Le socialisme et le paysan cambodgien

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LEPAYSAN CAMBODGIEN ET LESOCIALISME La politique agricole de la République Populaire du Kampuchea et de l'Etat du Cambodge Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest Déjà parus Monique CHEMILLIER-GENDREAU, La souveraineté sur les archipels Paracels et Spratleys, 1996. Henri LOCARD, Le "Petit livre Rouge" de Pol Pot ou les paroles de l'Angkar, 1996. Henri STERN, L'Inde des familles. Le Rajasthan: des royaumes .à l'Etat, 1996. Gabriel DEFERT, L'Indonésie et la Nouvelle-Guinée occidentale, 1996. Frédéric DURAND, Littérature et bandes dessinées fantastiques sur le monde malais. 1996 . Luc LACROZE, Les grands pionniers du Mékong. Une cinquan-taine d'années d'aventures (1884-1935), 1996. Pierre-Bernard LAFONT, Initiation à la péninsule indochinoise, 1996 (en colI. avec le Centre d'Histoire et Civilisations de la Péninsule Indochinoise). Catherine DESPEUX et Frédéric OBRINGER (dir.), La maladie dans la Chine médievale- La toux, 1997 Marie-Odile GÉRAUD, Regards sur les Hmong de Guyane française, 1997. Jean DEUVE, Guérilla au Laos, 1997. Gérard HEUZÉ, Entre émeutes et mafias. L'Inde dans la mondialisation, 1997. Bernard HOURS, Monique SELIM, Essai d'anthropologie politique sur le Laos contemporain, 1997. Seong Chang CHEONG, Idéologie et système en Corée du Nord, 1997. Michel BODIN, Soldats d'Indochine - 1945-1954, 1997. Lionel PAUL, La Question tamoule à Sri Lanka, 1977-1994, 1997. @L'Harmattan.

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Date de parution 01 janvier 1997
Nombre de visites sur la page 281
EAN13 9782296345140
Langue Français

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LEPAYSAN CAMBODGIEN
ET
LESOCIALISME
La politique agricole
de la République Populaire du Kampuchea
et de l'Etat du CambodgeCollection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest
Déjà parus
Monique CHEMILLIER-GENDREAU, La souveraineté sur les
archipels Paracels et Spratleys, 1996.
Henri LOCARD, Le "Petit livre Rouge" de Pol Pot ou les paroles
de l'Angkar, 1996.
Henri STERN, L'Inde des familles. Le Rajasthan: des royaumes
.à l'Etat, 1996.
Gabriel DEFERT, L'Indonésie et la Nouvelle-Guinée occidentale,
1996.
Frédéric DURAND, Littérature et bandes dessinées fantastiques
sur le monde malais. 1996 .
Luc LACROZE, Les grands pionniers du Mékong. Une
cinquan-taine d'années d'aventures (1884-1935), 1996.
Pierre-Bernard LAFONT, Initiation à la péninsule indochinoise,
1996 (en colI. avec le Centre d'Histoire et Civilisations de la
Péninsule Indochinoise).
Catherine DESPEUX et Frédéric OBRINGER (dir.), La maladie
dans la Chine médievale- La toux, 1997
Marie-Odile GÉRAUD, Regards sur les Hmong de Guyane
française, 1997.
Jean DEUVE, Guérilla au Laos, 1997.
Gérard HEUZÉ, Entre émeutes et mafias. L'Inde dans la
mondialisation, 1997.
Bernard HOURS, Monique SELIM, Essai d'anthropologie
politique sur le Laos contemporain, 1997.
Seong Chang CHEONG, Idéologie et système en Corée du Nord,
1997.
Michel BODIN, Soldats d'Indochine - 1945-1954, 1997.
Lionel PAUL, La Question tamoule à Sri Lanka, 1977-1994,
1997.
@L'Harmattan.1997
ISBN: 2-7384-5653-7Viviane FRINGS
LE PAYSAN CAMBODGIEN
ET
LE SOCIALISME
La politique agricole
de la République Populaire du Kampuchea
et de l'Etat du Cambodge
Préface de David Chandler
Editions L'Harmattan L'Harmattan INC
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55, rue Sairit Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) - Canada H2YPréface
Le protectorat vietnamien sur le Cambodge, connu à l'époque sous le
nom de République populaire du Kampuchea (RPK), dura de janvier 1979
jusqu'au retrait des troupes vietnamiennes en septembre 1989. Le régime
survécu plus longtemps que la République khmère et que le Kampuchea
démocratique, et seulement 5 ans de moins que le gouvernement de Sihanouk
entre son abdication et le coup d'Etat de 1970.
Malgré sa longue durée, cette période a reçu peu d'attention érudite.
