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Aspects linguistiques du texte de propagande

De
240 pages
Les articles réunis dans ce volume sont issus du colloque ayant pour thème "Aspects linguistiques du texte de propagande" qui s'est tenu en novembre 2002 à Brest. Nous sommes tous soumis à ce type de texte, qui tente de nous tromper, de nous manipuler ; d'où la nécessité de comprendre ses techniques langagières, ses traits linguistiques et ses stratégies discursives afin de déjouer cette tentative de manipulation. Politique (événements de 2002) mais aussi documents économiques, publicitaires ou caritatifs sont concernés.
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Introduction
La propagande constitue un genre bien singulier. Chacun sait de quoi il s’agit. Chacun peut citer des exemples de propagande. Par contre, personne ne se dit auteur de textes de propagande. Le texte de propagande provient toujours de l’autre, jamais de soi. C’est précisément ce type de texte particulier, dont personne n’admet être l’auteur, qui a retenu l’attention des organisateurs des Nouvelles Journées de l’ERLA No. 3, et qui les a amenés à choisir comme thème « Aspects linguistiques du texte de propagande ». Ce colloque a eu lieu en novembre 2002 à l’Université de Bretagne Occidentale, Brest, et les articles réunis dans ce volume sont issus de ce colloque. Au moment d’adopter ce thème les organisateurs savaient que l’élection présidentielle française aurait lieu avant la tenue du colloque. Ce qu’ils ne savaient pas était que cette élection allait produire une situation totalement inédite et inattendue, avec au deuxième tour, à la grande surprise de tout le monde, le Président sortant face au représentant de l’extrême-droite. Ce fait insolite et déstabilisant dans le paysage politique français a orienté plusieurs des contributions qui se trouvent ici. Ainsi E. Cambon considère l’usage fait par J.M. Le Pen de son propre patronyme comme moyen de s’auto-référer, dans une tentative de se construire une image charismatique. D. Banks analyse la profession de foi de ce candidat, pour démontrer l’absence de contenu réel au profit de simples gestes linguistiques vides. L. Chetouani confronte aussi son discours à celui de J. Chirac, et elle estime qu’il est non-comparatif et centré sur le passé, tandis que J. Chirac se compare aux autres candidats et présente un discours visé sur l’avenir. G. Lozachmeur considère le discours de plusieurs candidats afin de déceler des traits de discours polémiques qui réunissent ces textes. Restant dans le domaine de la politique française, D. Desmarchelier rapprohe un texte de J.-P. Chevènement et un appel de fond caritatif d’une part, et une publicité d’autre part démontrant les stratégies discursives communes aux trois documents. G. Williams utilise des réseaux de collocations dans une comparaison de textes politiques français et britanniques. D. Labbé nous conduit dans un temps plus éloigné pour envisager trois entretiens télévisés du général de Gaulle datant de 1965. Autre temps, autre culture : P. Nowak et R. Zimny nous transporte à la Pologne des années 50, au période du Stalinisme dans ce pays. Ils étudient la place de la censure dans le système de publication sous ce régime. Plus près de

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nous, M. Saki considère l’usage des pronoms par le groupuscule d’extrême droit britannique, le British National Party. Néanmoins, même si l’on reconnaît un noyau politique au monde de la propagande, elle s’infiltre bien au delà des confins de ce monde là. Le discours patronal en constitue un exemple, et ses tentatives de manipulation sont décrites par N. Garric et I. Léglise. C. Resche fait un travail analogue sur le discours du Président de la Réserve Fédérale américaine. M. Rinn pour sa part analyse ce qu’il appelle un exemple de « propagande sanitaire » dans le cadre d’une campagne de prévention du SIDA. L. Fontaine considère comment sont utilisés les pronoms personnels dans un groupe de discussion électronique teintée de racisme. Ensuite, S. Rinzler analyse la « propagande de soi » de l’auto-publicité d’un auteur litéraire. Quant à F. Rossette, elle étudie la place des connecteurs dans la construction du texte de propagande. Ainsi, l’on voit que la propagande, même si elle est centrée sur le texte politique, envahit une grande gamme des textes qui nous entourent et que nous rencontrons quotidiennement. Comme le texte de propagande est par définition un texte qui tente de nous manipuler, le fait de prendre conscience de ces textes, de les décrire, de les analyser, est une façon de déjouer les tentatives de manipulation. Les articles réunis dans ce volume nous montrent les stratégies discursives, les traits linguistiques, les aspects sémantiques, syntaxiques, pragmatiques d’une large gamme de textes de propagande. Il prend sa place donc, dans la lutte contre ces textes qui veulent nous tromper, nous abuser, nous manipuler. Ce n’est qu’en comprenant comment ce discours se construit, quelles sont les stratégies et les tactiques linguistiques qu’il utilise, que nous pourrons lui résister et le combattre. David Banks

Expliciter pour mieux convaincre ? Etude de l’explication ou non de la relation logique en anglais
Fiona ROSSETTE
Université Paris X

