Sociologie du sport

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Cet ouvrage propose un bilan des travaux actuels dans le domaine des sciences sociales appliquées aux sports et porte un regard retrospectif et critique sur leurs fondements et leur histoire. Les apports des différents champs théoriques, les choix méthodologiques, les différenciations sociales et sexuées des pratiques, les usages politiques, scolaires et professionnels du sport, mais encore la mise en spectacle des pratiques physiques et les stratégies d'organisation qui en découlent, constituent la trame de cet ensemble.

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Date de parution 01 janvier 2007
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EAN13 9782336275499
Langue Français

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SOCIOLOGIEDUSPORT
Débats et critiqueswww.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
©L’Harmattan,2006
ISBN : 2-296-01658-8
EAN : 9782296016583SOCIETEDESOCIOLOGIE
DUSPORTDELANGUEFRANÇAISE
SOCIOLOGIEDUSPORT
Débats et critiques
COORDONNEPAR
CATHERINE LOUVEAUET YANN DROUET
L’Harmattan
5-7, ruede l’École-Polytechnique; 75005Paris
FRANCE
L'HarmattanHongrie EspaceL’HarmattanKinshasa L’HarmattanItalia L’HarmattanBurkinaFaso
Fac..desSc.Sociales,Pol. et ViaDegliArtisti, 15 1200 logements villa 96Könyvesbolt
Adm. ;BP243,KIN XI 10124Torino 12B2260KossuthL. u. 14-16
Université deKinshasa –RDC ITALIE Ouagadougou 121053BudapestSports enSociété
Collection dirigée
parJacquesDefrance etOlivierHoibian
L’institution sportive imprime sa marque sur la société d’aujourd’hui. Elle
constitue elle-même un véritable univers social. Sociologues, anthropologues,
géographes et économistes l’interrogent sous ses divers aspects.
L’extension mondiale des pratiques sportives et de leurs organisations, leur
imbrication dans de multiples mécanismes sociaux et économiques, leur usage à
l’école, dans les loisirs familiaux, en font une activité omniprésente et familière.
Comme d’autres données immédiates de l’expérience, la vie sportive peut être
interrogée par les sciences sociales. Des travaux approchent les pratiques et les
pratiquants, identifient et questionnent leurculture et leurs croyances, et cherchent
à comprendre leur vision du monde sportif et la construction de leur identité.
Univers de symboles très actifs dans la vie publique, voie d’ascension sociale,
marchandise, le sport est au cœur du social.
La collection Sports en Société accueille les recherches en sciences sociales
spécialisées dans l’univers des sports et des autres pratiques physiques (danses,
jeux, arts martiaux, gymnastiques, etc.).
Déjà parus
MENNESSONChristine,Être une femme dans le monde des hommes,
2005.
AUBELOlivier,L’escalade libre enFrance, 2005.
GRASLaurent, Le sport en prison , 2005.
SOCIETEDE SOCIOLOGIEDU SPORTDE LANGUE FRANÇAISE,Dispositions
et pratiques sportives, 2004.
HOIBIANOlivier (coord.),LucienDevies, la montagne pour vocation,
2004.
SOULÉBastien, Sports d’hiver et sécurit é, 2004.
HOIBIANOlivier,DEFRANCEJacques,Deux siècles d’alpinismes
européens, 2002.COMITÉD’EXPERTISE
Tous les articles ayant été soumis à une double expertise, nous tenons ici à
présenter et à remercier les experts pour le travail effectué.
NicolasBancel,Professeuràl’UniversitéMarc-Bloch,StrasbourgII.
GérardBaslé,Maîtredeconférencesàl’UniversitéParisSud.
Jean-CharlesBasson,Maîtredeconférencesàl’UniversitéPaul-Sabatier,Toulouse.
OlivierBessy,Maîtredeconférencesàl’UniversitédelaRéunion.
GérardBruant,Professeuràl’UniversitédeNice.
PascalChantelat,Professeuràl’UniversitédeLyonI.
Jean-PaulClément,Professeuràl’UniversitéPaul-Sabatier,Toulouse.
JacquesDefrance,Professeuràl’UniversitéParisX.
DanielDenis,Professeuràl’IUFMdeVersailles.
MichelDesbordes,Professeuràl’UniversitéMarc-Bloch,StrasbourgII.
YannDrouet,Maîtredeconférencesàl’UniversitéParisSud.
WilliamGasparini,Maîtredeconférencesàl’UniversitéMarc-Bloch,StrasbourgII.
NadineHaschar-Noe,Maîtredeconférencesàl’UniversitéPaul-Sabatier,Toulouse.
OlivierHoibian,Maîtredeconférencesàl’UniversitédeMontpellierI.
DominiqueJoran d,Maîtredeconférencesàl’UniversitéJoseph-Fourier,Grenoble.
David-ClaudeKemoKeimbou,Maîtredeconférencesàl’UniversitéParisSud.
GisèleLacroix,Maîtredeconférencesàl’UniversitédeMontpellierI.
PhilippeLiotar d,Maîtredeconférencesàl’UniversitéLyonI.
GildasLoiran d,Maîtredeconférencesàl’UniversitédeNantes.
CatherineLouveau,Professeureàl’UniversitéParisSud.
ChristineMennesson,Maîtredeconférencesàl’UniversitéPaul-Sabatier,Toulouse.
YvesMorales,Maîtredeconférencesàl’UniversitéPaul-Sabatier,Toulouse.
FabienOhl,Professeuràl’UniversitédeLausanne.
ChristianPociello,Professeuràl’UniversitéParisSud.
GillesRaveneau,Maîtredeconférencesàl’UniversitéParisX.
PatrickTrabal,Professeuràl’UniversitéParisX.
AnastassiaTsoukala,Maîtredeconférencesàl’UniversitéParisSud.
