Psychodynamique du lien drogue-crime à l

Psychodynamique du lien drogue-crime à l'adolescence

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La répétition, sur la scène sociale, des passages à l'acte toxiques (drogue) et des passages à l'acte agressifs (crime) est un seul et même symptôme par lequel l'adolescent antisocial actualise un même mouvement pulsionnel dont le but est de faire advenir un ensemble de traces traumatiques archaïques. Ce mouvement traduit les modalités du travail de symbolisation qui s'opère dans le cheminement vers la déviance - dans le temps et dans l'espace. L'ouvrage relance le débat sur la causalité drogue-crime tout en esquissant des pistes pour la prévention et la prise en charge institutionnelles.

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Ajouté le 01 octobre 2004
Nombre de lectures 223
EAN13 9782296370692
Langue Français
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Psychodynamique du lien drogue-crime à l'adolescence

Collection Sciences criminelles

dirigée par Robert Cario
La collection Sciences criminelles se destine à la publication de travaux consacrés à l'analyse complexe du phénomène criminel. Multidisciplinaire par défmition, elle a vocation à promouvoir les réflexions critiques portées par les disciplines impliquées, dont l'angle d'approche spécifique enrichit la connaissance globale du crime, tant en ce qui concerne les protagonistes (infracteur, victime, société) que les stratégies d'intervention sociale (prévention, répression, traitement). En France comme à l'étranger. Les contributions, émanant de chercheurs, de praticiens de la justice ou du travail social, empruntent la fonne d'ouvrages de doctrine, de recherches collectives ou d'actes de rencontres scientifiques. Deux séries complètent la Collection. Le T,aité de sciences crimineUes, multi-auteurs, présente sous la forme de manuels les principales disciplines qui composent les sciences criminelles: philosophie criminelle, criminologie, politique criminelle, droit criminel, procédure pénale, criminalistique, médecine légale et victimologie. Les Controverses rassemblent de courts essais sur des questions majeures de la connaissance scientifique dans le champ criminologique. En pointant leurs contradictions, (re)découvertes et zones d'ombre, les réflexions participent à une meilleure compréhension de la complexité des conduites humaines.
A paraître
P. Mbanzoulo~ N. Tercq, La médiation familiale pénale

Derniers

ouvrages

parus

R. Cario, P. Mbanzoulou (Dir.), La victime est-elle coupable? L.M. Villerbu (Dir.), Dangerosité et vulnérabilité R. Cario (Dir.), Victimes: du traumatisme à la restauration. Vol. 2 F. Archer, Le consentement en droit pénal de la vie humaine INA VEM (Dir.), La victirnisation des aîné(e)s A Boulay (Dir.), Victimes: de l'image à la réalité R. Carlo, A. Gaudreault (Dir.), L'aide aux victimes: 20 ans après M. Kom. Ces crimes dits d'amour M. Jaccoud (Dir.), Justice réparatrice et médiation: convergences ou divergences Traité de sciences criminelles 6. M. Baril, L'envers du crime 7.1. J.P. Allinne, Gouverner le crime. Histoire 7.2. J.P. Allinne, Gouverner le crime. Histoire

?

des politiques des politiques

criminelles criminelles

françaises: françaises:

1789-1920 1920.2002

Controvenes
R. Carlo, L'aîné(e) victime. La fin d'm tabou ? Y. Le Permee, Centre fermés, prisons ouvertes. Luttes sociales R. Carlo, La prévention précoce des comportements criminels. et pratiques éducatives spécialisées Stigmatisation ou bientraitance sociale ?

Daniel Dérivais

Psychodynamique du lien drogue-crime à l'adolescence
Répétition et Symbolisation

Préface par Serge Brochu

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6985-3 E~:9782747569859

Je tiens à remercier tous ceux (collègues, amis, familles) qui ont, d'une manière ou d'une autre, contribué à la réalisation de ce travail. Des remerciements spéciaux sont également adressés aux jeunes incarcérés qui ont accepté de me confier une tranche de leur histoire. .. Qu'ils reçoivent tous ici l'expression de ma profonde reconnaissance!

