L'influence juridique islamique au Maghreb

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Français
399 pages
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Description

Les systèmes juridiques des cinq pays de l'aire géographique dénommée le "Grand Maghreb" restent profondément marqués par l'influence juridique islamique même s'ils ont subi, à des degrés divers, l'influence occidentale. Ces systèmes juridiques réservent à la religion musulmane une place privilégiée en lui accordant le plus souvent le statut de religion officielle et en s'en faisant les interprètes et les propagateurs. L'émergence d'un Islam des Lumières constitue donc un enjeu essentiel pour les années à venir.

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Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 153
EAN13 9782296245310
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

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L’auteur:

Stéphane Papi est Docteur en droit de l’Université de Nice Sophia-Antipolis,
diplômé en langue arabe del’InstitutBourguiba desLanguesVivantesde Tunis
et chercheurassocié àl’Institutd’Etudesetde Recherches sur le Monde Arabe
et Musulman (IREMAM-CNRS)d’Aix-en-Provence.
Il mène ses recherches sur les systèmes juridiquesdespays duMaghreb ainsi
quesur l’insertion juridique delareligion musulmane enFrance et enEurope.Il
adonné desconférencesetpublié de nombreux articles surcesdeux thèmes :
- «Leretourdela Libye dans le concertdes nations ou l’émergence d’un
nouveaurégimeautoritaire libéralauMaghreb»,ConfluencesMéditerranée,
n°50, été2004, p. 151à165.
- «L’insertiondes mosquéesdans letissu religieux localenFrance: approche
juridique etpolitique »,Revue dudroitpublicetde lascience politique en
France etàl’étranger, éditionsLGDJ,n°5,septembre-octobre2004, p. 1339à
1353.
- «Lesacrificeritueldel’Aïd elKébir:unetradition musulmane àl’épreuve de
la République »,Hommeset Migrations, n°1254, mars-avril2005, p. 104à112.
- «Laproposition deréforme ducode de lanationalité marocaine:les raisons
d’unconsensus»,Revue dudroitpublicetde lascience politique enFrance età
l’étranger, éditionsLGDJ,n°4, août 2005,p. 992à1003.
- «Les statuts juridiquesdel’islamdans l’UnionEuropéenne», L’Europe en
formation, n°2,août 2005, p. 42à95.
- «Islam etdroitmusulmanauMaghreb :uneréférencecentrale, mais
d’application limitée», L’Année duMaghreb, éditionsduCNRS,2006,p. 429à
454.
- «Le chi’isme:unautre islam», L’Europe en formation,n°3,septembre2006,
p. 17à32.
- «Droitfunéraire etislam enFrance:l’acceptationde compromis
réciproques»,ActualitéJuridique du DroitAdministratif,EditionsDalloz, n°36,
2007, p. 1968à1973.

4

«Il faut rappeler l’espoir que des millions de musulmans, qui refusent l’islam
radical (beaucoup le combattentmêmeau risquede leur vie), mettent
aujourd’hui en la réinvention d’un islam positif, celui d’Averroès, celui de la
penséecritique oucelui de la«renaissance »(nahda) duXIXesiècle, enun mot
un islam desLumières».

MalekCHEBEL«Manifeste pour un islam desLumières»
HachetteLittératures,2004, p.20.

«Chez nous autres,Européens, on considère comme vérité acquise que l’Islam
n’est qu’une religion d’obscurantisme, amenant la stagnation des peuples et
entravantdanscette course à l’inconnu que nous nommons «le progrès».Cela
dénote d’abord l’ignorance absolue de l’enseignement du Prophète, et de plus
un stupéfiant oubli des témoignages de l’histoire. L’Islam des premiers siècles
évoluaitetprogressaitavecles races, etonsait quelrapide essoriladonnéaux
hommes souslerègne desancienskhalifes ;lui imputerladécadenceactuelle
dumonde musulman estpar trop puéril.Non, lespeuples tour à tour
s’endorment, par lassitude peut-êtreaprès avoirjeté leurgrand éclat: c’est une
loi.Etpuis un jour quelque danger vient secouerleur torpeur, etils se
réveillent».

PierreLOTI«La MortdePhilae ».

«…ﻟﺪِّﻳﻦِﺇﻵﺮْﻛَِﻩﺍَٱﻰِﻓ…ِﻴﻢﺣِﱠﺮﻟٱ ِﻦَﻤﺣْﺮﱠﻟٱ ِﻪﱠﻠﻟٱ ِﻢْﺴِﺑ»
«Point de contrainte en matière de religion…».

Coran,sourateII,verset 256.Essai detraduction parJacques Berque
AlbinMichel, 1997, p.6

5

à lamémoire de mon grand-père,
àmon épouse,
àmesenfants,
àmesparents
à Aïcha.

6

TRANSCRIPTION DES CARACTERES ARABES EN
CARACTERES LATINS

NB :les versetsduCoran etcertainsmotsounomspropresontété directement
transcritsencaractèresarabes.
LettresarabesNomsdeslettresarabesTranslittération
encaractèreslatins
ءhamza Nontranscrite
ﺃalifâ
ﺏba b
ﺕtat
ﺙthath
ﺝjim j
ﺡHa H
ﺡHra HR
ﺩdal d
ﺫdhal dh
ﺭrar
ﺯzaz
ﺱsins
ﺵchinch
ﺹsadS
ﺽdadD
ﻁtâ T
ﻅzâ Z
ﻉayn‘
ﻍraynR
ﻑfaf
ﻕqafq
ﻙkaf k
ﻝlam l
ﻡmim m
ﻥnoun n
ﻩhah
ﻭwaw,û
ﻱyay, î
Voyellesbrèves
َfatHa a
ُDammau,ou
ِkasrai
Doublement(chadda)
ّLettre écrite deuxfois

7

PREFACE

8

PREFACE

L’intelligence de l’Autre.

«Jenecherche pas, jetrouve»disait Picasso.
Dansle domaine des sciences sociales,certainsnecherchentpasnon plusmais
se satisfontderépétercequiestdans l’airdu temps.
Les juristes sont raresàfaire del’Islametdu monde arabel’objetdeleurs
études.
Lorsqu’ils lefont,incidemment,ils s’alignent.
Al’époque coloniale,nombresd’entre eux nefaisaient quelégitimer l’ordre
imposé parlespuissancesimpériales.
Lorsdesindépendances, la controverse portait surlapossibilité -jugée
incertaine- dudroitdespeuplesàdisposerd’eux mêmes.
Aujourd’hui,lemonde arabe et l’Islam subissentencoreun regardimprégné de
cepassé d’inégalités, de discriminationsetde conflits.
Lesexceptions (tels leschercheursdel’I.R.E.M.A.M évidemment) sont rares:
malgréuneMéditerranée aucœurdes préoccupationseuropéennesetàla
recherche desens, faire duMaghrebetdudroitislamique,comme le fait
Stéphane Papi,son principal objetderecherches,ne créepas lesconditionsd’un
cursus universitaire optimal !
Pourtant, larecherche del’Autre et plusencoreson intelligence, estd’un
grandapportpour seconnaîtresoi-même.L’étude dudroitétranger (en général
limitéà celui desgrandespuissancesou... de la Suisse) etde la civilisation dont
il émane permetde mieuxappréhenderlasignification de nospropres systèmes
juridiquesetde leurs ressortsprofonds.
Le développementdudroitcomparé, largementnégligé,renforceraitla
compréhension de nospropresnormesetde la cohérence de leurarticulation.
Pourraitenfin émerger la claire consciencequel’Europen’est plus lemonde et
qu’elle doit sesatisfaire d’êtresimplementdanscemonde!
Stéphane Papi, avec ambition,s’est lancé avecpassiondans l’étude dudroit
1
islamiqueauMaghrebdanslesillage des travauxérudits qui ontprécédé , mais
dans unesprit ouvertàla JacquesBerque.L’espritde JacquesBerque,référence
incontournable,citéavec bonheuràplusieurs reprises, mesemble inspirer
StéphanePapi.
Aveclui,StéphanePapirefuse de joueraumissionnaire dudroitdésireux
«d’évangéliser »juridiquement le Maghreb.Il yarefusd’applaudirau
mimétisme dontestprécisément victime, entreautres, le droitdespays
maghrébins.

1
Voir, parexemple, la collection «Islamiques» desPressesUniversitairesdeFrance, etpar
exemple,N.J Coulson «Histoire dudroitislamique », 1995.

9

«Est perdant- écritJacquesBerque-toutpays quichercheàen imiter unautre.
Il ne peut y avoir de ligne justifiée, dans un pays, que dans l’intégration à
soi2
même».
C’est aussi le rejet des pseudo-analyses à la mode sur l’Islam, assimilé à un
vagueobscurantismeincorrigible,fruitsd’un journalismemédiocre:«LeLivre
fondateurde l’Islam renferme beaucoup d’appels à la rationalité...»rappelle
JacquesBerque.
Stéphane Papi nefait pasdel’Islam unesorte de«fatalité négative » pesant
lourdement sur le Maghreb accablé aussid’une arabité dissolvante.Commele
souligneJacquesBerque, ilyaune dialectique entre lesdeux rivesde la
Méditerranée et l’hégémonie demoinsen moins supportée auMaghrebn’est
pas sansprovoquerdes réactionsdogmatiquesagressives.
La critique du tempsprésent, dans son ensemble, est une porte permettant
demieux saisir l’Islamd’aujourd’huiet son influencesur le droit.
3
Faceauxislamistes(dontlesalliésont souventété occidentaux) , larépliquese
trouve dans l’Islam lui-même avec Averroèsetbiend’autres.
StéphanePapi,àjustetitre,craintenconclusion,avec SophieBessis que
«Si la culture de lasuprématie perdure»cheznous«lesjacqueries...se
multiplient» !
Larecherche deStéphanePapi esten faitaniméetoutaulong despagesde
cetteréflexion deJ.Berque «Il n’y a pas d’espérance solitaire. L’espérance
comporte toujours l’autre».
Demanderauxautresderenonceràeux-mêmesestàlafoispathologique et
vain:nul ne peut sansgrave dommagesecouperdeses racinesetdesesfins.
StéphanePapiale mérite de nousaiderànepas oublier qu’ilexiste auMaghreb
unconflit qui n’ariendespécifique et quiest présentau seindetoutereligionet
detoute cosmogonie, celuientrele dogmatisme et l’ouverture.
Il yaguerre entrel’IslamdesLumièreset l’Islamdel’obscurantisme etle
droit, modestement, ne peut quesuivre.

RobertCHARVIN.

Agrégé desfacultésdeDroit.
Professeur Emérite de l’Université deNice Sophia-Antipolis.
DoyenHonoraire de la Faculté deDroit, desSciencesPolitiques,
EconomiquesetdeGestion deNiceSophia-Antipolis.
ChercheurauGREDEG-CREDECO(C.N.R.S).

2
JacquesBerque «Ilresteunavenir»,Arléa, 1993.
3
M.A.DelValle (préface duGénéralP-M.Galloisetpost-face deJ-P.Péroncel-Hugoz)
«Islamisme etEtats-Unis:une alliance contrel’Europe», L’âge d’Homme,1997.

10

INTRODUCTION

Nous assistons aujourd’hui à unrenforcementdufait religieuxàtravers le
monde dont on ne sait pas s’il s’agitd’uneinstrumentalisation politiqueoude
l’expressiondecroyancesanciennesetnouvelles.
Vue d’Europe, cette constatation peut paraître àpremièrevuesurprenante,
4
tantil est vraique lerecul despratiques religieuses yestpatent.
Ce phénomène paraîtaccréditerlathèse développée parMarcelGauchet selon
laquelleles religionsdites universelles ne constituent pas l’aboutissementdu
phénomènereligieux,mais représententen réalité autantd’étapesdeson
relâchementetdesadissolution dansles sociétéshumaines.
Pourcetauteur, lechristianisme, définicomme lareligionrationnelle duDieu
unique estprécisémentcelleau traversdelaquelle apu s’opérer lasortie dela
5
religion.
Cescénario desécularisation des sociétésenvertuduquel lamodernisation
économique, larationalisation philosophiqueet lamontée del’individualisme
aboutiraientàlafin des religions, nous semble pourtantactuellement remisen
cause.
Toutd’abord enEurope,où laperte d’emprise desEglises s’effectue
principalementauprofitdesyncrétismesoudebricolages religieuxdans
lesquelslesindividuspuisentet seconstruisent unsystème decroyances qui
6
leurestpropre.
Unchiffre illustrecetteaffirmation:selonunsondage effectué en mars 2003,
77% desfrançais(82% des18-24ans) estiment que de nosjourschacun doit
7
lui-même définir sareligion indépendammentdesEglises.
Maisleretourdu religieux semble également seconfirmerau-delàdu
continenteuropéen.
Commençonsparle paysactuellementle pluspuissantde laplanète,
lesEtatsUnis.

4
EnFrance,80%des mariages s’effectuaientàl’église en 1963contremoinsde55%
aujourd’hui;danslesannéescinquante,untiersdecatholiques serendaientàlamesse dominicale
alors qu’ils sont moinsde10%aujourd’hui ;en 1965,35 000 prêtresétaientenactivité alors qu’il
n’en restait plus que9000en 1995;ce phénomène neconcerne pas uniquementla France;ainsi,
parexemple enEspagne, lapratiquereligieuse hebdomadaire necesse de décroître (de 17à10%
en moyenne):statistiquesextraitesdel’article de Jean-ClaudeRuano-Barbalan “Lareligion
recomposée”SciencesHumaines n°41,juin-juillet-août 2003, p. 4à7.
5
MarcelGauchet “Le désenchantementdumonde:une histoire politique de lareligion”;
Gallimard 1985.
6
F.Champion “Introductionaudossier: Lareligionàl’épreuve des nouveaux mouvements
religieux”EthnologieFrançaise,2000/4.
7
SondageCSA/LeMonde/Lavieréalisé en mars 2003cité parJ.P Willaime“La culture
religieuse desfrançais”, SciencesHumaines n°41,juin-juillet-août 2003.Culture et religion, p.
72.

