Mémoires et responsabilités de guerre

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Français
242 pages
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A la faveur de la démocratisation intervenue en Corée du Sud à la fin des années 1980, des victimes de guerre de l'armée impériale japonaise se rendirent au Japon pour y demander réparation. Ces interférences entre Histoire et mise en place de nouveaux instruments juridiques ont une incidence sur l'appropriation des responsabilités de guerre. L'analyse de cette problématique inclut d'autres procès internationaux afin de nourrir une réflexion sur la question de l'établissement des responsabilités mais aussi sur la production d'une "vérité".

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Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 202
EAN13 9782296250512
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Revue internationale interdisciplinaire

Publiée par le Centre Droit et Cultures
de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense
et par l’Association Française Droit et Cultures

Avec le concours
du Centre National de la Recherche Scientifique,
de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense
et du centre de recherche sur les civilisations de l’Asie
orientale"0P0yL

L’Harmattan

REVUEDROIT ETCULTURES
Revue internationale interdisciplinaire

Rédacteur en chef: SaraLIWERANT(CDPC, Paris Ouest Nanterre La Défense)
Rédacteur adjoint responsable de l’édition: JacquelineLAHMANI(CNRS)
Responsable de l’édition électronique: HervéGUILLOREL(CNRS)
Comité éditorial
Jean-GodefroyBIDIMA(Tulane University)–ChristianeBESNIER(CDC, Paris Ouest Nanterre La
Défense)–Jean-ClaudeBONNAN(Magistrat)–GérardCOURTOIS(Université d'Artois)–
Marie-ClaireFOBLETS(Louvain)– HervéGUILLOREL(CNRS)– AndreasHELMIS(Athènes)
–GenevièveKOUBI(Paris 8 – Vincennes-St-Denis) –ChantalKOURILSKY-AUGEVEN(CNRS)–
AnatoliKOVLER(CEDH, Strasbourg)–Charles deLESPINAY(Paris Ouest Nanterre La Défense) –
SaraLIWERANT(CDPC, Paris Ouest Nanterre La Défense)–BernadetteMENU(CNRS)–
RobertPAGEARD(Magistrat honoraire) –DenisSALAS(ENM)
Conseil Scientifique
YadhBEN ACHOUR(Tunis II)–BernardBOTIVEAU(CNRS)–BernardCHAMPION(La
Réunion)–EmmanuelDECAUX(Paris II)– AntoineGARAPON(IHEJ)–Carol
J.GREENHOUSE(Princeton University)–RégisLAFARGUE(Magistrat)–Jean-PierrePOLY
(Paris Ouest Nanterre La Défense)–JacquesPOUMAREDE(Toulouse 1)–NorbertROULAND
(Aix-en-Provence)–EvelyneSERVERIN(CNRS)–IsabelleSCHULTE-TENCKHOFF(Genève)
– AlainTESTART(CNRS) –RaymondVERDIER(Association Française Droit et Cultures)
Directeur de la publication :SaraLIWERANT(CDPC, Paris Ouest Nanterre La Défense)
Direction administrative: Jean-PierrePOLY, Directeur du Centre Droit et Cultures de
l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense etCharlesde LESPINAY, Président de
l’Association Française Droit et Cultures

Revue Droit et Cultures, Université Paris Ouest Nanterre La Défense,
200 avenue de la République, 92001 Nanterre Cedex, Tel/Fax : 33(1) 40 97 73 65
email : jlahmani@u-paris10.fr

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11320-6
EAN : 9782296113206

Sommaire numéro58-2009/2
1.Mémoires et responsabilités de guerre : les procès de Tôkyô et de La Haye
(sous la responsabilité de Paul Jobin et Sara Liwerant)

Paul Jobin, Keisuke Kikuchi, Sara Liwerant,Présentation..........................

Tetsuya Takahashi,Le procès de Tôkyô,l’empereur
et laquestionduYasukuni ...............................................................................

Takeshi Nakajima,L’opiniondissidente de
Palet lerévisionnismehistorique dans le Japond’après-guerre......................

TristanBrunet,Leprocèsde Tôkyôet le débat sur l’Histoire de Shôwa........

Nobumasa Tanaka,Leprocèscontrelesanctuaire Yasukuni.........................

Rumiko Nishino,Letribunald’opinionde Tôkyô
pour les« femmesderéconfort».....................................................................

Eric Seizelet,Le Japonet laCour pénaleinternationale :
enjeux politiqueset mémoriels..........................................................................

Pierre-YvesCondé,L’Affaire du génocide. Bosnie etSerbie devant laCour
internationale de Justiceou la dénonciationàl’épreuve dudroit international.

ElisabethClaverie,Ménager lavictime?Ménager le coupable?
Jugement,révisionet histoire devant le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie

2. Annexes............................................................................................................
3. Etudes

Simon Serverin,Lalégitimité delaConstitutiondans la doctrine
constitutionnell................................................................................e japonaise

Cédric Moreau deBellaing,Casse, politique et représentation
dans laF...........................................................................rance contemporaine

4. Lectures : notes et comptes rendus..............................................................
5. Table of contents and Abstracts..............................................................

Droit et Cultures, 58, 2009/2

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Ontcontribué à ce numéro
TristanBrunetest doctorant à l’Université Paris-Diderot, UFR de Languesetcivilisationsde
l’Asieorientale etàl’Université des languesétrangèresde Tôkyô (Tôkyô gaidai).Sathèseporte
sur lesdébatsconcernant l’écriture del’histoirenationale dans le
Japondel’immédiataprèsguerre, et plus particulièrement sur le débatautourdel’Histoire de Shôwa.
trisa.brunet@gmail.com

ElisabethClaverieestanthropologue, directrice derecherchesauCNRS.Aprèsdes travaux sur
laparenté,laviolence et lajusticelocale(avec Pierre Lamaison,L’Impossible mariage : violence
et parenté en Gévaudan,XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, Hachette,1983),ses recherches sesont
portées sur les phénomènesd’apparitiondela Vierge, cequi l’a conduità commencer un terrain
enBosnie(LesGuerres de la Vierge. Une anthropologie des apparitions, Gallimard,2003),puis,
à La Haye, auprèsduTribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.
elisabeth.claverie@ehess.fr

Pierre-YvesCondéest membre del’Institutdes sciences socialesdu politique(UMR7220,
CNRS, Université ParisOuestNanterre, Ecolenormalesupérieure de Cachan).Ses recherches
portent sur le droitet lajusticeinternationale.Parmi sesdernières publicationsLa: «justice
internationale entre guerre etespoirdepaix»,inJ.Commaille, M.Kaluszynski (dir.),La
Fonction politique de la justice, Paris, La Découverte,2007,p. 251-272 ;« Causesdelajustice
internationale, causes judiciaires internationales»,Actes de la recherche en sciences
sociales,n°174,septembre2008,p. 25-32 ;avec Anne Devillé†, coordinationdudossier« A
l’épreuve delaviolence, figuresdelajusticetransitionnelle »,Droit et Société, àparaître en
2009.conde@isp.ens-cachan.fr

PaulJobinest maître de conférencesàl’Université Paris-Diderot, UFR de Langueset
civilisationsdel’Asieorientale, et membre duCentre derecherchesur lescivilisationsdel’Asie
orientale(UMR 8155).Sociologue diplômé de chinoisetdejaponais,ses recherches portent sur
lesconflits sociauxetécologiquesdans le JaponcontemporainetenAsie.En 2007/2009,il se
trouve endélégationCNRS à Taiwan (IMASIE/CEFC).Ilest l’auteurdeMaladies industrielles
et renouveau syndical auJapon,Editionsdel’EHESS,2006 ;avec Jean-FrançoisSabouretet
Guillaume Arotçaréna,Christianisme, modernité et démocratie enAsie, LesIndes savantes,
2009. paul.jobin@free.fr,paul.jobin@univ-paris-diderot.fr