Il en est de même pour les phénomènes associés de socialisme dans la RPK et
de réactions paysannes aux politiques socialistes. L'étude superbement
argumentée de Mme Frings-Hessami qui adresse ces questions et comble ces
lacunes, est par conséquent particulièrement bienvenue.
Lorsque les Vietnamiens chassèrent du pouvoir Pol Pot et le régime
du Kampuchea démocratique au début de 1979, ils étaient avides d'installer
un régime stable et amical à Phnom Penh et d'étendre au Cambodge le
socialisme selon les lignes de leur propre expérience et de l'expérience du
Laos. Les problèmes auxquels ils étaient confrontés au Cambodge étaient
énormes. Le pays était prostré après les années désastreuses de l'époque de
Pol Pot, durant lesquelles sa population avait souffert une sévère attaque de
socialisme à outrance... Le Kampuchea démocratique avait pris pour modèle
la Chine maoïste et tiré une grande partie de sa ferveur de notions racistes qui
basaient les politiques intérieures et extérieures du Cambodge sur I'hostilité
au Vietnam.
Un autre obstacle auquel le Vietnam devait faire face était la
persistance de la désapprobation des grandes puissances, menées par la Chine et les
Etats-Unis, à l'égard de l'invasion vietnamienne du Cambodge. Cette
désapprobation fut exprimée clairement à l'Assemblée générale de l'ONU et
empêcha la RPK d'occuper le siège du Cambodge à l'ONU (lequel continua
d'être occupé par les Khmers rouges). Ceci prévint l'assistance de l'ONU
d'affluer dans le pays.
Dans ces circonstances peu prometteuses, les Vietnamiens et le
régime novice cambodgien (RPK) cherchèrent à imposer un socialisme à
visage humain au Cambodge sans provoquer la fuite ou la résistance de la
population. Avec des ressources financières peu abondantes, ils se heurtèrent
à une résistance paysanne considérable, et durent se débrouiller avec une
7infrastructure dévastée et une main-d'œuvre décimée. La manière selon
laquelle leur programme collectivisateur dans les campagnes fut ajusté pour
répondre aux circonstances locales, qui avec le temps conspirèrent à le faire
échouer, est l'histoire passionnante relatée par Mme Frings-Hessami. Avec
comme base son mémoire pour le Master' s of Arts à l'Université du Kent
(1991), l'auteur a bénéficié de son enquête ultérieure sur le terrain au
Cambodge, de sa lecture étendue de sources khmères, et d'interviews et de
consultations très variés. Sa méthode de travail est impeccable; son style est
calme et sûr de soi; et ses conclusions contribuent grandement à éclairer
l'histoire de la période. C'est une étude absorbante et nuancée, et une pièce de
valeur ajoutée à la collection (malheureusement plutôt réduite) de travaux
objectifs qui traitent du passé récent du Cambodge.
Pour ces raisons, c'est un honneur pour moi de présenter le livre de
Mme Frings-Hessami aux lecteurs francophones.
David Chandler
Professeur d'histoire, Melbourne, AustralieINTRODUCTION
Au cours du vingtième siècle, nombre d'intellectuels soucieux
d'améliorer la condition des peuples et d'accélérer le développement économique de
leur pays, ont élaboré des plans théoriques de transformation et
sociale. Nombre d'entre eux ont été séduits par les idées communistes. Ils ont
soutenu moralement et pris part à des révolutions menées au nom de ces idées.
Mais ils ont rarement demandé l'avis des personnes concernées, paysans et
ouvriers au nom desquels ils combattaient. Percevant le bien-être du peuple en
termes uniquement économiques et considérant qu'ils savaient mieux que les
intéressés ce qui était bon pour eux, ils ne se sont pas préoccupés des facteurs
socioculturels qui liaient les peuples à certaines pratiques et institutions
traditionnelles. Bien souvent, ils ont négligé le coût humain des transformations
qu'ils prônaient, la fin justifiant les moyens.
Le Cambodge des années 1960 offtait un terrain peu propice aux
idées révolutionnaires. L'industrie était peu développée et le prolétariat pour
ainsi dire inexistant. La majeure partie de la population vivait dans les
campagnes et tirait ses ressources de l'agriculture. Les paysans étaient pauvres, mais
ne connaissaient pas la famine. Le problème majeur n'était pas la répartition
des terres, mais l'endettement des paysans auprès des commerçants chinois
qui leur achetaient leurs récoltes à bas prix et pratiquaient le prêt à des taux
usuraires. La plupart des agriculteurs possédaient les terres qu'ils cultivaient,
on comptait peu de grands propriétaires et peu de paysans sans terre.
