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S'immerger en apnée

De
314 pages
Retenir son souffle pour aller plus loin, profond ou simplement rester longtemps immergé, passionne des pratiquants toujours plus nombreux. Les apnéistes apprennent à décoder les réactions du corps en immersion et en hypoxie. Des cultures motrices et matérielles se construisent à travers cette dynamique des corps dans le milieu aquatique. Cet ouvrage pluridisciplinaire nous permet de mieux comprendre les effets et le sens de l'apnée contemporaine.
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Sous la direction deS’immerger en apnée
Mary SchirrerCultures motrices et symbolismes aquatiques
L’eau est une matière plurielle et ambivalente.
Symboliquement associée à la purifcation, cause régulière de
multiples ravages humains et écologiques, elle est aussi devenue
un vaste terrain de jeu, d’expériences corporelles, d’immersions
en tous genres. Retenir son souffe pour aller loin, profond, ou
simplement rester longtemps immergé, passionne des pratiquants
toujours plus nombreux. Il s’agit bien souvent de « se fondre »
dans le milieu, repousser ses limites et surtout se reconnecter
avec soi-même, explorer son propre corps et se sentir « bien ».
L’apprentissage de l’apnée révèle les capacités d’adaptation du
corps humain, actualisant des ressources inédites. Elle favorise S’immerger
l’émersion de sensations nouvelles du corps vivant. Les apnéistes
apprennent à décoder les réactions du corps en immersion et en
hypoxie. Des cultures motrices et matérielles se construisent à en apnée
travers cette dynamique des corps dans le milieu aquatique.
Cet ouvrage regroupe les contributions de chercheurs ethnologues,
Cultures motricessociologues, anthropologues, philosophes, psychomotriciens,
physiologistes, éthologues, artistes, entraîneurs et compétiteurs.
et symbolismes aquatiquesApnéistes, surfeurs, scaphandriers, nageurs et bébés nageurs,
dauphins sont au cœur de ces travaux qui nous permettent de
mieux comprendre les effets et le sens des immersions aquatiques
contemporaines.
Mary Schirrer est sociologue, Maître de Conférences à la Faculté
du sport de Nancy, Université de Lorraine, chercheure au LISEC
(EA2310) et chercheure associée au CETAPS (EA3832). Également
professeure agrégée d’EPS et initiatrice d’apnée, elle a détenu un
record de France d’apnée statique pendant près de dix années.
Illustration de couverture : photographie de Thierry Peres, poids constant à La Réunion
Quatrième de couverture : photographie de Fisheye (Alex Voyer & Alex Roubaud).
ISBN : 978-2-343-05764-4
35 €
Sous la direction de
S’immerger en apnée
Mary SchirrerS’immerger en apnée
Cultures motrices et symbolismes aquatiquesMouvementdessavoirs
Collection dirigée parBernardAndrieu
L’enjeu de la collection est de décrire la mobilité des Savoirs entre des sciences
exactesetdesscienceshumaines.Cettesortedemobilogieépistémologiqueprivilégie
plus particulièrementles déplacements de disciplines originelles vers de nouvelles
disciplines. L’effet de ce déplacement produit de nouvelles synthèses. Au
déplacement des savoirs correspondune nouvelle description.
Maislethèmedecetterévolutionépistémologiqueprésenteaussil’avantagededécrire
à la fois la continuité et la discontinuité des savoirs :
un modèle scientifiquen’est ni fixé à l’intérieur de la science qui l’a constitué, ni
définitivement fixé dans l’histoire des modèles,ni sans modifications parrapport aux
effetsdes modèles parrapport aux autresdisciplines(comme la réception critique, ou
encore la concurrence des modèles). La révolution épistémologique a instauré une
dynamique des savoirs.
La collectionaccueille des travaux d’histoire des idées et des sciences présentant les
modes de communicationet de constitution des savoirs innovants.
Déjà parus
Marie-FlorenceARTAUX,La maison sur la tête,Écriture et position clinique
enart-thérapie,2015.
Dana DUMOULIN, Le supplice de tantale, Apprivoiser la recto-colite
hémorragique,2014.
EdmondDESBONNET, Magymnastiquedesorganes,2014.
Matthieu QUIDU (dir.), Les Sciences du sport en mouvement, Innovations
théoriquesenSTAPSetimplicationspratiquesenEPS,2014.
FrançoiseLABRIDY, Hors-corps,Actes sportifs et logique de l’inconscient,
2014.
GérardFATH,Essai sur la laïcité postchrétienne, 2012.
BenoitGRISON,Bien-être/Êtrebien ?,2012.
Matthieu QUIDU (dir.), Les Sciences du sport en mouvement, Innovationset
traditionsthéoriquesenSTAPS,2012.
Isabelle JOLY, Le corps sans représentation. De Jean-Paul Sartre à Shau n
Gallagher,2011.
YannickVANPOULLE,EpistémologieducorpsenSTAPS,2011.
M.G.IGUALADA,Anarchisme,traduitetpréfacéparGuillaumeDEMANGE,
2010,
DenisLELARGE,L’Encyclopédiesocialed’OttoNeurat h,2009.
Henri VIEILLE-GROSJEAN, De la transmission à l’apprentissage :
contributionà une modélisation de la relation pédagogique, 2009.
GérardFATH, Laïcité et pédagogie, 2009.
AntoineZAPATA,Pratiquesenseignantes:Agirauservicedevaleurs,2009.Sous la direction deMarySchirrer
S’IMMERGERENAPNÉE
Cultures motrices et symbolismes aquatiques
Avec la collaboration des intervenants au colloque «Apnées »
de mai 2013 à laFaculté duSport deNancy,Université deLorraine©L’Harmattan, 2015
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique, 75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05764-4
EAN:9782343057644Je tiensàremercier ici, pour leurs analyses et témoignages, l'ensemble
des intervenants et participants au colloque Apnées ; les auteurs qui m'ont
fait confiance pour publier ce recueil d'articles.
Pour leur aide ou pour m’avoir autorisée à publier leurs photos, mes
chaleureux remerciements à :DanielBeaureperre, Armand Daydé,
OliviaFricker, AudreyMeyer, ThierryPeres, Grégory Piazzola, Thierry
Rolland,AlexVoyer etAlexRoubaud(Fisheye) ;Aella etMalvina pourleur
participation exceptionnelle en tant qu’artistes subaquatiques ;Gilles
Petitdemange pour son travail de relecture, traduction en français de l’article
de TinoBalestra et la photo ci-dessous ; Jacqueline Morlot pour la mise en
page de l’ouvrage ;AnaïsBernard pour la couverture.