11

Si en 1960, lePrésidentJohnKennedy, deconfessioncatholique, pouvait
encore déclarer “Je croisenunPrésidentdontlesoptions religieuses relèvent
deses affairesprivées”, les hommes politiques américains contemporains,
DémocratesetRépublicainsconfondus,se définissent aujourd’hui ouvertement
8
chrétienset seréfèrent volontiersàla Bible.
LePrésidentGeorgeW.Bush,quiaffirmaitavoircomme philosophe
préféré…JésusChristet qui n’oubliait jamaisde commencer les réunionsen
présence desesprochesconseillerspar une prière,adéfini dans son discours sur
l’étatdel’Union le29 janvier 2002,la Corée duNord,l’Iranet l’Irakcomme
9
constituant un “axe du Mal”, cequiconstitueune claireréférencereligieuse.
George W.Bush s’estdu reste appuyé durant tout son mandat surlesprotestants
fondamentalistes,quisontpersuadés que lesEtats-Unis serontappelésàjouer
unrôlecentral danslaluttebiblique duBiencontre leMal, lasituation politique
10
actuelle lesconfirmantdansleurcertitudequece paysdoitdirigerle monde.
Sonsuccesseur,BarackHusseinObama alargementinstrumentalisé lavariable
religieuse durant toute la campagne électoralequiaprécédéson élection le 4
novembre2008.Déclarant quesafoichrétienne influaitlargement surchacune
desesactions, le nouveauPrésident, né de père musulman,ayantpourtant reçu
une éducationagnostiqueavant sa conversionauprotestantisme,asouvent
évoquésa«vie de prière»et n’apas hésitera émailler sesdiscoursde
11
référencesbibliques.
Plusconcrètement,BarackH.Obama a annoncéson intention derenforcerle
«Faithbased initiative», instauré par son prédécesseur,qui permetàdes
associations religieusescaritativesdegérerdes fonds publicsdestinésàl’action
socialecontre lapauvreté.Ila cependant souhaitéunrenforcementducontrôle
delagestiondeses fondsafin qu’ils nesoient pas utilisésà des fins prosélytes.
PlusauSud, lavague pentecôtiste, expression populaire duprotestantisme
baséesur une lecture littérale de la Bible,submerge lespayslatino-américains,
12
s’implante durablementenAfriqueet semble également se développeren
13
Chine.

8
RégisDebray “Le feu sacré:fonctionsdu religieux”,Fayard,2003,p. 336.
9
Paul-Marie delaGorce“Ce dangereuxconceptde guerre préventive”Le MondeDiplomatique,
septembre2002, p. 10et11.
10
NicolasBirnbaum “Aux racinesdunationalismeaméricain”Le MondeDiplomatique,octobre
2002, p.3.
11
François-XavierMaigre «BarackObaman’ajamaiscachésesconvictions religieuses»,La
Croix,6novembre2008.
12
“Si onyinclutleséglises sionistesouapostoliques, ilatteintenAfrique duSud prèsde la
moitié de la population alors qu’il en touchait à peine un quart voilà vingt ans. Dans d’autres
pays,comme leChili ouleGuatemala, ilattire de 15à25 % de lapopulation.EnAfrique eten
Amérique Latine, le nombre d’adeptes de ce nouveau prosélytisme dépasserait les 100 millions”:
AndréCorten“Explosiondes pentecôtismesafricainset latino-américains”Le Monde
Diplomatique, décembre2001, p.22et 23.
13
Danslesmilieuxpentecôtistes, onavance lechiffre, peutêtre exagéré de60millionsde fidèles
chinois: convention globale dupentecôtisme,LosAngeles, mai2001.

12

En fait,cetteEgliseconquiertles zonesdéshéritéesduglobe et représente pour
14
ces peuples démunis,grisés par l’émotiond’unculte exubérant,un palliatifà
leur misèrequotidiennemêmes’il semble,notammentenAmérique Latine
15
concernerégalement une partie de la classe moyenne.
Lamisère,voilàun phénomènequel’Indeneméconnaît pas,300 millions
d’Indiens vivantdans laplusabjecte despauvretés.
Onassiste dansce paysàunerecrudescence des violencesinter religieuses,
dirigéesnotammentcontre lesminoritésmusulmane etchrétienne.
Defait, en 1992, au motif quelamosquée delaville d’Ayodya- la Babri
masjid -étaitérigéesurle lieude naissance etletemple duDieuRama, les
nationalisteshindouslarasèrent; leministère del’Intérieur indiena dénombré
86agressions perpétréescontre deschrétiensen 1998alors qu’il n’enavait
16
décomptéque7en 1996et 24 en 1997.
Cetterecrudescence duphénomènereligieuxdontcetexposérapide
démontrequ’ilconcernelaplupartdes régionsdu monde,nous ramène àl’aire
socio-culturelle dontfaitpartie lazone géographiqueconcernée parnotre étude.
Lesanalystesoccidentauxévoquenteneffet souvent le“réveil”,le“retour”
17
ouencorele“choc”de l’Islam.
Il nous semblecependant que lareligion musulmanequi était restée peu
sensibleaux tentativesdechristianisation pendantla colonisation,aété
beaucoup moinsinfluencée parle mouvementdesécularisation etde
rationalisation quenel’a étéle christianisme enEurope.
Laloireligieuse esten effet restée dansle monde musulmanuneréférence
importantepour lepeuplemêmesi, en pratique,on lanégligeou on l’adapte.
Le poidsde la contraintesociale impose encoreàlamajoritéun devoir
religieuxauquel il est trèsdifficile desesoustraire.
Lesmassesmusulmanesnesemblentavoirétésensibles quetrèspartiellement
au« désenchantementdumonde ».
En fait, onaplutôtassisté àlarésurrectiond’uneidéologieintégristequi
remonte aux premiers sièclesdel’Islam,sur lesdécombresdes nationalismes
laïques fortement inspirés par l’Occident quoiquetrèsdurementcombattus par
lespuissancesoccidentales.
Toutefois,cetterésurgence dufondamentalisme islamique participebien,sous
des formes qui lui sont propres mais quel’on retrouve dans l’ensemble des pays
sous-développés, de ceregaindu fait religieuxàl’échelleplanétaire.

14
“EnAmériqueLatine, le pentecôtismerenoueavecune dévotion et un mysticisme populaires
très répandus au XIXe siècle, expression populaire païenne que l’église catholique a voulu
discipliner à partir du dernier siècle en question par ce que l’ona appelé la “romanisation””
AndréCorten, op.cité.
15
Jean-PierreBastian “AmériqueLatine:lavague pentecôtiste”, SciencesHumaines,op.cité,p.
42-43.
16
Chiffresextraitsdel’article de PurushottamAgrawal “Lesélectionsindiennespolluéesparle
débatidentitaire”, Le Monde Diplomatique,septembre1999,p. 18-19.
17
Bernard Lewis “Leretourdel’Islam”,Gallimard,1993 ;MarcFerro “Le choc del’Islam”
OdileJacob2002.

13

Cephénomènecaractériseàdesdegrésdivers la plupart des pays de ce que l’on
appelle le monde «arabo-musulman»et plus largement l’ensemble des paysdu
monde où viventdespopulationsdeconfession musulmane.
LeMaghrebneconstituesurce pointnullement une exception, lesévènements
sanglants qu’à connu l’Algérie durant lesannées quatrevingtdixet lesattentats
18
qui ontété perpétrésde manière plus sporadique danslespays voisins
constituentdesexemplesparticulièrementparlants.
Une étudecouvrantcetespace géographique et socio-politiquesemble donc
«d’actualité»;maisafin decernerles raisonsplusprofondes qui peuvent
susciter l’intérêt,ilconvientdele définirassez précisémenten parcourant
l’ensemble des influences qui l’ont façonné.
Le“Maghrebﺏﺮﻐﻣ(maRrib)”estuntermearabequi désigne lescontrées
où lesoleil se couche,laracine“Rarb-ﺏﺮﻏ” signifiant “Ouest”,par opposition
au “Machrek-ﻕﺮﺸﻣ(machraq)” quidésigneles régions où lesoleil selève,le
“Levant”,“chraq-ﻕﺮﺷ” signifiant “Est”enArabe.
19
LesgéographesarabesduMoyen-âgenommaientcetterégion “jazîra al
maRrib-ﺏﺮﻐﻤﻟﺍ ﺓﺮﻳﺟَﺰِ”, c’està dire“L’île ducouchant”composée des hautes
terresarrosées qui setrouvententrelamerMéditerranée,l’océanAtlantique et
les vastesétenduesplatesetdésertiquesduSahara.
Aujourd’hui,leterme“Maghreb” recouvre deux réalités:
Il peutdésigner soitcequelescolonisateurs français ontappelé“l’Afrique du
Nord”,qui regroupeles trois pays situésaucentre de cetensemble
20
géographique, c’està direleRoyaume duMaroc, la Républiquealgérienne
2122
démocratique etpopulaire etla Républiquetunisienne,oubien le“Grand
23
Maghreb” quiadjointà cetensemblela Républiqueislamique de Mauritanieet
24
la GrandeJamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste.
25
La célèbre formuleattribuéeà IbnKhaldounselon laquelle“LeMaghreb
commence làoù se mange lecouscouset se porte leburnous” nenousétant

18
Le11avril 2002,unattentatest venu frapper lasynagogue delaGhribasur l’île deDjerba en
Tunisie; le16 mai 2003, c’est uncybercafé deCasablanca auMarocquiaététouché.
19
Leplusconnud’entre-euxestâl- îdrîsîﻲﺴﻳﺭﺩﻹﺍ(1100-1165), égalementconnu sousle nom latin
deDresessavantd’originemarocainequi vécuenSicileoù ilécrivit le“Livre dudivertissement
deceluiqui désire parcourirle monde”,plusconnu sous lenomde“Livre deRoger”, cet ouvrage
ayantétécommandéau savantparleroiRogerII.
20
ﺔﻴﺒﻐﻤﻟﺍ ﺔﻜﻠﻤﻤﻟﺍ(âl mamlakatuâl maRibîa):33.757.175 habs. (données 2007; sansleSahara
occidental);capitale: Rabat(ﻁﺎَﺮﺑِﻟﺍ-âr rîbâT).
21
ﺔﻴﺒﻌﺸﻟﺍ ﺔﻴﻃﺍﺮﻘُﻤﻳﺪﻟﺍ ﺔﻳﺮﺋﺰﺠﻟٱ ﺔﻳِﺭﻮﻬﻤُﺠﻟﺍ(al jumhûrîya al jazâîrîya al dîmuqrâTîya al cha’bîya):
34.857.629 habs ;capitale: Alger(ﺮﺋﺍﺰﺠﻟﺍ-âl jazâîr).
22
ﺔﻴﺴﻧﻮﺘُﻟﺍ ﺔﻳِﺭﻮﻬﻤُﺠﻟﺍ(al jumhûrîya altûnisîya):10.225.400habs ;capitale: Tunis(ﺲﻧِﻮﺗ-tûnis).
23
ﻰﻤﻈﻌﻟﺍ ﺔﻴﻛﺍﺮﺘﺷﻹﺍ ﺔﻴِﺒﻴﻠِﻟﺍ ﺔﻴﺑﺮﻌﻟﺍ ﺔﻳﺮﻴِﻫﺎَﻤَﺠﻟﺍ(al jamâhîrîya al ‘arabîya al lîbîya al îchtirâkîya al ‘aZmâ).
5.900.754 habs(données 2006);capitale: Tripoli (ﺏﺮﻐﻟﺍ ﺲﻠﺑﺍﺮﻃ-TrâblsalRarb).
24
ﺔﻴﻧِﺎﺘﻳِﺭﻮُﻤﻟﺍ ﺔﻴﻣﻼﺴﻟﺍ ﺔﻳِﺭﻮﻬﻤُﺠﻟﺍ(al jumhûrîya al îslâmiya al mûrîtânîya):3.086.859 hab.;capitale:
Nouakchott(ﻁﻮﺸﻛﺍﻮﻧ-nûâkchûT).
25
‘abû zaîd ‘abd al raHman benMuhammad îbnHRaldun alHaDramî(ﻲﻣﺮﻀﺤﻟﺍﺪٌﻠﺧﻦﺑ ﺪّﻤﺤُﻣ ﻦﺑ
ﻦﻤﺣﺮﻟﺍ ﺪﺒﻋﺪﻳﺯﻮﺑﺍ)est né à Tunisen 1332et s’estéteintauCaire en 1406.Il s’agitdu pluscélèbre
historiendu monde arabe, àqui l’ondoit une conception novatrice del’histoire, envisagéepour la
première foisdansle mondearabo-musulmancommeunescienceautonome.Sesprincipaux
ouvrages sont:«L’histoire desArabesetdesBerbères» ou«kitâb al ‘ibar-ﺮﺒِﻌﻟﺍ ﺏﺎﺘِﻛ» et«âl