D. D.

A la mémoire de mon père

A ma mère

A mes frères et sœurs

A Samuel

A toute ma famille

« La parole qui reste dans ton ventre est l'enfant de ta mère. La parole qui sort de ta bouche est l'enfant de ton père »

Proverbe Bambara.

Vers une nouvelle lecture des relations drogues-crimes
par Serge Brochu

Daniel Dérivois est un jeune chercheur qui publie son premier ouvrage majeur sur les liens drogues-crimes à l'adolescence. Certains auront alors tendance à croire qu'il s'agit ici d'un ouvrage supplémentaire qui n'apporte rien de bien nouveau à la surabondance de textes publiés au cours des 30 dernières années sur ce thème. Je réponds qu'il s'agit plutôt d'un ouvrage rafraîchissant qui traite de façon clinique et scientifique des liens trop souvent étudiés de façon exclusivement statistique et probabiliste. L'auteur laisse donc les chiffres de côté pour tenter de décoder les significations les plus profondes du passage à l'acte. Cet ouvrage place les adolescents au cœur même du processus de compréhension de ce que l'auteur appelle Symptôme antisocial. Après avoir rencontré une cinquantaine de jeunes de 15 à 23 ans incarcérés pour conduites agressives en lien avec leur consommation de substances psychoactives, l'auteur a procédé à des évaluations en profondeur nous permettant de saisir la complexité des enjeux mis en cause dans la relation entre la

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consommation de substances toxiques et les conduites agressives. La conception la plus en vogue qui est véhiculée par les médias présentement consiste à croire que la principale cause de la criminalité se trouve dans la drogue; en d'autres mots, que la consommation de drogues illicites, particulièrement la cocaïne et l'héroïne, entraîne la délinquance. C'est un peu comme si la drogue prenait le contrôle de la personne qui doit alors se livrer corps et âme à sa dépendance. Du côté scientifique, le modèle explicatif actuellement dominant en Amérique du Nord pour tenter de mieux appréhender la relation drogue-crime est celui de (Goldstein, 1985; Goldstein, 1985). Ce modèle tripartite a comme grande qualité d'intégrer à la fois les propriétés psycho-pharmacologiques de la substance, son coût élevé d'acquisition et les caractéristiques du marché illicite des drogues. En effet, certains consommateurs développent des comportements violents à la suite de leur usage de substances psychoactives. Ceux dont la trajectoire les conduits à la dépendance deviennent certainement l'objet de vigoureuses pressions pour se trouver de considérables sommes d'argent afin de répondre à un besoin compulsif de consommer. Enfin, le marché nord-américain des drogues illicites constitue assurément un environnement dans lequel la violence pénètre aisément et revendique une place importante. L'étude que D. Dérivois nous présente dans ce livre nous indique clairement que la situation n'est pas aussi simple. L'étude des rapports drogue-crime doit arrêter de s'égarer dans des modèles d'inspiration «mécanique» chargés d'a priori. Un modèle linéaire désincarné ne pourra jamais résumer ces rapports. Nos études récentes auprès de consommateurs de cocaïne indiquent bien que cette explication de la relation drogue-crime en trois volets demeure incomplète et insuffisante pour bien rendre compte de leur situation. La consommation de substances psychoactives, tout comme la délinquance, constituent des comportements alambiqués qui s'appuient sur une multitude de facteurs tant personnels que sociaux; ne pas en tenir compte consiste à se priver d'une richesse inestimable permettant une véritable

