Entre sens et signification

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Ce volume réunit une sélection d'articles faisant suite aux communications présentées au colloque "Entre sens et signification"" organisé les 1er et 2 juin 2006 à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université Catholique de Lille. Le but général du colloque était d'étudier l'articulation entre deux disciplines que l'on distingue traditionnellement : la sémantique et la pragmatique. Il ne s'agissait pas d'évaluer la pertinence de la pragmatique dans l'étude du sens mais l'apport de la pragmatique à l'étude sémantique.

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Ajouté le 01 octobre 2009
Nombre de lectures 249
EAN13 9782296231870
Langue Français
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PRESENTATION

Ce volume réunit une sélection d’articles faisant suite aux communications présentées au colloque « Entre sens et signification » organisé le 1 et 2 juin 2006 à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Catholique de Lille. Ce colloque avait pour thème l’articulation sémantique-pragmatique. Il ne s’agissait donc pas d’évaluer la pertinence de la pragmatique dans l’étude du sens – nous considérons ici comme acquis le fait d’inclure cette composante dans toute recherche sur le sens linguistique – mais l’apport de la pragmatique à l’étude sémantique. La pragmatique a apporté des progrès indéniables à l’étude du sens mais elle a aussi créé de nouvelles difficultés. Le consensus qui semblait régner naguère sur la manière d’appréhender l’objet de ces deux disciplines – la sémantique s’occupe du sens hors contexte (appelé traditionnellement « signification »), la pragmatique du sens « filtré » par le contexte – est de moins en moins observé et le rapport entre ces deux objets est aujourd’hui sujet à d’âpres discussions. Nous avons voulu tirer les premiers bilans de ces confrontations et présenter, à travers des travaux exposant parfois des méthodologies et des choix théoriques différents, un champ disciplinaire – la sémantique – en pleine évolution. Malgré la diversité apparente de sujets et d’approches, on trouve dans ces études une préoccupation commune : redéfinir les relations qui unissent la signification au sens. Nous avons choisi de classer les articles en fonction de leur sujet. Les premiers textes questionnent la pertinence de l’articulation sémantique-pragmatique en présentant une étude d’un élément particulier du champ linguistique (les temps verbaux, les adjectifs, les lexèmes, etc.), les derniers textes proposent une redéfinition de cette

articulation d’un point de vue plus général (l’explicitation, le triade sémiotique ou encore l’argumentation). Dans le premier article, Carl Vetters revient sur l’interaction entre sémantique et pragmatique dans l’interprétation des temps verbaux en français. L’auteur examine le rapport entre l’aspect verbal et la structuration temporelle d’un texte. Pour ce faire, il considère, dans un premier temps les propositions faites par Jacques Moeschler (1998) concernant la hiérarchie entre les différents types d’informations sémantiques (contenu conceptuel/contenu procédural), puis, dans un second temps, Carl Vetters illustre l’interaction entre sémantique et pragmatique à l’aide de l’imparfait et montre comment cette interaction permet à l’imparfait d’avoir un sens narratif. L’article de Tijana Asic et Veran Stanojevic se situe dans la perspective « référentielle » de l’analyse du temps représentée notamment par les travaux de Co Vet et de Jacques Moeschler et propose une description sémantique et pragmatique du futur simple en français. Leur étude cherche à déterminer si les instructions d’ordre temporel (Reichenbach), aspectuel (Vendler) et l’instruction sur la progression temporelle des éventualités introduites par une suite de phrases relèvent de la sémantique ou de la pragmatique. Céline Vermeulen examine les valeurs dites « modales » du présent de l’indicatif. La grammaire traditionnelle classe sous le terme « emploi modal » un certain nombre d’emplois des temps de l’indicatif qui apparaissent « déviants » en ce sens que ce ne sont plus les valeurs temporelles qui apparaîtraient dans les énoncés. Le but de l’auteur est de montrer que les emplois dits modaux ne diffèrent pas des emplois dits temporels et qu’une étude pragmatique (fondée sur la notion de pertinence présentée par Sperber et Wilson) permet une redéfinition de ce tiroir verbal. Michel Gailliard estime que les études pragmatiques ne prennent pas « suffisamment » en compte le niveau de la norme linguistique. En prenant des exemples dans la chanson de geste, qui présentent bien souvent une apparente anarchie dans l’emploi des temps verbaux (il est possible de trouver dans un même texte le passé simple, le présent et le passé composé), l’auteur souhaite que l’on étudie les temps verbaux « dans des textes de natures diverses et non dans des énoncés pris hors contexte et reproduits pour leur valeur typique». Michel Gailliard préconise l’enrichissement d’une étude diachronique pour toute étude synchronique, ainsi la valeur des temps verbaux ne résulterait pas uniquement de règles abstraites mais aussi de facteurs culturels et stylistiques. Hugues Picavez montre l'intérêt d'une approche sémantico pragmatique pour le traitement de la notion linguistique de modalité. Revenant tout d'abord sur la définition de la modalité, l’auteur établit ensuite qu’il existe deux catégories de valeurs modales, celles qui prévoient uniquement un support modal, et celles qui prévoient un support modal et une cible modale. Chacune de ces catégories regroupe des valeurs auxquelles sont associées des configurations discursives spécifiques, qui sont envisagées comme des contraintes pragmatiques intégrées à la signification des marqueurs. Maria Luisa Donaire s’intéresse au sens de l’adjectif en fonction de sa place par rapport au nom qu’il qualifie (lorsqu’il est antéposé ou postposé). L’auteur étudie les adjectifs grand, seul, sacré, ancien, vieux, étrange, beau, bref et propre en utilisant la notion de polyphonie « mais une polyphonie qui est présente dans les niveaux les plus profonds de la langue et donc avant l’énonciation ». Son étude questionne la pertinence

