Généalogie et dialectique de la raison mercantiliste
366 pages
Français

Généalogie et dialectique de la raison mercantiliste

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Date de parution 01 janvier 1996
Nombre de lectures 46
EAN13 9782296324312
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

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GÉNÉALOGIE ET DIALECTIQUE
DE LA RAISON MERCANTILISTECollection Ùl philosophie ell commun
dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren
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Jacqueline Rousseau-Dujardil1, L'Ï1npar:fait du sul~jectif
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Anne Staquet, Introduction à la penséefaible de Vattilno et Rouatti.
Hélène Van Cmnp, Chelni11..faisal1t avec Jacques Derrida.
Danielle Cohen-Levina~, Rhizolne et rotatiol1.
@ L'Harmattan, 1996
ISBN: 2-7384-4547-0~
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Alessandro PANDOLFI~
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GÉNÉALOGIE ET DIALECTIQUE
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DE LA RAISON MERCANTILISTE
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L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005Paris- FRANCE Montréal (Qc) -CANADA H2Y lK9Introduction
Cette recherche a en grande partie été inspirée par des
événements contemporains. Il s'agit, d'une part, de l'offensive
néo-libérale qui, à partir de la seconde moitié des années 70, a
redéfini de manière globale tout à la fois les sujets et les formes
de l'accumulation capitaliste, en même temps qu'elle
problématisait avec une radicalité extrême le rôle de l'Etat en
tant qu'organe régulateur. D'autre part, dans le sillage des
formidables transformations subies par la technologie,
l'organisation de la production et le champ social, mais aussi à
la suite de la disparition de la traditionnelle opposition entre les
grands blocs politico-militaires, un unique marché
tendanciellement unifié semble désormais modeler la
géopolitique planétaire, amenant ainsi la dynamique capitaliste
originaire à son plein accomplissement.
Les politiques et les idéologies néo-libérales ont mené
une offensive sans précédent contre les fonctions et les
institutions de la redistribution et de la régulation, telles qu'elles
7étaient pratiquées dans les Etats welfaristes occidentaux, et ce
depuis la fin de la seconde guerre mondiale. En conséquence, on
a mis en place une série de drastiques mesures d'assainissement
des budgets des Etats, grevés qu'ils étaient par la prolifération de
la dépense publique consacrée à la régulation du marché de
l'emploi et aux politiques d'assistance, de prévoyance et de
soutien public de la demande. Dans un tel contexte, ce qu'on
nommait la globalisation de l'économie-monde a été saluée
comme l'accomplissement du libre échange. Ce dernier,
soutenait-on, aurait été accéléré par l'écroulement des régimes
qui faisaient encore obstacle à une complète libéralisation du
marché mondial et à l'universalisation de la démocratie comme
seule forme politique adaptée à celui-ci. Pourtant, bien vite, les
choses se sont révélées plus compliquées.
En premier lieu, autour de ce marché unique mondial
qui, à bien y regarder, est plutôt un système de blocs et
d'ouvertures entre les grands marchés régionaux et continentaux,
il y a une pluralité de systèmes socio-politiques non-homogènes.
En outre, on n'est pas en face d'une unique politique
économique susceptible de régler les échanges et les relations
internationales. La typologie des échanges apparaît fortement articulée
en fonction de la position que chaque pays est capable d'occuper
à l'intérieur de l'économie-monde. L'affirmation selon laquelle
cette dernière serait le théâtre d'un libre et juste échange
avantageux pour tous les partenaires est continuellement démentie par
les faits.
La libéralisation du commerce mondial entraîne de
nombreuses conséquences" mercantilistes" ou
"néo-mercantilistes ". Les marchés des régions et des pays pauvres doivent
rester ouverts à la dislocation d'importants segments de la
production exportés par les économies dominantes, à la captation de
leur surplus commercial, à leur invasion par la spéculation et par
les déchets provenant des économies centrales. Les politiques
économiques et sociales de ces pays, mais aussi, en dernière
analyse, leur souveraineté même, se trouvent donc sous tutelle.
8Les possibilités de développement qui leur restent dépendent du
degré de libéralisation et de l'adoption des politiques
économiques "recommandées" par les organisations monétaires et
financières internationales. Enfin, les accords concernant la
réglementation de la circulation et des transactions dans les
grandes aires inter-régionales ou continentales formalisent des
échelles et des dispositifs hiérarchiques qui obligent les
systèmes subalternes à considérer leur propre subordination
comme un bien précieux.
Les pays les plus riches instituent et dirigent d'inédites
formes d'intégration régionale sous le signe de la libéralisation
la plus poussée. Mais ces mêmes pays n'hésitent pas à adopter
de rigides mesures de clôture et de protection de leur marché
intérieur - jusqu'à la guerre commerciale - pour limiter leur
invasion par des marchandises et des services plus compétitifs
en provenance d'autres aires souvent dominées par des régimes
fortement protectionnistes et autoritaires. Dans ce contexte, la
crise de l'Etat-nation éclate à travers l'intensification des flux
migrateurs, à travers les limites imposées par le gouvernement
mondial du crédit, et surtout à travers l'incroyable rapidité de
circulation du capital-information. Mais cette crise est
violemment secouée par le contrecoup réactif que représentent
les néo-nationalismes et la récupération continue de tous les
particularismes.
En de telles conditions, la triste combinaison du
radicalisme néo-libéral et du néo-mercantilisme constitue un
instrument puissant et ambigu à la disposition de certains Etats
et des centres du pouvoir supranational. Toutes les
déterminations catégorielles à travers lesquelles la science
économique et la pensée politique ont décrit et classifié les
systèmes de politique économique semblent désormais se
confondre, donnant lieu à des hybridations et à des
contaminations.
C'est de ces" provocations" contemporaines qu'est
donc née l'exigence d'une reconstruction de certaines des
9origines lointaines des phénomènes qui ont été ici rapidement
esquissés. Dans la mesure où notre époque actuelle est souvent
considérée comme une nouvelle époque d'accumulation
primitive du capitalisme suscitant une lutte générale pour
clarifier les pouvoirs au sein de l'économie-monde, il semblait
intéressant de poser de nouvelles questions à la "première
accumulation primitive", et en particulier au mercantilisme, qui
fut la principale forme de gouvernementalité de ce processus. En
particulier, il fallait essayer d'éclaircir en quel sens les tendances
fondamentales de la modernisation capitaliste, que le
mercantilisme inaugure et par lesquelles il sera bientôt dépassé,
se renouvellent à travers de continuelles transformations.
C'est à partir de cette époque, surtout, qu'a émergé la
tnatrice du processus historique de la modernité, c'est-à-dire la
dialectique entre les généralités intersystémiques et les
différenciations nationales et régionales. Les questions de la formation
et de la consolidation de l'Etat qui sont au cœur de l'époque
mercantiliste ne pouvaient pas ne pas s'inscrire dans cette
dialectique. En ce sens, les analogies sont nombreuses. A
l'époque, comme c'est le cas également aujourd'hui,
l'émergence de nouveaux modes de rapports de production a
déterminé une polarisation hiérarchique et topologique de toutes
les précédentes formes d'exploitation. A l'époque - c'est-à-dire
dans le mouvement de leur constitution -, tout comme
aujourd'hui, sous la form.e d'une crise épocale, il semble que les
grandes unités politiques soient frappées d'un même état
d'indécision face à leur destin historique. Enfin, l'argent,
c'està-dire le'plus abstrait des dispositifs de pouvoir, était et demeure
- tout comme à l'époque de l'accumulation primitive -
l'instrument et la fin de la création continue de l'espace-temps
du monde.