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compréhension du phénomène. Dans nos travaux précédant, nous avons fait ressortir les notions de trajectoire et de styles de vie comme des concepts permettant de bien décrire la consommation en tant que processus en transformation. Toutefois, ces représentations ne rendent pas bien compte des éléments relatifs à la réalité psychique des usagers de drogues et ne permettent pas de bien comprendre leurs passages à l'acte. Le fonctionnement humain constitue une cathédrale de complexité qui nécessite plusieurs angles d'approche; nul doute que l'approche psychodynamique peut aider à interpréter et à expliquer les composantes psychologiques impliquées dans les processus de passage à l'acte. Bien sûr, la notion de style de vie (Brochu, 1995) constitue un construit qui permet de comprendre, en partie, l'ajustement de l'acteur social à son environnement. C'est à l'intérieur d'une interaction dynamique individu/société que le style de vie se prépare et se construit. Le consommateur est donc perçu comme un acteur social situé. Il est en effet capable de raisonnement, de décisions et d'initiatives aussi bien que d'imagination, de créativité et de fantaisie. Comme Debuyst (1989) l'exprimait bien, il est un «pôle interprétant et agissant». Ainsi, chaque personne effectue des « choix» qui affectent son style de vie. Ces choix s'imbriquent alors dans un ensemble complexe de dispositions et de capacités, de valeurs et d'attitudes, d'antécédents et d'historique, de desseins et de buts ainsi que de routines et rituels. Le concept de style de vie tient à la fois compte des facteurs prédisposant à l'amorce d'une trajectoire de consommation que de ses facteurs d'activation et de désistement. Ce construit, utilisé dans une perspective phénoménologique, organise les manifestations comportementales de la personne autour de ses éléments identitaires et de ses significations, selon la perspective de l'usager même. Le concept de style de vie en est un qui tient compte de la complexité du phénomène entourant la consommation de drogues, de l'interaction entre les contingences individuelles, contextuelles et temporelles, ainsi que de rapport fondamental de la signification personnelle que l'acteur social assigne à ces divers éléments. En somme, la notion de

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style de vie représente un construit qui tient compte de certaines dispositions et qui définit une tendance à adopter des agissements, des manières de vivre plus ou moins adaptées, marginales ou déviantes pour donner un sens à son existence et se définir une identité personnelle. Toutefois, comme le mentionne bien Daniel Dérivois, le « point aveugle» de cette analyse qui se veut intégrative des réalités concrètes, sociales et écologiques, réside dans la mise en latence de la réalité psychique. Ce travail de D. Dérivois, même s'il s'intéresse à la temporalité et à l'histoire de l'expérience vécue, dépasse les études sur les trajectoires des usagers de drogue. Il permet au lecteur de bien comprendre l'importance du processus de répétition et de symbolisation dans les passages à l'acte toxiques et agressifs. Ce travail d'analyse conduit le lecteur dans toute la complexité du fonctionnement psychique et permet de dégager une approche originale des conduites déviantes. Le matériel clinique recueilli et présenté dans ce livre permet au lecteur de mettre en parallèle les propos des participants et l'interprétation qui est apportée par l'auteur. On constate ainsi, tout au long de l'ouvrage, un grand respect de l'auteur pour le matériel recueilli et analysé. Au terme du livre, le lecteur a le sentiment de mieux comprendre les liens entre le passage à l'acte toxique et le passage à l'acte agressif chez les adolescents. Le travail est sobre tout en échappant à une théorisation réductrice dépeignant un usager à la merci complète d'un produit afin de présenter une réalité intérieure fort complexe. Serge Brochu, Ph.D.
Professeur de criminologie, Directeur du Centre International de Criminologie Comparée (C.IC.C.), Université de Montréal

Sources
Brochu, S. (1995), Drogue et criminalité: presses de l'Université de Montréal. Debuyst, C. (1989),Acteur Goldstein, une relation complexe. Montréal: Les

social et délinquance.

Bruxelles: Pierre Mardaga. Conceptual

P. J. (1985), The Drugs/Violence

Nexus: A Tripartite

Framework. Journal ofDrug Issues, 15(4),493-506.