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du rôle de la place de l’adjectif dans le changement de sens qui affectent certains d’entre eux (par exemple, grand homme/homme grand). Mikhail Kissine oriente sa réflexion vers la recherche d’une définition du contexte. Partant de la thèse que le contexte complète la signification (sémantique) en lui permettant d’acquérir un sens (pragmatique), l’auteur prend pour objet de sa démonstration la sémantique des adjectifs gradables (grand, pour une large part). Après une critique du minimalisme et du relativisme sémantique qui présentent une vision « étroite » du contexte, Mikhail Kissine défend la position contextualiste qui présente une vision « large » du contexte. Els Tobback se penche sur les constructions à attribut de l'objet afin de vérifier l’hypothèse qu’il existe des interactions entre « sens sémantique » et « sens pragmatique ». A partir de la description de trois types de copulatives - les copulatives prédicationnelles pures, les prédicationnelles évaluatives et les identificationnelles – l’auteur démontre qu’il est possible de détecter, au sein des structures à attribut de l'objet, des compatibilités entre le sémantisme des verbes et le type pragmatique de la relation prédicative seconde établie entre l'objet et l'attribut de l'objet ainsi qu’un rapport d’interdépendance entre la signification du verbe et le sens de la prédication seconde. Wiltrud Mihatsch étudie les marqueurs d’approximations lexicales du français (ce que Lakoff appelle « Hedge ») /grosso modo/, /des trucs comme ça, comme/, /espèce de/ et tente de les définir : s’agit-il de marqueurs pragmatiques, de morphèmes grammaticaux ou bien de lexèmes ? Par l’étude de ces marqueurs, l’auteur met en évidence les zones de transition synchroniques et diachroniques qui lient sens et signification, pragmatique et sémantique et dégage les stratégies communicatives et les processus de réinterprétation sémantique qui mènent à l’émergence des marqueurs d’approximation. Pauline Merlet nous propose, dans le cadre théorique de la sémantique des possibles argumentatifs développée par O. Galatanu, une analyse sémantique des articles HOMMES et FEMMES présentés dans Le Grand Robert et dans Le Trésor de la Langue Française. Cette analyse, qui considère la « signification lexicographique comme un processus d'association entre données conceptuelles et instructionnelles », présente le fonctionnement sémantique comme le résultat des interactions entre les trois composantes présentes dans toute unité lexicale : noyau, stéréotype et possibles argumentatifs. Haïfa Ben Mahfoudh Hubert s’intéresse au phénomène de la troncation. Lorsqu’elle est opérée, la troncation engendre une polysémie (collaborateur/collabo, par exemple) : les mots renvoient au même référent mais selon des points de vue différents. En prenant pour cadre théorique la sémantique des points de vue, l’auteur opère la description de la troncation et propose une étude sur les points de vue en prenant pour exemples deux termes désignant des entités subjectives : merci/aïchek (en arabe tunisien) et des mots désignant des entités concrètes : parapluie/shaba/ emsiye. Didier Tsala Effa examine six logos de la SNCF qui se sont succédé de 1939 à nos jours. Partant principalement des définitions de Greimas et Courtés sur l’opposition sens/signification, qui pour l’auteur ne forme pas un système tout à fait complet pour étudier les discours de la communication sociale, l’auteur cherche à montrer « la place essentielle des contraintes pragmatiques dans l’approche sémiotique du discours » en intégrant à son étude des logos une troisième perspective, celle des « usages » qui prend en compte les circonstances qui permettent au discours de fonctionner.

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Oswald Ducrot revient sur l’opposition entre peu et un peu. Pour l’auteur « peu X, inséré comme sujet ou comme complément dans une phrase positive, transforme son sens comme le ferait le morphème négatif plein ne…pas, au degré de négativité près. Au contraire, un peu X conserve, même s’il l’affaiblit, le caractère positif de la phrase où il est introduit ». Dans un premier temps, Oswald Ducrot représente la négativité de peu en utilisant la théorie de l’Argumentation dans la Langue et particulièrement la théorie des Blocs Sémantiques, puis dans un second temps, discute des cas où peu X a un effet discursif bien différent de la pure négation de X. Reprenant la thèse des topoï de Carel et Ducrot, Emmanuelle Danblon pose que la signification d’un énoncé est toujours donné en fonction d’une norme « sociale ». Ainsi l’argumentation rhétorique ne s’appuierait pas sur l’argumentation linguistique (en d’autres mots, il n’y a pas de détermination linguistique dans la reconnaissance des fins argumentatives). Questionnant les derniers développements de la théorie des topoï, l’auteur discute des phénomènes rhétoriques dans lesquels apparaît « une doxa à caractère « ethico-magique » qui a tendance à calquer l’ordre des faits sur celui des normes ». L’article d’Ahmed El Kaladi se situe dans la perspective linguistique développée par Gustave Guillaume. Partant de la difficulté que posent le sens et la signification pour les sciences du langage, l’auteur en vient à situer leur place en systématique énonciative et à redéfinir la problématique des effets de sens. Le recentrage énonciatif et pragmatique que propose le texte apparaît comme un prolongement de la théorie guillaumienne et comme une « ouverture vers la pragmatique et la linguistique anthropologique ». Prenant pour point de départ, la théorie de la pertinence élaborée par Sperber et Wilson, Arnaud Monchicourt se demande s’il est possible de « postuler un simple et unique principe de pertinence pour les conversations comme pour les textes, qui reposent pourtant sur des normes d’élaboration différentes ». En reprenant les travaux de Moeschler et Reboul, l’auteur revient sur la distinction conversation/texte et propose des pistes de recherche visant les caractérisations des différentes formes du discours. Jacques Moeschler revient sur les différents niveaux de compréhension (ainsi que sur la stratégie de compréhension de l’interlocuteur) et examine le rôle des explicitations dans la communication verbale en général et interculturelle en particulier (en prenant notamment l’exemple d’un malentendu interculturel). Ce rôle est central pour l’auteur qui, tout en reprenant le modèle de la pragmatique inférentielle (issue de la théorie de la pertinence), démontre que le niveau des explicitations est le « niveau de sens nécessaire à assurer la communication ». Dans le dernier article, François Rastier fait le bilan des relations sémantique / pragmatique en partant de la triade sémiotique proposée par Morris et Carnap : syntaxe / sémantique / pragmatique. En analysant les causes épistémologiques et historiques de ce qui fait obstacle à l’union de ces deux linguistiques, auteur montre que la sémantique des textes peut (et doit) jouer un rôle crucial dans le remembrement de la linguistique. La sémantique occuperait alors une place centrale dans le champ disciplinaire, elle serait le lieu d’articulation « entre la linguistique interne et la linguistique externe ». Dominique Verbeken FLSH Université Catholique de Lille

