin fit don d'un
bronze pour un tournoi de football à DakarI90. Dans les années trente, les
équipes de football de Dakar et Conakry disputèrent annuellement la
"Coupe du gouverneur", celles de Bamako la "Coupe Fousset" du nom
du proconsul du Soudanl91. En 1931, le gouverneur général par intérim
Auguste Dirat encouragea l'organisation d'un tournoi de water-polo en le
dotant d'une coupe. Nombre de personnalités de la colonie suivirent les
administrateurs dans cette action. La Coupe du général commandant
supérieur des troupes du groupe de l'A.a.F. et celle de la
Circonscription de Dakar offerte par les dirigeants municipaux
sanctionnèrent des rencontres d'athlétisme et de football de la capitale
aofienne192. Les présidents des Chambres de Commerce apportèrent aussi
leur concours. Celui de Dakar, Jean-Louis Turbé , présida aux destinées
de l'Union sportive des Tireurs de Dakar, à partir de 1928, et fit
aménager, dans le sous-sol de la Chambre de Commerce, une salle
d'entraînement de boxe et d'escrimeI93. Les dirigeants de celle de
Cotonou contribuèrent à la réussite de la rencontre de football qui
opposa, en 1938, des sélections du Dahomey et du Togol94. De même,
l'appui de la Chambre de Commerce de Conakry permit aux sociétés
189- A.N.S.: 2G29 (120) : Côte d'Ivoire: Rapport annuel sur l'éducation physique
établi le 12 septembre 1929 par le commandant militaire de la colonie, président du
Comité local d'Éducation physique et de Préparation militaire, 4 p.
190- L'Ouest africain français du 19 janvier 1921, article intitulé "Sports"
191- Paris-Dakar du 27 décembre 1933, article intitulé "Paris-Dakar sportif'
192- du 18 et du 25 avril1934 , articles intitulés "Paris-Dakar sportif'
193- L'Ouest africain français du 3 février 1928, article intitulé "Le sport en A.O.F."
194- Le Phare du Dahomey du 6 janvier 1938, "La vie sportive au
Dahomey"
54sportives guinéennes d'organiser "des réunions particulièrement
brillantes"195.
Plus proches des réalités de terrain, quelques militaires se
distinguèrent par leur activisme dans l'organisation et l'adaptation aux
populations autochtones des pratiques physiques, de type européen: le
colonel Sergent, qui avait effectué des stages à l'Ecole de Joinville et qui
officia au Sénégal de 1923 à 1925 puis au Togo jusqu'en 1933, établit
d'après ses observations un "nouvel indice de robusticité adapté aux
races négroïdes". Il rédigea cinq ans plus tard, en 1937 un ouvrage
intitulé L'éducation physique et les sports au service de la colonisation
qui rendait compte des expériences qu'il avait menées au Togol96. La vie
et la carrière du colonel Bonavita, autre grand bâtisseur du mouvement
sportif en AO.F., demeurent à ce jour inconnues. Toutefois, à travers son
acharnement à défendre la cause de l'éducation physique et la
préparation militaire en AO.F., il est possible de penser que cet homme,
qui avait sans doute lui aussi fréquenté Joinville, avait gardé comme
beaucoup de ses collègues une conception très conservatrice de
l'instruction physique. Fidèle aux idées d'avant guerre, il ne concevait
l'éducation corporelle que comme un préliminaire au métier des armes.
Certains enseignants, hommes politiques ou de loi ne
demeurèrent pas en reste. Le chef du service de l'Enseignement au
Soudan, Frédéric Assomption qui demeura en Afrique de 1907 jusqu'à
sa mort en 1941 et qui laissa le souvenir d'un laïc intransigeant et d'un
grand pédagogue, s'appliqua inlassablement à promouvoir les sports aussi
bien parmi les civils que les scolaires. Il fonda en 1923 la Société sportive
soudanaise et fut l'instigateur de nombreux autres c1ubsI97. Il fit édifier
entre 1933 et 1935 un stade-vélodrome à Bamako (Photographie 4).
D'autres mécènes, Henry Larrieu en particulier, conseiller colonial en
1926, parvint à faire édifier un parc des sports à Kaolack avec l'aide
financière du maire et des gouverneurs de l'AO.F. et du SénégaP98. Ou
encore, le greffier de la Cour d'Appel de Dakar, maître Gabriel Soranol99,
qui accepta dans les années trente la présidence de La Jeanne d'Arc.