7TABLE
Prologue.....................................................................................................................................11
I.PROGRAMMEDERECHERCHESETCONTROVERSES
L’expérience critique;
regards rétrospectifs et prospectifs sur une carrière..., par PocielloC.........15
La technique sportive
Réflexions socio-historiques, par VigarelloG...............................................41
Nouvelles sociologies, nouveaux sociologues., parDefrance J...............................47
Les approches pragmatiques
et la sociologie du sport, par Trabal P............................................................57
Les fichiers des licences fédérales
ont-ils un intérêt sociologique?, par Lafabrègue C........................................65
II.DIFFERENCESETAPPROPRIATIONS
Femmes surfeuses, paroles d’hommes surfeurs :
Petits arrangements dans l’ordre des genres., par SayeuxA.-S..................85
Une sociologie dispositionnaliste
de l’apprentissage du football professionnel, parBertrand J.....................101
Dynamiques des populations sportives
et processus de féminisation, parBruynF. de..............................................111
Le plein air et la « nature » des femmes
dans le mouvement « gévéiste », par Morales Y..........................................125
III.USAGESETREPRESENTATIONS
Imaginaire politique et représentation du sport et du corps sportif
Le point de vue d’une publication intellectuelle :France Observateur,
par Tétart, P.....................................................................................................143
Le ski,LePlay et « nos montagnards »
La prime diffusion du ski enFrance
(1906-1913), parDrouet, Y.............................................................................159
Les militantismesFSGT :
Les idéaux-types militants face au projet fédéral (1945-72).,
par SabatierF...................................................................................................173
9La transformation des usages du corps
dans l’école élémentaire tunisienne, par Tavernier-Hadj-Taieb P................185
«Le corps, à travailler pour travailler » :
l’exemple d’une stratégie d’insertion professionnelle des cadres
commerciaux., par Hidri O............................................................................201
IV.ORGANISATIONETMISEENSPECTACLE
Modernité et voile;
histoire d’une transformation, par JallatD................................................219
Territorialisations par le sport :
un regard géographique, par Keerle R...........................................................235
Stratégie discursive de construction et d’appropriation
par le pouvoir politique d’une course transocéanique.
Le VendéeGlobe 2004-2005 en question,
parGuibertC. et LeDûF................................................................................251
Le basket-ball professionnel féminin et son public.
Analyse comparative des publics duTarbesGespeBigorre
(féminin) et de l’ElanBéarnaisPau-Orthez (masculin).
parCharlot V. etClément J.-P..........................................................................269
10PROLOGUE
La Société de Sociologie du Sport de LangueFrançaise, créée en 2001,
fédère des chercheurs travaillant sur les pratiques physiques et sportives, dans le
champ de la sociologie et des disciplines connexes (histoire, anthropologie,
etc.).Les recherches en ce domaine mobilisent de plus en plus de chercheurs
sur des thématiques variées. Les textes présentés dans cet ouvrage sont issus
d’une sélection sur plus de cent communications faites lors du second congrès
de la 3SLF qui s’est tenu àParis fin 2004.Cet ensemble d’articles constituedonc
le deuxième d’une série (le premier s’intitule Dispositions et pratiques sportives,
L’Harmattan, 2004), puisque la Société de Sociologie du Sport de Langue
Française tient un congrès tous les deux ans ainsi qu’une journée d’études les
années paires.
La thématique de ce colloque « Vivre du sport, pour le sport » était suivie d’un
sous-thème principal insistant sur le pluriel des approches sociologiques du
sport et des pratiques corporelles. Ce congrès a été pensé pour être un
moment privilégié de réflexion critique et de mise en perspective des paradigmes
ayant alimenté les travaux de ce champ durant une trentaine d’années.Depuis
les travaux initiaux deChristian Pociello à la fin des années 1970, clairement
inscrits dans la sociologie de Pierre Bourdieu, jusqu’aux recherches actuelles
inspirées par les sociologies interactionniste, compréhensive, pragmatique…,
les approches du fait social sportif se sont diversifiées.Les apports et les limites
de ces démarches ont été publiquement exposés, discutés et ont donné lieu à
des débats et controverses. Notre champ, jeune à l’échelle de l’histoire de la
sociologie, avait besoin de ce moment d’échanges et de mise en perspective
épistémologique. Le comité éditorial a souhaité mettre en avant ce pôle de
réflexion, ainsi qu’en témoigne le titre de l’ouvrage et sa première partie.
Tous les textes ne portent pas sur cette seule question.Le plan qui organise
l’ouvrage est construit a posteriori, en fonction des contributions retenues.Le
découpage est fait selon des problématiques communes aux textes rassemblés
dans chaque partie, mais il reste une part relative d’arbitraire dans ce type de
conception.
La première partie regroupe les contributions insistant sur des programmes de
recherche en sociologie du sport et des voies d’entrée pour les entreprendre.Les
débats qui en découlent ne sont pas abstraits.Apports à l’histoire des savoirs
en sociologie du sport, ces contributions rendent compte de la légitimation
certaine des objets sport et activité physique comme analyseurs du monde
11social, politique, économique. De plus, elles invitent, ainsi que le propose
Christian Pociello, à lutter contre un « affaiblissement de la pensée critique »,
si nécessaire sur un objet aussi idéologiquement consensuel que le sport et qui
vaut pour les démarches et paradigmes adoptés.
Une seconde partie réunit des travaux centrés sur les différences et
appropriations des pratiques ; celles-ci sont pensées de plus en plus en termes de
trajectoires, de cursus sportifs, plus ou moins probables, se construisant en rupture
par rapport à une socialisation antérieure ou la renforçant au contraire.A cet
égard, plusieurs contributions montrent comment la prise en compte de la
différence des sexes dans ce champ est porteur de connaissances sur le
monde social et qu’une institution, ici laGymnastique volontaire, peut constituer
un espace de socialisation propice à la construction des identités sexuées.
Le troisième chapitre, intitulé usages et représentations, insiste, à travers des
approches ici majoritairement historiques, sur les usages qui peuvent être
politiques, scolaires et encore professionnels du sport, de l’éducation physique
eet de l’activité physique. Le ski au début du XX siècle fut, par exemple, un
outil de propagation de l’hygiénisme et des préconisations sociales deLePlay.
Militantisme sportif populaire, effets de la pénétration de la forme scolaire
coloniale dans la transformation des usages du corps dans l’école tunisienne
ou encore constat que la bonne apparence est une ressource normée et
surtout un critère insidieusement retenu à l’embauche…autant de
questionnements montrant comment les usages du corps donnent lieu à des
préconisations dont les fondements sont socio-politiques.
La quatrième partie, organisation et mise en spectacle, concerne principalement
des problématiques de territoire et de construction d’identités collectives. Il
apparaît que l’évolution d’une pratique, telle la voile (sa « modernisation » par
des transformations techniques, territoriales, etc.), peut s’inscrire, pour les
groupes sociaux qui en sont les plus fervents acteurs, dans un projet plus général
de rénovation sociale. Mises en scène à travers des compétitions/spectacles,
soutenues et médiatisées par des personnes ou structures y trouvant leur
intérêt, y compris symbolique, les manifestations sportives professionnelles, tels
le VendéeGlobe ou des matchs de basket-ball, sont toutes rendues visibles à
la mesure des enjeux socio-politiques collectifs et identitaires.
Dans leur variété et par tous les niveaux d’analyse envisagés, ces
productions témoignent du dynamisme des recherches dans notre champ et de leur
évidente portée sociale.
