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Droit coutumier africain

De
414 pages
Les quelques mille cent vingt et un proverbes judiciaires présentés avec leurs intonations respectives en kikongo, furent pour la majorité recueillis peu avant l'indépendance par André Ryckmans, administrateur territorial en poste au Congo belge, de 1954 à 1960.Le recueil comprend des références bibliographiques, un index des mots-clefs en kikongo-français, un index des thèmes judiciaires exploités et des notes explicatives accompagnent généralement le proverbe recueilli. Des cartes géographiques montrant les lieux où furent collectés les proverbes ainsi que des photographies d'époque et de terrain, viennent renforcer cette évocation palpable d'un terroir africain.
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André RYCKMANS

C. Mwelanzambi BAKWA

DROIT COUTUMIER AFRICAIN
PROVERBES JUDICIAIRES KONGO (Zaïre)

Préface de Louis-Vincent

THOMAS

Liminaire de Jacques VANDERLINDEN

L'HARMATfAN

AEQUA

TORIA

7, rue de l'Ecole Polytechnique
F - 75005 PARIS (France)

B.P. 276
MBANDAKA (Zaïre)

Ce même ouvrage paraît au Zaïre sous le n° 11 dans la Collection « Etudes Aequatoria » des Annales Aequatoria

En couverture

1 : un couvercle à proverbe Woyo du groupe Kongo (Mayombe,

Zaïre)

- diamètre:

190 rn/m., hauteur 93 rn/m. -

Les scènes représentées sur ces disques de bois sculpté illustrent des proverbes. Lorsqu'une femme kongo a un reproche à formuler à son conjoint, elle utilise ce type de couvercle pour fermer le récipient qui contient le repas. Par ce biais, elle signifie sans éclats et publiquement son désaccord; en effet, quiconque partage, à ce momentlà, le repas du mari comprendra le message; ce qui met, presque implicitement,
l'homme visé en demeure de changer son comportement.

(Département d'ethnographie du Musée Royal de l'Afrique centrale à Tervuren, Belgique, 1980).
Reproduction autorisée par Africa Museum Tervuren.

*
Les dessins qui illustrent le livre sont de la main d'André Ryckmans

Les photos appartiennent à la famille Ryckmans

* Ce livre a été réalisé à l'initiative et par le soin de la Fondation André RYCKMANSet est vendu à son profit. La Fondation soutient des projets de développement en Afrique et en Amérique latine.
FONDATION ANDRÉ RYCKMANS, avenue Maréchal B 1410 WATERLOO (Belgique) Ney, 38

-

@

L'HARMATTAN 1992 ISBN: 2-7384-1595-4

PRÉFACE
de Louis-Vincent THOMAS

- C'est tout d'abord une œuvre pie que réalise Madame Geneviève RYCKMANSn e publiant ce livre célébrant son mari t:Il0rttragiquement au Congo quelques jours après qu'il fut devenu indépendant; cette liturgie du souvenir aide à survivre celui qui n'est plus et dit quelque part qu'il n'est pas tout à fait mort, ni mort en vain. C'est aussi un travail humaniste de grande importance puisque ce livre fait qu'une sagesse populaire orale, en grand danger de se pervertir ou de se perdre (si ce n'est déjà fait), érodée qu'elle est par la modernité et la civilisation du livre, soit désormais conservée dans le registre de l'écrit, manière de sauver un morceau du précieux patrimoine de l'humanité. C'est enfin un produit d'une parfaite scientificité offert au lecteur: ces 1121 proverbes judiciaires du Congo, recueillis par André Ryckmans entre 1957 et 1960 dans des conditions de totale objectivité - d'autant que l'auteur pratiquait fort bien le kikongo et connaissait admirablement le coutumier local -, confrontés à la réalité quotidienne, recoupés et présentés selon les règles de la linguistique en vigueur, offrent une garantie indiscutable d'authenticité et de rigueur; la participation active d'un éminent spécialiste zaïrois, C.M. Bakwa, à la rédaction du présent texte ajoute encore, s'il en était besoin, à la scientificité. Et il a fallu à G. Ryckmans plusieurs années de travail pour mettre au point le texte quasi définitif que voici. Il n'est pas nécessaire d'être un grand africaniste pour savoir que le peuple Kongo, à cheval sur le Congo-Brazzaville, l'Angola et le Zaïre, a connu un passé prestigieux et vit une mutation radicale amorcée avec l'ère coloniale et accélérée depuis les indépendances; les religions, les systèmes de pensée, les structures sociopolitiques, les économies ont fait l'objet de plusieurs thèses d'Université. Mais, curieusement on restait relativement ignorant des pratiques judiciaires. Jamais une étude aussi ample et solide que celle d'André Ryckmans n'avait été proposée aux lecteurs. Toujours est-il qu'avec ce recueil un grand pas en avant vient d'être franchi en ce domaine. Et l'on ne peut qu'admirer l'étonnante patience des auteurs qui interrogent, contrôlent, comparent, recoupent, interprètent, vérifient. André Ryckmans avait reconnu la leçon des proverbes: Bonga wavioka zandu mu ntiinu zazingi (le lézard à tête rouge a dépassé le marché tant il se dépêche) ; Bonga wayenda ntünu, nnwa waluta wo (le lézard va si vite qu'il dépasse son trou). La parole, c'est la règle, doit en effet éviter toute précipitation: Didi buno, kusùkudi mooko ko (tu as mangé ainsi sans te laver les mains : tu as parlé trop vite, tu as agi sans prendre de temps). - La civilisation africaine procède avant tout du Verbe, qu'il soit parole, rythme ou symbole. Il suffit, pour s'en convaincre, de rappeler les inévitables causeries,qui, à l'heure de la sieste, sur la place de la concession, ou le soir, autour du feu, réunissent plusieurs dizaines d'assistants en des colloques animés, parfaitement réglés, et interminables. Généalogies, récits historieo-légendaires, contes, fables, proverbes,

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énigmes et mythes constituent l'essentiel de cette littérature orale, dont on commence seulement à apprécier la richesse. Le langage, toutefois, n'est pas seulement instrument de communication; il est expression, par excellence, de l'être-force, déclenchement des puissances vitales et principe de cohésion. Sur le pIan métaphysique, le verbe est créateur par la parole de Dieu et création continuée par le souffle humain, c'est-à-dire l'âme. «Le pagne est serré, dit Ogotemmêli, pour qu'on ne voie pas le sexe de la femme, mais il donne à tous l'envie de voir ce qui est en-dessous. C'est à cause de la parole, que le Nommo (puissance religieuse: le Verbe) a mis dans le tissu. Cette parole est le secret de chaque femme et e' est cela qui attire l' homme. . . Être nu, c'est être sans parole. » On ne saurait trouver, aux yeux de l'Africain, de symbole plus convaincant pour souligner le pouvoir efficient du Verbe. C'est ainsi que Komo-Dibi, le chantre malien du Komo (société d'initiation), répond à la question «qu'est-ce que la parole? » : La parole est tout. Elle coupe, écorche. Elle..modèle, module. Elle perturbe, rend fou. Elle guérit ou tue net. Elle amplifie, abaisse selon sa charge. Elle excite ou calme les âmes. Expression de la Vie et de la Force, à la fois source et effet de l'émotion, le Rythme est l'architecture de l'être, le dynamisme interne qui lui donne forme, le système d'ondes qu'il émet à l'adresse des autres, l'expression pure de la force vitale. Une telle conception, révélatrice de la mentalité nègre, explique pourquoi Ia vibration rythmée joue un rôle si grand: elle intervient dans les mythes de création, dans la plupart des cérémonies, lors des palabres à fin politique ou juridique. Cette prédominance du rythme caractérise positivement une civilisation orale dans son essence et ses manifestations, par opposition à une civilisation écrite. Le Rythme s'inscrit dans un complexe mental où ordre, répétition et équilibre constituent les structures internes fondamentales de la pensée nègre. Toute rupture d'interdit devient alors rupture d'harmonie. La souffrance et la mort de l'homme introduites dans la création, le plus souvent à la suite d'un inceste ou d'un acte de désobéissance, constituent à la fois le signe et la conséquence d'un déséquilibre rythmique. D'où la puissance incantatoire de la parole clamée ou scandée, de la danse, du chant et du langage tambouriné qui rétablissent une harmonie compromise, car ils sont ordonnés dans leur déroulement; le message qu'ils communiquent est intemporel et essentiel, puisqu'il est celui de toute l'ascendance de la communauté. La parole constitue le courant par excellence où se réalise une harmonie plénière et agissante. Elle rétablit l'ordre compromis, car elle est Force, par le signifié des messages qu'elle transmet, et aussi par le signifiant rythmé de ses messages dont la redondance symbolise une reduplication primordiale. C'est pourquoi le rythme prend souvent la forme de la répétition. Celle-ci n'est pas nécessairement imputable à la paresse, à l'inertie, à la peur d'innover, ou au désir d'assurer une certaine authenticité liturgique; elle veut avoir une réelle efficience: contraindre les esprits, créer un état psychologique favorable à la réceptivité, etc. Mieux encore, redire les mots mêmes qui, dans le mythe, ont engendré le monde, c'est renouveler Ia création, lui redonner la "yie et lui assurer la pérennité. Les mots sont empreints de puissance créatrice, de sacré. Les renouveler, a-t-on dit, c'est se mettre au cœur même du numineux (sacré).