L'agriculture cambodgienne était peu performante parce qu'elle était soumise aux
aléas climatiques, en particulier à un régime des pluies irrégulier. Des
réformes et des améliorations techniques étaient souhaitables, mais le Cambodge
n'avait nul besoin et n'était nullement prêt à une réforme agraire radicale. Le
Cambodge n'était pas, ainsi que beaucoup d'intellectuels de tout bord,
cambodgiens et étrangers, l'ont cru un pays riche sous-exploité par des paysans
9paresseux et inorganisés. Les sols étaient généralement pauvres et les
pratiques traditionnelles adaptées à une économie de subsistance, fruits de
l'expérience paysanne et visant à minimiser les risques.
Révolution paysanne plus que révolution communiste\ quoique les
dirigeants du Kampuchea démocratique se soient réclamés du communisme,
l'expérience khmère rouge peut être rejetée comme aberrante d'un point de vue
marxiste. Le traitement du prolétariat évacué vers les campagnes en même
temps que le reste de la population de Phnom Penh et soumis au traitement
peu enviable du "peuple nouveau,,2 en est une claire illustration. Nous ne nous
attarderons pas à décrire les politiques brutales et criminelles des Khmers
rouges. Elles sont bien connues. Dans ce livre, nous nous attacherons à
décrire les politiques mises en application par les dirigeants de la République
Populaire du Kampuchea qui succédèrent aux Khmers rouges et qui se
présentèrent, par opposition à eux, comme "authentiquement révolutionnaires" et
"authentiquement socialistes".
Quoique leurs politiques aient été très modérées d'un point de vue
socialiste, parce qu'elles durent tenir compte de l'héritage de la période khmère
rouge et du traumatisme de la population, elles sont intéressantes dans la
mesure où elles montrent que même un très faible niveau de collectivisation a
échoué parce qu'il n'a pas plu aux paysans. L'échec de la au
Cambodge peut être attribué à des facteurs politiques et économiques, mais il
est surtout dû à des facteurs psychologiques et culturels, qui ne sont pas.
uniquement un legs du Kampuchea démocratique. Les politiques de
collectivisation ont échoué parce que les paysans n'aimaient pas le travail collectif au
service de la communauté et les restrictions apportées à leur liberté
individuelle. Facteurs culturels et humains auxquels les théoriciens socialistes n'ont
pas accordé assez d'importance.
Dans cette introduction, nous allons d'abord retracer les événements
qui ont mené à l'accession au pouvoir d'un gouvernement socialiste au
Cambodge. Nous dirons ensuite quelques mots sur la nature de ce régime, sur les
forces qui le composaient et celles qui s'opposaient à lui, et sur le contexte
international dans lequel il dut opérer. Ensuite, nous décrirons brièvement le
I Voir Michael VICKERY,Cambodia 1975-1982, Sydney,Allen et Unwin, 1984, chapitre
5.
2 Dans la terminologie klunère rouge, le "peuple nouveau" s'opposait au "peuple ancien",
lequel était constitué par la population des zones sous leur contrôle durant la guerre qui
les opposa aux forces de Lon Nol.
10type de politique de collectivisation agricole qu'il mit en place et nous
l'opposerons aux pratiques khmères rouges.
Le 18 mars 1970, un.coup d'Etat organisé par le général Lon Nol et le
prince Sirik Matak renversa le gouvernement de Sihanouk et marqua la fin de
la politique de neutralité que le prince s'était évertué à maintenir depuis la fin
de la première guerre d'Indochine (1946-54) et l'accession du Cambodge à
l'indépendance en 1954. Dans les mois qui suivirent, le Cambodge devint
partie intégrante de la guerre du Vietnam subissant l'invasion de troupes nord
et sud-vietnamiennes et des bombardements américains particulièrement
massifs après la signature des accords de Paris par les Etats-Unis et les
communistes vietnamiens au mois de janvier 1973. La petite guérilla menée
par le Parti Communiste du Kampuchea sous la direction de Pol Pot, qui ne
comptait guère plus de 4.000 hommes à la veille du coup d'Etat, se
transforma, à la faveur de la guerre, de l'assistance matérielle et militaire des
communistes vietnamiens, et du support diplomatique de Sihanouk à travers
le Front Uni' National du Kampuchea (FUNK) et le Gouvernement Royal
d'Union Nationale du (GRUNK), en une puissante armée qui
progressivement étendit son contrôle aux campagnes cambodgiennes,
encerclant Phnom Penh, qui finalement tomba aux mains des Khmers rouges le 17
avril 1975.
