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De l'écrit africain à l'oral

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L'importance incontestable de l'oralité en Afrique a masqué la présence moins évidente et plus rare de l'inscription du sens. Les dizaines de milliers de gravures et peintures pariétales, les paysages de divers symboles, les millions de manuscrits dits "du désert", les écritures endogènes, et les orthographes modernes postcoloniales, en témoignent. Le phénomène graphique africain s'offre comme un paysage de signes qui sont autant de repères concrets pour l'ancrage des identités et des savoirs africains.

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Ajouté le 01 juin 2006
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EAN13 9782336278469
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DE L'ÉCRIT AFRICAIN À L'ORAL

Sous la direction de Simon Battestini
Georgetown University

DE L'ÉCRIT AFRICAIN À L'ORAL
Le phénomène graphique africain

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
VHanoaltan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace facddes L'Hanoattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan !talia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

de Kinshasa

- RDC

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00763-5 EAN:9782296007635

Note aux lecteurs.

Les textes de ce volume reprennent la plupart des contributions orales à la Journée d'Etude sur le thème 'De l'écrit africain à l'oral', organisée au Musée de l 'Homme, à Paris, le 24 mai 2003, par Simon Battestini, alors membre du conseil d'administration de la Société des Africanistes. Y sont ajoutés diverses illustrations et les biobibliographies des participants et des auteurs. Des contributions n'ont pu être incluses dont celle d'Estelle Desombre, qui exposait l'essentiel de sa thèse de doctorat pour le Musée d'Histoire Naturelle. Elle soulignait, entre autres réflexions, la marque irréfutable de l'idéologie que nous contestons implicitement au moins au long de cet ouvrage: les manuscrits bamoum, parfois calligraphiés, reliés et illustrés, y étaient répertoriés en tant qu'objets « de papier et de peau de chèvre.» La décision de classer selon la matière qui les constituait tous les objets des collections ethnologiques et autres révèle l'impact de la taxonomie du Musée d'Histoire Naturelle sur celle du Musée de l 'Homme et les esprits de la Société des Africanistes. Arina Deluz, membre de cette société savante constatait déjà en 1993 :« Nous achevons le deuil d'une Afrique qui fut fantôme, ambiguë, courtisée, et finalement rejetée. Les pionniers de l'africanisme appartiennent à la génération, née au début du siècle, qui a connu l'Afrique d'autrefois. Ce qu'ils ont étudié s'est peu à peu dénaturé ces trente dernières années, et la transmission des générations ne s'est pas réalisée» (85). Ayant vécu l'âge d'or cité ci-dessus, les Indépendances et la post-colonialité en Afrique, je pense que le problème ne repose pas sur l'écart des générations mais sur l' 'habitus' des membres de cette société savante qui agissent comme s'ils refusaient de transformer les prémisses de leurs sciences, leurs modes de perception et leurs cadres de réflexions alors que leur objet évolue dans le temps Jean-Loup Amselle avait défloré la thématique d'une de ses recherches en cours sur les emprunts pratiqués par les artistes africains contemporains à des systèmes graphiques endogènes. Ces emprunts révèlent leur importance liée aux identités qfricaines individuelles et collectives. Bakary Cissoko avait esquissé l 'historiographie des recherches sur les langues et écritures africaines de Cheikh A. Diop à Simon Battestini. 7

Leurs participations font aujourd 'hui défaut à ce projet. Nous les en remercions néanmoins. Quatre textes furent ajoutés. Leurs auteurs complètent les perspectives avancées par celles du traçage de I 'histoire d'un grand peuple, celui des Akan du Ghana, dans tout leur domaine culturel (Christiane OwusuSarpong) et de la possibilité d'une philosophie unitaire africaine ouverte par l'analyse fine de la Traduction (Sathya Rao). Quant à Simon Battestini, il s'est autorisé à ajouter un texte court composé à l'aide de notes de recherches sur un système d'écriture peu connu en France: le nsibidi et un texte inspiré par l'ethno-sémiotique, portant sur des signes concrets se nourrissant de leurs contextes culturels et qui constituent des archives originales des savoirs endogènes. Au cœur de cet ouvrage collectif il se pourrait qu'il y ait volonté de marquer une rupture épistémologique du discours ethnologique, et le désir d'ouvrir le champ de la recherche à d'innombrables travaux sur un domaine nié et négligé, plus souvent oblitéré par l'importance incontestable en Afrique de l'oralité. Les textes des auteurs ouvrent autant de perspectives de recherche constituant un ensemble polyphonique mais fondateur. Chacun appréciera différemment le renversement des perceptions anciennes, mais il faut souligner qu'aucun des auteurs ne renie l'importance des travaux des bibliothèques ethnologiques héritées du passé, ni ne met en doute la prépondérance de l'oralité, tandis qu'ils souhaitent que l'inscription du sens devienne un thème de recherche pluridisciplinairee autonome et dans ses relations avec les divers genres et contenus de I 'oraliture et des savoirs. Nous remercions le bureau de la Société des Africanistes pour l'annonce sur son site de la Journée d'étude et pour nous avoir indirectement permis l'utilisation de la salle de projection cinématographique du Musée de I 'Homme. Que tous ceux qui ont contribué à ce projet et à sa réalisation soient chaleureusement remerciés, ainsi que tous ceux qui nous ont témoigné leur intérêt de par le monde. Simon Battestini

Couverture: Le texte nsibidi de la couverture dénote les minutes d'un arrêt de cour ekpé concernant un cas d'adultère. Voir sa traduction référencée en ftançais page 287.

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Préface De l'inscription du sens et de l'écrit à l'oralité en Mrique Simon Battestini La journée d'étude qui s'est tenue au Musée de l'Homme à Paris, le 24 mai 2003, constata que l'on pense, perpétue et écrit trop souvent, et à tort, que l'Afrique ignore l'écriture et qu'elle ne connaît que des civilisations orales. Contre la négation abusive et la péjoration ethnocentrique des modes africains d'inscription du sens, il fallait examiner leurs relations à l'oralité, relativement surévaluée par rapport à l'écrit, l au point qu'il paraît évident que se pose ici un problème épistémologique. Cette préface se compose des prolégomènes nécessaires à l'intelligence du projet, suivi de la préface proprement dite. Que le mode oral de communication domine en Afrique est incontestable! Il ne constitue pas une caractéristique des cultures africaines car il est fort pratiqué également en Occident. Que l'oralité africaine masque la présence concrète de l'inscription du sens est, par contre, scientifiquement inacceptable, et que ses spécialistes s'opposent à l'étude des rapports de l'inscrit à l'oral ne peut être que le résultat d'un habitus préjudiciable à l'Afrique, dans lequel il faut supposer la trace d'un confort intellectuel, d'une irresponsabilité, et / ou d'un aveuglement à 1'histoire du continent.

Alors que Jean Derive constate un dédain africain pour la technique de l'écriture, le linguiste G. Grandguillaume (1977) perçoit au contraire, mais à propos de l'arabe au Maghreb, que l'écrit est ressenti
En Aftique, depuis les années 1970, codex, manuscrits et textes imprimés font l'objet de collectes, inventaires, traductions dans de très nombreuses institutions de par le monde (Université Gütenberg à Mayence, CNRS à Paris, ainsi qu'aux Etats-Unis et en Italie). Pour les 'bibliothèques' dites 'du désert' et les manuscrits en langue arabe ou africaines usant d'une graphie inspirée de l'arabe, l' 'ajami, voir A. Gaudio (2002). Par leurs genres, leurs graphies, leurs modes de production et consommation, ces textes n'appartenaient pas à la thématique de cet ouvrage, ce qui ne préjuge en rien de leur intérêt (Battestini 2006, à paraître). 9
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comme «une composante du processus de stigmatisation sociale» survalorisant les valeurs importées par rapport aux valeurs endogènes. Cette péjoration implicite des systèmes symboliques et graphiques endogènes par des modes d'inscription du sens importés et plus 'aboutis' nous l'avons rencontré dans de nombreux pays africains tout au long d'un tiers de siècle de terrain. Ce processus fut partout renforcé par la colonisation européenne. La suppression parfois brutale des systèmes graphiques locaux et l'imposition par l'école et l'administration de l'alphabet, construisit le« fétichisme de l'alphabet latin» avec l'orgueil des 'Belles Lettres', et l'idée occidentale d'un certain infantilisme lié au récit oral (Contes, légendes, proverbes, jeux de mots, chantefables, généalogies. ..) ou aux activités du secteur primaire (récits de cueillette, de pêche et de chasse). L'imposition des langues coloniales et de leurs alphabets (début 20ème siècle) n'a fait que conforter un complexe d'infériorité lié à l'écriture arabe, en place depuis les 8èmeet 9èmesiècles en Afrique septentrionale et qui s'est consolidé avec les progrès de l'islamisation au Nord, comme dans le reste du continent, dès le lOème siècle et plus largement à partir du 18èmesiècle. L'Afrique « inventée» par l'ethnologie occidentale fut décrite comme un continent dont les peuples n'étaient que des tribus primitives, ignorantes de l'écriture, où les langues étaient des dialectes plus ou moins intelligibles. De cela découlait le « fardeau de 1'homme blanc» qui consistait à introduire les 3C (Commerce, Civilisation et Christianisation). Certes, les temps ont changé, mais l'Afrique se rétablit très lentement de l'esclavage, de l'exploitation économique, des colonisations inabouties, et des velléités d'européanisation (Calvet 1974, 1999 ; Césaire 1971 ; Fanon 1964 ; KiZerbo 1990 ; Ngalasso 1989 ; Philipson 1992) et a besoin de lieux de mémoires pour s'inventer un avenir. Nous prétendons que l'écrit et l'inscrit, liés à l'oralité, constituent des fondations utiles et rentables au devenir africain. Si, curieusement, lors de sa préparation, le thème de la journée d'étude a paru polémique à quelques représentants du milieu africaniste parisien, son succès, limité mais incontestable, nous permet d'en reprendre le titre pour cet ouvrage. Le constat des participants n'est pas ambitieux: il stipule que tous les Africains n'écrivent pas comme nous ou pas du tout, mais que si notre définition ethnocentrique de l'écriture fait place à une vue élargie à tous les modes d'inscription du sens, tous les Africains écrivent comme nous et autrement. Il ne s'agissait que d'ouvrir un débat et nul ne pouvait en deviner l'issue. Cependant les tenants d'une ethnologie qui fut définie comme l'étude des peuples « sans écriture» se font de plus en plus rares. Les 10