Pour leurs exposés oraux : Pascale Aubry "La Skandalopetra : le retour
aux sources" ;FrançoisBernier "Physiopathologie de l'apnée" ; Daniel
Gérard "L'apnée dans l'Est de laFrance" ;BrunoHilton "Yoga, respiration et
apnée" ; Laurent Marie "Apnées en conditions extrêmes" ; Arnaud Ponche
"Evolution des performances en apnée à la FFESSM : de la pratique
récréative au haut niveau" ; Olivier Sirost "Jeux d'eau en rivières : une
pratique d'eau".
Je n’oublie pas les laboratoires,Université etFédérations quiont souten u
ce projet : le LISEC (EA2310), le CETAPS (EA 3832), la Commission
Nationale d'apnée (FFESSM) et la Fédération AIDA, l’UFR STAPS de
Villers-lès-Nancy (Université de Lorraine) qui nousaaccueillisdans ses
locaux, dans le cadre du Colloque «Apnées : Retenir sonsouffle !
Immersion ou fusion ? », les 14 et 15 mai 2013. Remerciements pour leur
aideàla publication : UFR STAPS de Villers-lès-Nancy,le CETAPS et le
GDRICNRS "ECAPAS" (Ecologie corporelle par lesActivitésPhysiques et
sportives).
A.Pizzinato,Directeur de l’UFR STAPS
de Villers-lès-Nancy,
M. Schirrer, Maître deConférences et
B.Andrieu, ProfesseurdesUniversités,
lors de l’ouverture duColloque
©G. PetitdemangeAuteurs
1Jean-LouisADRIEN :Professeur et Directeur du LPPS (EA 4057),
UniversitéRenéDescartes,Institut dePsychologie,Paris.
jean-louis.adrien@parisdescartes.fr
2BernardANDRIEU :Professeur en STAPS, Chercheur au CETAPS ,
Université deRouen.
bandrieu59@orange.fr
TinoBALESTRA :Professeur enNeurologie,Vice-Président deResearch &
Education DAN Europe, Director of the Environmental, Ageing &
Occupational Physiology (Integrative) Lab., Président de l’European
Underwater& Baromedical Soc., Chercheur au Laboratoire de Biologie
Appliquée,Faculté desSciences de laMotricité,Bruxelles.
Costantino.Balestra@ulb.ac.be
YannBENOIST :Docteur en Anthropologie à l’Institut Gustave Roussy,
3membre duGERICSS ,Nanterre,ParisX.
yannbenoist@wanadoo.fr
MalvinaBERGUGLIAN :Artiste, peinture subaquatique àMontreuil.
malvina.berguglian@orange.fr
4Anne-LyseCHABERT :Doctorante en Philosophie au REHSEIS ,
ParisVII.
anne-lyse.chabert@wanadoo.fr
ClaudeCHAPUIS : Professeur à l’UFR STAPS de Nice, ancien recordman
du monde en apnée statique (1990), membre de l’Équipe de France
ed’apnée,Champion du monde par équipe en 2000 et 2en 2001.
1LPPS (Laboratoire dePsychopathologie etProcessus deSanté)
2CETAPS (Centre d’Ètudes desTransformations desActivitésPhysiques etSportives)
3GERICSS (Groupe d’Enseignement et de Recherche Interdisciplinaire Cancer, Santé,
Société)
4REHSEIS (RecherchesÉpistémologiques etHistoriques sur lesInstitutionsScientifiques)
95LucCOLLARD :Professeur desUniversités,Directeur de l’équipeTEC d u
6GEPECS (EA 3625),UniversitéRenéDescartes,ParisV.
luc.collard@parisdescartes.fr
FabienneDELFOUR :Maître de conférences, Docteur ès Ethnologie
Cognitive, Directrice d’Animaux et Compagnies, Chercheur au LPPS
(EA 4057),UniversitéRenéDescartes,ParisV.
fabienne_delfour@yahoo.com
FatiaDJEMANI, alias «Aella » :Artiste plasticienne,Paris.
fatia.djemani@gmail.com
CorinneFANTONI :Professeur Agrégéd’EPS, doctorante au TEC (EA
3625),UniversitéRenéDescartes,ParisV.
Corinne GUINGAMP: Chercheur au Laboratoire de Pharmacologie de la
Faculté de Médecine, Maître de conférencesàla Faculté du Sport de
Nancy,Université deLorraine.
corinne.guingamp@univ-lorraine.fr
FrédéricLEMAÎTRE :Maître de conférences, Enseignant-Chercheur au
CETAPS (EA 3832), Faculté des Sciences du Sport, Université de
7Rouen, fondateur duCASC en 1998.
frederic.lemaitre@univ-rouen.fr
MarieMAURER :Docteur en Psychologie, Psychologue àl’Institut de
Recherche en Santé Mentale Douglas, associée au LPPS (EA 4057),
UniversitéParisDescartes,Institut dePsychologie,Paris.
maurermarie@gmail.com
CatherinePOTEL :Fondatrice de l’association Vive l’eau,
8PsychomotriciennePsychothérapeute auCMPP de l’OSE ,Formatrice en
relaxation analytique (méthode Sapir) à l’Institut de formation de
psychomotricité de l’UFR Pitié-Salpêtrière, Faculté de Médecine Pierre
etMarieCurie,Paris.
5TEC (Techniques etEnjeux duCorps)
6GEPECS (Groupe d’Étude pour l’Europe de laCulture et de laSolidarité)
7CASC (Club d’ActivitésSubaquatiques deChamalières)
8CMPP (CentreMédico-Psycho-Pédogogique) de l’OSE (l’Œuvre deSecours auxEnfants)
109GillesRAVENEAU :Maître de conférences, Chercheur au LESC (UMR
7186),UFRSTAPS,UniversitéParisOuestNanterre laDéfense.
gilles.raveneau@mae.u-paris10.fr
CélineROSSELIN :Maître de conférences, Chercheur au Laboratoire
1 0 11 1 2AMCO et duMàP ,LMS (UMR 8099),Université d’Orléans.
celine.rosselin@univ-orleans.fr
MaëlRUGANI :Master STAPS "Préparation Physique, Mentale, et de
Réathlétisation" (Université deLyon),Entraîneur de natation.
mael.rugani@live.fr
Anne-SophieSAYEUX :Maître de conférences, Chercheur au laboratoire
1 3ACTé (EA 4281),UniversitéBlaisePascal,Clermont-FerrandII.
sayeux.annesophie.@gmail.com
Mary SCHIRRER : Sociologue, Maître de conférences à l’UFR STAPS de
Villers-lès-Nancy, Université de Lorraine. Elle estégalement Professeur
agrégé d'EPS et initiateur d'apnée,Chercheur auLISEC (EA 2310).
mary.schirrer@univ-lorraine.fr
ValérieSCHWOB :Docteur en STAPS, Professeur Agrégé d’EPS,
Chercheur auTEC,UniversitéRenéDescartes,ParisV.