KeisukeKikuchiest maître de conférencesàl’Université Dôshisha(Kyôto), etchargé de cours
àl’Université TôkyôKeizai.Auteurd’unethèse de doctorat soutenue àl’Université de ParisXII
sur laphilosophieherméneutique et l’écriture del’histoire,ila co-animélarevueZenya,aucôté
de Tetsuya Takahashi, dont les thèmes principauxconcernent lamémoire,l’histoire et le droit
des minoritésdans le Japoncontemporain.Parmi ses publicationsen langue française, «Les
femmes de réconfortdevant lajuridiction japonaise »inLaurence Boissonde Chazournes,
JeanFrançoisQuéguineretSantiagoVillalpando (dir.),Crimes de l’histoire et réparations, Editions
BruylantetEditionsdel’Université de Bruxelles,2004. kikou68@r3.dion.ne.jp

Sara Liwerant,pénaliste etcriminologue, est maître de conférencesàl’Université ParisOuest
Nanterre La Défense et professeure associée àl’école de criminologie del’Université de
Lubumbashi (République Démocratique duCongo).Aprèsavoireffectué denombreuses
recherchesen milieucarcéral (elle anotamment publié auxArchives de PolitiqueCriminelle
« Parolesde détenus», « Lasortie deprisondesjeunes majeurs:quel liendedans/dehors ?») ses
principauxchampsderechercheportent sur les meurtresdemasse et lesjustices post-conflit.Son
ouvrageCrimes sans tabou.Les meurtres collectifs en jugement,vaparaître àl’hiver 2009aux
éditionsBruylantet sesdernières publications sont:"MassMurder: Discussing Criminological
Perspectives",JournalInternationalCriminalJustice, 5,2007 ;« Laresponsabilité, catégorie
criminologique?Les rhétoriquesdiscursivesdes ‘criminelscontrel’humanité’»(F.Digneffe,
T.Moreau (dir.)La responsabilité et la responsabilisation dans la justice pénale, EditionsDe

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Boeck-Larcier,2006) ;« Représentationsdelasouffrancesur lascène dudroitétatique »,
G.Guidicelli-Delage, Ch.Lazerges (dir.),La victime sur la scène pénale enEurope, Presses
Universitairesde France,2008.
CédricMoreau deBellaingestdocteuren sciencepolitique del’IEP de Parisetchercheur
associé àl’Institutdes sciences socialesdu politique.Ilapublié « Comment laviolencevientaux
policiers.Ecole depolice etenseignementdelaviolencelégitime »,Genèses,n°75,2009,
« Violences illégitimeset publicité del’action policière »,Politix,n° 86et, avec Dominique
Linhardt, « Légitimeviolence?Enquêtes sur laréalité del’Etatdémocratique »,RevueFrançaise
de Science Politique,vol.55,n°2,2005.Sesaxesderecherche concernent principalement la
sociologiepolitique des institutionscoercitives,lasociologie del’Etatetdes rapportsdepouvoir,
lasociologie dudroit,lasociologie desémeutesetdes protestationscollectivesainsi que
l’analyse des politiques publiques.

TakeshiNakajimaest maître de conférencesàl’Université d’Hokkaidô.Diplômé d’hindiet
spécialiste del’Inde contemporaine,ses recherches portent sur lenationalismeindienet le
panasiatisme dans le Japon moderne.Ilest notamment l’auteurauxEditionsHakusuisha de
Nakamuraya noBôsu.Indo dokuritsu undô to kindaî Nihon no ajia shugi(R.B.Bose chez
Nakamuraya.Le mouvement d’indépendance indien et le panasiatisme japonais à l’ère moderne)
en 2005,puisen 2007,Pâlu hanji. Tôkyô saiban hihan to zettai heiwa shugi(Le juge Pal ; la
critique du procès de Tôkyô et le pacifisme radical),l’ouvragequi luiavalud’êtrela cible de
KobayashiYoshinori, auteur très populaire demangas révisionnistes.

RumikoNishinoest présidente delasectionjaponaise de VAWW-NET(ViolenceAgainst Women
in War Network) quifutàl’initiative duTribunald’opinion organisé à Tôkyôendécembre2002.
Elle estégalementdirectrice duMusée WAM(WomenActive Museum on warandpeace),
fondée en 2005 à Tôkyôen vue detransmettrelamémoire des« femmesderéconfort» etde
préserver lesdocumentsconcernant lesystème d’esclavagesexueldel’arméeimpériale.En tant
quejournaliste d’investigation, elle apubliéplusieurs ouvrages qui témoignentdeson interaction
régulière avecles survivantesasiatiques,parmi lesquels, avec KimPuja,Sabakareta senji
seibôryoku(Juger les violences sexuelles de la guerre), EditionsHakutakusha,2001.

EricSeizeletest professeurde civilisation japonaise àl’Université Paris-Diderot, UFR de
Languesetcivilisationsdel’Asieorientale, chargé de coursàl’Institutd’EtudesPolitiquesde
Lyonet membre duCentre derecherchesur lescivilisationsdel’Asieorientale(UMR 8155).
Spécialiste del’histoire dudroitetdes institutions politiquesduJapondepuisMeiji (1868),ilest
l’auteurd’environ80 publicationset vientdepublier, avec Régine Serra,Le pacifisme à
l’épreuve.LeJapon et son
arméeauxEditionsLesBelles-Lettres.eric.seizelet@univ-parisdiderot.fr

SimonServerinestdoctorantàl’université de Kobe etchargé de coursàl’université de
Kwanseigakuin (Japon).Après une formation universitaireinitiale au seindela LCAO Japon
(LettresetCivilisationOrientales,spécialité Japon)à Paris 7et un mémoire de DEAportant sur
les propositionsderéforme dela Constitutionjaponaise(sous la directionde M.Kazuhiko
Yatabe),il termine actuellement sondoctoratàlaGraduate School ofHumanDevelopment and
Environmentdel’Université de Kobe,sous la directiondu professeurWada Susumu,spécialiste
du pacifismejaponaisetdela «sociologie dela Constitution».Sathèse,rédigée en japonais,se
propose de faireunemétathéorie des théoriesconstitutionnelles japonaises sousl’angle d’une
sociologie delalégitimité d’inspiration wébérienne.Ila àsonactifun premierarticleparuen
japonaiset intitulé : « Étatdesétudesconstitutionnellesfrançaises sur le Japon: del’intérêtde
comparer l’absence derévisionconstitutionnelle auJaponet les révisionsen série dela
Constitutiondela 5ème République »,Nihonshikenkyû (Journal of Japanese History),n° 550
(juin 2008),p. 123-131.

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Tetsuya Takahashiest professeur de philosophie à l’Université de Tôkyô.Ses travaux ont
contribué àintroduirel’œuvre de JacquesDerrida auJapon.Parallèlement,ilapublié de
nombreux ouvrages sur lesenjeuxderéparationetdes responsabilitésde guerre duJapon
vis-àvisdes paysasiatiques.Il s’est impliqué activementdans lesoutienaux survivantesdes« camps
deréconfort» del’arméejaponaise.Son ouvragepublié en 2005,intituléLa question du
Yasukuni,s’est venduàplusde300 000exemplaires.Ila étéprofesseur invité àplusieurs
reprises pardes universitésàl’étranger, et notammentenFrance,par le Collègeinternationalde
philosophie en 1998, et l’Université Paris-Dideroten 2007.

Nobumasa Tanakaestjournaliste d’investigation.Auteurd’uneœuvremonumentale dehuit
volumes sur l’empereurShôwa(Hirohito),ilapublié denombreux ouvrages portant sur les
controverses historiquesetjuridiques relativesau passéimpérialduJapon.Satrilogiepubliée
auxEditionsIwanami sur lesenjeux mémoriels représenteuneœuvre deréférence :Hinomaru
Kimigayo no sengo-shi(Le drapeau, l’hymne national et le Japon d’après-guerre),2000 ;
Yasukuni no sengo-shi(Le sanctuaire Yasukuni et le Japon d’après-guerre),2002 ;Kenpô kyûjô
no sengo-shi(L’article 9 de la Constitution et le Japon d’après-guerre),2005.