CatherineLouveau
Présidente de la « 3S »,
Laboratoire « Sports, politique et transformations sociales »
UniversitéParisSud
www.3slf.org
12I
PROGRAMMEDERECHERCHES
ETCONTROVERSES
13L’expérience critique;
regards rétrospectifs et prospectifs
sur une carrière...
1Christian Pociello
Autant avouer, d’entrée de jeu, l’extrême embarras dans lequel je me suis
trouvé lorsque me fut proposée cette possibilité solennelle de parler devant
cette grande communauté réunie. De quelle légitimité pouvais-je encore me
prévaloir à la suite de cette apostrophe que Pierre Bourdieu faisait, à mon
encontre en mon absence, à des interlocuteurs qui se sont empressés de me la
rapporter : «Pociello!... (moue) Vous savez, c’est un bon entraîneur!...».
Nonobstant le fait, qu’en mon monde initial, je pouvais m’en trouver flatter, je ne
suis pas sûr que ce fut-là, en ces lieux, un éloge...
Alors labeur réalisé – ou devoir accompli – dans la sociologie du sport
(comme « sport de combat » s’il en fut), sur les strictes recommandations du
Maître cela incline – vous le reconnaîtrez – à la modestie; ni fausse, ni feinte...
Ce grand embarras avait d’ailleurs été fort bien perçu, par laSociété secrète
de «Demain j’enlève le bas! » (qui ne dit pas que des insanités) me reprochant
d’avoir véritablement « hanté les lieux », lors du dernier congrès de
notreSociété, àToulouse, sans mot dire...Une ombre, un spectre, déjà visiblement en
bord de touche...
Franchement je me serais bien volontiers laissé aller à ce mixte sentimental
– purement intime – qui vous gagne à la veille du « grand départ » qu’on
appelle «Retraite » et qui représente cette « petite mort institutionnelle »
dépourvue, je vous l’assure, de la moindre extase... C’est l’occasion ultime de
réaliser un cocktail sentimental composé :
1.Professeur des universités – Laboratoire « Sports, Politique et Transformations Sociales » (JE
2496) –UFRSTAPS –UniversitéParisSud.
15– d’un tiers d’inquiétude, à l’heure où se dresse le bilan, sans complaisance,
d’une vie professionnelle qui va s’interrompre,
– d’un tiers de quête fébrile au moment où se construit, en vous, le mythe
fondateur, qui va donner quelque cohérence et finalité, à votre vie entière...
– d’un tiers de distance humoristique au rôle considérant que tout cela, au
fond, n’est pas bien dramatique,
– enfin d’un tiers de cette étrange torpeur neuronale qui estompe les vieux
conflits et refoule les vieilles blessures au point même d’en oublier la mémoire
des noms de nos anciens ennemis...
Ça dépend évidemment de la grandeur des tiers, dans ce qu’on appelle la
«Sagesse » de ces anciens, que produit cet effet du recul duTemps.Faisant de
« ces anciens combattants », des « témoins éclairés des conséquences »...
Comme son titre, annoncé, le laisse entendre; le propos se développera en
trois temps : une phase colérique; une phase magnifique et une phase de détente
optimiste... Autrement dit : Ressentiments du passé... Ferveurs du passé et...
Perspectives d’avenir.
I) Une Phase colérique... exprimée sans mesure...
Mais accroissant encore l’embarras, précisément cette sagesse enseigne que,
par les temps qui courent, l’expérience des uns ne semble guère pouvoir
profiter aux autres.Ce qui rendait la démarche assez vaine.Ce sont, me
semble-til, des temps de crises qui combinent trois ou quatre traits principaux se
renforçant et qui déçoivent.
On peut avancer que nous sommes placés dans un temps de crise de la
pensée critique (particulièrement marquée chez la plupart des étudiants)
qu’accuse aujourd’hui, plus largement, le « prêt-à-penser » médiatique.
C’est aussi un temps de crise qui trouve des formes réellement «
psychopathologiques » – traduisant une certaine rupture de la chaîne intellectuelle
des générations; comme une exacte et inquiétante transposition de la rupture
de la ligne d’engendrement. Il me semble, pour être plus précis, que
s’accusent assez, ici et là, des traits de perversion chez tous ces gens qui ne se
reconnaissant pas d’héritage, n’éprouvent point de dette à l’égard de
quiconque; qui ne se reconnaissant point de «Père », – encore moins de
«Maître » – ont évidemment tout inventé...Et ceux-ci vont ouvrir, n’en
doutez pas, après avis d’expulsion et mouvement de table rase, une toute nouvelle
ère...
Je voudrais évoquer, par ailleurs, l’effet que je juge néfaste du
positionnement épistémologique fébrile et permanent des sciences sociales, à l’égard des
sciences expérimentales; des sciences humaines à l’égard des sciences de la
nature, offrant ce modèle fascinant dont on s’emploie parfois à singer, les
16paradigmes et à copier les modèles. Situations encore aggravées, en certains
lieux, par un « physicalisme » débridé donc galopant.C’est un phénomène que
nous ont bien fait sentir les effets dévastateurs de l’affaire Sokal et c’est une
tension particulièrement intense, au cœur même de l’espace des Staps. C’est
un penchant dommageable né d’une tension, au fond normale, qu’on aurait
bien tord de négliger et de ne pas problématiser pour s’en instruire et s’en
prémunir. C’est là un choc exemplaire de première ligne où s’exerce cette
tension maximale entre le « social » et « le vital»; telle qu’elle peut se
manifester dans la société dans son ensemble. Car toute la ligne de front se déplace
aujourd’hui rapidement. Un recul général des combattants des sciences
sociales (qui ont connu leurs heures de gloire) s’opère maintenant sous la
poussée blitzkrieg des armées du biologique, armées de la Grosse Bertha
biotechnologique par certains cotés inquiétante.
A) Le petit monde duCNU STAPS...
Et on peut en trouver l’exacte traduction dans le petit territoire du CNU
Staps où toute manifestation de la pensée interprétative (qui s’y trouve
ridiculisée par quelques grands spécialistes « de la motricité des mollusques
bivalves ») cède sous l’offensive, sans merci, des phalanges expérimentalistes.
Ce fut, pour moi, en effet l’expérience douloureuse de ceCNUStaps où j’ai
pu siéger pendant une dizaine d’années; luttant pour imposer ce que mes
collègues goguenards nommaient le «Pociello-Contents » contre le «Current
Contents » brandi à tout bout de champ, par nosChersCollègues comme le
Petit livre Rouge de Mao. Après ces luttes décennales, pour la Cause, je fus
écarté de cette instance de régulation de la discipline tandis que les «
expérimentalistes » des sciences dites « dures » qualifiée de « raides » (on
appréciera la métaphore virile) devenus numériquement dominants tiraient à
boulets rouges sur les représentants des sciences « molles » (c'est-à-dire sans
consistance, faibles, dominées, féminines...); jugés « experts de rien »,
assimilant leurs narrations à de belles histoires racontées aux enfants...Et j’ai
souffert, pour nos docteurs et nos doctorants, sous l’effet de l’impérialisme
insupportable de ces effarants dogmatiques.