linguistes ayant choisi de fonder leur science sur la parole contre la grammaire, la littérature et l'écriture, n'étaient pas outillés pour en découvrir en Afrique qui soit, en outre et parfois, très différente de la leur. Mais certains d'entre eux ont fait, depuis au moins trente ans, amende honorable. D'ailleurs, la plupart des auteurs de cet ouvrage sont des linguistes et des ethnologues qui, d'abord surpris par le renversement de la perspective habituelle et figée, allant de l'oral à l'écrit, ont souhaité relever le défi. La raison d'être de leur décision pourrait résider dans la constatation du phénomène de rejet d'un demi-siècle de plans de développement et la nécessité de remettre en cause des initiatives vouées à l'échec par leurs présuppositions quant aux Africains. L'Unesco déclare l'avoir compris mais n'a pas les moyens de remédier au chaos post-colonial. Indirectement, les auteurs (re)construisent un ensemble de repères visibles de la pensée africaine, ancrages d'un type de développement non encore sérieusement envisagé qui ressortent de la psychologie sociale. Le développement actuel des sciences cognitives et de la sémiotique de l'inscription du sens et du texte, permet de renouveler la connaissance des psychologies en place et des techniques et savoirs endogènes, indispensables à tout type de développement fiable, efficace et durable. N'a-t-on pas assez répété qu'il fallait moderniser l'Afrique et non l'occidentaliser? Une évaluation objective de l'inscription africaine du sens, si nous en jugeons par l'importance attribuée en Occident à ce savoir-faire et à ses conséquences, en serait une des clés essentielles. N'est-il pas commun de lire et d'entendre que l'Afrique a perdu ses repères? Ne continue-t-on pas à voir dans la , révolution scripturale' l'origine des sociétés industrialisées, comme du 'miracle grec' celle de l'Humanité? N'a-t-on pas encore compris l'inutilité d'ajouter à la Traite, à l'asservissement colonial, au chaos postcolonial, la négation de leurs valeurs? Faut-il rappeler que le coup d'état colonial et l'occidentalisation à peine amorcée des Africains ont eu des résultats catastrophiques sur le tissu social et culturel, les forces de travail, la désertification des campagnes et le vieillissement des populations rurales, les concentrations urbaines et la 'délinquance juvénile' dont hérite 'l'enfant soldat' ? Corrélativement, une autre perspective est ouverte par ce type de recherches, et non des moindres, celle qui conduit à la théorie générale de l'inscription du sens, qui inclura le donné africain, pour laquelle l'écriture et le script ne seront plus seulement considérés sous l'angle de leur rapport à la langue, mais aussi dans leurs relations avec l'image, le texte et la culture. Quant à l'inscription du sens, les nouvelles perspectives sur l'Afrique amorcées ici, les résultats de recherches à 11

venir et les matériaux déjà engrangés par les perspectives historicistes, serviront à élaborer cette grammatologie ou théorie générale et universelle de l'écriture et du texte, commencée par de nombreux auteurs mais encore embryonnaire. D'autant que la quête pour un langage universel (Plus écrit que parlé), un moment égaré dans l'ésotérisme, s'allie au mouvement de la mondialisation scientifique, technique et culturelle (Rossi, P. 1983). Leibniz nomme 'caractère' tout symbole graphique représentant une chose ou un concept (ou idée) : les lettres et les mots, les figures et les tableaux, les symboles algébriques ou chimiques, les notes de musique, etc. L'art 'caractéristique' ou la 'caractéristique'... 'est l'art de former et d'ordonner les caractères de telle sorte qu'ils rapportent les pensées ou qu'ils aient entre eux la relation que les pensées ont entre elles'. La caractéristique universelle (scripta universalis) résulterait de l'institution d'un système unique de signes graphiques qui dénoteraient les idées, les choses, les actions et les sentiments de telle sorte que les règles d'écriture seraient conformes à leur syntagmatique naturelle (lingua rationis ou logos) et pré-langagière. Dans les années 1930, l'école américaine de sémiotique, dite 'Unified Science', animée par Charles Morris, si l'on oublie l'impasse de son béhaviorisme social, laissa des traces durables pour la réflexion esthétique, la théorie du texte et celle de l'iconicité. Morris chercha longtemps cette 'clé universelle', cette écriture de la pensée scientifique, coupée de la notation des sons de la langue mais calquée sur la logique, qui transcenderait le babélisme scripturaire. Un script sémasiographique africain, le nsibidi des Efik (Nigeria), aurait pu en faire office si l'histoire avait été différente. Il paraît déjà que l'un des objectifs de cette grammatologie générale se devra d'ajouter la richesse du donné africain à son corpus de base. D'où la nécessité et l'urgence de la recension et de l'analyse des scripts, des modes de représentation et des modes de raisonnement africains, largement niés et ignorés, et de leur intégration au corpus universel, base de cette entreprise. De ['écrit africain à l'oralité se veut (re)fondateur, pour une part non négligeable, du discours africaniste. Le mouvement général de ses textes épouse un courant actuel de pensée et de travaux scientifiques à partir du donné africain. Il se nourrit, mais avec lucidité, des travaux antérieurs, et surtout de ceux de l'école Griaule. Il ouvre une multitude de directions de recherche. Il ne peut donc prétendre qu'à sensibiliser aux prétentions et objectifs indiqués ci-dessus en créant un mouvement de réflexion et d'action, et en commençant par intégrer les recherches dispersées en une perspective unique, ce qui est commencé ici. Les modes d'inscription du sens et les divers types d'écriture n'ont pas le 12

même rapport avec l'oralité mais parallèlement aux marginalités de l'écrit fait pour être lu des yeux et de l'oralité indépendante de l'écrit, il y a de l'écrit qui est lu à voix haute (et des yeux) et de l'oralité qui s'appuie sur de multiples scripts ayant des fonctions identiques, similaires ou analogues à l'écriture 'proprement dite'. Il va de soit que l'écrit imprimé lu silencieusement et l'oralité indifférente à toute trace écrite, qui existent incontestablement, n'avaient pas de place ici. Ils eurent été hors sujet, mais ils constituent les cas limites sur lesquels l'un ou l'autre de nos auteurs a pu s'appuyer. Dans le monde entier, des centaines de colloques se sont tenus sur l'oralité, quelques-uns comme reflet dans l'écriture du roman contemporain imprimé en langues importées, mais aucun n'a cru devoir prendre pour thème l'écrit africain, encore moins l'inscription du sens en

liaison avec l'oralité. Pourtant, des plus anciennes inscriptions africaines
du sens aux orthographes modernes, plus de 77.000 années se sont écoulées. Hier 'sauvage et mystérieuse,' l'Afrique semble confIrmer son nouveau statut de 'berceau de l'humanité,' et la découverte récente de Blombos, après celle d' Ishango, pourrait bien en faire 'le berceau de l'écriture. Mais rien n'est plus tenace qu'un stéréotype. Le concert des ouvrages de références reprend les errements de l'ethnologie d'avanthier. L'encyclopédie la plus consultée dans les pays francophones reprend avec bonne conscience les dichotomies du type <nous> / <eux> pourtant dénoncées dès 1967 par Derrida et plus récemment par Duvignaud (1984). Elles permirent de nombreuses carrières d'africanistes dont quelques-uns (J. Goody) perpétuent encore le mythe de 'civilisations écrites' qui seraient opposées à des 'civilisations orales', connaissant parfois une scripturalité 'restreinte'. Pourtant l'Occident est aussi une civilisation orale: l'enseignement, la justice, radio et télévision, la politique... ainsi que les rapports humains de la quotidienneté sont principalement conduits oralement (Waquet 2003). Cette constatation rend caduque ce 'Grand partage' et en révèle la part d'hypocrisie agrémentée de paternalisme et de racisme. L'article encyclopédique consacré à l'ethnolinguistique oppose encore nature à culture, animalité à humanité, culture primitive à culture civilisée et explique ces clivages par le stéréotype: l'histoire de l'humanité commence avec la révolution scripturale (2001 Hachette Multimédia / Hachette Livre). Les concepts de 'primitif' et de 'préhistoire' ne peuvent-ils pas être défInis sans recours à l'affIrmation ou à la négation de la présence de l'écriture? N'importe quelle étape déterminante de l'humanisation aurait pu être sélectionnée, comme, par exemple, l'avènement du néolithique nettement plus démarqué pour notre histoire. 13