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Mémoiresetresponsabilitésdeguerre:
lesprocèsdeTôkyôetdeLaHaye

Droit et Cultures, 53,2007/1

Paul Jobin,KeisukeKikuchi,Sara Liwerant

Mémoires et responsabilités de guerre :
1
les procès deTôkyô et deLa Haye

Introduction
l’origine de ce numéro où le Japon est à l’honneur, s’est tenue en mars
judiAciaires internationaux, discussion autour de TAKAHASHITetsuya».Professeur
2007, une table ronde au Collège deFrance intitulée «Lieux de
polémiques et lieux de justice, du sanctuaire Yasukuni aux organes
dephilosophie àl’Université de Tôkyô, Takahashia beaucoupcontribué à
introduire auJapon les travauxde JacquesDerrida.Cette fréquentation
intellectuelle avec celui quiavaitengagévers la findesavieunevasteréflexion
sur le droit international,l’hospitalité,puis lepardon,l’asansdoutepréparé àse
laisser interpeller par les survivantsdescrimesde guerre etducolonialisme
japonais.
Ala faveurdela démocratisation intervenue enCorée duSud àla findes
années 1980, des victimesducolonialisme etdescrimesde guerre del’armée
impérialejaponaiseserendirentauJapon pour ydemander réparation.Les hommes
avaient survécuau travailforcé dans les mineset les usines japonaises où les
conditionsétaientdantesques.Lesfemmesavaientconnul’enferdes« centresde
réconfort».Cesbordels militairesde campagnemisen placepar l’arméejaponaise
aufuretàmesure desaprogressionenExtrême-Orientconstituaient sansdoute
l’undes plus vastes systèmesd’esclavagesexueljamais organisé dansl’histoire de
l’humanité.
Denombreusesbataillesjudiciairesfurentengagéesdont plusieurs se
poursuiventencore aujourd’hui.Takahashi s’y trouvaimpliquéintellectuellement
et moralement.Tousces procès ontdéveloppéungigantesque contentieuxdes
«responsabilitésde guerre »(sensô sekinin)et« d’après-guerre »(sengo sekinin).
Les plaignants sesontdonnépour objectif dereprendre etd’achevercequiavait
étélaissé en suspensàl’issue duTribunal militaireinternational pour
l'Extrême

1

Cenuméro n’aurait pu voir lejour sans lesoutienfinancierduCentre derecherchesur lescivilisations
del’Asieorientale(UMR 8155 : CNRS, EPHE, Collège de France, Université ParisDiderot) pour la
prise encharge desfraisdetraduction.

Droit et Cultures, DC 58, 2009/2

9

Paul Jobin, Keisuke Kikuchi, Sara Liwerant

Orient, communément appelé leProcèsde Tôkyô,lieu où s’estdérouléleprocès
2
entre1946et 1948.
Detousces procès, ceux qui ontété engagés par les« femmesderéconfort»
auront sansdouteleplus marquélesesprits,provoquantd’uncôté,pour les
libéraux (au sensanglo-saxondu terme)comme Takahashi,un vastetravailde
mémoire en vue d’uneréconciliation sincère avecles paysasiatiques, etdel’autre,
une crispation nationaliste figée dans le déni.Si lesEuropéensd’après-guerre, en
particulieràl’Ouest, età commencerbien sûr par lesAllemandsdel’Ouest ontété
progressivementappelésàs’interroger sur leur responsabilité dans le génocide des
Juifsd’Europe, deleurcôté,lesJaponais ontdûattendrela findela guerre froide
pouraffronter letémoignage des« femmesderéconfort».Etce fut unchoc
énorme.Ondécouvrait soudainement que cesystème avait infligé des traitements
inhumainsàplusde deuxcent millejeunesfemmesau nomdu soi-disant
immémorial« besoin sexuel» des hommes.D’où la difficulté à entendrela
demande dejustice de cesfemmes,undemi-siècle après lesfaits:pourquoiavait-il
falluattendresi longtemps pourconnaître cesfaits ?Les procèsqu’elles ont
engagés ontainsi provoquésur lesoljaponais unemontéeinédite du révisionnisme
dont lesarticlesde Takahashi, Tanaka, Nakajima etBrunetanalysent les racines,
lesavatarset lesconséquencesdepuisl’immédiataprès-guerrejusqu’à aujourd’hui.
Il nes’agit pas seulementd’enjeux«mémoriels»pour lepeuplejaponais,maisde
questions qui, comme en témoignent lesarticlesde Seizelet, Claverie etCondé,
préoccupent lesgrandsacteursdudroit pénal international.C’estdu moins lepari
de cenuméro.

Leprocès deTôkyô et lamontée du révisionnisme japonaisaprès
1945

Aucoursdesannées 1990,les survivantescoréennesfurent rejointes
ultérieurementdans leurdemande deréparation par les victimesdesdeuxautres
anciennescoloniesjaponaises, TaiwanetOkinawa,puisdes paysasiatiquesayant
subi laprogressiondel’arméeimpérialetels quela Chine,lesPhilippines,
l’Indonésie, etc.Puis on s’apercevraqu’àl’origine,les premières«recrues» de ces
3
bordelsavaientété des paysannesjaponaisesderégions pauvres .

2

3

10

Conformémentàla Déclarationde Potsdamdu 26 juillet 1945,le Tribunal militaireinternational pour
l’Extrême-Orienta été crééle19janvier 1946.Lesaudiences sesontdérouléesdu 3 mai 1946au 16
avril 1948, et lasentence fut prononcéele12 novembre1948.
C’est surtoutaprès les révélationsdesfemmescoréennesaudébutdesannées 1990 que cettequestion
émergea.Onestime àplusieursdizainesdemilliers lesfemmesjaponaises quifurentdans les« centres
deréconfort»,maisjusqu’à aujourd’hui,uneseulepersonne apris laparolepubliquement.Il s’agitde
SHIROTASuzuko quiavait publiéune autobiographie en 1971auprèsd’unemaisond’édition
chrétienne.Elle estdécédée en 1993,peudetempsaprès le débutdes procèsdesfemmescoréennes.Il
n’ya doncjamaiseudeplaintesauprèsdes tribunaux japonaisconcernant les« femmesderéconfort»
japonaises.Audépart les survivantescoréennes refusaientcatégoriquementd’être confonduesavec ces

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Présentation

Le gouvernementjaponaiscommençapar nier laresponsabilité del’armée
dans lamise en place des« centresderéconfort».Puis, aufuretàmesure,les
preuvesaccumulées pardes historienscomme YOSHIMIYoshiakiforcèrent le
gouvernementà admettre cetteimplication,mais toujoursdemanière ambiguë.
Avecles pressionsdeplusen plusfortesémanantdes pays voisins,Corée etChine
en tête,le gouvernement japonaisen vintàprésenterdesexcusesduboutdes
lèvres, admettant saresponsabilitémorale,mais jamais saresponsabilitéjuridique.
4
Il n’a cessé demaintenir qu’en vertudes traitésdepaixbilatéraux,lesdommages
de guerre avaitété définitivement régléset toute demandeindividuelleultérieure
était parconséquent impossible.Toutefois,pourfaire bonne figure,il instaura en
1995, àl’aide de financements privés,un« Fondsasiatiquepopulaire et pacifique
pour lesfemmes», destiné àoffrir quelquescompensationsfinancièresaux
anciennesfemmesderéconfort.Maisbeaucoupdevictimes refusèrentces offres
qui nesignifiaient pas laréparation symbolique attendue.
L’irruption sur lascènejaponaise desanciennes« femmesderéconfort»
provoquauneonde de choc.D’uncôté, des voix s’élevèrent pourcontraindrele
gouvernement japonaisàprésenterdesexcusesetdes réparations.Del’autre côté,
s’ensuivit unevague derévisionnismesans précédent.Ainsi, FUJIOKANobukatsu,
professeuràl’Université de Tôkyô,lançale « Groupe derecherchepour unevision
libérée del’histoire »,sous-entendu unehistoirelibérée d’unevision
«masochiste »tendantà dénigrer les hautsfaitsdu passénational.Minimisantà
outrancelenombre devictimesdu massacre de Nankin,ilestimaquele
témoignage desfemmesderéconfortétaitfabriqué detoutes pièces par un vaste
réseaud’ennemisdelanation qui œuvraient sournoisementàla «destruction
spirituelle » duJapon.Afind’expurger les manuels scolairesjaponaisdes passages,
pourtantbrefs,relatifsaux« centresderéconfort»,ilcréa également
«l’Association pour la créationdenouveaux manuels scolaires».Celle-ci s’est
donnépour missionderestaurer la digniténationale et lavéritéhistorique en
coupantcourtàlavision«masochiste »del’histoirequidécoulaitdu procèsde
Tôkyôetdes intellectuelsde gauche.Parallèlementàl’adhésiond’autres
intellectuelsàl’association, ce discoursfut largement répercuté auprèsdugrand
public,principalement par les mangasde KobayashiYoshinori,lamaisond’édition
Shogakkanet lequotidienSankei.Alors qu’en 1997,sept manuelsà destinationdes