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Je tiens à remercier chaleureusement pour leur aide précieuse : Michel Ballabriga (Université de Toulouse le Mirail) ; Jacques Bres (Université Paul-Valéry – Montpellier 3) ; Marion Carel (EHESS) ; Jacques Moeschler (Université de Genève) ; Walter de Mulder (Université d’Anvers) ; Henri Portine (Université Michel de Montaigne Bordeaux 3) ; François Récanati (CNRS) ; François Rastier (CNRS) ; Sylviane Rémi (Université Lumière Lyon 2) ; Carl Vetters (Université du Littoral-Côte d’Opale) ainsi que Jean Heuclin (Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université Catholique de Lille) et Evelyne Maton (secrétariat du Décanat, FLSH, Université Catholique de Lille).

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L’interaction entre sémantique et pragmatique dans l’interprétation des temps du passé français Carl Vetters Université du Littoral-Côte d’Opale – HLLI, EA 4030

1. Introduction L’interaction entre sémantique et pragmatique dans l’interprétation des temps verbaux en français est une question qui m’intéresse depuis le début de ma carrière de chercheur, il y a une vingtaine d’années. J’ai essayé de décrire cette interaction dans ma thèse, dans mon livre et dans certains de mes articles (Vetters, 1992, 1996, 2003 ; Vetters & De Mulder, 2000). Le but de cette communication est de revenir sur le rapport entre l’aspect verbal et la structuration temporelle d’un texte. Ce rapport sera étudié en deux temps. Pour commencer, j’examinerai les propositions faites par J. Moeschler (1998) et la hiérarchie entre différents types d’informations sémantiques qu’il a proposée. Ensuite, j’illustrerai l’interaction entre sémantique et pragmatique à l’aide de l’imparfait narratif, qui pose problème aussi bien pour le paradigme aspectuel, que pour le paradigme textuel. 2. Le sens du passé simple (PS) : une question d’aspect ou de structuration textuelle ? Les analyses du PS et de l’imparfait (IMP) peuvent être classées selon deux paradigmes : le paradigme aspectuel (Guillaume, 1929 ; Vet, 1994 ; Martin, 1989 ; de Swart, 1995, 1998) et le paradigme textuel (Weinrich, 1973 ; Kamp & Rohrer, 1983 ; Moeschler, 1998). Selon la description désormais classique du PS et de l’IMP, l’IMP est sécant du point de vue aspectuel et exprime la simultanéité dans le passé en ce qui concerne son fonctionnement textuel. Le PS, par contre, est d’aspect global et assure la progression temporelle du texte. Les deux paradigmes peuvent être illustrés par le contraste suivant : (1) a. Quand Paul entra, Marie téléphonait. b. Quand Paul entra, Marie téléphona. La question est évidemment de savoir quel est le rapport entre ces deux paradigmes, ou en d’autres termes : est-ce la globalité du PS qui lui permet de faire avancer le récit, ou est-ce par contre cette capacité à faire avancer le récit qui explique sa globalité ? Pour répondre à cette question, je présenterai d’abord les réponses de J. Moeschler à cette question. Celui-ci (1998) propose un modèle pragma-sémantique avec trois niveaux : 1. l’information conceptuelle 2. l’information procédurale 3. l’information contextuelle Les informations des niveaux 1 et 2 sont sémantiques et nous indiquent comment il faut représenter le référent (information conceptuelle) et comment s’y prendre pour le déterminer (information procédurale). Ainsi, par exemple les temps verbaux portent des

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informations procédurales qui nous indiquent quelles opérations il faut effectuer pour localiser l’événement dans le temps. La distinction de ces trois niveaux est courante, on la trouve par exemple aussi dans les travaux de G. Kleiber (par exemple, Kleiber, 1994) qui parle de sens descriptif (niveau 1) et de sens instructionnel (niveau 2). L’originalité de l’approche de Moeschler consiste dans le fait qu’il y ajoute une répartition des tâches sémantiques : les contenus conceptuels seraient exprimés par les classes lexicales ouvertes (nom, verbe, adjectifs, etc.) et les contenus procéduraux par les classes grammaticales fermées (déterminants, prépositions, temps verbaux, conjonctions, etc.). Cette répartition des tâches sémantiques ne fait pas l’unanimité. Ainsi, Kleiber (1994) tente de montrer que le pronom personnel il a un sens hétérogène qui contient à la fois des éléments conceptuels et procéduraux. Si nous revenons à notre analyse du PS et de l’IMP, le modèle de Moeschler est problématique dans la mesure où il ne permet pas d’accorder une place à l’aspect grammatical. L’information aspectuelle est conceptuelle dans la mesure où elle concerne la représentation des éventualités décrites dans la phrase (Moeschler, 1998). Cela signifie selon le modèle de Moeschler que l’aspect doit être lexical et ne peut pas être encodé par les morphèmes grammaticaux des temps verbaux. Donc, de deux choses l’une : ou bien les temps verbaux n’encodent pas d’information aspectuelle, ou bien la thèse de la répartition des tâches sémantiques doit être modifiée. Or l’étude des phénomènes de coercition aspectuelle (cf. Vet, 1994 ; de Swart, 1995, 1998) a montré que des temps verbaux comme le PS et l’IMP modifient la conceptualisation aspectuelle opérée par le lexique. Analysons (2) et (3) : (2) En 1643, Louis XIV fut roi (3) Quand les gendarmes sont arrivés, l’enfant se noyait, mais heureusement ils sont arrivés juste à temps et ils ont pu le sauver. Dans (2), le PS transforme l’état en événement : fut peut être paraphrasé par « devint ». (3) illustre ce que l’on appelle depuis Garey (1957) le paradoxe imperfectif (cf. 2.2 infra) : l’IMP y enlève le point culminant de la situation télique « se noyer ». J. Moeschler n’ignore évidemment pas ces phénomènes, mais pour lui ils ne sont pas le résultat d’un contenu aspectuel (et donc conceptuel) exprimé par les temps verbaux, mais un effet secondaire de leur contenu procédural. En énonçant cette hypothèse, Moeschler se rapproche de Berthonneau & Kleiber (1994 : 78) pour qui le sens anaphorique méronomique procédural de l’IMP serait à l’origine de son aspect imperfectif. Le problème pour cette hypothèse est que le sens de l’IMP ne fait pas l’unanimité parmi les linguistes. Cette section étant consacrée au PS, je n’entrerai pas dans ce débat ici. Je me permets de signaler que le sens procédural retenu par certains, à savoir la simultanéité (cf. Kamp & Rohrer, 1983) n’implique pas toujours l’aspect sécant, comme on peut le voir dans les énoncés (4) à (6) : (4) En même temps, il exécuta une sorte de révérence. (John P. Marquand, Bien joué Mister Moto, Rivages/noir 8, p. 123) (5) Dans le même moment, une fusillade éclata autour d’eux. (G. Leroux, Palas et Chéri-Bibi, LdP 4090, p. 127) (6) Au même instant la lumière s’alluma. (Pierre Darcis, Un pavé pour l’enfer, Club des Masques 231, p. 170)