Durant la guerre, le Parti Communiste du Kampuchea (PCK)
appliqua progressivement une politique de collectivisation agricole dans les
zones qui tombèrent sous son contrôle. Le rythme de la campagne s'accéléra
en 1973, à l'époque des bombardements massifs menés par les B-52
américains sur les campagnes cambodgiennes. La collectivisation, que le PCK
souhaitait pour des raisons idéologiques, fut facilitée par les destructions
massives de villages, rizières et instruments de production. En assurant un
niveau de subsistance minimal pour tous les villageois, par la mise en
commun et le rationnement de la production, elle libéra des hommes pour l'armée
et donna aux cadres du PCK le contrôle de toutes les ressources disponibles,
leur permettant de s'approprier tout excédent afin de servir aux besoms de
.
leur armée.
La guerre 1970-75 fit plus de 500.000 morts et vit la population de
Phnom Penh tripler sous l'afflux des réfugiés. L'économie de la République
khmère, minée par la corruption, s'écroula, les enclaves républicaines ne
subsistant que grâce à une aide massive - quoique insuffisante - des
EtatsUnis. Des milliers de personnes moururent de faim à Phnom Penh.
11Quand les Khmers rouges s'emparèrent de la capitale du Cambodge
le 17 avril 1975, ils en décrétèrent immédiatement l'évacuation. Leur idéologie
agrarienne radicale leur faisait percevoir les villes comme des centres de
corruption et d'oppression dominés par des puissances étrangères, opprimant
les paysans par l'usure et l'endettement et paralysant le développement
économique du pays. Entre 1975 et 1978, la majeure partie de la population
cambodgienne fut mise au travail dans des coopératives agricoles dans le but
d'accroître la production et de développer le réseau d'irrigation. Les dirigeants
du Kampuchea démocratique entretenaient des objectifs extrêmement
ambitieux. Leur plan quadriennal adopté au mois d'août 1976 prévoyait de
transformer le secteur agricole arriéré du Cambodge en un secteur moderne en
cinq à dix ans, et de passer d'une économie basée sur l'agriculture à une
économie industrielle en quinze à vingt ans3. Il affirmait que les paysans, mus
par un zèle révolutionnaire, pourraient faire passer les rendements annuels de
paddy d'une moyenne d'une tonne par hectare à trois tonnes par hectare sur les
terres produisant une récolte par an et six ou sept tonnes par sur les
terres produisant deux récoltes4.
Le parcellaire fut complètement remodelé, les petites parcelles étant
remplaçées par de grands carrés de 100 m de côté et les petites diguettes par
des diguettes plus hautes et plus larges, mais sans tenir compte de la
topographie ou de la nature des sols. Ce remodelage aboutit à une mauvaise
répartition de l'eau étant donné que les surfaces limitées par les nouvelles diguettes
étaient rarement de même niveau5. La production agricole du Kampuchea
démocratique est difficile à estimer, mais il semble que les rendements
demeurèrent dans l'ensemble semblables à ceux obtenus dans les années 1960
malgré l'application systématique d'engrais naturels, la construction de canaux, de
digues et de barrages et le travail forcené6. Cependant, de nombreux cadres
kluners rouges trop effrayés pour admettre qu'ils n'étaient pas parvenus à
remplir leurs quotas rapportèrent des chiffres de production en accord avec le
plan et envoyèrent à l'Etat central des "surplus" proportionnels à ces chiffres
3 "Preliminary Explanation Before Reading the Plan, by the Party Secretary (21 August
1976)", dans Pol Pot Plans the Future: Confidential Leadership Documents from
Democratic Kampuchea, 1976-77, trad. et éd. par David P. Chandler, Ben Kiernan et
Chanthou Boua, New Haven, Yale University, Southeast Asia Studies, Monograph Series,
No 33, 1988, p.124.
4
"The Party's Four-Year Plan to Build Socialism in All Fields, 1977-1980", dans Pol Pot
Plans the Future, p.Sl.
5 Voir Marie-Alexandrine MARTIN, "La riziculture et la maîtrise de l'eau dans le
Kampuchéa démocratique", dans Etudes rurales, n.83,juillet-septembre 1981, p.7-44.
6
Ibidem, p.38.
12truqués. En conséquence, la population - à l'exception des dirigeants, des
cadres et des soldats - fut soumise à un régime de famine, tandis qu'une part
importante de la production fut soit exportée pour financer l'achat d'armes,
soit stockée en prévision de la guerre contre le Vietnam, projet auquel les
dirigeants du Kampuchea démocratique donnaient la priorité absolue.
L'objectif de trois tonnes par hectare fut rarement atteint et certainement pas
généralisé.
Le plan quadriennal donnait une grande priorité à l'amélioration des
systèmes d'irrigation et de conservation de l'eau. De vastes systèmes de
canaux et de digues furent construits par des centaines de milliers de
personnes travaillant comme des fourmis, affamées et épuisées. Nombre de ces
travaux s'écroulèrent rapidement faute d'une étude préalable du terrain.