4

femmesjaponaises quiavaient,pour laplupart, étéprostituéesavantd’être enrôléesdans lesbordels
militairesde campagne,se faisantainsiàleur insu l’échodes révisionnistes japonais quifaisaient
campagne endisant que ces« femmesderéconfort» étaient toutesdes prostituées.Ila donc fallu
beaucoupde discussionau seindesassociations pour quela dichotomie «prostitution libre »et
«prostitutionforcée »soit surmontée et quele casdesfemmes japonaises soitaussi prisencompte
dans l’acte d’accusationduTribunalde2000.
Après le Traité depaixde SanFrancisco (1951) qui restaurait lalégitiméjaponaisesur son territoire à
l’exceptiond’Okinawa,le Japonconclutdes traitésbilatérauxavecl'Inde et la République de Chine
aliasTaiwan (1952),la Birmanie(1954),lesPhilippines (1956),l'Indonésie(1958),le Vietnam (1959),
la Corée duSud(1965), Singapour (1967),la Malaisie(1967)et les îlesduPacifique appartenantaux
Etats-Unis (1969).

Droit et Cultures, 58, 2009/2

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Paul Jobin, Keisuke Kikuchi, Sara Liwerant

écoles primaires mentionnait l’existence des «femmes de réconfort», ce nombre
était descendu à trois en 2000, et en 2006, il n’en était plusmention qu’en notes de
bas de page et dans un seul manuel.De même, tandis que dans les années
quatrevingt, seuls quelques politiciens passéistes dénonçaient « la vision masochiste » de
l’histoire, cette expression était désormais sur toutes les lèvres.Laquestiondes
« femmesderéconfort» a ainsicristallisé et raniméles rancœurs maldigéréesdela
droitejaponaise àl’encontre du procèsde Tôkyô.
Pourbiencomprendre cette attitude de dénienvers leprocèsde Tôkyô,qui
constitue avec celuide Nurembergundes piliersdudroit pénal internationalactuel,
ilfaut remonterau procèslui-même etàsapostéritéimmédiate.Car ses
conclusions n’ont pas seulementétérejetéescommeunejustice des vainqueurs par
quelques historiens révisionnistes,mais par unelargepartie dela classepolitique
del’après-guerre.Commelemontrel’article de Takahashi, aussi
répanduesoitelle, cetteposition seheurtenéanmoinsàune contradiction majeure :l’empereur
Shôwa aliasHirohito, celui-làmêmesur quices politiciens ont miséleurespoirde
restaurationdela fierténationale au lendemaindela défaite,s’est montré
reconnaissantauxforcesd’occupationaméricainesdeluiavoirépargné
l’humiliationd’un procès.Hirohitoamême explicitement remerciéle général
MacArthur pour la façondont s’étaitdérouléleprocèsde Tôkyôet pour ses
conclusions.Sareconnaissance futd’autant plusfortequeparmi lesAlliés,lorsdu
procèsde Tôkyô,leprincipal pointde divergences’était précisémentfocalisésur le
sort qui seraitfaitàl’empereur.Maîtresdujeu sur lesol japonais, etaprès quelques
hésitations internes,lesAméricainsavaientchoisidemaintenir l’empereuràune
fonction symboliquepourgarantir uneoccupation pacifiée del’archipelafindele
transformerau plus vite commetête depontasiatique contrelenouvelennemi,
l’URSS, etbientôt la Chine communiste.En tant que généralenchef desarmées,
l’empereuravait pourtant jouéun rôle essentieldans le déclenchementdela guerre
et la conduite des opérations militaires.Takahashi interroge donc aussi les
conséquencesàlongterme de cetteimpassemajeure du procèsde Tôkyô.
Dans unetensionanalogue,l’article de NAKAJIMATakeshiabordel’opinion
dissidente du juge Radhabinhod Pal.Celui-cia estiméqueles hauts responsables
del’armée etdel’administration neméritaient pasd’être condamnéscomme
« criminelsde guerre deran»g A.Originaire del’Inde,ilestimait quela
dichotomiedémocratie versus fascismeconvoquée de façon lancinantepar les
Américainset lesEuropéensdans leur lecturerétrospective duconflit mondialétait
une grille delecturepar trop simplistequi omettaitdeprendre encomptequele
Japonavaitemboîtélepasaux puissances occidentales sur lavoie desconquêtes
coloniales.Parconséquent,la Seconde Guerremondiale devaitaussi s’interpréter
commeuncataclysmerésultantdes rivalitésentrepuissancescolonialesdans leur
marchevers unehégémoniemondialeouà défaut,régionale,optionadoptéepar le
Japon pour une «sphère de co-prospérité asiatique ».Laplupartdes vainqueursde
la Seconde Guerremondiale ayant pris partau procèsde Tôkyôétaientdes

12

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Présentation

puissances coloniales. N’est-ce pas pour cette raison que seule la question des
crimes de guerre commis envers les grandes puissances alliéesfut envisagée?
A» qui est antérieure au conflitcentres de réconfortinsi la mise en place des «
mondial ne fut pas abordée au cours du procès. Il en fut de même plus largement,
et à l’exception dumassacre de Nankin qui avait déclenché une polémique
internationale dès 1937, pour tous les crimes perpétrés en «temps de paix» par
l’armée et l’administrationjaponaisesur sescolonies (Taiwan,Corée),puis les
territoireschinoisassujettisdès lesannées trente avant mêmele déclenchementdu
conflit mondial proprementdit, endécembre1941.Il n’estdoncpasanodin quele
seul juge à avoir rédigéuneopiniondissidente en posant la dimension« coloniale »
dudeuxième conflit mondialfutlui-mêmeoriginaire d’une de cescolonies.Outre
qu’ilsévitèrentcettequestion quicertes n’avaitencorejamaisétéposéesur leplan
juridique,les réservesémises par les jugesfrançaisetaustraliencontrel’éviction
del’empereurdubanc desaccusésétaient sanscommunemesure avecla critique
de Pal.Dans sonarticle, Nakajimainsisteici sur larécupérationdel’opinion
dissidente de Pal par touteune frange dela classepolitique etdel’intelligentsia
japonaisesoucieuse d’enterrer sa collusion passée avecles hauts responsables
japonaiscondamnéscomme criminelsde guerre.Bientôt, encouragés par lesforces
d’occupationaméricaineselles-mêmes,ils versèrentfranchementdans la
réhabilitationdeleurs pairset lerévisionnismeleplus outrancier.
TristanBrunet soulève ensuiteunautre aspectdu rejetdesconclusionsdu
procèsde Tôkyôetdes premiersémoisdu révisionnisme dans le
Japond’aprèsguerre àtravers lapolémiquesur l’Histoire de Shôwa.Publiée en 1955par
TOYAMAShigeki, IMAISeiichietFUJIWARAAkira, cette analysehistoriographique
quicouvrelapériode allantdela «dépressionde Shôwa »(la crise de1929au
Japon)jusqu’àla défaite de1945 devint rapidement unbest-seller.Lesauteurs
appliquaient une grille d’analysemarxiste alors trèsen vogue dans les milieux
intellectuelsdel’immédiataprès-guerre.Ceprestigeprovenaitde cequenombre
de communistesfurentavant-guerreparmi les raresàs’opposeràlaprise de
pouvoir progressivepar l’armée,nonobstant«la conversion»opportuniste de
beaucoupd’autrescommunistesdès lesannées trente(un phénomène connu sous le
5
terme detenkô).Or, en tête descritiquesdel’Histoire de Shôwasetrouvait
précisément l’unde ces« convertis», KAMEIShôichirô, critiquelittéraire.Cette
polémique est unbonexemple dela façondont la frange amnésique dela droite
japonaise d’après-guerres’estarc-boutée àla fois sur unculte del’empereuret sur

5

Cf.Brice Fauconnier, «Tenkô, déviance et réorientation idéologique;entre discoursdes instances
d’encadrementetdiscours marxiste », Mémoire de DEA, Paris, INALCO,2005;JamesDorsey,“From
anIdeologicalLiteraturetoa LiteraryIdeology:‘Conversion’ inWartime Japan”,inDennisWashburn,
KevinReinhart,Converting Cultures, Leiden, Brill,2007 ;Germaine Hoston,Marxism and the crisis
of development in prewar Japan, PrincetonU.Press,1990.

