S'immerger en apnée

-

Français
314 pages
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Description

Retenir son souffle pour aller plus loin, profond ou simplement rester longtemps immergé, passionne des pratiquants toujours plus nombreux. Les apnéistes apprennent à décoder les réactions du corps en immersion et en hypoxie. Des cultures motrices et matérielles se construisent à travers cette dynamique des corps dans le milieu aquatique. Cet ouvrage pluridisciplinaire nous permet de mieux comprendre les effets et le sens de l'apnée contemporaine.

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Publié par
Date de parution 01 avril 2015
Nombre de lectures 140
EAN13 9782336374338
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Sous la direction de
Mary SCHIRRER

S’immerger
en apnée

Cultures motrices
et symbolismes aquatiques

S’immerger en apnée
Cultures motrices et symbolismes aquatiques

Mouvement des savoirs
Collection dirigée par Bernard Andrieu

L’enjeu de la collection est de décrire la mobilité des Savoirs entre des sciences
exactes et des sciences humaines. Cette sorte de mobilogie épistémologique privilégie
plus particulièrement les déplacements de disciplines originelles vers de nouvelles
disciplines. L’effet de ce déplacement produit de nouvelles synthèses. Au
déplacement des savoirs correspond une nouvelle description.
Mais le thème de cette révolution épistémologique présente aussi l’avantage de décrire
à la fois la continuité et la discontinuité des savoirs :
un modèle scientifique n’est ni fixé à l’intérieur de la science qui l’a constitué, ni
définitivement fixé dans l’histoire des modèles, ni sans modifications par rapport aux
effets des modèles par rapport aux autres disciplines (comme la réception critique, ou
encore la concurrence des modèles). La révolution épistémologique a instauré une
dynamique des savoirs.
La collection accueille des travaux d’histoire des idées et des sciences présentant les
modes de communication et de constitution des savoirs innovants.

Déjà parus

Marie-Florence ARTAUX,La maison sur la tête, Écriture et position clinique
en art-thérapie,2015.
DanaDUMOULIN,Le supplice de tantale, Apprivoiser la recto-colite
hémorragique,2014.
EdmondDESBONNET,Ma gymnastique des organes,2014.
Matthieu QUIDU(dir.),Les Sciences dusporten mouvement,Innovations
théoriques en STAPS etimplications pratiques en EPS,2014.
FrançoiseLABRIDY,Hors-corps, Actes sportifs etlogique de l’inconscient,
2014.
GérardFATH,Essai sur la laïcité postchrétienne,2012.
BenoitGRISON,Bien-être/Être bien ?,2012.
Matthieu QUIDU(dir.),Les Sciences dusporten mouvement, Innovations et
traditionsthéoriques en STAPS,2012.
IsabelleJOLY,Le corps sans représentation. De Jean-Paul Sartre à Shaun
Gallagher,2011.
YannickVANPOULLE, Epistémologie ducorps en STAPS,2011.
M.G.IGUALADA,Anarchisme, traduit et préfacé parGuillaumeDEMANGE,
2010,
DenisLELARGE,L’Encyclopédie sociale d’Otto Neurath,2009.
HenriVIEILLE-GROSJEAN,De latransmission à l’apprentissage :
contribution àune modélisation de la relation pédagogique,2009.
GérardFATH,Laïcité etpédagogie,2009.
Antoine ZAPATA,Pratiques enseignantes : Agir auservice devaleurs,2009.

Sous la direction de Mary Schirrer

S’IMMERGER ENAPNÉE
Cultures motrices et symbolismes aquatiques

Avec la collaboration des intervenants au colloque «Apnées »
de mai2013à laFaculté du Sport deNancy,Université deLorraine

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-343-05764-4
EAN: 9782343057644

Je tiens à remercier ici, pour leurs analyses et témoignages, l'ensemble
des intervenants et participants au colloqueApnées; les auteurs qui m'ont
fait confiance pour publier ce recueil d'articles.
Pour leur aide oupour m’avoir autorisée à publier leurs photos, mes
chaleureux:remerciements àDanielBeaureperre,ArmandDaydé,
OliviaFricker,AudreyMeyer,ThierryPeres,GrégoryPiazzola,Thierry
Rolland,AlexVoyer etAlexRoubaud (Fisheye) ;Aella etMalvina pour leur
participation exceptionnelle en tant qu’artistes subaquatiques ;Gilles
Petitdemange pour son travail de relecture, traduction en français de l’article
deTinoBalestra et la photo ci-dessous ;JacquelineMorlot pour la mise en
page de l’ouvrage ;AnaïsBernard pour la couverture.
Pour leurs exposés oraux:PascaleAubry"LaSretokandalopetra : leur
auxsources" ;FrançoisBernier "Physiopathologie de l'apnée" ;Daniel
Gérard "L'apnée dans l'Est de laFrance" ;BrunoHilton "Yoga, respiration et
apnée" ;LaurentMarie "Apnées en conditions extrêmes" ;ArnaudPonche
"Evolution des performances en apnée à laFFESSM: de la pratique
récréative auhaut niveau" ;OlivierSirost "Jeuxd'eauen rivières :une
pratique d'eau".
Je n’oublie pas les laboratoires,Université etFédérations qui ont soutenu
ce projet :leLISEC(EA2310), leCETAPS(EA3832), laCommission
Nationale d'apnée (FFESSM) et laFédérationAIDA, l’UFR STAPSde
Villers-lès-Nancy(Université deLorraine) qui nous a accueillis dans ses
locaux, dans le cadre duColloque «Apnées :Retenir son souffle !
Immersion oufules 14 et 15 maision ? »,2013.Remerciements pour leur
aide à la publication :UFR STAPSdeVillers-lès-Nancy, leCETAPSet le
GDRICNRS"ECAPAS" (Ecologie corporelle par lesActivitésPhysiques et
sportives).