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Un autre trait majeur du Verbe réside dans l'usage de l'Image et du Symbole. Certes, dans la perspective existentielle, la puissance de l'oralité dépend du mode d'expression. Le rythme et le ton sont importants dans la mélodie, puisque tel son avec tonalité haute diffère du même son avec tonalité basse. Mais c'est surtout l'Image-analogie qui confère au verbe sa portée profonde: l'objet ne représente pas ce qu'il est, c'est-à-dire son apparaître, mais ce qu'il suggère, ce qu'il crée. Nous sommes ici en présence d'un surréalisme à la fois mystique et métaphysique qui accorde à l'image son efficacité et son caractère symbolique. Que le symbole se situe sur le plan exégétique, celui de l'interprétation des gestes, des positions, des actions, il offre toujours un double aspect ésotérique et sociologique. Catalyseur de rites, ce symbolisme unit les initiés dans une même communauté spirituelle. D'ailleurs, la finalité première du symbole n'est-elle pas de dégager l'unité fondamentale qui se cache derrière la disparité des apparences? Cela faisait dire non sans humour à un sage malien bien connu, Rampaté Ba: «En parlant du porc, nous pouvons très bien parler de l'âne, de l'éléphant, de l' homme. » Il en résulte que, pour le Négro-Africain, la pensée symbolique s'articule sur deux registres: celui de la représentation (ou de l'expression), celui de l'intervention. Ou plus exactement, elle a une quadruple finalité: un sens économique, puisqu'elle résume, condense, rapproche; une fonction opératoire, car c'est un véritable jeu de permutations qu'elle rend possible avec le glissement de la chose symbolisée aux divers éléments du champ symbolique; une valeur d'usage qui rappelle les règles de l'action et montre l'union de l'obligatoire et du désirable; enfin une fonction de suggestion (elle frappe l'imagination) ou d'explication (elle est l'indice le plus sûr des correspondances et des participations). En tant qu'image, elle est figure; en tant qu 'hiérophanie, elle devient puissance. Enfin la parole est émotion. «Participer aux mots, c'est participer au jeu des forces vitales qui est l'expression du monde: de Dieu, écrit Senghor. Cette émotion naît par l'image qui est symbole, le visage de la force qui anime le monde, un instant furtif, aperçu dans le creux d'un mot, dans le cheminement d'un rythme.» Ainsi, l'oralité négro-africaine réconcilie-t-elle le réel et le sur-réel par le biais de l'émotion. Cela revient à dire que l'homme, sans cesser d'être l'homme concret, vivant, accède au sens profond du monde, non pas par sa seule raison, par abstraction, mais par son être total, corps et esprit liés; la parole engage la sensualité avec la rationalité. 'On peut ainsi com-prendre, connaître avec le corps, avec le rythme du sang qui bat dans ce corps. Là est l'émotion. Le mot-image dégage, rayonne l'émotion. Pour l'Africain, être é-mu, c'est donc participer au jeu de forces qui anime l'univers, en communion étroite avec les membres du groupe (village, clan, lignage, classe d'âge) et par le truchement du verbe, déclencheur de forces. Émotion-jeu dans l'activité ludique (fables, légendes), Émotioninitiation dans la saisie des vérités primordiales (récit mythique), Émotion-sacrée dans le contact avec le numineux (paroles sacrificielles) en résument les modalités existentielles. Toutefois, ce sont les mots ou expressions sacrés, plus spé~ialement empreints de puissance créatrice ou émotionnelle, qui interviennent directement dans le circuit des forces et parviennent, en vertu du principe de correspondance sympathique, à les orienter dans le sens voulu par le fidèle (magie) ou la communauté des fidèles (religion). Cela permet d'apprécier la place de choix qui revient, dans le rituel animiste, aux formules occultes que le non-initié ne peut entendre; ou à celles, franchement ésotériques, que l'homme non parvenu aux degrés les plus hauts du savoir profond ou du savoir lourd ne saurait comprendre. D'où la langue secrète des prêtres et l'hermétisme systématique de la plupart des récits mythiques.

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En bref, grâce à l'Émotion et par...delà les manifestations multiples de l'art du Verbe, nous sommes renvoyés à une unité d'inspiration qui est probablement la vision négro...africaine de l'homme et du monde. Cette vision n'émane ni d'une volonté dedominatjon de la nature, comme dans les cultures européennes, ni d'un effort pour échapper au monde tenu pour illusion, comme dans certaines cultures asiatiques. Elle procède d'un dessein d'alliance de l'homme aux forces naturelles, de participation à la grande vie cosmique, de communion avec des énergies telluriques. C'est pourquoi l'art de la parole, soigneusement transmis d'une génération à l'autre et rigoureusement codifié, apparaît comme éminemment fonctionnel. Une telle place accordée au Verbe, inséparable de la vie quotidienne qu'elle gère ou illustre met les hommes en rapport étroit avec la nature (cosmomorphisme; participation avec les animaux et les plantes, le soleil et la lune,...) et avec eux... mêmes: ici le judiciaire n'est pas que de procédure, il appartient à la sagesse populaire et vise tous les comportements même si l'acte de justice ou d'apaisement des tensions par la palabre ou le recours au maître de la parole reste prépondérant. Cette abondante littérature que l'on devrait analyser dans une double perspective, linguistique (sur le quintuple plan prosodique et rythmique, lexical, syntaxique, morphématique, voire phonologique) et anthropologique (signification et place du ,sacré dans la vie quotidienne du Noir), reste encore mal connue et, malgré la puissance

- parfois

stérilisante

- de la tradition, singulièrement

fragile.

D'essence

orale (le

signe graphique, dit...on,brise le rythme, essence du Verbe; « dé...force » la parole en la rendant inerte; la soustrait au secret en la mettant à la portée de tous), elle ignore, la plupart du temps, l'appui de l'écriture" d'où nous l'avons déjà dit, l'urgence de recueillir ces « textes» oraux.

- Si tout le monde sait ce qu'est un proverbe (vérité d'expérience ou conseil de sagesse pratique et populaire commun à tout un groupe social, exprimé en une formule elliptique, généralement imagée et figurée, nous dit le « Robert»), rien n'est plus difficile que d'en fournir une définition rigoureuse et de la différencier du dicton, de l'adage, de l'aphorisme; même s'il utilise une structure grammaticale précise où se coulent des structures d'image qui lui sont propres, même s'il recourt presque continuellement à l'homothèse, manière originale et vivante d'appréhender le réel, même s'il s'énonce toujours dans une situation inter...personnelle où émetteur et récepteur demeurent en réciprocité. Quel critère permet de dire si cette formule constitue un proverbe ou non? Faut...il privilégier la forme, le contenu, l'origine c'est-à-dire le lieu et la manière dont elle est forgée, ou bien la manière dont elle est reçue et la fonction qu'elle joue? Ce qu'on peut avancer avec certitude, c'est qu'en Afrique noire singulièrement, le proverbe confère une forme à la réalité (fonction cognitive) en apportant du sens qui explique et justifie un état ou une attitude; il confirme de même une opinion (fonction expressive) ; il rappelle les normes et édicte les modalités de conduite, donc il intègre l'individu à la société (fonction culturelle ou conscience d'espèce). Nul n'a mieux que Jean Cauvin défini, ou plutôt caractérisé, le proverbe négroafricain: « Grâce à ces caractéristiques structurales, le proverbe apporte un soutien particulier à la mémoire. Pour le locuteur comme pour .l'auditeur, le proverbe, formule bien frappée, se retient facilement. Nous avons fait nous-mêmes l'expérience qu'un long discours était parfaitement retenu si chacune de ses articulations était marquée par un proverbe. Aussi bien au plan des formules qu'au plan des images, le proverbe véhicule des chaînons de structure que les gens comprennentfacilement et où ils se reconnaissent. C'est que le proverbe propose un cadre de raisonnement approprié aux besoins de la société. Les opérations de raisonnement qu'il retient sont
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principalement la catégorisation

et la causalité. Son but est de faire comprendre, mais le type de connaissance qu'il propose est particulier: par le jeu de la double détonation il semble à un non-initié (et c'est parfois voulu par les locuteurs) que le proverbe parle d'autre chose que de la situation vécue. Ceci est vrai: le proverbe
directement le dénoté premier et indirectement le dénoté second. Le sens ne vient investir le monde du phénomène que par une sorte de ricochet, par le renvoi d'un dénoté à l'autre. Cette manière de dire la réalité en une phrase brève et sans appel tout signifie

en ne la disant pas, cette manière ambiguë de parler d'une chose pour en désigner une autre est typique de la pensée symbolique et du langage proverbial. Cet aspect du proverbe est fondamental. Bien qu'il soit commun à tout langage imageant, il subit, dans le bref énoncé proverbial, une telle concentration que c'est ce qui frappe le plus l'observateur extérieur. Le proverbe apparaît comme laJine pointe du langage de la société... » (1).

- André Ryckmans qui a été administrateur tenitorial et juge dans le Bas Congo s'est occupé durant de nombreuses années d'affaires de terres dans le district de Thysville (actuellement Mbanza-Ngungu) ainsi que des problèmes religieux kimbanguistes. Ainsi était-il tout particulièrement bien préparé pour parler de justice coutumière et des règles intervenant pour résoudre les conflits. Traditionnellement, dans les sociétés sans écriture, l'expression du droit reste populaire et s'exprime autrement que dans la doctrine, la jurisprudence ou la loi. J. Vanderlinden le dit très bien dans son Liminaire: le droit « est une solution possible qui combinée à d'autres solutions également possibles finit, dans une subtile chimie dialectique à la pratique de laquelle tout le groupe participe, par aboutir à la solution du conflit et au
rétablissement

Ce qui frappe, à la lecture de ces proverbes, est qu'ils débordent le cadre du judiciaire pour couvrir la quasi-totalité des conduites sociales ou interindividuelles; disons qu'ils sont judiciaires par opportunité plus que par essence; c'est une façon, pour eux, de révéler que le droit n'est pas une instance plaquée sur le vécu ou le pratiqué ensemble, il reste l'émanation du social dans toutes ses dimensions, par référence à la vie quotidienne et à l'environnement (aussi nous avons relevé le nom de 45 espèces animales dans le présent texte) et conformément aux valeurs profondes héritées des ancêtres. En fait, on en sait plus sur les affaires judiciaires stricto-sensu en lisant les annexes du livre qui sont des histoires de cas. Néanmoins les proverbes énumérés couvrent un certain nombre de champs qui intéressent les jugements coutumiers: les procédures et la plaidoirie; l'accusation, l'enquête, le témoignage et la preuve; le droit de propriété et le vol; la dette, la succession et I'héritage; les délits, les coups et blessures; les querelles, l'envoûtement et la sorcellerie; la médisance et la calomnie; les obligations et les contrats; les questions relatives à la famille, au mariage, au divorce, au statut des femmes et des enfants, aux relations matrimoniales; le respect des anciens, des chefs, de l'autorité et des conventions; la responsabilité; le tort partagé; l'impartialité du tribunal: « Aurait-il tué ta mère ou ton père, s'il a raison dans son procès, donne-lui raison» ; «Le roi du Congo a condamné sa propre mère» ; «Je suis la peau du lapin, on ne met pas en lambeaux... ». Voilà qui en dit long. Seuls, peut-être, 156 dictons selon André Ryckmans semblent être utilisés couramment dans les jugements des tribunaux coutumiers et seraient ainsi, par pratique, davantage d'essence judiciaire. En outre, plusieurs proverbes disent en fait la même chose, comme inciter à ne pas se précipiter, à respecter ses engagements, à faire
(1) L'image, la langue et la pensée, Anthropos-Institut St Augustin, 1980.

de l' harmonie

sociale».