La spécificité de l’argumentation – et des textes ayant pour but de convaincre – se résumerait à leur visée rationalisante. P. Charaudeau (1992) l’oppose ainsi aux modes descriptif et narratif, car ici il s’agit d’évoquer des causes et d’apporter des preuves. D’après les catégories d’Aristote, l’antithèse, les contraires et la cause sont parmi les relations qui caractérisent un très grand nombre d’enchaînements de propositions dans les discours persuasifs. Mais ces relations sont-elles le plus souvent marquées par un connecteur ? On s’intéressera ici à l’opposition présence/absence de connecteur, et donc au rôle de la parataxe dans la langue. L’implicite correspondrait-il à un atout ? Peut-on avoir des degrés différents d’explicitation qui départageraient les différents types de connecteurs ? On présente ici des observations à partir d’un corpus constitué de 3000 propositions non-enchâssées 1, issues de textes persuasifs en anglais (Grande Bretagne, Etats-Unis, Australie). Il s’agit d’un relevé exhaustif des propositions d’une quarantaine de textes relevant de quatre sous-genres : éditoriaux, essais, discours politiques et débats télévisés. Les discours politiques correspondent à un écrit destiné à être lu à haute voix, et donc écouté par le(s) destinataire(s). A travers les interviews, dont certains s’avèrent plus vifs que d’autres, on accède à un oral relativement spontané. A l’écrit, on a relevé les propositions participant à la fois aux enchaînements intraphrastiques et transphrastiques ; à l’oral, il convenait de distinguer les propositions prononcées sur des mouvements intonatifs distincts.2 Dans un premier temps, on s’intéressera à l’explicitation ou non de deux « démarches logiques » ou « enchaînements » récurrents dans l’argumentation : la justification et la déduction. Ensuite, et dans une perspective plus large, il
C’est-à-dire des propositions qui ne remplissent pas le rôle d’argument à l’intérieur de la relation prédicative. Parmi les subordonnées, seules les adverbiales ont été relevées. 2 On parlera ici de « texte », dans le sens où l’emploient Halliday et Hasan (1974) et qui recoupe discours écrits et oraux, et on emploiera le terme « discours » uniquement dans le contexte des discours politiques.
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sera avancé que l’enchaînement marqué fonctionne comme un relais entre l’énonciateur et le co-énonciateur.

1. L’étude de deux enchaînements récurrents dans l’argumentation
1. Définition de la parataxe La notion de « parataxe », dénotant l’absence de lien, peut s’appliquer de façon plus ou moins stricte au phénomène de l’enchaînement des propositions. Deux propositions peuvent être liées par de nombreux moyens lexicaux et grammaticaux (voir A. Trévise, 2003). On peut parler de parataxe dans son sens le plus habituel pour indiquer l’absence d’un connecteur qui aurait précisé la nature de la relation entre la proposition et son contexte discursif. Il peut s’agir d’une relation locale, entre deux propositions contiguës, ou d’une relation plus vaste, entre une proposition et plusieurs propositions avant, voire même tout le contexte avant. La relation peut être marquée par un coordonnant, un subordonnant ou par un adverbe connecteur (« conjunct », ex. however, therefore). On peut d’ailleurs admettre que les adverbes situés après le sujet remplissent le même rôle. L’approche adoptée ici se distingue donc de certaines théories (notamment celle de la grammaire systémique fonctionnelle), où la catégorie de la parataxe, par opposition à l’hypotaxe (la subordination), est hybride et recoupe à la fois l’absence d’un connecteur et les emplois d’un coordonnant ou d’un adverbe. Ceci dit, il n’est pas impossible que les coordonnants, les adverbes et le connecteur zéro puissent avoir un comportement discursif semblable – ce qui justifierait d’ailleurs leur rapprochement. Pour aller plus loin, on peut considérer comme véritable cas de parataxe là où la proposition débute par le sujet grammatical et où on ne relève aucun élément antéposé qui aurait assuré un rôle de transition entre les propositions. M. Halliday (1994) parle de thèmes marqués dans ce cas. Ainsi, les éléments circonstanciels (reposant ou non sur un verbe conjugué), les vocatifs, et les adverbes modaux (ex. surely, personally) sont parmi les éléments pouvant s’antéposer pour apparaître à la charnière entre deux propositions. 2. La part de la parataxe dans les textes Par rapport à l’ensemble des propositions non-enchâssées dans le corpus, 55 % débutent directement par le sujet grammatical, et apparaissent ainsi dans un enchaînement paratactique. L’autre 45 % des enchaînements se font par le biais d’un ou plusieurs éléments antéposés au sujet grammatical. Cette moyenne dissimule l’écart entre l’écrit et l’oral : à l’oral, le pourcentage d’enchaînements paratactiques est en baisse (43 % des propositions dans les interviews débutent par le sujet) alors que dans les genres écrits, le chiffre reste stable : 57 % dans les éditoriaux, 59 % dans les essais, et 57 % dans les discours.

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3. La place des connecteurs dans les textes Parmi les 45 % des enchaînements du corpus reposant sur un élément antéposé au sujet, la grande majorité (correspondant à 36 % des enchaînements du corpus) contiennent un connecteur (coordonnant, subordonnant, ou adverbe connecteur). C’est ce type d’enchaînement non-paratactique qui nous intéresse plus précisément ici. On parlera d’enchaînement marqué dans la mesure où le connecteur renvoie à une relation logico-sémantique plus ou moins précise. 4. La justification marquée Dans l’enchaînement entre les propositions p et q, q peut renfermer la justification de p. G. Déléchelle (1993) parle dans ce cas de cause justificative. Pour M. Halliday et R. Hasan (1976), il s’agit d’un type de cause interne 3. On peut paraphraser le lien entre les deux propositions par « on peut dire/penser p compte tenu de q ». Quirk et al. (1984) affirment que AS et SINCE sont plus susceptibles d’exprimer ce type de lien, mais on peut relever des enchaînements de ce type où figurent BECAUSE. La séquence suivante est extraite d’une interview sur les dangers inhérents au changement de pouvoir en Chine :
(1) (...) it ’s also dangerous because traditionally Chinese leaders exert their new found authority by uh purging people connected with their predecessors (interview)

Ici, la proposition introduite par BECAUSE fournit bien une raison pour croire le contenu de la proposition précédente. Dans l’exemple (2), q, introduit par SINCE, vient appuyer l’hypothèse annoncée dans p (WOULD) :
(2) New York State would have a strong voice in any case, since the Port Authority of New York and New Jersey owns the 16-acre (6.5-hectare) site. (éditorial)