Mais parce que j’ai flairé le complot – et j’assume aujourd’hui encore ce terme
fort – je fus surtout effrayé par la dérive tectonique, mortifère, de ces deux
continents scientifiques au sein d’une discipline qui se devait pourtant de les
maintenir amarrés en raison de son statut pluridisciplinaire. Faute de la mise en
tension positive et fructueuse entre les deux types possibles – et possiblement
conjoints – d’appréhension scientifique de nos objets, je voyais là les préludes
inquiétants à des secousses telluriques plus catastrophiques encore...
Nous pourrons évoquer les effets – que je crois positifs – de cette situation
17tourmentée sur les réaménagements de ma propre activité universitaire.
B)Des manifestations vécues de l’affaiblissement de la
pensée critique dans notre champ.
Ce sont aussi des temps où les jeunes publics d’étudiants, peut-être ainsi
menacés par ces modes de jugements dogmatiques ont cherché à en rajouter
sur le catéchisme méthodologique, au détriment de l’imagination
sociologique.Ou bien au contraire ont eu tendance à succomber à la dernière mode
évanescente journalistico-littéraire, où c’est toujours le dernier qui a parlé – à
la télé – qui a raison.Observation congruente avec la crise éditoriale des
productions des sciences humaines; en raison de l’épuisement progressif – et
chez nous évident – d’un lectorat...
Je voudrais évoquer un exemple vécu et probant de cette étonnante
posture caractérisant, dans notre propre espace estudiantin, un déficit de la
pensée critique et de la réflexion épistémologique.Je peux conter à ce propos une
anecdote qui me parait bien symptomatique. Dans le cadre du DEA intitulé
«Sociologie et prospective des pratiques et des consommations sportives »
(habilité à Orsay en 1987), les étudiants sérieux, attentifs et enthousiastes
étaient tour à tour confrontés aux mises en perspective irréductibles de notre
objet par divers représentants des sciences sociales (sociologues, économistes,
géographes, démographes et historiens du sport...) afin de développer, chez
eux, une plasticité intellectuelle – jugée indispensable – que devaient produire
ces changements successifs d’éclairages disciplinaires sur nos objets. Puis
l’idée nous est venue, avecJacquesDefrance, de stimuler le sens critique et la
réflexion épistémologique de nos étudiants en leur proposant deux
enseignements successifs bien concertés.D’abord, l’exposé des principes de
construction de « l’Espace des sports », de son cadrage théorique et de son outillage
conceptuel, assorti du rappel circonstancié du contexte historique, social et
institutionnel de sa production. Ceci était immédiatement suivi d’une «
critique de l’espace des sports » présentée par mon collègue en parfaite
intelligence. Cet enseignement, en duettistes, mettant amicalement mais
vigoureusement en scène, une controverse théorique (une « polémique » au sens de
Bachelard) ainsi que le rappel historique (vécu comme témoignage) des
conditions de production d’une théorie (du passé), nous paraissant doublement
formateur.Et c’était de plus l’occasion d’introduire le changement de niveau
d’échelle (macro/microsociologique) des investigations.
Malheureusement les résultats des étudiants aux examens de fin d’année,
dûment consignés par écrit, nous confrontèrent à un bien étrange phénomène.La
critique du système des sports était assez fidèlement retranscrite et très
fermement formulée; alors que l’on ne connaissait rien – mais rien – des tenants et
18des aboutissants de ce pouvait apparaître comme une certaine avancée
théorique... Plus rien des conditions de production de ladite théorie et même
graves déficiences en matière de connaissance de cette théorie. Les obstacles
épistémologiques qu’elle avait dû, elle-même, en son temps, affronter, étaient
scotomisés.Nous sommes convenus aussitôt d’abandonner cette initiative.Et
en rappelant cette malheureuse expérience je pense que les étudiants ont, en
l’occurrence, bon dos...Car ce me semble là, être plus généralement, un signe
des temps. Et sans faire injure aujourd’hui à mon compagnon, eu égard à la
qualité, à la force et la pertinence de sa critique, j’ai pensé qu’ici au fond c’était
bien comme à la télévision. En revanche j’ai fait, mon profit personnel de
cette fructueuse expérience. Un énorme dossier à sangle conserve
précieusement l’archive de cette originale controverse...
C) Tourments...Aveux...
Dans tous ces cas évoqués – puis-je l’avouer – je me suis senti assez mal.
D’abord lorsque – banalement névrosé – je fus jeté sans ménagement hors du
jeu par quelque pervers comme n’appartenant pas à cette fière communauté
des « opiniâtres travailleurs-de-la-preuve »... Puis jeté hors du jeu du CNU
comme gêneur; d’abord toléré comme l’un des pères fondateurs puis écarté
comme « Vieux c. » qui tourne mal...En effet je n’hésite plus dans mon travail
à lancer, à l’occasion, quelques incursions, vers « le plus mou du mou » de
l’approche clinique et de l’analyse psycho-biographique portant à l’examen des
configurations familiales de nos sujets, aventuriers du sport, en perte-quête de
sens, lorsqu’on a l’impression d’avoir épuisé toutes les ressources du modèle
sociologique dans l’interprétation.
Troubles, désarrois et destabilisations qu’un ancrage affectif ancien a
permis cependant de surmonter.Car contrairement à la jeunesse sans passé moi,
je me reconnais, justement, desMaîtres, deux grandsMaîtres.Proclamant – à
qui veut bien encore l’entendre – une dette immense, inépuisable, à leur
égard; deux grands penseurs, Pères stimulants et inspirateurs, que j’ai
providentiellement croisés sur mon chemin et qui ont marqué toute ma carrière
universitaire. Mais je dois évoquer d’abord une dernière inquiétude et ultime
tracasserie.
D) Sifflés hors jeu par des joueurs venus d’ailleurs...
Si comme je viens de l’indiquer on peut se faire « exécuter », sans
ménagement, par des combattants issus du jeu lui-même; on peut aussi se faire
ex19pulser par d’inattendus transfuges, personnages étranges venus d’ailleurs.
C’est la vague montante de nouveaux et d’arrogants arrivants portés à
l’attaque d’expropriation... Je croyais naïvement que le prix d’entrée dans
l’espace concurrentiel de jeu était assez élevé et que nous avions
collectivement contribué à le faire monter en une vingtaine d’années...
