Les mille peaux du capitalisme Tome 2

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Français
266 pages
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Description

Le capitalisme actuel paraît avoir perdu la lisibilité qui semblait le caractériser durant la période précédente au profit d'une diversité de configurations rassemblées derrière les termes de postfordisme, postindustrialisme ou de postmodernité. Ce "post" fonderait la prophétie d'une économie nouvelle (auto-entrepreunariat, travail à domicile, développement durable, responsabilité sociale des entreprises, etc.), dont l'originalité reste à interroger. L'enjeu de ce phénomène est-il la perpétuation du capitalisme par le renouvellement de son apparence externe et l'abandon de l'une de ses 1000 peaux.

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Date de parution 15 mai 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336381138
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

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L’homme et la société
195-196
Les mille peaux du capitalisme II L’homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
Le capitalisme actuel paraît avoir perdu la lisibilité
qui semblait le caractériser durant la période
précédente au profi t d’une diversité de confi gurations Les mille peaux du capitalisme et de pratiques rassemblées derrière les termes de
postfordisme, postindustrialisme ou de postmodernité.
Ce « post » fonderait la prophétie d’une économie II
nouvelle (autoentrepreneuriat, travail à domicile,
développement durable, responsabilité sociale des
entreprises, etc.), dont l’originalité reste à interroger.
Il recouvre une dimension de mise au passé, permettant
de ne pas tenir compte de réalisations parfois anciennes
dans ces domaines présentés comme neufs. Mais, au
prix d’un enterrement de l’idée même de progrès,
l’enjeu de ce phénomène est bien la perpétuation du
capitalisme, qui, tel de nombreuses espèces animales,
mue par renouvellement de son apparence externe et
abandon de l’une de ses mille peaux.
Couverture : Caméléon multicolore
(www.pixabay.com)
Coordonné par
Olivier DARD, Claude DIDRY,
Florent Le BOT et Cédric PERRIN
L’homme
et
la société
ISBN : 978-2-336-30732-9
2015/1-227 €
Coordonné par Olivier DARD,
Claude DIDRY, Florent Le BOT
Les mille peaux du capitalisme II
et Cédric PERRIN
L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales

Les mille peaux du capitalisme
II
Coordonné par
Olivier DARD, Claude DIDRY, Florent LE BOT et Cédric PERRIN

Revue soutenue par l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du
CNRS et le CNL
L’Harmattan L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales

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Comité de rédaction
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Paris Dominique GLAYMANN Thierry POUCH
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Université Paris 7 - LCSP INALCO - CESSMA Pierre ROLLE
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d’Essonne - Centre Pierre Université Paris V Monique SELIM
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Richard SOBEL Université de Rouen Florent LE BOT
Université de Lille 1 Claude DIDRY Université d’Évry Val
CLERSE CNRS - ENS Cachan - d’Essonne - IDHES
Mahamet TIMERA IDHES Corine MAITTE
Université Paris 7 - Camille DUPUY Université Paris-Est
URMIS ENS Cachan - IDHES Marne-la-Vallée - ACP
Dominique VIDAL Jean-Pierre DURAND Margaret MANALE Université d’Évry - Centre CNRS
URMIS Pierre Naville Louis
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CNRS - EHESS - TRAM Université d’Évry Val Université de Caen
d’Essonne - Centre Pierre Claudie WEILL
Naville EHESS
Comité scientifique
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Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine
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Richard MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard RAULET, Robert SAYRE, Benjamin STORA,
Nicolas TERTULIAN.
Secrétariat de rédaction
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75205 Paris Cedex 13 - Téléphone 01 57 27 64 86
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© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-30732-9
EAN : 9782336307329L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
N° 195-196 2015/1-2
À Véronique……………………………………………………………… 7
Éditorial (1). La science asservie…………………………………….…. 19
Éditorial (2). Le terrorisme djihadiste :
ses causes, ses effets et ses suites……………………………………. . 25
* * *
LES MILLE PEAUX DU CAPITALISME (II)
Olivier Dard, Claude Didry, Florent Le Bot et Cédric Perrin
Les mille peaux du capitalisme (I I ) …………………………………… 29
Jean-Michel Bonvin, Nicola Cianferoni et Morgane Kuehni
Les rapports de subordination au cœur de la cité par projets : étude de
cas dans l’industrie des machines……………………………………. . 33
Claude Didry et Florent Le Bot
Un dépassement capitaliste du salariat ? Une sociohistoire en trois actes
et impasses………………….………………………………………… 51
Jessica Dos Santos
De la coopération intégrale à la réforme de l’entreprise : l’intéressement
salarial au prisme du Familistère de Guise…………………………….73
Thomas Le Bon
Le travailleur taylorien : une « figure » dépassée……………………. . 87
Bernard Jullien et Tommaso Pardi
Le postfordisme comme mythe et idéologie de la sociologie
économique. Du consommateur à la construction sociale du marché
automobile…………………………………………………………….103
Olivier Dard
Sortir de la crise par la technique et par la science ? Les réponses de
l’abondancisme de Jacques Duboin…………………………………. 127
* * *

HORS DOSSIER
Lynda Dematteo
Le stade, terrain de jeu de l’extrême droite italienne :
soupape de sécurité ou fabrique du consensus………………………. 147
Anna Zadora
Le modèle paysan à l’échelle nationale ou la pesanteur des conditions
socioéconomiques sur la construction d’une nation………………….175
Gaëtan Flocco
Vers une lutte des cadres ?…………………………………………. . .197
NOTE CRITIQUE
Roland Pfefforkorn
Le capital de la sociologie…………………………………………… 223
COMPTES RENDUS……………………………………………………... 231
Résumés/Abstracts……………………………………………………. 255
* * *

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Ouvrages : Gilles POSTEL-VINAY, La rente foncière dans le capitalisme agricole,
Ville, Maspero, 1974.
Articles : Jean-Michel CHEVET, « Production et productivité : un modèle de
dévelope epement économique des campagnes de la région parisienne aux XVIII et XIX siècles »,
Histoire & Mesure, 1994, vol. 9, n° 1-2, p. 101-145.