14

d’aucun secours sur le plan scientifique,il nousestapparu intéressantde
regrouperdanscette étude lescinqpaysduGrandMaghreb.
Ce choix,outrelefait qu’ilcorrespond àunevolontépolitique de coopération
26
des paysconcernésàtravers l’UnionduMaghreb Arabenousasemblé, en
effet,apporter une diversité etpartant,un intérêtplusimportantànotre
démonstration,touten luiconservant unecertainecohérence.
Certes,la Mauritanie constitueun payscharnière entrele Maghreb et l’Afrique
Noirequi faisait partie àl’époque coloniale del’Afrique Occidentale Française
(A.O.F),sapopulation étantdureste composée d’arabo-berbères, mais
27
égalementde nombreuxnégro-africains.
Certes, la Libyesetrouve écartelée entreMaghrebetMachrek, la Tripolitaine,
c’està direlarégion située àl’Ouest subissant une attirancenaturellevers la
Tunisievoisine, alors quela Cyrénaïque,située àl’Estest plutôtattiréevers
l’Egypte et lesEtatsduMachrek.Cepaysa également subi une colonisation
émanantnon plusde la France, mêmesicelle-ciaoccupéuntempslarégion du
Fezzan,maisdel’Italie.Deplus,la Libyerevendiqueunancrageafricain,son
28
dirigeantleColonelQadhâfî, étantàl’origine dela créationde“l’Union
Africaine”etdéveloppant unepolitique extérieuretrèsactive endirectiondes
29
paysdel’Afriquesubsaharienne.
Maislesélémentsdeconvergencequi existententrecesdeuxpaysetleurs trois
voisinsduMaghreb central méritentégalementd’être cités.
Sur leplan religieux,nous verrons qu’uneunitélie ces pays qui sont
majoritairement marqués par l’Islam sunnite dans sonacceptionmalékite.
L’héritage berbèreyest, certesà desdegrésdivers,partout présentetce bien
quel’arabesoit reconnucommelalangueofficielle.
Sur leplan politique,nousavons vu qu’ilexisteunevolonté derapprochement
entrecespays,celle-ci étanthistoriquementjustifiée.Il ne fauten effetpas
30
oublier, parexemple,que le fondateurde la confrérieSenoussiya,Sidi

muqaddima-ﺔﻣﺪِّﻘُﻣﻝﺍ» ou«Lesprolégomènes».Cette dernièreœuvre estconstituée desix livres
quidéveloppent lestatutépistémologique del’histoire et lesdifférentes réalitésàprendre
nécessairementencompte pour rendreraison dufaithistorique.Le lecteurmoderne estfort tenté
d’y voirannoncées lesdisciplinesactuelles telles quelasociologie,l’ethnologie,laphilosophie
politique,l’économie,lalinguistiquevoirel’anthropologiereligieuse.Surcetauteur,voir l’article
qui lui estconsacré dansle «Dictionnaire del’Islam», encyclopédieUniversalis,AlbinMichel,
1992, p.391-392.
26
L’U.M.A(ﻲﺑﺮﻌﻟﺍ ﺏﺮﻐﻤﻟﺍ ﺩﺍِﺎﺤﺗ-îtiHâd âl maRreb âl ‘arabî)créée le 17février1989à Marrakech
entrele Maroc,la Mauritanie,la Tunisie,l’Algérie et la Libyequi sesontdonnéscommeobjectif
la créationd’unespace économique communcomprenant uneuniondouanière etautorisantla
libre circulationdes personnesetdesbiens.Ceprocessusestaujourd’huibloqué,notamment par
le différentalgéro-marocainsurlaquestion duSahara Occidental.
27
Leschiffreslesplus variéscirculentàproposdupoidsdémographique dechaque ethnie en
Mauritanie.Lepouvoirà dominantemaure, c’està dire arabo-berbèreatoujoursestiméque le
nombre de négro-africainsatteignaitenviron20% de lapopulation,alors quecesderniers
affirmentenreprésenter unbontiers voire plus ;Philippe Marchesin “Tribus, ethniesetpouvoir
enMauritanie”,Karthala, 1992, p. 12.
28
ﻲﻓﺍﺬﻘﻟﺍ ﺮَﻤﻌُﻣ(mu’amar âl qadhâfi) .
29
Voirdeuxième partie,chapitreII,section2, paragraphe2.
30
ﺔﻴِﺳﻮﻨُﺴَﻟﺍ-as-sanûsîya

15

3132
MohamedibnAliSenoussidont lefils n’étaitautrequeleroiIdriss,renversé
parleColonelQadhâfî, étaitoriginaire deMostaganem enAlgérie;cesont
égalementdesconfinsmauritaniens quesontpartiesles tribusberbèresà
l’origine dela créationdela dynastie Almoravide dont l’empire, dans la
deuxièmemoitié du neuvièmesièclevas’étendre desconfinsdu fleuve Sénégal
àl’Espagne.
Plus récemment, nousavons vule dirigeantlibyen proposeràla Tunisie en
1974etauMaroc en 1984 uneunion politiquequi s’inscrivaitdans undessein
33
plus large d’uniondes paysarabes.
En fait,audelàdeséléments quiconfortentou qui infirmentlanécessité
d’élargir le champde cette étude auxcinq paysduGrand Maghreb,nous
pensons quecechoixpermetderendre pleinementcompte de ladiversité
maghrébineetdecerneren mêmetempslesélémentsdecohérencequiunissent
cescinqnations.
Cette diversité,résultatducroisementd’influences multipleset notammentde
deuxcivilisations,constitue laraison principalequi nousapousséà choisirle
Maghreb commechamp géographique de notre étude.
Un desélémentsdecette diversitétientàlaprésenceberbère.
Leterme“Berbère” provientdu latin “Barbarus” quidésignaitceux qui
n’appartenaient pasau monderomain.LesBerbères réfutent,il nous semble à
justetitre,cette dénomination ethno-centriste pourlui préférercelle
d’ “Amazighen”, cequi signifie“hommes libres”dans leur langue.
LesBerbères représententlespopulationsoriginellesduMaghreb.Ellesont subi
l’influence desdifférentes populations qui sesont installées surcetteterrepar la
suite,touten préservantleurs spécificitésculturelles.Ainsi,certaines tribus
34
berbèresontadopté lareligion juive;elles sesontensuiteconvertiesau
3536
christianisme pourensuite devenir,avec TarikIbnZialed ,sfersde lance de
l’expansion musulmane enEspagne.
Lamajorité desBerbèresontété arabiséset sesont parconséquent “fondus”
dans lapopulationd’origine arabe, àtel point qu’ilestaujourd’huidifficilepour

31
ﻲﺳﻮَﺴﺒﻟﺍﻲﻠﻋ ﻦﺑ ﺪّﻤﺤُﻣ-muHammad bin ‘alîâlsanûsî(1787-1859).
32
ﻝﻭﻷﺍ ﺲﻳﺭﺩﺇ-îdrîs alâoual(1890-1983).
33
Cetteunionavaitégalementétéproposée àl’Egypte en 1972-73,àla Syrie en 1980etau
Soudan en 1985;au-delàdumondearabe, le dirigeantlibyenaégalementessayé de mettre en
placeuneunion politiqueavecleTchad (1981) etleNiger(1994).
34
Comme parexemplecelle de lamythiqueKahénadansle massif desAurès ;cette femme,chef
de guerre estmorte lesarmesàlamainàlafin duVIIesiècleaprès uncombatlivrécontre les
cavaliersarabes.
35
LecélèbreSaint-Augustinétait unBerbèreoriginaire de Thagaste,l’actuelle Souk-Ahrasdans
l’Estalgérieil futn ;évêque d’Hippone(Annaba)de391à430; uncolloque international
er
intitulé“Saint-Augustin: africanité et universalité”a étéorganisé du 1au 7avril2001 dansla
ville d’Annabasous laprésidence d’AbdelazizBouteflika,le Présidentdela République
Algérienne: Le nouvelAfrique-Asie, n° 140, mai2001, p.72à76.
36
ﺪﻳَﺯﻦﺑﺍﻕِﺭﺎﻃ(Târiqîbnzaîd)Cechef de guerre, d’origine berbère afranchien l’an 771 les
“Colonnesd’Hercule” pourenvahir l’Espagne;ilvadonner son nomaudétroitdeGibraltar,
contractionde“jebelTarîk”, c’està dire“Lamontagne deTarik”enarabe.

16

beaucoup de Maghrébinsdese définir précisément puisqu’ils sonten fait lefruit
37
d’un métissage à dominante arabo-berbère.
Malgré cela, certainsd’entre-euxontpréservé leuridentitéberbère.
Ils sontprincipalementlocalisésauMaroc, danslarégion méditerranéenne du
Rif etdanscelle duSous situéeau sud deMarrakech;ils représententdansce
pays40à50% de lapopulation.Ils sontégalementnombreuxenAlgérie,
notammentenKabylie etdanslarégion desAurèsainsiquesurla côte
méditerranéenne entreAlgeretTénès.
Danscesdeuxpays, lalangueberbère est reconnue, desémissions
radiophoniqueset téléviséesenBerbère étantdiffusées surleschaînes
nationales.Un “Institut royal de la cultureamazigh”a été créépar leroi
3839
MohammedVI auMaroc;enAlgérie,un “Hautcommissariatà
40
l’amazighité”a étémisen placele27 mai 1995et unamendement
constitutionnela étévotépar l’Assemblée Nationale accordantàlalangue
41
amazigh lestatutde langue nationale.
Il existe égalementencore de petitsgroupesberbérophonesenMauritanie eten
Libye, ainsi qu‘enTunisieoù ils représentent 3%delapopulation.
Laquestionberbèreatoujoursposé problèmeauMaghreb;ainsi, pendantla
42
périodecoloniale française,certainsidéologuescoloniaux,utilisantlesécrits
sévèresd’IbnKhaldoun sur lafacilité des tribusberbèresà apostasier leur
religion età adoptercelle desnouveauxconquérants, ontconsidéréque les
BerbèresétaientlesderniersbarbaresblancsenMéditerranée occidentale,
épargnés par l’arabisation,islamisésen surface et prédestinésàréintégrer le
girondel’Afriquelatine etchrétienne dont la France est l’héritière;c’estcette
mêmeidéologiequia conduitauMaroc, àl’adoption le16 mai 1930du fameux
“Dahirberbère”, dont l’objectifétaitdesoustrairelesBerbèresàl’application
dudroitmusulman.
Aprèslesindépendancesetalors que lesminoritésberbèresavaientpris,
notammentenAlgérie,une partactive danslesguerresde libération nationale,

37
Certainsmaghrébinsontdesoriginesnégro-africaines, d’autres portentdes noms qui laissent
percer uneorigine européenne, andalouseouencoreturque,l’héritageottomanétantencore
particulièrementinfluentenTunisie, enAlgérie etenLibye.
38
ﺱِﺩﺎﺴﻟﺍ ﻦﺴﺤﻟﺍ ﻦﺑ ﺪُﻣﻤﺤّﻟﺍَﻤﻚﻠ(âl malik mûHammadbinâlHasanâlsâdisa).
39
AbdellahbenMilh “Lechamp politique marocain entretentativesderéforme et
conservatisme”, Monde arabe, Maghreb-Machrek, n° 173, juillet / septembre2001, p. 13.
40
Décretprésidentiel n° 95-147du 27dhulHidja1415 (27/5/1995).
41
Mustapha Hammouche“Kabylie: audelàduprintempsnoirde2001”, Recherches
Internationalesn°67-68, 1-2/2003, p. 45;article3bis:“LeTamazightest aussi langue
nationale; l’Etat veillera à sa promotion et son développement avec sesdifférentes variantes
linguistiques usitées sur l’ensemble du territoire national …;la constitutionnalisation du
Tamazightneremetpasencause lerangconstitutionnel de lalanguearabe,tantelle estla
langue nationale dupays”.
42
CommeEmile-FelixGautier “L’islamisationdel’Afrique duNord:les sièclesobscursdu
Maghreb”Paris, Payot 1927citéparDanielRivet “Le Maghreb àl’épreuve dela colonisation”,
Hachette littératures,2002, p.76.

17

leur identité a été niée auprofitdel’arabité, cequia donnélieuà des révoltes
43
durement réprimées.
LeGrandMaghrebestégalementmarqué par sadimensionafricaine.
Ila eneffetaccueilli uneimportantepopulationd’originenégro-africaine.Il
nousfautcependantdifférencierlecasde la Mauritanie decelle deses voisins.
La Mauritaniecomprendune forte minorité négro-africainequiserévèle être
allogène,contrairementà cellesdesautrespaysduMaghreb, puisque les
contrées situéesau nord du fleuve Sénégalétaientàl’origine entièrement
peupléesde négro-africains.
Mais l’influencenégro-africaine estégalementprésente, de manièreatténuée,au
sein despopulations voisines.
Cesdernièrescomportenten effetde nombreusesminorités quiconstituentles
descendantsdesesclaves transportéspendantdes sièclesàtraversleSahara
pouraccomplirdifférentes tâches: caravaniers, jardiniersdanslespalmeraies
desoasis, domestiques, militairesau sein de lagarderoyale marocaine ou
encorecommerçantsen produitsafricains.
Cette présenceadurablementmarqué leshiérarchies socialesetles
44
comportements,conscientsouinconscients.
Audelàdesélémentsidentitairesberbère etafricain, leGrandMaghrebest
égalementprofondémentimprégné par sonidentitéarabe.
Cette dernièreadu reste été glorifiée depuislesindépendances,audétriment
45
notammentdel’héritage berbère.
TouslesEtatsduMaghrebontainsiadhéréàla Ligue desEtatsarabes
46
fondée en 1945etontintensifié leurséchangesavecleMachrek dansles
domainespolitique etculturel.
L’Algérieindépendante allait,parexemple, avoir massivement recoursà des
enseignantsen languearabe originairesduMachrek.
Il fautenrevanchesignaler que
leséchangeséconomiquesavecleMoyenOrient sont restésinférieursà2% du total de leurséchangesaveclereste du
monde.
Les raisonsde cesentiment puissantd’appartenance au monde arabesontà
rechercherdans l’histoire.
47
SidiOkbaibnNafi, ce cavalierarabequi futàl’origine delafondationdela
villetunisienne deKairouan en670, guerroyapendantde nombreusesannées
avecles tribusberbères.
AuxXIe etXIIesiècles, leMaghrebfutencoresoumisauxinvasionsdes tribus
arabesdesBeniHillal etdesBeniSulaimvenuesde larégion deTaëf,cité

43
Parexemplele“Printempsberbère”de1980enKabylie.
44
JeanDresch “Les noirsdu nord del’Afrique” in “L’étatduMaghreb” sous la directionde
Camille etdeYvesLacoste,Ladécouverte, 1991, p.31.
45
En 1962, Ahmed BenBellalepremierPrésidentdel’Algérieindépendante lançait safameuse
formule:“Nous sommesArabes, nous sommesArabes, nous sommesArabes”.
46erer
Libye:28 mars1953 ;Tunisie:1 janvier1958;Maroc :1 octobre 1958;Algérie:16août
1962 ;Mauritanie:23novembre 1973.
47
ﻊﻓﺎﻧ ﻦﺑﺍﺔﺒﻘﻋ-‘oqba îbn nâf’a(mortenAlgérie en l’an 683).