A. Pizzinato, Directeur de l’UFR STAPS
de Villers-lès-Nancy,
M. Schirrer, Maître de Conférences et
B. Andrieu, Professeur des Universités,
lors de l’ouverture du Colloque

© G. Petitdemange

Auteurs

1
Jean-LouisADRIEN:Professeur etDirecteur duLPPS
UniversitéRenéDescartes,Institut dePsychologie,Paris.
jean-louis.adrien@parisdescartes.fr

BernardANDRIEU:Professeur
Université deRouen.
bandrieu59@orange.fr

en

STAPS,

Chercheur

au

(EA

4057),

2
CETAPS,

TinoBALESTRA:Professeur enNeurologie,Vice-Président deResearch &
EducationDAN Europe,Director of theEnvironmental,Ageing &
OccupationalPhysiology(Integrative)Lab.,Président de l’European
Underwater &BaromedicalSoc.,Chercheur au Laboratoire deBiologie
Appliquée,Faculté desSciences de laMotricité,Bruxelles.
Costantino.Balestra@ulb.ac.be

YannBENOIST:Docteur enAnthropologie à l’InstitutGustaveRoussy,
3
membre du GERICSS,Nanterre,ParisX.
yannbenoist@wanadoo.fr

MalvinaBERGUGLIAN:Artiste, peinture subaquatique àMontreuil.
malvina.berguglian@orange.fr

Anne-LyseCHABERT:Doctorante
ParisVII.
anne-lyse.chabert@wanadoo.fr

en

Philosophie

au

4
REHSEIS,

ClaudeCHAPUIS:Professeur à l’UFR STAPSdeNice, ancien recordman
dumonde en apnée statique (1990), membre de l’Équipe deFrance
e
d’apnée,Champion dumonde par équipe en2000et2en2001.

1
LPPS(Laboratoire dePsychopathologie etProcessus deSanté)
2
CETAPS(Centre d’Ètudes desTransformations desActivitésPhysiques etSportives)
3
GERICSS(Groupe d’Enseignement et deRechercheInterdisciplinaireCancer,Santé,
Société)
4
REHSEIS(RecherchesÉpistémologiques etHistoriques sur lesInstitutionsScientifiques)
9

5
Luc COLLARD:Professeur desUniversités,Directeur de l’équipeTECdu
6
GEPECS(EA3625),UniversitéRenéDescartes,ParisV.
luc.collard@parisdescartes.fr

FabienneDELFOUR:Maître de conférences,Docteur èsEthnologie
Cognitive,Directrice d’AnimauxetCompagnies,Chercheur au LPPS
(EA4057),UniversitéRenéDescartes,ParisV.
fabienne_delfour@yahoo.com

FatiaDJEMANI, alias «Aella » :Artiste plasticienne,Paris.
fatia.djemani@gmail.com

CorinneFANTONI:ProfesseurAgrégé d’EPS, doctorante au TEC(EA
3625),UniversitéRenéDescartes,ParisV.

CorinneGUINGAMP:Chercheur au Laboratoire dePharmacologie de la
Faculté deMédecine,Maître de conférences à laFaculté du Sport de
Nancy,Université deLorraine.
corinne.guingamp@univ-lorraine.fr

FrédéricLEMAÎTRE:Maître de conférences,
CETAPS(EA3832),Faculté desSciences
7
Rouen, fondateur duCASCen 1998.
frederic.lemaitre@univ-rouen.fr

Enseignant-Chercheur au
du Sport,Université de

MarieMAURER:Docteur enPsychologie,Psychologue à l’Institut de
Recherche enSantéMentaleDouglas, associée au LPPS(EA4057),
UniversitéParisDescartes,Institut dePsychologie,Paris.
maurermarie@gmail.com

CatherinePOTEL:Fondatrice de l’associationVive l’eau,
8
PsychomotriciennePsychothérapeute auCMPPde l’OSE,Formatrice en
relaxation analytique (méthodeSapir) à l’Institut de formation de
psychomotricité de l’UFR Pitié-Salpêtrière,Faculté deMédecinePierre
etMarieCurie,Paris.

5
TEC(Techniques etEnjeuxduCorps)
6
GEPECS(Groupe d’Étude pour l’Europe de laCulture et de laSolidarité)
7
CASC(Club d’ActivitésSubaquatiques deChamalières)
8
CMPP(CentreMédico-Psycho-Pédogogique) de l’OSE(l’Œuvre deSecours aux Enfants)
10

9
GillesRAVENEAU:Maître de conférences,Chercheur auLESC(UMR
7186),UFR STAPS,UniversitéParisOuestNanterre laDéfense.
gilles.raveneau@mae.u-paris10.fr

CélineROSSELIN:Maître de conférences,Chercheur auLaboratoire
10 1112
AMCOet duMàP,LMS(UMR8099),Université d’Orléans.
celine.rosselin@univ-orleans.fr

MaëlRUGANI:MasterSTAPS"PréparationPhysique,Mentale,
Réathlétisation" (Université deLyon),Entraîneur de natation.
mael.rugani@live.fr

et

de

Anne-SophieSAYEUX:Maître de conférences, Chercheur aulaboratoire
13
ACTé (EA 4281),Université BlaisePascal, Clermont-FerrandII.
sayeux.annesophie.@gmail.com

Mary SCHIRRER:Sociologue,Maître de conférences à l’UFR STAPSde
Villers-lès-Nancy,Université deLorraine.Elle est égalementProfesseur
agrégé d'EPSet initiateur d'apnée, Chercheur au LISEC (EA2310).
mary.schirrer@univ-lorraine.fr

ValérieSCHWOB :Docteur enSTAPS,Professeur Agrégé
Chercheur au TEC,UniversitéRenéDescartes,ParisV.
vschwob@yahoo.fr

9
LESC (Laboratoire d’Ethnologie et deSociologie Comparative)
10
AMCO(ActivitésMotrices et COnception ergonomique)
11
MàP(Matière àPenser)
12
LMS(Laboratoire deMécanique desStructures)
13
ACTé (Activité, Connaissance,Transmission, éducation)
11

d’EPS,

Sommaire
Préface.L’apnée, une situation pas si inhabituelle
Frédéric Lemaître
Préface.La communauté de l’apnée
Claude Chapuis
Introduction.Immersion en apnée : cultures motrices
et symbolismes aquatiques
MarySchirrer

Première partie
Histoire et mythes
Chapitre 1.Mythes et réalités de l’apnée aujourd’hui
Gilles Raveneau
Chapitre2.Historique de l’apnée fédérale
Olivia Fricker

Deuxième partie
Culture matérielle et imaginaires aquatiques
Chapitre3.Des femmes et des hommes poissons ?Usages et
symboliques de la monopalme en apnée
MarySchirrer
Chapitre 4.Scaphandriers non autonomes à l’épreuve des matières
Culture matérielle, sensations et culture motrice
Céline Rosselin

Troisième partie
S’immerger pour s’éveiller
Chapitre 5.L’apnée des surfeurs,un engagement aquatique
Anne-Sophie Sayeux
Chapitre 6.L’apnée émersive : de l’utérus aubébé nageur
Bernard Andrieu
Chapitre 7.Les rites de l’apnée.Enquête en « immersion »
auClub desPlongeurs du Donjon
Yann Benoist
Chapitre 8.Une esthétique de l’immersion
Fatia Djemani alias « Aella »