Dans l’exemple (3), issu d’un essai sur le jubilé de la reine, AS lie deux propositions dont la seconde renvoie à une exemplification de la première :
(3) It still attracts more slobbering displays of sycophancy than Madonna, as we’ve begun to see in the shed-load of television films to mark the jubilee. (essai)

3 La relation entre deux propositions peut s’établir sur un plan externe, ou extralinguistique, ou sur un plan interne, ou intralinguistique : « When we use conjunction as a means of creating text, we may exploit either the relations that are inherent in the phenomena that language is used to talk about, or those that are inherent in the communication process, in the forms of interaction between speaker and hearer » (Halliday & Hasan, 1976, 241)

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Enfin, dans (4), extrait du même essai, FOR introduit une justification du propos énoncé juste avant, selon lequel d’autres pays convoiteraient la simplicité du modèle britannique :
(4) Our monarchy may be a subtle construct of history, a mystery, a vehicle of myth. But its modern functioning has a simplicity that other states must envy. For in Britain the head of state supplies no alibi for the people who matter, the elected politicians. (essai)

5. La déduction marquée Cette marche logique peut se présenter dans l’autre sens. Dans l’enchaînement entre les propositions p et q, q peut ponctuer un mouvement de déduction par rapport à p, voire même par rapport à plusieurs propositions précédentes, y compris p. Pour M. Halliday et R. Hasan, il s’agit d’un raisonnement à partir d’une prémisse. On peut paraphraser le lien entre les deux propositions par « de p, ou de tout ce qui précède p, on peux conclure/déduire q ». En effet, SO ponctue souvent un mouvement de déduction s’appuyant sur plusieurs propositions précédentes, voire tout le texte précédent. Par exemple, il se combine avec AND pour introduire le dernier paragraphe du discours prononcé par le Président Clinton dans lequel il reconnaît sa relation avec la stagière de la Maison blanche :
(5) Our country has been distracted by this matter for too long, and I take my responsibility for my part in all of this. That is all I can do. Now it is time – in fact, it is past time – to move on. And so tonight, I ask you to turn away from the spectacle of the past seven months, to repair the fabric of our national discourse, and to return our attention to all the challenges and all the promise of the next American century. (discours politique : B. Clinton)

SO intervient à la charnière entre deux paragraphes, signalant ainsi une démarche déductive par rapport à l’ensemble du paragraphe précédent :
(6) The safeguards that Mr Blunkett wants to see attached to stop and search are important if we are to prevent this virtually unlimited power being abused, but much more important is the attitude of individual police officers on the ground. Being given a piece of paper to say why you have been stopped is little compensation if you have been treated in a rough or a racist manner. So it is impossible not to feel queasy at the use of stop and search on the streets of what Mr Blunkett terms « policing priority areas ». (éditorial)

Face au grand nombre d’occurrences de SO, THEREFORE figure très peu dans les textes étudiés. On peut postuler que la part d’anaphore qu’impliquent les adverbes en TH- (THEN, THEREFORE), a pour effet de réduire leur champ, et qu’il est question d’un raisonnement découlant plus étroitement du texte directement avant (ou du moins c’est l’impression ainsi créée). Ce serait

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moins le cas avec SO. La séquence ternaire suivante s’apparente d’ailleurs à la figure du syllogisme :
(7) Today Argentina’s debt is mostly in the form of bonds, not bank loans, and bond holders are too numerous to gather in one room. A debt default may therefore trigger lawsuits from creditors demanding their money back in full. And yet it is absolutely necessary. (éditorial)

Dans l’exemple ci-dessous, THEREFORE s’ajoute au verbe du prédicat (MEAN) qui signale d’emblée une démarche déductive. L’ajout du connecteur crée ainsi une construction périphrastique :
(8) I believe real friendship...is based on honest speaking... and it means therefore that we should be saying yes we want to engage you, we’ve got to engage you in the issues of the Gulf, we’ve got to engage you in the issues of the Middle East, the Balkans (...) (interview)

6. L’identification des deux relations dans les enchaînements paratactiques Mais de telles démarches logiques ne sont pas forcément marquées par un connecteur. Bien-sûr, assigner des relations sous-jacentes à des enchaînements paratactiques relève souvent du défi, même si l’on a des catégories très précises en tête – ceci représente un fait intéressant en lui-même et montre que le discours ne se laisse pas toujours réduire en une série de relations entre couplets de propositions voisines. Néanmoins, dans les exemples qui suivent, on peut reconnaître une démarche justificative (signalés par <), où on peut envisager l’insertion de BECAUSE, AS, SINCE ou FOR :
(9) Issue by issue we have made and won our case. < We have put forward answers that Labour have been unable to question and raised questions that they have been unable to answer. (discours politique : W. Hague) (10) Tonight, I call on all Americans to keep faith that this nation is more than a match for a cute little British twit with an overactive imagination. < America has been down this road before. We’ve been blitzed and merchandised and saturated to the edges of human tolerance by ruthless folks who would turn us into pathetic automatons. (essai, pastiche d’un discours politique) (11) - if I ask you what Saddam Hussein has in his arsenal the simple answer is you don’t know do you ? - we don’t know in detail we certainly know that he has a weapons of mass destruction program which includes- how do you know that ? - because - you know he had one you don’t know he has one now - well because the UN special commission didn’t have the opportunity to dismantle it at all and the uh- if indeed it was there

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Fiona ROSSETTE - indeed it was there < I witnessed myself a... a large scale biological weapons program, a chemical weapons program, a nuclear program and when the Iraqis started this whole business after the end of the Gulf War in 1991 they said that they had no biological weapons program (interview)