Interroger la violence à l'adolescence
par Pascal Roman

En prenant pour axe thématique la complexité du lien drogue-crime, Daniel Dérivois présente, dans cet ouvrage, des pistes et hypothèses de compréhension des enjeux psychodynamiques des expressions de la violence au temps de l'adolescence. Ses propositions ouvrent sur une réélaboration théoriqueclinique précieuse dans le champ de la clinique de la violence à l'adolescence. L'auteur met l'accent, tout au long de son travail, sur la place du processus adolescent, dans la lignée des travaux de Ph. Jeammet et de F. Marty sur ce temps particulier que constitue l'adolescence. C'est la spécificité des processus psychiques mobilisés dans ce temps de passage, ainsi que les mouvements progrédients/régrédients qui l'accompagnent, qui autorisent une telle pensée d'un temps tout à la fois hors-temps et éminemment inscrit dans une temporalité qui déborde le strict temps de l'adolescence; il apparaît que c'est dans cette perspective que l'on peut comprendre le souci de D. Dérivois de s'attacher à mettre à jour une inscription des agirs violents des adolescents (agirs classiquement qualifiés d'hétéro-agressifs et d' autoagressifs) dans une pensée de l'originaire.

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Là est d'ailleurs sans doute l'originalité du travail de D. Dérivois, dans la mesure où il s'intéresse tout particulièrement à décrypter les modalités du travail de la symbolisation de ces adolescents, dont les expressions symptomatiques tendent à témoigner d'un échec de ce travail. Tout en s'appuyant sur des travaux « classiques» sur la violence et sur le processus représentatif dans la lignée lyonnaise en psychologie clinique, D. Dérivois apporte une contribution tout à fait personnelle dans le déploiement d'hypothèses centrées sur le travail de la symbolisation à l'adolescence: en témoigne l'introduction, en référence aux travaux de P. Aulagnier, d'un troisième terme (celui de symbolisation originaire) au couple désormais classique « symbolisation primaire / symbolisation secondaire» proposé par R. Roussillon. Cette introduction ouvre, en effet, une pensée renouvelée des enjeux de l'engagement de l'adolescent sur la voie de la violence. Considérer ces adolescents en rupture d'affiliation (sociale, affecti ve, familiale...) par le biais de leur potentiel à s'inscrire dans une activité de pensée, au détour du repérage minutieux de ce que D. Dérivois nomme les « analyseurs d'un symptôme antisocial », rompt heureusement avec une appréhension bien souvent trop résolument psychopathologique (au sens d'une rupture radicale d'avec ce que l'on peut tenter de définir comme normalité) des comportements violents à l'adolescence, pour donner droit au sujet, dans la singularité de ses engagements. Par ailleurs, on relèvera l'intérêt heuristique de la notion de pulsion traumatique développée par D. Dérivois, en ce que celle-ci tente de lier les différentes modalités d'investissement de la temporalité et de ses avatars, dans ce passage d'un horstemps à une temporalité affiliée, dans la traversée de l'adolescence. On pourrait considérer alors que la violence adolescente, dont rendent compte les agirs agressifs et toxiques des adolescents et jeunes adultes rencontrés, se trouverait nourrie de l'émergence de la pulsion traumatique: la pulsion traumatique viendrait tout à la fois en place de subversion des réseaux de sens (on se rappelle la définition proposée par S. Freud du traumatisme comme résultant d'un excès d'excitation au regard

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des potentiels de traitement de l'appareil psychique) et comme vecteur d'une tension en quête du sens. On retrouve ici, sur une autre scène, l'esprit des propositions de Ph. Gutton sur la violence à l'adolescence: le traumatisme pubertaire, dans ses effets désorganisateurs et ré-organisateurs ouvre la voie à des potentiels d'implosion de la vie psychique tout autant qu'à des fulgurances créatrices. Considérer avec D. Dérivois, que les adolescents symbolisent, dans un continuum qui s'établit de l'éprouver au dévier, permet d'envisager des pistes pour l'accueil et la transformation de ces violences. Les perspectives esquissées par D. Dérivois en termes de prise en charge institutionnelle de ces adolescents et/ou jeunes adultes, dans le cadre de l'incarcération ou de ses alternatives (sic), ainsi que dans leur visée préventive, se nourrissent des propositions théoriques et cliniques énoncées tout au long de l'ouvrage; elles donnent à penser quant au chantier qui s'ouvre dans ce domaine, en un temps où la question de l'adolescence et des réponses apportées aux transgressions qui accompagnent ce temps singulier tendent à oblitérer une prise en compte de la singularité du temps adolescent, de ses fragilités et de ses risques, au risque de ne proposer comme seul projet que celui d'enfermer l'adolescence! La lecture de l'ouvrage de D. Dérivois nous permet d'aller bien au-delà et il s'inscrit alors pleinement, dans le champ de la clinique psychanalytique, dans une authentique démarche éthique.