vschwob@yahoo.fr
9LESC (Laboratoire d’Ethnologie et deSociologieComparative)
10AMCO (ActivitésMotrices etCOnception ergonomique)
11MàP (MatièreàPenser)
12LMS (Laboratoire deMécanique desStructures)
13ACTé (Activité,Connaissance,Transmission, éducation)
11Sommaire
Préface.L’apnée, une situation pas si inhabituelle 15
Frédéric Lemaître
17Préface.Lacommunauté de l’apnée
ClaudeChapuis
Introduction.Immersion en apnée : cultures motrices
19et symbolismes aquatiques
MarySchirrer
Premièrepartie
Histoireetmythes
Chapitre 1.Mythes et réalités de l’apnée aujourd’hui 49
Gilles Raveneau
Chapitre2.Historique de l’apnée fédérale 61
OliviaFricker
Deuxièmepartie
Culturematérielleetimaginairesaquatiques
Chapitre 3.Des femmes et des hommes poissons ?Usages et 87
symboliques de la monopalme en apnée
MarySchirrer
Chapitre 4.Scaphandriers non autonomes à l’épreuve des matières
Culture matérielle, sensations et culture motrice 1 05
Céline Rosseli n
Troisièmepartie
S’immergerpours’éveiller
Chapitre 5.L’apnée des surfeurs,un engagement aquatique 123
Anne-Sophie Sayeux
Chapitre 6.L’apnée émersive : de l’utérus au bébé nageur 135
BernardAndrie u
Chapitre 7.Les rites de l’apnée.Enquête en « immersion »
auClub desPlongeurs duDonjon 1 51
YannBenoist
167Chapitre 8.Une esthétique de l’immersion
FatiaDjemanialias«Aella »
Quatrièmepartie
Goûtpourl’immersion
Chapitre 9.DeuxSchellingPoint pour les apnéistes ?
Goûtpour l’immersion dynamique chez21nageurs soumis àun je u
1 75de coordination pure
CorinneFantoni et LucCollar d
13Chapitre 10.Intérêt des exercices en apnée dans le développement de
la performance en natation
CorinneGuingamp, Maël Rugani 185
Chapitre 11.Immersion et respiration:un apprentissage culturel
195ValérieSchwob
Cinquièmepartie
S’immergerpourguérir?
Chapitre 12.Pour celui qui a choisi l’ea u 21 3
Catherine Potel
Chapitre 13.Dauphins et enfants autistes : analyse d’une mise en 221
présence aquatique
FabienneDelfour, Marie Maureret Jean-LouisAdrien
Chapitre 14.L’apnée au service du patient
235TinoBalestra
Chapitre 15.Le paradoxe de l’oxygène normobare :
un phénomène varié
239TinoBalestra
Chapitre 16.L’activité de l'apnéiste comme une mise en
situation de handicap volontaire, rendre visibles des ponts
251Anne-LyseChabert
Sixièmepartie
GeorgetteRaymond, témoignaged’unechampionne
Chapitre 17.Un esprit libre dans un corps affûté 261
DidierZaenger
Chapitre 18.200 mètres en apnée dynamique : entretiens avec 275
GeorgetteRaymond
MarySchirrer
Postface.Peindre le plaisir de l’eau 29 3
Malvina
Glossaire 297
Table des matières 299
14PRÉFACE
L’APNÉE,UNESITUATIONPASSIINHABITUELLE…
FrédéricLemaître
Nous ne pouvons pas vivre bien longtempssans manger, sans boire, sans
respirer. La seule fonction physiologique que nous pouvons contrôler est
cette ventilation, et avec elle, son arrêt plus ou moins long.Nous ne pouvons
pas arrêter notre cœur, mais nous pouvons stopper notre souffle. Pourtant,
peu de personnes pensent à respirer de manière consciente. Les yogis ont
bien compris, depuis de nombreuses années, les bienfaits d’une telle
ventilation contrôlée sur le cœur, le mental et les autres grandes fonctions
physiologiques. Les apnéistes « modernes » cherchent tousàmaîtriser leur
souffle, pour optimiser leurs performances en alliant le corps et l’esprit.
©Thierry Peres
Stage d’apnée animé parRémyDubern
(site www.blue-addiction.com)
Ce n’est que depuis quelques années que les chercheurs d’abord ont tenté
de s’intéresser à ces sportifs venus de la mer, puis aux possibles applications
que pouvaient engendrer ces situations d’hypoxies répétées. Celles-ci se
rencontrent dans de nombreux cas : au cours d’efforts intenses chez certains
sportifs hypoxémiques (en altitude), lors d’apnées du sommeil, dans le cas
de cancers, de personnes atteintes obésité, etc.
15Les applications et implications commencent à peine à voir le jour et le
travail à accomplir est encore important.Mais l’apnée sportive ne cesse de se
développer, d’intéresser de plus en plus de pratiquants, sportifs de tout
horizon, professionnels de la santé, chercheurs, amoureux de la nature et de
la mer… Quoi de plus naturel alors de les faire se rencontrer au sein d’un
colloque sur ce thème.
©Frédéric Lemaître
16PRÉFACE
LACOMMUNAUTÉDEL’APNÉE
ClaudeChapuis
Dans les années 90, quand je disaisàquelqu’un que je faisais de l’apnée,
il me répondait fréquemment : «C’est quoi, de l’acné ? ». Cette réponse
ferait sourire aujourd’hui.Pourquoi?Parce que tout le monde sait ce qu’est
l’apnée de nos jours. Que s’est-il donc passé dans ces années-là pour
expliquer un tel changement ?
Onacoutume de dire que LeGrandBle u , le film deLucBesson sorti en
1988 et la médiatisation des très nombreux records d’apnée, avec en toile de
fond le «mythe de l’homme-dauphin », ont provoqué l’essor de cette
pratique sportiveàcette époque.Peut-être, mais j’ai le sentiment qu’ily a eu
autre chose. J’en veux pour preuve les stages d’apnée que nous avons
organisés en 1990 avec Roland Specker, le fondateur de l’Association
Internationale pour le Développement de l’Apnée (AIDA), dont je n’étais
que le simple responsable technique. Dans ces stages, nous rencontrions
certes quelques «allumés du Grand Bleu », mais surtout pas mal
d’amoureux de la mer à la recherche de nouvelles sensations, qu’ils soient
plongeurs, chasseurs sous-marins, voire encore surfeurs ou curieux.
Appelons-les… des apnéistes.
©ClaudeChapuis
17Roland et moi, ainsi que beaucoup d’autres, pratiquions l’apnée bien
avant la sortie du fameux film. Nous étions, sans prétention, des apnéistes.