Quatrième partie
Goût pour l’immersion
Chapitre 9.Deux SchellingPoint pour les apnéistes ?
Goût pour l’immersion dynamique chez 21 nageurs soumis àun jeu
de coordination pure
Corinne Fantoni etLuc Collard

13

15

17

19

49

61

87

105

123

135

151

167

175

Chapitre 10.Intérêt des exercices en apnée dans le développement de
la performance en natation
Corinne Guingamp, Maël Rugani
Chapitre 11.Immersion et respiration : un apprentissage culturel
Valérie Schwob

Cinquième partie
S’immerger pour guérir ?
Chapitre 12.Pour celui qui a choisi l’eau
Catherine Potel
Chapitre 13.Dauphins et enfants autistes : analyse d’une mise en
présence aquatique
Fabienne Delfour, Marie Maurer etJean-Louis Adrien
Chapitre 14.L’apnée auservice dupatient
Tino Balestra
Chapitre 15.Le paradoxe de l’oxygène normobare :
un phénomènevarié
Tino Balestra
Chapitre 16.L’activité de l'apnéiste commeune mise en
situation de handicapvolontaire, rendrevisibles des ponts
Anne-Lyse Chabert

Sixième partie
Georgette Raymond,témoignage d’une championne
Chapitre 17.Un esprit libre dansun corps affûté
Didier Zaenger
Chapitre 18.200mètres en apnée dynamique : entretiens avec
GeorgetteRaymond
MarySchirrer

Postface.Peindre le plaisir de l’eau
Malvina

Glossaire
Table des matières

14

185

195

213

221

235

239

251

261

275

293

297
299

PRÉFACE

L’APNÉE, UNE SITUATION PAS SI INHABITUELLE…
FrédéricLemaître

Nous ne pouvons pas vivre bien longtemps sans manger, sans boire, sans
respirer.La seule fonction physiologique que nous pouvons contrôler est
cette ventilation, et avec elle, son arrêt plus ou moins long.Nous ne pouvons
pas arrêter notre cœur, mais nous pouvons stopper notre souffle.Pourtant,
peu de personnes pensent à respirer de manière consciente.Les yogis ont
bien compris, depuis de nombreuses années, les bienfaits d’une telle
ventilation contrôlée sur le cœur, le mental et les autres grandes fonctions
physiologiques.Les apnéistes «cherchent tous à maîtriser leurmodernes »
souffle, pour optimiser leurs performances en alliant le corps et l’esprit.

Stage d’apnée animé par Rémy Dubern
(site www.blue-addiction.com)

©Thierry Peres

Ce n’est que depuis quelques années que les chercheurs d’abord ont tenté
de s’intéresser à ces sportifs venus de la mer, puis aux possibles applications
que pouvaient engendrer ces situations d’hypoxies répétées. Celles-ci se
rencontrent dans de nombreux cas : au cours d’efforts intenses chez certains
sportifs hypoxémiques(en altitude), lors d’apnées du sommeil, dans le cas
de cancers, de personnes atteintes obésité, etc.

15

Les applications et implications commencent à peine à voir le jour et le
travail à accomplir est encore important. Mais l’apnée sportive ne cesse de se
développer, d’intéresser de plus en plus de pratiquants, sportifs de tout
horizon, professionnels de la santé, chercheurs, amoureux de la nature et de
la mer…Quoi de plus naturel alors de les faire se rencontrer au sein d’un
colloque sur ce thème.

16

© Frédéric Lemaître

PRÉFACE

LA COMMUNAUTÉ DE L’APNÉE
Claude Chapuis

Dans les années 90, quand je disais à quelqu’un que je faisais de l’apnée,
il me répondait fréquemment:« C’estquoi, de l’acné ? ».Cette réponse
ferait sourire aujourd’hui.Pourquoi ?Parce que tout le monde sait ce qu’est
l’apnée de nos jours.Que s’est-il donc passé dans ces années-là pour
expliquer un tel changement ?

On a coutume de dire queLe Grand Bleu, le film deLuc Besson sorti en
1988 et la médiatisation des très nombreux records d’apnée, avec en toile de
fond le «mythe de l’homme-dauphin», ont provoqué l’essor de cette
pratique sportive à cette époque.Peut-être, mais j’ai le sentiment qu’il y a eu
autre chose.J’en veux pour preuve les stages d’apnée que nous avons
organisés en 1990 avecRolandSpecker, le fondateur de l’Association
Internationale pour leDéveloppement de l’Apnée (AIDA), dont je n’étais
que le simple responsable technique.Dans ces stages, nous rencontrions
certes quelques «allumés duGrandBleu »,mais surtout pas mal
d’amoureux de la mer à la recherche de nouvelles sensations, qu’ils soient
plongeurs, chasseurs sous-marins, voire encore surfeurs ou curieux.
Appelons-les… des apnéistes.

17

©Claude Chapuis

Roland et moi, ainsi que beaucoup d’autres, pratiquions l’apnée bien
avant la sortie du fameux film.Nous étions, sans prétention, des apnéistes.
Les médias ne font que relater ce qui se passe.Ils sont postérieurs à un
évènement, ils ne le précèdent pas.Je dirais simplement que le temps était
venu pour l’apnée de s’exprimer pleinement en qualité de « pratique sportive
et de loisirs ».Le premier Championnat duMonde d’apnée que nous avons
organisé en 1996 marque pour moi l’anIde l’apnée sportive.Finis les
records dans un coin de planète effectués sous contrôle d’huissier.Tout le
monde au même endroit et avec les mêmes règles.Ace sujet, je ne peux
résister à l’envie de raconter qu’un jour, en 1995, j’ai reçu la demande
d’homologation d’un record du monde d’apnée, réalisé en maillot de bain,à
8 m de profondeur dans le lacTiticaca !

Dans le monde, comme dans tout développement d’une pratique sportive,
il y a eu « du retard à l’allumage » au niveau des institutions officielles.Les
pratiquants développèrent donc la leur propre et se fédérèrent.S’en suivirent
des conflits entre apnéistes et institutions.J’ai la conviction qu’enFrance,
aujourd’hui, nous sommes en passe de réussir à les rassembler enfin.

Ce colloque sur l’apnée organisé parMarySchirrer, apnéiste et
passionnée, est une brique supplémentaire ajoutée à l’édifice de la
connaissance de cette discipline, mais aussi à une meilleure compréhension
de cette communauté de l’apnée.