Droit et Cultures, 58, 2009/2

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Paul Jobin, Keisuke Kikuchi, Sara Liwerant

une critique du marxisme, à l’instar de l’ouvragele plus
6
« converti », HAYASHIFusao, critiquelittéraire et romancier .

connu

d’un autre

Conflits mémoriels etjustice internationale :les procèsautour du
Yasukuni et le tribunal d’opinion pour les « femmes de réconfort »

Avecl’article de TANAKANobumasa,nousabordons lesconflits mémoriels
autourdu sanctuaire Yasukuni.Commeilest maintenant relativementbienconnu
même àl’étrangerdepuis les visites très médiatiséesduPremier ministre KOIZUMI
Jun’ichirô, disons simplement pour rappel que cesanctuaire futérigé en 1868sur
ordre del’empereurMeijietconsacré aux soldats morts sur le frontau nomde
l’empereur,lesélevantainsiau rang de divinitésdu panthéon shintô.Cettepratique
s’est poursuivietoutau long du vingtièmesiècle, et même après la Seconde Guerre
mondiale.Apartirde1975,les visitesduPremier ministresuscitèrentdeviolentes
polémiques, auJaponetàl’étranger,notammenten raisondelaprésenceparmi les
mânes honorésdequatorzehauts responsablescondamnéscomme criminelsde
7
classe Alorsdu procèsde Tôkyô .Les relationsdiplomatiquesduJaponavecla
Corée et la Chine enfurent trèsaffectées.Latensionatteint soncomble autourdu
15 août 2005,pour lesoixantième anniversaire dela findela guerre, avecle
suspensd’une éventuellevisite duPremier ministre Koizumi,suspens qu’ilavait
toutau long deson mandat savammententretenuà desfinsélectorales,maisaussi,
sansdoute, avecune certaine convictionetc’est plutôtcette dernièrequi posele

6

7

14

Dai-Toa sensô kôtei ron(Pour réhabiliter la Guerre dela Grande Asie), d’abordparuen série entre
septembre1963et juin 1965 dans larevueChuô kôron.
Communémentappelés« criminelsde classe A », cette appellationfait référence auxdispositionsdu
StatutduTMI dont l’article 5viselescrimescontrelapaix,lescrimesde guerre et lescrimescontre
l'humanité.Ildispose :«The Tribunal shall have the power to try and punish FarEastern war
criminals who as individuals or as members of organization are charged with offenses which include
Crimes against Peace. The following acts, or any of them, are crimes coming within the jurisdiction of
the Tribunal for which there shall be individual responsibility:
1.Crimes against Peace: Namely, the planning, preparation, initiation or waging of a declared or
undeclared war of aggression, or a war in violation of international law, treaties, agreements or
assurances, or participation in a common plan or conspiracy for the accomplishment of any of the
foregoing;
2.Conventional WarCrimes: Namely, violations of the laws or customs of war;
3.Crimes against Humanity: Namely, murder, extermination, enslavement, deportation, and other
inhumane acts committed before or during the war, or persecutions on political or racial grounds in
execution of or in connection with any crime within the jurisdiction of the Tribunal, whether or not in
violation of the domestic law of the country where perpetrated. leaders, organizers, instigators and
accomplices participating in the formulation or execution of a common plan or conspiracy to commit
any of the foregoing crimes are responsible for all acts performed by any person in execution of such
plan.»
L’article6,relatif àlaresponsabilitépénale engagée, dispose : «Responsibility ofAccused. Neither the
official position, at any time, of an accused, nor the fact that an accused acted pursuant to order of his
government or of a superior shall, of itself, be sufficient to free such accused from responsibility for
any crime with which he is charged, but such circumstances may be considered in mitigation of
punishment if the Tribunal determines that justice so requires».

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Présentation

problème le plus profond.L’article de Tanakaprésenteunaperçudes plaintes
déposéesau sujetde ces visites.Outrequ’elles remettentencauselaséparation
8
entrelepolitique et lereligieux stipuléepar l’article22delaConstitutionde1947,
ces visites ont véritablementexacerbéles plaiesdemémoiremal referméesdela
Seconde Guerremondiale.
MaisTanakajettesurtout unelumièrenouvellesur«laquestiondu
Yasukuni» en se concentrant sur les plaintesadressées pardesfamillesdesoldats
ouauxiliaires morts sur le frontdurant la Seconde Guerremondiale etdont les
noms ontétérecensés par lesanctuaireimpérial, avecla complicité del’Etat,sans
en informer lesfamillesconcernées.Si les plaintes ontété déposéesauJapon,il
s’agit là encore d’un problèmejuridiquequidépasselesfrontières nationales
puisque certains soldats inscrits sur les listesdu sanctuaire avaientétérecrutés par
l’arméeimpériale à TaiwanetenCorée, alorscolonies japonaises.
Si le Yasukuni représenteunetradition on nepeut mieux inventée depuis
l’ère Meiji pour rendreunculte àl’Etat-nation,les plaintesencours suggèrentà
quel pointcesanctuaire demeureun lieude crispationd’unemultitude derancœurs
générées par lapériode coloniale,lesguerresde conquête et l’apocalypse dela
Seconde Guerremondiale.Les querelles que cesanctuaire génère enfont
désormais un mémorial parexcellencepolémique, au sens où lapolémique doit
parfois s’entendre commeunconflit nonéteint,voireunepoursuite dela guerrepar
laparole(au sensétymologique depolèmôs: enétatde guerre avecquelqu’un).Ce
contentieux non réglé découle d’un insuffisant travaild’histoire,uneinflationde
mémoires unipolaires,voireun révisionnisme bien partagé.Pourdépasserce climat
tenduet permettrela constructiond’unevéritable communautépolitique apaisée en
Asieorientale,il peutêtreutile d’examiner les possibilités offertes par lesdiverses
formesdejusticeinternationale.

Commelesuggèreletribunald’opinion organisé en 2000à Tôkyô,on peut
se demanderdans quellemesure cesconflits mémorielset historiques n’ont pas
ressurgiàla faveurd’uncontexte global où s’intensifiait letravailde construction
delajusticepénaleinternationale.
Atravers sonexpérience dans lamise en place du« Tribunal pour lescrimes
de guerre contrelesfemmes»(Josei kokusai senpan hôtei),l’article de NISHINO
Rumiko nousconduitaucœurdudroit pénal internationalencoursd’élaboration.
Endécembre2000,un pôle d’ONGjaponaises, de concertavecleurs homologues
américaines, coréennes,taiwanaises, chinoises,philippines,malaysiennes,
hollandaisesetde TimorEst organisèrentà Tôkyôcetribunald’opinionconsacré
exclusivementaux« femmesderéconfort»,survivantesdel’arméeimpériale
japonaise.Cetribunalfut présidéparGabrielle KirkMcDonald, alors juge au

8

Aproposducadreplusgénéralde cette Constitution, cf. l’articlehorsdossierde SimonServerindans
cenuméro.

Droit et Cultures, 58, 2009/2

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Paul Jobin, Keisuke Kikuchi, Sara Liwerant

Tribunal pénal international pour l’Ex-Yougoslavie(TPIY), et leprocureurétait
Patricia Viseur-Sellers, conseiller spécialGender crimesdu procureur pour le
9
TPIY et le TPIR(Tribunal pénal international pour le RwandaC) .e «second
10
procèsde Tôkyô» en quelquesorte apermisde combler les silencesdu premier .
Parallèlementà cequi s’étaitengagépratiquementen temps réeldans le casdela
Yougoslavie, cetribunald’opinionfut misen placesoixante ansaprès lesfaits.
Nonobstantcette distance dans letemps,propice aux partisansdelaprescriptionde
telscrimes, cesfemmes restaient très marquées pardelourdes séquelles
psychologiques. Etbien que cetribunal ne fut que d’opinion,le dispositif ainsi
constitué à Tôkyô,non loindu palais impérial,sous leregard d’autresfemmes
vêtuesdelarobe dujuge, a favoriséune certaine catharsis.Ce fut sansdoutela
première etdernière fois puisqueles nombreuses plaignantesaucivilauJapon ont
11
toutesété déboutées .