Cependant, ces analogies ne sont que des analogies. Aucun
raccourci ne semble praticable pour échapper au cercle qui lie
ensemble singularité et continuité. Ni celui d'un mercantilisme
conçu comme transition ou préhistoire - pré-moderne,
proto10moderne, antimoderne? - du capitalisme, ni celui de la
répétition ponctuelle - cyclique, conjoncturelle? - d'une
tendance originaire. Pour cette raison, il était nécessaire de
trouver une ligne de recherche et de conceptualisation
susceptible de faire interagir entre elles de manière productive
d'une part une dialectique de la continuité donnée à travers ses
transformations (figure empruntée à Adorno), et de l'autre une
généalogie de la singularité et des différences, inspirée en grande
partie par la pensée de Foucault. Il s'agissait d'un accès sans
doute malaisé, mais qui semblait malgré tout plus fécond.
Nous avons alors choisi de rechercher des aspects et des
contenus dont puissent émerger avec évidence la pré-histoire et
la post-histoire immanentes à une singularité historique. Cela
n'était possible que parce que, comme le dit Walter Benjamin,
chaque présent porte en lui un degré déterminé de connaissance
potentielle du passé. L'image du mercantilisme devient alors
synchronique par rapport au présent, non en vertu d'une
prétendue continuité linéaire, mais précisément parce que le
présent - ce présent - offre, dans sa différence, le moment d'une
compréhension possible. Il s'agissait donc de donner lieu à une
expérience de connaissance, non à la vérité du passé" comme il
s'est passé objectivement". Pour cette raison, cette recherche est
totalement exposée à la critique mais aussi à d'interminables
ajouts.
Nombreuses sont les personnes que j'aimerais remercier
pour leur aide et leurs encouragements.
Mon immense gratitude va tout particulièrement à
JeanMarie Vincent, pour la passion et la grande intelligence avec
lesquelles il a toujours suivi mes travaux.
IlChapitre I
LES PARADOXES
DU MERCANTILISME
Dans la première des Lectures on Justice, Police, Revenue
and Armyde 1762-64, Adam Smith décrit les institutions et les
moyens fondamentaux du gouvernement et place au premier
rang l'activité de la Police qui comprend, entre autres, les
pratiques de la réglementation du marché intérieur et du
~ commerce extérieur. Selon une tradition terminologique
française, le pouvoir de la Police consiste, plus particulièrement,
en un souci de la netteté ou de l'hygiène publique, en une
administration de l'aisance - c'est-à-dire le maintien de l'ordrei
public-, et enfin en un bon marché ou contrôle des prix afin que
le pays soit réapprovisionné par les marchandises de plus large
I
! consommation à un prix d'achat accessible à la majorité de la
population (1). C'est en ces termes qu'Adam Smith définit
quelques unes des caractéristiques du mercantilisme, une forme
de gouvernementalité politique et un ensemble de principes et deI
~
13
I
r
fformulations théoriques qui ont déterminé, pendant au moins
trois siècles, la conception et l'exercice de la souveraineté de
l'Etat. Or, si c'est précisément avec lui que s'ouvre la critique
incessante du mercantilisme par l'économie politique classique,
c'est également Adam Smith qui intègre et utilise à plusieurs
reprises dans son discours de nombreux thèmes tirés du
mercantilisme. En particulier, c'est dans l'introduction du IVème
livre de La Richesse des Nations, entièrement consacré au
démantèlement du Mercantile System, que Smith propose une
définition de la Political Oeconomy clairement inspirée du
mercantilisme: "L'économie politique, considérée comme une
branche des connaissances du législateur et de l'homme
d'Etat..."(2). Dans le monde moderne, la représentation et la
légitimation de la souveraineté de l'Etat doit comprendre la
Political Oeconomy comme son attribut essentiel.
Bon nombre de passages de l'œuvre d'Adam Smith
témoignent d'une valorisation des conquêtes du système mercantiliste.
Smith souligne à plusieurs reprises le fait que la modernité est
caractérisée par une universalité des échanges économiques et
des rapports politiques institués et développés par le système
mercantiliste lui-même. En ce sens, le marché mondial est l'une
des raisons de la "splendeur et de la gloire" du mercantilisme.
Certains pays et certaines villes commerçantes européennes sont
devenus les manufacturiers, les transporteurs et les fournisseurs
des " cultivateurs d'Amérique" et de "presque toutes les
différentes nations d'Asie et d'Afrique...". Qui plus est, "puisque le
transport par eau offre de si grands avantages, il est donc naturel
que les premiers progrès de l'art et de l'industrie se soient
montrés partout où cette facilité ouvre le monde entier pour marché
au produit de chaque espèce de travail, et ces progrès ne
s'étendent que beaucoup plus tard dans les parties intérieures du pays"
(3). En discutant des caractéristiques des deux principaux
systèmes de l'économie politique moderne, à savoir les systèmes
"mercantiliste et agricole", A. Smith constate que,
contrairement aux physiocrates, les mercantilistes ont effectivement
14~
J
pratiqué ce qu'ils conseillaient en tennes de principes généraux.
Le mercantilisme a implanté et défendu la production
manufacturière, tandis que la physiocratie n'a pas>traduit ses
~
programmes par des pratiques conséquentes. En privilégiant à
tort le secteur agricole au détriment du secteur manufacturier
considéré comme improductif, la nouvelle politique économique
invoquée par la physiocratie risque, en effet, de déséquilibrer le
circuit économique encore plus profondément que ne l'a fait le
système mercantiliste (4).
Toutefois c'est Adam Smith qui fonnulera les critiques
les plus vives contre le mercantilisme, critiques qui seront
ret prises et développées au cours d'un débat qui, dépassant la
"situation classique "de la science économique, survit encoret
aujourd'hui. Mais surtout, c'est encore Adam Smith qui
détermine le caractère paradoxal de la polémique contre le~
phénomène mercantiliste. Cela signifie qu'à partir de Smith, les
critiques et les polémiques ne pourront pas éviter la rencontre
avec l'incidence du mercantilisme dans le développement de la
modernité. Il suffit de citer à ce titre les "inventions" des fonnes,
capitalistes de l'échange et du commerce mondial, du travail
salarié, de la finance publique et privée et du système fiscal, et
de constater que le mercantilisme n'apparait jamais comme
I "révolu" : il revient cycliquement dans le but de reconstituer le
système capitaliste à l'échelle mondiale (5).
Comme on le sait, la critique d'Adam Smith s'ouvre sur la
dénonciation de la plus grave des superstitions mercantilistes,
celle qui confond la richesse avec les métaux précieux,
autrement dit, avec la monnaie. Mais, à bien y regarder, ce
jugement contient deux arguments très intéressants dans la
mesure où il montre, à travers eux, le caractère paradoxal de
l'analyse smithienne et des critiques postérieures. Il s'agit, d'une
part, de la dénonciation de l'échange inégal en tant que forme
des relations économiques et politiques et, d'autre part, de la
critique des distorsions imposées par le mercantilisme au
développement "naturel" de l'économie et de la société moderne.