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preuve de prudence... Inversement, un même proverbe peut être surdéterminé ; par exemple: « La main qui reste longtemps dans le pot n'en retirera rien» s'attache à celui qui traîne trop dans une affaire et ne s'en sort pas, qui va trop loin dans les détails et n'aboutit pas, qui veut avoir le meilleur morceau et risque d'être bredouille. L'auteur précise bien que son intention était avant tout de recueillir, de traduire et de classer ces proverbes afm d'en « obtenir les applications judiciaires et de les relier aux règles de droit coutumier - ou même d'y trouver le fondement de ces règles ». Les matériaux sont là et c'est le principal; avec leur rythme interne, l'alternance des phrases, la succession de leur accent tonique; avec leur contenu plus encore, d'une incroyable richesse, mis souvent en relation avec les situations concrètes et la mentalité Ba- Kongo. Non dépourvus de bon sens, parfois de tendresse ou d'ironie mordante, faisant preuve tour à tour de sérénité ou d'agressivité, ils frappent - même s'ils se contredisent parfois: ne sont-ils pas moulés sur la vie qui est jaillissement en tout sens? - par leur valence concrète, l'analyse fine des opportunités, leur sagesse populaire indéniable. Ils interpellent, déroutent, émerveillent le lecteur occidental qui

ne peut manquer de souriredevant certainesformules tout à fait savoureuses: « quand
on partage la même couche, on ne cherche pas à cacher ses fesses» ; « le pet trop longtemps contenu crève le pagne» ; « une femme c'est une petite peau d'antilope, elle ne peut servir de siège à une paire (de marls) » ; «on n' hérite pas d'un sexe féminin par la taille du pénis» ; « l'impuissant ne procrée jamais à proximité mais seulement au loin» ; «quand on a une dent gâchée, on ferme la bouche» ; « le chauve est entré dans laforêt,. ses cheveux vont-ils repousser? » ; « le cadet s'est gratté l'anus, mais c'est son anus et c'est son doigt»... En bref, il s'agit là de documents précieux qui vont plus loin que le simple contact car ils nous révèlent par touches répétées l'esprit d'un peuple au double plan de sa langue et de ses rapports sociaux. Toutefois, la théorisation reste encore à faire
d'autant que l'ordre d'énonciation textuelle suivi

-

celui de l'alphabet

- n'a rien de

thématique. Mais pouvait-il en être autrement dans l'état actuel du savoir des présentateurs? En dépit de ce regret ou plutôt à cause de lui, ce livre va être le point de départ obligé pour de patientes réflexions; il en fournit la base irréfutable: Ana kondwampata, mu nzila ufwIla : « Si tu n'as pas cinq francs, tu mourras en chemin» (toute entreprise nécessite une préparation minutieuse). Désormais le trésor a été accumulé, sauvé de la mutilation et de l'oubli; il ne demande qu'à être exploité. Tant il est riche d'ouverture, il saura susciter de fécondes recherches. Bùdikinanga ye booba, ndümba ngà kimonanga zo ko e ? (<< Quand je danse avec la vieille, pensez-vous que je ne vois pas les jeunes filles? »).

À condition de se rappeler que « c'est avec les mains qu'on relève la nasse, pas avec les pieds» (Nswa mu kooko yikulwanga, ka mu kuulu ko). Justement, André Ryckmans nous a appris à faire difficilement les choses faciles.
L.-V.THOMAS

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REMERCIEMENTS

Plusieurs personnes et institutions ont de loin ou de près contribué à la
préparation minutieuse de cet ouvrage. Il serait fastidieux de les citer tous en raison de la caractéristique d'un travail comme celui-ci, construit à partir d'un savoir collectif dont les fondements résident dans un parler populaire, inépuisable. Toutefois, émergeant de l'iceberg culturel, quelques noms viennent illuminer la mer peu agitée des proverbes. Dans ce contexte, je ne puis manquer de mentionner la Fondation André Ryckmans pour le soutien financier qu'elle m'a apporté pour que soit finalisé le présent ouvrage. En effet, sans la ferme volonté dont a fait preuve, cinq ans durant, Madame Geneviève Ryckmans afin de me voir parachever cette œuvre, ce travail serait resté un terrain en friche. Qu'elle reçoive ici l'expression de mes remerciements les plus cordiaux, pour son appui moral inappréciable. Je citerai également Watezwa Toko Diangani N'kiawete, linguiste, enseignant et spécialiste du kikongo, pour son aide précieuse dans la relecture du manuscrit. D'autres compatriotes ont également contribué par leurs conseils et leurs encouragements à la réalisation du travail dont j'ai la fierté de vous présenter les résultats. Il s'agit particulièrement de Mafwila ex-Albert, Kisita Matunguni, Lubokolo Mahula, mon père, juge de quartier à Matadi, du père Henri Matota Ndongala et tant d'autres... Je n'oublierai pas ma famille, mon épouse et mes enfants qui ont su s'adapter à vivre avec les proverbes pendant de nombreuses années. Et enfin, que tous les banzonzi (1) dont les noms ne peuvent être cités trouvent ici le fruit de leur collaboration. À tous ceux qui auront à reprendre ce travail, je dédie le proverbe n° 994 : Vo zaya slka ngoma, kukisèmi /w, bazèye zo slka bééngi.
Célestin Mwelanzambi BAKWA Octobre 1989 Que soient également remerciés Marie-Thérèse Legrand-Dewez pour avoir revu le texte français, Jacques Vanderlinden pour ses précieux conseils scientifiques, Pierre Kimbondo Miesi et Charlotte Inga pour avoir vérifié les textes en kikongo et les cartes et Benoît Verhaegen pour son soutien, et la recherche d'un éditeur. Octobre 1991

(1) Pluriel de nzonzi (avocats, collaborateurs des tribunaux, arbitres). Voir les proverbes n° 188 et 640. Il

Localisation

du Bas-Congo au Zaïre

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LIMINAIRE
de Jacques V ANDERI1NDEN

Au commencement du droit était le peuple, et donc la coutume. En ce temps-là, qui n'est pas toujours et partout aussi lointain que le juriste dans son auto-satisfaction aimerait le croire, le droit naissait et se développait à l'image de l'homme et de la nature. Destiné à garantir l'harmonie de la vie en société, il apparaissait au fur et à mesure des besoins au départ d'un consensus qui garantissait à la fois son acceptation par le corps social et son efficacité. Certaines des solutions qui s'élaboraient ainsi au fil du temps duraient, comme certaines branches de l'arbre de l'évolution humaine qui se sont poursuivies jusqu'à nous; d'autres disparaissaient comme se sont évanouies certaines formes des espèces qui se sont révélées inaptes à survivre à la sélection naturelle. La partie la plus robuste, la plus durable devenait coutume. La plus faible, la moins adaptée ne connaissait qu'un matin et, comme l'a dit Loisel, « une fois n'est pas coutume». Sans doute cet âge du consensus n'était-il pas exempt d'inégalités et donc de pouvoir, de groupes de pression et donc de manipulations. Comme dans les sociétés contemporaines, malgré une certaine illusion qu'aiment entretenir les juristes, l'âgé, le fort, le mâle, le riche, le savant tendaient à dominer lejeune, le faible, la femme, le pauvre, l'ignorant. Le droit était donc comme partout et toujours synonyme de pouvoir. Mais il ne s'élaborait pas de la seule volonté du juge, du législateur ou du savant face au sentiment du peuple. Le comportement de celui-ci en tant que mode privilégié de production du droit s'exprimant à travers la coutume demeurait la pierre de touche de la validité du juridique. Et lorsque le conflit naissait mieux valait dans des sociétés où l'on était, pourrait-on dire, « condamné» à vivre ensemble, mieux valait un mauvais (et, a fortiori un bon) compromis que la victoire de l'un et la défaite corrélative de l'autre avec ce qu'elles entraînent comme rancœurs étouffées et querelles inassouvies. Pareille vision de la raison d'être du juridique ne s',accommode guère d~une formulation rigoureuse et d'exercices exégétiques sur le sens des mots. Au contraire. On pourrait même dire que plus les formulations du droit sauront être équivoques et contradictoires, plus elles présenteront d'intérêt puisqu'elles permettront, au terme d'un processus souvent fort élaboré et formalisé, de consacrer l'une et l'autre des thèses en présence, chacun quittant l'arène judiciaire avec le sentiment de l'avoir emporté. Il ne peut donc être question de regarder la source de droit comme exprimant « la » vérité. Il convient, au contraire, de ne l'envisager que comme une solution possible qui, combinée à d'autres solutions, également possibles, finit, dans une subtile alchimie dialectique à la pratique de laquelle tout le groupe participe, par aboutir à la solution du conflit et au rétablissement de 1'harmonie sociale.

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Dans pareil contexte le mode privilégié de l'expression du droit est, lui aussi, populaire. La chanson tout d'abord dont André Ryckmans a montré, dans une brève et pénétrante étude publiée dans Ngonge Kongo (1), toute la pertinence pour la solution du litige chez les Kongo, tandis que Jan Vansina s'y intéressait chez les Bushong. Le langage rythmé, si proche du chant qu'il se confond parfois avec lui, à moins que ce ne soit l'inverse, dont Van Avermaet a mis en évidence l'importance chez les Luba. La fable et le conte aussi, qui se chantent ou se rythment, dont Ésope, La Fontaine ou Perrault n'ont pas le monopole et dont Boelaert, Hulstaert et De Rop ont révélé la grande richesse chez les Nkundo. La devinette également étudiée par Hulstaert chez les Nkundo, par Maes chez les Ngbaka et par Ryckmans chez les Bankanu (1). Et enfin et surtout le proverbe. De tous ces modes de formulation populaire du droit il est sans doute celui qui a le plus retenu l'attention. Bervoets et Evans-Pritchard pour les Zande, Burton pour les Baluba, Cocquyt pour les Ntomba, Lumeka pour les Songye, Maes pour les Ngbaka, Meeussen pour les Lega, ou Zola pour les Woyo ont révélé aux juristes formés à l'occidentale que le droit pouvait s'exprimer autrement que dans la doctrine, la jurisprudence ou la loi. André Ryckmans qui, dès sa jeunesse suscitait notre admiration pour sa maîtrise des langues et des instruments de musique locaux et aussi, il est vrai, un peu notre appréhension devant cette familiarité avec des mondes mystérieux qui nous échappaient, n'a pas oublié, dans la faculté européenne qui l'a formé aux techniques de l'Occident, les univers qu'il avait entr'ouverts dans sa prime jeunesse. Et dès qu'il s'est retrouvé sur le terrain, impliqué directement dans la pratique du droit dit coutumier, il a entamé le long et patient rassemblement dont le fruit nous est livré aujourd'hui. Il a ainsi accompli une œuvre unique dans l'histoire du droit zaïrois. Unique penseront certains par son volume et le nombre de textes rassemblés; et ils auront raison. Unique à mes yeux parce qu'elle porte témoignage de la rencontre de deux mondes et d'une parfaite perception de l'un comme de l'autre.
Jacques VANDERLINDEN

Membre de l'Académie royale des Sciences d'Outre-Mer Professeur de Droits africains à l'Université Libre de Bruxelles

(1) Voir p. 15, note sur les auteurs.

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LES AUTEURS

André

RYCKMANS (t)

Né en 1929 à Louvain, il passe son enfance et son adolescence au Congo Belge, son père en étant le Gouverneur Général de 1934 à 1946. Il acquiert ensuite les diplômes de docteur en droit et de licencié en sciences politiques et coloniales à l'Université Catholique de Louvain, et en 1954 il entre dans les cadres de l'administration du Congo Belge et demande à être envoyé dans un poste de l'intérieur. Nommé administrateur territorial-assistant, André Ryckmans est d'abord affecté au territoire de Popokabaka (district du Kwango), et chargé de l'administration du secteur Lufuna puis muté à Kingoma dans le. même territoire et responsable des secteurs Benga et Lubishi. Il est ensuite envoyé à Mbanza-Ngungu (district des Cataractes, anciennement Thysville) et on lui confie le règlement des problèmes liés aux sectes prophétiques (kimbanguisme), de différentes études sur les clans et enfin des litiges fonciers entre villages et clans africains. En 1957, il rédige un important rapport sur les sectes prophétiques au Bas-Congo. Muté enfin au territoire de Madimba, il y poursuit une activité analogue, outre sa fonction strictement administrative. Il parle parfaitement le kiyaka et le kikongo, et publie plusieurs documents de littérature orale. Ses fonctions de juge dans les tribunaux coutumiers l'amènent à recueillir plusieurs centaines de proverbes judiciaires, ainsi que de nombreux documents. Témoin des émeutes de janvier 1959 à Léopoldville, il est alarmé par les tensions politiques croissantes. Avec Antoine Saintraint, administrateur du territoire de Madimba et ami intime, il tente d'opérer une transition harmonieuse entre la colonisation et l'indépendance du Congo. En avril 1960 à Kisantu, les deux administrateurs prononcent un discours sur ce thème en remettant les clefs du territoire aux adjoints africains qui doivent leur succéder le 30 juin de la même année. En juillet 1960, lors de la mutinerie de la Force Publique, André Ryckmans participe à l'organisation des secours. Lors d'une mission d'évacuation par hélicoptère, le 17 juillet 1960, il est arrêté par les soldats mutinés, emmené à Mbanza-Ngnngu et tué ainsi que le pilote, Emmanuel Kervyn de Meerendré.
Publications

«Étude sur les signaux de mondo (tambour-téléphone) chez les Bayaka et les B~anu du territoire de Popokabaka », revue Zaïre, DCL, Belgique, mai 1956. « Choix des devinettes des Bankanu et des Bayaka du territoire de Popokabaka », revue Zaïre, DCL, Belgique, juin 1957. 15

« Contribution à la littérature orale Kongo: choix de devinettes 2e série », Revue internationale des sciences du développement, UCL, Belgique, vol. 1, n° 1, 1968. «Mouvements prophétiques Kongo », BOPR, Léopoldville, 1970. «Ngonge Kongo », divers documents publiés entre 1959 et 1970: proverbes, devinettes, chants judiciaires, BOPR, Léopoldville.