© Thierry Peres

La "communauté de l’apnée"
sur le bateau, avant l'immersion

18

INTRODUCTION

IMMERSION EN APNÉE :
CULTURES MOTRICES ET SYMBOLISMES
AQUATIQUES
Mary Schirrer

Les articles rassemblés ici reprennent pour partie les communications du
Colloque «Apnées » des 14 et 15 mai2013à Nancy, co-organisé par Mary
Schirrer etBernardAndrieuavec le soutien de l'UFR STAPSdeNancy,
1
l'Université deLorraine et leLISEC.Les pratiques de l'apnée
pouvaientelles constituerun objet fédérateur de chercheurs enSciencesHumaines et
Sciences de laVie ?Si loin de la mer ?Le pari peut sembler audacieux.
Autour de l'apnée, le programme scientifique s'estvouluouvert pour
envisager, certes l'apnée, mais plus largement les immersions aquatiques en
piscine et mer, et même sous l'OpéraGarnier (F.Djemani).En effet, d'autres
pratiques immersives nous aident à éclairer l'apnée contemporaine, mais
aussi les rapports actuels à l'élément aquatique et plus largement à notre
environnement.Car l'apnée ne concerne pas que les experts apnéistes
largement médiatisés, mais aussi d'autres praticiens de l’eaucomme les
bébés, les nageurs, les surfeurs, etc.L'hypoxie des apnéistes résonne avec
celle des alpinistes: deuxfaçons d'explorer laverticalité de notre monde.
C'est ainsi que le lecteur trouvera dans cet ouvrage des travauxsur les
apnéistes, mais aussi les bébés nageurs, les nageurs, les scaphandriers non
autonomes, les dauphins et les enfants autistes, l'apprentissage de la natation
et de la respiration dans d'autres aires culturelles, etc.

Avant d’évoquer les différents chapitres de ce livre, nous souhaitions
d'une part présenter rapidement l'apnée sportive et ses disciplines, d'autre
part inscrire l'ensemble de ces contributions dansune réflexion sur
l'immersion, l'évolution des regards sur l'eauenOccident, les cultures
motrices et les symbolismes aquatiques.

1
LaboratoireInter-universitaire enSciences de l'Education et de laCommunication,EA2310.
19

1. L'APNÉE

«L’apnéevolontaire est un exempleunique en physiologie d’une fonction
végétative qui puisse être interrompuevolontairement», mais qui reprend de
façon incoercible dès que les modifications asphyxiques des gaz respiratoires
2
l’imposent . Le mot apnée dérive dugreca-pnoia,sans respiration. On parle
en français de plongéeen apnée, plongéelibre, plongéenue,alors qu’on
utilise en anglais lesexpressions «breath hold diving», «skin diving»,
«freediving». L'apnée se distingue donc de la plongéeautonomeouplongée
instrumentaleouplongéebouteilleou"Scuba diving" (SelfContained
UnderwaterBreathing Apparatus).

Mais l'apnée n'est pas que aquatique.En tant qu'actionvolontaire, elle est
utilisée par chacun d'entre nous dès lors qu'ilveut se protéger d'une odeur
qui lui est fortement désagréable ounocive.Inconsciente, elle trouble le
2
sommeil despatients touchésprésentantunIMC <30kg/m :«Le syndrome
d'apnées obstructives dusommeil(SAOS)est une affection de connaissance
récente, mais relativementfréquente,touchant% de la4 à 5population
adulte masculine d'âge moyen» (Racineux,Weitzenblum,2004).Enfin, elle
effraie lorsqu'elle estutilisée par des enfants dans les cours d'école pour
s'évanouir.Il s'agit d'une expériencevolontaire ouinvolontaire d’asphyxie,y
compris dans le "jeu" de contrôle de la respiration, qui procureune ivresse
par la privation d’oxygène et qui peut se révéler très dangereuse.

Dans cet ouvrage, nous nous intéresserons à l'apnéesportiveoude loisirs,
pratiquée par de plus en plus de personnes en piscine, lacs oumer.
Initialementutilitaire (Fontanari,2011 ;Pelizarri,2005 ;Mayol, 1986),
l'apnée s'est développée aucours dusiècle dernier, non sans liens avec la
plongée sous-marine (Raveneau,2008), la natation, et plus largement ce
«désir de rivage» décrit notamment parAlainCorbin (1988).Elle s'est
largement démocratisée actuellement : «La plongée en apnée n’estplus
seulement un moyen d’action professionnel. Elle estdevenue dans lestemps
modernes,un moyen d’accès aunaïf etaumerveilleuxque l’on ne retrouve
plus guère àterre. Après le monde du travail etcelui de la guerre navale,
3
elle faitdésormais partie dumonde des loisirs, de la douceur devivre» .

2
CorriolJ.-H., 1996.La plongée en apnée: Physiologie-Médecine-Prévention,Paris,
Masson, p. 1.
3
Berryet coll., 1977, cité parFontanariP., «Brève histoire de l'apnée », inLemaîtreFrédéric
(dir.),L'apnée : de lathéorie à la pratique,Mont-Saint-Aignan,Rouen,PURH,2011, p. 54.

20

L'apnée est aujourd’hui une pratique sportive codifiée, mais aussi une
pratique physique de loisir qui permet, avec très peu de matériel mais avec
quelques dangers à connaître, d’aller"explorer" le milieuaquatique tout en
4 5
"s'explorant soi-même". Auniveauinternational, l'AIDA etla CMAS
gèrent actuellement la pratique, l'enseignement et les compétitions.

1.1. Les disciplines de l'apnée

Si les disciplines de l'apnée contemporaine ne cessent d'évoluer, certaines
d'entre elles restent fondatrices.Elles diffèrent selon les organisations qui les
gèrent.Je ne présenterai donc ici que les plus emblématiques de l'apnée
sportive et de loisir : poids constant, poidsvariable,no limit, immersion
libre, apnée statique, apnée dynamique.Je laisserai aulecteur le soin de
découvrir par lui-même d'autres disciplines telles que le16 x 50m,"le cube"
ou"Jump Blue", le 100m sprint, la randonnée subaquatique.Toutes les
disciplines présentées ici ne se pratiquent jamais seul.L'apnéiste doit
toujours être surveillé de près parune personne expérimentée et formée au
6
secourisme.