15
~Dans les Lectures, A. Smith stigmatise l'échange inégal comme
contraire à l'équilibre naturel qui se serait actualisé si les
marchés et les transactions avaient été libres de se développer
selon un régime d'opportunités équivalentes pour tous les sujets
de l'échange et pour toutes les nations. Si une nation a déjà été
rendue plus pauvre qu'une autre, dit Smith, l'échange inégal
approfondira indéfiniment cette inégalité (6). Les
réglementations, les subventions et les monopoles, les
prohibitions, les droits d'entrée et de sortie de chacun des
marchés altèrent l'équilibre naturel des échanges entre nations,
déstabilisent les rapports entre producteurs et consommateurs et
approfondissent l'écart entre les classes sociales à l'intérieur de
chaque pays. Dans le système mercantiliste, l'échange inégal se
vérifie tout d'abord entre la ville et la campagne. Les restrictions
et les hauts salaires imposés par la ville au secteur agricole font
en sorte que la campagne paye pour les marchandises nationales
ou étrangères offertes par la ville un prix -institutionnellement -
toujours plus élevé que celui qui devrait être payé dans un
régime où la liberté et l'équilibre sont plus grands. Les
distorsions mercantilistes institutionnalisent un grand
déséquilibre, à la fois économique et social, et, comme le
prétendent effectivement les "défenseurs du système
mercantiliste", il y a toujours quelqu'un qui achète avec une plus
petite quantité de travaille produit d'une plus grande quantité de
travail (7). C'est de l'application systématique de l'échange
inégal que résultent enfin les contradictions produites par les
organisations politiques "existant en Europe". L'échange inégal,
en ce sens, est la cause et l'effet de la forme "non raisonnable"
du système mercantiliste.
Selon Smith, les graves interférences imposées par le
mercantilisme au cours naturel de la richesse consistent en un
ensemble de déviations, par défaut ou par excès, de l'équilibre
naturel. Tantôt le système mercantiliste limite la concurrence,
tantôt il la sature en l'élargissant au-delà des limites qui
s'institueraient spontanément dans un régime de plus grande
16liberté de circulation du travail et des capitaux. La critique d'A.
Smith est donc fondamentalement centrée sur l'opposition entre
"liberté et équilibre naturel" d'une part, et interférence politique
de l'autre. Le libéralisme théorique naît en contestant que la
seule légalité rationnelle soit la légalité produite par la volonté
politique. Il existe, en revanche, une rationalité immanente au
développement des intérêts qui, indépendamment de la décision
gouvernementale, peut harmoniser la singularité et la généralité:
"Et qu'il s'agisse du Tableau des Physiocrates ou de la "main
invisible" de Smith, qu'il s'agisse donc, d'une analyse visant à
rendre visible, sous forme d'évidence, la formation de la valeur
et la circulation des richesses, ou au contraire d'une analyse qui
suppose l'invisibilité intrinsèque du lien entre la recherche du
profit individuel et l'accroissement de la richesse collective, de
toute façon l'économie montre une incompatibilité de principe
entre le déroulement optimum du processus économique et une
maximalisation des procédures gouvernementales" (8).
Selon Smith, le "progrès social et des
nations d'Europe" promu par le système mercantiliste, bien qu'il
soit pour certains aspects incontestable, est profondément dévié.
Le cours du développement économique doit être résolument
inverti. L'agressivité commerciale et le "décisionnisme" employés
par les mercantilistes dans l'œuvre d'édification du capitalisme
ont provoqué une inversion radicale dans l'ordre naturel du
développement de la richesse. Celui-ci ne doit pas être induit par le
marché mondial: "[...] suivant le cours naturel des choses, la
majeure partie du capital d'une société naissante se dirige
d'abord vers l'agriculture, ensuite vers les manufactures, et en
dernier lieu vers le commerce étranger" (9). Cet ordre naturel
des choses "[...] a été tout à fait inverti, à beaucoup d'égards,
dans tous les Etats modernes de l'Europe. C'est le commerce
étranger de quelques unes de leurs grandes villes qui a introduit
toutes leurs plus belles fabriques, ou celles dont les produits sont
destinés à être vendus au loin; et ce sont à la fois les
17manufactures et le commerce étranger qui ont donné naissance
aux principales améliorations de la culture des terres" (10).
L'échange inégal et l'inversion de la logique du
développement de la richesse constituent les deux piliers de la
polémique de l'économie politique smithienne et
postsmithienne contre le mercantilisme "classique" ou "historique"
et tous ses "retours". A partir de ces deux arguments-clefs se
développe le front de résistance libérale et néo-libérale face aux
multiples formes qu'assume l'ingérence de l'Etat dont, en un
certain sens, le mercantilisme constitue le modèle originaire.
John Stuart Mill avait déjà mis en évidence la persistance de
résidus mercantilistes dans la pensée de Smith. Selon J.S. Mill,
Adam Smith ne pousse pas jusqu'au bout la critique de l'échange
inégal et n'élabore pas suffisamment le modèle théorique du
développement naturel de la richesse. En d'autres termes, Adam
Smith, reste prisonnier de certains fétiches mercantilistes: "The
notion that money alone is wealth, has been long defunct, but it
has left many of its progeny behind it ; and even its destroyer,
Adam Smith, retained some opinions wich it is impossible to
trace to any other origin. Adam Smith's theory to the benefit of
foreign trade was that it afforded an outlet for the surplus
produce of a country, and enabled a portion of the capital of the
country to replace itself with a profit. These expressions suggest
ideas inconsistent with a clear conception of the phenomena.
The expression surplus produce seems to imply that a country is
under some kind of necessity of producing the com or cloth
wich it exports" (11).
Contrairement au jugement de J.S. Mill, Smith a montré
qu'il comprenait certains des thèmes de la stratégie mercantiliste
lors des débuts de l'accumulation capitaliste. La nécessité de
défendre et de développer le commerce extérieur est comprise,
sinon approuvée, par Smith dans la mesure où sa signification
est d'être un instrument capitaliste de domination. La production
destinée à l'échange extérieur constitue en effet l'instrument
principal pour conquérir une position d'hégémonie sur le marché
18mondial et donc pour élargir les possibilités d'investissement
national, avec une augmentation conséquente des revenus "de
toute la nation". En effet, la situation de l'Angleterre au cours de
la seconde moitié du XVIIIème siècle, semble bien être celle
d'un pays sorti vainqueur d'un conflit intercapitaliste vieux de
plusieurs siècles et qui commence à imposer, le tournant à son
propre avantage, le cours des prix des marchandises qui sont
l'objet des principaux échanges du marché mondial. Une fois en
position de domination, c'est-à-dire quand le cycle de la lutte
mercantiliste pour l'hégémonie sur le marché mondial s'est
conclu avantageusement, les capitaux nationaux peuvent être
partiellement ou totalement détournés de certains secteurs qui
ont permis à la nation de conquérir son pouvoir
StIrl'économiemonde, et dirigés vers l'étranger en vue de l'acquisition des
marchandises qui réduisent les coûts de production de toutes les
marchandises, c'est-à-dire "[...] dans le cas où la marchandise
dont le prix est abaissé est un objet de consommation pour les
travailleurs, ce qui diminue le coût du travail et augmente le taux
des profits" (I2).
Ainsi, une fois de plus, nous pouvons constater le
caractère paradoxal de la critique du mercantilisme par le libéralisme
classique. A partir du moment où l'époque des rivalités
commerciales et de l'escalation militaire s'est achevée, insiste J.8. Mill,
on comprend finalement "[...] le sentiment de l'avantage qu'un
pays commerçant tire de la prospérité d'un autre" (I3). Ce qui
n'est pas problématisé dans les arguments de J.8. Mill, c'est que
cette "general community of advantage" représente un
déplacement des rapports de pouvoir déjà élaborés par le mercantilisme.