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Si l’on applique le modèle de Moeschler au PS, on obtient l’hypothèse que son aspect (conceptuel) global serait une conséquence de son sens procédural. Reste à savoir quel est le contenu procédural du PS. Selon une hypothèse courante1, ce contenu serait son aptitude à faire avancer le récit. Or c’est une analyse qui n’est pas acceptée par tout le monde. Ainsi, par exemple, Tasmowski et De Mulder (1998) avancent que sa progression est liée au fait qu’il présente l’événement comme coupé du moment d’énonciation, de même que le simple past anglais. Mais, surtout, face à des énoncés où le PS se trouve dans des propositions avec une progression temporelle nette, comme (7) et (8), les linguistes ont découvert un grand nombre de contre-exemples où le récit au PS n’avance pas. On peut citer les cas d’encapsulation (9)-(10), d’indétermination temporelle (11) et d’ordre temporel inverse (12)-(14) : (7) La Vedette qui paraissait hors d’âge ralentit avant le carrefour et s’arrêta. (Jean Amila, Jusqu’à plus soif, Carré noir, p. 28) (8) Il alla à l’arrière du camion et descendit le vélomoteur. (Id., p. 72) (9) L’année dernière Jean escalada (e1) le Cervin. Le premier jour il monta (e2) jusqu’à la cabane H. Il y passa (e3) la nuit. Ensuite il attaqua (e4) la face nord. Douze heures plus tard il arriva (e5) au sommet. (Kamp & Rohrer, 1983 : 260-261) (10) L’été de cette année-là vit (e1) plusieurs changements dans la vie de nos héros. François épousa (e2) Adèle, Jean-Louis partit (e3) pour le Brésil et Paul s’acheta (e4) une maison à la campagne. (Kamp & Rohrer, 1983 : 260-261) (11) L’année dernière, Anne et Jacques écrivirent un livre sur la pragmatique et peignirent la cuisine. (Moeschler, 2000 : 5) (12) Jean tomba parce que Max le poussa. (Moeschler, 2000 : 6) (13) Julien fut réveillé de sa profonde rêverie parce que la voiture s’arrêta. (Stendhal, Le Rouge et le noir, p. 231 – extrait de Discotext) (14) Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus séduisante personne du bal, parce qu’il vit entrer un général péruvien. (Stendhal, Le Rouge et le noir, p. 287 – extrait de Discotext) L’association du PS au simple past anglais faite par Tasmowski & De Mulder (1998) pose également problème car le simple past anglais permet plus facilement les retours en arrière que le PS qui ne les autorise que dans un nombre limité de cas. Il suffit de regarder les énoncés français et anglais suivants pour se rendre compte de la différence : (15) a. Jane left me. She fell in love with somebody else. (Caenepeel & Moens, 1994 : 7) b. Jane me quitta (e1). Elle tomba amoureuse (e2) de quelqu’un d’autre. interprétation: e1< e2

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. Cf. e. a. Kamp & Rohrer (1983) ; Vetters (1996) ; Moeschler (1998, 2000).

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(16) a. Annie broke her leg. She fell off her bicycle. (Caenepeel & Moens, 1994 : 7) b * Annie se cassa une jambe. Elle tomba de sa bicyclette. (17) a. John fell. Max pushed him. (Vet, 1996 : 154) b. John tomba (e1). Max le poussa. (Ibid.) interprétation: e1 < e2 ; # e2 < e1 Molendijk & de Swart (1999) font remarquer à juste titre que la différence entre les énoncés français et anglais relève bien de la spécificité du PS et non pas d’une différence générale entre le français et l’anglais. En effet, la lecture temporelle inverse de ces énoncés anglais peut être obtenue en français si l’on remplace les PS par des passés composés : (15) c. Jane m’a quitté (e1). Elle est tombée amoureuse (e2) de quelqu’un d’autre. (16) c. Annie s’est cassé une jambe. Elle est tombée de sa bicyclette. (17) b. John est tombé (e1). Max l’a poussé. (Vet, 1996 : 154) interprétation: e1 < e2 ou e2 < e1 Revenons au modèle de J. Moeschler. On peut résumer sa conception du sens du PS sous la forme des 4 hypothèses suivantes : H1 : La progression temporelle est un contenu procédural annulable du PS. H2 : Il existe une hiérarchie entre les différents types d’informations sémantiques et pragmatiques. H3 : Des informations plus fortes que les informations procédurales véhiculées par les temps verbaux peuvent annuler la progression temporelle du PS. H4 : Le fait que le PS ait un aspect global ne signifie pas qu’il ait un sens conceptuel « global », mais est plutôt une implication de son sens procédural de progression temporelle. Ces dernières années, plusieurs études se sont intéressées aux conditions dans lesquelles le PS permet des retours en arrière (cf. Moeschler, 2000 ; Molendijk & de Swart, 1999 ; de Saussure, 2000). Les réponses fournies par ces études sont différentes et restent pour l’instant incomplètes, comme le signale à juste titre L. de Saussure (2000 : 47). Rappelons que le but de cette communication n’est pas de proposer un sens procédural pour le PS, mais de répondre à la question de savoir si son sens aspectuel (conceptuel) peut être un effet secondaire de son sens procédural. Les contextes dans lesquelles le PS permet un retour en arrière ne seront donc pas étudiés en profondeur ici. Je me contenterai de signaler les tendances suivantes : (i) Le sens lexical des verbes employés n’est pas assez fort pour permettre un retour en arrière, comme on le voit dans (18) : (18) * Fred épousa une sirène. Ils se fiancèrent dans une piscine de roc. Il la rencontra à Fatu-Hiva.