Convenons qu'il ne peut être contesté que des peuples privilégient l'oral sur l'écrit ou le contraire, mais tous les peuples usent de ces deux modes d'expression et de communication. Notons que s'il est difficile de concevoir une oralité totalement indépendante de l'image ou de l'écrit, il est évident que l'écrit imprimé peut n'être lu que des yeux. Les encyclopédies, comme les dictionnaires, les médias, les livres scolaires et universitaires, les publications parmi les plus altruistes, perpétuent des stéréotypes préjudiciables à nos contemporains contre l'avis de quelques spécialistes. Les linguistes reconnaissent l'universalité et la 'permanence de l'oralité'. Les sémioticiens étudient les multiples types d'inscriptions du sens et la complexité de leurs articulations. Nous avons choisi de remplacer l'opposition de l'oralité, et des civilisations dites orales, à l'écriture, et aux civilisations de tradition écrite, par le constat de la complémentarité de ces moyens de communication au sein de chaque culture. Une telle dichotomie paraissait inutile et continue de véhiculer de vieux démons. Il suffit de constater qu'elle est niée par l'observation objective des 'faits d'écriture' en Afrique. 77.000 ans se sont écoulés depuis les premiers signes abstraits de Blombos (Afrique du sud) attestant la naissance du langage écrit. L'Afrique a connu et connaît de multiples types d'inscriptions du sens, sans que son image publique, dont il faut voir l'origine dans les publications ethnologiques anciennes, n'ait été modifiée. Dans le paysage culturel, l'omniprésence de l'oralité était la forêt qui cachait non pas tant l'inscription du sens connue de quelques spécialistes (notamment l'école Griaule), que la rupture épistémologique qu'elle impliquait pour les sciences humaines africanistes, comme pour la théorie de l'écriture. Les titres et la teneur des articles des premiers 'découvreurs' occidentaux des écritures africaines (début du 20èmesiècle) traduisent leur stupéfaction devant un impensable qui n'était pourtant qu'un impensé. Le thème de cet ouvrage n'épuise pas son objet. Il eut pu être aussi traité sous l'angle des religions, de la géomancie, de la magie, de la danse, des inscriptions monumentales, des motifs de la poterie, des tissus et des costumes, de la littérature, du calcul et de la numération, ainsi que d'autres graphes, supports de savoirs endogènes. D'autres livres en traiteront. C'est que le 'non-rien culturel' que signalait Delavignette s'est mû peu à peu en un paysage culturel immense et diversifié à l'infmi, où les signes prolifèrent et attestent de systèmes en lesquels la sémiotique peut voir et étudier autant de scripts. D'ailleurs, dans le même paysage 'culturel' qu'inventoriait cet éminent fonctionnaire africaniste, un groupe de chercheurs pratique enfm l'inventaire des 24 bibliothèques dites du désert et commence à évaluer la richesse diversifiée de leurs contenus 14

(Gaudio 2002). Sur les 6000 manuscrits de la seule bibliothèque de Chinguetti (Mauritanie), certains furent importés d'autres pays musulmans et d'autres furent rédigés par des Africains, comme ceux du savant Ahmed Baba dont la renommée dépassa de son vivant les limites du monde de l'Islam. Tous ces ouvrages, dont certains datent du lOème siècle, sont rédigés en maghribi, type local d'écriture arabe ou en 'ajami, écritures imitées du script arabe, dénotant les langues des peuples alors islamisés. Quant aux cultures peu ou prou pénétrées par l'Islam, toutes possédaient divers modes d'inscriptions du sens. Parfois interprétés comme symboles, graphes et faits d'écriture, certains de ces signes et systèmes de signes seraient peut-être devenus des écritures phonocentriques si nous leur avions laissé le temps d'évoluer. Quelquesuns l'ont fait pour en attester. Certains renaissent mais peu se survivent. Rares sont ceux qui sont encore en usage, et souvent de façon restreinte. Quoiqu'il en soit, ils constituent une part du patrimoine africain et de l'humanité qui ne peut plus être occultée, niée ou méprisée et qui doit faire l'objet d'études sérieuses.. Tous les textes qu'ils transcrivent peuvent être commentés, interprétés ou lus. Leur analyse révèle leur fonction essentielle au sein de leur culture liée à la communication des messages, à la transmission des savoirs et à la conservation de la pensée. Leurs caractéristiques offrent un réservoir de créativité dans lequel des Africains et des artistes occidentaux (graphistes, peintres, enseignants, publicistes, historiens et linguistes) ont commencé à puiser des formes et d~ sens. Le catalogue superbement illustré de l'exposition itinérante de D. Dalby et J. Soulilou, l'Afrique et la lettre (1986), offrait de nombreuses illustrations auquel nous renvoyons le lecteur. L'Afrique du Nord a connu très tôt des systèmes d'écriture phonocentriques (consonantiques, syllabiques et alphabétiques), et le continent entier des systèmes synthétiques2 et des systèmes analytiques3. Les premières furent
2 Ecritures synthétiques ou mythographiques. Signe = Idée ou phrase ou énoncé complet. Grande économie de moyens mais imprécision pour la composition d'un texte. Peut être bi- ou tri-dimensionnelle. En Afrique, existent de multiples écrans-supports. Indifférence à la parole, donc souvent trans-linguistique et commune à plusieurs cultures. Parfois secrète, réservée à des initiés, membres d'un groupe élitiste régulateur de la société, donc lié au pouvoir mais dans l'intérêt commun. Elle ne se distingue plus des écritures idéographiques quand le signe représente moins l'objet en soi que l'idée qui lui est associée. 3 Ecritures analytiques ou idéographiques. Signe = mot ou morphème. Jamais assez de signes pour le réel infini. Symbolisme. Mythogrammes représentent des textes: composition d'aroko. Puis autres signes phonétiques telles les consonnes (des 15

inventées localement dès 1830. Dans la première moitié du 20èmesiècle des syllabaires apparaissent puis des orthographes modernes résultant de nombreuses initiatives peu concertées et marquées dès leur origine par la notation phonétique plus que par les principes d'économie et de mixité. La raison d'être de ces écritures modernes ne se justifiera pleinement que par leur utilisation massive et surtout par le soutien de l'enseignement officiel et l'usage religieux puis par la presse écrite et la littérature. Mais c'est aux Africains de décider ce qu'ils feront de leur patrimoine. Notons que les pouvoirs locaux et les organismes de coopération freinent leur essor au nom d'un pragmatisme compréhensible mais de courte vue. Ajoutons que, dans la construction et l'usage du moindre objet d'art africain, le choix des matériaux, celui des formes, des attributs, des proportions, des couleurs, l'usage que l'on en fait, il y a du texte inscrit, proféré verbalement ou mentalement puis commenté, interprété, acté et lu. S'il ne s'agit que d'un cas limite d'inscription du sens sur et dans la matière, il peut parfois signifier et communiquer un texte. A ce titre, il constitue un type de 'script' même si très éloigné de ce qui est convenu de nommer communément 'écriture'. Restait à vous offrir un échantillonnage de types de description, d'analyse, d'élaboration de ces systèmes, en relation avec l'oralité. Les divers modes africains d'inscription du sens ne devraient pas masquer 1'homogénéité du thème central qui est l'étude des divers modes de fonctionnement de tous les types d'inscription du sens dans leur rapport à l'oral. Tous les systèmes qui visent à conserver et à transmettre de la pensée, des messages et des savoirs, graphiquement ou autrement, constituent des scripts dignes d'intérêt, susceptibles d'être oralisés. Entre eux, nous ne voyons aucune hiérarchie. La valeur de chacun d'entre eux ne peut être mesurée qu'à l'aune du service qu'il rend dans la société qui s'en est doté. Le cycle 2005-2006 de conférences mensuelles de la Société des Africanistes s'est ouvert sur la contribution d'un spécialiste de l'écriture méroïtique : Claude Rilly, et sur celle d'Anaïs Wion qui analyse les relations de l'oralité aux textes manuscrits éthiopiens. L'un et l'autre auraient pu participer à notre journée d'étude du 24 mai 2003 . Faut-il y voir un signe des temps? Peut-être mais l'un et l'autre débutèrent leurs recherches dès avant les années 1990. Tout au plus peut-on y voir la confirmation de la 'rupture épistémologique' que nous adoptons comme
Phéniciens), plus tard les signes diacritiques (le point-voyelle des Hébreux), enfm ajout de signes-voyelles (par les Grecs). Syllabaires non antérieurs aux alphabets, sont peu économiques mais essentiels pour les langues à tons. 16