Dans (9), q vient appuyer l’affirmation que la campagne électorale a été un succès ; dans (10), on explique dans cet essai ironique pourquoi on peut prétendre survivre aux méfaits de la sortie du premier film d’Harry Potter aux EtatsUnis ; dans (11), l’énonciateur évoque la preuve de l’affirmation que l’Iraq détient un programme de destruction massive : il dit qu’il l’a vu. A l’instar de la justification, on peut déceler une démarche de déduction sous-jacente à des enchaînements paratactiques, là où on pourrait envisager l’insertion de SO ou THEREFORE (signalés par >) :
(12) The independent counsel investigation moved on to my staff and friends, then into my private life. And now the investigation itself is under investigation. > This has gone on too long, cost too much and hurt too many innocent people. (discours politique : B. Clinton) (13) How odd that when it comes to those among us who are of British origin we feel they will only be fully Australian when they have cut themselves off from what we see in others as the nourishment of a complete life. This, I suspect, had more influence on the recent referendum than we care to recognise ; not because Australians are still colonial or have a weak sense of national identity or have not yet come of age, but because the case for the republic was put in terms that people had no strong feeling for, or which ran counter to what they actually felt. > An Australian republic can only be argued for convincingly at the level of feeling – on what we feel towards the place and for one another. (essai) (15) Still, there are a number of vulnerabilities that Congress addressed which will require some more time, and a great deal of effort, to remedy. > The job of protecting air travelers is far from done. (éditorial)

7. Les portées respectives de la parataxe et du connecteur Ajoutons un connecteur au dernier enchaînement :
(15a) Still, there are a number of vulnerabilities that Congress addressed which will require some more time, and a great deal of effort, to remedy. So the job of protecting air travelers is far from done.

Et insérons un connecteur dans l’enchaînement paratactique suivant, derrière lequel on a pu déceler une démarche de justification :
(9a) Issue by issue we have made and won our case, as we have put forward answers that Labour have been unable to question and raised questions that they have been unable to answer.

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Quelle est donc la différence entre ces enchaînements marqués et ces enchaînements paratactiques ? L’ajout de AS ou de SO semblerait produire des enchaînements moins dynamiques et plus plats. On peut expliquer cela dans le cas de AS par rapport à la catégorie de ce connecteur : pour expliciter un rapport causal en anglais on a uniquement à sa disposition des subordonnants, qui confèrent à l’information exprimée un statut présupposé. Cependant, même avec l’adverbe SO, on a également l’impression que le contenu qui suit perd de son importance du point de vue informatif. On peut faire l’hypothèse que les connecteurs correspondent à des béquilles du discours, attirant l’attention sur les étapes du raisonnement, peut-être au dépens du résultat. Ne pas expliciter la relation laisse la porte ouverte à une multitude de sens possibles ; assigner un connecteur à un enchaînement, c’est vouloir contrôler le sens, c’est vouloir l’apprivoiser. L’enchaînement marqué correspondrait à un mode plus directif, par lequel on imposerait un raisonnement au destinataire. Au contraire, le mode implicite exige un travail d’inférence de la part du destinataire, qui effectue une découverte personnelle qui, on peut le postuler, augmenterait les chances de voir le co-énonciateur accepter le raisonnement et de s’y adhérer. On fera l’hypothèse que sous le mode paratactique, l’argumentation gagne en fait en puissance et en pouvoir de persuasion. C’est un mode plus spontané, plus tendu aussi, car il projette un raisonnement qui n’est pas présenté comme acquis, mais en devenir. 8. La portée de AND On relève un nombre important d’occurrences du coordonnant AND figurant là où on pourrait reconnaître un mouvement de déduction, et où on pourrait remplacer AND par SO, comme dans l’exemple (16) :
(16) Tony Blair may have retreated in the face of the Women’s Institute and others, but they still remember, we still remember. And tomorrow the world will find out that the forces of conservatism are on the march. (discours politique : W. Hague) (16a) Tony Blair may have retreated in the face of the Women’s Institute and others, but they still remember, we still remember. So tomorrow the world will find out that the forces of conservatism are on the march.

De même, BECAUSE ou AS peuvent se substituer à AND pour mettre au jour un mouvement de justification (mais ces exemples sont moins nombreux) :
(17) I hope that all of us on both sides of the aisle and in the public and private sector will join together to make sure we have the supply of teachers we need. It certainly is the most important public activity any of us can engage in, and it’s

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Fiona ROSSETTE important to our nation’s values as well as our individual aspirations for our children. (discours politique : H. R. Clinton) (17a) It certainly is the most important public activity any of us can engage in, as it’s important to our nation’s values as well as our individual aspirations for our children.

Si l’on remplace AND par un autre connecteur à valeur additive (ex. ALSO ; IN ADDITION), il semble que la démarche logique que l’on pouvait reconnaître dans l’enchaînement par le biais de AND n’apparaît plus :
(16b) Tony Blair may have retreated in the face of the Women’s Institute and others, but they still remember, we still remember. In addition, tomorrow the world will find out that the forces of conservatism are on the march. (16c) Tony Blair may have retreated in the face of the Women’s Institute and others, but they still remember, we still remember. Tomorrow the world will also find out that the forces of conservatism are on the march. (17b) It certainly is the most important public activity any of us can engage in ; also, it’s important to our nation’s values as well as our individual aspirations for our children.

Notons d’ailleurs que la parataxe n’empêche pas l’identification de ces démarches logiques :
(16d) Tony Blair may have retreated in the face of the Women’s Institute and others, but they still remember, we still remember. Tomorrow the world will find out that the forces of conservatism are on the march. (17d) It certainly is the most important public activity any of us can engage in ; it’s important to our nation’s values as well as our individual aspirations for our children.