Célestin

Mwelanzambi

BAKW A

Actuellement directeur dans une organisation non-gouvernementale internationale au Sénégal, Célestin Mwelanzambi Bakwa est docteur en communication sociale de l'Université Catholique de Louvain. Il s'intéresse depuis de nombreuses années à la problématique de l'insertion des proverbes dans la formation des adultes au niveau local. II a également occupé des fonctions d'enseignant à l'Université de Kinshasa et au Centre Interdisciplinaire pour le Développement et l'Éducation Permanente à Kinshasa, au Zaïre.

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AVANT-PROPOS

~

Lorsque la Fondation André Ryckmans m'a demandé en 1982 de reconstituer les proverbes recueillis par André Ryckmans dans l'actuelle région du Bas-Zaïre (Zaïre) pour leur publication éventuelle, je ne pouvais m'imaginer combien lourde, mais essentielle, était la mission qui m'était confiée. Lourde par les responsabilités que cela impliquait dans la mesure où il fallait tenir sa promesse en dépit de diverses difficultés à surmonter. Essentielle par le fait que j'allais aider à réaliser le rêve d'une personnalité pour laquelle j'ai toujours éprouvé un profond attachement. C'est peut-être cette foi qui m'attire vers des personnes dotées d'un esprit novateur qui caractérise toutes leurs entreprises. C'est peut-être aussi cette volonté d'apporter ma pierre à l'édifice du savoir en tant qu'originaire de la sous-région des Cataractes (ancien district) où André a passé sa brève, mais féconde carrière coloniale. Cette noble mission à accomplir, imprécise au départ, devait être enrichie de multiples entretiens, à Waterloo, en Belgique, avec Madame Geneviève Ryckmans elle-même, en sa qualité de présidente de la Fondation qui porte le nom familial. Ces entretiens ont été par la suite complétés par les quelques rares ouvrages d'érudition sur la langue kikongo. Parmi tant d'autres, je citerai le précieux ouvrage, actuellement centenaire, de W. Holman Bentley, Dictionary and Grammar of the Kongo Language, édité en 1887. Ainsi furent précisés les tennes de référence de ma mission à triple objectif: 1° traduire, contrôler et vérifier le matériel recueilli par André Ryckmans ; 2° effectuer un classement aisé, susceptible d'aider le lecteur à consulter les proverbes; 3° vérifier sur le terrain, au Zaïre même, l'usage des proverbes dans les juridictions coutumières essentiellement, afin de mesurer l'effet du temps sur l'utilisation judiciaire de ces proverbes. Poursuivant des buts scientifiques et pratiques, le présent ouvrage se propose de fournir aux chercheurs, aux agents de l'administration locale, et aux animateurs des communautés rurales du Bas-Zaïre un précieux outil de travail susceptible de les aider à mieux saisir dans toute sa profondeur, l'expression de la pensée du peuple mukongo. La démarche scientifique demeure avant tout un processus qui nécessite qu'on décrive, pour les travaux ultérieurs, les étapes et les choix méthodologiques; il s'avère utile de s'y attarder un moment, en tenant compte des objectifs énumérés plus haut.

17

Objectif

1

- État

du matériel

Les matériaux recueillis en 1956-1959 par André comportaient neuf cents proverbes, dictons et adages (1). Si six cents environ se présentaient sous une forme relativement adéquate pour une publication éventuelle, il fallait, pour le reste, effectuer certaines opérations préliminaires, non moins importantes. D'abord avant toute traduction, il s'avérait utile de vérifier la formulation linguistique ou proverbe, en vue d'adopter une présentation qui réponde aux normes grammaticales du kikongo. À ce stade, plusieurs proverbes furent rejetés pour des raisons purement linguistiques: formulation incomplète, annotations défectueuses, énoncés non élaborés, etc. L'utilisation intensive du dictionnaire de Laman de 1936 (2) par André Ryckmans se justifie par les références de cet ouvrage à la langue française qu'il maîtrisait admirablement. Par contre, dans le souci d'enrichir la traduction initiale, j'ai eu à recourir plus souvent au dictionnaire de Bentley cité précédemment. Puis-je signaler que cet ouvrage, rarissime, est actuellement introuvable au Zaire. Ensuite devait être effectué un contrôle approfondi des proverbes se trouvant dans de nombreux classeurs à l'état brut, écrits de la main d'André Ryckmans. Ainsi plus de cinq cents proverbes se trouvant sur fiches ont été contrôlés et traités en vue de leur insertion dans le corpus définitif. Enfin, il fallait soumettre les proverbes à une vérification d'ensemble en vue d'éliminer les répétitions possibles et se prononcer sur les diversités dialectales, voire locales. En outre, la graphie avec accentuation a été adoptée pour les textes qui ont donc tous été revus. Cet objectif était atteint dans la mesure où un corpus définitif prenait forme après ce travail de contrôle. Le corpus comportait à la fin de cette phase plus d'un millier de proverbes provenant de diverses sources: registres de tribunaux de secteur ou collectivité rurale, cérémonies de mariage en milieu urbain, conseils de famille, deuils, etc. Il m'était ainsi possible d'élargir le champ du recueil à d'autres formes du parler populaire, au lieu de se limiter strictement aux registres des tribunaux comme principale source de collecte des matériaux. Le corpus définitif présenté dans cet ouvrage compte ainsi mille cent vingt et un proverbes.

Objectif 2 - Classement

et orthographe

des proverbes

En optant pour un classement alphabétique, il nous était possible de rendre les proverbes accessibles à une consultation plus aisée. Ce choix, certes, reste contraire au principe de classement défini par André Ryckmans, lequel s'appuyait essentiellement sur un ordre basé sur les applications judiciaires. Le classement alphabétique retenu ici présente certains avantages indéniables: consultation facile des proverbes, rendant plus aisés les travaux ultérieurs, tout en facilitant l'élaboration des index à la fin de l'ouvrage;
(1) Ils sont marqués d'un astérisque dans le présent ouvrage. (2) Dictionnaire kikongo-français, par K.E.Laman, Bruxelles, Belge, 1936. Institut Royal Colonial

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élimination directe des proverbes identiques à l'intérieur du corpus retenu; approfondissement de la connaissance précise des faits culturels qui entourent l'énoncé de chaque proverbe.

Toutefois, force est de constater que le classement alphabétique exige de la part du
chercheur beaucoup de patience. TIfallait au départ préciser correctement le vocabulaire qui convenait à chaque mot. Lorsque l'on sait que jusqu'à ce jour les principes de base en matière d'orthographe ne sont pas encore élaborés, l'on comprend aisément la nature des problèmes d'orthographe rencontrés.

En effet, le vocabulaire utilisable était largement tributaire des variations dialectales nombreuses. D'emblée s'imposait la nécessité d'approfondir l'étude de la langue kikongo, dans un souci d'améliorer notre connaissance d'une des langues bantoues au profit de laquelle les premiers travaux réalisés par des missionnaires portugais remontent au début du 17csiècle, selon Bentley. Guthrie, dans sa Classification of the Bantu Languages (3), affirme que Ie kikongo, comme toute autre langue, est composé d'une trentaine de dialectes. Ces différents dialectes sont répartis en groupes dans la zone H qui représente la langue kikongo. Avec une aire géographique qui s'étend sur trois pays africains (le Zaïre, le Congo et l'Angola), l'on peut estimer que le kikongo reste une langue écrite et parlée par plus de cinq millions de personnes. Précisons que notre travail ne couvre que trois dialectes principaux: le kindibu (Mbanza-Ngungu et ses environs) ; le kimpese (autour de Kimpese et Bangu) ; le kisalvador (Angola) ; auxquels viennent s'ajouter les variations dialectales du kingombe (Gombe-Matadi et Ntimansi) et le kilunzadi apparenté au kimanianga et kibwende, parlers de la République Populaire du Congo (ex-Afrique Équatoriale Française). Comme le vocabulaire du kikongo n'a pas encore atteint un niveau de normalisation adéquate, en dépit des travaux d'érudition réalisés par les missionnaires à des fins d'évangélisation, la définition des règles d'orthographe devait être précisée, notamment celles relatives à la dévocalisation, chère aux linguistes. La langue kikongo comporte cinq voyelles pures: 10 «i» exemple: kiti (chaise) 20 «e» exemple: meeme (un mouton) 30 «a» exemple: maama (maman) 40 «0» exemple: mooko (mains) 50 «u» exemple: vumu (ventre). Contrairement à d'autres langues, les diphtongues sont rares en kikongo. Dans les cas ou deux voyelles apparaissent simultanément il se produit une dévocalisation d'une de ces voyelles devenant donc une semi-voyelle (semi-consonne). Cela s'illustre dans les exemples ci-dessous: vaika sortir vayika muana enfant mwana dfaJa marcher dyàta Dans ce travail, j'ai essayé de dévocaliser le maximum des cas illustrés ci-dessus. Certains mots qui ne peuvent donner lieu à aucune confusion ou interprétation n'ont pas été dévocalisés. C'est le cas par exemple du locatif « kio » qu'on ne trouve pas
(3) Classification Institute, 1948. of the Bantu Languages, Guthrie, London, International African

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sous la forme dévocalisée, et tant d'autres: diau - dyawu. Les cas de dévocalisation se rencontrent aussi souvent dans les liaisons des mots, par exemple: zulu a rit { devient zulw' a rit ( mwélo a nzo devient mwelw' a nzo. Signalons toutefois une exception à la règle: la syllabe « lu » ne devient pas « lwe» devant une voyelle au début d'une syllabe (exemple: luaka ). Enmison de certaines règles grammaticales, je me permets de préciser que malgré les efforts consacrés à l'orthographe, certaines erreurs sont encore possibles. (4).