Le «Jump Blue»

©Daniel Beaureperre

4
AssociationInternationale pour leDéveloppement de l'Apnée, créée enFrance en 1992à
l'initiative deClaudeChapuis etRolandSpecker.
5
ConfédérationMondiale desActivitésSubaquatiques, qui fédère et regroupe des fédérations
délégataires reconnues par leurs ministères nationauxrespectifs, comme enFrance la
FédérationFrançaise d'Études et desSportsSous-Marins (FFESSM) qui compte depuis2004
uneCommissionApnée.Cf. chapitre 1 «Historique de l’apnée fédérale » d'OliviaFricker.
6
LaFFESSMimpose la possession du RIFA(Réactions etInterventions face auxAccidents
subaquatiques) spécialitéApnée à partir duniveau 3de pratique.
http://www.ffessm.fr/Secourisme_RIFA_ANTEOR.asp
21

7
1.2. Aller profond

S'immerger en apnée, c'est chercher à aller profond, avec ou sans aide
matérielle.Voici les disciplines qui visent l'immersion en profondeur :
Poids constant: descendreet remonter à la force de ses palmes, sans
s'aider ducâble guide et en conservant le même lest dudébut à la fin de la
plongée.Cette discipline est souvent considérée comme la plus pure,
courageuse et significative pour l'apnéiste.Les records atteignent - 128 m.
Poidsvariablesportif pe: leututiliser pour descendreun lest de
maximum30kg, qui sera abandonné aumais il doit se serfond ;vir de ses
propres moyens, c'est-à-dire de ses bras et de ses jambes, sans aucune sorte
d’artefact, pour rejoindre la surface.Il peut se tracter sur le câble-guide.Les
niveauxatteints dépassent les - 130m.
No limit: il s'agit de l’ancienpoidsvariabledeMaiorca et deMayol.
L’apnéïste atteint la profondeur maximale avecun lest de poids illimité et
remonte à la surface avec l’aide d’un ballon gonflable.Le réel inconvénient
est la compensation due à l’augmentation brutale de la pression
hydrostatique.Les records atteignent -214 m,mais cette pratique très
dangereuse est associée à de nombreuxdécès.
Immersion libre:Elle consiste à effectuerune plongée en apnée sans
palmes ni lest, en pouvant s’aider dufilin guide, tant dans l’immersion que
dans la remontée.

1.3. Aller loin

S'immerger en apnée, c'est encore chercher à parcourirune grande
distance sous l'eau, horizontalement :
Apnée dynamique: parcourir la plus grande distance possible en
immersion, le plus souvent dansune piscine.Plus de280m.
Apnée dynamique sans palme: parcourir la plus grande distance possible
sous l'eauet sans palmes.Plus de220m.

7
Certaines de ces techniques de descente tirent leurs origines de pratiques traditionnelles :
ethnies qui descendaient à l’aide d’un lest de 7 kg environ, attaché àune ligne devie reliée à
l’embarcation.Le plongeur revenait en surface par ses propres moyens.Dans d’autres cas, la
ligne devie permettait de remonter le plongeur.Cf chapitre «Histoire et évolution des records
de plongée en apnée » (inLemaître,2011).
22

1.4. Rester longtemps

Enfin s'immerger en apnée, c'est tout simplement rester le plus longtemps
possible sous l'eau.Les apnéistes peuvent s'entraîner en dehors du milieu
aquatique; ils ne bénéficient alors pas des adaptations ducorps humain à
l'immersion (bradycardie notamment), mais peuvent pratiquer seuls.

Apnée statiquesportif doit rester so: leus l’eaule plus longtemps
possible.Il peut adopter n’importe quelle position, pourvuque sesvoies
respiratoires restent en immersion.Il n'a pas le droit d'inhaler de l'oxygène
avant sa performance.Temps record : plus de 11 minutes !

1.5. Quelques figures de l'apnée contemporaine

Actuellement, l’apnée interroge, l’apnée passionne, l’apnée coupe le
souffle.De fait, l’apnée s’invite régulièrement auxjournauxtélévisés :
exploits et records; accidents et décès ; hommes-poissons
oufemmessirènes.En effet, certains humains, à force de pratique, d’entraînement, de
persévérance et/ouderelâchement, ont dépassé leurs limites,voire les
limites qui avaient puêtre fixées par des médecins, pour atteindre des
records incroyables, "hors-normes": 11’35 sous l’eausans respirerpour
StéphaneMifsud ;281 m en monopalme et en piscine pour leCroateGoran
Colak,237 mpourNataliaMolchanova la championne ru1sse ;28 men
8
poids constantpour leRusseAlexey Molchanovet 10po1 mur laRusse
NataliaMolchanova.

DepuisJacquesMayol, l'Homo Delphinus, les figures médiatisées de
l’apnée contemporaine se diversifient peuà peu.UmbertoPelizarri, «fils
spirituel de Mayol», invitait dans les années 1990à «plonger en soi»
révélant ainsi la dimension interne et émersive de l’apnée qui fait découvrir
9
la profondeur ducorps.LoïcLdes annéeseferme, l’homme-poisson2000,
véhiculait également l'image d'une apnée empreinte de spiritualité.
Actuellement, l'apnée de haut niveauaffiche sa dimension sportive,voire
extrême.StéphaneMifsud, lorsqu'il a battuen2009 le record dumonde
d'apnée statique (11'35), relatait sans ambigüité sa lutte contre des sensations
désagréables et son combat contre la mort, telleune bougie se consumant et
10
s'éteignant peuà peu.

8
Descendre et remonter à la seule force de la palme (donc sansutiliser le fil pour se hisser,
une gueuse pour descendre ou un parachute pour remonter).
9
En référence à son livre :La descente de l'homme poisson,Paris,Plon,2003.
10
Propos tenus lors d'une conférence au Salon de la plongée,Paris, janvier2013.
23

Herbert Nitsch, «l’homme le plus profond aumonde», actuellement en
convalescence suite à un accident lors d'une tentative de record enNo limit,
s'éloigne de ces constructions mystiques autour de l’apnée.Un magazine
11
grand public titrait: «Nitsch oul’apnée sans philosopher» .Le corps de
l'article n'évitait néanmoins pas cette référence si fréquente à"l'homme
poisson".En effet, l'apnéisteNitschyaffirmait que l'homme possède la
mémoire génétique de son passé aquatique.On ne peut que rappeler alors la
thèse d'ElaineMorgan d'une continuité ontogénétique et phylogénétique
entre l'homme et le poisson.Quant àJulieGautier etGuillaumeNéry, c'est
l'esthétique de cette pratique qui semble notamment les animer, comme pour
déconstruire ces associations rapides et caricaturales entre apnée et
12
mystique, apnée et hommes poissons et surtout apnée et mort .La
championne russeNataliaMolchanova auxmultiples records mondiaux,
choisit de mettre envers ses expériences subaquatiques et ses immersions
13
prolongées, partageant ainsi ses imaginaires aquatiques .
Si les images de l'apnée semblent se diversifier, les médias non
14
spécialisés ,français notamment, se réfèrent toujours largement à l'image
d’hommes poissons dansune rhétorique classiquevisant à mettre en avant
des capacités corporelles et mentales perçues comme extraordinaires.Le
même type de construction est également produit à propos d'autres individus
extraordinaires qui cherchent à se donner levertige (Andrieu,
2014) :homme-volantcommeFélixBaumgartner à 1342km/h oules adeptes
dusau;t à skihomme-oiseaucommeLoïcJean-Albert, base-jumper aux
combinaisons remarquables (wingsuitslittéralement "combinaisons
15
ailées") .Ces médiasvéhiculent ainsi durêve («Guillaume Néry: l’ange
16
des Abysses»), reprenant souvent des métaphoresutilisées par les apnéistes
eux-mêmes.JacquesMayol (Homo Delphinus) etLoïcLeferme (La descente
de l'homme-poisson)vivaient et/oupartageaient également ces imaginaires
d'homme-dauphin, homme-poisson oufemme-sirène.