Les médias ne font que relater ce qui se passe. Ils sont postérieurs à un
évènement, ilsne le précèdent pas. Je dirais simplement que le temps était
venu pour l’apnée de s’exprimer pleinement en qualité de « pratique sportive
et de loisirs ». Le premierChampionnat du Monde d’apnée que nous avons
organisé en 1996 marque pour moi l’an I de l’apnée sportive. Finis les
records dans un coin de planète effectués sous contrôle d’huissier. Tout le
monde au mêmeendroit et avec les mêmes règles.A ce sujet, je ne peux
résister àl’envie de raconter qu’un jour, en 1995, j’ai reçu la demande
d’homologation d’un recorddu monde d’apnée, réalisé en maillot de bain, à
8mde profondeur dans le lacTiticaca !
Dans le monde, comme dans tout développement d’une pratique sportive,
ily a eu « du retardàl’allumage » au niveau des institutions officielles.Les
pratiquants développèrent donc la leur propre et se fédérèrent.S’en suivirent
des conflits entre apnéistes et institutions. J’ai la conviction qu’en France,
aujourd’hui, nous sommes en passe de réussir à les rassembler enfin.
Ce colloque sur l’apnée organisé par Mary Schirrer, apnéiste et
passionnée, est une brique supplémentaire ajoutée à l’édifice de la
connaissance de cettediscipline, mais aussià une meilleure compréhension
de cette communauté de l’apnée.
© Thierry Peres
La"communauté de l’apnée"
sur le bateau, avant l'immersion
18INTRODUCTION
IMMERSIONENAPNÉE:
CULTURESMOTRICESETSYMBOLISMES
AQUATIQUES
MarySchirrer
Les articles rassemblés icireprennent pour partie les communications du
Colloque «Apnées » des 14 et 15 mai 2013 àNancy, co-organisé parMary
Schirrer et Bernard Andrieu avec le soutien de l'UFR STAPS de Nancy,
1l'Universitéde Lorraine et le LISEC . Les pratiques de l'apnée
pouvaientelles constituer un objet fédérateur de chercheurs en Sciences Humaines et
Sciences de laVie?Si loin de la mer?Le pari peut sembler audacieux.
Autour de l'apnée, le programme scientifique s'est voulu ouvertpour
envisager, certes l'apnée, mais plus largement lesimmersions aquatiques en
piscine et mer, et même sous l'OpéraGarnier (F.Djemani).En effet, d'autres
pratiques immersives nous aident àéclairer l'apnée contemporaine, mais
aussi les rapports actuelsàl'élément aquatique et plus largement à notre
environnement. Car l'apnée ne concerne pas que les experts apnéistes
largement médiatisés, mais aussi d'autres praticiensde l’eau comme les
bébés, les nageurs, les surfeurs, etc. L'hypoxie des apnéistes résonne avec
celle des alpinistes : deux façons d'explorer la verticalité de notre monde.
C'est ainsi que le lecteur trouvera dans cet ouvrage des travaux sur les
apnéistes, mais aussi lesbébés nageurs,les nageurs, les scaphandriers non
autonomes, les dauphins et les enfants autistes, l'apprentissage de la natation
et de la respiration dans d'autres aires culturelles, etc.
Avant d’évoquer les différents chapitres de ce livre, nous souhaitions
d'une part présenter rapidement l'apnée sportive et ses disciplines, d'autre
part inscrirel'ensemblede ces contributions dans une réflexion sur
l'immersion, l'évolution des regards sur l'eau en Occident, les cultures
motrices et les symbolismes aquatiques.
1LaboratoireInter-universitaire enSciences de l'Education et de laCommunication,EA2310.
191. L'APNÉE
« L’apnée volontaire est un exemple unique en physiologie d’une fonction
végétative qui puisse être interrompue volontairement », mais qui reprend de
façon incoercible dès que les modifications asphyxiques des gaz respiratoires
2l’imposent .Le mot apnée dérive du grec a-pnoia,sans respiration.On parle
en français de plongée en apnée, plongée libre, plongée nue, alors qu’on
utilise en anglais lesexpressions «breath hold diving », «skin diving »,
«freediving ».L'apnée se distingue donc de la plongée autonome ou plongée
instrumentale ou plongée bouteille ou "Scuba diving" (Self Contained
UnderwaterBreathingApparatus).
Mais l'apnée n'est pas que aquatique.Entant qu'action volontaire, elle est
utilisée par chacun d'entre nous dès lorsqu'il veut se protéger d'une odeur
qui lui est fortement désagréable ou nocive. Inconsciente, elletrouble le
2sommeil des patients touchés présentant unIMC < 30 kg/m : «Le syndrome
d'apnées obstructives du sommeil (SAOS) est une affection de connaissance
récente, mais relativement fréquente, touchant 4 à 5 % de la population
adulte masculine d'âge moyen»(Racineux,Weitzenblum, 2004).Enfin, elle
effraie lorsqu'elleest utilisée par des enfants dans les cours d'école pour
s'évanouir.Il s'agit d'une expérience volontaire ou involontaire d’asphyxie, y
compris dans le "jeu" de contrôle de la respiration, qui procure une ivresse
par la privation d’oxygène et qui peut se révéler très dangereuse.
Dans cet ouvrage, nous nous intéresserons à l'apnée sportive o ude loisirs,
pratiquée par de plus en plusde personnes en piscine, lacs ou mer.
Initialement utilitaire (Fontanari, 2011 ;Pelizarri, 2005 ;Mayol, 1986),
l'apnée s'est développée au cours du siècle dernier, non sans liens avec la
plongée sous-marine (Raveneau, 2008), la natation, et plus largement ce
« désir de rivage»décrit notamment par Alain Corbin (1988). Elle s'est
largement démocratisée actuellement : «La plongée en apnée n’est plus
seulement un moyen d’action professionnel.Elle est devenue dans les temps
modernes, un moyen d’accès au naïf et au merveilleux que l’on ne retrouve
plus guère à terre. Après le monde du travail et celui de la guerre navale,
3elle fait désormais partie du monde des loisirs, de la douceur de vivre ».
2CorriolJ.-H., 1996. La plongée en apnée : Physiologie-Médecine-Préventio n, Paris,
Masson, p. 1.
3Berry et coll., 1977, cité parFontanariP.,«Brève histoire de l'apnée », inLemaîtreFrédéric
(dir.), L'apnée :de lathéorie àla pratique,Mont-Saint-Aignan,Rouen,PURH, 2011, p. 54.
20L'apnée est aujourd’hui une pratique sportive codifiée, mais aussi une
pratique physique de loisir qui permet, avec très peu de matériel mais avec
quelques dangers à connaître, d’aller "explorer" le milieu aquatique tout en
4 5"s'explorant soi-même". Au niveau international, l'AIDA et la CMAS
gèrent actuellement la pratique, l'enseignement et les compétitions.