De Tôkyô à La Haye…

Ainsi,vude Tôkyô,onestfrappépar l’abondance et la diversité des plaintes
engagéesdepuis le Procèsde1946-48jusqu’aux plaintes pour les«responsabilités
d’après-guerre » dont letribunald’opinionde2000et lapolémiquesur le Yasukuni
sontdes momentsforts.
D’unautre côté,ona assistégrosso mododans lemêmeintervalle àune
évolutiondudroit pénal internationaletdesatraductioneffectivepar lesdispositifs
judiciaires,notammentdepuis lamise en place destribunaux ad hocpour
l’exYougoslavie et le Rwanda,jusqu’àlamise en place dela CPI etdenouvelles
juridictions mixtescommelesChambresextraordinairesdans lesCoursdu
Cambodge créées par un traité entrel’ONU et le Cambodgepour juger les
criminelsKhmers rouges.On peutaussi se demanderdans quellemesure Tôkyôet

9
10

11

16

Pour uneliste exhaustive des participantsà ceprocès:http://www1.jca.apc.org/
Lorsdu procèsdevant letribunald’opinionde décembre2000, denombreusesdiscussions ont porté
surcequia été considéré commeles troisgrandes lacunesduProcèsde Tôkyô:le faitd’avoirépargné
l’empereur ; le faitd’avoir largementsous-estimélescrimesde guerreperpétués sur les ressortissant
asiatiques ;etenfin lepeude considérationaccordée aux violences sexuellescontrelesfemmes.Un
desexemples souvent mentionné est le dénouementdela cour martiale de Batavia.Au terme d’une
action intentéepar le gouvernementdesPays-Basen 1948pourjuger lesexactionscommises par
l’arméejaponaise enIndonésie,quiétait leurcolonie,letribunala condamnéneufsoldats japonaisàla
peine capitalepouravoirenlevé35 femmes hollandaisesafindelesenrôlerdans lesbordels militaires.
Cependant,ila étéjugéinutile depoursuivreles responsables quandles victimesétaientd’origine
indonésienne, alors queleurcasétaitbienconnudu tribunalet lenombre des victimes s’élevaientà
plusieurs milliers.
La dernière décision quiconcernaitdesfemmesdel’île de Hainana étérenduepar la Cour suprême en
février 2009.Pour unevue d’ensemblesur lesbatailles judiciaires qui sesontdérouléesauJapon,voir
Keisuke Kikuchi, « Lesfemmes de réconfortdevant lajuridiction japonaise »inCrimes de l’histoire et
réparations :les réponses du droit et de la justice,sous la directionde Laurence Boissonde
Chazournes, Jean-FrançoisQuéguineretSantiagoVillalpando, EditionsBruylant /Editionsde
l’Université de Bruxelles,2004.

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Présentation

La Hayeontétémarqués pardes influences réciproquescommelesuggèrela
présence dejugesetfonctionnairesduTPIY dans letribunald’opinion misen
place endécembre2000.
Si l’on voitdans la créationdelaCPI, en 2002,l’aboutissementd’un long
processus visantàune applicationeffective delajusticepénaleinternationale(JPI),
on peutconsidérer les procèsde Nuremberg etTôkyôcomme desétapes
fondamentales,nonobstant leurs lacunes, et l’instaurationdes tribunauxad hoc
pour l’ex-Yougoslavie(1993)et le Rwanda(1994)furentdesétapesdécisives pour
larelance desdiscussions relativesàl’établissementd’une cour pénalepermanente
quiaboutirontàlasignature duTraité de Rome en 1998.Le Japonet
l’exYougoslavie donc, entre TôkyôetLa Haye.Pour lepremier,les procès sepassent
« chez lui», cequi lui serareproché :trop près,lajustice est plus sensible aux
pressions politiques.Maiscen’est pas le casdudeuxième,le TPIY, etcelalui sera
également reproché :trop loin,lajusticepeine àprotéger ses témoinset obtenir
l’extraditiondesaccusés.Enbref,lajusticepénaleinternationaleneserait jamais là
où ilfaudrait.
Le17 juillet 2007,lesautorités japonaises ontfinalementchoisid’adhérerà
laCPI,soixante ansaprès le Procèsde Tôkyô, et neuf ansaprès l’ouverture du
Traité àratification.Cette décisionapeut-être étémotivéepar un souci stratégique
pourentrerau Conseildesécurité del’ONU; onasurtoutdit quele Japonavait
hésité àrejoindre cetribunal pourdes raisonsfinancières,la contributionde chaque
pays membre étantcalculée enfonctiondeses ressourceséconomiques.Deuxième
puissance économiquemondiale,le Japona annoncéqu’il participeraitàhauteurde
22%dubudget totaldu tribunal.Cetteprésence forteneserasansdoutepas sans
effet sur la «fabrique dudroit» encoursà La Haye.Inversement, en quoi les
contrastes, controversesetallers-retoursentre TôkyôetLa Hayequenousavons
évoquésjoueront-ils un rôlesur lamanière dont l’Asieorientale envisageson
rapportaudroit pénal international ?
L’article d’Eric Seizeletanalyse ainsi l’adhésionduJaponauTraité de
Romeinstituant la Cour pénaleinternationale au regard desenjeux mémoriels
propresàl’archipel.Eneffet,laratificationde ce Traitépermetderenforcer sa
place au seindela communautéinternationale, et renouvellel’éclairage deson
rapportà cet héritage.Acteur potentiel pour jugerdescrimesde guerre, crimes
contrel'humanité etgénocides,le Japon n’est plus l’accusé devant unejuridiction
internationale, bien souvent vécue comme celle devainqueurséludant ses propres
questionscoloniales.Pourautant,si la Cour pénaleinternationale est incompétente
pour juger les personnes responsablesdel’esclavagesexuel,quiactuellemententre
dans le champd’incriminationducrime contrel'humanité,laquestionde ces
réparations resteouverte et résonne avecune acuité d’autant plusforteque ces
victimes ont intenté desactionsen justice.Eneffet,l’auteur souligneque,moinsde
six moisaprès l’adoption par le Parlement japonaisduTraité de Rome,la
ratificationdevenaiteffective alors mêmequesévissait unfort révisionnisme dans

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Paul Jobin, Keisuke Kikuchi, Sara Liwerant

l’archipel. Cette confrontation des lectures de l’Histoire– positions révisionnistes,
volonté des pacifistes,interdictiondel’usage del’armenucléaire, actiondesONG
desDroitsdel’hommepour obtenirduJapon lareconnaissance del’esclavage
sexuel- pouvait remettre à l’ordre dujour laquestiondes responsabilitésduJapon.
Outreles raisons présentées parE.Seizelet permettantde comprendre
l’adhésion tardive(héritage du procèsde Tôkyô par le Tribunal militaire
International largementcritiqué,préoccupations lointainesdescrimescommis sur
d’autrescontinents,préservationdes relationsaveclesÉtats-Unis sans oublier les
difficultésde droit interne),lasignaturejaponaise duTraité de Rome donneune
autre dimensionàlaquestiondes réparationsdemandées par les mal nommées
« femmesderéconfort» dans leursbatailles juridiques.
Ces interférencesentre Histoire et mise en place denouveaux instruments
juridiques qui pourtant nepeuventavoird’emprise directesur la déclarationdes
responsabilitésd’après-guerreont pourtant uneincidencesur l’appropriationdes
responsabilitésde guerre.Eneffet, ces immixtions modifient les interactionsdela
lecture du passé :quelles sont les modalités possibles pourassimiler unehistoire
sans qu’unesanction soit prononcée?End’autres termes,si l’après-guerrenepeut
plusêtre évoqué en termesderesponsabilités individuelles passées,quel peutêtre
alors lerôle delajusticepénaleinternationalesans lasanction ?Eneffet,la
réflexion sur l’après-guerre envisagée en termesderesponsabiliténepeut quese
traduirepar unesanctionet/ou uneréparation mais nepermet pasdepenserà
d’autres modalités possibles.A côté des incidenceséventuelles sur les relations
internationalesdans unesous-région,il s’agitdepenser unetraduction
contemporaine delaresponsabilitéqui, aujourd’hui,nes’envisagequ’àtravers les
réparations.Cetteproblématique,qui n’est pas propre auJapon,nous interrogesur
les représentationsattribuéesàlajusticepénaleinternationale et sur latraduction
en termes juridiquesdel’idée d’une Justice àmettre en œuvre.
Danscetteperspective,le déplacement versd’autres terrains permetde
nourrir uneréflexion sur laquestiondel’établissementdes responsabilités mais
aussi laproductiond’une «vérité ».Ainsi,lescontributionsd’ElisabethClaverie et
e
de Pierre-YvesCondénousconduisentenEurope au tournantdu 21siècle.Ces
auteurs nous invitentà examiner lesatermoiementsdesjuridictions internationales
(Cour internationale dejustice etTribunal pénal international pour
l’exYougoslavie) seprononçant sur les responsabilités pendant le
conflitenexYougoslavie.Toutcommepour le Japon,on rencontrelà encorelaquestion
centrale delalégitimité desjuridictionsàtravers lejugementdesactesde guerre
misencause.Justice déterritorialisée composée de «juges internationaux»
appliquantdes règles pénalesélaborées parfois simultanémentau procès, elle
choisirait une foisencorelescrimes jugésetaffirmerait unevision politique du
conflit.Toutefois, c’est lelienentrel’établissementdes responsabilités
(responsabilitépénale des individuset responsabilité del’Etat)et laproduction
d’une «vérité »dont ilest questiondans leurscontributions.Eneffet,