La nouvelle division internationale du travail a été précisément
rendue possible par une lutte séculière pour la domination menée
sous la pression de cette "kind of necessity of producing the com
or cloth which it exports {...)". Les conceptualisations de
l'économie classique concernant les problèmes de relations
internationales traduisent donc la cristallisation des formes et des
conditions de domination qui ont été constituées au cours de
19l'accumulation primitive. Le régime des avantages relatifs dont,
selon la théorie des coûts comparatifs, pourrait jouir chacun des
participants au libre-échange international, est l'expression des
formes de dépendance - déjà instituées par le mercantilisme -
que les pays subalternes voient aggravées par l'exposition
prolongée et forcée au libre-échange.
Dans les stratégies argumentatives du libéralisme classique
et contemporain, l'aversion pour le mercantilisme est souvent
déterminée par une compréhension toute faite du concept de
modernité. Cause du déséquilibre entre les différentes valeurs
d'échange, facteur de retard et de distorsion dans le schéma du
développement de la rationalité économique, c'est entre autre
pour ces raisons que le mercantilisme n'est pas totalement
moderne, au sens où il n'a pas encore atteint le seuil d'une
différenciation fonctionnelle entre politique et économie. Pour certains,
le mercantilisme est proto-moderne, autrement dit il constitue
une phase préparatoire, une sorte de lieu d'incubation de
l'histoire en vue du plein déploiement de l'économie de marché.
L'interférence politique dans la formation du calcul économique
peut, dans certains cas-limite, aider ce dernier à déterminer une
certaine positivité, une certaine régularité. Cependant, la
surdétermination politique doit à la fin devenir superflue (14). Pour
d'autres, le mercantilisme est au contraire antimoderne, parce
qu'aucune instance extra-économique ne peut jamais servir de
facteur formateur dans le processus de constitution du système
économique.
Dans l"extrémisme" de von Hayek - qui peut être
considéré comme l'un des principaux exposants de l'intransigeance
libérale -, toute forme d'interférence politique ou de limitation
imposée par des systèmes étrangers à l'économie dénature le
marché. Le marché est un dispositif capable de garantir que tout
produit peut être offert à un prix plus bas que celui auquel peut
l'offrir quiconque ne le produit pas (15). Si la liberté du marché
est limitée par les autorisations qu'accorde le pouvoir politique à
des producteurs qui ne peuvent produire que certains biens, à
20certains prix déterminés, ou bien encore si l'offre et les prix sont
directement imposés et contrôlés par une quelconque autorité
centrale, l'importante contribution que le marché concurrentiel
apporte au développement des sociétés modernes disparaît. Si le
marché concurrentiel est figé ou inhibé, alors on voit diminuer le
potentiel d'information qui, en revanche, pourrait être accessible
à un plus grand nombre d'acteurs sociaux dans un cas de figure
où la concurrence serait au contraire laissée libre de produire des
changements imprévus. Toute forme de contrôle de la
production et des prix, qu'elle soit lîturgique, paternaliste,
autocratique ou, de façon plus moderne, politiquement planifiée,
limite la liberté individuelle et collective, c'est-à-dire qu'elle
empêche la possibilité d'une adaptation pratico-cognitive face à
des changements non totalement prévisibles (16). Le système
concurrentiel n'a pas d'adversaires, même dans le cas du
démarrage de cultures et de sociétés non encore régies par le
code du marché. Le mercantilisme n'est donc jamais une
solution, ni pour le "démarrage", ni pour la croissance du
"développement" :"[...] La concurrence produit une sorte de
limitation impersonnelle qui place de nombreux individus dans
la nécessité de modifier leur propre vie qu'aucune disposition
explicite et aucun ordre délibéré ne pourrait jamais produire"
(17).
Mais le théoricien des systèmes de marché à régulation
spontanée laisse pourtant assez ouverte la question de la
généalogie d'un tel schéma. Même si l'on admet qu'un marché
autoréglé peut exister et fonctionner de cette façon, c'est-à-dire
en n'optimisant ses propres prestations qu'en l'absence totale de
toute interférence, reste à savoir de quelle manière il peut naître.
Sur ce point, les réponses données au problème des origines du
marché, telles qu'elles se transmettent à travers toute l'histoire
du libéralisme reproposent souvent les grandes mythologies
individualistes sur le développement naturel de la propension à
l'épargne, à l'investissement et aux échanges (18). Par
conséquent, la contribution du mercantilisme au développement de la
21modernité économique et politique est pensée - en négatif -
comme l'objet d'une neutralisation (19). La multiplication des
problèmes économiques surcharge et sature les prestations de la
politique, au point qu'à un certain moment de l'évolution
sociale, la position et la résolution des problèmes économiques
est définitivement déplacée à l'intérieur du système économique.
En fonction de cela, le mercantilisme ne serait donc pas.. un
système proprement économique mais un hybride au sein duquel
les processus de différenciation fonctionnelle ne se sont pas
encore accomplis (20). La genèse progressive du marché
autoréglé reste l'horizon de référence d'une grande partie de
l'herméneutique néo-libérale : "Du XVlème au XVlllème siècle,
- écrit W.C. Neale - les gouvernements mercantilistes
modifièrent l'équilibre auquel le marché seul serait parvenu [...].
Si nous considérons cette période que l'on appelle
habituellement la période de la révolution mercantiliste, nous
découvrons que les principaux marchés des produits tendaient
dans la mesure du possible à se rapprocher du marché
autorégulateur mais qu'ils faisaient l'objet de contrôles d'une
importance variable, tandis que les marchés des facteurs de
production, au sens où les entend l'économiste, n'existaient pas
encore à l'exception du marché des capitaux" (21).
La "proto-modernité" du mercantilisme n'est pas
seulement un thème récurrent dans la pensée libérale ou
néolibérale. Cette notion a été utilisée dans le cadre d'une
conception de l'évolution sociale qui était celle d'auteurs
éloignés ou totalement étrangers au libéralisme. Pour J.
Habermas, par exemple, l'achèvement de l'économie capitaliste
présuppose l'émergence d'un système économique différencié
sur la base de codes linguistiques et de typologies d'actions
autonomes, c'est-à-dire d'un système dépolitisé et réglé par les
seules lois du marché. Selon ce schéma, l'Etat moderne est
conçu comme un appareil centralisé ayant pour but de garantir
les prémisses juridiques et administratives d'un processus
économique qui constitue la matrice principale de la
22socialisation, et qui s'est définitivement libéré de certaines des
normes de l'éthique matérielle comme de toute référence liée à
la valeur d'usage (22). Chez N. Luhmann, la reconstruction de la
modernité, caractérisée par une dynamique de la
différenciation/intégration entre sous-systèmes, met au centre du
processus l'émergence même du système économique. La modernité
atteint sa maturité évolutive au moment où l'économie, parvenue
à un degré d'autonomie élevé dans l'élaboration de ses propres
codes pratico-communicatifs, peut supporter et réduire, sans le
détruire, le plus haut niveau de complexité présent dans le
système social. Le marché devient progressivement indépendant
des institutions de type liturgique et paternaliste, c'est-à-dire de
la subsistance administrée par le père, par le bon Prince ou par la
Police. La politique peut alors continuer à se charger de la
résolution de problèmes économiques à partir du présupposé de
l'assomption du "primat social" de l'économie. L'Etat moderne
peut assumer le poids de certains risques économiques
déterminés dans la mesure où il ne possède pas le contrôle de la
"position" des problèmes économiques. En phase transitoire,
quand le processus de différenciation fonctionnelle n'est pas
encore accompli, l'Etat planifie l'économie, il doit en somme
" (...) produire et en même temps réduire la complexité, stimuler
les innovations, isoler les dérangements, absorber les risques,
simplifier les responsabilités décisionnelles; et il est évident
qu'il s'agit là de fonctions qui sont contradictoires" (23). Le
sous-système économique se libère enfin de la planification. La
modernité se réalise à travers le "primat social" de l'économie,
autrement dit grâce à la prééminence de ce système "partiel" qui
peut être différencié et structuré par une complexité interne plus
grande et qui, par sa spécificité, guide l'évolution sociale et
établit l'horizon des possibilités qui sont ouvertes à tous les
systèmes partiels.