Las! Maintenant de vieux retraités de retour s’avisent, après avoir
carrément méprisé l’objet, négligé leurs propres étudiants égarés dans ces objets de
savoir (occupant le plus bas degré dans la hiérarchie culturelle des objets
dignes d’études académiques) puis traité les « essayistes » du sport avec la plus
grande condescendance s’avisent qu’au fond le fait sportif qu’ils avaient
abordé : « c’est drôlement intéressant! » (sic) et que l’on ne peut guère comprendre
ele XX siècle sans analyser l’analyseur; ce formidable « fait social total » qui
l’accompagne et l’éclaire en un sens. «Attendez!... Moi je vais vous éclairer ».
«Exit les profanes; laissez parlerles experts! »... Puis, dans leur sillage, de
jeunes et fringants chevau-légers découvrent comme Colomb découvrant
l’Amérique et ses autochtones. Ceci est devenu proprement insupportable
lorsqu’un jeune et illustre inconnu, est devenu en un tour de main l’expert
reconnu de l’histoire du sport, via l’histoire desTours deFrance, d’Espagne et
duPortugal réunis, à la tribune deScience-Po. Voici donc notre quidam,
invité, par le comité scientifique du prestigieux institut, pour vivifier la discussion
et, pour tout dire, pour renouveler la discipline. Conférence retransmise sur
les ondes deFrance-Culture qui en consacrait, ainsi, le contenu, comme
quasi«Université de tous les savoirs ». Voici donc notre bonhomme qui vient nous
expliquer qu’il « n’existe pas d’histoire du sport » (sic), hormis ces
«Fabuleuses histoires », abondamment illustrées, destinées au grand public illettré.
Et le voici pérorant, nous expliquant la naissance du Tour deFrance avec le
ton docte du découvreur des controverses deGiffard et deDesgrange à
propos de Dreyfus... Vingt-cinq ans après Gaboriau, Calvet, Laget, Vigarello,
Arnaud,Terret,Augustin, etc...Et dans une exorbitante arrogance et
méconnaissance de toutes les publications qui ont consigné d’authentiques travaux
de recherches sur le sujet.J’ai trouvé ça culotté, suffocant mais surtout, en ces
temps, assez édifiant.
*
Il nous faut donc prendre acte de ces secousses et luttes – internes et
externes – au champ; camp un instant retranché derrière saLigneMaginot et y
réagir de manière adaptée; faire monter les prix d’entrée, encore et toujours,
dans un champ de jeu « ouvert » (où l’on fait circuler la balle...) et où l’on
accueille tout le monde – et à bras ouvert – mais où l’on ne peut pas, où l’on
ne veux plus, laisser dire n’importe quoi. Et il y a des réponses et il y a des
moyens scientifiques, sociaux, éditoriaux et médiatiques, pour ce faire sur le
mode du droit de réponse et de la vigoureuse riposte.La «Société
deSociolo20gie du Sport de langue française»; ses Congrès, ses publications et son
Organe (une revue que nous appelons tous de nos vœux) en sont et en seront
l’occasion et les moyens. Mais je crois, à la suite de cet épisode, que la
recherche d’un haut niveau d’exigence scientifique pour une revue appelée à
l’indexation ne peut plus aujourd’hui se dispenser de rechercher et de
produire des effets médiatiques. Il nous faut aussi trouver des porte-parole
ajustant leur discours aux chroniques des grands journaux et aux attentes de
France-Culture...
Et je pense qu’en termes théoriques il nous faut compter maintenant –
qu’on le veuille ou non – avec le choc des paradigmes et des cultures
scientifiques au sein même du champ desStaps et duCNUStaps.
II)Ferveurs du passé...
Après ces signes d’inquiétude et cette décharge – libératoire – de fiel... il
convient d’aborder une partie plus apaisée évoquant des aspects plus sereins
du passé...
Face à ce contexte, doublement destabilisant, j’ai toutefois pu faire cet
exposé, maintenant plus détendu, en pensant à tous ceux que j’ai pu
effectivement et modestement « entraîner ». Etudiants, collègues et futurs
collaborateurs.Et j’y ai trouvé le courage; l’allant suffisant de me manifester,
parce qu’ils furent, depuis longtemps et ma fierté et ma jouvence.
C’est en songeant à tous ceux : lecteurs, élèves, étudiants en formation,
professeurs d’éducation physique, doctorants, docteurs, jeunes collègues, qui
m’ont manifesté suffisamment de reconnaissance (rechargeant les accus de
l’ego) que je m’y suis résolu. C’est donc d’abord à eux que je m’adresse, en
écho, dans ce cadre particulier où j’ai exercé, depuis un bon quart de siècle,
ma coupable industrie – qu’on appelle les enseignements – sur un « fond de
commerce » théorique déclinant mais avec une ferveur et un enthousiasme
pédagogiques intacts.
Après tant d’apports de connaissances au cours de ces deux premières
journées deCongrès, nous allons donc maintenant nous offrir un petit quart
d’heure d’horloge d’exhibition biographique; puis de bonheur
épistémologique personnalisé.
A) La phase de construction et le destin inéluctable d’une
théorie...
C’est un regard rétrospectif sur la trajectoire d’un enseignant-chercheur en
21Staps; ancien « prof’de gym », que deux grandMaîtres ont lancé, tout à tour,
sur deux larges avenues théoriques, dans deux passionnantes aventures
intellectuelles. C’est le retour sur une carrière gagnée par la passion pour les
sciences sociales (partant du degré zéro de l’écriture n’ayant nulle formation
dans le domaine) puis, comportant les trois grandes phases, bien identifiables
et inéluctables, du destin d’une théorie.
–D’abord la phase créatrice et enthousiasmante de la « conceptualisation » et
pourquoi ne pas le dire : la phase de la « découverte », assortie des effets
d’exaltation intellectuelle et de mobilisation collective qu’elle a pu, en son temps,
susciter...
–Puis ce fut la phase d’exploitation universitaire de cette construction
théorique – construite à grand frais – assurant, en sa diffusion pédagogique et
socio-éditoriale, une sorte de paradigme dominant dans un champ en friche.
Situation d’abord confortable et profitable pour ses initiateurs, puis paradigme
devenu, au fil du temps, encombrant, à déconstruire...
–Enfin ce fut la phase de dogmatisation de cette même théorie (avant même
qu’elle n’ait pu se constituer en tradition); efforts obstinés de son auteur
confronté aux vigoureux remaniements théoriques en cours dans le champ élargi des
connaissances sociologiques déjà par la multiplication de ses jeunes chercheurs.