Objectif 3 - Vérifications sur le terrain
Cette phase effectuée sur le terrain avait pour objectif de : vérifier les applications locales des proverbes dans les tribunaux coutumiers ; mesurer l'effet du temps dans l'évolution de l'utilisation des proverbes en vue d'identifier les proverbes les plus courants et de ce fait ayant survécu à l'effet du temps; approfondir le sens et le contexte socio-culturel d'utilisation des proverbes. Les premiers travaux ont été réalisés au département de l'administration du territoire et à la décentralisation, à Kinshasa, où j'ai pu consulter les rapports annuels des zones de Mbanza-Ngungu et de Songololo. Dans l'ensemble, la tradition de recourir à la classification des infractions commencée au début de la période coloniale se maintient au fil des ans, en dépit du manque de standardisation des intitulés utilisés. Mais il faudrait que l'administration conjugue ses efforts en vue de nonnaliser la présentation des infractions au niveau des tribunaux coutumiers. Ce travail s'est poursuivi dans les tribunaux de collectivité (secteur) de Boko, Mbanza-Ngungu, Nzundu, Gombe-Matadi, Lunzadi, Kwilu-Ngongo, Gombe-Sud et Kimpese. Lors de ces visites, j'ai pu examiner en profondeur le degré de déperdition des anciennes méthodes de travail dans les tribunaux coutumiers. La tenue des registres du tribunal qui fut jadis une activité essentielle du chef de collectivité n'est plus effectuée de manière régulière. Dans certains tribunaux, le registre a pratiquement

disparu, rendant ainsi malaisé le fonctionnement des juridictions coutumières au niveau local. À défaut d'enregistrement systématique, la préservation de la connaissance du parler populaire va poser d'énormes problèmes dans un avenir
relativement proche. Si l'on sait qu'actuellement les vieux juges arrivés à l'âge de la retraite sont en train de quitter les tribunaux, sans aucun souci d'être remplacés par de jeunes éléments rompus aux richesses du langage énigmatique et proverbial, l'on comprend aisément le niveau de déclin que connaissent les valeurs locales. Dans un tel contexte, l'analyse de la coutume comme norme coutumière devient ainsi difficile au chercheur. (4) L'orthographe retenue est celle du dictionnaire de Laman. Le lecteur verra que dans certains cas la voyelle est dédoublée (luunsu, dllsu, méeno, biiana); dans d'autres cas l'orthographe est hésitante ou dialectale (vya ou via, yuvula ou yivula, etc.). Parfois le proverbe est cité au singulier et parfois au pluriel; parfois les verbes sont conjugués différemment. Une liste des variantes citées dans le corpus est annexée à l'ouvrage. 20

Avec le temps, de nombreux proverbes vont disparaître de l'univers de connaissance des faits culturels traditionnels. Afin de saisir de manière approfondie l'effet du temps sur la reviviscence des proverbes judiciaires, j'ai dû soumettre le corpus définitif de mille cent vingt et un proverbes à un test, en vue de découvrir les faits répétitifs et afm de constituer un cadre de référence culturelle permanent et stable. En interrogeant un groupe de personnes provenant de divers milieux, jeunes ou vieux, j'ai demandé de juger la fréquence d'utilisation de tel ou tel autre proverbe du corpus. J'ai ainsi élaboré à la fin de l'ouvrage un index reprenant les énoncés proverbiaux les plus courants (voir index). De ces proverbes, environ cent cinquantesix proverbes peuvent être considérés comme éléments essentiels de l'élaboration d'un substrat juridico-culturel indispensable à toute étude ultérieure sur l'établissement des normes coutumières. Ce travail de recherche comporte des limites. Si la science est la connaissance du caché, je crois avoir apporté des matériaux qui faciliteront la découverte des faits de répétition sociaux. Les proverbes contenus dans ce corpus constituent un point de départ pour des recherches futures. En présentant cet ouvrage, j'ai tenté de rechercher la vérité, avec patience. Plus de cinq ans consacrés au classement des proverbes est un premier départ sur la voie qui mènera à l'intelligence des pratiques coutumières.
Célestin Mwelanzambi BAKWA Kinshasa octobre 1989

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Populations et dialectes du Bas-Congo

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INTRODUCTION

Rédigée en 1960 par André Ryckmans (1929-1960), cette introduction était destinée à la publication d'une partie des proverbes présentés dans cet ouvrage. Les notes sont de l'éditeur.

1. Aire de recueil et sources
Les proverbes ici rassemblés ont été recueillis de novembre 1956 à novembre 1959 en territoire de Thysville, Madimba et Luozi. La source la plus importante en fut les registres des tribunaux de secteur, où, depuis de longues années, les greffiers avaient reçu instruction de noter à la fin de chaque sentence le proverbe qui la justifiait coutumièrement. Je fus chargé par le district de Thysville de recueillir, de traduire et de classer ces proverbes au cours de mes inspections dans les tribunaux de circonscriptions. Je pus consulter à cette fin les registres des secteurs suivants: Thysville, Gombe-Sud, Gombe-Matadi, Moerbeke, Kimpese, Lunzadi, Wombo. Je recueillis les proverbes notamment dans les villages suivants: Dunga, Ngombe Kinsuka, Kintumba, Lombo-Fwesa, Lembolo, Kilwa, Ntetembo, Kilonde, Mbemba (1). Beaucoup d'autres proverbes furent notés au cours de conversations avec les chefs et les juges, lors de plaidoiries au tribunal de territoire ou le soir au coin du feu parmi les contes et les devinettes; certains encore lors de rares occasions, par exemple au hameau de Mbanza Lombo près de Ntimansi où je pus admirer une « corde à proverbes» tendue aux abords d'une maison, portant une vingtaine d'objets: plume de poule, griffe de langouste, fruit mafu, fragment de termitière, feuilles de diverses plantes, dont chacun symbolisait une sentence (voir infra, p. 31).

(1) Dans le cadre de la politique indirecte pratiquée au Congo belge, les villages étaient regroupés en secteurs, sous l'autorité d'un chef de secteur africain, ou en chefferies sous l'autorité du chef coutumier; les tribunaux de droit coutumier (tribunaux de secteurs ou de chefferies) fonctionnaient avec des juges africains sur cette base; ils appliquaient la coutume pour autant qu'elle ne s'oppose pas à l'ordre public. Dans les centres urbains ou centres extra-coutumiers, il en était de même: ce sont les tribunaux de communes ou de centres. Leur compétence civile et pénale était limitée aux Africains, et ils étaient contrôlés par l'administration territoriale. Les tribunaux de territoire ou de district venaient en appel de ces tribunaux de circonscriptions. Des juges européens y siégeaient et tranchaient sur base du droit coutumier. Les juridictions de droit écrit fonctionnaient pour les Européens, comme pour les Africains, pour les faits soumis au droit écrit congolais. C'est ainsi que ces proverbes ont été recueillis, soit dans les villages, soit dans les centres extra-coutumiers (C.E.C.), soit encore dans les tribunaux de territoire ou de district. 23

Enfin, des proverbes avaient déjà été publiés par le R.P. Butaye en 1903, par le R.P. De Bruyne dans la revue Kukiele en 1936-1937, par le R. Frère Adrien dans la revue des Frères des Écoles Chrétiennes; mais ils n'avaient pas fait l'objet d'une traduction française ni d'un essai d'interprétation ni de commentaires juridiques; certains de ces proverbes ont été repris ici, souvent sous une variante fournie par les juges consultés.

2.

Méthode de mise au point du texte, traduction

Ce matériel brut une fois rassemblé, il fallait s'assurer du texte correct, le traduire et l'interpréter; pour cela, on réunissait une demi-douzaine de juges et conseillers. Voici comment l'on a procédé: une demi-douzaine de juges se réunissaient, le plus souvent au tribunal même, parfois sous l'auvent d'une maison ou à l'ombre d'un arbre, dans les villages; un cercle de spectateurs suivait les débats avec intérêt et à l'occasion ils plaçaient leurs remarques et leurs commentaires. Pareille manière de faire est indispensable pour éliminer le plus possible les interprétations trop personnelles et les acquiescements de complaisance. Mise au point Il s'agissait en premier lieu de restituer au proverbe sa forme authentique. On était en effet trop souvent loin du compte avec la transcription des greffiers, parfois en « kikongo de l'État », parfois mêlant plusieurs dialectes, parfois émaillée de mots récents, n'utilisant fréquemment qu'un vocabulaire appauvri; il arrivait que le greffier, ignorant la grammaire de sa propre langue - et ce n'est certes pas à nous de lui en faire le reproche - soudât deux mots distincts, en fractionnât d'autres. Il était capital, avant tout autre travail, de rendre au proverbe la frappe rythmée, précise, imagée, savoureuse qui, de tous temps et sous toutes les latitudes, a fait la valeur du proverbe populaire.
Traduction

Un fois l'assistance mise d'accord sur la formule correcte, on en abordait la traduction. Les juges m'expliquaient par synonymes, comparaisons et exemples, le sens des mots inconnus; ces explications étaient toujours données en kikongo local et suivies donc par toute l'assistance. Quand, pour avoir un sens plus précis, je recourais au dictionnaire de Laman, j'en traduisais les données en kikongo à l'intention des juges; et si, en toute dernière instance, le greffier ou le chef recourait au français, il répétait ses informations en kikongo pour que tous puissent les contrôler. Plus que la traduction même des mots, l'analyse grammaticale de la phrase, indispensable pour en saisir la signification générale, nous donnait du fil à retordre. Comme en français, les tournures archaïques sont fréquentes; le kikongo juxtapose les propositions plutôt que de les relier; et pour compliquer encore les choses, la langue des proverbes sous-entend souvent un dialogue ou un discours indirect.
Interprétation

On passait alors au sens global du proverbe, à son interprétation, à ses applications. C'est ici que la technique de l'interrogatoire en groupe est la plus 24

~

précieuse. Bien des fois, en effet, les juges ou les assistants rectifiaient ou complétaient une interprétationtrop personnelleou trop particulière qu'avait avancée l'un d'eux; presque toujours on aboutissait aussi à plusieurs interprétations
différentes et cependant reconnues valables par tous.

Pour m'assurer d'avoir bien compris, je proposais à mon tour un cas d'application. Les juges l'acceptaient, ou y apportaient des réserves, ou la refusaient carrément; tous s'appliquaient à rectifier ma proposition jusqu'à ce qu'elle concordât avec le sens coutumier. Il ne restait plus alors qu'à poser les questions éventuelles sur le « cadre» du proverbe: existe-t-il - ou existait-il autrefois - une coutume ou un usage exigeant telle ou telle manière de faire? Qu'a donc de spécial tel animal, tel fruit, telle plante pour qu'on en fasse un terme de comparaison (2) ? Mais nous n'aboutissions pas toujours; il arrivait que, rebuté par une construction insolite ou un terme archaïque, je ne saisisse pas le rapport entre la traduction littérale et le sens du proverbe que fournissaient mes interlocuteurs, et cela malgré leur infinie patience et leur désir visible de m'initier à leur expérience. En ce cas, je gardais le proverbe « en réserve» pour le soumettre plus tard, ailleurs, à un nouvel aréopage d'anciens. Parfois, des maximes dont le sens m'avait longtemps échappé, s'éclairaient brusquement au regard d'une coutume dont je prenais connaissance ou par compamison avec un nouveau proverbe. Les commentaires de ce recueil sont tirés des réponses de juges jointes à mes interprétations personnelles.