Dans les théories qui ramènent à une idée de linéarité le
développement des systèmes sociaux de la modernité, le
mercantilisme est souvent présenté également comme une
23accumulation de tentatives de rationalisation lourdes et
inefficaces, ou comme un ensemble de pratiques politiques
autoritaires et irrationnelles, d'expérimentations économiques
balbutiantes et immatures. Ce processus, sous l'égide d'un guide
invisible, permettrait pourtant la transition des données
économiques vers leur autonomie. Cette conception sera
ultérieurement approfondie par Schumpeter, qui voit dans.. le
mercantilisme un système de planification orienté vers la guerre
et la lutte pour sortir du sous-développement. La littérature
mercantiliste - qui n'a pas encore atteint un niveau scientifique,
analytique - est propre aux pays "pauvres", "[...] si par "pauvres"
nous entendons "non développés" (24). Pourtant, la fonction du
mercantilisme est conçue par Schumpeter comme un facteur
dynamique de la constitution de la modernité occidentale.
L'alliance entre l'Etat moderne, certains milieux aristocratiques
et la bourgeoisie manufacturière, qui caractérise le
mercantilisme, provoque la destruction des institutions féodales
et permet de nouvelles formes d'exploitation du prolétariat rural
et manufacturier. Le mercantilisme est une expérience historique
qui a favorisé un compromis politique grâce auquel l'Etat a
soutenu l'émergence de nouvelles couches sociales et a permis
une exploitation politique et fiscale des possibilités offertes par
les premières entreprises capitalistes et par la socialisation de
l'économie d'échange. Mais le mercantilisme illustre aussi, in
vitro, l'émergence de la nature du système capitaliste, autrement
dit de son destin nihiliste. Le capitalisme se constitue à
l'intérieur d'un cadre d'alliance avec des forces et des institutions
pré-capitalistes. Cette solution politique permet aux
entrepreneurs aristocrates ou bourgeois et aux processus de
l'économie de marché d'abattre les barrières qui les empêchaient
de "progresser". En même temps, ce même dispositif
politicoinstitutionnel protège la société et le capitalisme naissant des
tensions destructrices. Toutefois, le développement du
capitalisme "dans sa nécessité inéluctable" non seulement anéantit les
barrières mais liquide aussi les institutions et les alliés qui
24avaient supporté l'essor du capitalisme mercantiliste. Tout ceci,
selon Schumpeter, montre que le capitalisme est en marche vers
la destruction et le dépassement de toutes les structures
institutionnelles à travers lesquelles il se transforme. Ce que le
capitalisme a fait avec des couches et des institutions pré-capitalistes
sera finalement "répété" avec les institutions-charnières du
capitalisme moderne: la propriété privée et la fonction
d'entreprenariat (25).
Chez Schumpeter, la dramatisation de la signification du
mercantilisme dans le destin du capitalisme est interne à cette
approche téléologique, approche qui semble difficile à éviter dès
lors que l'on cherche à inscrire le mercantilisme dans la
perspective d'une continuité de l'accumulation capitaliste. A ce sujet,
comme on l'a déjà dit, on assiste à une oscillation entre, d'une
part, ceux qui insistent sur une forte discontinuité entre l'origine
mercantiliste de l'accumulation et le capitalisme avancé, et, de
l'autre, ceux qui voient dans le mercantilisme non seulement une
phase préparatoire, une prémisse ou une transition, mais une
sorte de régime qui, en se renouvelant, réapparaît à chaque
changement de cycle et pendant les grands tournants économiques.
Si, par exemple, on prétend qu'entre le XVlème et le XVlllème
siècle, le mercantilisme est la politique économique dominante
des Etats nationaux, on justifie cette affirmation en recourant
aux généralités des rapports qui ont obligé, à l'origine, chaque
économie singulière à adopter un système de politiques de
planification et de protection en fonction de la création d'un
système économique "national". Ces liens étaient en effet
imposés à tous les pays qui se trouvaient à l'intérieur du scénario
politico-militaire déterminé par les dominateurs actuels du
marché mondial. Le mercantilisme apparaît alors comme une
stratégie d'indépendance économique, politique et militaire à
laquelle a été confiée la tâche de placer une économie nationale
particulière dans la meilleure position possible sur le marché
mondial (26). Mais, une fois entrée dans l'époque du
libreéchange, la modernité laisse derrière elle la confusion que fait le
25mercantilisme entre, d'une part, la puissance et la richesse
monétaire, et d'autre part, la guerre et l'échange international.
Selon un autre critère d'interprétation, les dimensions
mondiales du capitalisme ont été déterminées par la forme
antagoniste déjà fixée par le mercantilisme. La continuité du
capitalisme est la continuité du marché mondial. Cela signifie
que la continuité de ses transformations suit les lignes d'action
des capitaux et des politiques de régulation. En d'autres termes,
il y a une continuité des tensions entre la différenciation et
l'égalisation des conditions de production et d'échange, qui
constitue la matrice de la formation du marché mondial et qui a
été fixée pour la première fois par le mercantilisme (27). C'est
pourquoi, à chaque tournant dans transformation du capitalisme,
le mercantilisme s'est toujours représenté dans ses fonctions
agressives ou défensives - dans le but d'approfondir la
différenciation ou de lutter pour l'égalisation -, c'est-à-dire
comme stratégie de drainage de la plus-value mondiale, ou bien
encore comme édification d'une ligne de résistance face aux
dispositifs de capture et de polarisation mis en œuvre par les
plus forts: "[...] dans une économie-monde capitaliste, écrit I.
Wallerstein, le capital n'a jamais permis que ses aspirations
soient limitées par les frontières nationales et par la création de
barrières nationales -en termes très génériques, le mercantilisme
a représenté un mécanisme défensif pour ces capitalistes qui
appartenaient aux Etats qui se trouvaient au-dessous du niveau
maximal de puissance du système. C'est le cas de l'Angleterre
par rapport à la Hollande entre 1660 et 1715 , de la France par
rapport à l'Angleterre entre 1715 et 1815, de l'Allemagne par
rapport à au XIXème siècle, et de l'Union soviétique
par rapport aux USA au XXème siècle" (28). Si tel est le cas,
alors tout schéma d'une histoire naturelle du système capitaliste
qui comprendrait le mercantilisme comme une simple phase
préparatoire s'écroule. En ce sens, la seule linéarité
reconnaissable est celle de la transformation et du déplacement des
antagonismes : "Le capitalisme n'implique pas seulement
26l'appropriation par un propriétaire de la plus-value produite par
le travail, mais aussi l'appropriation par les zones du centre de la
plus-value de l'économie-monde toute entière" (29).