Aussi en appellerai-je à un tout petit effort de réflexion rétrospectif et de
décentration historique et critique de l’auditoire que devrait permettre cette
remontée dans le temps, à l’échelle d’une trentaine d’années.Reportons-nous,
un instant, en pensée, en ces temps où d’autres obstacles épistémologiques se
dressaient contre nos premières, impertinentes et fragiles propositions –
obstacles aussi puissants et déterminants – que ceux que ladite théorie va dresser
bientôt, à son tour, à l’avancée des connaissances nouvelles.
Ce sont pourtant des temps où se rassemblent, pour la première fois, les
conditions sociales, intellectuelles et aussi institutionnelles de possibilités de
nouvelles constructions théoriques. J’inviterais volontiers les étudiants à les
consigner soigneusement pour leur édification propre.C’est un reculsuffisant
du temps pour que se manifeste un premier essai – déterminé et toutàfait
explicite – de réfutation de ladite théorie (PierreFalt, 1980); réfutation à laquelle
elle a pu non seulement résister mais s’en trouver agréablement confortée. Ce
fut le cas dans l’ouvrage Sports et société dans lequel l’auteur a consigné son travail
l’année suivante.Puis ce fut une durée suffisante pour que se dévoilent, ensuite,
les efforts, plus ou moins adroits, d’ajustement de cette théorie par son auteur
lui-même, lorsque des faits plus nombreux et des travaux plus vifs venaient la
contredire.C’est qu’on y tient à « sa » théorie à la mesure des efforts déployés
pour la faire advenir! Enfin pour que s’engage ce processus inéluctable et
signalé de dogmatisation. Ce qui – je le répète avec force – est le destin de
toute théorie; aussi flamboyante et assurée soit-elle aujourd’hui en
apparence...C’est, pour les jeunes chercheurs, je le crois, un premier et nécessaire
22effort d’initiation à l’épistémologie de nos productions scientifiques...
Puis on pourra s’interroger sur ce qui a pu apparaître, dans mon travail,
comme une brusque inflexion de trajectoire; comme un « changement de
pied » inattendu, consistant à reprendre, trente ans après, un « vieux » travail
de thèse.Déplacement qui a pu être interprété comme une esquive, une fuite,
une désertion d’un champ théorique devenu plus inconfortable – voire
intenable – sous l’effet de l’accroissement de la pression concurrentielle.Ce le fut
peut-être. Mais ce fut bien plus, à mes yeux, une reconversion thématique
délibérée par l’investissement de nouveaux terrains, liés à l’ouverture de
nouveaux fronts; à l’apparition, dans l’institution, de nouveaux enjeux.On a
compris que mon propos reste modeste témoignage sur une expérience toute
personnelle que je produis, ici, en stricte exclusivité, pour formuler, deux-trois
idées et recommandations qui me tiennent à cœur.
B) Reconnaissances de dettes...
Ayant dit que, contrairement aux jeunes sans passé, je me reconnaissais des
Maîtres, je voudrais, évoquant rapidement leur mémoire, pour montrer leurs
empreintes. Ne serait-ce que pour aider à comprendre certaines rémanences
ou persévérances, forces d’inertie ou marques de fidélité. Ce sont des
sentiments de reconnaissance, venus d’un lointain passé pour éclairer d’évidentes
inflexions de trajectoires; pour aider à distinguer, parmi lesMaîtres, différents
styles et différentes sortes...Mais je voudrais les évoquer, tous les deux, dans
leur genre, dans ce volet rétrospectif et apaisé de mon propos.
Je veux évoquer, d’abord, avec quelque émotion, le travail initial – et
proprement initiatique – de thèse préparée, en 1972, sous la Direction de
Georges Canguilhem; passionnant éveilleur d’hommes et Maître inflexible et
exigeant, vous familiarisant, au pas de charge, avec les exigences
méthodologiques de l’épistémologie et de l’histoire des sciences (histoire des sciences
biologiques qui furent fort utiles en la circonstance).C'est ce qui vous donne
un pli initial et ineffaçable dans l’esprit et dans le corps... du texte.
C)Dans l’antre de « King-Cang »...
Ce fut un accueil paternel de Georges Canguilhem, à l’Institut d’Histoire
des sciences et des techniques qu’il dirige à la suite deGastonBachelard dont
il creuse, dans l’axe biologique, le sillon...
Partant ulcéré et prématurément à la retraite, en 1969-70 après
quePaulRicœur eut reçu sur la tête, de la part d’un étudiant excité, et en Sorbonne, le
23contenu d’une poubelle,Canguilhem s’est trouvé beaucoup plus disponible en
1972. Il accepte – contre toute attente – une invitation des
professeurssessionnaires de la section VII de la Nouvelle ENSEP («Histoire de
l’éducation physique et du sport »), pour venir y présenter, en quatre heures
ed’horloge, la question de « l’Histoire de la physiologie au XIX siècle ». C’est
dire l’événement et un effet étonnant de la providence.
Admiratifs de la personne autant qu’éblouis par l’exposé d’une épatante
érudition, nous voici transportés dans une histoire de la physiologie,
magistralement structurée par la problématique de l’alternative et de l’alternance, bien
contextualisée, entre paradigmes « vitalistes » et « mécanistes »... Je m’enhardi
à lui demander de diriger mon mémoire de l’ENSEPS et la thèse devant le
prolonger.Il m’invite à lui rendre visite à l’Institut de la rue duFour avec un
projet mieux formulé.
Ce n’est que, beaucoup plus tard, que j’ai pu prendre la mesure de la
sollicitude que Canguilhem (qui fut, en 1924, talonneur ultra-léger de l’équipe de
rugby de Normale Sup’) éprouvait à l’égard des « prof’s de gym »; étrange
préjugé favorable dont je bénéficiais alors sans le savoir.C’est que cette
posture, de première ligne, en tête de mêlée de rugby du fils du modeste tailleur
carcassonnais n’est rien d’autre qu’une marque ostensible, de l’origine
populaire revendiquée de l’intéressé; dans une sorte de manifeste malicieux contre
le tennis des nombreux « fils à papa » qui peuplent sa promotion (ce fut le cas
de Raymond Aron qui tenait beaucoup à son classement tennistique). Mais
Canguilhem n’a-t-il pas, beaucoup plus tard, incitéJacquesUlmann, son élève
direct, de rédiger sa thèse complémentaire sur l’histoire des doctrines de
l’éducation physique? Ce qui nous a donné, on le sait : «De la gymnastique
aux sports modernes »). Ce qui n’est pas rien... Et c’est encore Canguilhem
auquelMichelBernard, jeune agrégé de philo, était venu demander conseil sur
l’étrange poste ouvert, en 1958, à l’Ecole Normale Supérieure d’Education
Physique, qui lui enjoint de le saisir sans retard et sans réserves.On peut dire
que l’épisode a porté ses fruits puisque M.Bernard a fait, en ces lieux
exotiques, « des Petits », si je puis dire. Ils ont pour noms Georges Vigarello,
Jean-MarieBrohm,Jean-PierreFamose, et une grande quantité d’autres, dont
moi-même, nourris alors de phénoménologie, deSartre et deMerleau-Ponty...