1.1.Lesdisciplinesdel'apnée
Si les disciplines de l'apnée contemporaine ne cessent d'évoluer, certaines
d'entre elles restent fondatrices.Elles diffèrent selon les organisations qui les
gèrent. Je ne présenterai donc ici que les plus emblématiques de l'apnée
sportive et de loisir:poids constant, poids variable, no limit, immersion
libre, apnée statique, apnée dynamique. Je laisserai au lecteurle soin de
découvrir par lui-même d'autres disciplines telles que le 16 x 50m, "le cube"
ou "Jump Blue", le 100m sprint, la randonnée subaquatique. Toutes les
disciplines présentéesici ne se pratiquent jamais seul. L'apnéiste doit
toujours être surveillé de près par une personne expérimentée et formée au
6secourisme .
©DanielBeaureperre
Le «JumpBlue »
4Association Internationale pourle Développement de l'Apnée, créée en France en 1992 à
l'initiative deClaudeChapuis etRolandSpecker.
5ConfédérationMondiale desActivitésSubaquatiques, quifédèreet regroupe des fédérations
délégataires reconnues par leurs ministères nationaux respectifs, comme en France la
FédérationFrançaise d'Études et desSportsSous-Marins (FFESSM) qui compte depuis 2004
uneCommissionApnée.Cf. chapitre 1«Historique de l’apnée fédérale » d'OliviaFricker.
6La FFESSM impose la possession duRIFA (Réactions etInterventions face auxAccidents
subaquatiques) spécialitéApnée à partir du niveau 3 de pratique.
http://www.ffessm.fr/Secourisme_RIFA_ANTEOR.asp
2171.2.Allerprofon d
S'immerger en apnée, c'est chercher à aller profond, avec ou sans aide
matérielle.Voici les disciplines qui visent l'immersion en profondeur :
Poids constant : descendre et remonter àla force de ses palmes, sans
s'aider du câble guide et en conservant le même lest du débutàla fin de la
plongée. Cette discipline est souvent considérée comme la plus pure,
courageuse et significative pour l'apnéiste.Les records atteignent - 128 m.
Poids variable : le sportif peut utiliser pour descendre un lest de
maximum 30 kg, qui sera abandonné au fond ; mais il doit se servir de ses
propres moyens, c'est-à-dire de ses braset de ses jambes, sans aucune sorte
d’artefact, pour rejoindre la surface.Il peut se tracter sur le câble-guide.Les
niveaux atteints dépassent les - 130 m.
No limit : il s'agit de l’ancien poids variable de Maiorca et de Mayol.
L’apnéïste atteint la profondeurmaximale avec un lest de poids illimité et
remonte à la surface avec l’aide d’un ballon gonflable.Le réel inconvénient
est la compensation due à l’augmentation brutale de la pression
hydrostatique. Les records atteignent -214 m, mais cette pratique très
dangereuse est associée à de nombreux décès.
Immersion libre :Elle consiste àeffectuer une plongée en apnée sans
palmes ni lest, en pouvant s’aider du filin guide, tantdans l’immersion que
dans la remontée.
1.3.Allerloi n
S'immerger en apnée, c'est encore chercher àparcourir une grande
distance sous l'eau, horizontalement :
Apnée dynamique : parcourir la plus grande distance possible en
immersion, le plus souventdans une piscine.Plus de 280 m.
Apnée dynamique sans palme:parcourir la plus grande distance possible
sous l'eau et sans palmes.Plus de 220 m.
7Certaines de ces techniquesde descentetirent leurs origines de pratiques traditionnelles :
ethnies qui descendaientàl’aide d’un lest de 7 kg environ, attaché à une ligne de vie reliée à
l’embarcation.Le plongeur revenait en surface par ses propres moyens.Dans d’autres cas, la
ligne de vie permettait de remonter le plongeur.Cf chapitre«Histoire et évolution des records
de plongée en apnée»(inLemaître, 2011).
221.4.Resterlongtemps
Enfin s'immerger en apnée, c'est tout simplement rester le pluslongtemps
possible sous l'eau. Les apnéistes peuvent s'entraîner en dehors du milie u
aquatique ; ilsne bénéficient alors pas des adaptations du corps humain à
l'immersion (bradycardie notamment), mais peuvent pratiquer seuls.
Apnée statique : le sportif doit rester sous l’eau le plus longtemps
possible. Il peut adopter n’importe quelle position, pourvu queses voies
respiratoires restent en immersion. Il n'a pas le droit d'inhaler de l'oxygène
avant sa performance.Temps record : plus de 11 minutes !
1.5.Quelquesfiguresdel'apnéecontemporaine
Actuellement, l’apnée interroge, l’apnée passionne, l’apnée coupe le
souffle. De fait, l’apnée s’invite régulièrement aux journaux télévisés :
exploits et records ; accidents et décès ; hommes-poissons ou
femmessirènes. En effet, certains humains, à force de pratique, d’entraînement, de
persévéranceet/ou de relâchement, ont dépassé leurs limites, voire les
limites qui avaient pu être fixées par des médecins, pour atteindre des
records incroyables, "hors-normes" : 11’35 sous l’eau sans respirer pour
StéphaneMifsud ; 281men monopalme et en piscine pour leCroateGoran
Colak, 237 m pour Natalia Molchanova la championne russe ; 128 m en
8poids constant pour le Russe Alexey Molchanov et 101mpour la Russe
NataliaMolchanova.
Depuis Jacques Mayol, l'Homo Delphinus, les figures médiatisées de
l’apnée contemporaine se diversifient peuàpeu. Umberto Pelizarri, « fils
spirituel de Mayol », invitait dans les années 1990 à «plonger en soi »
révélant ainsi la dimension interne et émersive de l’apnée qui fait découvrir
9la profondeurdu corps. Loïc Leferme, l’homme-poisson des années 2000,
véhiculait également l'image d'une apnée empreinte de spiritualité.
Actuellement, l'apnée de haut niveau affiche sa dimension sportive, voire
extrême. Stéphane Mifsud, lorsqu'il a battu en 2009 le record du monde
d'apnée statique (11'35), relatait sans ambigüité sa lutte contre des sensations
désagréables et son combat contre la mort, telle une bougie se consumant et
1 0s'éteignant peu à peu.
8Descendre et remonteràla seule force de la palme (donc sans utiliser le fil pourse hisser,
une gueuse pour descendre ou un parachute pour remonter).
9En référence à son livre : La descente de l'homme poisson,Paris,Plon, 2003.
10Propos tenus lors d'une conférence auSalon de la plongée,Paris, janvier2013.