Toutefois, certains d'entre eux fonctionnèrent et continuèrent à être utilisés
dans les années 19807. Quoique tous les projets n'eussent pas été absurdes,
l'échec de la politique agricole des Khmers rouges est attribuable à la
surexploitation d'une main-d'œuvre affamée, à un empressement excessif et,
d'une manière générale, au dénigrement de la compétence des techniciens.
Durant les trois ans, huit mois et vingt-et-un jours de règne khmer rouge, plus
d'un million de Cambodgiens moururent de faim, d'épuisement ou de maladies
non soignées, ou furent victimes d'exécutions sommaires.
Suite aux nombreuses provocations, raids et massacres de civils
vietnamiens commis par les Khmers rouges au-delà de la frontière, au mois de
décembre- 1978, le Vietnam envahit le Cambodge et renversa le régime du
Kampuchea démocratique. Le nouveau gouvernement cambodgien mis en
place à Phnom Penh au mois de janvier 1979 avec l'assistance de la
Répu.blique Socialiste du Vietnam (RSV) prit le nom de Conseil Populaire
Révolutionnaire du Kampuchea (CPRK) et rebaptisa le pays: République Populaire
du Kampuchea (RPK). Ce gouvernement était composé de Cambodgiens
appartenant à deux groupes. Le premier était constitué de communistes
vétérans de la guerre d'Indochine qui s'étaient repliés au Vietnam après les
Accords de Genève de juillet 1954 et qui y avaient passé plus de vingt ans. Le
second était formé d'anciens cadres khmers rouges qui s'étaient réfugiés
audelà de la frontière vietnamienne en 1977-78, fuyant les persécutions et les
purges opérées par les Khmers rouges à l'intérieur même de leur parti. Au
début du mois de décembre 1978, des représentants des deux groupes avaient
formé le Front d'Union Nationale pour le Salut du Kampuchea (FUNSK) et
avaient rédigé un programme en onze points annonçant leur intention de
7
Ibîdem.
13libérer le Cambodge et de restaurer toutes les libertés individuelles. Le
président du CPRK, Heng Samrin, ainsi que Hun Sen en charge des Affaires
étrangères et Chea Sim en charge du ministère de l'Intérieur appartenaient au
deuxième groupe, tandis que le vice-président et ministre de la Défense Pen
Sovann appartenait au premier.
Les dirigeants de la RPK se présentèrent comme les héritiers du Parti
Populaire Révolutionnaire Khmer formé en 1951. Au mois d'avril 1979, ils
organisèrent un Congrès du Partis. Lors de ce Congrès, ils désavouèrent les
changements opérés à l'intérieur du Parti par Pol Pot après son accession au
poste de secrétaire général, en particulier les "politiques génocidaires"
poursuivies par "la clique de Pol Pot-Ieng Sary". Reconnaissant la légitimité des
Congrès de 1951 et de 1960, mais pas de ceux présidés par Pol Pot en 1963,
1975 et 1978, ils présentèrent leur congrès comme le Troisième Congrès du
Parti. Ils adoptèrent des mesures pour reconstruire un "parti
marxiste-léniniste" et organisèrent un "comité national pour la construction du Parti",
faisant fonction de Comité central temporaire, sous la direction de Pen
Sovann9.
Cependant, la réorganisation du Parti fut tenue cachée pendant les
deux premières années de la RPK. Ce ne fut qu'à la fin du mois de mai 1981
que l'existence du Parti fut révélée publiquement à l'occasion du Quatrième
Congrès du Parti. Les participants le rebaptisèrent: Parti Populaire
Révolutionnaire du Kampuchea (PPRK) afin de se démarquer clairement du Parti
Communiste du de Pol Pot et de se placer dans la continuité du
Parti Populaire Révolutionnaire Khmer des années 1950. Ils s'assignèrent
deux objectifs fondamentaux: la défense de l'indépendance nationale et la
reconstruction du pays "pas à pas durant la période transitoire vers le
socialisme" et élurent Pen Sovann comme secrétaire général du PartilO.
Trois semaines auparavant, des élections législatives. avaient été
organisées. Après l'adoption d'une Constitution par la nouvelle Assemblée
8 La littérature officielle de la RPK affinne que ce congrès se tint du 5 au 8 janvier 1979.
Cependant, ainsi que je l'ai expliqué ailleurs, il est probable que ce congrès eut en fait
lieu au mois d'avril. Voir K.Viviane FRINGS, "Rewriting History to "Adapt" it to a New
Political Context: The Kampuchean People's Revolutionary Party's Historiography
(19791991)", dans Modem Asian Studies (à paraître).
9
Ibidem.
JO
Résolutions du Quatrième Congrès du Parti; Sapordamean Kampuchea (agence de
pressé officielle de la RPK, désonnais abrégé: SPK), 29 mai 1981; dans Foreign
Broadcast Infonnation Service, Daily Report, "East Asia" (désonnais abrégé: FBIS), 29
mai 1981, p.H16.