Je pense plus profondément que le sport est, pour Canguilhem, l’une des
manifestations les plus évidentes de cette tendance de l’homme au
dépassement; ce laboratoire pragmatique et manifeste où s’expérimente
l’élargissement permanent des « latitudes fonctionnelles » de l’homme que l’auteur
théorise dans sa « normativité biologique ». Il suffit, pour s’en convaincre, de
relever le nombre de métaphores et d’exemples sportifs utilisés dans «Le
normal et le pathologique » (publié auxPUF, en 1966).
Eveilleur d’hommes, Canguilhem – surnommé «King-Cang » par ses
étudiants, agrégatifs et agrégés un tantinet effrayés en sa présence – est en effet
aussi d’une extrême et redoutable exigence pour ses élèves et ses émules.
24Comme unParfait duPays desCathares...Puit de science, il s’emploie à
rapporter l’histoire des sciences biologiques aux contextes sociaux et culturels de
la production de leurs concepts. Il fait preuve d’une érudition débordante et
d’une intelligence éclatante, faisant flèche de tous bois, pour mettre en
rapport explicatif des faits appartenant à les domaines les plus éloignés en
apparence, de la pratique, de la technique et de la science; rétablissant ainsi la
continuité des productions de l’esprit avec toutes les formes de l’ingéniosité
humaine. C’est ainsi qu’il vous fait saisir, dans un éclair d’intelligence, des
rapports entre des faits dont il vous montre qu’ils sont produits dans un
même « milieu de culture » et sont inscrits dans un système représentatif
d’une société donnée, prise à moment donné de son histoire.
Ayant évidemment formulé un sujet dans le droit fil de sa conférence
e(«Physiologie et éducation physique eu XIX siècle; Marey et Demenÿ »), ses
premières recommandations me sont présentées sous forme de boutades.
Mais on sent bien qu’il vous faut immédiatement les prendre très au sérieux :
«Pour vous Pociello n’allez pas perdre votre temps à la BN. Allez donc
voir, du côté deMaisons-Alfort, chez les vétérinaires! »Et en effet, en suivant
l’insolite piste (à la «B.N ».) on découvre par exemple : l’éducation physique
comme « anthropotechnie»; c'est-à-dire l’application, logique et sans
complexes, par un médecin-vétérinaire, Calixte Pages, docteur es sciences et ami
deDemenÿ (et qui sera aussi leMaître admiré dePierreMadeuf), « des lois de
la modificabilité vitale » au perfectionnement de l’homme, comme espèce
animale. «Modificabilité vitale » qui n’a besoin ni de Lamarck ni de Darwin
pour se concevoir tant sont devenus évidents, patents, indiscutables, et pour
d’abord tous les biologistes, les prodiges des façonnages zootechniques.
N’est-ce pas-là comme le dit Claude Bernard de la « phylogénie
expérimentale »?Et ce sont des convictions du temps qui vont étayer l’enjeu capital et si
urgent du perfectionnement de la «Race française ».
«Comment?... Travaillant sur Marey vous ne connaissez pas son véritable
testament théorique dans lequel, à la veille de sa mort, en 1904, il vous livre
l’analyse de contenu, toute faite, de toute sa vie de savant biologiste? » « Vous
ne pouvez pas ignorer cet ultime article intitulé : «L’économie du travail et
l’élasticité! » Et en effet, explorant l’œuvre de Marey, visant l’analyse
physiologique du fonctionnement de la « machine animale » (et humaine); toujours
économe de ses efforts, à cette aune, on (re)trouve l’exposé des lois de la
restitution de l’énergie élastique dans tout le fonctionnement mécanique des
organes locomoteurs, musculaires, circulatoires, respiratoires; démontrant
combien, dans tous les cas, en effet, « le choc est destructeur de travail...».De
quelle source le Maître pouvait-il bien tenir cet « article»; véritable codicille
de quelques pages, improbables et introuvables, griffonnées par le mourant en
1904?
Et il fut découvert combien ces réflexions, traversant en effet toute
l’œuvre, furent aussi des schèmes intellectuels marquant profondément
25l’esprit de Georges Demenÿ dans sa quête fiévreuse des lois qui gouvernent
les gestes athlétiques et laborieux les plus efficaces, et qui vont conditionner,
chez le scrupuleux collaborateur, toute sa pédagogie de l’exercice et les
conditions de son économie.
On ne peut citer les nombreuses pistes désignées ainsi, par surprise, par le
grand savant, dans de brefs et fulgurants entretiens se révélant tout aussi
heuristiques.Comment ne pas se trouver fasciné par ce personnage, par sa culture – y
compris par sa culture rurale de carcassonnais – qui vous enjoint de ne pas
confondre les types opposés de traction des chevaux et des bœufs sur leurs
attelages; sinon vous risquez ne rien comprendrez aux tracés contrastés des routes
enAlgérie et enPays basque où domine respectivement l’un ou l’autre animal.
C’est que Canguilhem vous suggère aussitôt que la discontinuité des actions
propulsives du cheval de guerre – dont vous devez savoir que c’est le vecteur
essentiel de la colonisation – était fort bien connue des ingénieurs français,
traceurs des routes...Et pour le savant passionnant, les lois que découvreMarey
peuvent être rapportées au savoir populaire et à l’expérience paysanne. C'est
ce qui vous donne immédiatement et pour toujours le goût et la saveur du
savoir. Mais on devient aussi très vite convaincu de la valeur heuristique de
ces considérations qui nouent ensemble l’histoire des sciences et l’histoire des
techniques. Et on comprend pourquoi Canguilhem tenait beaucoup à ce « et »
de mise en relation problématique. Et il est suggéré, de surcroît, comment :
«L’histoire des problèmes (scientifiques) est en relation étroite avec l’histoire de
moyens » (techniques et instrumentaux). Et il convient donc de reconstituer,
sans délai, la généalogie de ces moyens... J’en ai très vite et très longtemps fait
mon profit.Et de ce point de vue j’ai été ravi de l’exposé liminaire présenté par
Georges Vigarello, appartenant à cette mêmeEcole de pensée, recommandant
de réhabiliter la « technologie culturelle » en ces lieux qui tendent assez
paradoxalement à l’évacuer.Et je le crois de manière très dommageable.En
m’initiant jadis à la lecture de Bachelard ce même Vigarello avait contribué à
renforcer, chez moi ce goût pour l’épistémologie et l’histoire des sciences dont
lesStaps – je le crois aussi – ont le plus grand besoin; quelle qu’en soit la
composante disciplinaire...