18

située dans l’actuel royaume saoudien, en passant par la Haute Egypteoùelles
avaientété déportéesaprès s’êtrerévoltéescontrelescalifes Abbassides.
Cestribus sesédentarisèrentetonassista alorsàunbrassage de populations.
Mais l’arabisationduMaghreb estégalement intimement liée àson
islamisation.
LesArabes sonteneffetapporté avec eux l’Islamet lalangue arabe,langue du
Coran.
L’amalgame entrel’élémentethnique et l’élément religieux s‘est révélé être
d’uneredoutable efficacité.
48
AbdelhamidbenBadis, figure historique dunationalismealgérien déclaraiten
effet:“L’islam est ma religion, l’arabe ma langue et l’Algérie estmapatrie”.
Aujourd’hui,les mouvements intégristes maghrébinset notammentalgériens,
refusent l’usage des langues française etberbère,lalangue arabe étant laseule
capable d’exprimer leur religiosité exacerbée.
Alors qu’elle avait, certesà desdegrésdivers, influencé lesEtatsmaghrébins
après les indépendances,l’idéologieunitaire arabeva êtrefortementatteinte
aprèsladéfaite deNasserfaceà Israël en 1967.
Ce déclin vapermettrelarésurgence del’idéologieislamistequi vase
développer sur unterreaufertile,celui desdifficultéséconomiques, politiqueset
socialesdes nouveauxEtats qui vontaccroîtreleurdépendance àl’égard de
l’Occidentet particulièrementdel’Europevoisine.
Ce phénomène laisseclairementapparaître lesdeuxinfluencesprincipales qui
structurent l’espacemaghrébincontemporain,zone de confluencesàlamêlée
deseaux:l’influence de l’Islam et l’influence occidentale.
LeMaghreb a été très tôt en contact avec l’Europe chrétienne;alors que
l’Occidentdu monde arabes’étendaitaudelà dudétroitdeGibraltar,les grands
49 5051
penseursd’âlândâluscomme parexempleIbnBajjaet surtoutIbnRushd
ont tenté deconcilierlafoi etlaraison enquestionnantlaphilosophie grecque
52
qu’ils ont fait redécouvriràl’Europe de la Renaissance.
Ila cependant falluattendrele XIXesièclepour quel’influenceoccidentale
marque durablementdeson empreinte leMaghreb.
Cetterégionvaêtre en effetinfluencée parlesidéesnouvellesissuesde
l’époque desLumières qui vont irriguer l’ensemble du monde arabo-musulman.
EnTunisie etdans une moindre mesureauMaroc,cesidées vontimprégner
l’actiondegouvernantsconscientsdu retard accumulépar rapportàuneEurope
de plusen plusconquérante;ils vontpenserpouvoir
rénoverleurspaysetpeutêtreainsirésisterà cette hégémonie en empruntantauxpuissancesoccidentales
leursinstitutions.

48
ﺲﻳﺩﺎﺑﻦﺑ ﺪﻴﻤﺤﻟﺍ ﺪﺒﻋ(‘abd âlHamîd bin bâdîs) 1889-1940; fondateurde“l’Associationdes
oulémas”.
49
ﺲﻟُﺍﺪﻧْﻷﺍ: L’Andalousiemusulmane de711à1492.
50
«Avempace» en latin (1090-1139).
51
«Averroès» en latin (1126-1198):voirpremière partie,chapitreI,section2, paragraphe 1.
52
L’Occidentapuavoiraccèsaux œuvresd’Averroès grâce aux philosophes juifs, commepar
exemple‘abû ‘amrân mûsâ ibn maîmûn(ﻥﻮﻤﻴﻣ ﻦﺑﻰﺳﻮﻣ ﻥﺍﺮﻤﻋ ﻮﺑﺃ) plusconnu sousle nom de
Maïmonide (1135-1204)quivécutenEgypte maispassatoutesajeunesseà Cordoue .

19

53
En Tunisie, c’est sous le règne d’Ahmed Bey(1837-1855)quece mouvement
deréformesatteignait toutesonampleuravecla créationd’unearméecomposée
detrente mille hommescommandésetéquipésàlamanière de latroupe
française, ainsi qu’aveclamise en place d’uncontrôle direct sur
l’administrationet lafiscalité.
Ses successeurs,MohammedBey-ﻱﺎﺑ ﺎﺷﺎﺑ ﺪّﻤﺤﻣ ﻪﱠﻠﻟﺍ ﺪﺒﻋ ﻮﺑﺍ(1855-1859) et
Mohammed es-Sadok-ﻱﺎﺑ ﺎﺷﺎﺑﻕﺩﺎﺼﻟﺍ ﺪّﻤﺤﻣ ﻪﻠﱠﻟﺍ ﺪﺒﻋ ﻮﺑﺍ(1859-1882) firentdansce
même espritadopter le10 septembre“1857 l’‘ahd el âman-ﻦﻣﻷﺍ ﺪﻬﻋ” ou
“Pacte Fondamental”et une constitution,lapremière du monde
arabomusulman le26avril 1861; le Pacte Fondamentalallait introduirel’égalité
54 55
juridique etfiscale entretousles sujets tunisiens,cequisignifiait que les
56
juifs sortaientdeleurconditionde“dhimmî-ﻲﱢﻣِﺫ”.
Letexteconstitutionnelcréaitégalement une listecivile en faveurduBey, de
57
sortequ’il n’ait plusaccèsaudenier publicet unConseilSuprême desoixante
membres possédant lepouvoirdes’opposeràlapromulgationdeloiscontraires
58
àl’égalité des habitantsdevant laloi.
59
KhereddinePachaengageaégalement une grandeactionréformatrice en
allégeantle poidsdesimpôtspesant surle peuple etencontenantlagabegie de
l’entourage duBey.
LeMaroc allaitégalement, maisdans une moindre mesure, être influencé par
cettevolonté de modernisation inspirée pardes idéesempruntéesàl’Occident.
er
On noteainsi,souslerègne duSultanHassan 1 -ﻝﻭﻷﺍﻦﺴﺣ(1873-1894)un
remaniementdel’armée,la conscription pesant sur l’ensemble des tribus
soumiseset un débutdebureaucratisation étatiquecaractérisé parla

53
LesBeys “ﻱﺎﺑ-bây” sont, àl’origine,les gouverneurs turcsdel’Empireottoman qui
s’appuyaient sur les tribusarabesetberbèreset sur “l’Odjak”,le corpsdes militairesetdes
fonctionnaires ottomans.Leschefsde cet “Odjak” parvinrentcependantàs’associeravecles
tribusautochtonesetfondèrenten 1705avec HusseinBeyladynastie husseïnite (ﻥﻮﻴﻨﻴﺴﺣ),qui fut
abolie parHabib Bourguibaen 1957.
54
“Les musulmansetlesautreshabitantsdupays serontégauxdevantlaloi,carce droit
appartient naturellement à l’homme quelle que soit sa condition”:site internetLégifrance,base
de donnéesMassinissa.
55
Article2:“Tous nos sujets sont assujettis à l’impôt existant aujourd’hui-ou qui pourraêtre
établi plus tard-quellequesoitlaposition de fortune desindividusdetellesorteque lesgrandsne
seront exempts du Kanon à cause de leur position élevée et que les petits n’en seront point
exemptsnon plusà cause de leurfaiblesse”:site internetLégifrance, op.cité.
56
Les “protégés” ou “ahlal dhimma-ﺔّﻣِﺬﻟﺍﻞﻫﺍ”c’està direles juifset leschrétiens, également
appelésles“gensduLivre” quiétaient soumisdans lacité musulmaneau paiementd’un impôt
particulier,la“jizya-ﺔﻳﺰِﺟِ”,les musulmansétant pour leur part soumisau paiementdela“zakât”;
ilsavaientle droitde pratiquerlibrementleurculte, maisilsne pouvaientexercer toutesles
professionsetdevaient respectercertainesobligations vestimentaires.Au sein desgrandsempires
Omeyyade,Abbasside etmêmeOttoman, lesdirigeants sesont souvententourésdeconseillersou
de ministreschrétiensoujuifs.
57
Articles 29 et 30,site internetLégifrance op.cité.
58
Article60,site internetLégifrance op.cité.
59
ﺎﺷﺎﺑﻦﻳﺪﻟﺍﺮﻴﺧ(1822-1890).Il fut haut fonctionnaire del’Empireottoman ;c’était un
“mameloukﻭﻮُﻠْﻤَﻣ”, c’està direunesclave, d’origine circassienneinstruitdans lafamille d’un hautdignitaire
ottomanà Istanbulavantd’êtrevenduauBeyde Tunis.Ilrepartira à Istanbul oùil exercerales
mêmes fonctions qu’à Tunis.

20

réorganisation de l’administration des Finances; un projetdeconstitution
instituant un embryon de Parlement ,“le Conseil consultatif”,vit lejouren
1908, maisne futjamaisadopté.
Cette démarche modernisatrice ne permitcependantpasdecontenir
l’expansionnisme despuissanceseuropéennes qui débouchait sur une
domination politique directe, déjà amorcée dès1830avecle débarquementdes
troupesfrançaisesenAlgérie.
LeMaghrebentraitalors,sousdesformesdiverses, danslapériode historique
60
de la colonisation.
C’est l’Algériequiconnaîtral’entreprise colonialelapluslongue etlaplus
achevée.Ainsiaprès unetrèsdifficile pacification dupays, laguerre de
61
conquêtese prolongeantpratiquement sansinterruption de 1830à1871 ,une
colonisation depeuplement fut mise en œuvre car la France connaissaitalors
une fortecroissance démographique.
Lescolons firenteneffet mainbassesur les terresd’un grandnombre detribus
aidésencelapar une législation favorisantle démantèlementde lapropriété
collective;ainsi, laloiWarnierdu 26juillet1873 soumettaitles terres
indigènesàl’article815ducode civilen vertuduquel “Nul n’est tenu de rester
dans l’indivision”,l‘objectif recherché étantdemettrefinàl’indivision tribale
oufamiliale pourfaciliterles transactionsimmobilièresentrecolonset
indigènes par l’introductiondelapropriétéprivée au sensdudroit romain .La
loidu 26 juillet 1887 permettaitégalementà descourtiersdes’introduire dans
desimmeublesen indivisionàlafaveurde prêtshypothécairesnantis surgage
immobilieretd’exigerdesautrescopropriétaires lalicitation.Laplupartdes
paysansalgériensétaient saignésà blancparlesfraisde procédure etécartés
lorsdelavente auxenchères.Demême,l’introduction ducode forestierde
1827,prévu pour les futaiesde Normandieoude Lorrainevidesd’hommeseut
pourconséquence de chasserbeaucoupd’Algériensdes forêtsdel’Atlas tellien
pourmieuxleslivrerauxpuissantescompagniesconcessionnairesproductrices
62
de liège.
Surle plan institutionnel,une foisachevée lapériode deconquête militaire,une
administration detype métropolitain futmise en place dansles zonescôtières
peuplées par uneimportantepopulationd’origine européenne alors quetout le
reste du paysétait soumisàun régimespécial misen œuvrepardes organismes
militaires spécialisés,les “bureauxarabes”.
Lestatutdel’Algérie demeura cependantassez flou jusqu’àl’avènementdela
SecondeRépubliquequicréatroisdépartementsdivisésenarrondissements
avec àleur tête desPréfetsetdesSous-PréfetsassistésdeConseilsde

60
Cettepériode avaitdéjà été amorcée dès le XVesièclepar l’Espagne avant sonexpansionen
Amérique,cequi explique peut-êtreque la colonisation espagnole enAfrique fut relativement
limitée.
61
La France devra briser lerésistance acharnée d’’abdelqâder(ﻱﺮﺋﺍﺰﺠﻟﺍ ﺭﺩﺎﻘﻟﺍ ﺪﺒﻋ1840-1847) dans
l’Ouestdu pays,lapremièrerévolte des tribus kabylesde1851à1857etcellesduSud algérienen
1864;la Kabyliesesoulèvera ànouveauen 1871 .
62
DanielRivet “Le Maghreb àl’épreuve dela colonisation”, Hachette,2002, p. 180-181.

21

63
Préfecture; l’Algérie allaitalors fairepartieintégrante du territoirefrançaiset
cejusqu’en 1962 .
Mais l‘égalitarismerépublicain n’allaitcependant pas s’yexercer totalement
puisque deuxcatégoriesd’habitants sefaisaient face: citoyensfrançaiset sujets
indigènes,cesderniersétant soumisaux règlesde lajustice musulmane pour
toutcequitouchaitàleur statutpersonnel etpouvant sevoirappliquerdes
«infractions spéciales à l’indigénat non prévues par la loi française»,cette
64
disposition étantabolieseulementen 1944.
Il fautégalementnoter que lesalgériensmusulmansne possèderontjamaisla
nationalitéfrançaise et qu’aucuneprocédureneleur permettra del’obtenir
jusqu’à cequelesénatus-consulte de 1875 promulgué parNapoléonIIIne le
prévoie.Apartirde cette dateils pourront l’obtenirau terme d’uneprocédure de
naturalisationcomplexe,peu favoriséepar l’administrationet soumiseàla
condition par lepostulantdel’abandondes règles régissant son statut personnel
musulman.Defait, àl’indépendance del’Algérie en 1962,seuls quelques
10 000musulmansbénéficiaientde lanationalité française.
L’entreprise colonialefrançaise auMaroc etenTunisiefutd’unenature
toute différente.Il s’agissait, eneffet,non plusd’une colonisationde
peuplement,maisd’une colonisationd’encadrement,opérée, àla différence de
cequi s‘est passé enAlgérie, avecle concoursdes notablesautochtones.
65
Les traitésdeProtectoratseprésentaientcommeuneformule d’autonomie
interne,lapuissance coloniale étanten faitcenséerespecter l’existence desEtats
pré-coloniauxetlesprérogativesde leurmonarque.
Mais si leSultan etleBeydétenaientofficiellement touslespouvoirs, ils
n’étaient pasàmême delesexercer pleinement puisqu’ils nepouvaient juger ni
del’opportunité desdécisions revêtuesdeleur sceau,ni intervenirdans leur
processusd’élaborationetd’exécution.
La Tunisie était, en fait,soumise àun régime d’administration indirectepuisque
lagestion de la Défense etdesAffairesétrangèresétaitconfiéeàlapuissance

63
Arrêté du9 décembre 1848.
64
Charles-RobertAgeron «LesAlgériensmusulmansetla France (1871-1919) »P.U.F, 1968
vol. 1, p 171. «Une liste de 25 infractions spécifiques à l’indigénat a été établie en 1874.
Augmentée en 1876eten 1877, ellecomporte en 1881 parexemple lesinfractions suivantes :
réunionsans autorisation, départdu territoire de la communesanspermisdevoyage,acte
irrespectueux, proposoffensant vis-à-vis d’un agent de l’autorité même en dehors de ses
fonctions, plainte ou réclamationsciemmentinexacte ou renouveléeauprèsde lamêmeautorité
après solutionrégulière»: Charles-RobertAgeron, op.cité, p. 175.
65
Le protectoratfrançaisestinstitué enTunisie parletraité duBardo du12mai 1881ainsique
parla Convention deLa Marsadu8 juin 1883.AuMaroc, il estétabli parletraité deFès signé
parlesultanMoulayHafid-ﻦﺴﺤﻟﺍﻦﺑﻆﻴﻔﺤﻟﺍ ﺪﺒﻋ ّﻱﻻﻮَﻣle30mai 1912.Il faut toutefoispréciser que le
protectorat français ne concernait pas l’entier territoiremarocain puisquel’Espagne exerçaitdéjà
etexercetoujoursaujourd’hui sasouverainetésur les villesde Melilla,surla côterifaine, etde
Ceutasur le détroitdeGibraltar.Deplus, aux termesd’un traitésignéle27 novembre1912,la
Franceréservaitàl’Espagneunezone couvrant lapartie Nord du payset prévoyaitaux termesdu
Traité deParisdu18 décembre 1823 que laville deTanger serait soumiseàunrégime
d’administration international .