23Herbert Nitsch, «l’homme le plus profond au monde », actuellement en
convalescence suiteà un accident lors d'une tentative de record en No limit,
s'éloigne de ces constructions mystiques autour de l’apnée. Un magazine
11grand public titrait : «Nitsch ou l’apnée sans philosopher ». Le corps de
l'article n'évitait néanmoins pas cette référencesifréquente à "l'homme
poisson". Eneffet, l'apnéiste Nitschy affirmait que l'homme possède la
mémoire génétique de son passé aquatique.On ne peut que rappeler alors la
thèse d'Elaine Morgan d'une continuité ontogénétique et phylogénétique
entre l'homme et le poisson. Quantà Julie Gautier et Guillaume Néry,c'est
l'esthétique de cette pratique qui semble notamment les animer, comme pour
déconstruire ces associations rapides et caricaturales entre apnée et
1 2mystique, apnée et hommes poissons et surtout apnée et mort . La
championne russe Natalia Molchanovaaux multiples records mondiaux,
choisit de mettre en vers ses expériences subaquatiques et sesimmersions
1 3prolongées, partageant ainsi ses imaginaires aquatiques .
Si les images de l'apnée semblent se diversifier, les médiasnon
14spécialisés , français notamment, se réfèrent toujours largementàl'image
d’hommes poissons dans une rhétorique classique visant à mettreen avant
des capacitéscorporelles et mentales perçues comme extraordinaires. Le
même type de construction est également produit à propos d'autres individus
extraordinaires qui cherchent àse donner le vertige (Andrieu,
2014) : homme-volant commeFélixBaumgartner à 1342 km/h ou les adeptes
du saut à ski ; homme-oisea ucomme Loïc Jean-Albert, base-jumper aux
combinaisons remarquables (wingsuits littéralement "combinaisons
15ailées") . Ces médias véhiculent ainsi du rêve («Guillaume Néry : l’ange
16desAbysses »), reprenant souvent des métaphores utilisées par les apnéistes
eux-mêmes.JacquesMayol (HomoDelphinus) etLoïcLeferme (La descente
de l'homme-poisson) vivaient et/ou partageaient également ces imaginaires
d'homme-dauphin, homme-poisson ou femme-sirène.
11 Paris Match,29mai 2011.
12Que certains attributs ne font querenforcer : visages cyanosés, combinaisons noires, lenteur
des gestuelles, syncopes.
13http://molchanova.ru/en/verses [consulté en ligne le 11/08/2014]
14Nous excluons volontairement iciles magazines "spécialisés" comme Apnéa, Subaquaet
les magazines de plongée sous-marine. Les apnéistes interrogés par les journalistes doivent
généralement répondre à deux incontournables:l'impact du film Le Grand Ble usur leur
parcours ; être un homme-poisson ou une femme sirène.Ensuite viennentles questions sur les
risques et le "flirt" avec la mort.
15Suivant le chemin deLéoValentin, parachutiste français décédé en 1956, qui mit au point
ces membranes toilées fixéesaux bras et jambes pour permettre de planer.
16 VSD, 28 août 2010.
24D'autres images et questions émergent ponctuellement : «La plongée à
17 18 19corps perdu »; «Plonger en moi » ;« Hallucinations des profondeurs ».
Certains sujets sont volontairement provocateurs : «Apnée : faut-il aimer la
20mort pour rester sous l’eau sans respirer ? » ; «À quoi pense l’apnéiste
21pendant les longues minutes où il est sous l’eau ? ».
Ces constructions produites à la fois par les médias et les pratiquants,
rendent compte des relations, réelles ou projetées, des individusàl'élément
aquatique et à l'apnée. Elles semblent marquer les imaginaires collectifs,
renvoyant en même temps à un vieux rêve de l'humanité. Elles laissent
surtout penser que ces hommes et ces femmes se sont si bien adaptés au
milieu aquatique, à la matière aquatique, qu'ils se sont "couplés" avec, tels
des poissons.
Mais qu’en est-il des pratiquants actuels et "ordinaires"? Quel sens
donnent-ilsà leur pratique ? Quelles représentations construisent-ils ? Le
lecteur trouvera des éléments de réponse dans les textes qui vont suivre.
22 23Notons toutefois que notre enquête montre que les apnéistes "ordinaires" ,
toutes disciplines confondues, recherchent et valorisent dans leurs pratiques
en premier lieu le calme, la détente, le bien-être et la relaxation qu'ils
associent souvent à une « reconnexion avec soi-même », une méditation.
Vient ensuite la liberté (absence de matériel lourd, notamment de
bouteille ; pouvoir découvrir le monde sous-marin par ses propres moyens ;
« être libéré de tout artifice »). Cette liberté est pourtant relative et limitée
(par les spasmes, le manque d'oxygèneet l'hypercapnie, les effets de la
pression, les risques de syncope ou sambas en cas d'apnées poussées).
L'apnée permet encore une découverte de son corps, avec ses limites
(acceptées pour certains,àdépasser pour d'autres), une sensorialité nouvelle
au contact de la matière aquatique.
L'apnée est donc une pratique corporelle, sensorielle, émotionnelle,
"intérieure", chargée symboliquement, et qui peut être risquée. Elle ne doit
JAMAIS êtrepratiquée seul.
17 Science etvie, n° 955, avril 1997.
18EliseAndrieu etDiphyMariani, printemps 2012.
19 Le Monde, 15 septembre 2012.
20 Rue 89, 11 octobre 2012.
21Rue 89, 4 novembre 2012.
22 Observations, questionnaires et entretiens. Cf. Chapitre 3 de cet ouvrage, Mary Schirrer :
"Des femmeset des hommespoissons ?Usages et symboliques de la monopalme en apnée".
23Adeptes ou non de la monopalme;individus qui se déclarent comme apnéistes (la chasse
sous-marine pouvant être une pratique parallèle).
252. L'IMMERSION
Penser la notion d'immersion est incontournable lorsque l'on s'intéresseà
l'apnée. Omniprésente dans les discours contemporains, elle rend compte
d'individus entièrement pris dans leur activité, inclus, couplés, absorbés,
totalement à un milieu, qu'il soit aquatique ou non. Ainsi, le plongeur
s'immerge dans le milieu aquatique, le pianiste est immergé dans la musique
qu'il produit, l'ethnologue immergé dans le terrain qu'il explore, le visiteur
24d'une exposition s'immerge dans une œuvre . L'immersion aquatique
25envisagée ici n'est pas submersion aquatique, mais elle peut le devenir .
L'immersion aquatique fut longtemps associée à une symbolique
purificatrice. Dans les sociétés anciennes, l'immersion était rituelle et
initiatique (Legrand, 1998) : saut dans la mer chez les Grecs, immersion
prolongée chez les Bantousàla suite de laquelle le jeune homme renaît et
peut apprendre la divination.Dans la religion chrétienne, le baptême est une
ablution purificatrice et initiatrice, permettant d'accéderàla régénérescence.
Quant au baptêmepar immersion, il est répétition rituelle du déluge. Dans
toutes les religions, l'immersion aquatique symbolise la régression dans le
pré-formel et la réintégration dans le monde indifférencié de la préexistence
(Eliade, 1949).