11
Paris Match,29 mai2011.
12
Que certains attributs ne font que renforcer :visages cyanosés, combinaisons noires, lenteur
des gestuelles, syncopes.
13
http://molchanova.ru/en/verses [consulté en ligne le 11/08/2014]
14
Nous excluonsvolontairement ici les magazines"spécialisés" commeApnéa, Subaquaet
les magazines de plongée sous-marine.Les apnéistes interrogés par les journalistes doivent
généralement répondre à deuxincontournables : l'impact dufilmLe Grand Bleusur leur
parcours ; êtreun homme-poisson ou une femme sirène.Ensuiteviennent les questions sur les
risques et le "flirt" avec la mort.
15
Suivant le chemin deLéoValentin, parachutiste français décédé en1956, qui mit aupoint
ces membranes toilées fixées auxbras et jambes pour permettre de planer.
16
VSD,28 août2010.
24

D'autres images et questions émergent ponctuellement : «La plongée à
1718 19
corps perdu»; «Plonger en moi» ;«Hallucinations des profondeurs» .
Certains sujets sontvolontairement provocateurs :« Apnée : faut-il aimer la
20
mortpour rester sous l’eausans respirer ?» ;«À quoi pense l’apnéiste
21
pendantles longues minutes oùil estsous l’eau?» .

Ces constructions produites à la fois par les médias et les pratiquants,
rendent compte des relations, réelles ouprojetées, des individus à l'élément
aquatique et à l'apnée.Elles semblent marquer les imaginaires collectifs,
renvoyant en même temps àunvieuxrêve de l'humanité.Elles laissent
surtout penser que ces hommes et ces femmes se sont si bien adaptés au
milieuaquatique, à la matière aquatique, qu'ils se sont "couplés" avec, tels
des poissons.
Mais qu’en est-il des pratiquants actu?els et "ordinaires"Quel sens
donnent-ils à leur pratique ?Quelles représentations construisent-ils ?Le
lecteur trouvera des éléments de réponse dans les textes quivont suivre.
22 23
Notons toutefois que notre enquqête montreue les apnéistes "ordinaires",
toutes disciplines confondues, recherchent etvalorisent dans leurs pratiques
en premier lieule calme, la détente, le bien-être et la relaxation qu'ils
associent souvent àune «reconnexion avec soi-même»,une méditation.
Vient ensuite la liberté (absence de matériel lourd, notamment de
bouteille ; pouvoir découvrir le monde sous-marin par ses propres moyens ;
«être libéré detoutartifice»).Cette liberté est pourtant relative et limitée
(par les spasmes, le manque d'oxygène et l'hypercapnie, les effets de la
pression, les risques de syncope ousambas en cas d'apnées poussées).
L'apnée permet encoreune découverte de son corps, avec ses limites
(acceptées pour certains, à dépasser pour d'autres),une sensorialité nouvelle
aucontact de la matière aquatique.
L'apnée est doncune pratique corporelle, sensorielle, émotionnelle,
"intérieure", chargée symboliquement, et qui peut être risquée.Elle ne doit
JAMAISêtre pratiquée seul.

17
Science et vie,n° 955, avril 1997.
18
Elise AndrieuetDiphy Mariani, printemps2012.
19
Le Monde, 15 septembre2012.
20
Rue 89, 11 octobre2012.
21
Rue 89, 4 novembre2012.
22
Observations, questionnaires et entretiens. Cf. Chapitre3de cet ouvrage,Mary Schirrer :
"Des femmes et des hommes poissons ?Usages et symboliques de la monopalme en apnée".
23
Adeptes ounon de la monopalme ; individus qui se déclarent comme apnéistes (la chasse
sous-marine pouvant êtreune pratique parallèle).
25

2. L'IMMERSION

Penser la notion d'immersion est incontournable lorsque l'on s'intéresse à
l'apnée.Omniprésente dans les discours contemporains, elle rend compte
d'individus entièrement pris dans leur activité, inclus, couplés, absorbés,
totalement à un milieu, qu'il soit aquatique ou non.Ainsi, le plongeur
s'immerge dans le milieu aquatique, le pianiste est immergé dans la musique
qu'il produit, l'ethnologue immergé dans le terrain qu'il explore, le visiteur
24
d'une exposition s'immerge dans une œuvre .L'immersion aquatique
25
envisagée ici n'est pas submersion aquatique, mais elle peut le devenir .

L'immersion aquatique fut longtemps associée àune symbolique
purificatrice.Dans les sociétés anciennes, l'immersion était rituelle et
initiatique (Legrand, 1998) : saut dans la mer chezlesGrecs, immersion
prolongée chezlesBantous à la suite de laquelle le jeune homme renaît et
peut apprendre la divination.Dans la religion chrétienne, le baptême estune
ablution purificatrice et initiatrice, permettant d'accéder à la régénérescence.
Quant aubaptême par immersion, il est répétition rituelle dudéluge.Dans
toutes les religions, l'immersion aquatique symbolise la régression dans le
pré-formel et la réintégration dans le monde indifférencié de la préexistence
(Eliade, 1949).
Ferenczi en donneune interprétation psychanalytique.Détaché ducorps
de la mère, la survie physique dufœtus hors de cetteThalassaprimitive est
problématique estimeSandorFerenczi (1873-1933).En 1923, le
psychanalyste hongrois écritune psychanalyse des origines de lavie sexuelle
dans laquelle le développement de la libido fait de la surface cutanée «une
enveloppe protectrice dontla sensibilité avertitdudanger», faute de quoi
26
elle ne serait qu’un «lieude sensations érotiques» .L’érotisme de la peau
des autres ne serait qu’un substitut bienpâle de l’eau.La peauinfantile
baignée par l’eauamniotique garderait par sa porosité la trace maternelle.Ce
retour dans l’eauplacentaire reste ainsiun mythe psychique, sinon
biologique, etun désir de retrouver dans le bain, à défaut des bras et des
orifices de l’autre,une caverne,une limite etune frontière.L’amour de l’eau
estune demande d’abandon dans l’océan.L'amour de l'eauest aussiune
source de consolation par le bien-être apporté par l’élément naturel (Andrieu,
2010).