22

protectrice,alors que lesinstitutionsdubeylik étaientlaisséesen place, mais
doubléespar uneadministrationcoloniale.
Cette organisation était reprise dans sesgrandeslignesauMaroc, la France
étant censée devoir œuvrer à la sauvegarde du prestigetraditionneldu sultan, de
l’exercice delareligion musulmane etdes institutions religieuses;
l’organisation judiciaire étaitcaractériséepar sa dualité,les “indigènes” relevant
desinstitutions traditionnellesappliquantle droitmusulmanalors que les
citoyensfrançaisétaient soumisàla compétence des tribunauxde droit
commun.
La Libye, oùla Turquien’opposaqu’unefaiblerésistance audébarquement
italiende1911,nefut réellementconquisequ’àpartirde1932,les libyens
s’étantdurement opposésaux troupesde Mussolini.Ce dernierentreprit lamise
en place d’une colonisationdepeuplement rêvantainside créer une“quarta
sponda”, c’està direun “quatrièmerivage” italien sur lescôtesafricaines.
Cettevolontéfut remise encausepar l’avènementdelasecondeguerre
mondialequientraîna en 1942 l’évacuationdelapopulation italienne.
La conquête de la Mauritanie, initiée parXavierCoppolaniaudébutdu
vingtièmesiècle,nefut réellementachevéequ‘en 1934aveclesdernières
soumissionsdesnomadesduNord.
Lenom même de Mauritanie est lefruitd’une autorité administrativefrançaise
puisque c’est une décision ministérielle du 27décembre1899 quidéfinitainsi
lesespacesdésertiques situésaunord dufleuveSénégal.
La colonisation française enMauritanien’a eu,jusqu’àlafindelaseconde
guerre mondiale,aucun objectif économique direct ;lebutde la France étaiten
faitde contrôlercet “Etat tampon” situé àlafrontière entrele Maghreb arabe et
66
l’Afriquenoire.
La Mauritaniefaitalors partie del’A.O.F(Afrique Occidentale Française)avec
commecapitaleSaint-LouisduSénégal oùles servicesadministratifs sont
composésen majorité de négro-africains ;après-guerre, la constitution française
du 27 octobre1946 va ériger lescoloniesen “Territoiresd’outre-mer” faisant
partie de“l’Union française”, c’està dire encollectivitésde droitinterne
décentralisées, dirigéespar un gouverneur représentantàlafoisle pouvoir
centralet leterritoire, assisté d’une assembléelocale élue ,le“Conseil
Général” quideviendra, àpartirde1952,“l’Assembléeterritoriale”.
67
Laprincipaleconséquence de la colonisation enMauritanievaêtre
l’introductiondel’économiemarchande etdes structuresdel’Etat occidental;
elleva égalementcontribuerdefaçondécisive àlaperte d’influence des
68
guerriersetàlamontéecorrélative dupouvoirdesmaraboutsmaures.
Lapériode coloniale,souvent qualifiée de“parenthèsehistorique”dans le
discoursofficiel desEtatsnouvellementindépendantsmarqueradurablementle

66
Philippe Marchesin “Tribus, ethniesetpouvoirenMauritanie”Karthala,1992,p. 73.
67
Deuxclichés traduisentbien l’activitéminimumdelapuissance coloniale :“L’administration
du vide”et la“Politique du verre dethé”:mémoireC.H.E.A.M, n° 163, p.3.
68
PhilippeMarchesin «Tribus, ethniesetpouvoirenMauritanie », op.cité, p.75.

23

Maghreb,puisquel’influence de« l’ex- métropole »serasensiblebienaudelà
desindépendances.
Aussi,lefaitcolonial n’engendrerapas soncontraire:unEtatexclusif de
toute influence occidentale.
Les quatreEtatsduMaghreb conserventen effet unairde familleavecla
matrice originelle, franco-jacobine.Il n’yaguèreque“l’EtatdesMasses”,la
“jamâhîrîya” libyennequiafait preuve d’une certaineoriginalité encréantdes
institutionsbasées sur leprincipe dela démocratie directe, certesd’inspiration
rousseauiste mais quisemblentmieuxcorrespondreàlapratique dupouvoir
dans un paysencore marqué parle fait tribal.
Cemimétisme àl’égard del’ex-métropolen’est quela conséquence derapports
de domination qui n’ont puêtre dépassés;le mimétisme esten effetàdissocier
du phénomène d’influence, deux sociétésd’égal niveau pouvant s’influencer
réciproquement.Lesnombreuxempruntsde la civilisation occidentaleàla
civilisationarabo-musulmanesontlàpourle prouver.
Mais lemimétismes’exercetoujoursdans lemêmesens: c’est lasociétélaplus
faiblequivaemprunteràlasociété laplusfortesesinstrumentsde puissance et
son modèle de développement.
Force estdeconstater que lesnouvelles relations quisesontinstauréesentre
l’ex-colonie et plus généralement l’Occident n’ont pas mis finàla dépendance
politique, économique etculturelle duMaghreb.
Malgrécetétatde dépendance,le Maghreb reste marqué par son
appartenanceaumonde musulman,à cettecommunautérassemblantdans une
même foi lesfidèlesdeRabatà Djakarta.
De par saposition géographique, cetterégion située aux margesdel’Europe
pourraiteneffetêtretotalement happéepar l’Occident,ses valeursculturelleset
religieusesétant réduitesau rang de folklores régionaux.
Il nous semblepourtant pouvoirdéceleretceci n’est pas propreauMaghreb
mais peutêtre élargià desdegrésdiversàl’ensemble du monde
arabomusulman,uneforme derésistance àl’hégémonieoccidentale.
Commentavons-nouspudevenirlesesclavesde nosesclaves ?Cettequestion
69
taraudelesconsciencesdu “dâr al îslâm”, àtel point qu’elle est
instrumentaliséepar lamouvanceintégriste.C’estainsi qu’AymanalZawahari,
undes leadersduDjihadislamiquefait remonter l’humiliationdont l’Islam
serait victime àunetragédie“qui ne devrapas serépéter”, àsavoir l’expulsion
70
desMorisquesd’Espagne en 1492.
L’Islam-civilisation s’estdistinguépar samagnificence; si lapluparten
Occident onteneffet oubliéqueles ruesde Cordoue étaientau tempsd’âl
ândâlusassainies par un réseaud’égoutsalors qu’en terre chrétienne les
immondices s’amoncelaientencore dans les ruesdescités,lesouvenirde cette
gloire passée hantetoujoursle mondearabo-musulman.

69
«ﻡﻼﺳِﻹٱﺍﺭﺩَ» «maison »ou« demeure»del’Islam:termequi désigne le
mondearabomusulmanou plus précisemment les pays où la Loi musulmanes’applique :voir infra:première
er
partie,chapitr,e 1section2, paragraphe2.
70
Marc Ferro “Le choc del’Islam”,op.cité,p. 24.

24

Cela constitue un contrefeuefficace à cequel’Occident lui laissetrop souvent
entrevoirdesa civilisation:le culte del’argent-roi,l’individualismeforcené,
l’ethnocentrisme culturel, auxquels s’est plus récemmentajoutéeuneviolence
guerrièrequi n’est pas sans rappelerenOrient lesexactionscommisesau
71
Moyen-âge parlescroisésenTerreSainte.
Mêmesi nombreux saventencorequel’Occident nepeutévidemment pas se
réduire à ces phénomènes,lesouvenirdel’espritdesLumières,quiavait un
temps séduit l’Orient tend às’yestomperdangereusement.
Perçuscomme lesbarbaresdes tempsmodernesprésentsaudelà du “Limés”,
beaucoupdemusulmans seréfugientdans l’interprétation laplus obscurantiste
del’Islam ; laviolencerépond ainsiàlaviolence.
Maispourquoicecontre feu semble-t-ilsi efficace?
Il faut toutd’abordsouligner queleMaghrebetl’Islamont une longue histoire
communequi n’apratiquement jamaisétéininterrompue depuis l’invasiondes
troupesdeSidiOkbaibnNafi.
Certes l’histoirereligieuse duMaghrebnesaurait seréduire àl’Islam puisque
72 73
les religionschrétienne etjuiveyontété durablementpratiquées.

71
Surcesujet voir l’ouvrage d’AminMaalouf «Lescroisades vuesparlesArabes:la barbarie
franque enTerreSainte »Lattès, 1983.
72
Le christianismes’implante auMaghreb audébutduIIesiècle aprèsJésus-Christalors que la
région est sousdominationromaine.Cette nouvellereligionserépandrapidementparmi les
populations quicontestentle pouvoir romain.Ellevase développeret voir secréerensonsein de
nombreux schismesparmi lesquelsnousciteronsleDonatismecréé parSaint-Donat, évêque
dissidentdeCarthagequivaprônerlafidélitéàlapuretéchrétienne originelle et quiva connaître
un grandsuccèsparmi lesBerbèresenrévoltecontre lesgrandspropriétaires romainsdevenu
chrétiensdepuis la conversiondel’EmpereurConstantinen l’an 305.
LeDonatismesera combattu trèsdurementparSaint-Augustin,l’évêque d’Hippone,l’actuelle
Annaba au nord estdel’Algérie.
Balayépar l’Islamen moinsd’un siècle,le christianismevafairesaréapparitionau quatorzième
siècle lorsque lescomptoirsdulittoral maghrébinaccueillent quelquesmarchandseuropéensetau
dix-septièmesiècleaveclaprésence de nombreuxcaptifs(30 000à Algeret10 000à Tunis).Des
ordres religieuxcatholiques s’installerontauMaghreb en vue deleur libération,mais toute
activité prosélyte leur serainterdite.Lapériode colonialeprovoqueral’installationdurable de
nombreuxchrétiens quasi-exclusivementd’origine européennepuisquelesconversionsdes
populations “indigènes” seront très limitées.
Avecle départdes “Pieds-Noirs”,lescommunautéschrétiennes vontêtreréduitesaux résidents
étrangers,quelques missionnaires,les “PèresBlancs”continuantcependantà exercer leur
sacerdoce dansdesconditionsdevenues trèsdifficilesdepuis l’apparitiondes groupes intégristes .
73
Lesjuifs sontimplantésauMaghrebdepuis l’AntiquitépuisquelesHébreux ont participé avec
lesPhéniciensàlafondationdescitésd’Annaba, de Tipasa, de Cherchelletd’Alger, avant même
que d’autrescoreligionnaires nes’y installentaprès la destructiondu secondtemple de Jérusalem
etconvertissentcertaines tribusberbèresdontcelle dela célèbre Kahéna.L’islamisationdu
Maghrebva diminuer l’influence du judaïsmesanscependant jamais lasupprimer;celle-civa
mêmesetrouver renforcée au quinzièmesiècle avecl’arrivée desSépharades, c’està dire des
juifsespagnolschassésdeleur terrepar l’inquisitionchrétienne.Cetteprésencemultiséculaireva
êtrefortemententaméepar lemouvementde décolonisationet la créationen 1948del’Etatd’
Israël.Promusau rang decitoyensfrançaisparle décretCrémieuxdu 24 octobre 1870, lesjuifs
algériensconnaîtronten 1962 lesortdeleurscompatriotesd’origine européenne.Ils neseront pas
contraintsàl’exode enTunisie etauMarocoù malgréle départd’unegrandepartie d’entre-eux
pourla TerrePromiseaprèslesguerresisraélo-arabes,ilsconstituentencore aujourd’hui une

25

Il n’en reste pas moins qu’à la différence des paysduMachrek qui
connaissent unegrande diversitéreligieusepuisque d’importantescommunautés
chrétiennes ycohabitentavecune population musulmane elle mêmetraversée
parde nombreuxcourants, leMaghrebest trèsmajoritairementpeuplé de
musulmans sunnitesderite malékite, mêmesiquelquescommunautés
74
kharidjitessubsistentdans le M’zab algérien.
Maiscetteunicité de foi nesauraitàelleseule expliquercettevivacité
religieuse.
Il ne fauten effetpasperdre devue les raisonséconomiqueset sociales qui
permettent unecompréhension plusglobale dece phénomène.
En effet, larévolution industrielleaprofondémentbouleversé les sociétés
occidentalesencréant l’homme producteur, le prolétaire, plus sensibleau
discourségalitariste etmoinsinséré dans untissu relationnelbasésurdes
allégeances traditionnellescomme c’est le casdans les sociétés préindustrielles.
Lasociété maghrébine,comme égalementde nombreuses sociétésdumonde
sousdéveloppéouen voie de développement,n’apasconnucette évolution.
Elle est restée plus traditionnelle, parcourue de manière intense pardes tissus
relationnelsencore basés sur lafamille,prolongementdel’antiquetribuetsurla
religion.
Lasécularisation n’a doncpas pu, dansce contexte,produiretous seseffets.
Lareligion, en l’occurrencel’Islam, esteneffet restéeuneréférence centrale au
Maghreb.
Mais l’Occident n’est pasétrangerà cettepermanence del’influence islamique
auMaghreb dont nousallonsanalyser l’étendue dans lasuite denotre
développement.
Touslespaysen proieàune occupation ouàunecolonisation étrangèrese
réfugienten effetdansleurêtre profond,celui-ci pouvantêtreassimiléàune
croyancereligieusequandl’occupant prie Dieudifféremment.
La Pologne et l’Irlande catholiques sesontainsi réfugiéesdans leur foi face
aux occupants russes orthodoxesetanglais protestantsàtel point quel’emprise
del’église catholiquesur lapopulationestencore aujourd’hui particulièrement
importante danscesdeuxpays.
Demême,l’identitéserbes’est largementconstruite en référence àlarésistance
chrétienne orthodoxe faceau« joug » ottoman musulman.
LeMaghrebnesesingularise pasen lamatière.
La colonisation, dontnousavonsprécédemmentanalysé lesdifférentesformes
institutionnelles selon les paysduMaghreboùelle a étémise en œuvre, a étéle
faitde paysappartenantaumondechrétien etperçusentant quetelsparles
75
populationslocales.Bien quel’histoirenese déclinepasen noiretblanc, le

petitecommunautéactive -auMaroc AndréAzoulayestparexempleun procheconseillerde
MohammedVI-mêmesiellesouffre, comme d’ailleurs leurscompatriotes musulmansde la
violence intégriste (voirlesattentatsperpétréscontre lasynagogue de la Ghriba à Djerbaetà
Casablanca).
74
Voirinfra chapitre préliminaire.
75
Il ne fautpaspasser sous silence le projetderoyaumearabeconçuparNapoléonIIIqui
conféraitauxautochtonesdesdroitscivils(accèsauxfonctionsadministrativesetauxgrades