Pascal Roman
Professeur de Psychologie clinique, Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique (C.R.P.P. C.), Université

Lumière-Lyon 2.

Avant-propos

Cet ouvrage traite de la relation drogue-crime dans une perspective psychodynamique. Il est une version condensée de quelques hypothèses développées dans une thèse de doctorat de

psychologie 1 sur certains aspects de la délinquance chez des
jeunes de « cultures)} différentes rencontrés en milieu carcéral. n se veut une contribution au débat actuel sur les nouvelles formes de délinquance qui participent du décor socio-politique et culturel français d'aujourd'hui. Je choisis de mettre particulièrement l'accent sur la complexité des liens entre le passage à l'acte agressif et ce que je propose d'appeler le passage à l'acte toxique - autre façon de nommer la consommation abusive et addictive de produits toxiques. La focalisation de l'attention sur la nature et les niveaux de ces liens paraît être une porte d'entrée très significative sur les problématiques antisociales à l'adolescence.

1. Passages à l'acte toxiques et passages à l'acte agressifs à l'adolescence : processus de répétition et de symbolisation. Apports de la méthodologie projective, thèse soutenue le 30 avril 2003 à lUniversité Lumière Lyon 2, sous la direction du Pr. Pascal Roman. Je tiens à remercier les membres du jury - Pro Pascal Roman (Lyon), Pr. Serge Brochu (Montréal), Pr. Bernard Duez (Lyon), Pro Alex Lefebvre (Bruxelles) et Pro François Marty (paris) pour l'attention qu'ils ont portée à ce travail et pour les conseils qu'ils m'ont donnés pour sa réécriture.

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A un moment où la mutation du social, dans son articulation avec le culturel et le politique, tend à occulter la singularité des comportements délinquants et le sens subjectif profond des passages à l'acte pour l'adolescent ou le jeune adulte, il semble important de jeter un regard particulièrement ciblé sur certains enjeux personnels et interpersonnels de ce « syndrome» qu'est le lien «drogue-crime ». En participant à ce débat, nous sommes conscient des risques encourus à vouloir tenter de construire une compréhension à propos d'un sujet d'actualité dont les contours échappent sans cesse à une saisie défmitive du réel antisocial. En effet, il yale risque de se laisser emporter par « l'urgence à penser» à laquelle confronte le caractère actuel et spectaculaire des comportements délinquants mais aussi celui d'intervenir « à chaud» sans le recul nécessaire, préalable à toute tentative de compréhension et de théorisation. L'actualité fait également prendre le risque d'occulter l'apport d'autres modèles au profit d'un modèle unique auquel nous sommes habitué. Dans une certaine mesure, et c'est un quatrième risque pour la prévention et la prise en charge, l'actualité délinquante a ceci de particulier qu'elle fixe l'attention sur l'éradication des symptômes au détriment d'un traitement en profondeur des événements. Nous faisons le pari que cette prise de risque est nécessaire au nom de l'écart théorico-clinique qui caractérise la mouvance antisociale. C'est dans cet écart et en connaissance de cause que nous participons à ce débat. Les objectifs sont donc modestes. Il s'agit, à partir de certains modèles phénoménologiques, de proposer des jalons pour une lecture psychodynamique complémentaire de la double problématique drogue-crime, de mettre en perspective un mode d'analyse des passages à l'acte toxiques et des passages à l'acte agressifs pour enfin esquisser quelques pistes pour la prévention et la prise en charge thérapeutique des jeunes concernés par la délinquance. Ainsi le lecteur est-il invité à approcher le texte moins comme un travail abouti que comme une pensée en chantier, ouverte à la discussion.