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Grâce au sens des prédicats verbaux, tout le monde comprend que l’ordre des événements est 1) se rencontrer, 2) se fiancer, 3) épouser, mais cela ne suffit pas pour permettre une lecture temporelle inverse. (ii) J. Bres a observé que le PS a plus de mal à opérer un retour arrière qu’un IMP narratif, qui peut le faire là où le PS n’y arrive pas, comme on le constate dans (19) : (19) A 14h, les exclus du peloton se sont engouffrés dans l’enceinte policière mitraillés par les journalistes. Quelques heures plus tôt, Virenque négociait/* négocia à prix d’or une interview. (Le Monde, cité par Bres, 1999) (iii) Les conjonctions ou connecteurs exprimant la causalité permettent facilement les retours en arrière : (12) Jean tomba parce que Max le poussa. (Moeschler, 2000 : 6) (13) Julien fut réveillé de sa profonde rêverie parce que la voiture s’arrêta. (Stendhal, Le Rouge et le noir, p. 231 – extrait de Discotext) (14) Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus séduisante personne du bal, parce qu’il vit entrer un général péruvien. (Stendhal, Le Rouge et le noir, p. 287 – extrait de Discotext) (20) Le singe s’échappa. Nous ne le retrouvâmes plus, car il disparut dans la forêt épaisse. (Molendijk & de Swart, 1999 : 86) (21) – Il a travaillé hier ? Janvier comprit qu’il y avait quelque chose car l’homme et la femme se regardèrent. (Simenon, Tout Simenon, « Maigret se trompe », Presses de la Cité, 7, p. 10) (22) Les passagers descendirent. En effet, la porte se débloqua. (Molendijk & de Swart, 1999 : 89) (iv) Certaines conjonctions temporelles favorisent une lecture temporelle inverse, explicative, dans la configuration Principale (PS), CONJ subordonné (PS) : (23) Elle cessa tout à coup, quand M. et Mme Oudry, deux voisins, se présentèrent. (Flaubert, L’Education sentimentale, tome 1, p. 104 – extrait de Discotext) (24) Il eut un battement de cœur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva chez lui pour la première séance. (Id., p. 191) (25) Il sortit lui-même et se mit sur le côté de la route, levant le bras en faisant le signe stop, dès qu’il fut dans la lumière des phares. (Jean Amila, Jusqu’à plus soif, LdP, p. 108) (26) Il se rangea donc sur le côté, roulant sur l’herbe. Il avait tiré son revolver et ouvrit le feu dès que le camion fut à sa hauteur. (Id., p. 112) Ces exemples où le récit au PS ne progresse pas ne constituent cependant pas un obstacle insurmontable pour la thèse selon laquelle l’aspect global du PS n’est qu’un effet de sens secondaire du contenu procédural de progression temporelle. Tout au plus nous oblige-t-il à ajouter une hypothèse supplémentaire : H5 : La globalité du PS n’est impliquée que lorsque la progression temporelle n’a pas été annulée par un contenu (procédural ou contextuel) plus fort.

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Or même l’ajout de H5 ne résout pas tous les problèmes. Pour commencer, la globalité du PS ne disparaît pas lorsque le contenu procédural dont il serait le résultat est annulé. Dans les énoncés (12), (21) et (24), répétés ici, le récit ne progresse pas, mais le PS garde néanmoins sa globalité : (12) Jean tomba parce que Max le poussa. (Moeschler, 2000 : 6) (21) – Il a travaillé hier ? Janvier comprit qu’il y avait quelque chose car l’homme et la femme se regardèrent. (Simenon, Tout Simenon, « Maigret se trompe », Presses de la Cité, 7, p. 10) (22) Il eut un battement de cœur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva chez lui pour la première séance. (Id., p. 191) On a du mal à expliquer comment le passé simple peut rester global si le contenu procédural supposé déclencher cette globalité est annulé. Il faut se demander en vertu de quoi le contenu procédural « faire avancer le récit » impliquerait l’aspect global. Gosselin (1999a : 21) propose l’équivalence suivante : Aspect : aoristique ⇔ relation chronologique Observons pour commencer que Gosselin (1999a) présente la relation comme étant bidirectionnelle tandis que Moeschler suggère la dépendance unidirectionnelle de l’aspect global par rapport à la linéarité. Dans un autre article paru la même année (1999b : 22), Gosselin est plus prudent et affaiblit son hypothèse en parlant d’une « corrélation générale en dépit de nombreux contre-exemples » (cf. aussi Combettes, François, Noyau & Vet, 1993). Cette prudence est de mise, car linéarité et globalité ne vont pas toujours ensemble. La progression temporelle est compatible avec l’aspect sécant, comme on peut le voir dans (27)-(31) : (27) Cette suggestion séduisit tout le monde. Cinq minutes plus tard, nous étions tous – domestiques compris – en train de descendre la colline. (Dashiell Hammett, Le sac de Couffignal, Carré noir 346, p. 49) (28) A midi, il était toujours là. (Simenon, Les fiançailles de M. Hire, LdP, p. 28) (29) Le lendemain, 23 juillet, dans un vieil immeuble administratif de Northemland Avenue, deux hommes étaient assis dans des fauteuils, devant un immense bureau. (Oliver Jacks, La seconde détente, Carré noir 496, p. 33) (30) Trois secondes plus tard, il dormait. (de Vogüé, 1999 : 50) (31) Quelques instants plus tard, assis devant son bureau, Barzum réfléchissait profondément. (Gosselin, 1999b : 22) Dans certains contextes, la paraphrase par le PS n’est pas possible (28), (30), ou change l’interprétation (29) : (28’) *A midi, il fut toujours là. (29’) Le lendemain, 23 juillet, dans un vieil immeuble administratif de Northemland Avenue, deux hommes furent assis [ étaient assis] dans des fauteuils, devant un immense bureau. (Oliver Jacks, La seconde détente, Carré noir 496, p. 33)