26

colonisateur n’ayant pas eu pour objectifd’évangéliser le Maghrebmêmesi
certains, commele CardinalLavigerie, en ontcaressél’idée en rêvantde
ramener les «barbaresques» à la civilisation latine etchrétienne de leurspères,
le faitcolonialaeuglobalementpourconséquence presque naturelle lerepli des
populations surlasphère privée, familiale, fortementmarquée parlareligion, la
sphère publique étantdominée politiquementparlesoccupants« infidèles».
Du reste,lalaïcitéfrançaisen’ajamaisété appliquée aux indigènes musulmans
puisque nousavons vuprécédemment quecesderniers sont restés régisparles
76
règlesdudroitmusulman pour toutcequitouchaitàleur statutpersonnel.
L’attitude delapuissance coloniale àl’égard delareligion musulmanen’est pas
étrangèreà cerepli.
L’Islamétaiteneffet «considéré parles colonisateurs commeune forme de
cultureayantdonné naissanceà uncontenuhistoriquement brillantmais
désormais secondaire car incapable d’intégrer les valeurs de civilisation
dégagées par l’Europe et le progrès industriel»;cettereligion futpar
conséquent réduite «à un rôle marginal, ou plus exactement individuel…objet
d’études réifiantes», devenantainsi «l’une des composantes du jeu
77
colonial».
Etaudelà delaviolencesymboliquequi se dégageaitd’unetelle attitude,le
colonisateurexerça égalementàl’encontre del’Islamdesactionsd’une
violencecette foiscibien matérielle.
Ainsi,alors qu’enAlgérie,lesclausesdu traité de capitulation signépar le Dey
d’Alger le5 juillet 1830 prévoyaientexpressément lalibertépour les
« mahométans» de pratiquerleur religion, le ducdeRovigoaprèsavoirprisla
décisiond’affecterauculte catholiquelamosquée Ketchawa d’Alger,n’hésita
pasàfaireraserdeuxcimetièresmusulmanspourouvrir,toujoursà Alger,une
route entrelefaubourgde Bab AzzounetFort l’Empereur,sans procéderàla
78
réinhumation descadavresmisaujourà coup de pioche.

militaires) etpolitiques(droitdevote etéligibilitéauxélectionslocalesenterritoirecivil);le
Décretdu 13décembre1866,fruitd’une collaborationétroite entre magistratsfrançaiset
musulmansa essayé d’endiguer lesempiètements lajusticefrançaisesur les tribunaux
musulmans.NapoléonIIIsouhaitaitégalementcantonnerla colonisationaulittoral etmettre en
placeaudelàduTellsurleshautsplateauxetauSaharaunrégime de protectorat.Dès1870,ce
projet seraremisencausepar l’effondrementdel’Empire.Voir surcesujet: A.ReyGoldzeiguer
«Leroyaumearabe, lapolitiquealgérienne deNapoléonIII»,Alger,SNED, 1977.
76
L’article43delaloideséparationdu 9décembre1905 laissa àl’administration lesoinde
déterminer sesconditionsd’applicationen territoire algérien.
77
Jean-PaulCharnay«Introduction » in ouvragecollectifsousladirection deJean-PaulCharnay
etdeJacquesBerque «Normeset valeursdans l’islamcontemporain»,Payot, 1966, p.7.Ceci
n’atoutefois pasempêchélaproduction parcertains intellectuelsdel’époque coloniale d’œuvres
remarquablesconcernant l’Islam ou la culturemusulmane.Encequiconcernele droit,ilnous
fautciterleProfesseurMarcelMorand (1863-1932),spécialiste dudroitmusulmanalgérien,
auteuren 1916d’unavant-projetdecode de droitmusulmanquiserviralongtempsderéférence
doctrinalejusqu’àl’adoptionbienaprès l’indépendance en 1984d’uncode du statut personnel.Si
le «codeMorand»,fruitdu travaild’une commissioncomposée d’élusetdejuristesdesdeux
communautésne futpaspublié, ilconstituaune préfiguration de laréforme juridique dansle
mondearabe.
78
DanielRivet«LeMaghreb àl’épreuve dela colonisation», op.cité, p. 112-113.

27

La France vamultiplierlesmesuresassimilatricesàsens uniquequi
exacerberontle fossé entrecolonisateursetcolonisés.Lesjuridictions
79 8081
musulmanes, les«maHakmadeqâDi»vontdiminuerconsidérablementau
furetàmesureque lesjugesde droitmusulmanserontdessaisisdesaffaires
concernantla cité, leurcompétence étant restreinteà cequitouche lavie intime,
l’espace domestique .
La législation françaiselimiteral’interventiondes «sujets» musulmansdansla
82
sphère publique;il neleur restera doncplus quel’espace delamosquée,
traitée du restechichementparle pouvoircolonial puisque ladotationaffectée
auculte musulmanserade200 000francsparan pour175 mosquéeset une
83
centaine d’imams.
L’oppressiondu peuple algérien, dénoncé par une mince élite
indigénophile,composée notammentdePierreLeroyBeaulieuetVictor
Shoelcher,vase projeterdans sescontes«où l’étranger, assimilé à un ogre
terrifiant(le ghûl) finit toujoursparêtreterrassé parle musulman»et s’ancrer
dans«l’attente du maître de l’heure (mûl as sâ’a)qui rétablira l’ordo mundi
84
bouleversé par l’irruption du chrétien».
Bien quel’Algérie aitconnu l’entreprise colonialelaplusachevée et quela
pressioncolonisatrice futinégaleauMaghreb, ilnous semblequ’elle ajouéun
rôle non négligeable danslapérennisation de lavariablereligieuse, les
indigènesmusulmansétant sanscesserenvoyésàleuridentitéreligieuse,
l’Islam jouant selon l’expressionde JacquesBerque,lerôle de«veilleurde
nuit»,cerepli intimistesurlafoistimulantchezlesfidèles«un plus vif
85
attachement,undésir d’en avoir une meilleure connaissance».
Cettevariablereligieuse islamiquevaparconséquentfortementinfluencer
le devenirdespaysduMaghreb aprèslerecouvrementde leursindépendances.
Notre étudecentréesurle droitauradoncpourambition de mesurerprécisément
l’impactde cetteinfluencesur les systèmes juridiquesdes pays maghrébins.
Nousdémontrerons quesi les règlesdudroitmusulman,toujoursempreintes
d’unegrandesacralité,restent toutefoisappliquéesdemanièreréduite dansdes

79
ﺔﻤﻜﺤَﻣ-Tribunal.
80
ﻲﺿﺎﻗ-Juge.
81
184 en 1874; 61891 en0: DanielRivet, op.cité, p. 185.
82
«En matière de droitspolitiques, ouplusexactementpublics, lesmusulmanspeuventdepuis
1866, êtreadmisàservirdanslesarméesdeterre oude merouà certainsemploiscivils.Maisla
représentation desmusulmansdanslesorganespolitiquesélusenAlgérie estlimitéeau tiersdes
conseillersmunicipauxdanslescommunesde plein exercice,bientôt réduitau quartparle décret
du 7avril 1884,ce nombre ne pouvantjamaisdépasserlechiffre desix,ycomprisau sein du
conseil municipal d’Alger, qui compte 60 conseillers. Enfin, les conseillers musulmans ne peuvent
participer à l’élection duMaire.»PatrickWeil «LestatutdesmusulmansenAlgériecoloniale:
une nationalité française dénaturée »EuropeanUniversityInstitute,FlorenceWorking paper
n°2003/3,p 2.P.Weil précise dansce document qu’ilafalluattendrelafindelasecondeguerre
mondiale pour voirdesavancéesen matière de droitsetdereprésentativité publique des
“indigènes” musulmans.
83
DanielRivet, op.cité, p. 186.
84
DanielRivet, op.cité, p. 187.
85
Jean-PaulCharnay, op.cité, p.7.

28

espacesjuridiquesdélimités(première partie), l’Islam continue d’être une
référencenormative centralepermettantauxEtatsd’instrumentaliser saforte
capacitélégitimatrice afind’asseoirdes pouvoirs seréférantà des idéologies
diverses(deuxième partie).
Mais pourbien saisiret mesurercettepermanence del’influenceislamique dans
l’ordrejuridiquemaghrébin ilconviendra au préalable de définiretdifférencier
lesdeuxconceptscentrauxde notre démonstration:lareligion musulmane etle
droitmusulman (chapitre préliminaire).

29

30

CHAPITRE PRELIMINAIRE :

ISLAM ET DROIT MUSULMAN : PRECISIONS
CONCEPTUELLES.

Souvent, lesobservateurs profanes et plusétonnamment unbon nombre de
musulmans, opèrent une malencontreuse confusionentrel’Islam,religion
d’essence divinepour lescroyants s’en réclamantet le droit musulman qui
constitueuneœuvrefoncièrement humaine,mêmesielles’appuiesurdes
sources religieuses.

SECTION 1 :
L’ISLAM: UN MESSAGE DIVIN REVELE AU « SCEAU DES
PROPHETES ».

Lareligion musulmanese présentecomme latroisièmereligion monothéiste
révéléeaprèsle christianisme et lejudaïsme.Apartird’une base commune,
différents schismes sontapparusensonsein.

Paragraphe 1:lesbasescommunes du message religieuxislamique.

A. L’Islam: une religionabrahamique.

86
L’Islamapparaîtavant toutcomme lereligiondel’unicité de Dieu
(ﺪﻴﺣﻮﺘّﻟﺍﻦﻳﺩdînat tawHîd).
Cetteimportance duconceptd’unicité de Dieu s’expliquepar lefait quel’Islam
estapparuenArabie,terre oùlareligion dominante étaitmarquée par uncertain
polythéisme,lesArabes païensdel’époque admettantcependantunDieu
créateur uniqueauqueluncertain nombre de divinités secondairesétaient
associées.L’Islam s’inscrira en totaleoppositionavec cette conception
religieuse et lefaitd’associer (ﻙﺮﺷ-chirk)d’autresdivinitésà Dieuconstitue
encoreun grave pêché.
Parextension, etbienque lareligionchrétiennesoit reconnue,Jésusétantpour
lesmusulmansnon pasleFilsdeDieu, mais unProphèteconnu sousle nom
d’Issa, lanotion deTrinitéreste inconnue enIslam.
87
SelonDalilBoubakeur«Etymologiquement, le mot«ﻡﻼِﺳْٳ-îslâm»signifie en
arabe: se livrer donc se livrer à Dieu, s’abandonner à Sa volonté toute

86
Lesanalysesci-après quiconcernentlareligion musulmanesontprincipalementinspiréesde
l’article de JacquesJomier “Religion” inEncyclopaedia Universalis, Dictionnaire del’Islam,
religion etcivilisation,AlbinMichel, 1997, p.710-730.

31

puissante.Leterme dérive dumot«salâm-ﻡﻼﺳ»quiveutdire lapaix, la
sécurité, laprotection detousleshommes».Le musulman (ﺴُﻠْﻢِﻤﻟﺍ-âl muslim)
étant celuiquiadoptecetteattitude.
La religion musulmane est toute entière édifiée àpartird’un livresacré,le
88
Coran (ﻥﺁﺮﻘﻟََْْﺃ-âlQurân) motarabe defacture etd’originesyriaquequisignifie
“récitation” puis parextension “textesacréquel’on récite”.
Il s’agiten faitd’un recueildemessagesdivins transmisdès l’année610 par le
89
biaisdel’archangeGabriel (ِﺒﺟﻞﺮﻳ-Jibrîlenarabe)à Muhammad ibnAbd
90
Allah (S.A.W.Sh) ,abitantde lavillecaravanière deLa Mecquesituéeà
l’ouestdelapéninsule arabiquequidevintainsi “l’Envoyé deDieu” (rasûlu
âllah-ﻠﻟﻪّﺍُﻝﻮﺳَُﺭenarabe).
91
Cetexte, divisé en 114chapitresou sourates,comprenant 6224versets
9293
(ââyât)classésparordre de grandeurdécroissant,s’inscritdans lalignée des
révélationsantérieures:il estainsi demandéà Mahometdesuivre lamêmevoie
94 95
queles prophètesd’Israëpl qu’ileut interrogerencasde doute.
Abraham, (ﻲﻫﺍَِﺇﺮﺑ-îbrâhîmenArabe),ancêtre des trois religionsmonothéistes
estdu resteconsidéré parlesmusulmanscomme étant«l’intime deDieu»,
celuiquia bâti laka’ba(ﺔَﺒَﻌﻛ) deLa Mecque.Il estévoqué dans 25souratesdu
Coran et son filsîsmâ’îl(ﻞﻴِﻋﺎَﻤِﺳﺇ)est présenté commel’ancêtre desArabes.
96
Chaqueannée lorsde lafête du sacrificlee ,smusulmanscommémorent
l’épisode biblique durant lequelAbraham répondantàun ordre divin voulut
sacrifier son fils, ce dernierétant sauvé audernier moment par l’interventionde
Dieu.
Il fautnoter«que leCoranutilise le mêmeterme, musulman, pourdésignernon
seulementceux quisuiventMuhammad, maisaussiceux qui ont suivi les