Introduction
« La recherche de la vérité est plus précieuse que sa possession» Lissé.

1 - Un sujet d'actualité La relation drogue-crime est un sujet d'actualité à l'échelle internationale. En Amérique du Nord, au Canada notamment, elle fait l'objet de nombreuses études qui tentent non seulement de l'expliquer mais aussi de concevoir des modèles de prévention et des politiques d'intervention. En Europe, et particulièrement au Portugal, des recherches sont menées, qui tentent d'aborder le phénomène en mettant en évidence plusieurs dimensions de la double problématique. Depuis quelques années en France, parallèlement aux recherches qui y sont consacrées, les comportements délinquants chez les jeunes alimentent régulièrement les débats dans la presse écrite et télévisée. Par-delà une réflexion sur le fond du problème et sur les enjeux pour la prévention, l'actualité de et sur la délinquance est souvent un espace de divergences où d'autres problèmes sociaux (le chômage, l'immigration, le logement...) viennent se greffer. Elle se présente comme un «prêt à exploiter» pour des acteurs qui l'utilisent à des fins diverses, notamment politiques.

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Quel que soit le cadre socio-politique et médiatique de son apparition et de sa mise en scène, l'actualité peut revêtir au moins deux sens. Le premier sens renvoie à l'événement, ce qui est « à la une », ce qui se voit et qui se confond souvent avec le présent, noyé dans le spectaculaire. C'est de ce premier sens que la plupart des études statistiques sur la violence juvénile semblent tirer leurs chiffres pour tantôt faire augmenter, tantôt faire baisser le taux de la délinquance dans telle ou telle région. Quotidiennement, ces chiffres surprennent, alertent l'opinion publique, mobilisent l'attention sur les jeunes délinquants dans les « quartiers sensibles» tout en mettant d'emblée les citoyens devant l'urgence sinon à en penser quelque chose du moins à réagir et à prendre position concernant un fléau désormais plus compliqué qu'il ne paraît. L'autre sens de l'actualité est à rechercher dans le terme actuel. Ainsi que le souligne D. Sibony (1999), «l'actuel, ce n'est pas le présent, c'est la présence d'une époque - d'un certain temps 'arrêté' - (.oo)». Autrement dit, l'actualité traduit toujours un mouvement, une mutation, une transformation d'un temps ou d'événements qui ont marqué un temps. L'actualité retlèterait donc un temps arrêté. Ce temps arrêté peut concerner l'histoire de tout un peuple ou l'évolution de toute une société, mais aussi il peut concerner l'histoire d'un individu singulier pris dans un tissu collectif (pays, société, culture, époque...) avec ses propres symptômes à déchiffrer et à signifier. C'est cet individu, en l'occurrence l'adolescent ou le jeune adulte délinquants, obligé de composer avec le temps social et le temps subjectif, coincé entre ses symptômes et ceux de son époque; c'est ce jeune adolescent saisi de l'intérieur par l'actualité délinquante sur la scène socio-culturelle française qui va retenir notre attention, avec tout ce que cette entreprise comporte de risques et soulève de complexités.

2 - Un problème complexe Le problème est complexe à la fois pour les acteurs (sociaux, juridiques, éducatifs, politiques...) et les chercheurs. Les ac-