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(30’) *Trois secondes plus tard, il dormit. A côté des deux arguments que j’ai avancés jusqu’ici (la globalité apparaît indépendamment de la progression temporelle et la progression n’exclut pas l’aspect sécant) on peut en avancer un troisième. Une proposition qui fait avancer le récit (qu’elle soit au PS ou à l’IMP) n’implique pas sa propre globalité, mais celle de la situation qui précède sur la ligne du temps. Expliquons-nous. Il y a progression temporelle entre deux situations e1 et e2 si la fin de e1 précède le début de e2. En conséquence, si une proposition contenant la situation e2 fait avancer le récit (par le contenu procédural de son temps verbal ou par un complément de temps), elle met un terme à la situation précédente (e1) en n’impliquant donc pas sa propre globalité, mais celle d’e1. Ce raisonnement est souvent suivi (implicitement) pour démontrer que l’interprétation d’une proposition avec un IMP narratif est globale, comme dans (32), qui sera le point de départ de la deuxième partie de cette communication : (32) Quelques instants plus tard, Maigret descendait l’escalier, traversait le salon aux meubles disparates, gagnait la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds du soleil. (Simenon, La nuit du carrefour, LdP 2908, p. 61) Mais avant d’aborder l’analyse de l’IMP narratif, il faut d’abord écarter une analyse aspectuelle alternative : et si le PS n’était pas global mais inchoatif ? Cette hypothèse, qui remonte à Guillaume (1929), a été à l’origine de beaucoup de discussions entre Guillaumiens et a été réactualisée dans les années 1970 par Guenthner, Hoepelman & Rohrer (1978). A première vue, elle paraît séduisante : un contenu aspectuel inchoatif serait plus facile à expliquer comme une conséquence de la progression temporelle et serait annulé en même temps que celui-ci. Or cette hypothèse n’est pas satisfaisante dans la mesure où les PS inchoatifs ne réfèrent pas seulement à la partie initiale de la situation, mais la saisissent quand même dans son ensemble, y compris la borne de droite. Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer le PS à une périphrase inchoative comme « se mettre à + infinitif » : (33) a. Arrivé chez lui, Paul se mit à faire la vaisselle, mais il ne la termina pas. (33) b. ? Arrivé chez lui, Paul fit la vaisselle mais il ne la termina pas. Se mit à faire (33a) est inchoatif, mais pas global et n’implique donc pas la réalisation complète de la situation tandis que fit (33b) signifie la réalisation complète de la situation, malgré la présence d’une espèce de focalisation sur le début d’une situation, qui est néanmoins présentée dans sa globalité. Concluons cette première partie par deux remarques. (i) Au lieu de considérer la globalité du PS comme un effet secondaire de sa linéarité, je suggère de faire plutôt l’inverse en avançant que c’est la globalité qui est fondamentale et la linéarité qui est un effet secondaire. Par sa globalité, qui crée un mouvement du début jusqu’à la fin du procès, le PS peut inscrire celui-ci dans le temps ascendant (cf. Bres, 1997), ce qui le rend apte à insérer des événements dans la ligne chronologique du texte. En revanche, l’appartenance au temps ascendant rend la globalité peu apte à opérer un retour en arrière, ce qui explique pourquoi le PS a besoin d’une aide co(n)textuelle forte pour exprimer l’ordre temporel inverse.

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(ii) Depuis la présentation du modèle sémantique de J. Moeschler et nos premiers commentaires critiques (Vetters & De Mulder, 2000) plusieurs années se sont écoulées. L’école de Genève admet actuellement que leur hypothèse initiale était trop forte (cf. Luscher, 2002 ou Sthioul, 2007). Ce dernier avance que notre analyse présentée dans Vetters & De Mulder (2000) ne s’applique non seulement au couple PS/IMP mais est également de mise pour l’aspect extensif des temps composés, conclusion que je partage entièrement. 3. Comment l’imparfait peut-il être narratif ? Depuis le début du XIXe siècle, on trouve dans les récits écrits des IMP là où l’on s’attend plutôt à trouver des PS, comme dans (32), repris ici, (34) et (35), repris ici : (32) Quelques instants plus tard, Maigret descendait (e1) l’escalier, traversait (e2) le salon aux meubles disparates, gagnait (e3) la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds du soleil. (Simenon, La nuit du carrefour, LdP 2908, p. 61) (34) [...] Il promit d'être au rendez-vous. À minuit, il frappait doucement à la petite porte du pavillon. Une femme ouvrit une fenêtre. (F. Soulié, Les Mémoires du Diable, 1837, ex. cité par Muller, 1966 : 262) (35) La clef tourna dans la serrure. Monsieur Chabot retirait son pardessus qu’il accrochait à la porte d’entrée, pénétrait dans la cuisine et s’installait dans son fauteuil d’osier. (Simenon, cité par Tasmowski-De Ryck, 1985) Dans ces énoncés, (i) il y a progression narrative (e1<e2<e3) et (ii) l’interprétation des propositions à l’IMP est globale, ce que montre l’impossibilité d’y remplacer l’IMP par être en train de : (32’) Quelques instants plus tard, Maigret *était en train de descendre l’escalier, *était en train de traverser le salon aux meubles disparates, *était en train de gagner la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds du soleil. ((32) Quelques instants plus tard, Maigret descendait (e1) l’escalier, traversait (e2) le salon aux meubles disparates, gagnait (e3) la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds du soleil. (Simenon, La nuit du carrefour, LdP 2908, p. 61) (34’) Il promit d'être au rendez-vous. À minuit, il ( ?) était en train de frapper doucement à la petite porte du pavillon. Une femme ouvrit une fenêtre. Cet emploi, semble être typiquement roman : il existe dans la plupart des langues romanes (dont l’espagnol, l’italien et le catalan), mais je ne connais aucune construction imperfective ou sécante en dehors des langues romanes permettant ce type d’emploi. A titre d’exemple, voici quelques traductions germaniques de (32) : (36) a. néerlandais *Enkele ogenblikken later was Maigret de trap aan het afdalen, was hij de salon met de slecht bij elkaar horende meubelen aan het doorlopen, was hij het terras aan het bereiken dat bruiste van de reeds warme zonnestralen. b. allemand *Einige Augenblicke später war Maigret am Treppen hinunersteigen, am Wohnzimmer (…) durchqueren und am hinausgehen zur Terrasse (…).