87
Recteurdel’InstitutMusulmandela Mosquée de Paris:«LeCorantolérant»,Dalloz,2008, p.
1.
88
Ceterme dérive du syriaque «Qeryâna»quisignifie « lecture desEcritures, leçon,récitation,
lecture publique ».
89
Le prénom «muHammad» (ﺪّﻤﺤُﻣ)signifie «Loué oudigne de louanges»: RégisBlachère «Le
Coran »Quesais-je?PUF, p. 14.
90
Nous traduironsdanslasuite de nosdéveloppementsle nom duProphète par«Mahomet» et
parégard pourleslecteursdeconfession musulmane nousavonsajoutéàlasuite deson nom les
initialesde laformuleconsacrée «Salâ ‘alihou wa salâm» (ﻡﻼﺳﻭ ﻪﻴﻠﻋﻰﻠﺻ)quisignifie «Paixet
BénédictionsurLui».Cetteformulevaudrapour tout lereste del’étude.
91
ﺓﺭﻮُﺳ«sûrat».
92
ﺕﺎَﻳﺁ(sing.:ââyaﺓﻱﺁ)Peutêtre également traduitpar«signe » ou« indice ».
93
Ce mode declassement seretrouve dansplusieurs recueilspoétiquesouphilosophiquesdu
mondesémitique.
94
Coran,sourateVI,verset90:«…ﻪﻫِﺘﺪَﻗٱ ُﻢُﻫَُﺪﻬَِﺒﻓُﻪﻠﱠﻟٱﻯَﺪَﻫَﻦﻳِﺬﱠﻟٱ َﻙءَِﻝْﻭﺃُ…ﻢﻴﱠﺣِﺮﻟٱ ِﻦَﻤﺣﺍٱﱠﺭِﻪﱠﻠﻟٱ
ِﻢِﺴﺑ»:“Ceuxlà, Dieu les a guidés, donc à leur guidance te conforme …”:essai detraduction parJacques
Berque, éditionrevue etcorrigée, 1995,AlbinMichel, p. 151.
95
Coran,sourateX,verset94:« ...َﻚِﻠﺒﻗَ َﻥِﻡَﺐَﺘِﻜﻟٱ َﻥﺮَُءﻘَﻳَﻦﻳِﺬﻟﱠٱ ِﻝَءﺲَﻓَﻚﻴَﻟﺇﺂَِﻨﻟَﺰﻧﱠﺂﺃَﻤِّﻣّﻚَﺷﻲﻓِ َﺖﻨُﻛ ﻥِkَﻓ…ﻢﻴﺮﱠِﺣﻟٱ
ِﻦَﻤِٱﺍﺭﱠﺣﻪﻠﱠﻟٱ ِﻢِﺑﺴ»:“S’il te reste un doute à propos de ce qu’en toiNous avons fait descendre,
interroge ceux qui psalmodiaient l’Ecriture depuis avant toi …”,Essaidetraduction parJ.
Berque, op.cité, p.227-228.
96
«ﻰﺤَﺿَﻷﺍ ﺪﻴِﻋ-‘aîd al âDHâ» enarabe;cette fête estégalementdénommée «grande fête » ou
«ﺮﻴَﺒِﻜﻟﺍ ﺪﻴِﻋ-‘aîd el Kabîr» pourladifférencierde lafêtecélébrantlafin dujeûne prescritpendant
le moisderamaDânappelée «ﺮﻴِﻐَﺼﻟﺍ ﺪﻴِﻋ-’aîd el SaRîr» ou« petite fête ».

32

97
Prophètes antérieurs, puisqu’ils se sont «soumis àDieu». De même, «le
termeMasjid, oumosquée, est souvent utilisé pourdésigner, nonseulementle
sanctuaire propreauxmusulmans … mais aussi, plus généralement, les
98
sanctuaires juifs ou chrétiens, puisqu’on y prie le Dieu Unique».
Cetteidéeque lareligionrévéléeauxdifférentsprophètesestlamêmeà
traversles temps représenteuneconstante enIslam.
Lesmusulmans reconnaissenten effet une loi moraleuniverselle (ne pas tuer,
ne pas commettre d’adultère, ne pas voler, ne pas rendre defaux témoignages)
99
quicorrespond globalementàlapartiesociale duDécalogue.
Lesmusulmans voientcependantenMahomet« lesceaudesProphètes»,celui
quia closlaprophétie en délivrant un message divinqui neseraitêtrecomplété
pard’autresProphètes.

B. L’Islam: Unevoie «charî’a»instituée etrévélée parDieu.

LeCoran enjointlesmusulmansàsuivreun ensemble de prescriptions, de
règlesdeconduite, leterme précisémentemployé étantﺔَﻌﻳِﺮَﺷ-charî’a,quise
100
traduitgénéralementen françaispar«voie » ou«chemin ».
Il s’agitdonc dela Loidivine dans sa dimension laplusenglobante,regroupant
l’ensemble des normes religieusescontenues non seulementdans le Coran,mais
101
égalementdansla conduite ou tradition duProphèteMahomet, laSunna-ﺔَﻨُﺳ.
Lacharî’aregroupetout lesdomainesdel’agir humain, c'est-à-dire des règles
proprementcultuelles(pratiques rituelles), éthiques(parexemple glorification
delapatience del’honnêteté, du respectdes liens familiauxetdel’équité…),
maiségalementplus spécifiquementjuridiques(notammentles règles
concernantle mariage etle divorce).Cecaractère normatif est souvent source
de confusion pourbeaucoupd’observateurs non spécialistes quiassimilentla
charî’aaudroitmusulman,alors que nous verrons quesice dernierlui est
intimementlié,sanature est toute différente.
Lacharî’adéfinitle dogme del’Islam,qui se caractérisepar unetrès grande
simplicité, lesmusulmansétantappelésà croire enAllah,àsesanges,àson
apôtre, auLivrequ’il luia envoyé, auxécritures révéléesavant luietau
102
jugementdernier.
Encequiconcerne leculte, lesmusulmansdoiventobservercinq
obligations quiconstituent les “ piliersdel’Islam ” (ﻦﻳﱢﺪﻟﺍﻥﺎَﻛْﺭﺃَ-ArkanadDîn):
-LaShahada, (ﺓﺩﺎَﻬَﺷ)c’està direlaprofession de foiquiconsisteàdire:
«j’attestequ’il n’yapasde divinitésendehorsde Dieu» (ﻪّﻟﺍﻻِﺍﻰﻟﺍِﻻْﻥﺃْﺪَُﻬَﺷﺃ–
achahaduân lâîlâîlâ-llah) et queMahometest l’envoyé(Prophète)de Dieu»

97
MahmoudHussein «AlSîra:le Prophète del’islam racontépar sescompagnons»,TomeI,
Grasset,2005, p. 41-42.
98
Idem.
99
Lesdixcommandements reçusdeDieuparMoïsesurle montSinaï.
100
Coran:sourate 5,verset48; sourate 42,verset13 ; sourate 45,verset18.
101
Voirinfraparagraphe2.
102
Coran:sourateIV,verset136.

33

(ﻪﺍﻠﻟُّﻝﻮﺳُﺭَﺪٌّﻤﺤُﻣْﻥﺃ َﻭ-oua ânMuhammadrasûlu Allah); répétéeàtrois reprises
devantdes témoinseux-mêmes musulmans, elle marque l’adhésion à la religion
103
musulmane etàla communauté descroyants(ﻦﻴِﻨِﻣﻮُﻤﻟﺍﺓّﻡﺃُ-ûmma al mu’minin).
-Laprière légale(ﺓﻼَﺻ-Salât):il s’agiten faitd’unensemble composé de cinq
prières qui doiventobligatoirementêtre effectuées quotidiennementparle
musulman pubère, lesfemmesen étant temporairementécartéespendantleurs
périodesd’impuretés menstruelles .
104
Elles sont trèscodifiéesetdoiventêtre effectuéeslatêtetournéeversLa
105
Mecque.
106
-L’aumône légale(ﺓﺎَﻛَﺯ-zakat) est unecontribution, en nature ouen espèces,
payée par toutmusulmanquialimenteun fondsdebienfaisance ou qui peut
égalementcouvrircertainesdépensesd’intérêt public.
107
-Le jeûne(ﻡْﻮَﺻ-Sawm)effectuéunefois l’an pendant lemoisdeRamaDânau
coursduquel lecroyantne doitpasconsommerde nourriture, deboisson, de
tabac, niavoirderelations sexuellesdel’aube aucoucherdu soleil .
-Le pèlerinageauxlieux saintsde l’Islam(َﺞّﺣ-Hajj):«…ًﻼﻴِﺒَﺳِﻪﻴﻟَﺇَِﻉﺎَﻄَﺳﺘِٱﻦَﻣِﺖﻴَﺒﻟٱ
ﱡﺞِﺣِﺱﺎﱠﺒﻟٱﻰﻠََﻋِﻪﻠﱠﻟَِﻭ…ﻢﻴِﺣﱠﺮﻟٱ ِﻦَﻤﺍﺭِٱﺣﱠﻪﱠﻠﻟٱ ِﻢﺑِﺴ» “PourDieu, le pèlerinageàla Maison
108
s’impose à quiconque en a la possibilité…”.
Ilconstitue doncune obligation pour toutmusulmanqui enalesmoyensau
moins une foisdans savie.Ilrassembleannuellementdecentmilleàun ou
deuxmillionsde personnesetnous verronsparlasuiteque lesEtatsdumonde
arabo-musulman etparticulièrementduMaghrebprennentenchargeson
109
organisation.
Ces piliersdel’Islam setrouvent sousd’autres formesaux fondementsdu
monothéismebiblique.Leserment surlamontagne faitégalement référenceàla
triade prière-aumône-jeûne, lespèlerinagesétantégalement trèsimportantsdans
l’AncienTestament.

103
Voirpremière partie,chapitreI,section 1, paragraphe 1.
104
Décemment vêtu, purifié parlesablutions, le musulman délimiteuncoin desol puretexprime
son intentiondeprier, chaqueprièrese composantd’uncertain nombre d’éléments répétésàla
suite (ﺔَﻌْﻛَﺭ-rak’a)auxquels il peutajouterdes formules surérogatoires.
105
Dans les premiers tempsdel’Islam,laprière étaiteffectuéetournéeversJérusalem,troisième
villesainte del’IslamaprèsLa Mecque etMédine;déçudel’attitude adoptéepar l’importante
communautéjuive de Médinequi refuse dese convertiràlanouvellefoi,le Prophètel’expulse et
changel’orientation (ﺔﻠﺒَْﻗِ-qibla) de laprière.
106
Motarabe dérivé d’un mot syriaquequi signifie“purifier”,l’aumône étanteneffetconsidérée
commepurifiantepourcelui qui l’exerce.
107
ﻥﺎﻀَﻣَﺭ: Neuvième moisducalendrierlunaire musulman.
108
Coran,sourateIII,verset97, essai detraduction parJ.Berque, op.cité, p 81.
109
Voirpremière partie,chapitreI,section2, paragraphe2 ; surle pèlerinage,voir l’article de J.
Jomier “Religion” inEncyclopaediauniversalis,op.cité et l’ouvrage de Pierre Rondot “L’Islam
et les musulmansd’aujourd’hui:tomeI :la communauté musulmane,sesbases,son étatprésent,
son évolution”, Editionsdel’Orante,1958, p. 124à132.

34

Paragraphe2: Les trois grands courants de l’islam issus de la «fitna al
110
kubra».

111
Lareligion musulmane estdivisée entroiscourantsprincipauxformésaprès
la mort du Prophète, le 8 juin 632, pendant le règne du quatrième calife,‘alî îbn
âbîTâlibde656à661.

A. L’Islam sunnite.

Leplus importantd’entre-eux par lenombre defidèles qu’il rassemble est le
“Sunnisme”,lesSunnitesétant les tenantsdela“ﺔَﻨُﺳ-Sunna”, cequi signifie en
arabe“tradition” ou “règle de conduite”.
112
LesSunnitesaffirmentlalégitimité des quatre premiers successeursdu
113114
prophèteMahomet,âbûbakrâS Sadîq(632-634),‘omar îbn âl HRaTâb
115 116
(634-644),‘othmân îbn ‘afân(644-656) et‘alî îbn âbî Talib(656-661);ce
dernierfutcependantfortementcontesté parcertainscompagnonsduProphète
qui prirentlesarmescontre lui,cetévénementestappelé la«fitna al kubra»ou
« grande discorde » parleschroniqueurs.
PourlesSunnites, lecommandementde la communauté doit revenirau
meilleurdescroyants.Ilsconsidèrentcependant que lescirconstancesde la
désignationdu premiercalife AbouBakraccréditent l’idéequelescalifes
117
doiventapparteniràlatribudequraîch,c’està dire celle àlaquelle
appartenaitleProphète.
118
Mu’awiyya, lecalife fondateurde ladynastie desOmeyyades,bienque
contestépar unepartie d’entre-eux, obtintcependantmajoritairementleur
soutien notammentcaril faisaitpartie de latribudeQoraïch.
LesSunnites, àla différence desChi’ites nereconnaissent pas l’existence
d’unImamcaché dont ondoitattendreleretourafindefairetriompher lavérité
etlajusticesurTerre.
Refusant l’idéemessianique,ilsconsidèrent quelecroyantdoità chaque époque
resterfidèleàla Loi divinerévélée parleProphèteMahometetappliquée par
les quatre premierscalifes.
Bien qu’immuable, cette Loidoitcependantêtre adaptée auxcirconstances
contingentesdechaque époque.

110
«ﺓﺮﺒﻜﻟﺍ ﺔﻨﺘَْﻓِ»:«Lagrande épreuve » ou« lagrande discorde ».
111
Nous reviendronsen détailsurcescourantsdansnosdéveloppements ultérieursconcernantla
théorie duCalifat:voirdeuxième partie,chapitreI,section 1, paragraphe 1.
112
Califes(plur:ءﺎﻔََﻠُﺧHRûlafa; sing:ﺔﻔٓﻴِﻠﺧ-HRalîfa) enarabe.
113
ﻖﻳﺼﺪَِﻟﺍ ﺮﻜَﺑﻮﺃُﺑ
114
ﺏﺎَﻄَﺨﻟﺍﻦﺑﺇ ﺮﻤﻋ
115
ﻥﺎَﻔَﻋ ﻦﺑﺇﻥﺎﻤﺜﻋ
116
ﺐِﻟﺎَﻃ ﻲِﺃﺑﻦﺑﺇﻲﻠﻋ: Les quatre premierscalifes sontappelésles«ﺷِﺭَﺪٌ-rachidun»,cequisignifie
« lesbiensguidés».
117
ﺶﻳَﺮﻗُ
118
ﺔﻳِﻭﺎَﻋَﻡ:ma'âwîa.