Ouvrages collectifs : Ronald HUBSCHER et Jean-Claude FARCY (dir.), La moisson des
e eautres. Les salariés agricoles aux XIX et XX siècles, Ville, Creaphis, 1996.
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www.ant.ulaval.ca/anthropologieetsocietes
ETHNOMUSICOLOGIE
ET ANTHROPOLOGIE DE LA MUSIQUE
Volume 38, numéro 1 (2014)
Présentation : Théories et pratiques de l’ethnomusicologie
aujourd’hui
Nathalie Fernando et Jean-Jacques Nattiez
L’art de la multimodalité. Musique, image et danse en Inde
Christine Guillebaud
Linguistique, anthropologie, ethnomusicologie : regards croisés
Frank Alvarez-Pereyre
Pour une déconstruction des corpus musicaux canoniques
d’Asie intérieure
Jean During
Interactions dans la construction d’une identité musicale locale.
La dimension sociopolitique du succès du festival
Notte della Taranta
Flavia Gervasi
La contramétricité dans les musiques traditionnelles africaines
et son rapport au jazz
Marc Chemillier, Jean Pouchelon, Julien André et Jérôme Nika
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
Topologie et diffusion du double tenor pan (Trinidad et Tobago)
Aurélie Helmlinger
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Musique et émotion. Quand deux disciplines travaillent et abonnez-vous!
ensemble à mieux comprendre le comportement
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musical humain
Nathalie Fernando, Hauke Egermann, Lorraine Chuen, Bienvenu Kimbembé
et Stephen E. McAdams ABONNEMENT 2014
Pour une nouvelle musicologie comparée : Canada Étranger
Cinq champs de recherche, cinq débats essentiels Étudiant 35 $ 55 $ CAN
Patrick Savage et Steven Brown
Régulier 60 $ 80 $ CAN
La recherche des universaux est-elle incompatible
Institution sans agence 115 $ 155 $ CAN avec l’étude des spécificités culturelles ?
Institution avec agence 110 $ 130 $ CAN Réflexions sur l’ethnomusicologie selon John Blacking
Jean-Jacques Nattiez
HORS-THÈME
Chant céleste : la glossolalie en milieu pentecôtiste
numérosProchains charismatique à l’Île de la Réunion
Valérie Aubourg Le Métis en tant que catégorie sociale, 38-2, 2014
Stigmatisation de la jeunesse japonaise par le discours Vues de l’Autre, images de Soi en muséographie, 38-3, 2014
et les représentations de la délinquance juvénile (1997-2010)
Akané d’Orangeville
1030, av. des Sciences humaines, bureau 3433 Université Laval (Québec) G1V 0A6 CANADA
Tél. : 1 418 656-3027 Téléc. : 1 418-656-2831
Courriel : anthropologie.et.societes@ant.ulaval.ca

À Véronique de Rudder

Notre amie Véronique de Rudder est décédée prématurément le 24
octobre 2014. Nous lui rendons un premier hommage en publiant les
témoignages de Catherine Quiminal et de Maryse Tripier, qu’elles ont lus
lors de la cérémonie des obsèques, et ceux de Claudie Weill et René
Galissot qu’ils nous ont envoyés.
Véronique a été un membre très actif du comité de rédaction de la
revue depuis le moment de la direction assurée par René Galissot, et même
si ces derniers temps elle ne fréquentait plus les réunions du comité de
rédaction, elle lui restait attachée.
Véronique avait de fortes convictions et un grand souci de rigueur
d’analyse. Nulle contradiction, bien au contraire. En quoi nous pouvons
avancer qu’elle incarnait le projet éditorial de la revue qui se réclame en
o L’homme et la société, n 195-196, janvier-juin 2015 8 L’homme et la société
effet de cette double exigence, critique et scientifique, critique parce que
scientifique et scientifique parce que critique.
La fin de l’article qu’elle a publié dans la revue avec son compagnon
en recherches, François Vourc’h, également trop tôt disparu, à propos de
l’usage des « statistiques ethniques », illustre bien la pertinence de ce
double engagement :
« La lutte contre les discriminations nécessite d’autres mobilisations et d’autres
engagements que l’enregistrement officiel de statistiques douteuses dans leurs
contenus et ambiguës dans leurs effets. L’irruption récente dans le vocabulaire
politique et ‘sociétal’ de la notion de ‘diversité’ (pas plus que sa mesure) ne peut
servir d’argument justificateur au recours à de telles statistiques, bien au contraire.
Selon Walter B. Michaels (Walter Benn Michaels, The Trouble with Diversity.
How we Learned to Love Identity and Ignore Inequality, Metropolitan Books, New
York, 2006), cette notion “ amène à considérer les écarts économiques comme s’il
s’agissait d’écarts culturels [et cela masque] une supercherie [a trick] afin de cesser
de penser la pauvreté en termes de désavantage, et une fois que l’on a cessé de la
penser comme un désavantage de se préoccuper d’y mettre fin. Plus généralement,
la supercherie permet l’inégalité comme une conséquence de nos préjugés plus
que comme une conséquence de notre système social et ainsi de dévier le projet de
créer une société plus inégalitaire vers celui d’obtenir des gens [de nous-même et,
particulièrement, des autres] de cesser d’être des homophobes dont le sexisme et
le racisme s’aggravent d’un mépris de classe ”. » (« Quelles statistiques pour quelle
lutte contre les discriminations ? », L’homme et la société, 2006/2, n° 160-161).
Nous retiendrons la leçon.
Michel KAIL
* * * À Véronique De Rudder 9
Véronique,
Évidemment, pour dire Véronique, les mêmes mots encore. On
n’invente pas Véronique, Véronique s’impose.
Pour commencer, le poète :
« Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S’il en est ainsi, fais cortège à tes sources,
Hâte-toi,
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance. » (René Char)
La tâche est accomplie, Véronique a entendu le poète, a transmis sa
part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance.
Véronique ? Le contraste inlassable entre la chaleur intime de l’amitié,
une œuvre forte et singulière, un engagement sans concession.