,

3.

Dialecte et orthographe

adoptés

Plusieurs dialectes kongo sont parlés dans le territoire de Thysville ; certains d'entre eux ont été « cristallisés» par les traductions de l'Écriture Sainte et les livres classiques édités par l'une ou l'autre mission. Dans le centre règne. le kindibu; au Sud-Ouest, un dialecte proche de celui qu'on parle en Angola à San Salvador de Congo (appelé pour cette raison kisalvador) ; dans l'angle sud-est formé par la rivière Inkisi et la frontière portugaise, des traces de kizombo et de kimbata ; au nord-ouest, dans la massif du Bangu, et au nord, le dialecte des Manyanga et le kingombe ; enfin, dans le secteur de la Lunzadi, peuple de Bansundi, un dialecte tenant d'une part au kibwende et au kilari parlé au delà du fleuve en Afrique Équatoriale Française et d'autre part au kintandu et kilemfu employés sur la rive droite de l'Inkisi. Les difficultés provenant de cette diversité de dialectes sont beaucoup moins graves que ne veulent l'admettre ceux qui en tirent prétexte pour se dispenser une fois pour toutes de l'effort d'en apprendre un seul. Certains m~ts, certaines règles de grammaire désorientent bien au premier abord, mais à l'usage, ces écueils disparaissent vite et l'on comprend tous les indigènes d'un bout à l'autre du territcire. Ces différences, poor superficielles qu'elles soient dans le langage parlé, sont cependant inéluctables pour qui veut éditer des textes jusqu'alors conservés en tradition orale. J'ai résolu le problème en conservant à chaque proverbe sa tournure dialectale, tournure dans laquelle il avait été recueilli. Cela sans ignorer que ce même proverbe se fût très probablement retrouvé sous une version voisine, dans les autres dialectes;
(2) Que soit ici remercié Jacques Lukau, juge au territoire de Thysville, avec qui A. Ryckmans a travaillé dans les problèmes de terres. Il est devenu un véritable ami et conseiller. Sa mémoire doit être conservée. 25

mais il eût fallu, pour assurer l'unité complète, faire choix d'un des dialectes d'après quels critères? - disposer d'une commission d'anciens le connaissant parfaitement, et soumettre à cette commission tous les proverbes recueillis dans d'autres aires dialectales pour qu'elle fournît, de chaque formule soumise, la formule locale exactement correspondante. Une telle technique est actuellement irréalisable. Je crois, au surplus, que la publication conjointe de textes en dialectes différents pourrait faire beaucoup pour l'unification du langage, en montrant combien les divergences sont négligeables; cette unification est la condition essentielle pour que le kikongo prenne enfin la place qui lui revient comme grande langue littéraire dans l'ouest de l'Afrique centrale. Ajoutons tout de suite que je me suis cependant permis, dans le but de rendre tous les proverbes accessibles au plus grand nombre de Bakongo et d'Européens, certaines assimilations de détail. Citons la suppression de l'article qui reste employé en dialecte kisalvador, l'adoption de la graphie ba ou b pour le préfixe pluriel de la première classe (on trouve wantu et antu pour bantu), et de la graphie bi pour le préfixe pluriel de la quatrième classe (on rencontre yi ou l'omission pure et simple), l'orthographe uniforme V pour le V bilabial (ui en kingombe et kinsundi, se prononce g privatif). Pour le reste, on ne s'étonnera pas de rencontrer dans des proverbes parfois voisins des termes ou des orthographes propres, par exemple -fa et etl (l'auxiliaire « être en train de ») ; buta et wuta (engendrer, mettre au monde) ; ta, buta, et rikéle (fusil) ; ya et ba (palmier) ; yekola et yambula (laisser) ; yémba et yiba (voler) ; mwéne et mwini (parfait de mona, voir)... etc.

4.

Classement

et commentaires
de ces centaines de proverbes?

Quel ordre faut-il adopter pour la présentation

L'idée d'un ordre alphabétique s'imposait au premier abord, mais elle fut rapidement abandonnée, car elle présentait de très graves inconvénients: non seulement elle eût abouti àun mélange pratiquement inutilisable, sans aucun repère, sans aucune répartition logique, mais encore la base en était trop fragile; il eût suffi, en effet, d'un détail infime (par exemple le démonstratif yu au lieu du démonstratif ndu ,. le singulier au lieu du pluriel, etc.) dans le premier mot pour que deux proverbes de construction et de sens tout à fait voisins se trouvassent à plusieurs pages de distance l'un de l'autre (3). Un autre classement pouvait être envisagé, qui fut adopté par le R.P. De Bruyne dans la publication Kukiele (années 1936 et 1937) : c'était la référence au sujet intervenant principalement dans la formule, à titre d'image ou de comparaison. On avait ainsi « le chien dans les proverbes », « la poule dans les proverbes », etc. Ici
de nouveau, pareil procédé ne pouvait
être

retenu, car après quelques vastes ca~égories,

on se fût trouvé devant une poussière de proverbes uniques dans leur genre et ne se référant qu'à eux-mêmes. Semblable étude pourra présenter de l'intérêt dans l'avenir,
(3) Nous avons pourtant décidé de privilégier dans la présente publication l'ordre alphabétique comme étant le plus aisé pour le classement des proverbes, avec toutes les conséquences et insuffisances que souligne ici André Ryckmans. Néanmoins, un index à la fin du volume présente un classement des proverbes suivant leur application. Dans chaque proverbe sont également notées les applications les plus importantes quand cela est possible.

26

J

lorsqu'on diposera, non plus de quelques centaines, mais de plusieurs milliers de dictons. L'intention de mes supérieurs lorsqu'ils me chargèrent de recueillir, de traduire et de classer ces proverbes était d'en obtenir les applications judiciaires et de les relier aux règles de droit coutumier - ou même d'y trouver le fondement de ces règles -. C'est donc cette idée qui guida mes premières tentatives de classement, pour les nonante proverbes recueillis à Gombe-Sud, pour les septante-cinq proverbes recueillis à Ntimansi. Plus tard, lorsque la collection prit de l'ampleur, que parallèlement s'élargissaient les champs d'application, et qu'en même temps m'apparaissait de plus en plus nettement la portée extra-judiciaire des proverbes, je constatai que ce classement restait valable, pour autant toutefois qu'on y ajoutât d'autres vastes catégories d' appli~tion. Et je l'ai maintenu dans la présentation définitive. Je ne méconnais cependant pas qu'il prête le flanc à des critiques sérieuses et fondées. En effet, si certains proverbes ont couramment leur application restreinte à un ou quelques cas bien définis, beaucoup d'autres en revanche se relient à une foule de circonstances très diverses; parfois même les applications peuvent être
contradictoires. Il ya donc un certain arbitraire à ranger tel proverbe dans une catégorie

donnée d'après l'application «principale» qu'on en fait. Même si l'enquêteur se réfère scrupuleusement à l'avis de ses informateurs, on pourra toujours objecter que ces informateurs, même en groupe, restent subjectifs; ils proposent l'application qui leur vient en premier lieu à l'esprit. Rien ne dit que c'est la principale; rien ne dit que quelques jours plus tard, le même groupe n'eût pas proposé des interprétations toutes différentes; ni qu'un autre groupe interrogé eût été du même avis que le premier. On avancera également - et très justement - que les circonstances dans lesquelles fut recueillie la majorité de ces proverbes (la fonction judiciaire de l'enquêteur; le recours aux registres des audiences comme source principale; les entretiens avec les juges, souvent dans l'enceinte même du tribunal) devaient fatalement aboutir à en mettre en avant l'aspect judiciaire (ce mot pris dans son sens le plus général). Il est hors de doute que si l'on s'appliquait à recueillir l'interprétation que donneraient de ces mêmes proverbes des groupes de villageois, de séminaristes, de manœuvres de Léopoldville, d'artisans coutumiers forgerons, chasseurs, tireurs de vin, on se trouverait en face de réponses toutes différentes (et aussi, disons-le pour encourager ceux qui tenteraient pareille entreprise, on y aborderait de façon
prodigieusement intéressante la mentalité de chacun de ces milieux).

Epfin, les catégories adoptées, elles aussi, sont arbitraires et forcément imprécises. Tel proverbe figure dans la catégorie des «.médisances» ou des « disputes» qui eût pu être classé parmi les exhortations à la charité ou à l'entente. Ces reproches, je ne les élude pas, car ils sont réels. J'ai seulement tenté de limiter le plus possible ces inconvénients. Certains, comme le recours à des groupes de juges, étaient pratiquement inévitables dans les circonstances concrètes où je me trouvais; il ne faut d'ailleurs pas oublier que c'est le groupe qui présentait le plus de garanties pour citer les proverbes dans leur formulation correcte et en mentionner les applications coutumières; on admettra que j'ai tout de même réuni le maximum de précautions par mes interrogatoires en groupes et mes recoupements. À d'autres inconvénients -le classement par catégorie et le choix des catégories elles-mêmes - j'ai essayé de remédier en notant pour chacune des catégories les

27

proverbes, placés ailleurs, qui s'y reliaient par un de leurs sens ou une de leurs applications. Par ce travail considérable, j'ai voulu permettre à celui qui chercherait tous les proverbes cités dans un cas précis de les réunir avec le minimum de peine; cela répondait également à un vœu souvent émis par les juges et greffiers congolais. Enfin, lorsque deux proverbes avaient un sens analogue Ge ne dis pas identique, car chaque proverbe contient sa nuance), je les ai référés l'un à l'autre. Pour le reste, et j'insiste sur ce dernier point, il est bien sûr que les proverbes ici présentés et leurs interprétations ne sont pas un point d'arrivée, mais, bien plus, le point de départ d'études ultérieures.

Je souhaite qu'Européens et Africains annotent ce travail, l'enrichissent de leur .
expérience ou de leurs constatations, par exemple en mentionnant en détail les circonstances où ils ont entendu citer tel proverbe, le sens précis qu'on lui attachait alors, la répartie qu'on lui trouva.

s. Graphie et présentation
La mise au point définitive de la traduction me coûta bien des peines. J'ai essayé, sans toujours y réussir, de rendre en un français correct le texte kikongo, sans le trahir et en le suivant le plus près possible. Très souvent, j'ai sacrifié l'élégance pour suivre la construction kikongo, qui met fréquemment l'accent sur le premier et le dernier mot.