Si l'historicité du système capitaliste peut être
conceptualisée comme une succession de discontinuités inscrites dans la
continuité de l'antagonisme intercapitaliste pour la domination
de l'économie-monde, alors il s'agit de repenser complètement
l'opposition traditionnelle entre libéralisme et mercantilisme. Il
semble surtout inapproprié d'opposer un système où la politique
domine et étouffe l'économie et un système où cette dernière a
acquis, au contraire, son autonomie (30). Comme nous allons
essayer de le montrer dans la suite de cette recherche, le
libéralisme caractérise une phase de reconstitution des politiques et
des instruments de domination du marché mondial et de la force
de travail nationale et internationale. Ainsi, le mythe du
libéralisme comme "gouvernement faible" s'écroule. Une fois acquise
une position de suprématie mondiale à travers un lieu d'
"apprentissage mercantiliste", l'introduction du libre-échange en
Angleterre a été le résultat d'une profonde restructuration
politique qui a élargi, et non pas réduit, les fonctions de la
régulation: "Le laissez-faire n'avait rien de naturel, remarque K.
Polanyi : les marchés libres n'auraient jamais pu voir le jour si
on avait simplement laissé les choses à elles-mêmes. Tout
comme les manufactures de coton - la principale industrie du
libre-échange - avaient été créées avec l'aide des tarifs
protectionnistes, des primes à l'exportation et l'aide indirecte aux
salaires, le laissez-faire lui-même a été imposé par l'Etat... La
voie du libre-échange a été ouverte, et maintenue ouverte, par un
accroissement énorme de l'interventionnisme continu, organisé
et commandé à partir du centre" (31).
L'apparition du marché autoréglé n'est pas concevable en
tant que but naturel de l'histoire économique et politique
moderne. La laborieuse libération du marché du joug mercantiliste
et proto-moderne, qui visait à appréhender le monde en un seul
et unique grand jeu d'échanges au cours duquel devait augmenter
27non seulement la richesse absolue mais l'avantage relatif de
chaque participant, reste le principal mythe du libre-échange. De
ce point de vue, l'opposition au mercantilisme ne saurait être
plus obstinée que celle d'une idéologie ne pouvant jamais céder
sur le point fondamental de la conception de l'échange entre des
valeurs équivalentes: " Si les libre-échangistes - écrivait Marx
en 1847 - ne peuvent pas comprendre comment un pays peut
s'enrichir aux dépens d'un autre, nous ne devrons pas en être
étonnés, puisque ces mêmes Messieurs ne veulent pas non plus
comprendre comment à l'intérieur d'un pays, une classe peut
s'enrichir aux dépens d'une autre classe" (32). Même d'un point
de vue abstrait, l'opposition rigide entre protectionnisme et
dirigisme d'un côté, et libéralisme de l'autre conduit à des
conclusions paradoxales. Si la conception mercantiliste de la
richesse relative, autrement dit l'avantage qu'un pays particulier
peut obtenir à travers une participation agressive au marché
mondial, a été considérée par les économistes classiques comme
la richesse relative, dans le cadre du régime non-discriminatoire
du libre-échange, elle est parfaitement idéologique: "Ainsi l'on
voit que la politique protectionniste ou non-coopérative - écrit J.
Elster - est supérieure quelle que soit la politique suivie par les
autres pays, même du point de vue strictement économique
selon lequel la finalité est la richesse absolue, et non pas la
richesse relative. Le résultat prévu par tous est que tous les pays
adopteront une politique non-coopérative, même si cette solution
est pire pour tous que si tous les pays avaient adopté le
libreéchange, paradoxe qu'on peut surmonter soit par la concertation,
soit par la possibilité d'un libre-échange discriminatoire. Si la
finalité est celle d'une richesse relative, les raisons pour adopter
une politique non-coopérative sont encore plus fortes
puisqu'alors la solution "coopération universelle" donne le
même résultat que la solution "non-coopération universelle"
(33).
La téléologie de la modernité qui débouche sur la
coopération universelle refoule le rapport entre le mercantilisme, le
28libéralisme et la violence. En ce sens, ce n'est pas un hasard si
l'économie politique classique a opposé à l'obsession
mercantiliste de l'argent l'idée d'une économie réelle, constituée par des
biens et des facteurs de production réels. L'échange universel
entre sujets égaux, qui s'échangent des valeurs équivalentes et
qui obtiennent un avantage réciproque, est la réponse
libreéchangiste à la conception mercantiliste de l'argent, c'est-à-dire
à la première forme de compréhension que les économistes
modernes ont opposé au système d'organisation capitaliste de la
domination: "L'inexpiable lutte que mènent les organisations
monétaires et mercantilistes, rappelle Marx, provient en grande
partie de ce que ce système divulgue avec une brutale naïveté le
secret de la production bourgeoise, le fait qu'elle est sous la
domination de la valeur d'échange" (34). On devait alors
essayer de combler le vide créé par le "péché originel" de
l'économie politique avec une insistance acharnée. Le spectre du
mercantilisme continuera pourtant à tourmenter l'économie
politique comme une sorte de scène originaire en transformation
continuelle: "Ce qu'il y a de spécifiquement catholique dans le
fait que l'or et l'argent affrontent les autres marchandises
profanes en tant qu'incarnations immédiates du travail social et,
par suite, en tant que modes d'existences de la richesse abstraite,
blesse naturellement le point d'honneur protestant de l'économie
politique bourgeoise..." (35).
Notes chapitre I
1) A. Smith, Lectures on Justice, Police, Revenue and Army, texte
établi par E. Canaan, Londres 1896, pp. 46 et sq. M. Foucault a caractérisé
ainsi les objectifs de la Police: "Développement de l'Etat de concurrence
(économique et militaire), développement de l'Etat de Wohlfahrt
(richessetranquillité-bonheur), ce sont ces deux principes que la "police", entendue
comme art rationnel de gouverner, doit pouvoir coordonner. Elle est conçue à
29cette époque comme une sorte de "technologie des forces étatiques". M.
Foucault, Résumé des cours, 1970-1982, Paris 1989, p. 105.
2) A. Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des
nations, trade froParis, 1976, p. 233.
3) A. Smith, Idem, Livre I, chap. III, oeuv. cit., p. 54. Cf. Livre IV,
chap. VII, IIIème part, Des avantages qu'a retiré l'Europe de la découverte
de l'Amérique et de celle d'un passage aux Indes par le cap de Bonne
Esperance.
4) Idem, Livre IV, chap. IX, p. 351.
5) Pour une première approche de l'histoire de la critique du
mercantilisme cf. Ch. Wilson, "Mercantilism: Some vicissitudes of an Idea" in
Economic History Review, 1957 pp. 56 et sq ; Revisions in Mercantilism,
texte établi par D.C. Coleman, Londres, 1969; en particulier l'Introduction
de Coleman, pp. 1-18; A.V. Judges, The Idea of a Mercantile State, in
Revisions, oeuv. cit., pp. 35-60 ; Mercantilism, System or Expediency?, texte
établi parE. Minchiton, Lexington, Mass. 1969, en part. l'introduction de
W.E. Minchiton, pp. 1-7 ; R. Gilpin, ThePolitical Economy of International
Relations, Princeton 1987, pp. Il et sq.; B. Hettne, "The Concept of
Neomercantilism ", in Mercantilism Economics, texte établi par J.
Magnusson, Londres 1992, pp. 235 et sq; R. Ekelund - M.D.Tollison,
Mercantilism as a rent-seeking society: economic regulation in historical
perspective, Texas, MUP 1981 ; A. De Maddalena, " Il Mercantilismo ", in
Storia delle dottrine politiche e sociali, Torino 1983, pp. 636-704 ; K. Tribe,
Mercantilism and the Economics of StateFormation, in Mercantilist
Economics, oeuv. cit, pp. 183 et sq.