Très savante : il lui fallait partout chiner comme en témoigne un
postscriptum d’un mail envoyé le 27 avril 2013 : « question subsidiaire :
quelqu’un, quelqu’une d’entre-vous, sait-il quelque chose de la demande du
Japon d’inscrire dans la charte de la SDN en 1919 l’égalité des races et la
façon dont le débat, s’il y a eu débat, s’est déroulée. »
Très aimante : Un partage enthousiaste des secrets de l’amitié.
Patrick : « mousquetaire du tissu urbain », expression dont nous avons
bien ri, la politique de la ville elle en connaissait un morceau. Oui Patrick,
elle se référait à ce qu’elle avait appris à tes côtés… et de pester contre
les usages abusifs de la notion d’espace par les chercheurs.
Fière de tes réalisations, nous étions invitées à leur inauguration.
La Courneuve, Rennes, Toulouse.
Le voyage de noces à Chicago un hasard ? Non. S’offrir cette ville
célèbre pour son architecture avec Patrick. Sans oublier les amies.
Lors du voyage elle déniche deux photos de Dubois qu’elle m’envoie.
Très savante :
Mail du 26/11/2013 : Chères, au féminin pluriel. Il y a beaucoup de
femmes amies à l’URMIS. « Je vous envoie 2 “ pépites ” trouvées au
cours de mes recherches pour donner du grain à moudre aux étudiants de
M2 (exam. socio du racisme).
Le texte de Du Bois : « Le nègre et le ghetto de Varsovie » est
saisissant, vous verrez. En 1949, il a 80 ans ! »
Très aimante : ses deux filles admirées, chéries, à chaque rencontre
présentes, pas d’indiscrétion, juste de quoi partager les joies, les
inquiétudes parfois. 10 L’homme et la société
Félicie, puis Félicie et Vincent, puis Léontine, Marthe, Angel, à chaque
fois une joie profonde offerte à Véronique qui, s’y connaissant dans l’art
d’être grand-mère, commente les photos envoyées ou exposées dans notre
bureau, « le doux regard qui brille, petites mains joyeuses » (Lorsque
l’enfant paraît. Victor Hugo).
Félicie, psychologue admirée pour son intelligence et son amour des
enfants.
Céleste, la théâtreuse, reçue à ses examens d’architecture, pour se
lancer dans l’aventure de « Das plateau ».
Mailde 2007 à propos de « Notre printemps » : « Vas-y c’est bleuffant
de maturité, la vie et le deuil sont imbriqués à la manière des jeunes. Une
nouvelle rencontre avec le monde. »
Véronique aimante toujours :
La couture : robes de princesse pour ses petites filles, poupées de
chiffon pour nos petits garçons
Intense émotion à écouter la voix de Léontine. Véronique m’enjoint
de me rendre au spectacle Mary Poppins : « c’est joyeux ça pétille »,
écritelle, et de commenter son propre enthousisame : « une parole de
grandmère pas qu’un peu folle de la belle voix de sa grande petite fille. »
Eblouie par Marthe, la belle inquiète aux propos parfois saisissants de
profondeur, par Angel qui, des heures durant, s’absorbait dans un monde
construit à partir d’une petite voiture.
Véronique très savante et très engagée : courrier du 12/3/ 2012
intitulé : nouvelle pépite :
« Je suis tombée sur un texte de Poliakov de 1960. Je ne connais pas
grand chose de plus pénétrant ni de plus beau que ce texte. Vous n’en
avez nul besoin immédiat, ni moi non plus d’ailleurs. Je vous l’envoie
quand même, pour ressourcer en nous la clairvoyance et la liberté de
pensée. Lisez-le quand vous aurez le temps mais peut-on toujours différer
l’essentiel ? »
Véronique très engagée.
Quelle place dans la cité ? Conseiller du prince ? Non !
Experte rouge en respect des émotions transformées en cause publique.
Sociologue du racisme avons-nous répété et, par conséquent, pour
Véronique, militante antiraciste au cœur de la vie politique qui, à son grand
dam, trop souvent se sert du racisme plus qu’elle ne le combat.
Véronique ? Une combattante très libre très savante et très aimante.
Ciao Bella, Bella ciao.
Catherine QUIMINAL
* * * À Véronique De Rudder 11
Paroles pour Véro.
Chers tous,
Je voudrais d’abord m’adresser à Félicie, Céleste, Léontine, Marthe,
Angel, Vincent, Patrick.
Pour se moquer de moi, mon fils fabien m’a dit, alors que je pleurais
encore en 2014 mon père mort en 2012, tu as eu la chance d’être restée
une « enfant » jusqu’à 67 ans. Pour ne pas dire un gros bébé. Mais vous,
vous êtes trop jeunes pour être privés d’une mère, d’une grand-mère,
d’une compagne. Et pas n’importe laquelle.
Au moment de préparer ces quelques mots, encore sous le choc, je me
disais, par quel bout prendre les choses ?
Notre amitié est si forte et si ancienne que tout est mêlé. Je l’ai connue
très jeune et on allait être amies très vieilles.
Nos longues conversations, surtout par téléphone, depuis qu’elle et
moi nous nous déplacions peu, étaient un cocktail de discussions sur des
questions théoriques pointues, la dernière sur le culturalisme dont nous
aimions les grands auteurs, mais détestions l’usage actuel fixiste.
Comment l’exprimer ? Sur le labo, notre construction commune qui vivait sa
vie désormais dans un bâtiment surréaliste et anomique que nous n’avions
plus envie de fréquenter. Sur la politique, les socialistes, « nuls
évidemment, ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre ». Mélenchon, petit
patapon, l’extrême droite qu’elle était sûre de voir progresser encore, « mais
ils vont s’entretuer »… Sur notre vie privée. Elle savait tout de
l’alzheimer de ma mère, des difficultés et des progrès de mes petits enfants. Je
savais tout sur la superbe voix de Léontine, sur le genou de Patrick. Et un
peu de langues de vipères s’y ajoutait pour pimenter le tout.