Lusuki lwa ndùndu kûla, ka yombula ko. (nO291)
Le cheveu de l'albinos on l'acquiert, on ne le dérobe pas. Africains - ce n'est qu'exceptionnellement que je me suis permis d'adopter la forme elliptique qui est courante dans les dictons français. Certaines difficultés sont insurmontables. Par exemple, un grand nombre de propositions traduites ici par l'indicatif expriment en réalité une condition, un souhait, une convenance. Il était impossible d'adopter pour des centaines de proverbes la construction optative. On lira donc... par exemple Ngo ka yokwa ye Manda ko. Le léopard ne se brûle pas avec sa peau.
Par souci de véracité,

- et

pour rendre la traduction

française

accessible

aux

ou
Qu'on ne brûle pas le léopard. . .

ou
Il ne convient pas qu'on brûle le léopard... De même, beaucoup de propositions peuvent se comprendre à la deuxième personne du singulier ou relativement à la troisième personne. Graphie J'ai adopté la graphie la plus simple possible: y et w pour les demi-voyelles; aucun accent circonflexe, certains termes prêtant à discussion ou différant d'après les dialectes; j'ai rejeté l'apostrophe après la nasale forte (n', m') ; j'ai évité le plus

possible les élisions et les apostrophes (Ngyend'

a

nsuka). Enfin, j'ai laissé aux

spécialistes le soin de débattre s'il fallait joindre ou non dans les propositions

28

négatives à la troisième personne du singulier au verbe le préfixe ka au négatif; j'ai choisi de le séparer dans tous les cas, même à l'optatif. Présentation On remarquem très vite que les proverbes comportent souvent un rythme interne, soit par l'alternance des phrases, soit par la succession des accents toniques. Il y a là sans doute les premiers éléments d'une prosodie qu'utiliseront bientôt, je l'espère, les premiers poètes bakongo. Comment n'être pas frappé, par exemple, devant lés proverbes suivants:
Nsf wayaala mfUmu ye ngànga. Ngo ka yokwa ye nkanda ka. Dyàmbu umv6va ye nkwa ntona. Nguba undia ye 1ikwâ matandi. Vo v6nga, ka nzole ko. Vo keva, ka ndambu ko. Nnwa kwa mpUdi, wfzana. Ngùnda bungUdi, valazana. Nzlmbu nkélo a dfisu. Zfngu kya ntumbu, yfmina.

N kento kwakwela ko, Mona.
Nta wa nkwési va mwélo wakika. Lwènda 1izole, lusoluka llzo1e. Dfisu dya ny6ka ku nsi' a lukaya. Kàsi dyayfngi mv61' a llkanu. Nsusu amvavi mbèeni a mfwénge. Nzénza e ndni malafu manani. Kolama i vfmpi, tumama kimbéfo. Nkanu ye mbàngi zyola mpdati. Je n'ai cependant pas jugé que cette symétrie justifiât une mise en page alignée. Enfin, j'ai ajouté à beaucoup de proverbes des commentaires et des remarques tantôt d'ordre matériel (animaux, plantes, etc.) tantôt concernant le jeu des coutumes des Bakongo. Ces explications sont forcément réduites; il sortait du cadre de cet ouvrage d'évoquer, par exemple, les principes à la base du matriarcat, des mariages,

etc., ou de réinformer

le lecteur sur le système bien spécial de sorcellerie et

d'envoûtement au sein du clan, existant chez les Bakongo. Ces éléments ont été analysés et exposés de longue date par des auteurs bien autrement qualifiés. Cet ensemble de proverbes, il me restait à le soumettre à un Mricain. Le R.P. Henri Matota, qui accepta de le revoir en détail, est un informateur à la fois parfaitement au courant de la langue, du cadre de vie et des coutumes des Bakongo et possédant complètement les nuances de la langue française pour me signaler nuances et même erreurs manifestes et me les expliquer. Il a relu tous mes proverbes deux fois et nous pûmes discuter ensemble chaque point litigieux. C'est ainsi qu'il a rectifié certaines erreurs demeurées malgré mes précautions; il a expliqué des formules grammaticales que je n'avais pu percer; il a

remis souvent l'interprétation

fournie par les juges à sa vraie place, c'est-à-dire

29

comme dérivée d'un sens général d'une portée beaucoup plus large; il m'en a fourni de nouvelles que j'ai reprises, souvent dans les termes mêmes qu'il a employés. Chacun des commentaires fut l'objet de son attention spéciale. Il tint même à relire une partie de mon texte alors même qu'il avait quitté la Belgique, en route vers le Congo. Qu'il trouve ici l'expression de ma gratitude. Grâce à lui, j'ai mieux compris les proverbes, et par là même l'âme de son peuple. La collabomtion qu'il m'a accordée devrait être la règle.

Conclusion
Point n'est besoin de souligner l'intérêt que présentent ces proverbes dans les domaines linguistique et ethnographique notamment. Je ne veux que mettre en valeur leur intérêt proprement humain: ces quelques centaines de proverbes nous apprennent plus que bien des contacts. Il faut souligner aussi la valeur juridique de ces proverbes... (texte inachevé)
André RYCKMANS(t)

30

GUIRLANDE DE PROVERBES (1) vue à Sipelo, hameau de Lombo, près de Ntimansi

Objet 1. 2. 3.
4. 5. 6. 7.

Proverbe
v 0 solele sola... Luzambu luzambukila matoko ye bandumba. Kimpati umvwikila likënto, mono beeni nkUni

Fruit lèmba Tabac Chenille kimpati
Mâchoire de chien Lettre Morceau de canne à sucre Rameau de {X>ivre

yitakoka.
Gata dyakondwa mbwa, bivlsi bikOkele bansusu. Nkanda utûka ku Mputu.. . Munse wadya Mbala, wa nsuka mfùlulu. Ndungu umvweza kwandi, mnsi bu umbùkuti,

mpasi. 8. 9.
10. Il. 12. 13. 14. 15. 16.

Arnchide Tison
Casserole Plante kinsumbà Noix de palme Touffe de cheveux Chiffon Noix de palme Morceau de lukamba

Kinunu watyama nkuni,

ngàngu

zandi mu kilèeke

zatuuka.
Kinsumbà ka konda mu lambu ko. Lufwa lufwa nkdndi, kansi tadi, va ntandu tMi. Mwana nlèeke bweki nsuki, tumbu kwa bambuta. Nkënto taya, yàkala tdya, kyadi ma kyafwisana. Gata dya Tisongi malàvu, làvu dya Tilongo fikondolo. Küuna kusambanga nzùndu ye tadi, tadi bu kofwa ko, nzùndufwa kofwa. Luzàmbalala ka nyànga ko, mu yendele mènemène sikakàyila Nsasi a mbùkutu bakukabidi, ngèye bitliti bya mblika utonikinanga Wakdla Tikandi, iëetuka, zikUkila zingi mu mafùku. Woyo kwa nsafu, nftu Moka. Kina kiyokwe fùta, nkayi kifwila, nkye ikulitlma /ùta, ikulitlma nkayi.

17. Pierre 18. Clou
19. Touffe de lI1zàmbalala

20. Graine de courge 21. Noix palmiste 22. Fruit nsafu 23. Peau de nmyi

(1) Une photo de corde à proverbes Lega (Maniema, Zaïre) figure dans cet ouvrage (Africa Museum Tervuren). 31

24. 25. 26. 27. 28. 29. 30.

Herbe Morceau de manioc Gousse de haricot Goulot de calebasse Tesson de poterie Herbe nsonya Feuille roulée en cône (= sein) 31. Carotte de maïs 32. Fruit kinsùkulu 33. Enfant

Fwa kwa nkalu, batakana ye sdmi. Nzo a binzu, nzo a bimènga. Ngolo a ntumbu ansonya, kilëeke zitÜUkanga. NdUmba bu kakOnda mayéno ka lendi kala ye bula

ko.
Kimfumu kya masangu, bawonso nzèvo nkUtu. Kinsùkulu kavwa nanda ko, umbuleti müuna kati. Mwana kàsi bu katambudi maalu, biyadiki byena y' andi. Klinzu kyakOndolo nzàngi, ka kilendi vya ko. Ntt a mlndafwidi mbongo, mbàngu sadidi yo. DIa ngasi, téka w7zwana ye lunyangu. Gata dyakOndwa nsUsu, a bwe luslkamene ?

34. Haricots 35. Planche
36. 37. 38. 39. 40. Fibre lunyangu Plume de poule Nsàki NdàJa Patte de mangouste

32

NOTE SUR LES TONALITÉS

Dans les langues africaines, les tonalités musicales occupent une place importante. Elles servent non seulement à indiquer les émotions, mais encore à distinguer les idées essentielles. Plus particulièrement, elles jouent une fonction de premier ordre dans la signification des mots tout en influant sur l'orthographe. À partir de leurs radicaux, tous les mots utilisés dans les proverbes repris dans ce volume ont été vérifiés pour qu'ils soient conformes à l'orthographe établie par Laman (1). Ainsi, les tonalités ont été réalisées en tenant compte des tons descendants (ex. ngolo : force), des tons montants (ex. ba : palmier) et moyens (fw7J: mourir). Pour la majorité des mots en langue kikongo, ce sont les tonalités seules parfois qui distinguent nettement les sens des mots (ex. 11toto : la terre; ntoto: mangouste, où seul l'accent sur le n permet de faire toute la différence). Notons particulièrement les mots suivants où seul l'accent sur le n situe le sens exact de mots très voisins l'un de l'autre (ex. 11safu: arbre fruitier; nsafu : fruit du même arbre). D'autres exemples que nous retrouvons dans le corpus sont les suivants: ntète : premièrement; 11tète: corbeille nkayi : antilope; nkàyi : ami zùmba : adultère; zumba : viser à nzàla : faim; nzala : ongle kota : entrer; kota : aîné 11dungù : corbeille; ndungu : poivre; ndungù : tambour Parfois, le dédoublement de la voyelle permet de trouver l'orthographe exacte d'un mot: béla : perdre; bëela : être malade tùtu : rat; tuutu : tuyau de pipe
Célestin Mwelanzambi BAKWA Thiès, le 15 septembre 1990

(1) Voir la bibliographie en fm d'ouvrage pour les dictionnaires de W.H. Bentley (1887) et K.E. Laman (1936). (Note de l'éditeur). 33

51

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Districts, territoires et secteurs du Bas-Congo

SCHÉMA DE PRÉSENTATION

1/

Numéro du proverbe (l'astérisque indique qu'il a été recueilli par André Ryckmans) (1).

2/ 3/
4/ 5/

Proverbe en kikongo (caractère gras). Traductionen français.
Application soulignée, sens et commentaires (2). Éventuellement des mots de vocabulaire (les mots en kikongo sont en italiques).

6/
7/

Renvoi à d'autres proverbes(3).
Lieu où le proverbe a été recueilli (italiques) (4).

(1) Les proverbes marqués d'un astérisque sont ceux qui ont été soit recueillis, traduits, soit commentés par André Ryckmans lui-même, et contrôlés par les Africains avec qui il collaborait. (2) Les applications les plus importantes sont soulignées. Les autres sont reprises dans l'index final. (3) Les renvois à d'autres proverbes sont basés sur la sémantique, sur des analogies de sens ou d'application ou encore sur la similitude culturelle ou de construction. Par ailleurs, il est souhaitable de se référer à l'index des applications. (4) Pour certains, il n'y a pas d'indications de lieu sur les documents originaux. Ces proverbes ont été recueillis dans les villages, dans les tribunaux coutumiers et les tribunaux des centres extra-coutumiers (C.E.C.), voir p. 23. (Note de l'éditeur).
.

35

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14-E

Cartes établies d'après les notes d'André Ryckmans.

lS-E

Chefs-lieux

de districts, de tenitoires

ou de secteurs, centres et villages

36

A
1* Àna kondwa ihpata, mu nzila ufwlla. Si tu n'as pas cinq francs, tu mourras en chemin. Conseil de prudence: toute entreprisenécessite une préparation minutieuse.
Fwa : mourir; avoir des ennuis. graves. Mpata : pièce de cinq francs ou, en général,monnaie.