6) A. Smith, Lectures... Leçon du 13 avril 1763, oeuv. cit., pp. 98 et
sq.
7) A. Smith, La richesse des nations, Livre II, De la marche différente
des progrès de l'opulence chez différentes nations.
308) M. Foucault, Résumé des cours, oeuv. cit., p. 114.
9) A. Smith, La richesse des nations, oeuv. cit., p. 213.
10) Idem, p. 213. Sur la relations entre Smith et le mercantilisme, J.
Viner, " A. Smith and the laissez-faire ", in Journal oj Political Economy,
1927 ; publié dans J. Viner, The Long View and the Short, Glencoe, III.,
~ 1958, pp. 213-245.La thèse extrêmement documentée de J. Viner selon
laquelle l'œuvre d'A. Smith serait jonchée d'arguments mercantilistes, a été
critiquée par L. Dumont, Homo equalis, Paris 1985, pp. 240-241.
~
Il) J.S. Mill, Principles oj Political Economy, Toronto, 1965, Book
II, chap. XVII, p. 592 (trad. fro Principes d'économie politique, Paris 1861,
tome Il, Livre III, chap. XVII, p. 112).
12) Idem, p. 593 trad. frop. 113.
13) Idem, chap XXV, p. 686 trad. fro oeuv. cit., p. 214 Avec
l'argument des conséquences universellement favorables de la libéralisation des
échanges, Smith transforme en termes libéraux l'issue de la lutte
concurrentielle mercantiliste pour le développement interne et la domination mondiale:
"[...] il paraît assez clair qu'Adam Smith ne fait que reprendre dans une
optique libérale, le modèle de développement mercantiliste fondé sur la
"préférence urbaine", la théorie des complémentarités (spécialisations
internationales) et l'enrichissement du centre par les ressources des
campagnes voisines ou "très éloignées". Cf aussi J. Assomou, Ordre
international et croissance des jeunes nations. Enfinir avec le mercantilisme,
Dakar, 1983, p. 77; L. Gomes, Foreign Trade and National Economy:
mercantilist and classical perspectives, Londres, 1987, pp.130 et sq.
14) Cf. L'analyse de D. Landes, L'Europe technicienne, trad. fra. Paris
1978, en part. Introduction.
3115) F. von Hayek, Conoscenza, mercato, pianificazione, saggi di
econonlia e di epistemologia, trade it. Bologne, 1988, p. 317.
16) Idem, pp. 303 et sq.
17) Idem pp. 321-322.
18) I. Wallerstein a critiqué dans Ie remarquable travail de D.C. North
et R.P. Thomas, The Rise of Western World, Cambridge University Press,
1973, la persistance de mythologies libéralistes traditionnelles sur le
développement naturel des marchés. Ainsi écrit Wallerstein dans" From
Feudalism to Capitalism: Transistion or Transition?", in I. Wallerstein, Capitalist
World Economy. Essays, Cambridge, 1979, p. 143: "... Comment est-il
possible pour un smithien qui croit que le capitalisme est un fait naturel, de
concilier cette conception avec la reconnaissance que l'économie-monde est
un phénomène unique et exclusif? Bien que le capitalisme soit naturel, la
nature de l'homme a toujours été frustrée jusqu'à ce qu'une conjoncture
unique permit" la fondation de structures institutionnelles et de droit de
propriété qui créèrent la motivation pour canaliser les efforts économiques
vers des activités qui équilibrèrent les rendements privés avec ceux
sociaux ?"(North and Thomas, p. 1).
19) Sur la notion de neutralisation: C. Schmitt, " L'ère des
neutralisations et des dépolitisations ", in Exil, 3, été 1974, pp. 83-95.
20) Sur la notion de différenciation fonctionnelle: N. Luhmann,
Soziologische Auftlarung, Westdeutscher. Verlag, 1970, en particulier le
chap. Die Wirtschaft ais Sozialsystem. Parmi les très nombreuses
représentations du mercantilisme comme forme d'hégémonie de l'ordre
politique sur l'économie, cf. Le jugement de M. Bloch :" (...)le mercantilisme
fut, essentiellement, une puissante tentative pour agir sur l'économie. Disons
mieux, pour la plier à des fins qui n'étaient pas, en elles-mêmes proprement
économiques", Le mercantilisme: un état d'esprit" in Annales d'Histoire
économique et sociale, vol. IV, 1934, p. 160; celui d'E. Heckscher,
Mercantilism, trade angl. Londres 1935, II volume, Part. II, Mercantilism as a
32System of Power, pp. 13 et sq. ; et celui deL. Dumont, Homo equalis, oeuv.
cit., p. 44. Les mercantilistes: "considèrent les phénomènes économiques du
point de vue de la politique".
21) W.C. Neale, " Le marché des points de vue théorique et
historique", in Les systèmes économiques dans l'histoire et dans la théorie, texte
établi par M. Godelier, Paris 1975, p. 342.
22) J. Habermas, Zur Rekonstruktion des Historischen Materialismus,
Francfort, 1976.
t 23)N. Luhmann, Soziologische Aujklarung, oeuv. cit.,
24) J.A. Schumpeter, Histoire de l'analyse économique, trade frovol. I
Paris 1983, pp. 483-484.
25) J.A. Schumpeter, Capitalisme, socialisme, démocratie, trade fro
Paris 1972, en part. Iième Partie.
26) C'est entre autre la thèse de P.Deyon,Le mercantilisme, Paris
1969; Id. " Théorie et pratique du mercantilisme", in .Histoire économique
et sociale du monde, Paris 1978, vol. II, Les hésitations de la croissance, pp.
197-218. En outre, ces arguments ont été poussés à l'extrême par W.W.
Rostow, Les étapes de la croissance économique, trade froParis 1963, p. 44 :
" Il ne fait pas de doute que si la dignité des individus et des nations n'avait
été humiliée par l'intrusion des puissances plus évoluées, le rythme de
modernisation des sociétés traditionnelles aurait été beaucoup plus lent qu'il
ne l'a effectivement été au cours des cent cinquante dernières années".
27) Voir à ce propos les analyses de Ch. Palloix,
L'internationalisation du capital, Paris 1975, p. 180 et sq.
28) I. Wallerstein, " The inequality of core and periphery ", in
Capitalist world economy, oeuv. cit., pp. 19-20. E. Heckscher à la fin de son
travail monumental sur le mercantilisme affirme que les idées et les pratiques
33du mercantilisme ont été ressuscitées au XXème siècle par le socialisme
d'Etat. Cf. E. Heckscher, Mercantilism, oeuv. cit., volume II, Conclusion,
After Mercantilism, pp. 339-341.
29) I. Wallerstein, idem. pp. 18-19.
30) J. Viner a montré l'inconsistance du lieu commun selon leql1elle
mercantilisme subordonnerait systématiquement la richesse à la puissance
politique. Cf. " Power versus Plenty underMercantilism ", in Revisions in
Mercantilism, oeuv. cit., p. 71 : "Je considère que pratiquement tous les
mercantilistes, indépendamment de la période, du pays et du statut de
l'individu singulier, auraient souscrit aux propositions suivantes: 1)La richesse
est un moyen absolument nécessaire du pouvoir, 2) le pouvoir est essentiel en
tant que moyen pour acquérir et conserver la richesse; 3) la richesse et le
pouvoir sont les buts fondamentaux de la politique nationale; 4) dans la
longue période il y a une harmonie entre ces deux fins, et ceci bien que dans
de telles circonstances puisse se présenter la nécessité de faire des sacrifices
d'ordre économique dans l'intérêt de la sécurité militaire et, donc, du
bienêtre futur".