Ferenczi en donne une interprétation psychanalytique. Détaché du corps
de la mère, la survie physique du fœtus hors de cette Thalassa primitive est
problématiqueestime Sandor Ferenczi (1873-1933). En1923, le
psychanalyste hongrois écrit une psychanalyse des origines de la vie sexuelle
dans laquelle le développement de la libido fait de la surface cutanée « une
enveloppe protectrice dont la sensibilité avertit du danger », faute de quoi
26elle ne serait qu’un « lieu de sensations érotiques ».L’érotismede la peau
des autres ne serait qu’un substitut bien pâle de l’eau. La peau infantile
baignée par l’eau amniotique garderait par sa porosité la trace maternelle.Ce
retour dans l’eau placentaire reste ainsi un mythe psychique, sinon
biologique, et un désir de retrouver dans le bain, à défaut des bras et des
orifices de l’autre, une caverne, une limite et une frontière.L’amour de l’eau
est une demande d’abandon dans l’océan. L'amourde l'eau est aussi une
source de consolation par le bien-être apporté par l’élément naturel (Andrieu,
2010).
24Voir à ce sujet les travaux de l'anthropologue américain Stefan Helmreich explorant les
multiples significations de l'immersion, étudiant notamment lavie d'océanographes (2007).
25Pour une analyse du rapport à l'engloutissement, la submersion, la noyade, voir l'ouvrage
collectif dirigé par Frédéric Chauvaud, Corps submergés, corps engloutis. Une histoire des
noyés et de lanoyade de l'Antiquité ànos jours,Paris,Créaphis, 2007.
26 èreFerenziS., 2002 (1 éd. 1923). Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle,
Paris,Payot & rivages, p. 41.
26Pourquoi nos contemporains recherchent-ils des expériences
immersives? Ressentent-ils actuellement le besoin de s'immerger dans la
nature, fuyant un monde civilisé, "pasteurisé" et pollué ? (Andrieu, 2014 ;
Corneloup, 2011 ;Kalaora, 2001)Qu'enest-il de cettenécessité de vivre des
expériences intenses, vibrer et sentir avec et dans tout son corps ?Dans son
analyse de l'Ultra-Trail-Mont-Blanc (UTMB), Olivier Bessy (2012) a pu
montrer combien l'intensité et la durée du parcours extrémisent les limites
connues du corps (perte des repères temporels, fatigue, stress, souffrance),
générant un nouveau rapport sensible à la nature. Dans ses stagesde survie
en pleine nature, Kim Pasche vise «une immersion primitive et une
autonomie sauvage » (Pasche, Bertrand, 2013) où les individus
(ré)apprennentàécouter et à sentir la nature pour mieux s'y adapter.Anaïs
Bernard etBernardAndrieu (2014) montrent que, dans lesArtsImmersifs, le
rapport frontal entre l'œuvre et le spectateur est exclu. Artiste ou
spectacteur sont misàl'épreuve (ou en expérience) dans cet art qui produit des
effets involontaires et des interactions sensorielles ; un art où la profondeur
du corps est découverte par l'activation du vivant duvisiteur.
Concernant les significations de l'immersion,MarySchirrer (2005, 2013)
a analysé les expériences de l'immersion aquatique et le rapport à la merdes
pratiquants de chasse sous-marine, apnée et plongée en scaphandre à La
Réunion.Elle met en exergue cinq logiques d'immersion largement présentes
et structurantes actuellement :
- Dominer : s'immerger pour performer, maîtriser, gérer et dominer le
milieu, dans une l'approche prométhéenne de la nature et des profondeurs
27marines ,
- Contempler : s'immerger pour se dépayser, s'aventurer "être parti loin
du monde, très loin du monde", contempler le milieu pour mieux le connaître
ou s'en émouvoir,
- S'éclater : s'immerger pour "s'éclater",c'est jouer avec ses sens,
éprouver le vertige, frissonner, glisser,
- Ressentir :S'immerger pour ressentir les effets du milieu sur soi,en soi,
et apprendre à mieux se connaître ; plonger en soi, une contemplation de soi,
dans la profondeur de son corps; explorer ses sensations, ses pensées, ses
28démons parfois .Une esthésie de l'immersion.
27De nombreux chercheurs travaillant sur la naturalité, les sports de nature ou les activités
aquatiques, identifientégalement cet imaginaire en référenceau régime héroïque de Gilbert
Durand (Kalaora 2001 ;Raveneau, 2008 ;Corneloup 1999 ;Legrand, 1998).BernardAndrieu
évoque un style colonial, conquérant : «s'amonder, c'est-à-dire se priver de la relation
d'immersion dans la nature » (Andrieu, 2014, p. 23).
28S'écologiser selonBernardAndrieu.
27- Fusionner:s'immerger pour ne faire qu'un avec le milieu, fusionner,
mais peut-être moins pourdisparaître comme le laisse penser le héros d u
Grand Ble u , que pour entrer en synthèse dynamique avec le milieu, en
29communion ou symbiose : «devenir l'élément, molécule d'ea u»pour
mieux se fondre dans le milieu, « te marier avec la nature », quitte à changer
de nature et devenir "poisson".
Pour le philosopheBernardAndrieu, l'immersion dans la nature est «un
moyen pour le sujet de faire émerger en lui de nouvelles coordonnées
sensorielles », bien plus qu'une «évasion vers la nature et une aventure
30corporelle » ; Avec L'écologie corporelle, Bernard Andrieu (2009-2011)
analyse les i-nteractions des quatre éléments dans la profondeur du corps :
«C'est la nature qui entre dans le corps et non plus le corps qui est dans la
31nature ». Le corps vivant s'imprègne immédiatement des éléments dans le
milieu. L'immersion dans la nature devient immersion de la nature dans la
profondeur du corps. On s'écologise en essayant de ressentiràl'intérieur de
soi les effets de notre confrontation avec les éléments.
Les textes réunis ici vont nous permettre d'envisager l'apnée comme une
forme d'écologie corporelle. Tout comme ces quelques extraits d'interviews
d'apnéistes le laissent transparaître. L'osmose et le ressenti sont au premier
plan :
«Plonger, c'est d'abord un voyage intérieur, c'est aller le plus loin
possible dans ses sensations, être au plus près du corps, sentir le moindre
relâchement, accéder à une autre notion d'espace et de temps » (Loïc
32Leferme).
« Pour pouvoir plonger profond, il faut rentrer au plus profond de ses
sensations […]découvrir comment son corps fonctionne et s'adapte »
33(PierreFrolla).
34«L’apnée, c’est un voyage intérieur » (GuillaumeNéry).
29Bernard Andrieu propose le terme "s'immonder"qui est "différent du fait de transformer
son corps pour habiter la nature et ses éléments par l'agilité, la force et l'adaptation.