ligne de départ. En outre, l'invitation de l'un et l'autre, par la Société des Africanistes, signale une ouverture encourageante de cette société savante. De la présentation du premier de ces conférenciers il y a peu à ajouter, car il est très médiatisé sur Internet et dans la presse écrite Le méroïtique est peu déchiffré car nous n'avons qu'un millier d'inscriptions lapidaire et aucun texte bilingue. L'étude entreprise des langues des peuples de toute la région et les développements importants de l'archéologie nubienne permettent d'espérer le déchiffrement du méroïtique dans les trente prochaines années. Anaïs Wion, par contre, nous ouvre des horizons originaux. L'Ethiopie fut longtemps considérée comme le pays africain où domine l'écriture et les littératures depuis le 12èmesiècle. De fait, les manuscrits éthiopiens sont rarement recopiés et souvent mémorisés et redits plutôt que récités fidèlement. Avec ces variantes orales du sens inscrit, l'Ethiopie, et ses 200.000 manuscrits, retrouve une des grandes caractéristiques du continent africain. Oralité et scripturalité éthiopiennes sont également précieuses pour connaître le droit foncier, l'histoire, la religion, la médecine... Donc partout en Afrique l'oral domine et il existe plus de 3.500.000 manuscrits au Maghreb, en Afrique du Nord-Est, en Afrique Orientale, en Afrique de l'Ouest, au Sahara et à Madagascar qui comparativement à l'oralité furent ignorés par les ethnologues. Les savoirs endogènes connus oralement et décrits par les ethnologues sont très probablement liés, parfois de très loin, à ces manuscrits. Ce qui peut expliquer les connaissances les pratiques, les textes oraux qui informent pharmacopée, astronomie, littérature... Le champ de la recherche sur la scripturalité africaine ne s'ouvre qu'à présent avec le développement de la sémiotique et des sciences cognitives, alors que la linguistique se disperse dans les sciences du langage et que l'ethnologie se diffuse dans l'anthropologie et la sociologie. Est-ce un hasard si ces deux dernières sciences firent leur plein de notoriété au 20ème siècle, un moment dominé par les impérialismes et les totalitarismes? * Il convenait de (re)définir l'inscription du sens en soi avant d'examiner ses manifestations africaines. Il paraîtra logique que l'ouvrage s'ouvre sur le texte de Anne-Marie Christin, alors directrice du Centre d'étude de l'écriture et de l'image à l'université Paris 7- Jussieu 17

Denis-Diderot et attachée au CNRS, offre le cadre et la hauteur de vue requise par le projet général. Non-africaniste, elle fixe la perspective novatrice d'ensemble à partir d'une réflexion, commencée il y a plus de vingt ans, sur l'écriture et l'image en soi. Elle nous initie, sous le titre 'Du support graphique à l'écriture ' (chapitre 1), à la somme de ses réflexions et de celles de son équipe de chercheurs, à la 'nature' et à la 'culture' du sens inscrit, soulignant le rapport du matériau sélectionné (nécessairement préalable mais jamais étudié) à l'inscription graphique de l'image et de l'écrit. A cette ouverture correspond la postface de Jean Derive, auteur de plusieurs livres sur l'oralité. De l'une à l'autre, chaque étude découvre au lecteur un corpus d'informations sur les recherches en cours et une somme de réflexions provisoires. L'hétérogénéité des thèmes abordés forme autant de bases de réflexions issues d'expériences et de méthodologies différentes s'étant exercées sur les rapports de l'inscrit et de l'oral. L'unité de l'ouvrage se fonde donc sur la thématique générale fondatrice limitée à quelques-unes unes des nouvelles approches d'un même phénomène. Il en est de nombreuses autres. En voici queques-unes : les écritures des Nouveaux Mouvements Religieux (NRM en anglais), les alphabets internationaux africains, l'enseignement de la Bible et la réduction de la scripturalité au livre sacré, l'informatique et les écritures africaines, l'alphabétisation 'utile' ou 'professionnelle', La presse en langue et écriture locales, guides, manuels et tableaux et alphabétisation pratiques (hygiène, jardinage, soins des animaux, codes d'emplois conseillés, limité ou dangereux...). Un second ouvrage sur ces thèmes est en préparation. Anne-Marie Christin définissait ainsi sa contribution à notre journée d'étude:
L'écriture au sens strict du tenne est un mode de communication visuelle destiné à se substituer à la communication orale. Mais il ne s'agit pas pour autant d'une 'représentation de la parole'. Pour reprendre la fonnule de Paul Klee appliquée à l'art pictural, l'écriture ne reproduit pas la parole, elle la rend visible. Autrement dit, elle transfonne et métamorphose cette parole en l'intégrant à un modèle graphique dont les principes sont différents des siens, et auxquels elle doit s'adapter afm de devenir lisible. L'écriture est issue d'un métissage entre communications verbale et iconique où l'intervention de la seconde a été au moins aussi détenninante que celle de la première, puisque c'est à elle que l'on doit d'avoir imaginé et mis en place les conditions de lisibilité de l'écrit. L'ignorance ou la méconnaissance des origines iconiques de l'écriture de la part des théoriciens occidentaux s'explique parce qu'ils utilisent eux-mêmes un système d'écriture, l'alphabet gréco-latin, inventé le dernier de tous, et qui est aussi le seul à avoir rompu les liens de filiation de l'écrit avec son support graphique. C'est ce qui explique d'ailleurs qu'il a fallu près de deux mille ans à la civilisation occidentale pour comprendre le système des hiéroglyphes et parvenir à le déchiffrer.

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L'objet de cet exposé sera de recenser les principales incidences qu'a exercées la communication graphique - visuelle sur la production du texte écrit - selon que l'on utilisait un support mural, un rouleau, une tablette, un codex - et surtout sur la genèse même de l'écriture. On verra quels liens l'idéogramme, en tant que 'signe flottant 'entretient avec la peinture, la lettre de l'alphabet avec la représentation en 'trompe-l'œil 'propre à l'iconographie occidentale, le style des syllabaires japonais avec la calligraphie chinoise. On soulignera également l'importance capitale du parcours dans l'art de la mémoire inventé par la culture grecque en marge de la rhétorique.

Pénétrés de la supériorité de l'alphabet phonocentrique gréco-latin, obsédés par la notation des énoncés linguistiques, les linguistes et historiens de l'écriture, omirent d'en pratiquer l'analyse. De Jensen (1935) à Harris (1986) en passant par Février (1948) à Cohen (1958), ils en firent un continuum allant des idéogrammes au triomphe de l'alphabet avant que Harris (1993) abandonne la recherche des origines, des diffusions, avec la perspective historiciste et inaugure l'analyse du phénomène de l'écrit en soi d'un point de vue sémiotique. C'est dans le cadre de cette recherche (re)fondatrice que Marcel Diki-Kidiri travaille pour le projet LLACAN du CNRS (Langage, langues, et cultures africaines). Il nous expose quelques-unes unes de ses conclusions dans le premier texte intitulé 'La graphématique africaine' (chapitre 2). Alors que A.-M. Christin montre que l'écran influe sur l'inscrit et que l'image résulte du jeu de divers éléments, M. Diki-Kidiri nous apprend que les glyphes pour l'écrit, dont il faut être économe, assument une fonction similaire à celle de traits distinctifs tels les phonèmes. L'étude des éléments et de leur cadre d'inscription doit précéder non seulement l'analyse de l'artefact contextualisé mais aussi toute tentative d'élaboration de nouveaux systèmes d'écritures et de représentation imagée. Il traite de la science qui permet l'écriture des langues qui n'en ont pas ou qui n'en possède pas dont le système soit aussi rentable que les orthographes modernes, parentes même éloignées de l'alphabet latin. Inventeur de ce type d'étude, il le définit ainsi:
La graphématique est l'étude des unités élémentaires qui servent à écrire une langue. Ces unités sont hiérarchisées en glyphes, caractères et graphèmes. Les glyphes permettent de former des caractères et les caractères entrent dans la composition des graphèmes. Comme il suffit d'un glyphe pour former un caractère et d'un caractère pour former un graphème, il est tout à fait normal que certaines formes (boucles, traits, points) soient contextuellement identifiées comme des glyphes (cédilles, barbes, points diacritiques) des caractères (barres, trait d'union, points de ponctuation) ou des graphèmes. Mais comme les graphèmes peuvent être composés de plus d'un caractère et même d'un nombre quasi illimité de pictogrammes et de symboles qui ne sont pas habituellement classés avec les caractères, leur nombre est bien plus élevé que celui des caractères conventionnels. Tandis que les caractères

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dépendent du système d'écriture qui les utilise, les graphèmes dépendent en plus et largement du système orthographique de chaque langue. Il y a lieu, en effet, de distinguer le système d'écriture du système orthographique. Le premier préside à la disposition spatiale des caractères (linéarisation) et contraint leurs formes (en général vers plus de stylisation), tandis que le second organise la représentation écrite de la langue et du discours de la façon la plus pragmatique possible. L'orthographe est ainsi un compromis opérationnel entre plusieurs exigences dont certains peuvent être contradictoires, à savoir, la nécessité de rendre compte de la langue et du discours oral afin que celui-ci soit aisément restitué à partir du texte écrit, mais aussi la nécessité de répondre à la demande sociale propre à la communauté des usagers de la langue écrite. Cette demande sociale peut se traduire par une affirmation identitaire, par une orthographe divergente ou convergente, une appréciation esthétique, une ergonomie qui facilite la pédagogie de l'écriture et de la lecture, voire une économie des moyens de production de documents écrits.