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teurs sont confrontés au problème dans son aspect global, indifférencié et spectaculaire. En effet, quand un jeune passe à l'acte, il ne passe à l'acte ni pour un éducateur ni pour une assistante sociale, un juge ou un politique. Quand il passe à l'acte, il pose le réel antisocial dans toute son acuité. Parallèlement à un « temps arrêté» « qui ne passe pas », c'est tout le système familial, social, juridique, culturel, politique qu'il interroge. L'acteur ne peut approcher que ce que sa « casquette» professionnelle et institutionnelle lui permet d'approcher... et le problème reste entier! S'agissant des chercheurs, les phénomènes « adolescence», « violence» et « toxicomanie », s'ils se présentent comme un tout chez le jeune, constituent aussi des « objets» difficilement saisissables et séparables. Par-delà le caractère énigmatique spécifique de chacun de ces champs, cette complexité semble tenir d'abord au fait que ces trois thématiques mobilisent la réflexion dans plusieurs disciplines des sciences humaines qui y jettent des regards différents, complémentaires mais souvent contradictoires. Elle semble aussi s'expliquer par le fait que, quelle que soit la discipline, il est difficile de s'intéresser à l'une d'entre elles sans se référer aux deux autres ou sans que les interférences des deux autres ne viennent interroger et remettre en question la légitimité de la démarche de recherche. Selon la discipline et les chercheurs, ces problématiques sont abordées d'emblée de manière séparée ou de manière simultanée. Etant donné que « l'objet de recherche est toujours plus complexe que sa représentation disciplinaire» (J. Duchastel et D. Laberge, 1999), assez souvent, ce sont les butées, les obstacles méthodologiques et épistémologiques qui réorientent le processus de recherche vers la prise en compte de nouveaux aspects de l'objet de recherche, à la lumière de notions ou concepts empruntés à d'autres disciplines. A ce sujet, les approches pluridisciplinaires, interdisciplinaires, ou transdisciplinaires peuvent permettre de renforcer un dispositif méthodologique et de réduire les écarts pour une meilleure appréhension et une compréhension plus argumentée des faits humains. Mais toujours est-il que le transfert des connaissances et des méthodes d'une discipline à l'autre reste problématique et continue

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d'interroger les sciences humaines dans leur fondement épistémologique. Cependant, à l'intérieur d'une même discipline, le problème n'est pas moins crucial, tant les courants peuvent être différents. Dans le champ de la psychologie par exemple, s'agissant de l'adolescence, la violence et la toxicomanie ou des liens entre ces thématiques, les questions du niveau de l'objet, des référentiels théoriques des chercheurs et de la méthodologie utilisée se posent dans toute leur acuité. Certains auteurs abordent ces thématiques dans une perspective phénoménologique, d'autres font une approche plutôt systémique, cognitiviste ou psychodynamique et les méthodologies sont très variées. Les résultats auxquels ils aboutissent présentent la plupart du temps des écarts qui laissent penser qu'ils n'observent pas tous les mêmes « réalités» et qu'ils ne construisent pas leur objet de la même manière. En effet, construire l'objet, c'est une chose. Le nommer, c'en est une autre. Dans le champ de la psychologie clinique d'inspiration psychanalytique, le problème est aussi d'importance. En plus de l'abondance des théories psychodynamiques, la question de l'intrication des réalités matérielle, biologique et psychique interroge notamment la nomination de l'objet. Si dans une perspective métapsychologique, par-delà l'attachement aux phénomènes, c'est le fonctionnement psychique sous-jacent qui est primordial, comment en effet penser un objet de recherche transversal à ces trois thématiques? y a-t-il succession, causalité ou indépendance entre la drogue et le crime à l'adolescence? Est-ce la consommation de drogues qui conduit à des actes criminels ou l'inverse? Faut-il poser le problème en tennes de lien (ou relation ou « fonnation ») drogue-crime, en termes de lien entre le jeune et les phénomènes « drogue» et « crime» ou en terme de liens intrapsychiques et intersubjectifs qui se mettraient au travail dans les objets socio-culturels que sont la « drogue» et le « crime» ? Les trois à la fois. En effet, ce qui est intéressant ici, par-delà ces niveaux de lien, c'est la question du sens des passages à l'acte pour le jeune, c'est la question du sens de la contrainte à

Introduction

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répéter les conduites déviantes mais aussi celle du travail psychique qui s'opère dans la mouvance antisociale, à travers les processus de répétition.