Par rapport au mode paratactique et à l’enchaînement marqué, on pourrait situer AND à mi-chemin entre ces deux pôles, et expliquer son emploi comme celui d’un compromis. P. Cotte met en avant la maîtrise de la matière dont AND est l’indice lorsqu’il coordonne des syntagmes nominaux :
« Grâce à cet opérateur abstrait l’énonciateur identifie le rapport, il signifie qu’il ne se confond pas avec ce qu’il relie, avec l’opération de liaison, ni même avec la nouvelle unité sémantique construite. Accédant au tout de l’unité et la saisissant d’en haut il peut dire en revanche quel est son statut dans celle où elle s’inscrit. Sans and, l’énonciateur resterait prisonnier de la liste ; il ne pourrait pas la clore. » (1996, 31)

Pour revenir à nos exemples, avec AND, la proposition est insérée dans un ensemble plus vaste, ce qui a pour effet d’accroître la cohésion de

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l’enchaînement et ainsi le bien-fondé du raisonnement. Mais au même temps, la nature exacte du lien n’est pas dévoilée ; on n’impose pas un raisonnement au co-énonciateur, à qui on laisse le soin de déchiffrer la relation. Dans le cadre des textes persuasifs, choisir de lier par AND peut ainsi s’apparenter à une stratégie argumentative. AND est le connecteur le plus souvent déployé dans les enchaînements (331 occurrences dans tout le corpus, devant 180 occurrences de BUT). L’omniprésence de AND a été vérifiée à l’intérieur de chaque genre et à l’intérieur de chaque texte. Cet état de faits semble particulier au genre argumentatif : dans les articles de presse (articles sur l’actualité, à distinguer de l’opinion), AND apparaît très peu (en position intraphrastique ou transphrastique), alors que BUT est fréquemment utilisé. De même, des études sur la fiction (H. Hasselgård 2004 ; E. Steen 2000) ont mis au jour la prééminence de la relation adversative par rapport aux autres relations, y compris la relation additive.4 La plus grande fréquence de AND relevée dans l’argumentation pourrait s’expliquer en partie par son emploi dans les enchaînements logiques étudiés ci-dessus.

2. Parallèles entre le mode d’enchaînement et le contenu de la proposition
1. Un va-et-vient régulier entre la parataxe et l’enchaînement marqué On aurait pu imaginer une plus grande concentration de parataxe dans certaines parties du discours, le choix entre la parataxe et l’enchaînement marqué dépendant de préoccupations discursives à un niveau très global. Y aurait-il par exemple à l’écrit une dynamique propre aux premiers paragraphes, servant typiquement d’introduction dans la matière, ou aux derniers paragraphes, servant à clore un développement, ou même, écrit et oral confondus, aux premières moitiés des discours par rapport aux deuxièmes moitiés ? Le problème semble plus complexe. Aucune concentration de parataxe, ou d’un marqueur en particulier, n’a été identifiée dans ces quatre positions. Au contraire, on assiste à un va-et-vient assez régulier entre la parataxe et l’enchaînement marqué, et cela quelle que soit la position. Dans tout le corpus, 51 % des enchaînements paratactiques se trouvent insérés entre des enchaînements non-paratactiques. On constate même dans un éditorial que la progression du texte se fonde sur une alternance régulière entre la parataxe et l’enchaînement marqué.
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G. Thompson et J. Zhou (2000) constatent, au contraire, que AND apparaît beaucoup plus souvent que BUT dans les textes, mais ils ne précisent pas sur quel(s) type(s) de texte(s) ils ont fondé leurs observations, et s’il s’agit uniquement de AND en tant que coordonnant entre propositions : on imagine que si on comptait également les occurrences de AND en tant que coordonnant entre syntagmes, cela augmenterait de façon considérable le taux de AND par rapport à BUT.

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2. La parataxe : un énonciateur qui coïncide avec son dire Des successions d’enchaînements paratactiques existent, mais le seuil semble se limiter à 4 ou 5 enchaînements successifs. On peut imaginer que ces successions ponctuent des moments particuliers dans les textes. En effet, dans les discours politiques, la parataxe coïncide souvent avec un effet répétitif où l’énonciateur se met en avant. L’homme politique énumère ce qu’il a accompli :
(18) We have set up NHS Direct to provide instant health advice round the clock. The new NHS walk-in centres we announced in July – 19 of them and with more on the way – will make it easier for people who find it hard to get to their GP during normal surgery hours, to get health care when they need it. (T. Blair, GB) (19) Our inflation is low, our interest rates are low, we have repaid almost $58 billion of the $96 billion of Government debt left to us by the former Labor Government. We’ve had the courage to restructure our taxation system. We’ve reformed our workplace relations system, our exporters are doing better thanks to the new tax system, a reformed waterfront and the super competitive exchange rate environment in which they are operating. (J. Howard, AUS)

Ou bien, il exprime sa volonté de faire davantage. La séquence « we will » revient comme un martèlement dans (20) et (21) :
(20) We will defend our allies and our interests. We will show purpose without arrogance. We will meet aggression and bad faith with resolve and strength. (G. W. Bush, EU) (21) We will if re-elected expect to secure state and territory reporting to all parents of their child’s skills in literacy and numeracy against national standards. We will have none of this union driven view that parents do not have the right to full access to details of their own children’s performance against literacy and numeracy benchmarks. We’ll invest a record amount in schooling with Government schools to get $9.1 billion over the next four years. Non-Government schools will receive legislated increases in funding which will give them the certainty to plan under funding arrangements that reward them for taking students from low income communities. (J. Howard, AUS) (22) We want people to keep more of what they earn, to be self-reliant and independent, to plan for their future. (W. Hague, GB)