Je voyais bien qu’elle était faible, comme j’ai pu le constater en
passant quelques jours à Mordreuc en septembre, mais l’idée de sa mort ne
m’effleurait pas. J’étais dans le déni certainement, moi aussi. Elle avait
de longues conversations avec Pierre Tripier, je laissais nos deux savants
érudits échanger. Patrick la couvait, m’engueulait si je fumais et elle
levait les yeux au ciel. « Qu’on me foute la paix ! »
C’est elle qui avait peur pour moi et je me rappellerai toujours ses
visites à l’hôpital avec Catherine au lendemain de mon AVC en mars 2011
ou en 1998.
Je me suis consolée et ai consolé ceux qui m’appelaient en me disant
qu’une invalidité plus grande ou une fin de vie dans un hôpital lui
auraient été insupportables. 12 L’homme et la société
De tous les témoignages reçus, il ressort une admiration réelle sur les
qualités intellectuelles de Véronique, sur la liberté et la sûreté de son
jugement, sur le vide qu’elle laisse. Je lui disais sans complexe, tu es plus
cultivée et plus forte que moi. Elle me disait, sans toi, et ton « savoir
faire », nous n’aurions rien pu construire dans le monde universitaire.
Etait-elle un peu anar vis-à-vis des institutions, des grades, des statuts, ou
perfectionniste au contraire ? En tout cas,Ò elle ne s’est pas préoccupée
de sa carrière, et on n’en parlait plus depuis quelques années, on perdait
notre temps. Même topo avec François Vourc’h, son fidèle ami et
coauteur le plus proche. La recherche, les données, les idées passaient avant
tout pour eux et aussi l’attention aux autres, aux plus jeunes mais aussi au
personnel administratif qui, pour d’aucuns, est invisible.
Elle et nous collectivement, n’avons pas eu que des amis. Trop à
gauche, trop exigeants, pas assez conformes aux normes académiques. Parce
qu’elle affirmait que le racisme est un rapport social et pas seulement une
idéologie, parce que le marxisme n’était pas mort mais devait être enrichi.
Je raconte dans mes mémoires, le rendez-vous surréaliste au CNRS pour
nous faire reconnaître comme jeune équipe, (elle n’y était pas), où deux
mandarins que tout le monde oubliera, nous ont lourdement fait
comprendre qu’on me faisait une fleur malgré la faucille et le marteau qui
clignotaient sur mon front.
L’URMIS a gagné le respect de nos tutelles, et de nos collègues, parce
que nous avons défriché un nouveau terrain, alors dénié aujourd’hui,
surexposé et instrumentalisé : les migrations, le racisme et les
discriminations. Parce que nous nous sommes battues sur le fond et dans toutes les
instances grâce à la force d’un collectif, sans ego hypertrophié, vivant
avec passion, engagement et humour notre aventure collective.
Notamment grâce à Catherine qui a vite rejoint la « dream team » et a
consacré une énergie considérable pour créer des postes, accueillir l’équipe
de l’IRD et assurer la relève par ceux que nous avons formés ou qui
voulaient nous rejoindre.
Quand on a connu des mandarins qui cherchaient la gloire mais
maltraitaient leurs étudiants, on est vacciné. Nous ne cherchions pas des
disciples, mais à marier l’exigence intellectuelle, la qualité du style écrit ou
oral, avec une pédagogie de l’encouragement et une humanité qui nous
était, je crois, naturelle.
Quand elle était abrupte et péremptoire en public, voire polémique,
« grande gueule », moi je passais derrière, sans édulcorer le message, mais
avec un peu de baume, juste pour rassurer les néophytes qui ne la con-À Véronique De Rudder 13
naissaient pas. Tout le monde sait que son exigence intellectuelle se
doublait d’une générosité extrême. Ses étudiants en témoigneront.
Véronique était une femme « léniniste » : l’alliance du travail
intellectuel et manuel. Élégante, elle me conseillait sur ma tenue toujours
aléatoire. Nous étions des militantes, défendant des causes scientifiques,
éthiques, sociales. Notre monde n’était pas limité au monde académique, tout
l’intéressait, sauf la télé.
Mais, surtout, nous avons beaucoup ri ensemble. J’apporte aujourd’hui
un T shirt un peu délavé, offert par les pionniers du labo quand il a été
reconnu, et que j’allais le diriger avec eux pour quatre ans. Référence à
Chirac et aux guignols, avec son « putain 2 ans ».
Nous étions assez semblables sur un point : pleines d’élan vital, avec
un corps qui nous trahit.
Des 4 mousquetaires au tout départ de l’URMIS, Isabel Taboada,
François Vourc’h, Véronique et moi, je suis la dernière à être parmi vous.
Nous nous félicitions, il ya quelques temps, que notre labo survive à ses
pères, mères fondatrices, c’était métaphorique, c’est devenu quasi réaliste.
Nous nous sentons tous un peu orphelins.
J’ai pensé alors à Woody Allen et à sa célèbre citation :
« Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très
bien »
Donc comme je vous l’ai écrit :
Restons groupés, famille, amis, collègues, étudiants. Nous allons
publier ses cours et réunir ses articles et lui rendre un hommage scientifique
digne de ce nom.
Salut et Fraternité à toi Véro, mon amie, ma sœur.
Maryse TRIPIER
* * * 14 L’homme et la société
Véronique De Rudder,
Péremptoire mais pertinente, Véronique De Rudder a conjugué
recherche et militantisme sans solution de continuité. En témoignent par
exemple ses interventions comme experte aux procès intentés à Éric Zemmour
ou Brice Hortefeux pour propos racistes. Elle n’en trouvait pas moins
particulièrement éprouvantes ses enquêtes de terrain sur le racisme.