24
Voir à ce sujet les travauxde l'anthropologue américainStefanHelmreich explorant les
multiples significations de l'immersion, étudiant notamment lavie d'océanographes (2007).
25
Pourune analyse durapport à l'engloutissement, la submersion, la noyade,voir l'ouvrage
collectif dirigé parFrédéricChauvaud,Corps submergés, corps engloutis. Une histoire des
noyés etde la noyade de l'Antiquité à nos jours,Paris,Créaphis,2007.
26 ère
FerenziS.,200219(1 éd.23).Thalassa. Psychanalyse des origines de lavie sexuelle,
Paris,Payot & rivages, p. 41.

26

Pourquoi nos contemporains recherchent-ils des expériences
immersives ?Ressentent-ils actuellement le besoin de s'immerger dans la
nature, fuyant un monde civilisé,"pasteurisé" et pollué ? (Andrieu,2014 ;
Corneloup,2011 ;Kalaora,2001)Qu'en est-il de cette nécessité devivre des
expériences intenses,vibrer et sentir avec et dans tout son corps ?Dans son
analyse de l'Ultra-Trail-Mont-Blanc (UTMB),Olivier Bessy(2012) a pu
montrer combien l'intensité et la durée duparcours extrémisent les limites
connues ducorps (perte des repères temporels, fatigue, stress, souffrance),
générantun nouveaurapport sensible à la nature.Dans ses stages de survie
en pleine nature,KimPaschevise «une immersion primitive et une
autonomie sauvage» (Pasche, Bertrand,2013) oùles individus
(ré)apprennent à écouter et à sentir la nature pour mieuxs'yadapter. Anaïs
Bernard et Bernard Andrieu(2014) montrent que, dans les ArtsImmersifs, le
rapport frontal entre l'œuvre et le spectateur est exclu. Artiste
ouspectacteursont mis à l'épreuve (ouen expérience) dans cet art qui produit des
effets involontaires et des interactions sensorielles ;un art oùla profondeur
ducorps est découverte par l'activation du vivant du visiteur.
Concernant les significations de l'immersion,Mary Schirrer (2005,2013)
a analysé les expériences de l'immersion aquatique et le rapport à la mer des
pratiquants de chasse sous-marine, apnée et plongée en scaphandre àLa
Réunion.Elle met en exergue cinq logiques d'immersion largement présentes
et structurantes actuellement :
-Dominer: s'immerger pour performer, maîtriser, gérer et dominer le
milieu, dansune l'approche prométhéenne de la nature et des profondeurs
27
marines ,
-Contempler: s'immerger pour se dépayser, s'aventurer "être parti loin
dumonde,très loin dumonde", contempler le milieupour mieuxle connaître
ous'en émouvoir,
-S'éclater: s'immergerpour "s'éclater", c'est jouer avec ses sens,
éprouver levertige, frissonner, glisser,
-Ressentir:S'immerger pour ressentir les effets dumilieusur soi, en soi,
et apprendre à mieuxse connaître ; plonger en soi,une contemplation de soi,
dans la profondeur de son corps; explorer ses sensations, ses pensées, ses
28
démons parfois.Une esthésie de l'immersion.

27
De nombreuxchercheurs travaillant sur la naturalité, les sports de nature oules activités
aquatiques, identifient également cet imaginaire en référence aurégime héroïque deGilbert
Durand (Kalaora2001 ;Raveneau,2008 ; Corneloup 1999 ;Legrand, 1998). Bernard Andrieu
évoqueun style colonial, conquérant : «s'amonder, c'est-à-dire se priver de la relation
d'immersion dans la nature» (Andrieu,2014, p.23).
28
S'écologiser selon Bernard Andrieu.
27

-Fusionnerpour ne faire qu'un avec le milieu, fusionner,: s'immerger
mais peut-être moins pour disparaître comme le laisse penser le héros du
Grand Bleu, que pour entrer en synthèse dynamique avec le milieu, en
29
communion ou symbiose: «devenir l'élément, molécule d'eau» pour
mieuxse fondre dans le milieu, «te marier avec la nature», quitte à changer
de nature et devenir"poisson".

Pour le philosopheBernard Andrieu, l'immersion dans la nature est «un
moyen pour le sujetde faire émerger en lui de nouvelles coordonnées
sensorielles», bien plus qu'une «évasionvers la nature et une aventure
30
corporelleA» ;vecL'écologie corporelle, Bernard Andrieu(2009-2011)
analyse les i-nteractions des quatre éléments dans la profondeur ducorps :
«C'estla nature qui entre dans le corps etnon plus le corps qui estdans la
31
nature» .Le corpsvivant s'imprègne immédiatement des éléments dans le
milieu.L'immersion dans la nature devient immersion de la nature dans la
profondeur ducorps.On s'écologise en essayant de ressentir à l'intérieur de
soi les effets de notre confrontation avec les éléments.

Les textes réunis icivont nous permettre d'envisager l'apnée commeune
forme d'écologie corporelle.Tout comme ces quelques extraits d'interviews
d'apnéistes le laissent transparaître.L'osmose et le ressenti sont aupremier
plan :

«Plonger, c'estd'abordunvoyage intérieur, c'estaller le plus loin
possible dans ses sensations, être auplus près ducorps, sentir le moindre
relâchement, accéder àune autre notion d'espace etdetemps» (Loïc
32
Leferme).

«Pour pouvoir plonger profond, il fautrentrer auplus profond de ses
sensations […] découvrir commentson corps fonctionne ets'adapte »
33
(PierreFrolla).
34
«L’apnée, c’est unvoyage intérieur» (GuillaumeNéry).