BA 'Pa/hitr

"

37

B
2* Baana bëna ye 8sanga, malaka nkatu; baana bëna ye malaka, 8sanga nkatu. Ceux qui ont des perles n'ont pas de cou et ceux qui ont des cous n'ont pas de perles.
t Précepte moral: on n'a jamais ce qu'on désire.
0

20 Procédure:

se dit de celui qui n'arrive

pas à bien s'expliquer,

alors qu'il

dispose de tous les arguments.
Mbanza-Ngungu

3*

Baana baole banwaninanga

mf6ka dinkando, b6kuna vana kati.

Quand deux enfants se disputent un bout de banane, coupe au milieu.

Preuve et enquête: « Sachez couper la poire en deux. » Peut s'appliquer en
procédure en l'absence de preuves décisives, ou de témoignages. Gombe-Sud

4

Baana mu loba, m bakulu andi.

baana

matadi

batatuba,

konso

mùntu

ye

Les uns pêchent à la ligne, les autres lancent des pierres; chacun a sa manière de prendre. Enquête: en dépit de nombreuses interventions au coors d'une affaire, chacun reste pourtant sur ses positions. LOba nsamu : a un sens plus précis: chercher à soustraire une chose dans un procès; mener une enquête.

Boko 5* Ba diaf6ka ye nkalu ya nsaka biafwanana.
Le palmier non nettoyé et la calebasse se ressemblent. Tort partagé: Nkdluya nsdka veut dire ou bien une calebasse dont on ne s'est pas servi depuis longtemps et qui sent mauvais ou bien une calebasse fraîche, nouvelle, pour le tirage du vin, qui a encore le goût acidulé du fruit vert. Les

38

juges de Ntimansi me donnent la première traduction. Voir aussi les proverbes nOs85 et 1115. Ntimansi

6*

Ba diawùsu ka dimeni via ko, ntombolo nsingu. Le palmier raphia n'aurait pas brûlé, si le feu n'avait pu monter par les lianes. Témoignage: le premier coupable du mal est celui qui en a donné l'occasion.
Gombe-Matadi

7*

Ba dya nkani, mbëni alooko. Le palmier productif est l'ennemi du champignon. Le proverbe s'applique en cas d'ingratitude manifeste, de médisances.
Nlaini : qualité de donner beaucoup de vin. Lôoko : champignon parasite du palmier, qui le fait dépérir.

Wombo
8* Baka kwa itléeke ngùmbi tatikidi. Perdrix prise par un gamin (mais elle m'a piqué les doigts, dit-il, en revenant les mains vides). Preuve et enquête: une accusation est présentée sans preuves suffisantes, que le demandeur a négligé de recueillir. Tatika : a aussi le sens de « mordre ».
Boko, Kwilu-Ngongo

9

Baka màmbu

kuvwë kuüfundila

mo.

Tu entames un procès sans qu'il y ait de quoi. Procédure; compétence des tribunaux: ne vous mêlez pas des problèmes qui ne vous concernent pas.

Wombo 10 Bakënto babakidi mpète-mpète, balunga tiya.

Les femmes qui ont pris des arbrisseaux de savane allument du feu. On est vite satisfait, on se contente du peu qu'on a eu la chance d'obtenir.

~

Il * Bakulu kwa ngô, kutwaswa ku nsènde ko, ô ng6 wutu kiaku? Le léopard t'a pris, mais tu voudrais imaginer qu'il ne t'entraîne pas dans les fourrés: le léopard serait-il ton parent? 39

1°Procédure : tu es reconnu coupable, t'imagines-tu que tu vas t'en tirer sans châtiment? 2° Bon sens: si tu tombes au pouvoir d'un de tes ennemis, t'imagines-tu qu'il va te laisser sans rien faire? Kutwaswa : Exprime un vœu irréalisable; tu souhaiterais n'être pas entraîné, mais ce n'est qu'une illusion.

12* Bakwèndangaye ngoma, ngà kweyi bakwènda; konso küuna i vovela, si luwà yo. Ceux qui circulent avec le tambour, où donc vont-ils? Là où il résonnera, là tu l'entendras. Accusation: il faut porter l'affaire devant lajustice sans trop perdre de temps.
13* Balâmbanga mfùndi za mianzi, bas6ngisanga matandi mawôla.

Ceux qui préparent de la bouillie mal tamisée sont ceux qui montrent des dents gâtées. 10 Témoignage: les témoins et les plaideurs se contredisent et par là même découle la fausseté des allégations. 2° Dans toute cette affaire peu reluisante, les débats ont fait découvrir le pot aux roses. Mfùndi : bouillie, groau fait de farine de manioc.
Gombe-Matadi

14*

Bankâka bütamu, kansi ka mbuta ko. Certains ont un bas-ventre, mais ce n'est pas pour cela qu'ils sont anciens. Il ne suffit pas d'être un homme pour être un ancien.

15* Bankwâ méeno ka basëyila mo ko.
Ceux qui ont des dents ne veulent pas s'en servir pour rire. L'ancien, alors qu'il devrait être content d'avoir subordonnés), souvent ne les aime pas. des baléeke (cadets, jeunes,

Mariage: conseil donné à un jeune qui veut se marier mais qui oublie de
contacter ses parents. Kipako, secteur Ngufu

16* Bavilwa boole ka bakingala

nzila môsi ko.

Deux sots ne font pas route ensemble. Procédure: s'applique à la complicité. Comparer avec la parabole des aveugles

40

(Luc, ch. VI, verset 39).
Boko, Kwilu-Ngongo

17* Bo, munwa mbwâ, ngà nki'a dyàmbu 0 wilwe mo? Ohé! dans la bouche du chien - Qu'avez-vous entendu dedans? Ce n'est pas parce que des gens rient quelque part que vous pouvez conclure qu'ils se moquent de vous. Il ne faut pas s'en prendre à quelqu'un sans motif sérieux.

Kimpese
18* Bonga nléle nzitu nsoki, sisa nléle nzitu, nsoki. Que tu ramasses le pagne de ta bene-mère, que tu le..laisses, on dira toujours que tu ne respectes pas les convenances. Le non-respect des époux à l'endroit des beaux-parents (nzitu) étant considéré comme une sérieuse offense, le proverbe traduit une situation de conflit, un dilemme, rendant tout choix quasi impossible. Nléle : étoffe de fabrication européenne qui désigne un pagne ou un manteau. Il s'agit d'un bien très précieux encore utilisé aujourd'hui dans les transactions matrimoniales. Nsôki: jalousie, injustice, tort fait. Voir les proverbes nOs288 et 1019. 19* Bonga ntu a mùntu (nkéwa), tW3 kwa malàvu, nzyongololo za méeso, nsoni mukalanga. muuna mukalanga

~

Prends une tête d'homme (de singe), buvons du vin de palme, mais les orbites des yeux me remplissent de gêne. Tu veux me pousser à faire quelque chose d'incorrect, mais je ne te suivrai pas. Témoignage: se dit d'un témoin qui formule des arguments ou détails qui font avancer les débats. Dans une très lointaine antiquité, on buvait le vin dans le crâne des ennemis, en signe de victoire. Certaines devises du clan font état de cette pratique. Mais depuis, la vue d'une orbite vide donne le nsoni, c'est-à-dire quelque chose qui tient de la honte, de la pudeur et de la confusion. Zulumongo 20* Bonga wavioka zandu mu ntiinu zazTngi. Le lézard (à tête rouge) a dépassé le marché tant il se dépêche.

41

Précepte moral :« Il ne sert à rien de courir, il faut partir à point. » Gombe-Matadi 21* Bonga wayenda ntiino, ùnwa waluta WOe

Le lézard va si vite qu'il dépasse son trou.

Précepte moral: se dit d'un écervelé qui agit sans circonspection, sans discernement
Ce proverbe à applications nombreuses est utilisé pour donner des conseils surtout aux enfants, à partir de reptiles connus.
Gombe-Matadi

22*

Bù ikinanga ye booba, ndümba ngà kimonanga zo ko e? Quand je danse avec la vieille, pensez-vous que je ne vois pas les jeunes filles? Procédure: parce que je me contente momentanément de mon sort, pensez-vous que je n'ai pas d'autres ambitions? Parce que je ne réclame pas tous mes droits, pensez-vous que je les oublie? Ndiimba : la jeune fille non mariée. Comparer avec le proverbe n° 893. Kipako, secteur Ngufu

23*

Buka ùlémbo'a WOe

nkwa

kinsende,

bowok6dila

kwa

ngèye

kas6nga

Guéris le doigt de celui qui souffre d'un panaris, une fois le doigt guéri, il te montrera du doigt. Méfiez-vous de l'ingratitude des hommes. Montrer quelqu'un du doigt ou lui parler en pointant le doigt est un geste d'une grave impolitesse qui s'emploie lors des menaces publiques et des imprécations. Pour désigner quelqu'un poliment, on tend la main, les doigts à demi-pliés, ou même le poing fermé, les phalanges tournées vers le sol.
Gombe-Matadi

24

Bulo batima, kiando bakiyàdila. Ils ont creusé un trou, l'ont eux-mêmes dissimulé sous une natte, et y sont tombés.
I°Ils sont tombés dans le piège qu'ils avaient préparé pour autrui. 20 Ils sont intervenus dans une affaire mal à propos ou avec de mauvaises

42

intentions et ils en ont pâti.
Boko, Kwilu=Ngongo

25*

Bungudi

bufwi,

mu f\\Ü ye mu beela

buvutukilanga.

L'entente familialedétruitese rétablit en cas de mort ou de maladie. 10 Famille: s'entend au sens littéral et aussi au sens figuré: en cas de difficultéscommuneston oublie les querelles.
20 Procédure: un homme arrive sans être convoqué

-

tant pis, tant que nous y

sommes, allons-y.
Bungudi : filiation matrilinéaire. Voir le proverbe n° 266.

Nzundu 26* Buta (mpidi) bu kaleeka tolo, banzénga iltu. C'est quand la vipère dormaitqu'on lui coupa la tête. 20 Accusation: à force de faire le mal, on finit par se retrouver devant le tribunal.
Kipako, secteur Ngufu

1 Il faut prendre un ennemi dangereux à l'improviste.
0

27* Buuna umona mvwala amfumu, i mfumu kwandi. Qui voit l'envoyé du chef, voit le chef.
Respect profond de tout symbole de puissance qu'incarne le chef, y compris tous les membres de la cour royale. Mvwala mfumu: l'envoyé du chef était dans la cour royale des Kongo un personnage très respecté. Il représentait l'autorité, la puissance du chef. Le proverbe traduit toute la grandeur du respect dû à l'autorité établie. 28* Buuna wazola mbwâ, zola ndingi.

Comme tu aimes le chien, aime le grelot. Obligations matrimoniales: si tu as épousé une femme ayant un enfant d'une union antérieure, aime aussi cet enfant et nourris-le.
Gombe-Matadi

29*

Butambudidi ilswenswe, mingunga ngèye wamànamio. Tu avoues les maïs verts, c'est toi aussi qui as mangé le cœur des épis. Preuves: se dit de celui qui refuse d'accepter sa culpabilité dans une affaire alors que toutes les preuves sont réunies.

43