Dans des enchaînements paratactiques plus isolés, on relève, toujours dans les discours, des paroles performatives, où l’énonciateur défie ou promet :
(23) I challenge those who claim to have an alternative plan to spell out how they will raise the money needed, provide quality healthcare to all not just a few, and deliver value for money. (T. Blair, GB) (24) I promise this government and this Prime Minister will be there to defend and improve it. (T. Blair, GB)

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3. Le connecteur comme un relais vers le co-énonciateur Au contraire, l’enchaînement marqué coïncide souvent avec un appel fait au co-énonciateur. Il peut s’agir d’une invitation à faire quelque chose :
(25) So let’s learn the right lessons from France and other European countries. (T. Blair, GB) (26) A lot of them voted Labour at the last election. They did so in spite of their values not because of them. They did so because they wanted what their own parents had wanted for them : better schools for their children, better hospital care for their families and because they believed Tony Blair when he said he would keep their taxes down and make their streets safer. So imagine first their disappointment, when he broke those promises, and then their when he blamed them for his own failure to deliver. (W. Hague, GB)

ou d’un impératif plus direct :
(27) And never forget, that over the last five and a half years, all of the things that we have done, almost without exception, to strengthen the Australian economy, prepare it for the difficult days ahead, virtually all of those things have been opposed by the Labor Party. (J. Howard, AUS)

On peut se demander si le rôle du connecteur dans les exemples précédents ne serait pas d’interpeller le co-énonciateur, à l’instar d’un vocatif, qui apparaît toujours en tête de proposition dans les discours étudiés ici :
(28) My fellow-Americans, let us make no mistake. (pastiche d’un discours politique) (29) Ladies and Gentlemen, once again can I warmly commend Charles Collins to you. (J. Howard)

Dans les discours, on relève une seule question, qui, même si elle est rhétorique, interpelle le co-énonciateur. Elle est précédée d’un connecteur :
(30) So what does this mean for you ? (N. Despoja)

D’autres questions apparaissent dans les éditoriaux et les essais, coïncidant avec des enchaînements marqués :
(31) So what will be the lasting impact of the centenary program ? (essai)

(32) But how can they – or even the bureaucrats themselves – begin to judge if there’s no yardstick ? (éditorial) (33) Repeating that effort in Prince George’s may require considerable political cooperation in Annapolis and creative thinking by state education officials. But what’s the alternative ? (éditorial)

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Fiona ROSSETTE

Dans (34), le connecteur introduit un propos qui met en valeur l’action du coénonciateur :
(34) The Democrats are committed to a sustainable future and we recognise that your profession has a vital role in it. (N. Despoja)

Dans l’enchaînement marqué suivant, on sollicite dans q la coopération du/des co-énonciateur(s) :
(35) As well as opportunities, there are challenges that confront engineers, educators, policy makers and businesses, and to meet these challenges we need to be able to work together and to have a better understanding of each other’s roles. (H. R. Clinton)

Dans (36), le connecteur introduit une proposition où il s’agit d’exprimer de la réconnaissance envers le co-énonciateur. L’énonciateur remercie l’interviewer de lui avoir posé une question en particulier.
(36) - but aren’t you worried Lord Judd particularly in the war against terrorism that we’re now seeing that it’s only the Council of Europe, it’s only you that’s banging the drum on Chechnya ? (...) - well thank you because you have just said and I’m very grateful for you saying that we are the only organisation banging the drum (...) (interview)

On peut postuler que dans l’enchaînement marqué, le connecteur crée un relais en dehors du texte. Un tel relais serait absent dans la parataxe. Commentant l’absence de connecteur pour clôturer un groupe de syntagmes nominaux en fin de phrase, P. Cotte (1996) note que la parataxe marque ainsi la coïncidence entre l’énonciateur et le référent. On peut postuler que la même analyse vaut pour la parataxe entre deux propositions. Et on pourrait aller plus loin : dans les exemples de parataxe que nous venons de commenter, il y a coïncidence absolue entre l’énonciateur et son dire car l’énonciateur se met lui-même en scène. Il peut paraître plus proche de son destinataire, plus franc, voire plus affecté par ce qui lui arrive. La parataxe coïncide ainsi avec le ton sobre de cette partie du discours de Président Clinton lors de sa confession télévisée :
I know that my public comments and my silence about this matter gave a false impression. I misled people, including even my wife. I deeply regret that. I can only tell you I was motivated by many factors. (discours, B. Clinton)

Pour résumer : (1) Sous le mode paratactique, l’énonciateur coïnciderait avec son dire, ce qui faciliterait la mise en avant de celui qui parle. En même temps, l’énonciateur reste en retrait par rapport à la logique interne de son texte, ce qui implique un travail d’inférence de la part du destinataire.

Expliciter pour mieux convaincre ?

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(2) En déployant un connecteur, l’énonciateur se détournerait de lui-même. On peut y voir l’image d’un énonciateur plus conscient de l’acte de communication auquel il participe. Il peut se tourner vers autrui pour faire référence à la personne qui se trouve en face. Il peut également se tourner vers la logique interne de son texte, dictant ainsi au co-énonciateur la démarche logique à adopter. Celui-ci est en position de réception plus passive.