18

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Présentation

l’établissement des responsabilités (qu’il s’agisse des individus ou de l’Etat) est
indissociable de la production d’une «vérité ».Ces articles ne traitent pas
seulement des frontières entre vérité historique et véritéjudiciairemaisanalysent
cequelascène du procèsfaitapparaître commeune «vérité delaresponsabilité ».
Laquestiondelavéritéseposetant pour laqualification pénale desfaitset
l’établissementdelaresponsabilitépénaleindividuelle des personnes physiques,
qu’àtravers le décalage entrela fiction juridique del’Etatet lesactescommis sur
son territoire.Bien quela «véritcé »onstituel’enjeudes procèsanalysés, ces
auteursabordentces questions sousdeuxanglesdifférents: d’unepart les
arguments juridiques présentés par les parties pourdécrirele conflit (P-Y. Condé)
etd’autrepart leretournementdesdiscoursd’unaccusépropulsant le
négationnisme aucœurdu prétoire(E. Claverie).Atravers lesdiscours
d’élaborationd’unevérité, cesauteursdécrivent une double fractureopéréepar le
droit: celle entrel’Etatet les personnes physiques (questionclassique dela
responsabilité del’Etat)etcelle entreles personnes physiqueset laCausequ’ils
défendent.Ainsi,quand P-Y. Condétraite del’objectivationdudroit,E.Claverie
s’attache davantage auxeffetsd’uneobjectivation par le droit.C’est pourquoi les
12
effetsde cesclivages nousconfrontent,une foisencore ,àlaproduction
d’équivalences politiques où lalégitimité des juridictionsestdiscutée ainsi quela
nominationdescrimes qui revientaudroit.

12

Cf.S.Liwerant,Crimes sans tabous. Les meurtres collectifs en jugement,Bruylant,2009 (àparaître).

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Paul Jobin, Keisuke Kikuchi, Sara Liwerant

20

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Tetsuya Takahashi

Le Procès deTôkyô, l’empereur et laquestion du
*
Yasukuni

Sous lesapparences du jeu politique, un révisionisme latent
l est incontestable que les actions intentées enjusticepar les Alliés, d’unepart
I
contrel’Allemagnenazie au procèsde Nuremberg, d’autrepartcontrele «Grand
Empire Japonais» au procèsdeTôkyô (le Tribunal militaireinternational pour
l’Extrême-Orient),ont marquéun pointde départessentiel pour la constitutiond’un
nouvel ordreinternationalàl’issue dela Seconde Guerremondiale.Maisces
«jugements orchestrés par les vainqueurs»s’inscrivirentde façon trèsdifférente
dans le contexte del’histoire contemporaine enAllemagne etauJapon.Si leverdict
du procèsde Nuremberg finit par s’imposerdans l’Allemagne del’après-guerre, au
Japon, en revanche, celuidu procèsde Tôkyôfut rejeté enblocpar unepartie dela
droite conservatricequi le considéraitcommeinjuste etarbitraire, etc’est lathèse du
déni qui n’a cessé deprévaloir jusqu’ànos jours.
Cependant, àpartirdu moment où lejugementdu procèsde Tôkyôfut
reconnu par le Traité depaixde SanFrancisco (1951),jamais le gouvernement
japonais neseprononçaofficiellement pour lathèse dudéni.Unetelleprise de
position n’était pas viable au seindel’ordreinternational misen place après la
guerre.Et le15 août 1995,lorsducinquantième anniversaire dela findes
hostilités, Murayama Tomiichi,le Premier ministresocialiste alorsenexercice,
reconnut, dans une communication officieuse dont les termesavaientété fixésen
conseildes ministres,quepar lepassé,le Japonde, «par l’invasionet la
dominationdesescolonies», avait infligé «ungrandnombre depréjudicesetde
souffrances» aux peuplesdu monde etdesautres paysd’Asie, et qu’il s’agissait là
de «faits historiques indiscutables»,nécessitant«unexamende conscience
radical», et« desexcuses sincères» aux peuplesconcernés.Depuis, cepointdu
vue, admis par tous les hommes politiques qui sesont succédésau pouvoir, fait
figure d’opinion officielle dugouvernement japonaisà cesujet.
Néanmoins,ilexiste aujourd’huiencoreuncertain nombre de conservateurs
intérieurement tiraillésentreles principesde façadequ’ils se doiventde
sauvegarderen tant quemembresdugouvernement, et leurs sentiments profonds

*

Traduitdu japonais parDominique Palmé,traductriceindépendante dopal@club-internet.fr.

Droit et Cultures, 58, 2009/2

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Le procès de Tôkyô, l’empereur et la question du Yasukuni

d’hommes politiques.Prenons l’exemple d’Abe Shinzô:petit-filsde Kishi
Nobusuke,quiaccéda àla fonctionde Premier ministre en 1957aprèsavoirété
condamné comme criminelde guerre de classeA,Abe esttoujours resté fidèle au
credo politique desongrand-père, et sesitue clairementducôté dudéni
amnésique.Or,une foisdevenu lui-même Premier ministre en 2006,touten
prêchant lanécessité de «se dégagerdu régime del’après-guerre »,ilfutcontraint,
en tant que chef dugouvernement, dereconnaîtrequele gouvernementjaponais
avaitacceptélejugementdu tribunalàl’issue du procèsde Tôkyô.Citons unautre
casd’ambiguïté chez un hautfonctionnaire :le1er novembre2008, Tomogami
Toshioa été démisdeson poste de chef del’état-majordesforcesaéronautiques,le
gradeleplusélevé au seinducorpsaériendesForcesd’auto-défense.Cette
révocationa été causéepar lapublicationd’unarticle dans lequelTomogami,
prenant le contrepied del’opinion soutenueofficiellement par l’actuel
gouvernement,légitimait lesconflitsarmés menés par le Japon impérial, ainsi que
l’entreprise de colonisationdes paysdelazone Asie.De ces quelquesexemples,on
peutconclurequ’un hommepolitique convaincu, dans sonfor intérieur, de
l’illégitimité desconclusionsdu procèsde Tôkyô,peutassezfacilementaccéderà
un poste élevé au seindugouvernementjaponais,mais qu’en revanche, en tant que
hautfonctionnaire de ce gouvernement,il seheurtera à des obstacles s’il prend
l’initiative d’exposer publiquement un tel pointdevue.