René Gallissot nous a apportées toutes deux dans ses bagages lorsqu’il
a repris la direction de L’homme et la société. Mais nous nous étions
connues auparavant dans la mouvance de la revue Pluriel-débats, autre
forme d’engagement. Fondée au milieu des années soixante-dix par René
Gallissot et Pierre-Jean Simon avec, pour cheville ouvrière, Ida
SimonBarouh (qui m’a informée du décès de Véronique), la revue était
consacrée à l’étude pluridisciplinaire des relations inter-ethniques, des
problèmes de minorités et de la question nationale. Elle organisait au gré des
ancrages institutionnels ou des crédits disponibles des séminaires, des
journées d’étude, des colloques, activité qui a trouvé son aboutissement
lorsqu’une chaire fut attribuée à Rennes à Pierre Simon, dans les Journées de
Rennes, sorte d’université d’été qui réunissait des chercheurs français et
étrangers, mais surtout des étudiants qui y présentaient leurs travaux en
cours.
Véronique m’a fait grande impression lorsque je l’ai rencontrée. L’un
de ses articles en particulier, « la tolérance s’arrête au seuil », entrait
opportunément en résonance avec mes propres recherches. C’est sur cet
article qu’a porté, lors d’une séance à l’INED, la remarque d’Albert
Jacquard selon laquelle, si les démographes calculaient le seuil de tolérance
à la décimale près, ils avaient omis de s’interroger sur son existence même.
Les échanges de Véronique avec les démographes se sont poursuivis lors
du débat sur les statistiques ethniques dont elle a contesté, avec son alter
ego François Vourc’h, la validité dans la lutte contre les discriminations,
ainsi qu’ils l’ont exposé dans L’homme et la société.
Pluriel-débats a cessé de paraître pour être remplacé quelque temps
après par une série de fascicules toujours pilotée par René Gallissot et
Pierre Simon où Véronique s’est pleinement impliquée :
Pluriel-recherches ou le Vocabulaire historique et critique des relations inter-ethniques.
Chacune des entrées, rédigée par l’un d’entre nous, était soumise à la
critique de l’ensemble du collectif. Avec des cernes sous les yeux,
Véronique venait y livrer sa production de la nuit. Ce fut une extraordinaire
aventure intellectuelle et conviviale. Nous alternions les séances de
travail à Paris et à Rennes, bénéficiant même, à terme, d’un GDR implanté à À Véronique De Rudder 15
l’URMIS, le laboratoire de Véronique, GDR qui contribua aussi à la mise
sur pied des journées de Rennes. Véronique attachait une grande
importance à ces clarifications sémantiques qu’elle faisait ensuite partager ; à
ses étudiants.
Son engagement à L’homme et la société fut également intense : ce fut
elle qui proposa au comité de rédaction la candidature comme secrétaire
de son amie Nicole Beaurain puis, à la retraite de celle-ci, qui était
devenue entre-temps, avec Pierre Lantz, directrice de la revue, celle de
Jean-Jacques Deldyck, membre de l’URMIS. En dépit de relations avec
ce laboratoire pas toujours au beau fixe, le sixième étage de la tour
centrale de Jussieu où il était implanté finit par abriter, outre certaines
réunions du Vocabulaire, celles de L’homme et la société, mettant un terme à
une période où il fallait, dans divers locaux, repérer ces dernières à l’ouïe
tant les échanges étaient intenses.
Ce fut, me semble-t-il, le déménagement à Tolbiac qui a tiédi l’ardeur
de Véronique. Elle ne cessait d’affirmer qu’elle allait revenir sans que ces
protestations d’intention soient suivies d’effet.
Chaleureuse et attentive, Véronique ne se contentait pas de partager
ses « trouvailles », elle épaulait aussi ses amis lorsqu’ils traversaient une
mauvaise passe. Elle-même n’était pas très en forme la dernière fois où
elle est venue déjeûner chez nous avec Nicole Beaurain à la fin du mois
de mai 2013 : elle en était « désolée » selon le SMS qu’elle nous fit
parvenir le soir même.
EILL Claudie W
* * * 16 L’homme et la société
Démographie ou science sociale
Les migrations ne sont pas un objet scientifique
Rappelons que L’homme et la société ne se présente pas comme une
revue française de sociologie mais comme une « revue internationale de
recherches et de synthèses en sciences sociales ». Tout en rompant avec
l’héritage des Facultés de lettres qui ajoutent « et sciences humaines » —
avez-vous entendu parler de « sciences inhumaines » ? —, le pluriel
« siences sociales » est cependant mal venu. Il ne s’agit pas d’une somme
de disciplines, mais de problématique de science sociale portant donc
l’interrogation sur les rapports et relations sociales et les changements
dans les sociétés ; pour faire bref, un travail de sociologie historique ;
laissons l’individualisme et l’individu au libéralisme.
À l’adresse de l’équipe CNRS : Migrinter (Poitiers), sous le regard et
le sourire de Véronique de Rudder, je prenais plaisir à faire sursauter son
directeur Gildas Simon, en faisant remarquer que les migrations n’étaient
pas un objet scientifique mais un phénomène à décrire et inventorier ; ce
qui relève de disciplines : géographie et démographie notamment ; le
géographe Gildas Simon excelle dans la géographie mondiale des migrations.
L’objet scientifique est celui de la discrimination des migrants ; le terme
d’immigré dissimule la question des étrangers, et donc le déni d’identité
nationale.
Or Migrinter est partie prenante de la constitution de l’équipe URMIS ;
l’autre branche d’équipe CNRS qui se reconnaît dans la formule :
migrations et société, vient de la scission de l’équipe CNRS Chryséis dont j’ai
hérité de Paul Vielle attaché à continuer la publication de la revue
Peuples méditerranéens. Ce qui fait croire que l’objet de recherche de
Véronique De Rudder se fixe sur les migrations, c’est toute la peine qu’elle a
dépensée pour préserver et développer la base de données qu’est REMISIS.
Le réseau REMISIS est devenu centre de documentation de l’URMIS,
unité de recherche sur les migrations internationales associant le CNRS et
les universités Paris 7, Paris 8 et Nice-Sophia Antipolis, la base
bibliographique donc sur les migrations internationales et les relations
interethniques.