Bibliographie sélective
Breul, C. (1998) : « Clause embedding versus clause combining : a Hallidayan distinction revised » in Anglistentag 1998 Proceedings. Cotte, P. (1996) : L’explication grammaticale de textes anglais, Paris, PUF. Charaudeau, P. (1992) : Grammaire du sens et de l’expression, Paris, Hachette. Deléchelle, G. (1993) : « Connecteurs et relations inter-énoncés » in Lapaire J.R. & W. Rotgé (eds) Séminaire pratique de linguistique anglaise, Toulouse, Presses universitaires du Mirail. Halliday, M.A.K. (1994) : An Introduction to Functional Grammar, Londres, Edward Arnold. Halliday, M.A.K. & R. Hasan (1976) : Cohesion in English, Essex England, Longman. Hasselgård, H. (2004) : « The role of multiple themes in cohesion » in Aijmer, K. et A.B. Stenstöm (eds) : Discourse Patterns in Spoken and Written Corpora, Amsterdam, Benjamins. Hoey, M. & E. Winter (1986) : « Clause relations and the writer’s communicative task » in B. Couture (éd) Functional Approaches to Writing : Research Perspectives, London, Pinter. Quirk, R. et al (1985) : A Comprehensive Grammar of the English Language, Londres, Longman. Steen, E. (2000) : A comparative study of cohesion in fictional and non-fictional prose. « Hovedfag » (M. Phil) thèse, Université d’Oslo. Thompson, G. et J. Zhou (2000) : « Evaluation and Organization in Text : The Structuring Role of Evaluative Disjuncts » in Hunston, S. et G. Thompson (eds) : Evaluation in Text : Authorial stance and the construction of discourse, Oxford, OUP. Trevise, A. (2003) : « A propos de quelques relations inter-énoncées : hypotaxe, parataxe, asyndète et construction de sens : Tentatives de clarification » in A. Celle et S. Gresset (éds.), La subordination en anglais : une approche énonciative. Toulouse, Presses Universitaires du Mirail. Van Dijk, T.A. (1979) : « Pragmatic connectives » Journal of Pragmatics, 3, 2, 447-456.

Communauté argumentative et clôture discursive. Aspects interpersonnels des textes de propagande du British National Party
Mohamed SAKI
Université de Bretagne Occidentale

I. Introduction
Communiquer c’est entrer en interaction et établir des liens avec une personne ou un groupe de personnes (Thompson, 1996, 38) ; la nature de la communication change en fonction de la nature des liens que l’on veut établir avec l’auditoire ; ils peuvent être des liens sociaux, affectifs, idéologiques, etc. En d’autres termes, toute communication présuppose un rapport interpersonnel explicitement ou implicitement inscrit dans la matérialité linguistique de l’échange. Nous nous intéresserons dans cet article à quelques aspects interpersonnels des textes de propagande qui est considérée ici comme un type de communication persuasif dont le but est d’agir sur un auditoire afin de lui faire accepter un point de vue, une croyance et faire partager des valeurs. L’intérêt de la propagande réside dans le fait qu’elle met en place tout un dispositif qui rejette, ou même supprime toute possibilité de contester ou de critiquer ce qu’elle tient pour vrai et irréfutable. Pour montrer clairement l’importance de la nature interpersonnelle de la propagande et pour mettre en évidence le fonctionnement d’un double mécanisme d’adhésion et d’exclusion, nous tenterons d’analyser comment une communauté argumentative est établie dans les textes de propagande du British National Party et comment son corollaire, une fermeture discursive, s’opère en même temps. Par conséquent, nous porterons notre regard sur la place aménagée dans ce discours à la possibilité d’un point de vue qui pourrait contester une valeur qui se veut vérité. Nous commencerons d’abord par préciser en quoi la propagande comme texte persuasif accorde une importance considérable aux liens interpersonnels qu’elle établit avec ses auditoires. Ce faisant, nous montrerons comment les concepts de communauté argumentative et son corollaire de clôture discursive sont des outils analytiques pertinents dans l’étude des textes de propagande. Finalement,

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et avant de présenter l’analyse et ses résultats, nous présenterons le cadre théorique dans lequel le travail a été mené.

II. Propagande et communauté argumentative
Le mot propagande a aujourd’hui mauvaise presse ; il désigne souvent un ensemble de procédés et de techniques qui visent à manipuler et influencer, de façon consciente et systématique, le comportement et l’opinion de l’auditoire (Encyclopaedia Britannica). A l’origine, pourtant, le mot propagande fut utilisé, en 1622, pour « décrire l’action de propager, en toute légitimité, des croyances religieuses, notamment pour répandre la religion catholique » (Breton, 2000, 69). Plus tard, vers 1790, la propagande ne désignait plus la seule propagation des idées religieuses, mais le mot s’appliquait également aux idées politiques et à leur diffusion. Ce sens purement descriptif du mot s’est prolongé jusqu’au XXème siècle ; de nombreux partis politiques avaient leur service de propagande, c’est-à-dire un service en charge de faire connaître leurs idées et leur programme auprès du grand public. Qu’elle ait ou non une connotation péjorative, la propagande appartient au régime du convaincre puisqu’elle contribue à promouvoir une cause à défendre qui se donne comme un regard désidéologisé, neutre, désintéressé et réaliste sur le monde (Breton, 2000, 123). Elle appartient à ce régime aussi parce qu’elle met en forme un message, une idéologie afin d’agir sur l’auditoire et gagner son adhésion. Cette mise en forme se concrétise par ailleurs par la mise en place d’un argumentaire qui a cherché à provoquer la transformation de l’opinion et du comportement de l’auditoire ciblé en lui faisant accomplir un passage d’une opinion à une autre. De ce point de vue, la propagande est un dispositif de captation qui entend renforcer des valeurs, des idées et inciter au passage à l’acte. Bien qu’elle appartienne au régime du convaincre, la propagande n’est pas un espace d’interlocution ; elle est davantage une communication unilatérale et, par certains aspects, contraignante car elle supprime ou, tout du moins, elle délégitime les points de vue alternatifs. Mais pour que cette délégitimation fonctionne, l’énonciateur prend bien soin de distinguer, dans un auditoire potentiellement universel et vaste, un groupe spécifique à qui le message est plus particulièrement destiné. Ce dernier est plus ou moins connu et délimité ou, au contraire, la propagande elle-même procède à sa création dans un acte performatif par excellence. En effet, bien souvent, la propagande fait advenir dans le discours et la langue ce qu’elle est censée présenter et qu’elle donne comme lui préexistant. Elle ne s’adresse pas, par voie de conséquence, uniquement à un groupe aux traits et aux contours censément déterminés, mais elle contribue à constituer une communauté argumentative. Celle-ci est un groupe qui est donné comme partageant un nombre de valeurs considérées comme suffisamment fondamentales pour créer un sentiment d’appartenance (Breton, 2000, 70). La