Sportman averti et gascon de coeur malgré ses origines antillaises, il fut
un fervent promoteur du rugby et s'investit d'ailleurs physiquement en
arbitrant régulièrement des rencontres de rugby20o.
Le jeune mouvement sportif africain reçut régulièrement
le soutien des maisons de commerce. Le docteur Germain Maurice,
dentiste à Dakar à partir de 1937 affirme ainsi, qu'elles se montraient très
195- A.N.S.: 5D183 (100) : Rapport annuel sur l'éducation physique en Guinée,
établi le 1er octobre 1933
196- A.N.F.: F17bis (3278) : DCCE, jeunesse et sports, physionomie des sports
dans les T.O.M., 1946-1953, dossier ouvrage du colonel Sergent
197- L'Éducation africaine, Bulletin de l'Enseignement de l'Afrique occidentale
française, n0106, 1942
198- L'Ouest africain français du 9 janvier 1926
199- Père de l'acteur Daniel Sorano
200- Paris-Dakar du 18 décembre 1934, article intitulé "Paris-Dakar sportif: Compte-
rendu de la réunion du comité technique du rugby du Il novembre 1934"
55généreuses2ol. Toutefois, il est difficile de déterminer dans quelles
proportions et selon quelle fréquence, car les journaux consultés
mentionnent rarement le nom des donateurs. Ainsi, en 1924, L'Avenir de
l'A.O.F. signalait l'action bienveillante en faveur du sport dakarois
d'''une importante maison de commerce de la place"202. De même, en
1929, Le Courrier de l'ouest africain annonçait qu'une course cycliste à
Abidjan serait dotée de 1275 francs de prix "dus à la générosité d'un
commerçant de la place", sans autre précision203. Il a été néanmoins
possible de relever une coupe de tir et d'athlétisme offerte respectivement
par l'hôtel Métropole et la société Les Chargeurs réunis de Dakar204, une
Coupe Gibbs de natation205, un trophée accordé par la Compagnie
française de l'Ouest africain pour une fête sportive à Saint-Louis206 et une
coupe de football de la Société des Cigarettes nationales du Dahomey207.
Cependant, s'ils acceptaient de financer quelques
compétitions, les chefs d'entreprise, oubliant que l'un des objectifs de la
pratique sportive était de façonner de bons ouvriers, se montraient
parfois réticents à encourager des activités qui risquaient de distraire leurs
employés. Ainsi Antoine Cicoira, féru de cyclisme (il participa à des
compétitions métropolitaines entre 1928 et 1932) et employé à partir de
1937 par la Société de Dragage et de Travaux publics de Marseille
installée à Dakar, rapporte que pendant les deux ans que dura son
contrat, il ne put s'adonner à aucune pratique sportive parce qu'il s'était
engagé à "réserver toute son activité à la maison qui l'employait",
clause contractuelle qui selon ses dires était courante à l' époque208.
Contrairement à la métropole où un important
mouvement sportif corporatif vit le jour (clubs de football Peugeot,
Association sportive Michelin à Clermont-Ferrand...)2°9, les maisons de
commerce et les entrepreneurs d'A.O.F. qui patronnèrent des équipes
sportives demeurèrent rares. Le Club nautique de Dakar créé en avril
1931 au sein des établissements Peyrissac, mais uniquement à l'initiative
des employés, la Société sportive des Travaux du Port dissoute en 1932
qui n'eut vraisemblablement qu'une existence éphémère et l'Association
sportive des cheminots de Conakry en 1936 semblent être les seules
associations sportives fondées au sein d'une entreprise durant l'entre-
deux guerres.
201- Communication personnelle de Marius Germain Maurice, Dakar le 2 mai 1990
202- L'Avenir de l'A.O.F. du 3 mai 1924, article intitulé "Chronique sportive"
203- Le Courrier de l'ouest africain du 6 juillet 1929, article intitulé "À l'occasion du
14 juillet"
204- Paris-Dakar des 14 mars et 23 mai 1934, articles intitulés "Paris-Dakar sportif'
205- L'Écho de la côte occidentale d'Afrique du 22 mai 1937, article intitulé
"Natation"
206- Paris-Dakar du 30 mai 1934, article intitulé "Paris-Dakar sportif'
207- du 18 décembre 1934, article intitulé "Paris-Dakar sportif:
L'ouverture de la saison officielle a eu lieu le 18 novembre avec les premiers matches du
championnat du Dahomey"
208- Communication personnelle d'Antoine Cicoira, Dakar, 22 avril 1994
209- WAHL Alfred, Les archives du football, op. cit., p.191
56