Les relations interethniques avec redoublement de l’indication
relationnelle fondamentale, donnent le sens aux recherches qui accompagnent
atelier, séminaire et journées de la revue Pluriel-débat et la préparation
du Vocabulaire historique et critique des relations interethniques. C’est
le cœur d’attachement de Véronique De Rudder que marque la reprise de
L’homme et la société affichée par le numéro de relance en 1987 : La À Véronique De Rudder 17
mode des identités. L’identité est définie par le relationnel de l’auto- et
hétéro-identification. La traque est celle du racisme et la critique des
faiblesses de l’antiracisme.
Sans insister, il ne faut pas néanmoins se complaire dans l’unanimisme
des hommages rendus à travers l’URMIS ; la ligne de tension existe bien
entre celles et ceux qui se consacrent aux migrations et aux chiffres, et
celles et ceux qui s’interrogent sur la discrimination et le rapport
d’exclusion de la nation des étrangers (se reporter aux enquêtes et commentaires
de Véronique De Rudder et François Vourc’h).
Pour mention, il est aussi une autre ligne de clivage par méfiance
académique un peu hautaine à l’encontre de Vincennes-Paris 8. REMISIS a
pu être installé à Saint-Denis, mais l’URMIS n’a pas suivi pour rester à
Paris-centre à travers les vicissitudes de déplacements de Paris 7. Comme
chacun sait, Véronique ne sacrifiait pas à l’académisme et ne se repliait
pas derrière les frontières universitaires et disciplinaires.
Ce qui importe, c’est la double avancée, celle de l’approfondissement
scientifique, du relationnel donc, et du rationnel dans la pratique militante
antiraciste. La démarche s’appuie au départ sur la force critique de
l’idéologie par Colette Guillaumin, présente autant qu’elle le pouvait ; le livre
de fond demeure : L’idéologie raciste : genèse et langage actuel (Mouton,
Paris, La Haye, 1972), et plus tard : Sexe, race et pratique du pouvoir
(Paris, Côté-femmes, 1992). C’est la prise en compte primordiale des
rapports de domination qui affronte et la question des étrangers et la question
des femmes sans sacrifier aux querelles de postures pour avoir le
monopole du « genre ». L’insertion de l’idéologie inégalitaire subvertit les
rapports sociaux. Et Véronique De Rudder d’insister : « l’ordre symbolique
appartient aux réalités sociales ».
Le débat était aussi très vif avec Pierre-André Taguieff, figure
intellectuelle montante à l’époque. Dans une note entre les centaines de
références qui prennent la plus grande place sur les pages de texte de : La force
du préjugé : essai sur le racisme et ses doubles (Paris, 1987), l’auteur
pointilleux revendique la paternité de la formulation prononcée en séance
de séminaire, celle de Misère de l’antiracisme que j’ai reprise en titre de
mon petit livre de 1985. Grâce lui soit rendue ; nos critiques communes, à
Véronique et à moi, s’adressaient à son attachement exclusif à la notion
de race biologique (Vacher De La Pouge, 1887, un siècle avant), à sa
fixation sur l’antisémitisme et à sa mise hors champ du racisme de couleur ou
racisme colonial. Au fond, P-A Taguieff reculait à analyser le lien entre e et nationalisme. La nation républicaine serait intouchable. 18 L’homme et la société
Parallèlement aux affichages et proclamations du discours politique sur
l’identité nationale, le manichéisme des fausses querelles opposait les
vertus de l’assimilation française et les méfaits du multiculturalisme
généralement incompris ; la dénonciation visait le communautarisme. Aussi
fautil redire que le communautarisme premier car dominant est le
communautarisme national, ce qui conduit à la préférence nationale contre les
immigrés. Cette fois, la question est celle de la frontière de la citoyenneté
nationale et des droits humains, cette contradiction que Dominique
Schnapper enveloppe sous le titre « communauté des citoyens » : La communauté
des citoyens : sur l’idée moderne de nation (Paris, 1992). Cette antinomie
est déjà cachée dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen
puisque, pour devenir citoyen et avoir la plénitude des droits, il faut
d’abord être un national.
En cours, en séminaire ou dans les débats, ces recherches se
retrouvaient dans l’expression condensée qu’affectionnait principalement
Véronique De Rudder et tout autant Michel Giraud, pour approcher les conflits
des trente dernières années, qui est celle d’« ethnicisation des rapports
sociaux ». Elle sert de titre, titre à rallonges, à un des volumes de
synthèse sur les relations interculturelles de Geneviève Vermès qui venait au
« séminaire du vocabulaire » quand sa santé le lui permettait : Geneviève
Vermès, avec la collaboration de Martine Fourier, L’ethnicisation des
rapports sociaux, racismes, nationalismes, ethnicismes et culturalismes
(L’Harmattan, Paris, 1994). Trève de paternité ou de maternité pour ce
qui est notre commune réflexion.
René GALLISSOT
* * *

Éditorial (1)
La science asservie
Comme pour la rédaction d’un éditorial précédent, le contenu de
celui-ci va en grande partie se confondre avec la recension d’un ouvrage,
celui d’Annie Thébaud-Mony, La science asservie. Santé publique : les
collusions mortifères entre industriels et chercheurs (Éditions La
Découverte, « Les Cahiers Libres », Paris, 2014).
Pourquoi un tel choix et un tel parti pris plutôt inhabituels pour rédiger
un éditorial ? Parce que l’argumentation de cet ouvrage vient concrétiser
une des exigences qui commandent le travail éditorial de la revue,
l’exigence critique. Si cette exigence se contente souvent de demeurer un vœu,
assurément sincère, dans cet ouvrage elle prend vie et acquiert rigueur.
Son auteure montre de manière très convaincante que le parti pris qu’elle
qualifie de citoyen, que nous pourrions tout aussi bien caractériser comme
militant et politique, diffuse la lumière la plus vive sur la réalité étudiée.