29
Bernard Andrieupropose le terme "s'immonder" qui est "différentdufaitdetransformer
son corps pour habiter la nature etses éléments par l'agilité, la force etl'adaptation.
L'immersion de la nature dans le corps impliqueune non-domination de la nature parune
écologisation de sestechniques […]. Une plasticité en émerge oùil s'agitmoins de parvenir à
une maîtrise complète des éléments qu'àune connaissance relationnelle entre euxetnotre
corps." (Andrieu,2014, p.23).
30
AndrieuB.,2010.Bien dans l'eau. Vers l'immersion, Biarritz, Atlantica, p.20.
31
AndrieuB.,2014.Donner levertige. Les arts immersifs,Montréal,Liber, p.22.
32
InterviewdeLoïcLeferme pour le journalL'Équipe, n° 1210, août2005.
33
PierreFrolla interviewé parGillesRaveneau(2006).
34
InterviewdeGuillaumeNérypour le journalLibération27/11/2009.
28

«L'espritdoitrester souple, ne plus lutter, ne pas chercher à prendre le
contrôle, mais se laisser guider par l'élémentetacceptertoutes les
35
contraintes imposées par les fortes pressions» (Loïc Leferme).
«Je me mélange avec l'eau, elle rentre à l'intérieur de moi, il nya plus
de frontière entre moi etl'eau, je me laisse écraser par elle. Quand je
parviens à cette osmose entre moi etl'eau, il n'ya plus de place à la
réflexion, il n'ya que des sensations. Je ne me pose la question dumanque
d'air que quand je ne parviens plus à cette osmose : alors, ilyaune
différence entre moi etl'eau, je suisun corps bien identifié, délimité et
matérialisé ; à ce moment-là, je suisun être pensantavectoutes ses
angoisses, la descente devientalorsune lutte et untravail dumental »
36
(SophiePassalacqua).

S'immerger en apnée, c'est alors plonger dansun liquide, aseptisé ounon,
en bloquant sa respiration. C'est aussi se trouver enveloppé par le milieu
aquatique. C'est encore être totalement présent à cet instant en laissant
s'échapper les pensées parasites. Ce serait enfin laisser l'eauentrer dans le
corps et faire émergerune esthésiologie aquatiquevia cette plasticité
corporelle, actualisant des ressources inédites ducorps.
Les différents textes proposés ici questionnent, chacun à leur manière,
différentes formes d'immersions dans le milieuaquatique, en apnée ounon.

3. LESREGARDS SUR L'EAU

Les immersions que nous analysons dans cet ouvrage s'inscrivent dans
une histoire et dansun contexte culturel. Cette partie proposeun
soubassement socio-historique auxanalyses qui suivront.Il s'agit de poser
un contexte afin d'inscrire les immersions en apnée dansune histoire plus
large. Comprendre comment l'eau, ouplutôt certaines eaux, peuvent
actuellement être associées à des expériences positives. Car l'eaun'est pas
uniquement douce, tonifiante, relaxante, apaisante.Froide et déchaînée, elle
peut être agressivevoire mortelle; elle peut faire souffrir par la pression
qu'elle exerce, par sa salinité, par sa température.

L’eausemble être à la mode.Le bleun’est-il pas cette couleur qui fait
l’unanimité cheznos contemporains (Pastoureau,2003) ?Les bars à eause
multiplient, tout comme les toilettes sèches d'ailleurs, destinées à économiser

35
InterviewdeLoïcLeferme,Apnéa, n°132, octobre2001.
36
Interviewd'une apnéiste de haut niveau,SophiePassalacqua, citée parAnoukDematteo,
2006, p.29.
29

37
le fameux or bleu.Être"bien dans l'eau" pourBernard Andrieu(2010), est
une «alternative sensorielle» : «L'immersion dans l'eauetsous l'eau
définit un nouveaumode devie» oùl'eaudevient notre milieucorporel.
L'océan exerceune fascination contemporaine relativement partagée.L'eau
occupeune place privilégiée dans les loisirs sous forme de mer, de lac, de
rivière oude piscine.Un peuplus de60% desFrançais partent aujourd’hui
envacances, de préférence là oùles eaux, douces ousalées, sont présentes.
Juillettistes et aoûtiens opèrent ainsiunevaste migration saisonnière en
38
quête des plaisirs de l’eau(Goubert,2002restant parfois cantonnés à le) ,ur
plage et leur serviette (UCertains indirbain, 1994).vidus se définissent
comme «aquatiques», en fusion totale avec cet élément, parfois même
39
«meriens«» :Moi, c’estl’eau», «J’aitoujours ététrès à l’aise dans
l’eau», «Je suisunvrai poisson», «J’aitoujours ditque l’homme devait
descendre des poissons» (Schirrer,2005).
Et pourtant, ce rapport "positif" à l'eaun'était pas gagné !Milieuoriginel
et protecteur, matrice bienfaisante, l'eauest aussi destructrice (tsunamis,
noyades, déluges),vecteur de miasmes.Elle demeure largement
ambivalente.Nosusages contemporains de l'eauontune histoire liée à celle
des sciences, à l'évolution desusages ducorps, dutemps libre, des pratiques
corporelles, etc.
L'eauétait indissociable de certaines cultures antiques, tels lesRomains
oulesGrecs.La civilisation romaine étaitune civilisation de l'eau.Les
Romains ont inventéune cité capable,grâce auxaqueducs entourant les
villes, à la fois de fairevenir de l'eauet de la rejeter, en grande quantité
(Vigarello, 1985;Malissard, 1994).Aqueducs et autres acheminements
aquatiques révèlent la puissance deRome sur cet élément et le rayonnement
de cetteville : «une eauque les Romains surent, mieuxquetous les autres
peuples, soumettre à leurs plaisirs età leur gloire, après l’avoir captée pour
40
leurs besoins» .Les thermes concernaient toutes les franges sociales de la
population, avant tout lieuxde convivialité, d'échanges, mais aussi espaces à
visée sanitaire, puisque l'alternance des bains chauds et froids activait la
transpiration et donc l'élimination des toxines.

37
Les campagnes de sensibilisation se multiplient.Ces moments sont l’occasion pour
l’homme de prendre conscience de cet élément si «banal »et pourtant à la foisvital et
destructeur.EnFrance, leCentre d’Information sur l’Eau(C.I.EAU) a été créé en 1995.Des
brochures de grande qualité sont éditées et diffusées gratuitement, notamment concernant les
mythes et les symboliques aquatiques
38
L’auteur ajoute : «Eternel retour de l’eau, havre de paix, jouissance dubien-être etde la
santé,tous ces aspects manifestent, de façon profane, qu’un certain culte de l’eauestencore
vivant»(2002, pp. 44-45).
39
L’apnéïsteJacquesMayol qui se décrivait commeun «merien» (1986).
40
MalissardA., 1994.Les romains etl’eau. Fontaines, salles de bains,thermes, égouts,
aqueducs,Paris,LesBellesLettres, p. 12.

30