31)K. Polanyi La grande transformation, trad. fro Paris 1983, pp.
189-190.
32) K. Marx, Discours sur le libre-échange, trad. fro in Oeuvres, I,
Economie, Paris 1963, p. 155.
33) J. Elster, Leibniz et laformation de l'esprit capitaliste, Paris 1975,
p. 47.
34) K. Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, trad.
froParis 1957, p. 120.
35) Idem, p. 120.
34Chapitre II
CONTINUITÉ ET DISCONTINUITE DE
L'ACCUMULATION
La compréhension du mercantilisme est un parcours
jonché de paradoxes. Tentons de résumer ceux qui sont apparus
dans le chapitre précédent. Toute tentative de définir le
mercantilisme en termes de transition vers le capitalisme et la
modernité révèle une sorte d'inertie qui le fait régulièrement
réapparaître au cours de certaines grandes transformations de
l'accumulation capitaliste mondiale. Comme nous l'avons vu, la
non-modernité du mercantilisme a d'abord été imputée à la
soidisant "autonomie du système politique" qui aurait retardé la
différenciation d'un économique autoréglé. Dans cette
perspective, les phases de développement et d'expansion de
l'économie-monde se produiraient uniquement dans un régime
de libre-échange et de relatifs avantages réciproques pour tous
les pays, les groupes économiques, les classes sociales et les
producteurs opérant dans le marché mondial. Dès lors,
l'intervention publique s'inscrit à l'intérieur des limites fixées par
le marché pour garantir la stabilité des prémisses juridiques et
administratives qui visent à un meilleur fonctionnement de
35l'équilibre concurrentiel: mobilité du travail, distr!bution des
capitaux dans les différents secteurs productifs, concurrence non
discriminatoire, absence de monopoles, etc. Les politiques
mercantilistes ou néo-mercantilistes, autrement dit l'agression
commerciale et militaire, l'exploitation coloniale, les
monopoles, le protectionnisme et les contrôles exercés sur le
commerce extérieur, l'augmentation de la dépense publique en
faveur du soutien de la demande et de l'assistance, les
contributions étatiques en faveur de secteurs productifs
déterminés et la progression continue de la charge fiscale sont
autant de phénomènes typiques des phases d'immaturité du
développement ou des conditions de sous-développement, des
phases de récession, ou encore de déviations temporaires d~s le
fonctionnement normal de la légalité économique (1).
En ce qui concerne cette conceptualisation d'une
différenciation fonctionnelle entre politique et économie, la recherche
historique a montré désormais de façon définitive que la
normalisation de l'économie de marché, le début de la mobilité
interne des facteurs de production et le régime de libéralisation
nationale et internationale des échanges pendant toute un
moment du XIXème siècle, ont été précédés d'une longue phase
de construction politique des institutions fondamentales de ce
cycle (2). Le libre-échange caractérise une époque d'exploitation
élargie de conditions d'échanges déterminées en grande partie
par le mercantilisme. En outre, le passage du libre-échange au
libéralisme ne saurait être conçu comme une transition entre
l'autonomie de la régulation politique et l'autorégulation du
système économique: "Le 'problème, comme l'écrit Mario
Tronti, est de savoir si cette autonomie existe toujours, ou si elle
existe seulement dans certains cas. Autrement dit, l'autonomie
du politique existe-t-elle quand les institutions retardent ou bien
quand elles sont en avance par rapport au reste? " (3). L'auteur
prétend que l'autonomie du politique se manifeste chaque fois
que l'autonomie de l'économie ne s'est pas encore constituée,
lorsqu'elle est temporairement menacée par des perturbations de
36différents types et que se déchaîne la crise qui fait s'écrouler les
.
institutions du libre-échange. En suivant à la lettre ces
indications, il semble certain que, dans le mercantilisme, l'action
~
de l'Etat précède et organise le système économique; en d'autres
termes, l'Etat produit de façon coercitive les conditions de la
subsomption de la richesse sociale par la loi de la valeur:
"Quand la richesse, c'est-à-dire tout ce qui est utile ou agréable à
la vie humaine, précise Tronti, devient le matériau d'un rapport
social de production, alors le mécanisme de la vraie production
capitaliste se déclenche et inaugure le processus de construction
d'une société du capital" (4).
L'immaturité de l'accumulation capitaliste et le fait de ne
pas avoir encore atteint un réel niveau de consistance et de
régularité exigeraient donc l'intervention d'une série de pratiques
extra-économiques répondant à une fonction constitutive et
régulatrice; L'intervention publique, c'est-à-dire la
surdétermination d'une volonté politique, deviendrait alors
nécessaire pour que le rapport de production se stabilise;
autrement dit, selon le cercle vicieux marxien, afin que la
plusvalue capitaliste parvienne à présupposer la plus-value (5). Le
rapport entre structure économique, pratiques et institutions
extra-économique, se poserait donc dans les termes d'une
relation différentielle, variable et historiquement déterminée par
le degré de correspondance entre les forces productives et les
rapports de production. Lorsque cette correspondance est encore
instable, parce que le rapport de production n'a pas
subsumé la totalité des forces productives en les transformant en
forces productives du capital, l'autonomie du politique doit
"travailler" pour instituer cette correspondance. Comme l'a
souligné Louis Althusser, tout mode de production, toute
formation économique et sociale exigent l'élaboration d'un
concept déterminé d'économie, ainsi que des rôles et des
positions occupées par les autres pratiques au sein de la structure
générale de la société (6). En ce sens, l'é~art entre le rapport de
production et les forces productives, c'est-à-dire la nécessité
37pour le pouvoir capitaliste de subsumer les forces productives et
les modes de production propres aux formations pré-capitalistes
assignerait aux pratiques politiques, à l'administration, aux
disciplines, au droit et aux idéologies un rôle absolument
constitutif.
C'est seulement sur la base de la continuité et de
l'efficacité d'un ensemble de surdéterminations et d'inputs
exttaéconomiques que peut enfin être amorcée, à l'intérieur de la
structure économique, la transformation de la relation par l'un de
ses termes: "[...] c'est ce que montre, remarque Etienne Balibar,
toute l'analyse de la manufacture et de la révolution industrielle,
dans laquelle la nature capitaliste des rapports de production (la
nécessité de créer de la plus-value sous forme de plus-value
relative) détermine et règle le passage des forces productives à
leur forme spécifiquement capitaliste [...]" (7). Une
surdétermination autoritaire commande la valorisation de la richesse et du
travail social. Une politique amplement fondée sur la violence et
sur l'exception devient la source du droit. A partir de ce qui a été
dit, nous pouvons alors obtenir une première clef pour
comprendre, au-delà des schématismes évolutionnistes et de la
théorie de l'autonomie du politique, la signification de l'écart
entre politique et économie à l'époque de l'accumulation
primitive : "Au lieu d'une intervention réglée par les limites du mode
de production, l'accumulation primitive nous montre une
intervention de la pratique politique sous ses différentes formes qui a
pour résultat de transformer et de fixer les limites du mode de
production" (8).
Il s'agit donc de saisir la relation fonctionnelle qui existe
entre politique et économie, au moyen d'une conceptualisation
déterminée qui ne puisse pas être attribuée à d'autres époques ou
à d'autres cycles de l'accumulation capitaliste. Mais, comme on
l'a plusieurs fois remarqué, le mercantilisme semble échapper à
l'objectif méthodologique -pourtant juste - qui tend à le
caractériser comme une singularité historique. En d'autres termes, si
l'Etat et les pratiques non économiques assument une
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