Communauté argumentative et clôture discursive

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propagande mobilise un effet de communauté en insistant sur les liens solides qui sont tissés entre l’énonciateur et son auditoire ; elle travaille à rendre visible le socle idéologique, social et culturel sur lequel se fonde la communauté argumentative et elle œuvre, parallèlement, à esquiver et à évacuer tout reproche qui pourrait lui être fait. Le concept de communauté argumentative nous semble très pertinent dans l’analyse des textes de propagande car il en reconnaît la nature éminemment interpersonnelle. De plus, il est opératoire dans cette analyse car il permet de montrer comment la propagande est un processus sélectif qui condense des aspects de la réalité pour présenter et diffuser un point de vue particulier sur le monde et pour l’installer dans le domaine de l’évidence, tout en dissimulant sa nature partisane. Dans le cas particulier de la propagande, la communauté argumentative est excluante parce qu’elle promeut un ensemble de valeurs et d’idées qui ne s’adressent qu’à un auditoire ciblé. La constitution d’une telle communauté est considérée dans ce travail comme la tentative d’un renfermement rhétorique d’un groupe d’individus disparates, reliés par un minimum de traits communs. Par conséquent une identité commune à l’énonciateur et à son auditoire émergera et elle sera l’un des critères d’appartenance ou non à la communauté argumentative. Il ressort de cette définition de la communauté argumentative qu’un processus de clôture discursive lui est consubstantiel. Elle doit être bornée et ses frontières clairement tracées pour mettre davantage en relief l’identité et la spécificité de ceux qui y appartiennent et pour mettre à distance l’autre, qui est plus que toujours un tiers absent. Cette double opération de constitution d’une communauté argumentative et d’une clôture discursive sera analysée dans ce travail à l’aide de notions empruntées à la théorie de l’Evaluation.

III. Cadre théorique de l’analyse et corpus
Il existe une forte filiation entre la théorie de l’Evaluation et la linguistique systémique fonctionnelle ; la première s’est développée depuis une quinzaine d’années à partir des travaux de J.R. Martin (2000). Le terme « Evaluation » est générique et il englobe l’ensemble des ressources linguistiques qui réfractent le positionnement de l’énonciateur dans son texte. La théorie s’intéresse aussi aux différents procédés qui indiquent comment le sens est mis en valeur, imposé, négocié entre les deux partenaires de l’interaction linguistique et comment il se construit dans un rapport intersubjectif avec un auditoire réel ou potentiel. En effet, l’un des postulats de base de cette théorie est que la communication est une interaction dialogique entre divers participants : tout énoncé prend en compte des énoncés antérieurs, les réfute, y répond, les prend en charge et parfois même anticipe des réactions possibles. De plus, les analyses menées dans le cadre de cette théorie accordent une importance particulière aux divers procédés mis en œuvre pour inscrire explicitement ou implicitement un posi-

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tionnement subjectif présenté comme plus ou moins compatible et en phase avec le co-énonciateur. Cette théorie permet également de saisir comment le texte laisse une place à des points de vue divergents et antagonistes ou comment, au contraire, il les rejette. Pour l’analyse de notre corpus, nous empruntons à la théorie de l’Evaluation notamment la notion d’Engagement qui s’intéresse plus particulièrement aux stratégies et aux moyens que l’énonciateur utilise pour se positionner dans son texte, affirmer ou négocier un énoncé et l’adapter au contexte de l’interaction. Comme nous pourrons le constater, la nature de l’interaction dialogique dépend de la valeur d’Engagement adoptée par l’énonciateur et qui peut osciller entre deux limites : soit elle est ouverte pour accepter et faire une place à des points de vue divergents, soit elle est au contraire fermée à tout ce qui est différent. La notion d’Engagement regroupe différentes options que nous représentons dans le diagramme suivant :
La (dé)négation (Denial) : The action won’t damage the trust between the president and his body guards Réfuter (disclaim) L’inattendu (Counter-expectation) : Amazingly, this didn’t damage the trust between them L’attendu (Expectation) : The action will of course damage the trust between them Proclamer (Proclaim) La déclaration (Pronouncement) : The fact of the matter is that the action damaged the trust between them Evidence : It seems that the action damaged the trust between them Vraisemblance (Likelihood) this may damage the trust between them Ouï-Dire (Hearsay) it said that the action damaged the trust between them. The action damaged the trust between the President and his bodyguards

Probabiliser (Probablise)

Assertions simples (Bare assertions)

Ce diagramme montre que chacune des options de la notion d’Engagement est éminemment dialogique car chacune présuppose la présence potentielle ou réelle d’un interlocuteur avec lequel l’énonciateur est en prise. J. R. Martin (2000) fait une distinction parmi ces options entre deux catégories. Il existe, d’un côté, des options qui procèdent explicitement ou implicitement à la fermeture de l’espace de l’interaction en rejetant ou en disqualifiant des points de vue alternatifs ou divergents ; elles appartiennent à Réfuter et Proclamer et les Assertions simples. De l’autre côté, il y a des options dans ce système qui