A l’exemple et à la suite deCanguilhem j’en appelle au respect des savants
du passé et à une plus grande bienveillance à l’égard des « anciens » et des
auteurs devanciers; fussent-ils les plus modestes de notre propre champ de
connaissances en construction et en reconstruction.
D) Un espace et un contexte résistants à l’investigation
sociologique...
Puis il me faut rappeler comment s’est déclenchée, dans un contexte
insti26tutionnel bien défini – réputé « étroit et fermé sur lui-même » (celui de
l’ENSEP puis de l’INSEP) – et en un moment donné de l’histoire de
l’éducation physique et sportive et de sonCorps professionnel.Comment fut
entreprise « une sociologie des pratiques sportives ». Vous êtes impatients de
savoir comment et pourquoi elle s’est constituée dans une perspective «
constructiviste » qui fait à la perspective relationnelle, comparative et structurale, la
part la plus belle; rapportée à un niveau macrosociologique d’analyse.
Je vous demande de comprendre – par un tout petit effort rétrospectif –
que ceci s’est opéré dans un rapport de forces très défavorable contre deux
puissances occupantes et déterminées dans le champ des recherches en sport :
le surpuissantCorps médical et l’Institution fédérale... Puissamment organisé
et habilement distribué le «Lobby médical », truste, depuis toujours,dans le
domaine des recherches enSport, tous les moyens.Il est parvenu à imposer en
70 sa légitimation, sur tous ses objets sportifs forcément « médicalisés »... Et
ceci depuis la phase de médicalisation – centenaire – de la discipline (que l’un
des nôtres a magistralement reconstituée) jusqu’au long noyautage des
cabinets ministériels par l’élite franche de ceCorps médical.
Et il nous faudrait revoir aussi comment a pu s’imposer cette
problématique sociologique de la « demande sociale » de pratiques (« concept tout à fait
nouveau à l’époque; si improbable et déjà si controversé comme artéfact par
les économistes) – contre les présupposés immémoriaux et les résistances
également bien organisées, de l’offre traditionnelle d’un « milieu sportif
fédéral » fermement convaincu du non-sens intrusif et exorbitant d’un
investissement sociologique de ses objets d’appellation contrôlée...C’était avancer l’idée
folle de l’existence de facteurs sociaux et culturels dans les choix de pratiques
sportives par des publics socio-culturellement hétérogènes... La tautologie
souligne ici combien devait être assénée cette étrange idée. Car c’était sans
compter avec l’institution INSEP; établissement, à caractère administratif,
dont nous dépendions contractuellement, et qui va bientôt être dirigée par
Robert Bobin! C’est dire le soutien enthousiaste dont ont pu bénéficier ce
qu’il nommait avec un certain mépris des « chercheurs en chambre » (sic)...
E) Une nouvelle révélation :
celle deBourdieu-le-Père...
Bardé – comme le roi Arthur – de ses chevaliers de premier cercle, au
«Centre de SociologieEuropéenne », PierreBourdieu s’attaque en 1977, à la
rédaction de son ouvrage monumental : «La distinction; critique sociale du
Jugement ».Le numéro spécial «L’anatomie du goût », de laRevueActes, déjà
publié en 76, en avait esquissé le programme.LucBoltanski, (qui a contribué
à financer la Revue par ses propres contrats), Y.Delsaut, C.Grignon, M. de
27SaintMartin, etc., s’emploient tous à alimenter – et pour ce qui le concerne –
la théorie de l’espace des positions sociales.Les usages sociaux du corps et de
l’automobile; les habitudes alimentaires et les consommations médicales; les
pratiques et les goûts musicaux; la fréquentation des musées et les goûts
cinématographiques sont largement couverts et s’articulent déjà logiquement.
C’est le moment où je suis mis au défi, par le comité d’organisation du
Congrès international de l’HISPA (devant être organisé à l’INSEP), de
concrétiser ma suggestion audacieuse d’inviterBourdieu pour en assurer la séance
inaugurale.
eM’exécutant, je monte au 4 étage du Boulevard Raspail, dans mes petits
souliers.Je franchis avec succès l’obstacle filtrant deMonique deSaintMartin
et j’accède au Saint des saints. Sans doute étonné par mon accent du terroir
qu’il s’est employé, pour sa part, à soigneusement corriger dès l’ENS,
Bourdieu m’accueille avec une certaine curiosité. Il me demande ce que nous
faisons à l’INSEP qu’il ne connaît pas. Je lui communique le projet de
recherches que j’avais vainement présenté lors du premier « appel d’offres »
jamais consacré, enFrance, au domaine sportif par laDirectionGénérale de la
Recherche Scientifique et Technique; projet de recherche écarté par
laCommission de sélection des dossiers, truffée de médecins et présidée par le
professeur Michel Rieu. On me répond fort courtoisement : «Oui! c’est très
bien! On vous écrira! »... Le projet «Pratiques sportives et demandes
sociales; étude comparée de trois types de pratiques antinomiques et de leurs
publics » est ainsi proprement évacué... Le bio-physiologique et le médical
sont jugés, en ces temps – et depuis longtemps – prévalents.Ils sont toujours
jugés prioritaires en 1975 par ces instances de contrôle...Après lecture rapide
du document malheureux et ne cachant pas son vif intérêt, P.Bourdieu me
dit : «Moi je vais vous aider»!Et, en effet, quelques jours plus tard on nous
propose, un contrat de recherches « mirifique » pour l’époque (près de
200 000 francs) de la part duCommissariatGénéral duPlan (CORDES) dont
MikaëlPollack, son délégué, se déclare « fort intéressé par ce projet »...
Comme cela a été ditBourdieu nourrit, dans des registres les plus divers le
« système des pratiques constitutives des styles de vie » et dispose, dans son
premier cercle, du nécessaire : notamment sur les pratiques culturelles à haut
rendement symbolique, sur les pratiques légitimes et dominantes et sur les
consommations les plus distinctives.Mais il lui manque le registre sportif qu’il
doit s’imaginer – comme ancien rugbyman béarnais d’occasion – occupant
largement la partie la plus basse de l’espace social.Comme une cristallisation
de la culture populaire... Certes quelques unes de ces activités figurent déjà
dans«l’espace des styles de vie», en 1976 : «Automobile-Club, golf et
équitation »; « montagne, marche et camping»; « pétanque, spectacles sportifs et
football », permettant une première structuration socio-culturelle de ce
sousensemble sportif de l’Espace des possibles stylistiques. Et Bourdieu est à la
recherche d’une couverture plus complète et plus complexe, de ces pratiques
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