Le parti pris de réduire l'intérêt, d'ignorer ou de nier les écritures africaines ne peut résulter d'une décision délibérée, mais plutôt de ce que Bourdieu désigne comme un 'habitus', donc de l'inconscient dominant l'agir, le penser et le sentir, dont l'origine serait une perception dépassée des africains. Table rase faite, divers avatars de l'alphabet latin et de l'alphabet phonétique international pouvaient être mis en place. On en créa des centaines et parfois plusieurs pour la même langue, sans parler de l'Alphabet africain qui eut peu de succès. Linguistes, missionnaires, prophètes locaux, instituteurs, administrateurs coloniaux, anciens séminaristes.. .rivalisèrent de bonnes intentions. Le souci d'obéir à la règle 'une lettre pour un son', qui découle de la notion eurocentrique de l'écriture, rencontra des difficultés diverses et donna des résultats malencontreux. Il est impossible de les énumérer tous ici. La négligence de la notation des tons et de la structure syllabique des langues africaines, l'impossibilité de noter avec exactitude des sons que le clavier d'une machine à écrire ignorait, l'ignorance de l'arbitraire dans la représentation des sons par écrit, le respect trop rigoureux de la transcription phonétique ou phonologique.. .et la diversité des résolutions de chaque problème, conduisit à un pluralisme inconséquent de propositions graphiques. Cependant le non-renforcement de l'acquis par l'apprentissage de la lecture, la diffusion d'une presse écrite, l'impossibilité de créer des bibliothèques ruinèrent la plupart de ces trésors d'invention. Pour être efficace il eut fallu que l'alphabétisation (enseignement de l'écriture) ait été suivie de l'instauration d'une scripturalité (pratique quotidienne de l'écriture et de la lecture, sinon de la possession d'une littérature). L'information qu'apporte Gérard Galtier sur le travail des linguistes est précieuse. Le texte intitulé L'évolution de la transcription moderne du bambara, (ou la raison du linguiste est-elle 20

toujours la meilleure ?) (chapitre 3), présente une étude de cas exemplaire d'un vaste ensemble d'entreprises similaires. Gérard Galtier est engagé personnellement dans les problèmes de réduction à l'écriture de langues africaines depuis un tiers de siècle. Voici comment il résumait sa contribution orale:
En 1966, lors de la Conférence internationale de l'Unesco, à Bamako, on adopta pour l'ensemble mandingue (bambara du Mali, malinké de Guinée, etc.) un alphabet qui était le meilleur que l'on puisse concevoir: il s'adaptait parfaitement à la phonologie de la langue; il ne possédait aucun caractère phonétique spécial. Cependant, ce système a été modifié à plusieurs reprises. Tout d'abord, vers 1968, alors que commençait au Mali le programme d'alphabétisation fonctionnelle en bambara, on appliqua un postulat selon lequel la structure syllabique du bambara était toujours de type CVCV. C'est ainsi qu'on supprima la plupart des digraphes consonantiques. Des mots tels que 'tyi' et 'syen' devinrent 'ci' et 'siyèn'. Le digraphe 'nw' qui permettait l'harmonisation dialectale entre le malinké et le bambara fut remplacé par un caractère phonétique (le 'n vélaire'). De plus, on réserva les lettres 'e' et '0' à la notation des voyelles mi-fermées (qui sont très rares), alors que l'on notait un accent grave sur les voyelles mi-ouvertes (qui sont très nombreuses). Et plus tard, au début des années quatre-vingt, l'on adopta au Mali un autre système, calqué sur l'Alphabet phonétique international: le digraphe 'ny' et les lettres 'è' et '0' furent remplacés par des caractères phonétiques. Tout cela a été possible, car la notation écrite du bambara était le monopole de la Direction Malienne de l'Alphabétisation et parce que le ministère de l'Education Nationale menait ses propres programmes en langue française. Mais, à partir du début des années quatre-vingt-dix, lorsque le gouvernement de Alpha Gumar Konaré a voulu mener une réforme de l'éducation, qui consistait - entre autres - à introduire les langues africaines à l'école primaire, il s'est heurté à de multiples obstacles: grèves des enseignants; opposition des parents d'élèves; attitude très ambiguë de l'Ambassade de France; difficulté pour les imprimeurs privés d'imprimer des textes en caractères phonétiques; important coût fmancier de cette réforme. La réforme a donc été suspendue. Un phénomène nouveau est apparu depuis quelques années. C'est Internet. Or, l'on n'a pas encore vulgarisé des systèmes permettant l'impression aisée des caractères phonétiques sur Internet. Dans le futur c'est l'évolution de l'informatique qui va déterminer les systèmes de transcription des langues africaines. Soit on concevra des logiciels courants bien adaptés à la notation des langues africaines en caractères phonétiques, soit les langues africaines devront s'adapter aux logiciels existants.

Le texte de Gérard Galtier est emblématique des travaux des linguistes sur l'ensemble du continent. Ils fIrent preuve de science et de technicité, de désir de servir, et rencontrèrent des diffIcultés inhérentes à la post-colonialité, mais montrèrent peu d'intérêt pour les écritures locales sans qu'on puisse le leur reprocher alors, leur raison étant pragmatique. Le congrès de Bamako, auquel Gérard Galtier se réfère, condamna tacitement toutes formes d'inscription du sens, autres que celles que ses participants occidentaux et occidentalisés puisaient dans leurs bagages et appliquaient aux langues africaines supposées 21

uniquement orales. Ce congrès ne travailla que sur des avatars de l'alphabet latin pour quelques langues africaines. Le fait est d'autant plus notable que la plupart des langues choisies par eux étaient déjà écrites. Madame G. Calame-Griaule, G. Galtier et Mlaïli Condro ouvrent trois perspectives: graphématique, ethnolinguistique et linguistique qui voient dans l'écriture la notation des sons du langage mais aussi l'éventualité de commenter oralement des symboles. Inspirateur de cet ouvrage, un article ancien de Calame-Griaule et Lacroix (1969, 'Graphies et signes africains' (voir 'Document'), est la fondation sur laquelle se construit ici une perspective nouvelle, assurant les fondations historiques et ethnolinguistiques de l'ensemble. Cet article, à l'origine de mes recherches (Battestini 1997), fut publié, en français, dans Semiotica, revue américaine non-africaniste et de langue anglaise, ne fut pas ou peu lu. Nul ne peut donc s'étonner de son absence d'impact sur le discours
africaniste de langue française. Dans la décennie où la relation Occident

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Afrique se transformait, il était pourtant porteur d'une rupture épistémologique des sciences humaines africanistes mais qui n'eut pas lieu. Les auteurs inventoriaient la plupart des systèmes graphiques africains, dont l'arabe et les 'ajami bien connus de Lacroix, et les écritures locales publiées par D. Dalby (approche résolument linguistique et phonocentrique, de 1967 à 1986), mais aussi par les recherches de l'école Griaule (englobant divers symboliques). Réduits à néant par l'imposition de l'alphabet latin, peu de ces systèmes de signes eurent la possibilité d'évoluer après la colonisation. Calame-Griaule et Lacroix, dans la logique de leur inventaire, sur tout un énorme continent, osèrent suggérer que d'autres écritures ont pu avoir existé ou existaient encore et attendaient d'être décrites. Ils offraient un panorama (principalement centré sur l'Afrique de l'Ouest) de tous les modes d'inscription du sens. Certes la part qu'ils font à l'invention ex-nihilo et à la notion du secret appellent de nos jours quelques réserves. Il nous semble que trop peu d'africanistes ont mesuré l'importance décisive que leurs informations, leurs suggestions, leurs intuitions et généralisations, alors à contrecourant, ont à présent sur les prémisses du discours africaniste. Quelques dizaines des systèmes qu'ils décrivent brièvement ont encore un usage limité. Quoiqu'il en soit, ils constituent une part du patrimoine africain et de l'humanité. A ce titre, ils méritent d'être étudiés, préservés. Leurs caractéristiques souvent originales offrent un réservoir de créativité dans lequel les graphistes, les peintres, les enseignants, les historiens, les linguistes ont commencé à puiser des formes et des sens.