Nous allons préciser bientôt quelle réalité est étudiée, mais avant cela,
encore une remarque générale : lorsqu’Annie Thébaud-Mony en appelle à
un engagement citoyen pour orienter ses recherches, elle n’ajoute pas une
condition extérieure à un discours scientifique réputé neutre, mais
souligne une dimension épistémologique qui modifie aussi bien l’objet des
recherches entreprises que leur méthodologie. Ce parti pris est élément
constitutif de la scientificité.
ndDans son ouvrage, Structure of Scientific Revolutions (1970, 2
edition, The University of Chicago Press, Chicago), Thomas Kuhn définit
ainsi la « science normale » :
« Paradigms gain their status because they are more successful than their
competitors in solving a few problems that the group of practitioners has come to
recognize as acute. To be more successful is not, however, to be either completely
successful with a single problem or notably successful with any large number.
The success of a paradigm — whether Aristotle’s analysis of motion, Ptolemy’s
computations of planetary position, Lavoisier’s application of the balance, or
Maxwell’s mathematization of the electromagnetic field — is at the start largely a
promise of success discoverable in selected and still incomplete examples.
Normal science consists in the actualization of that promise, an actualization achieved
o L’homme et la société, n 195-196, janvier-juin 2015 20 Éditorial
by extending the knowledge of those facts that the paradigm displays as
particularly revealing, by increasing the extent of the match between those facts and
the paradigm’s predictions, and by further articulation of the paradigm itself. »
(p. 35-36)
[« Des paradigmes acquièrent leur statut dans la mesure où ils réussissent
mieux que leurs concurrents à résoudre quelques problèmes que le groupe des
chercheurs a reconnu comme significatifs. Mieux réussir ne signifie cependant
pas, soit réussir pleinement à résoudre un problème unique, soit parvenir à
résoudre remarquablement un grand nombre de problèmes. Le succès d’un paradigme
— qu’il s’agisse de l’analyse du mouvement par Aristote, des calculs de Ptolémée
pour déterminer la position des planètes, de l’application de la balance par
Lavoisier ou de la mathématisation du champ électromagnétique par Maxwell — est
au départ, en grande partie, une promesse de succès décelable dans des exemples
sélectionnés et encore incomplets. La science normale consiste en l’actualisation
de cette promesse, une actualisation accomplie en élargissant la connaissance de
ces faits que le paradigme montre comme particulièrement révélateurs, en
renforçant le degré d’adéquation entre ces faits et les prédictions du paradigme et par
une articulation plus dense du paradigme lui-même. » (Notre traduction, MK)]
La « science normale », ainsi construite par Thomas Kuhn, se voit doter
d’une caractéristique supplémentaire par l’analyse critique d’A.
ThébaudMony : elle est corruptible, et ne manque pas de s’abandonner, souvent, à
cette potentialité. Dans son domaine de recherche, la santé publique, A.
T-M prend le parti minoritaire d’être attentive aux inégalités sociales face
à la maladie et à la mort et s’intéresse, pour rendre sensibles de telles
inégalités, aux effets sanitaires de toxiques notoires : le plomb, l’amiante,
la radioactivité et les substances chimiques. Ce qui implique de déceler
les risques industriels, et de heurter du même coup les intérêts des
industriels. Lesquels vont organiser de manière systématique une
contre-offensive face aux résultats d’enquêtes et de recherches révélant les risques
professionnels dans la genèse des maladies, du fait de l’exposition,
imposée par des conditions de travail définies par les industriels, à des produits
toxiques. Cette contre-offensive contient la santé publique dans les rets
d’une « idéologie comportementale » selon laquelle l’individu est seul en
cause dans les maladies qui l’affectent, un individu abstrait des situations
dans lesquelles se projette son existence. Elle est, de plus et surtout,
organisée selon le « paradigme du doute » :
« Pour David Michaels, chercheur en santé publique (indépendant de
l’industrie) et responsable depuis 2009 de la santé au travail dans l’administration
Obama, cette stratégie a pour but de ‘fabriquer l’incertitude’. Il cite ainsi un industriel
du tabac qui lui a inspiré le titre de son propre livre, Doubt is their Product [Le
doute est leur produit], paru en 2008 : “ Le doute est notre produit. Il s’agit du
La science asservie 21
meilleur moyen de lutte contre les faits établis que les gens ont dans la tête. C’est
aussi le moyen de faire surgir une controverse. ” » (A. T.-M., op. cit., p. 23-24)
C’est ce même paradigme du doute que Robert N. Proctor décrit avec
soin dans son ouvrage, Golden Holocaust. La conspiration des industriels
du tabac (traduction de Johan-Frédérik Hel Guedj, Éditions des Équateurs
avec le soutien de la Mutualité française, Paris, 2014 [2012]).
Un tel paradigme comprend différents éléments qui sont recensés tout
au long du livre. Relevons-en quelques-uns.
Concernant l’efficacité de la toxicité, ce paradigme accueille le
postulat d’une dose seuil en dessous de laquelle les radiations, en
l’occurrence, seraient sans effet. Alice Stewart, une doctoresse anglaise promise
à une brillante carrière, choisit, sous l’impulsion de John Ryle, un
médecin de la santé publique, la « médecine sociale ». J. Ryle a une conscience
aiguë de la plus injuste des inégalités, celle devant la mort et insiste pour
qu’on étudie systématiquement non seulement la répartition sociale des
maladies mais les facteurs de risque qui sont en jeu. A. Stewart va
entreprendre ses recherches à propos de la leucémie, pour l’étendre à tous les
cancers affectant les enfants, et va montrer, en dépit de tous les obstacles
dressés pour retarder ses expériences, que l’exposition aux rayons X in
utero lors d’un seul cliché (soit une fraction infinitésimale de la dose
considérée alors comme sans danger) suffit pour provoquer des cancers
chez les enfants. C’est seulement en 1980, bien longtemps après la
première étude, que le danger de la radiographie au cours de la grossesse
sera reconnu ; reconnaissance à laquelle l’Angleterre se ralliera
tardivement. Ce qui est sans doute dû à l’influence de Richard Doll, figure
exemplaire du médecin-épidémiologique ayant épousé les intérêts des
industriels. À propos de l’amiante, il mène une étude sur la relation entre
ce produit et le cancer du poumon à partir des dossiers médicaux des
ouvriers de l’usine Turner & Newal de Rochdale, dans le Nord-Est de
l’Angleterre. Cette étude montre un risque dix fois plus élevé de décès
par le cancer chez les ouvriers exposés à l’amiante de cette usine que
dans la population générale anglaise durant la période s’étendant de 1935
à 1953. Il publie les résultats de cette étude en 1955, dans une
prestigieuse revue médicale en les relativisant, arguant du fait qu’ils sont déjà
dépassés grâce aux mesures adoptées par le gouvernement en 1931, qui
ont permis de régler le problème. Affirmation pour le moins cavalière
dans la mesure où le délai de latence entre l’exposition à l’amiante et la
survenue du cancer étant en moyenne de 30 ans, il n’a aucun élément
22 Éditorial
pour chiffrer les décès par cancer pulmonaire dus à l’exposition à
l’amiante au-delà de 1931. Il se montre exagérément confiant dans le sens
des responsabilités des industriels. C’est le même type d’étude qu’il
conduit pour contrer les résultats publiés par Alice Stewart. Ce résultat était
attendu, fera remarquer Alice Stewart.