35

B. L’Islam chi’ite.

119
Le «Chiisme»constitueuncourantminoritairequicomprend 9à12% de la
population musulmane dumonde.
Les Chi’ites considèrent que la succession du Prophète aurait du revenir à
la mort d’’Ali, son cousin etgendre,non pasà Muawiyya,lefondateurde la
120
dynastie desOmeyyades,maisauxdescendantsd’’Ali,lesImams,qui nesont
pasdesimples successeurschoisisparmi lesmeilleursdescroyants, mais
égalementlesdétenteursde lumières secrètes transmisesparleProphète par
121
l’intermédiaire d’Ali.
122123
Lefilsd’’Ali, Husaynfut tué parYazid ,filset successeurdeMuawiyyaen
l’an 680à Kerbala enIrak, cetévénementétant toujourscélébrépar leschi’ites
aujourd’hui.
Le Chi’isme a donnénaissance a denombreuses tendances.
Laplusimportante d’entre-ellesestconstituéepal’r “Imamisme” ou
“Chi’isme duodécimaquiin ”considèrequelalignée desImams s’est
124
interrompue audouzième d’entre-eux, Muhammad alQa’imquiaété
“occulté”en l’an 940, desorteque cetImam “caché” réapparaîtra àlafin des
tempspourinaugurerlerègne deDieu surTerre.
LesIsmaéliensconstituent unebranchequise différencie desImamitesence
125
sens qu’ils nereconnaissent pas leseptième Imam, Moussa alKazimmais
lui préfèrentIsmaïlàlamortduquel ils refusentdecroire.
126
Le Zaïdismerassemblepour sapart les partisansde Zaïd Ben ‘Ali,mort
en l’an 740 qu’ilconsidèrentcommeunImam.
Ce dernierneconsidéraitpas que lesdeuxpremierscalifesétaientdes
usurpateurs, maispensaitnéanmoins quel’Imamat mêmes’ildevaitconstituer
lefruitd’un libre choix nepouvait revenir qu’auxdescendantsd’’Alietde
127128
Fatima, lafille duProphète;lesZaïditesbienque minoritaires,sont très
activistescarilsconsidèrent que le droitlégitimeaupouvoirdoitêtre défendu
parlesarmes.

119
ﺔَﻌﻴِﺷ:parti,secte.
120
ﻡﺎَﻣﺇِ: Cetermes’écrit généralementencaractères latinsavecunemajuscule afindele
différencierdel’imam,simple desservantd’unemosquée.
121
“Au Prophète incombe la mission de “révélerlaloireligieuse, l’apparence exotérique que
Dieu “faitdescendre” sur lui par l’intermédiaire de l’Ange. A l’Imam incombe de
“reconduire” cette apparence littérale à sa source et origine, à son archétype ou idée …Imam et
Prophète formentainsiunebi-unité dontleslumières sontindissociables.Ils sont uneseule
lumière manifestée en deuxpersonnes”: HenriCorbin “Shi’isme”, Encyclopaedia Universalis,
op.cité, p.777.
122
ﻲِﻠَﻋﻦﺑﻦﻴﺴُﺣ:Husin bin ‘alî.
123
ﺔﻳِﻭﻦﻌَﻣَﺎﺑ ﺪﻳِﺰﻳَ ﺪﻠَﺧﻮﺑﺃ:âbû HRalad yazîd bin ma’âwia
124
ﻡءﺎﻘﻟﺍ ﺪّﻤَُﺤﻣ:muHammadalqâim
125
ﻢِﻇﺎﻜﻟﺍﻰﺳﻮﻣ:mûsâ al kâZim.
126
ﻲﻠﻋ ﻦﺑ ﺪﻳﺯ:zaîd bin ‘alî.
127
ﺔﻤِﻃﺎَﻓ:fâTima.
128
Actuellement, lesZaïdites sontlocalisésprincipalementaunord duYémen.

36

C. L’Islam kharidjite.

Le «Kharidjisme»constitue letroisième etle moinsimportanten nombre de
fidèlesdescourantsdel’Islam.
En l’an 657a eu lieu lagrande bataille de Siffin,opposant les partisans
d’’Alietde Mu’awiyya, c'est-à-dire Chi’itesetSunnites.
Letermearabekharidjitevientdu verbeﺧَﺮٓٓﺝ-HRarajac'est-à-dire «sortir» ou
ﻰﻠﻋٓٓﺝَﺮﺧ-HRaraja ‘alaquisignifie «serévoltercontre »;il désigne donc«ceux
quisont sortis» oubien «les révoltés»,c'est-à-direceux qui lorsdecette
bataillen’ont pasacceptél’arbitrageorganiséparMu’awiyya etacceptépar ‘Ali
afind’arrêter le baindesang.Le Calife, dont la désignationestconsidérée
comme lamanifestation extérieure duchoixdeDieune devaitpas selon eux
129
remettre enquestionseschoixpardesarbitreshumains.
Ils sesontbaséspourjustifierleurdécisionsur unversetduCoran indiquant
130
quel’arbitrage appartient non pasaux humains,maisà DieuSeul.
Connuspourleur rigueurmorale et religieuse, lesKharidjites se distinguentpar
leurdoctrine égalitaire, lecalife pouvantêtre désigné parmitouslescroyants
pieux qui pratiquentlajustice etne fontdetortsàpersonne;mêmeun esclave
peutdevenircalife.
Auniveau théologique, lesKharidjitesontégalementfaitgrandusage de la
131
notiond’“infidèle”etpromettentàl’enferéternel tous les musulmans qui ne
partagentpasleursconvictions ;de même, le musulmanquicommet une grande
fautesera considérécomme infidèle.
Cecourantestcependantdivisé en de nombreuses sectes qui divergent
considérablement surle planthéorique.
Encequiconcerne larépartition géographique desdifférentscourantsde
l’Islam,si le Chi’isme a été durant l’histoireprésent jusqu’auMaroc avec Idriss
Ier, le fondateurde ladynastie desIdrissides(788-921), demêmequ’enTunisie
etenEgypte dudixièmeauonzièmesiècles, il estactuellementimplanté en
Iran, enIrak etenAzerbaïdjan oùilreprésente lamajorité de lapopulation.
On trouve égalementdes minoritéschi’itesenAfghanistan, auPakistan, au
Liban etenSyrie oùelle détientle pouvoir.
LesSunnites,quireprésentent90% de lapopulation musulmane mondiale,
sont majoritairesdans laplupartdes pays musulmans,le Maghreb et l’Afrique
Noire étantpresque exclusivement sunnites.
QuelquesîlotsdeKharidjismesubsistentauMaghreb(IbaditesduMzaben
Algérie), enEgypte(Oasisde Siwah), àl’estdelapéninsule arabique(Sultanat
d’Oman) ; l’île de Zanzibarau large dela côtetanzanienne enAfrique del’Est
accueille également une importantecommunauté kharidjite.

129
RogerArnaldez«Kharidjisme »,Encyclopaedia Universalis, op.cité, p 466-467.
130
Coran:sourateXLIX,verset9:«…ِﻪﱠﻠﻟٱ ﺮﻣَﺃﻰَِٳﻟَءﻰﻔَِﺗﻰﺘﱠﺣَﻰِﻐﺗَﺒﻰﺘِﱠﻟٱ ﺍﻮُﻠِﺘَﻘَﻓ ﻯﺮﺧُﻷٱﻰَﻠَﻋﺎَﻤُﻫَﺪﺣِﺇ ﺖَﻐَﺑﻥِﺈَﻓ
ﺎَﻣُﺢﻨَﻴَﺑ ﺍﻮُﺤﻠﺻِﺄَﻓَ ﺍﻮﻠﺘَﺘَُﻗٱ َﻦﻴِﻨِﻣnُﻤﻟٱ َﻦِﻣِﻥَﺎﺘﻓَِﺂءَﻃ ﻥﺇِﻭ…ﻢﻴﺣﱠِﺮﻟٱ ِﻦَﻤﺣﺍٱﱠﺭِﻪﻠﱠﻟٱ ِﻢﺑِﺴ»:«Si deuxgroupesdecroyants se
combattent,rétablissez lapaixentre eux.Si l’undesdeux serebelle encore contrel’autre,luttez
contreceluiquiserebellejusqu’à cequ’il s’incline devant l’Ordre de Dieu…»,traduction parD.
Masson, op.cité, p.687.
131
«ﺮﻓِﺎﻛ-kâfir» enarabe.

37

SECTION2:
LE DROIT MUSULMAN : UN CORPUS JURIDIQUE
D’ELABORATIONHUMAINEMAISD’ESSENCERELIGIEUSE.

Lefiqh,-ﻪﻘﻓِque l’on appelle enfrançais le“droitmusulman”constitue«la
science de la compréhension de lacharî’a-ﺔَﻌﻳﺷِﺮَ, la Loirévélée ».Ilaété
132
élaboréàpartirde différentes sourcesoufondements.
Ilcomprendun ensemble de prescriptionsjuridiques régissantdesdomaines très
133
variés,qui influencentencore aujourd’hui les systèmes juridiquesdes pays
arabo-musulmans, parmi lesquelsceux qui font l’objetdenotre étude.

Paragraphe 1: Elaboration et sources juridiques.

A.Unecréation humaine, empreinte de sacralité.

e
Le droitmusulmanaété élaboréàpartirduVIIIesiècleap.J.C/3 siècle
134
ap.Hégire parlesfuqaha-ءﺎَﻬَﻘﻓ, c’està direles juristesmujtahidainsi nommés
135
carilsétaient qualifiéspourexercerl’îjtihâdtermearabequisignifie
“l’exercice de la raison humaine dans l’établissement d’une règle de droit de la
136
charî’a” ou“L’action de tendre toutes les forces de son esprit jusqu’à leur
extrême limite, afin de pénétrer le sens intime de la charî’a (Coran et sunna)
137
pour ypuiser larègleapplicableaucasconcret à résoudre”, oubien encore
«La connaissance des statuts pratiques de la charî’a à partirdesespreuveset
138
par voie de déduction».
Il s’agiteneffet pour lemujtahidde faireappel pour résoudreuncasconcret qui
n’a étéprévu paraucun texte, àson jugementafincréer unesolutionde droit
sans toutefoisperdre devue la Loirévélée.
Cette fonction demujtahidestapparue dèsle lendemain de lamortdu
Prophète, les quatre premierscalifesrashidun,créant très régulièrementdes
règles juridiquesàpartird’un versetcoraniqueoud’unHadîth.
Ellevase développer toutaulong desdeuxième et troisièmesièclesdel’hégire,
latechnique juridiquesecomplexifiantetdevenantalors unevéritablescience.

132
“ﻪﻘﻔِﻟﺍﻞﺻُﺃُ-ûSulal fiqh”:les “fondementsdudroit”.
133
Le droitmusulmanclassique estconstitué par uncorpusderèglesjuridiquesextrêmement
nombreuses.Ce“monument juridique”estdéveloppépardescentainesd’auteursdansdes
milliersd’ouvrages traitantdesdifférentesbranchesdudroit;ony trouve dudroitpénal, dudroit
foncier, cequenousappelonsaujourd’hui le droitcivil (ContratsetObligations) etégalementle
contentieuxadministratif(Les “ﻢِﻠٓﻈﻣ-maZalim”): Mohamed Charfi “Islam etliberté:le
malentenduhistorique”, AlbinMichel,1998,p. 63.
134
ﺪِﻬَﺘْﺠُﻣ
135
ﺩﺎَﻬْﺘﺇﺟِ
136
NoëlJ.Coulson “Histoire dudroitislamique”,op.cité,p. 222 .
137e
L.MilliotetF.P.Blanc“Introductionàl’étude dudroit musulman”,2édition,Dalloz ; 2000,
p. 126.
138
Définition deAtTaftâzâni «Talwîh,charhat tawdîh »citée parHervéBleuchot«Droit
musulman»Tome1, Histoire, PressesUniversitairesd’Aix-Marseille,2000, p.21.

38

De fait, le droitmusulman est«par nature pluriel, puisque l’ îjtihâd de tel
légiste peutle meneràdesconclusionsdifférentes voirecontraires à celles d’un
autre légiste (etquetoutlégisteale devoirde formuler son propre pointdevue
139
surla question légale envisagée».Ce n’est également pas unescience
certaine puisque «l‘îjtihâd est l’instrument de son élaboration, que l’îjtihâd est
140
humain et qu’il est intrinsèquement faillible».
Cettetemporalité dudroitmusulman ne doitcependantpasfaire oublierle
lien trèsétroit qu’ilentretienaveclareligionetdonc aveclesacré cequibien
évidemment va constituer un freinconsidérable àl’analyse critique etaux
tentativesderéforme.
PourHervéBleuchot, «Le droitmusulman,al fiqhcomme les autres sciences
islamiques est donc une science sacrée … (qui) ne se présente pas comme une
science purement rationnelle, indépendante de la religioncomme lesontles
141
mathématiques».L’auteur vajusqu’àpenser que«…la raison est, dans le
142
fiqh,uneservante de la religion » et«qu’avec de la raison seule, le faqîh, le
juriste, dans son effortderecherche de laloisacrée (ijtihâd), ne peutfabriquer
de laloi islamique, encore moins remplacer une partie de laloi islamique par
uneautrequiseraitplus rationnelle ouplus adaptéeaux circonstancesou aux
143
objectifspolitiques».
Sans trancherentrecesdeuxanalyses quisecomplètent plus qu’elles ne
s’opposent,il nous fautcependantconstateravecle ProfesseurYadhBen
Achour que le droitmusulman estperçuparlamajorité descroyants- etpas
seulementparlescroyantsmilitantsislamistes-commeconstituant une partie
intégrale de leurfoi,cequi lesconduitàenaccepteretmêmeàen défendre les
dispositionslesplusconservatricesetdiscriminatoires.
Si 5000personnes, parmi lesquellesontrouvaitmajoritairementdes
femmes,sontdescenduesdanslarue le 12mars 2000auMaroc afin derejeterle
projetderéforme duCode destatut personnel, c’est quelestatut personnel
«n’est pas isolé, mais qu’il s’inscrit dans une philosophie de la vie»…
Cesfemmesne défendentpas«leur servitude,cela serait
incompréhensible, maisle mystère divinqui estderrière, lamétaphysiquequi la
144
justifie».
Pourcesmusulmansoumusulmanes, les sources religieusesdudroit
musulmanen font undroitd’origine divine dont laréformenepeutêtre
envisagée.

139
Eric Chaumont«Peut-onqualifierle droitmusulman decoranique?»,
http://www.oumma.com,26mai2000.
140
Eric Chaumont: Idem.
141
HervéBleuchot, op.cité, p. 19 et 20.
142
ﻪﻴِﻘَﻓ;pluriel:ﺎﻬﻘَﻓُ(fuqahâ).
143
Hervé Bleuchot seréfèrepourcela àl’analyse de JosephSchachtdansdeux ouvrages
«Introductionaudroitmusulman »,Maisonneuve etLarose, 1983, p.12et«Shorterencyclopedia
of islam », 1953, p. 102.
144
YadhBenAchour«L’articulationdudroit musulmanetdudroitétatique dans lemonde arabe
actuel »in «Lecturescontemporainesdudroitislamique: Europe etmondearabe »sousla
direction deFranckFrégosi,PressesUniversitairesdeStrasbourg,2004, p. 103.

39