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Se fondant sur l'autorité que lui confère sa longue expérience d'ethnolinguiste et l'article repris en fin d'ouvrage comme 'document', Madame Geneviève Calame-Griaule fit un exposé, sous le titre' Les signes graphiques dogon et leurs commentaires', résumant et actualisant ses vues en ces termes:
L'existence de signes symboliques traditionnels a été longtemps ignorée en Afiique, si l'on met à part la décoration compliquée des poids à peser l'or des sociétés akan ou les divers systèmes de signes divinatoires, qui ont très tôt intrigué les chercheurs. La découverte de systèmes non-scripturaires liés à la vision symbolique du monde et à la cosmogonie est due essentiellement à Marcel Griaule et aux chercheurs de son école. Leur étude a été menée au Mali à partir de 1946, surtout chez les Dogon et les Bambara. Ces signes doivent être commentés, non véritablement 'lus'. Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'une 'écriture 'au sens de système de représentation graphique susceptible de transcrire les articulations du langage (même s'ils ont parfois pu servir de code pour transmettre des messages). Ils constituent un relais de la connaissance, dont ils facilitent, en tant que système de références, visible et concret, la transmission et l'explicitation. Ils peuvent avoir une valeur religieuse ou des usages pratiques (thérapeutique, protecteur, etc.). Les signes dogon sont classés en séries ('familles') correspondant aux catégories symboliques de l'univers. Ils vont de la plus grande 'figuration' à l'abstraction totale (mais l'on retrouve toujours un point de départ concret). Leur tracé comporte quatre stades, de l'ébauche à la figure complète, procédé qui se réfère à l'acte du Créateur 'dessinant' les êtres et les choses avant de les amener à l'existence.

Des éléments constituants des écritures à construire aux images traditionnelles, codifiées et symboliques, il y a un domaine immense et varié qui débroussaille le champ de l'inscription africaine du sens lié à la parole. Que ce soit M. Kidi-Kidiri, chercheur africain, qui soit tourné vers le futur et G. Calame-Griaule, la représentante la plus éminente aujourd'hui de l'ethnologie africaniste française qui ait étudié des modes d'inscriptions condamnés à court terme par la modernité, ne doit être reçu que comme résultant du hasard. Michèle Coquet, chargée de recherches au CNRS, appartient au laboratoire ESA 8048 'Systèmes de pensée en Afrique Noire 'et est membre du Groupe de recherche 2056-CNRS 'Anthropologie, objets et esthétiques'. Ses publications avaient attiré notre intérêt dès les années 1980, la similarité avec plusieurs de nos vues se révélera au lecteur par les analogies du texte de M. Coquet avec celui de cette préface et celui que nous donnons ci-après. Elle définissait ainsi sa démarche qu'elle titrait 'De l'image et sa glose: composition iconographique et structure narrative' (chapitre 4) :
Des traits disposés sur une surface, des formes de l'environnement naturel, des objets matériels,.. .ne deviennent des images qu'en ce qu'un discours vient organiser certains des éléments qui les composent en un tout cohérent parce que signifiant. Cependant, dans un contexte où prévaut la tradition orale, les différentes gloses 23

relatives à une même image présentent, au sein du groupe social qui lui donnent forme et sens, des variations importantes en fonction d'un ensemble de paramètres: lieu et moment de l'énonciation, statut social de l'interprète, ses compétences discursives (degré de connaissance, habileté à manier le verbe, etc.). Il existe des cas où une étroite relation articule l'une à l'autre la structure de l'image à celle du récit. C'est à la nature de cette relation, et aux conditions de son surgissement, que, à travers un exemple précis, je consacrerai mon intervention.

Certes avec M. Coquet et S. Battestini , le champ et la définition de l'inscription du sens et plus encore de l'écriture se trouvent considérablement élargis. Dès lors l'objet du discours africaniste s'étant modifié, la réflexion scientifique se doit, question de déontologie, de prendre en compte les perspectives nouvelles sur des faits anciens en intégrant les transformations que lui impose son objet? D'une part la fonction de l'écriture ne peut plus être limitée à la notation de la parole, pas plus à celle indirectement de la pensée, mais est plus généralement perçue de nos jours comme chargée d'archiver et de transmettre de la pensée organisée, du texte. Il ne s'agit donc plus d'écriture au sens ordinaire et ethnocentrique mais d'une technique, celle de l'inscription du sens. Nous préférerions que l'on évite le terme 'écriture' pour certains procédés qui n'en sont pas mais que l'on adopte le terme de 'script' beaucoup plus général. Ce terme désigne tous les modes' graphiques' et autres de conservation et de transmission des savoirs endogènes et des messages, dont les écritures phono logiques, synthétiques et analogiques ainsi que les objets et les images dont la fonction sociale peut leur être similaire. Il paraîtra évident que la sémiotique, selon le vœu de Saussure, prenne ici le relais de la linguistique puisque le 'script' est un système de signes, agissant 'au sein de la vie sociale'. Les alphabets occupent une place 'privilégiée' dans cet ensemble que désigne le mot script, mais dans la catégorie des écritures phonocentriques (consonantiques, syllabiques et alphabétiques), elles-mêmes côtoyées par les écritures synthétiques (un signe dénote un segment discursif ou narratif) et analytiques (un signe dénote une idée, un fait ou un objet). Le concept de script inclut et déborde doublement ce champ traditionnel de la grammatologie et des histoires de l'écriture, puisqu'il fait une place à l'inscription du sens de l'art (objets inscrits, images, signes figuratifs, abstraits et discrets mais tous plus ou moins systématisés ou codifiés) au même titre qu'aux écritures non-phonocentriques comme modes de production, conservation et transmission de la pensée, des savoirs et de la mémoire collective. L'adoption d'une telle perspective entraînerait le renouveau de l'ethnologie dans ses prémisses, voire dans sa méthodologie. L'ethno24

sémiotique pourrait reprendre et amplifier les travaux qu'avaient annoncés et amorcés l'ethnolinguistique. La linguistique qui avait écarté l'écriture de son objet, se souvient qu'un de ses maîtres parmi les plus influents (Saussure) l'avait confiée à la sémiotique. La littérature africaniste abonde en expression imagée attribuant à l'art africain une certaine valeur de communication, d'intercession, de conservation des mythes et autres textes. Ainsi on a dit que cet art 'parle' et peut être 'interprété', 'commenté' ou 'expliqué'. Ce qui revient à dire que l'objet d'art africain est parfois 'motivé' par un texte qui, lui, est oral. Dès lors peut-on avancer qu'entre l'objet d'art africain, le texte qu'il schématise et celui qu'il génère, il y a un jeu de relations similaires au texte que pense l'écrivain avant de l'écrire, à l'objet livre et à celui que saisira son lecteur. C'est ce que Simon Battestini propose. Il tente d'en expliquer la fécondité pour l'analyse des œuvres d'art africain dans 'Pour une exégèse scripturaire de l'art africain' (chapitre 5). Il y explore l'éventualité de la valeur d'archive de l'objet d'art. Il offre, par exemple, de nommer l'ensemble constitué de trois domaines comme un tout {texte d'origine + objet d'art + texte produit} qu'il désigne par le terme d' <artefact>. Il réserve celui d' <objet d'art> à son signifiant matériel informé mais isolé de ses con-textes. Les conclusions provisoires d'une telle approche homogénéisent l'ensemble disparate de l'art africain par son projet fonctionnel. Cette perception aurait deux avantages: elle distinguerait une partie importante de l'art africain de l'objet ordinaire des histoires de l'art en Occident en lui attribuant une spécificité et aiderait à construire une Encyclopédie africaine. S'appuyant sur un exemple de scarifications bwaba, Michèle Coquet (chapitre 4) parvient sensiblement aux mêmes conclusions. Incidemment, ce type de travail pourrait contribuer à expliquer les notions d' energeia et de 'force vitale' qui seraient communes aux civilisations africaines et qui ont influencé l'art et la littérature occidentales. Notions que Sathya Rao reprend selon une perspective philosophique originale. Docteur en philosophie, il était chargé de cours à l'université de Paris X Nanterre avant de s'inscrire dans une école postdoctorale canadienne. Ses travaux publiés portent sur le thème de 'l'invention de l'Afrique' (V. Mudimbé), sur le discours colonialiste et sur la diversité des 'philosophies africaines'. Ses réflexions rassemblées sous le titre, 'L 'hypothèse d'une théorie unifiée de l'Afrique' (chapitre 6), constituant une argumentation, ne peuvent être aisément résumées. L'immanence radicale des lectures des signes africains visibles lui paraît essentielle à la philosophie africaine, il conclut: 25

Telle que l'entend [cette théorie 'unifiée'], une pensée de l'Aftique justifiera sa nature révolutionnaire non pas en mobilisant ses outils, dont nous savons également qu'ils servent la maîtrise coloniale, mais en inaugurant une réflexivité qui n'entame pas l'immanence radicale de l' Amque... une telle réflexivité qui sera volontiers qualifiée de 'transcendantale' s'appuiera, semble-t-il, sur la notion ontologiquement purifiée de 'force vitale'.