« En effet, l’étude de Doll prend en compte les enfants dont les mères ont subi
une radio dans seulement huit hôpitaux. Les enfants sont suivis pendant une
période trop courte pour qu’ils aient le temps de développer un cancer. En outre, les
chercheurs considèrent par postulat que seule la leucémie est radio-induite. Ainsi,
l’étude ne donne aucun résultat probant. Publiée en 1960 dans le même British
Medical Journal [revue qui a publié en 1956 l’étude d’A. Stewart], l’étude de
Doll rassure tout le monde. Alice Stewart passera les vingt années suivantes à
prouver qu’elle avait raison, ce qui vaut à la Grande-Bretagne un registre des
cancers d’enfants unique au monde. » (A. T.-M., op. cit., p. 94)
Il faudrait insister sur les enquêtes menées par Rachel Carson qui
s’attache à dévoiler les mécanismes d’action des substances chimiques
1(Silent Spring, 1962 ) dont l’usage s’est répandu à un rythme très soutenu
depuis les années 1950 et 1960 aux États-Unis et dans le monde entier.
Le gouffre entre la production chimique et la connaissance officielle de la
toxicité (mis en évidence par A. T.-M. dans l’encadré, op. cit., p. 110-111)
laisse apparaître que ce n’est plus seulement le paradigme du doute qui
est mis en œuvre mais bien le triomphe de l’ignorance, délibérément
entretenue.
Nous soulignerons, enfin, un autre ressort décisif du paradigme du
doute mis en lumière par A. T.-M., la « mort statistique ».
« J’emprunte cette expression de ‘mort statistique’ au physicien Roger
Belbéoch. Il désignait ainsi ce phénomène difficile à percevoir d’une causalité
vérifiable exclusivement sur une base statistique. Donnant l’exemple des morts par
cancer associées à une exposition aux radiations, Roger Belbéoch explique :
“ Seuls les statisticiens pourront, dans certaines conditions, se rendre compte qu’il
y a quelque chose. Ils pourront dire que, sur 1000 cancéreux, un certain nombre le
sont devenus sous l’action du rayonnement artificiel. Ils pourront — si leur étude
est bien faite — le dire avec une bonne certitude (un fort niveau de confiance,
comme ils disent), mais ils ne pourront jamais identifier lesquels sont morts à

1. Une édition française a été publiée par Wild Project en 2009 sous le titre, Printemps
silencieux. Sur le site Internet Archive, l’édition américaine est librement accessible. On
pourra lire également avec profit, Fabrice NICOLINO, Comment les produits chimiques ont
envahi la planète ?, Paris, Les liens qui libèrent, 2014. Une donnée permet de mesurer la
puissance des industriels : alors que Rachel Carson a réussi, pour partie, à faire passer son
message contribuant à la naissance de la réglementation américaine de l’environnement et
à l’interdiction du seul DDT aux États-Unis en 1972, huit ans après sa mort, la
consommation mondiale de pesticides est passée de 0,49kg/h en 1961 à 2kg/h en 2004.
La science asservie 23
cause du rayonnement. ” La démarche épidémiologique laisse persister toutes les
incertitudes, mais ouvre aussi la porte à toutes les dénégations. » (A. T.-M., op.
cit., p. 127)
Ainsi, les victimes sont-elles privées de leur propre mort, objectif
ultime de cette tentative, qui inspire la mise en place du paradigme du
doute, de les rendre invisibles. La « mort statistique » s’applique d’autant
plus facilement au cancer et aux autres maladies associées à des risques à
effet différé qu’elles ne se manifestent le plus souvent par aucune marque
spécifique qui permettrait d’identifier à coup sûr ce qui les a provoquées.
Depuis les années 1950, la méthode statistique s’est imposée comme outil
quasi exclusif de connaissance de la causalité du cancer. De même,
l’épidémiologie a acquis une position dominante dans le champ de la santé
publique, que les industriels se sont empressés d’instaurer et de renforcer
pour l’appréhension des liens entre l’exposition aux cancérogènes et
l’apparition du cancer.
Le parti pris mathématique masque la réalité des risques industriels et
de leurs conséquences. À quoi s’opposent les recherches alternatives
fondées sur la diversité et la complémentarité des disciplines et sur
l’articulation revendiquée entre les savoirs scientifiques et les savoirs citoyens, et
qui mettent en cause les choix de politiques publiques en matière de
risques industriels. Ce en quoi réside la nouveauté épistémologique dont nous
parlions précédemment et qui permet de soutenir, sur les exemples
d’analyse fournis par A. T.-M., que l’esprit critique autorise un accroissement
du savoir. Ce que démontre notre auteure dans la deuxième partie de son
ouvrage, dans laquelle elle retrace notamment le parcours scientifique et
citoyen de son compagnon de recherche et d’existence, Henri Pézerat
(p. 160-168), et le sien propre (p. 169-181), ainsi que des exemples de
cette coopération scientifique et citoyenne aboutissant parfois à des
résultats, comme il se doit, à la fois scientifiques et politiques.
Michel KAIL
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