Lescontradictions d’un déni
Il n’est pasbesoinde défendrelathèsequidénielalégitimité du procèsde
Tôkyô pourconstater que celui-cifutentaché deplusieurs zonesd’ombre.Ainsi,les
crimesde guerrescommis par l’armée américaine,notamment lesbombardements
sansdiscrimination (attaquesaériennesde grande ampleur surTôkyôet sarégion,
bombardementsatomiques surHiroshima etNagasaki),ne firent l’objetd’aucun
procès.D’autrepart, àlasuite detractationsclandestinesavecles services secrets
américainsen quête d’informationsà cesujet,les scientifiques japonaisdel’unité
731,quiavaient mené desexpérimentations surdescobayes humainsenChine,ne
furent pas poursuivisen justice.Enfin, endépitdela Conférence duCaire(décembre
1943),quiattiral’attention sur l’esclavage auquelavaitétéréduit lepeuple coréen
sousdomination japonaise,laresponsabilité del’Empirenippondans sescolonies
d’Asiene fut jamais mise encause.
On remarquera cependant queles partisansdelathèse déniant lalégitimité
du procèsde Tôkyô neportent jamais la controversesurceterrain-là.On peut
résumer leurargumentationainsi: alors quele Japon s’étaitengagé dans une
guerre « delégitime défense » destinée à «libérer l’Asie »,les nations victorieuses,
Amérique en tête,ontconsidéréqu’il s’agissaitd’une guerreoffensive etelles ont
condamnéles principauxacteurs pour« crimesde guerre de classe
A»(c’est-àdirelesaccusations retenuescontrelescriminelsde classe A,jugésde crimes

22

Droit et Cultures, 58, 2009/2

Tetsuya Takahashi

contre la paix et crimes contre l’humanité); en conséquence, depuis la fin des
hostilités, les Japonais sont restés tributaires d’une vision «masochiste »de
l’histoire (attribuant tous les tortsau Japon) qui les contraint à accepter
« l’ingérence des pays étrangers » dans leurs affaires intérieures, notamment en ce
qui concerne les visites desPremiers ministresau sanctuaire Yasukuni,où sont
vénérées lesâmesdes hauts responsables«injustementcondamnés».
Or, ceux qui tiennentce discours n’ont pasconscience d’une gigantesque
contradiction, àmoins qu’ils ne feignentdel’ignorer.Car le faitest quel’empereur
Shôwa aliasHirohito,quicompteplus quetoutàleurs yeux, exprimalui-mêmesa
reconnaissance auxAméricains pouravoir organiséleprocèsde Tôkyô.Lorsdesa
dernière entrevue,le15 avril 1951, avecle commandant suprême desforcesalliées,
le généralMacArthur qui, appelé à d’autresfonctions,s’apprêtaitàquitter le Japon,
Hirohito s’adressa eneffetàluiences termes: «À cetteoccasion,j’aimerais vous
diretoutema gratitudepour laposition quevousavezbien voulu prendre face au
procèsde Tôkyô.» Ce àquoiMac Arthur réponditLe g: «ouvernementde
Washington m’avaitdemandémonavis quantàlapertinence d’un procès intenté àsa
Majesté,mais jemesuisévidemment opposé à cetteidée »– révélant par làqueson
1
interventionavaitévité àl’empereurd’êtrepoursuivien justice.
Lorsdel’ouverture du procèsde Tôkyô,tantducôtéjaponais que de celui
desAlliés,toutel’attentionétaitconcentréesur unepoursuite éventuelle de
l’empereur pourcrimesde guerre.Aussitôtaprès la capitulationduJapon,
l’opinionaméricainepenchaitde façonécrasantepourcettepoursuite en justice,
uneinitiativeprônée au premierchefpar l’Australie.Mais le gouvernement
américainfinit par prendrela décision politique d’utiliser lapersonne de
l’empereur, celui-ciétantconsidéré,selon l’expressiond’EdwinO.Reischauer,
commeun« fantoche »idéalaux mainsdugouvernementd’occupation.Or
Hirohito,quiavaitémis la «proclamation impériale de déclenchementdes
hostilités» dans lga «uerre del’Asie Orientale »possédait le grade de
généralissime etde commandant suprême desforcesarméesjaponaises.À cetitre,
il peut semblerabsurdequ’il n’ait pasétémisencausepar un tribunaldont la
missionétait justementde déterminer les responsabilitésdel’arméejaponaise dans
la guerre.Maisfinalement,il ne fut pas poursuivien justice et le Procèsde Tôkyô
s’achevasans que cettequestionaitétéuneseule fois soulevée.
Par lasuite,lesÉtats-Unis nese bornèrent pasà exploiter leprestige de
l’empereur pourassurer lepouvoirdesforcesd’occupationdans l’archipel.Avec
l’intensificationdela guerre froide,ilsen vinrentàpenser quel’existencemême de
l’empereurétait indispensablepour protéger le Japondel’influence du
communisme, etdoncpour offrir un havresûrà ceux qui luttaientcontre cette

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D’après lescarnetsdudiplomate MatsuiAkira,interprète del’empereurà cette époque, cité dans le
quotidienAsahidu5 août 2002, etToyoshita Sanehiko,Shôwa tennô Mac Arthur kaiken(Entretiens
entrel’empereurShôwa etMac Arthur), Iwanami,2008,p. 118 et s.

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Le procès de Tôkyô, l’empereur et la question du Yasukuni

idéologie. En ce sens, on peut dire que le procès deTôkyôfutaussi lemoyende
décharger l’empereurHirohitodeses responsabilités, en les reportant sur
l’exPremier ministre TôjôHidekiet uncertain nombre desubalternes ;condamnés
pourcrimesde guerre de classeA,ils servirenten quelquesorte de boucs
émissaires.
Cettepolitique desÉtats-Unis s’estavéréeon nepeut plusbénéfiquepour
l’empereur,le gouvernementjaponaiset la droite conservatrice.Eneffet, Hirohito
n’étant pas traduiten justice,ildevenait possible deluiconférer,par l’article1de
la Constitutionde1946,une fonction symbolique.Cequi signifiequele concept
d’Étatcomme «corpsconstitué autourdu régimeimpérial»–concept que
l’empereuret le gouvernement japonaiscraignaient plus quetoutdevoir menacé
après la défaite– pouvait tantbien quemalêtrepréservé.En outre,lapersonne
même del’empereurShôwareprésentait le gagevisible d’une continuité entre
l’avantet l’après-guerre, cequiétaitégalement toutbénéfice aux yeuxdes
conservateursjaponais.Riendeplus natureldoncquel’empereurlui-même ait
exprimésareconnaissance à MacArthur quantau procèsde Tôkyô.
Maisc’estjustement làquesesituela contradiction interne aucampdes
conservateurs qui prônent lathèse dudéni.Commeon vientdelevoir,leprocèsde
Tôkyôfut unesource de faveurs inespérées pour lesconservateurs.Enévitantà
l’empereurShôwa, Commandant suprême desforces japonaisesdurant la « guerre
d’Asieorientale », desevoir misencause,il leurapermisd’échapperàla crisequi
menaçait lesystèmeimpérial,soit leurappui leplus sûr.Car si l’empereuravaitété
jugé, aveclui lesystèmeimpérialdans sonentierauraitété condamné.Par
conséquent,pour nierenbloclesconclusionsdu procèsde Tôkyô,les
conservateurs setrouvent réduitsà fermer les yeux sur le fait que ce «procès
orchestrépar les vainqueurs» a dégagél’empereurdetouteresponsabilité dans le
déclenchementet le déroulementdela guerre, et que c’est lui quiaouvert lavoie à
un systèmeimpérialconsidéré commelesymbole delanation japonaise.Bref, à
moinsdes’opposeràlapositiondel’empereurShôwa,quia approuvélatenue de
ceprocèsau pointd’exprimer par lasuitesga «ratituà MacAde »rthur,ilest
impossible desoutenir plus longtemps lathèse dudéni.

Le sanctuaireYasukuni et les criminels de guerre de classeA
Lescontradictions internesauclanconservateur serévèlentégalementà
travers laquestionduYasukuni.Cesanctuaire futfondé en 1868par l’empereur
Meijiafind’honoreràl’instarde divinités lesguerriers japonais mortsaucombat
pour l’empereuret pour lanation.Institutiond’Étatdonc, chargée de célébrer les
hautsfaitsde ces« âmes héroïques»,ilfut longtemps lesymbole du militarisme
japonais.Après la défaite de1945,ilfutcontraintd’adopter lestatutd’association
religieuseprivée, désormais indépendante del’État.Pourtant l’empereurShôwa, en
tant quesymbole delanation, continuamême après la guerre deserendre dansce

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