3 - Un choix méthodologique La centration de l'attention sur la question du sens soulève un souci méthodologique à plusieurs points de vue. En effet, où aller à la rencontre du jeune qualifié d'antisocial? Dans la rue ? Le métro? A la gare? Au bistrot? Dans les quartiers sensibles? Comment aller à sa rencontre? Comment évaluer l'impact du cadre de la rencontre sur la compréhension des éléments observés? Quels outils mettre en place pour déchiffrer et interpréter ses symptômes? Que mettre en évidence dans ses symptômes? A travers quelle grille conceptuelle, quelle posture épistémologique approcher les variantes de la clinique antisociale ? Poser ces questions, c'est tenter de prendre la mesure de l'ampleur du problème, c'est tenter de se rendre compte de la diversité des approches possibles et de prendre conscience des limites de la nôtre. Il a donc fallu faire des choix. J'ai rencontré une cinquantaine de jeunes de 15 à 23 ans incarcérés pour conduites agressives en lien avec la consommation de produits toxiques (alcool, drogues douces ou dures, médicaments). 14 1 ont été retenus pour une étude qualitative plus approfondie 2. Le choix de cette tranche d'âge s'explique par la prise en compte du processus adolescent - où l'âge n'est guère un critère - et par le souci de mettre en évidence le processus d'installation de la délinquance au fil des années. Il a été possible, par exemple, d'apprécier comment Max, multirécidiviste de 23 ans, réfléchit sur des actes qu'il avait commis à 17 ans. Ce dispositif a donc permis
1. Tout au long de l'ouvrage, la réflexion sera appuyée par des extraits cliniques de ces cas dont lU1profil est présenté en annexe. Pour des éléments complémentaires, V. la thèse de doctorat (Université Lyon 2) en sachant que l'accès à tous les éléments cliniques n'est pas indispensable à la compréhension des idées développées dans l'ouvrage. 2. Malgré ses limites, notamment en termes de généralisation des résultats, la démarche qualitative a paru plus appropriée à un travail sur le sens.

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d'évaluer le travail d'appropriation par les jeunes de leur « histoire délinquante et pénale» par-delà leur « histoire familiale et sociale» 3. Ces jeunes étaient tous de « cultures» différentes, au sens anthropologique du terme. La dimension culturelle est un élément essentiel dans les manifestations et la compréhension des conduites déviantes en France. Nous ne saurions en faire l'économie, d'autant plus que la population carcérale est majoritairement une population d'immigrés (première, deuxième ou troisième génération) qui montre un tableau complexe des transformations psychiques interculturelles. Etant donné que la question qui nous préoccupe est celle du sens des passages à l'acte pour le jeune, le milieu carcéral a paru - malgré les conséquences graves qu'il peut avoir sur le développement psycho-affectif de certains jeunes - être un espace potentiellement favorable à l'émergence du sens, dans la mesure où il est censé suspendre la propension à l'agir et rappe-

ler les limites 4 au profit d'un travail de représentation.

Dans la même perspective, j'ai abordé les jeunes au moyen de cinq entretiens individuels dont deux étaient consacrés à la passation de tests projectifs (Rorschach et TAT). L'utilisation de la méthodologie projective a été motivée par sa pertinence dans le repérage des indices de traumatisme et des modalités de symbolisation (P. Roman, 1996; C. Chabert, 1983). Le travail

3. En effet, j'ai cherché à reconstruire trois types d'histoires à partir des éléments recueillis: l'histoire délinquante et pénale pour mettre en évidence le che11Ù11ement la déviance et l'intrication des passages à l'acte toxiques et vers agressifs, l'histoire familiale et sociale pour mettre en évidence le contexte familial et social dans lequel l'adolescent a vécu et l'histoire de la relation clinique pour mettre en évidence l'utilisation du cadre et la dynamique du transfert et du contre-transfert. 4. Le milieu carcéral est un «cadre paradoxal», comme le fait remarquer C. Legendre (1997). TIpeut être à la fois «pathogène pour le sujet, le maintenant dans un état de dépendance et d'impuissance (...) » et « un cadre rassurant, un abri, une instance limitante et contenante » qui peut « constituer un temps d'arrêtface au débordement pulsionnel et au passage à l'acte ».