Sathya Rao, dont la pensée se nourrit de nombreux ouvrages de philosophie africaine et hérite de celle de F. Lamelle, mais aussi de Derrida et Deleuze, présente sa contribution en ces termes:
Ce texte part de l'hypothèse 'non-philosophique' selon laquelle l'Aftique n'a jamais été pensée en tant que telle par la philosophie, celle-ci n'ayant fait, en tout et pour tout, que la fantasmer. S'il y a un savoir philosophique sur l'Aftique, ce ne peut être, ainsi que le suggérait V.Y. Mudimbe, que celui de son refoulement, de son oubli voire de son déni. Soit, donc, l'Amque posée en son immanence radicale, celle-ci non seulement précède de fait comme de droit son exploitation théorique mais fait apparaître sur l' 'écran' sans couleur de son in(di)visibilité le système neutralisé de cette exploitation. Nous soumettrons le matérialisme scientifique de P. Hountondji et l'herméneutique amcaine de T. Serequeberhan à l'épreuve de cette double exigence. Ils apparaîtront alors dans leurs limites dans le même temps qu'ils nous permettent de formuler deux principes fondamentaux de notre théorie unifiée de l'Amque : premièrement il y a une science de l'Aftique qui est la description rigoureuse de l'échec halluciné de la philosophie à penser le réel afticain ; deuxièmement, il y a une pensée révolutionnaire ou non-spéculaire de l'Amque qui n'échoue pas dans le cercle herméneutico-philosophique des colonisations et des (re)découvertes. D'une manière générale, tant que la philosophie posera la 'divisibilité' de l'Amque, elle échouera à la penser-voir. La théorie unifiée de l'Amque trouve une application inédite dans le champ de la philosophie du langage en général et d'une théorie de la traduction en particulier. Sans surprise, les écueils caractérisant les philosophies de l'Amque se retrouvent dans les théories du langage et de la traduction qu'elles produisent. Ces dernières, tantôt hypostasient une langue sous la double modalité métaphysique de l'original et de l'authentique, tantôt échouent à accorder une véritable autonomie aux dialectes qui valent alors comme autant de figures faibles ou 'bâtardes' de l'altérité linguistique. Partant du projet de traduction en wolof des textes de la diaspora afticaine, nous poserons les bases d'une traductologie inédite s'appuyant sur la topologie d'arrachement et de retour du Middle passage.

Le rapport à l'inscrit, en Afrique, sera donc d'autant plus puissant que l'importance de l'exprimé oralement (texte origine et texte cible) se double de celle de ce principe de 'force vitale' attribuée par les Africains à la 'matérialité' de toute chose, y compris celle des supports de l'inscrit. La problématique de la traduction est centrale à la compréhension de l'Afrique, bien que peu reconnue et étudiée. Lorsqu'un 'inventeur' d'écriture dit, dans le texte traduit par un occidental, qu'il 'a rêvé d'une main qui traçait des paroles muettes', ne dit-il pas, en fait, qu'il en a eu l'idée?

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Avec Salem Chaker, Mlaïli Condro, Christiane Owusu-Sarpong et Alain Ménigoz émerge un énorme surplus de sens qui complète sans contester les thèses des tenants du phonocentrisme, et qui est partout lié à l'identité sociale, à l'histoire et à l'éducation. L'inscrit fonctionnerait comme la fondation la plus solide et évidente de l'identité collective, trop souvent négligée, même dans une culture de tradition orale possédant une écriture très ancienne. Salem Chaker, vice-président du conseil scientifique des Langues'O, spécialiste de linguistique berbère, est professeur de berbère à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (lNALCO). Il est l'auteur de plusieurs ouvrages et de nombreuses études de linguistique et sociolinguistique berbères. Son texte, titré' Signes, écriture et identité chez les Berbères (un cycle frans-historique)' (chapitre 7), a plusieurs mérites. Il apporte en premier une mise au point sur la question de l'origine des écritures libyco-berbères, en décrit le fonctionnement original mais surtout insiste sur le pouvoir de l'écrit quant à la conscience identitaire du groupe qui la pratique. Il résumait sa contribution orale reprise dans l'ouvrage, en ces termes:
La question de l'origine de l'écriture berbère a été souvent débattue depuis la découverte des premières inscriptions libyques. Si la plupart des spécialistes ont été et restent prudents, il existe pourtant une hypothèse 'classique' , celle qui est 'dans l'air' parce que considérée comme la plus probable, la plus raisonnable: celle de l'emprunt à l'alphabet phénicien ou à sa variante punique. Or, un examen systématique et plus anthropologique du problème conduit à des conclusions toutes différentes, en rupture avec les thèses diffusionnistes classiques. On est aussi amené à ré-interroger le concept même d'écriture et à relativiser (voire à rejeter) le modèle classique évolutionniste (de l'idéogramme au phonogramme) et linguistique (écriture = système de représentation des énoncés linguistiques). 1- Une écriture 'nationale' berbère, caractérisée par l'unité des lieux, des formes et leur continuité historique, de la proto-histoire à la période contemporaine. 2- Unité d'une écriture en harmonie avec une unité des modes de vie et d'organisation sociale des Berbères, pour lesquels l'écriture n'est pas/ne peut pas être un système fonctionnel d'enregistrement. * 3- Chez les Berbères, l'écriture s'inscrit dans une pratique esthétique caractérisée par la stylisation géométrique qui se met en place à la fm du Néolithique et perdure jusque dans les arts berbères contemporains. 4- Les fonctions premières sont autochtones et précèdent l'écriture alphabétique proprement dite: marquage, signes d'identification, décors, signes magicoreligieux. 5- Le concept même d'écriture a une genèse interne à la société berbère et émerge certainement de ces pratiques antérieures de marquage. 6- Fonction identificatoire et identitaire qui est encore à la base des dynamiques actuelles de rappropriation de l'alphabet berbère par les courants contemporains de revendication berbère.

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* ou comment un peuple de 'tradition orale' peut-il posséder sa propre 'écriture' depuis près de trois millénaires?

La querelle à propos de la réforme de l'orthographe, il y a quelques années en France, démontra l'attachement profond qui lie la société à son système d'écriture aussi peu abouti ou archaïque qu'il soit. Le pouvoir attribué à l'écrit est subjectif. Il est délicat de remettre la valeur d'un système en question devant ses utilisateurs même ceux qui, par ailleurs, peuvent faire montre de la plus grande objectivité. Ces écritures d'Afrique septentrionale (voire du Sahel et du Sahara) coexistèrent avec d'autres de l'Antiquité à nos jours. Ce qui pose les problèmes des digraphies et autres multigraphies en Afrique. Mlaïli Condro, dans 'Pour une approche discursive du syllabaire vaï' (chapitre 8), nous donne un aperçu original de la cohabitation d'un des systèmes africains d'écriture les plus anciennement connus avec les graphies arabes et latines.
La grammatologie vaYest, à son origine, le fait de missionnaires et d'administrateurs coloniaux, qui s'intéressaient aux significations afticaines généralement pour des raisons pratiques, de prosélytisme et d'administration. Elle est profondément imprégnée du point de vue évolutionniste des histoires et théories classiques de l'écriture. Elle accorde beaucoup de place à l'articulation linguistique et phonétique du syllabaire vaY.Elle reconnaît certes l'originalité graphique du syllabaire vaYmais pour immédiatement le comparer aux alphabets latin et arabe, ses coexistants dans le même espace géographique et posés comme concurrents, et pour insister sur ses qualités et ses défauts. Finalement, d'après cette grammatologie et J. Février, l'originalité graphique de l'écriture vaYn'est pas suffisante pour qu'elle constitue une sémiotique originale, pour qu'elle nous apprenne du neuf sur l'écriture. Reconnaissant l'originalité du syllabaire vaY et postulant la spécificité de son expérience scripturaire, nous le considérons comme un livre, vaYkpolo ou le Livre vaY,ainsi que les vaYeux-mêmes le désignent significativement. Notre objectif est de ré-interroger cette expérience scripturaire du point de vue du discours en acte et la considérer comme un événement discursif ou témoignage. Notre analyse s'appuiera sur des concepts et catégories de la sémiotique narrative et de la sémiotique du discours. Elle sera nourrie d'informations ethnographiques vaYdont le contenu est globalement homogène et d'informations littéraires africaines d'une manière générale. Elle sera concentrée sur quelques motifs forts et décisifs du cadre scripturaire vaY- tels que langue, mode acquisition de la connaissance, religion, caractère graphique. Nous verrons, ainsi, qu'en tant qu'originalité sémiotique, le syllabaire vaYse donne d'abord comme une prise de position qui installe un centre de référence autre que les écritures latine et arabe pour l'appréhension du phénomène de l'écriture dans le contexte vaY. Nous verrons ensuite qu'il s'agit de témoignage de formes matérielles et stratégiques spécifiques de l'écriture, considérées dans un contexte socio-historique de trois écritures coexistantes. Ces formes manifestent des démarches d'appropriation subjective, individuelle et collective, et de spécification

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fonctionnelle. Elles montrent aussi des modes de déploiement fonnel, social et historique qui relèvent d'un mode d'organisation socioculturelle en transition. Enfrn, nous montrerons que l'expérience scripturaire vai témoigne surtout de ce que nous aimerions appeler volonté graphique, qui est envisagée comme un Destinateur (transcendant) posant la nécessité de l'écriture dans la vie sociale et intellectuelle de l'homme. Elle pourrait être saisie alors comme la pression à l'écriture exercée par les forces matérielles et socioculturelles et leur organisation à un moment donné. Ainsi le syllabaire vai est-il perçu et vécu comme une écriture 'révélée', un don, malgré la capacité d'écriture qu'on doit postuler universellement. C'est sur ce troisième niveau du témoignage sémiotique vai que nous voudrions insister dans notre communication, après avoir abordé brièvement et dans leurs éléments essentiels les deux premiers niveaux de manière à planter le décor du dernier.