L'immersion de la nature dans le corps implique une non-domination de la nature par une
écologisation de ses techniques […]. Une plasticité en émerge oùil s'agit moins de parvenir à
une maîtrise complète des éléments qu'à une connaissance relationnelle entre eux et notre
corps." (Andrieu, 2014, p. 23).
30AndrieuB., 2010.Biendans l'eau. Vers l'immersion,Biarritz,Atlantica, p. 20.
31AndrieuB., 2014.Donnerle vertige. Les artsimmersifs,Montréal,Liber, p. 22.
32Interview deLoïcLeferme pour le journal L'Équipe, n° 1210, août 2005.
33PierreFrolla interviewé parGillesRaveneau (2006).
34Interview deGuillaumeNéry pour le journal Libération 27/11/2009.
28« L'esprit doit rester souple, ne plus lutter, ne pas chercher à prendre le
contrôle, mais se laisser guider par l'élément et accepter toutes les
35contraintes imposées par les fortes pressions » (LoïcLeferme).
« Je me mélange avec l'eau, elle rentre à l'intérieur de moi, il n y a plus
de frontière entre moi et l'eau, je me laisse écraser par elle. Quand je
parviens à cette osmose entre moi et l'eau, il n'y a plus de place à la
réflexion, il n'y a que des sensations. Je ne me pose la question du manque
d'air que quand je ne parviens plus à cette osmose : alors, il y a une
différence entre moi et l'eau, je suis un corps bien identifié, délimité et
matérialisé ; à ce moment-là, je suis un être pensant avec toutes ses
angoisses, la descente devient alors une lutte et un travail du mental »
36(SophiePassalacqua).
S'immerger en apnée, c'est alors plonger dans un liquide, aseptisé ou non,
en bloquant sa respiration. C'est aussi se trouver enveloppé par le milieu
aquatique. C'est encore être totalement présent à cet instant en laissant
s'échapper les pensées parasites. Ce serait enfin laisser l'eau entrer dans le
corps et faireémerger une esthésiologie aquatique via cetteplasticité
corporelle, actualisant des ressources inédites du corps.
Les différents textes proposés ici questionnent, chacun à leurmanière,
différentes formes d'immersions dans le milieu aquatique, en apnée ou non.
3.LESREGARDSSURL'EAU
Les immersions que nousanalysons dans cet ouvrage s'inscrivent dans
une histoireet dans uncontexte culturel. Cette partie propose un
soubassement socio-historique aux analyses qui suivront. Il s'agit de poser
un contexte afin d'inscrire les immersions en apnée dans une histoire plus
large. Comprendre comment l'eau, ou plutôt certaines eaux, peuvent
actuellement être associéesàdes expériences positives. Car l'eau n'est pas
uniquement douce, tonifiante, relaxante, apaisante. Froide et déchaînée, elle
peut être agressive voire mortelle ; elle peut faire souffrir par la pression
qu'elle exerce, par sa salinité, par sa température.
L’eau semble êtreàla mode. Le bleu n’est-il pas cette couleurqui fait
l’unanimité chez nos contemporains (Pastoureau, 2003) ? Les bars à eau se
multiplient, tout comme les toilettes sèches d'ailleurs, destinées à économiser
35Interview deLoïcLeferme,Apné a, n°132, octobre 2001.
36Interview d'une apnéiste de hautniveau, Sophie Passalacqua, citée par Anouk Dematteo,
2006, p. 29.
2937le fameux or ble u.Être "bien dans l'eau" pourBernardAndrieu (2010), est
une «alternative sensorielle » : « L'immersion dans l'eau et sous l'eau
définit un nouveau mode de vie » où l'eau devient notre milieu corporel.
L'océan exerce une fascination contemporaine relativement partagée. L'ea u
occupe une place privilégiée dans les loisirs sous forme de mer, de lac, de
rivière ou de piscine.Un peu plus de 60%desFrançais partent aujourd’hui
en vacances, de préférence là où les eaux, douces ou salées, sont présentes.
Juillettistes et aoûtiens opèrent ainsi une vaste migration saisonnière en
38quête des plaisirs de l’eau (Goubert, 2002) , restant parfois cantonnés à leur
plage et leur serviette (Urbain, 1994).Certains individus se définissent
comme «aquatiques », en fusion totale avec cet élément, parfois même
39« meriens » : «Moi, c’est l’eau » , «J’ai toujours été très à l’aise dans
l’eau » , « Je suis un vrai poisson » , «J’ai toujours dit que l’homme devait
descendre des poissons»(Schirrer, 2005).
Et pourtant, ce rapport "positif" à l'eau n'était pas gagné!Milieu originel
et protecteur, matricebienfaisante, l'eau est aussi destructrice (tsunamis,
noyades, déluges), vecteur de miasmes. Elle demeure largement
ambivalente.Nos usages contemporains de l'eau ont une histoireliée à celle
des sciences,àl'évolution des usages du corps, du temps libre, des pratiques
corporelles, etc.
L'eau était indissociable de certaines cultures antiques, tels les Romains
ou les Grecs. La civilisation romaine était une civilisation de l'eau. Les
Romains ont inventé une cité capable, grâce aux aqueducs entourant les
villes, à la fois de faire venir de l'eau et de la rejeter, en grande quantité
(Vigarello, 1985 ; Malissard, 1994). Aqueducs et autres acheminements
aquatiques révèlent la puissance deRome sur cet élément et le rayonnement
de cette ville : «une eau que les Romains surent, mieux que tous les autres
peuples, soumettre à leurs plaisirs et à leur gloire, après l’avoir captée pour
4 0leurs besoins ». Les thermes concernaient toutes les franges sociales de la
population, avant tout lieux de convivialité, d'échanges, mais aussi espaces à
visée sanitaire, puisque l'alternance des bains chauds et froids activait la
transpiration et donc l'élimination des toxines.
37Les campagnes de sensibilisation se multiplient. Ces moments sont l’occasion pour
l’homme de prendre conscience de cet élément si «banal»et pourtantàlafois vital et
destructeur.EnFrance, leCentred’Information sur l’Eau (C.I.EAU)aété créé en 1995.Des
brochures de grande qualité sont éditéeset diffusées gratuitement, notamment concernantles
mythes et les symboliques aquatiques
38L’auteur ajoute : «Eternel retour de l’eau, havre de paix, jouissance du bien-être et de la
santé, tous ces aspects manifestent, de façon profane, qu’un certain culte de l’eau est encore
vivant »(2002, pp. 44-45).
39L’apnéïsteJacquesMayol qui se décrivait comme un «merien » (1986).
40MalissardA., 1994. Les romains et l’eau. Fontaines, salles de bains, thermes, égouts,
aqueducs,Paris,LesBellesLettres, p. 12.
30