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c. anglais A moment later, Maigret walked (*was walking) down the staircase, went (*was going) across the dining-room and its ill-assorted furniture, and then reached (*was reaching) the terrace, which was dripping with the sun’s first hot rays. L’existence de cet emploi narratif de l’IMP suscite un certain nombre de questions, parmi lesquelles les suivantes : (i) Comment le temps par excellence de la simultanéité dans le passé peut-il exprimer la progression narrative ? (ii) Comment peut-on rendre compte de l’interprétation aspectuelle globale de ces énoncés ? (iii) Si l’IMP narratif est global et fait progresser le récit (ce qui reste à prouver), comment explique-t-on alors le fait que la plupart des locuteurs estiment qu’un IMP narratif n’a pas le même effet de sens qu’un PS ? Ainsi, on admet généralement que (32) n’est pas équivalent à (37) : (37) Quelques instants plus tard, Maigret descendit (e1) l’escalier, traversa (e2) le salon aux meubles disparates, gagna (e3) la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds du soleil. (iv) L’interprétation globale de ces énoncés, nous oblige-t-elle de conclure que l’IMP est devenu un « prétérit », neutre d’un point de vue aspectuel ? En guise de réponse, j’avancerai les hypothèses suivantes : H1 : L’imparfait narratif est un imparfait comme les autres. H1a : Il ne signifie pas la progression temporelle. H1b : Sa valeur aspectuelle n’est pas globale. H2 : L’imparfait narratif pourrait annoncer une tendance « prétéritale » de l’imparfait. 3.1. Imparfait et progression temporelle Les analyses des temps verbaux en termes de structuration textuelle (progression vs simultanéité ; narration vs description ; premier plan vs arrière-plan ; etc.) sont souvent proposées comme alternatives pour l’analyse aspectuelle classique (cf. le titre de ma thèse, Vetters, 1992). La critique du modèle pragma-sémantique genevois au § 1 cidessus a illustré le fait que l’aspect sécant (ou imperfectif) et la simultanéité ne vont pas toujours ensemble. Ainsi, dans (27), répété ici, la progression temporelle n’empêche pas l’utilisation de la périphrase d’aspect progressif être en train de (ou l’inverse si l’on veut : l’emploi d’être en train de n’empêche pas le récit d’avancer) : (27) Cette suggestion séduisit tout le monde. Cinq minutes plus tard, nous étions tous – domestiques compris – en train de descendre la colline. (Dashiell Hammett, Le sac de Couffignal, Carré noir 346, p. 49) Notre hypothèse H1a énoncée ci-dessus signifie (i) que ce n’est pas l’imparfait qui fait progresser le récit, mais que (ii) c’est le co(n)texte dans lequel il se trouve qui est responsable pour la progression temporelle. Illustrons cela a l’aide d’exemples. Soit (32) et (35) :