Dans la même aire culturelle, forêt et savane du centre de l'Afrique de l'Ouest, les Akan (Ghana) n'auraient pas plus d'écriture que de nombreux autres peuples africains, bien que chacun s'étonne de la richesse de leurs littératures orales, de leur art très diversifié et de leurs rites notamment funéraires. Christiane Owusu-Sarpong, ethnolinguiste et sémioticienne, est 'professeur associé' depuis 1979 du Département des Langues de l'université de Kumasi (KNUST) du Ghana. Elle a publié, entre autres, un ouvrage sur La mort akan, étude ethno-sémiotique des textes funéraires akan (2000). En 2003, elle a participé à la préparation de l'exposition Ghana, hier et aujourd'hui du Musée Dapper à Paris. A cette occasion elle rédigea la préface, et deux chapitres intitulés' Des mots aux objets rituels' et 'Royauté et insignes du pouvoir Asante' dans l'ouvrage au titre éponyme de l'exposition. Sa contribution s'intitule 'Afin que les noms demeurent...Les Akan du Ghana et le traçage de leur histoire'(chapitre 9) elle met en évidence la permanence de l'inscription du sens chez les Akan depuis plusieurs siècles mais sous toutes les formes reprises dans cet ouvrage: images et symboles, objets naturels, objets d'art et artefacts, écritures synthétiques, analytiques et phonocentriques... Ainsi donc, en un même groupe culturel et sur des centaines d'années, le souci de l'inscription du sens pour archiver et communiquer ne s'est jamais démenti au point que le 'traçage de l'histoire' de ce peuple est aisé à repérer. Des objets d'art divers et des textes qui leur sont associés, en amont comme en aval, se dégage une 'encyclopédie' akan ou, à tout le moins, leur histoire, illustrant superbement le concept de 'texture' (Battestini 1997). Alors que les civilisations africaines étaient dites sans histoire, la masse des textes récités peuvent être mis en relations signifiantes avec tous ces types d'écritures.
Si la reconstitution de l'Histoire du 'Monde Akan' se fait de plus en plus précise tout en se complexifiant, au point de faire figure de modèle dans les études

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afTIcanistes, c'est qu'elle se trouve au sein même du passionnant débat contemporain sur la réécriture de l'Histoire AfTIcaine. Ce succès est dû, en grande partie, à la naissance d'une 'science historique totale' qui accepte de prendre en compte les apports précieux de l'archéologie, de l'anthropologie, de la linguistique, de l'orature et de l'histoire de l'art: en complément de toutes les sources anciennes et modernes (écrits arabes et archives occidentales), les historiens des Akan se tournent à présent vers l'ensemble des 'traces' que ce peuple fort ancien de l'AfTIque Occidentale a laissées sur son propre cheminement à travers le temps. Dans ce chapitre consacré à la manière dont les Akan du Ghana ont, eux-mêmes, 'écrit' leur Histoire depuis l'Early Stone Age jusqu'à l'époque coloniale, l'auteur s'inscrit dans le courant épistémologique de la 'sémiotique de l'Écriture' et tente de reconstituer de façon chronologique les étapes et les transformations formelles de la représentation de leur propre Histoire par les Akan ; ce faisant, l'auteur est conduit à remettre parfois en question certaines hypothèses douteuses formulées dans le passé, tout en soulignant le fait que les Akan s'étaient vite montrés maîtres, eux-mêmes, de l'inscription de l'idéologie dans leur 'pages d'Histoire'. Le grand tournant historique de la sédentarisation et de la formation des royautés akan -le 'big bang des forêts de l'or' (15ème-16ème siècle.)- s'accompagna de l'invention de 'traces' plus permanentes et plurielles que celles, évanescentes, qui caractérisèrent la grande aventure première de leur mouvance dans les forêts; on assista alors à la naissance de l'orature akan et au mouvement de transcodage généralisé de leurs textes verbaux en textes sculptés dans la terre, dans le laiton ou le bois, en textes tissés, en textes joués, chantés ou dansés qui aussitôt l'accompagna. Lorsqu'en 1700 naquit l'Empire Asante, les Akan avaient déjà su mettre au centre de leur développement économique l'esprit du dialogue culturel, si bien qu'un discours spéculatif global d'un extrême raffinement régissait leur Monde dès lors métissé; l'évolution historique de l'Empire Asante, depuis sa montée jusqu'à sa chute, se lira ensuite dans l'évolution de sa 'texture', en particulier dans la représentation théâtrale et ritualisée de son Histoire de gloire et dans les emprunts très sélectifs et ciblés qu'il continuait de faire à d'autres cultures, afin de pouvoir mieux résister à l'envahisseur étranger qui allait le submerger à la fm du 19ème siècle ;jusqu'au bout, les langues et les 'écritures 'empruntées à dessein serviront au Grands de l'Asante à faire perdurer l'illusion de leur victoire sur le Monde. Avec la publication posthume du seul 'document historique' à avoir jamais été transcrit de l'oralité et traduit en une langue étrangère et à avoir eu pour 'auteur' un roi afTIcain du début du 20èmesiècle, The History of Ashanti Kings and the whole country itself, la sublime grandeur passée du clan des Oyoko réapparaît soudain au grand jour, dans ces mots écrits à une époque de désespérance; cet événement éditorial se produit au moment même où le descendant actuel le plus illustre du clan des fondateurs, l'Asantehene Osei Tutu II, a déjà réussi à se tailler une place de choix dans un État de l'AfTIque contemporaine, le Ghana, qui assiste comme bien d'autres au retour de ses Rois.

En dépit de ce constat péremptoire, l'intérêt pour ces scripts africains paraîtra vain à ceux qui, avant hier, s'étaient inventé une Afrique sans écriture 'proprement dite', ni histoire (impossible sans documents écrits), ni littérature autre qu'orale ou imprimée en langues importées. Mis à part des fiertés identitaires, un devoir de mémoire et de préservation du patrimoine, de compréhension par comparaison moins 30

tranchée des cultures africaines, de respect de la vérité qui devrait accompagner toute recherche scientifique, et même si l'on peut envisager leurs réutilisations pour des messages utilitaires courts, dans des domaines artistiques, pour la publicité, etc. tout pourra se faire avec les avatars de l'alphabet latin et beaucoup mieux. A ces attitudes négatives, un de ces enseignants, doté d'une belle conscience pédagogique et pragmatiste couplée à un altruisme des plus intelligents, Alain Ménigoz, docteur de l'université de Besançon, oppose une réponse exemplaire et magistrale. Il pose que l'inscription endogène du sens combiné à l'oralité au sein de la vie sociale d'une culture africaine en constitue l'un des principaux fondements. Il n'y aurait là rien de bien original, s'il ne construisait sur cette vérité connue une entreprise pédagogique ambitieuse d'initiation de la jeunesse africaine. Ménigoz rappelle que le but de l'enseignement au Mali se doit d'être utile et rentable dans la perspective du développement économique et autre. Méthodes de lecture, de dessin, d'écriture, de calcul, mais aussi apprentissage du raisonnement, de la distance, de l'intelligence et de la

curiosité, tout se fera avec des matériaux locaux et la complicité des
Anciens, sinon indirectement des ancêtres. Littératures orales et symboles inscrits, savoirs endogènes de toutes natures, notions d'astronomie et de soins médicaux homéopathiques, règles morales et principes philosophiques, tout est mis à contribution. Voici comment Alain Ménigoz nous présentait brièvement sa contribution orale titrée 'Des graphismes traditionnels à l'orature, vers l'écrit en Langue Seconde' (chapitre 10) dont est issu le texte inclus dans cet ouvrage:
Dans les sociétés de culture dite orale, donc prétendument sans écrit, se pose l'accès à la LE (langue d'enseignement) et à l'écrit par cette seule LE, qui le plus souvent n'est pas la LM (langue maternelle) ou LI (langue première). L'évaluation des résultats dans les pays subsahariens francophones est affligeante. Au Pays Dogon, 15 % des enfants sont vraiment alphabétisés, 5 % atteignent le lycée, 1 % obtiennent leur baccalauréat. Comment permettre aux enfants de comprendre ce qu'est l'écrit dans une société sans scripturalité au sens où on l'entend, c'est-à-dire de textes écrits en alphabet romain que ce soit en français ou en LI ? Autre constat : les enfants ne dessinent pas à l'école alors que les graphismes sont omniprésents dans leur société. L'école ne peut se permettre de faire comme si les enfants n'avaient pas développé jusqu'alors de compétences cognitives, métacognitives, linguistiques, et s'ils n'avaient pas été 'initiés' peu ou prou à un certain symbolisme. Elle ne peut non plus ignorer que, dans ces sociétés, la Parole a une valeur quasi absolue, mais en lien avec toutes les activités humaines qui rythment les jours, les années, la vie, les activités sociales, cultuelles et culturelles, artisanales comme le tissage.. . Il s'agit donc d'intégrer à l'école la dimension symbolique de la parole de ces cultures et toutes ses dimensions graphiques: symboles pariétaux, écritures anciennes, masques, danses... Familiariser les enfants avec les composantes de leur 31