14nationale au mois de juin, de nouvelles structures étatiques furent mises en
place. Heng Samrin devint président du Conseil d'Etat, Pen Sovann président
du Conseil des ministres et Chea Sim président de l'Assemblée nationale.
Cependant, au mois de décembre 1981, Pen Sovann fut démis de toutes ses
fonctions et remplacé à la présidence du Parti par Heng Samrin et à la
présidence du Conseil des ministres par Chan Si, lequel fut remplacé par Hun Sen
en 1985. Durant les années 1980, on constata une diminution progressive de
l'influence des vétérans du Vietnain, au profit des anciens cadres khmers
rouges, mais aussi de technocrates sans passé révolutionnaire, tels le ministre
de l'Agriculture Kong Somol et le ministre de l'Education Pen Navouthll.
Dans chaque ministère, des experts vietnamiens envoyés par la RSV
étaient chargés de surveiller le fonctionnement du ministère et de "conseiller"
les fonctionnaires cambodgiens. Ils jouaient un rôle particulièrement
important aux ministères de la Défense et de l'Intérieur, et ils étaient également
présents aux niveaux des administrations des provinces et des districts. Leur
pouvoir en tant que "conseillers" est un facteur qui ne doit pas être négligé,
particulièrement si l'on tient compte du fait qu'ils étaient épaulés par la
présence de plus de 180.000 soldats vietnamiens. Cependant, il ne doit pas non
plus être exagéré. Leur rôle consistait en fait à superviser l'élaboration des
politiques et à veiller à ce qu'elles entrent dans un cadre socialiste et
respectent les intérêts nationaux du Vietnam. La mise en application des politiques
restait l'affaire des Cambodgiens, ce qui leur laissait une certaine marge de
manœuvre. Celle-ci était étroite dans des domaines tels que l'industrie et le
commerce extérieur étant donné que la provenance et la quantité des
importations de matières premières et la direction des exportations devaient recevoir
l'aval des conseillers vietnamiens. Mais elle était importante dans les
domaines de l'agriculture et de l'éducation car le gouvernement vietnamien n'avait
pas les ressources nécessaires pour envoyer des cadres vietnamiens surveiller
tout ce qui se passait dans chaque village du Cambodge.
D'autre part, si les postes supérieurs de l'administration
cambodgienne étaient occupés par des communistes cambodgiens que les Vietnamiens
jugeaient dignes de confiance, les niveaux inférieurs étaient entre les mains de
fonctionnaires et de techniciens qui avaient rempli des fonctions similaires
sous les régimes de Sihanouk et de Lon Nol et qui n'avaient aucun passé
communiste ou révolutionnaire, mais qui, néanmoins avaient choisi de rester au
Cambodge pour participer à la reconstruction du pays plutôt que de chercher
11 Voir Michael VICKERY, Kampuchea: Politics, Economics, and Society, Londres, Pinter
Publishers, 1986, p.42-49, 73-83.
15refuge à l'étranger. Le PPRK s'efforça de leur inculquer le socialisme et de les
rallier à ses objectifs, mais sans grand succès. Ces hommes et ces femmes
n'éprouvaient guère de sympathie pour le communisme. Et ceci est un facteur
important dans l'orientation pratique des politiques de la RPK dans les années
1980. Les fonctionnaires devaient opérer dans un contexte socialiste, mais,
dans la mesure où ils étaient libres de le faire, ils continuèrent de travailler
comme ils l'avaient fait ou comme ils avaient vu leurs parents et leurs
supérieurs hiérarchiques le faire dans les années 1960. L'enseignement fut, dans
une large mesure, dispensé selon un cursus traditionnel (avec des limitations
dues au manque d'enseignants qualifiés), et les paysans s'en retournèrent à
leurs pratiques traditionnelles et à un système d'agriculture familiale. On
constata aussi un retour de la corruption à tous les niveaux.
Pendant les années 1980, le gouvernement de la RPK dut faire face à
l'opposition armée des restants de l'armée khmère rouge réarmés et
réapprovisionnés à la frontière thaïlandaise par les puissances qui refusaient de
reconnaître la légitimité du gouvernement de la RPK et de sanctionner l'invasion
vietnamienne du Cambodge, principalement la Chine et les pays de
l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE ou ASEAN en anglais),
mais aussi certains pays occidentaux. Conscients de la mauvaise image de
marque des Khmers rouges, les pays de l'ANASE poussèrent à la création en
1982 d'un gouvernement de coalition alliant la Partie [sic] du Kampuchea
Démocratique (PKD) aux deux factions non-communistes du Front Uni
National pour un Cambodge Indépendant, Neutre, Pacifique et Coopératif
(FUNCINPEC) de Sihanouk et du Front de Libération Nationale du Peuple
Khmer (FLNPK) de Son Sann, un ancien premier ministre de tendance
républicaine. Ce Gouvernement de Coalition du Kampuchea Démocratique
(GCKD) formé à Kuala Lumpur en juin 1982 occupa dès lors le siège du
Cambodge à l'ONU. Les trois factions qui le composaient étaient résolument
opposées les unes aux autres et n'avaient que deux choses en commun: la
haine des Vietnamiens et le désir de s'emparer du pouvoir à Phnom Penh.
Le gouvernement de la RPK ne fut jamais reconnu par les Nations
Unies et, durant ses treize années d'administration de la quasi-totalité du
territoire cambodgien, il se vit refuser toute aide à la reconstruction et au
développement par les puissances occidentales qui lui imposèrent un embargo
économique. Dans les années 1980, il dut se démener pour reconstruire avec des
moyens limités un pays en ruines après dix ans de guerre civile, d'invasions
étrangères, de bombardements aériens et les expériences radicales du
Kampuchea démocratique. Le Vietnam et les pays du Bloc soviétique offrirent leur
assistance économique. Néanmoins, le gouvemement cambodgien se voyait
16forcé de consacrer la majeure partie de ses ressources aux dépenses militaires
engendrées par la lutte contre l'armée khmère rouge et les guérilleros
noncommunistes. Sur le conseil des Vietnamiens, la reconstruction économique
du Cambodge fut entreprise dans un cadre socialiste. En particulier, une
collectivisation du secteur agricole fut jugée nécessaire. Jusqu'en 1989, les
dirigeants de la RPK prônèrent une politique collectiviste et des mesures
furent prises pour l'imposer dans les campagnes.
Cependant, les politiques de "collectivisation" mises en application
dans la RPK n'ont rien de comparable avec les politiques communistes
radicales pratiquées dans le Kampuchea démocratique. Elles ne représentaient
en fait qu'un niveau de collectivisation très faible. Seules les terres furent
collectivisées. Les autres moyens de production demeurèrent la propriété
privée de ceux qui étaient parvenus à s'en emparer durant la situation anarchique
des premiers mois qui suivirent l'invasion vietnamienne. Et, à côté des
activités de production rizicole (ou autre activité majeure dans les régions non
rizicoles) effectuées en commun, les paysans cambodgiens furent autorisés à
entretenir d'autres activités rémunératrices privées. Nous n'utiliseront le terme
collectivisation en référence aux politiques de la RPK que parce que c'était le
terme employé par les dirigeants du régime12et qu'il s'inscrit dans la logique
politique d'un régime qui se présentait comme socialiste. Pour bien le
distinguer des politiques des Khmers rouges, nous qualifierons celles-ci
d'''ultracollectivisation". En effet, dans le Kampuchea démocratique, non seulement
tous les moyens de production étaient collectivisés, ou plutôt étatisés, et toutes
les activités de pratiquées collectivement, mais en fait, toutes les
activités de la vie quotidienne, y compris les repas et les loisirs, pour peu qu'il
y en eût, étaient effectuées en commun.
Une autre différence importante entre le système de collectivisation
pratiqué dans la RPK et les politiques du Kampuchea démocratique a trait à
l'utilisation de la production des coopératives agricoles. Alors qu'à l'époque du
Kampuchea démocratique, une part considérable de la production des
communes était prélevée par les dirigeants du régime et que la population ne recevait
12 Je n'ai rencontré l'expression "samauhapheapneyakam kasekam" (collectivisation de
l'agriculture) que dans un lexique politique publié par l'Institut de Diffusion de
l'Idéologie Révolutionnaire en 1987 (Sotteanoukrom noyaubay, p.183-184). Dans tous
les documents relatifs à la collectivisation de l'agriculture que j'ai consultés et dans les
interviews qu'ils m'ont accordées, les dirigeants de la RPK utilisaient toujours des
expressions telles que kar kosang krom samakki (formation de groupes de solidarité) ou
kar pongreung krom samakki (renforcement des groupes de solidarité) qui signifiaient
cependant la même chose.
17souvent que des rations en deçà du minimum vital, dans les "groupes de
solidarité" de la RPK, toute la production était laissée à la disposition des
groupes et divisée équitablement entre les membres. Aucune taxe ne fut
perçue sur la production agricole avant 1984 et, même après cette date, les
contributions effectivement payées restèrent dans l'ensemble relativement
modestes. Pour les paysans, cette distinction entre mourir de faim et avoir de
quoi manger à leur faim (en partie grâce à la liberté retrouvée de pratiquer la
pêche et la cueillette) était plus importante que le degré théorique
d'avancement de leurs groupes de production dans la hiérarchie communiste.
Successeur du Kampuchea démocratique, le régime de la RPK devait
compter avec cet héritage et les multiples problèmes que les politiques des
Khmers rouges avaient engendrés. Outre les difficultés colossales liées à la
destruction de l'infrastructure matérielle et humaine, un problème important
pour un gouvernement qui se voulait socialiste est que, après cette expérience,
la population cambodgienne était traumatisée par l'idée même de
communisme. Il était dès lors difficile de-trouver parmi ces survivants qui n'avaient
survécu qu'en comptant sur leurs propres forces des alliés prêts à collaborer
avec un gouvernement qui envisageait une transformation socialiste du pays.
Même si les politiques qu'il appliquait dans l'immédiat étaient très différentes
de celles des Khmers rouges, il leur était difficile d'oublier que le but ultime
était le communisme et que même les Khmers rouges avaient été modérés au
début dans certaines régions sous leur contrôle durant la guerre contre la
République khmère. Cet héritage du Kampuchea démocratique est .un facteur
clé de l'échec des politiques de collectivisation dans la RPK. Cependant, ainsi
que nous le verrons, il ne fit en fait que renforcer les tendances individualistes
prévalant parmi les paysans cambodgiens dès avant les événements
dramatiques des années 1970. Le Cambodge était a priori un terrain peu favorable
pour des expériences de transformation socialiste.
Jusqu'en 1987, les efforts diplomatiques pour résoudre le problème
cambodgien n'aboutirent à aucun résultat concret vu les demandes divergentes
des différentes factions cambodgiennes et des puissances étrangères qui les
supportaient: le Vietnam et l'URSS d'une part, la Chine, les Etats-Unis et
l'ANASE d'autre part. En 1987, le gouvernement de la RPK adopta une
politique de "réconciliation nationale", selon l'expression lancée par Michail
Gorbatchev dans son fameux discours de Vladivostok du 28 juillet 1986, et,
au mois de décembre, il envoya son premier ministre Hun Sen rencontrer
Sihanouk à la Fère-en-Tardenois dans la banlieue parisienne. La situation
internationale était devenue plus favorable à un règlement pacifique du
pro18blème cambodgien. Dans son discours de Vladivostok, Gorbatchev avait
annoncé une réduction de l'engagement soviétique dans le Pacifique. L'URSS
était désormais prête à faire des concessions à la Chine et s'apprêtait à réduire
son aid. au Vietnam. Ce revirement politique, couplé à de sérieux problèmes
économiques internes, amena le Vietnam à reconsidérer le coût de son
occupation militaire du Cambodge et à chercher à diversifier ses relations
économiques internationales. Au même moment, le gouvernement thaïlandais de
Chatichai Choonhavan se montrait désireux de transformer la région d'un
champ de bataille en un vaste marché.
Le 6 janvier 1989, le Vietnam annonça qu'il retirerait toutes ses
troupes présentes au Cambodge avant la fin du mois de septembre 1989. Les
discussions entre les factions c~bodgiennes s'intensifièrent. Afin
d'augmenter son soutien populaire à l'intérieur du pays et de rallier les émigrés
cambodgiens, le gouvernement de la RPK adopta des réformes économiques et
promulgua une nouvelle constitution rebaptisant le pays Etat du Cambodge et
faisant du bouddhisme la religion d'Etat. En juillet-août 1989, une conférence
internationale sur le Cambodge co-présidée par la France et l'Indonésie se tint
à Paris. Mais elle n'aboutit qu'à des accords de principe et fut ajournée sans
avoir pu parvenir à un accord global. Suite à cet échec, les grandes
puissances désireuses d'en finir avec le problème cambodgien, vestige d'une
période de guerre froide désormais révolue, augmentèrent leurs pressions sur leurs
alliés respectifs et élaborèrent un plan de paix prévoyant un engagement
massif des Nations Unies dans une période transitoire. Le 23 octobre 1991,
une nouvellë conférence internationale tenue à Paris signa des accords
confiant à l'Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge (Apronuc) le
rôle de désarmer et de cantonner 70% des troupes de chaque faction et de
superviser l'administration civile du Cambodge afin d'assurer .un environ.,
nement politique neutre permettant l'organisation d'élections libres. Ces
élections eurent lieu au mois de mai 1993, malgré le refus de la Partie du
Kampuchea Démocratique de collaborer avec l'Apronuc et l'abandon des
efforts de désarmement des troupes. Elles donnèrent lieu à la mise en place
d'un gouvernement de coalition entre le FUNCINPEC et le PPRK rebaptisé
Parti du Peuple Cambodgien (PPC) et à une restauration de la monarchie avec
un retour de Sihanouk sur le trône du Cambodge.
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