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(32) Quelques instants plus tard, Maigret descendait (e1) l’escalier, traversait (e2) le salon aux meubles disparates, gagnait (e3) la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds du soleil. (Simenon, La nuit du carrefour, LdP 2908, p. 61) (35) La clef tourna dans la serrure. Monsieur Chabot retirait son pardessus qu’il accrochait à la porte d’entrée, pénétrait dans la cuisine et s’installait dans son fauteuil d’osier. (Simenon, cité par Tasmowski-De Ryck, 1985) Dans ces énoncés, on n’a nullement besoin d’informations fournies par des compléments de temps ou par des temps verbaux pour comprendre que les événements se succèdent : les connaissances liées aux prédicats verbaux employés suffisent pour faire avancer le récit. On a souvent insisté sur le rôle important joué par les compléments de temps pour l’interprétation narrative des énoncés à l’IMP. Un énoncé comme (35) montre cependant que l’IMP narratif est possible sans qu’un complément de temps assure la progression temporelle. L’usage narratif de l’IMP sans complément de temps n’est cependant pas un argument en faveur de l’hypothèse selon laquelle c’est le temps verbal qui est responsable pour la progression temporelle. Dans certains cas, les prédicats verbaux suffisent (cf. 35) ci-dessus), mais dans d’autres, l’IMP narratif est impossible sans complément de temps, lorsque rien dans le contexte ne permet au récit d’avancer. Analysons les énoncés suivants empruntés à Landeweerd (1998) : (38) Jean se mit en marche. Il boitait fortement. (39) Marie mit sa nouvelle robe. Elle lui allait très bien. (40) a. [Jean se promenait dans la rue.] Il se mit à pleuvoir. ? Jean était tout mouillé. b. [Jean se promenait dans la rue.] Il se mit à pleuvoir. RAPIDEMENT, Jean était tout mouillé. c. [Jean se promenait dans la rue.] Il se mit à pleuvoir. Jean fut tout mouillé. (41) a. Le mannequin monta dans la voiture. ? Son parfum empestait l’habitacle. b. Le mannequin monta dans la voiture. EN UN ECLAIR, son parfum empestait l’habitacle. c. Le mannequin monta dans la voiture. Son parfum empesta l’habitacle. Dans (38) et (39), la situation à l’IMP est adjacente à celle au PS qui précède : Jean boite dès qu’il se met à marcher et la nouvelle robe de Marie lui va très bien dès qu’elle la met. Dans (40) et (41), par contre, il y a un « hiatus » entre les deux situations : Jean n’est pas tout mouillé dès qu’il commence à pleuvoir, mais seulement après quelque temps et le parfum du mannequin met un certain temps à empester l’habitacle. Dans ces contextes, le PS n’a aucun mal à signifier la progression temporelle (cf. 40c et 41c). L’IMP, par contre, n’y arrive pas tout seul (cf. 40a et 41a), mais a besoin d’un complément de temps qui assure la progression temporelle (cf. 40b et 41b). En conclusion, l’IMP ne fait jamais progresser le récit, mais il peut être employé dans des contextes où le récit progresse ; en d’autres termes : il n’empêche pas la progression temporelle. Si aucun élément co(n)textuel (sens des prédicats verbaux, compléments de temps, etc.) ne fait progresser le récit, l’IMP n’y arrive pas tout seul. 3.2. Imparfait narratif et aspect global L’IMP serait-il devenu un prétérit ? C’est la conclusion qui s’impose si l’on admet qu’il peut, dans certains contextes, exprimer l’aspect global. On constate cependant que le PS,

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l’autre membre de ce couple mal assorti (cf. le titre de Vetters, 1993) n’a rien perdu de sa valeur aspectuelle globale ; aucune lecture sécante n’est possible, comme on peut le constater dans (42) et (43) : (42) *Jean travailla depuis un quart d’heure. (43) Paul #se noya/[ok se noyait], quand l’agent le sauva en le retirant de l’eau. En fait, sa valeur aspectuelle est plus stable que son comportement discursif de progression temporelle (cf. la section 1. ci-dessus). Qu’en est-il de la globalité de l’imparfait ? En principe, une forme sécante ou imperfective ne permet pas de lecture narrative qui implique une interprétation globale des événements concernés (cf. les données contrastives de (36)). Cependant, l’IMP se combine avec des compléments de durée globale, comme on peut le voir dans (44) à (47) : (44) Les deux hommes erraient ainsi quelques instants, gênés, bousculés. (Marcel Allain, Le train perdu, cité par Gosselin, 1999b : 23). (45) Dès lors, l’apache et sa maîtresse demeuraient pendant près de vingt minutes aux écoutes, les oreilles collées à la cloison. (Ibid.) (46) La jeune fille marchait ainsi pendant une bonne heure, peut-être plus. (Ibid.) (47) En trois quarts d’heure environ, le guide fournissait à ses clients toutes les explications nécessaires. (Marcel Allain, Le voleur d’or, Ibid.) Cet argument en faveur de l’existence d’une valeur aspectuelle globale de l’IMP est cependant affaibli par le fait que la compatibilité avec les compléments de durée globale se limite aux contextes narratifs, comme le montre l’impossibilité d’employer l’IMP dans (48). (48) La guerre de Cent Ans – qui dura/*durait d'ailleurs 116 ans – fut surtout amenée par la rivalité entre Philippe VI et Edouard III. Il y a un autre argument qui plaide en faveur du maintien de la valeur aspectuelle sécante de l’IMP. On sait depuis Garey (1957) qu’avec une situation télique, l’IMP peut exprimer la non-réalisation de l’événement. Ce phénomène, appelé « paradoxe imperfectif » par Garey est illustré par la différence entre (49)a et (49)b. (49) a. Paul se noyait quand l’agent nageur le sauva en le retirant de l’eau. b. Paul #se noya quand l’agent le sauva en le retirant de l’eau. (=43) Or ce « paradoxe imperfectif » n’est possible qu’avec une forme univoquement sécante et ne peut être exprimé par un prétérit, comme le montrent les données contrastives dans (50) empruntées aux langues germaniques : 50) a. anglais Paul #drowned when the lifeguard saved him by pulling him out of the water. b. néerlandais Paul #verdronk, toen de agent hem redde door hem uit het water te halen.

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c. allemand Paul #ertrank, als der Polizist ihn rettete und ihn aus dem Wasser zog. Pour obtenir la même lecture que celle de l’IMP dans (49a), il faut remplacer ces prétérits par des périphrases progressives (et donc sécantes) : 50) a’. anglais Paul was drowning when the lifeguard saved him by pulling him out of the water. b’. néerlandais Paul was aan het verdrinken, toen de agent hem redde door hem uit het water te halen. c’. allemand Paul war am ertrinken, als der Polizist ihn rettete und ihn aus dem Wasser zog. Le fait même que l’IMP français permet cette lecture d’événement non réalisé, qui exige une forme sécante, montre qu’il n’est pas encore devenu une forme aspectuellement vide. Mais comment alors rendre compte de l’interprétation globale des énoncés avec des IMP narratifs, si l’on ne veut pas attribuer cette globalité à l’IMP ? Je pars du principe que dans l’interprétation aspecto-temporelle d’un texte, il faut distinguer entre ce qui est apporté par les temps verbaux – en l’occurrence, ce qui relève de la sémantique de l’IMP – et ce qui est apporté par le co(n)texte, c’est-à-dire ce qui relève de la pragmatique. J’essaierai de monter que l’IMP narratif a gardé son aspect sécant et que c’est le co(n)texte qui est responsable de l’interprétation globale. En d’autres termes : le co(n)texte en dit plus que l’IMP. Mon hypothèse est que le comportement de l’IMP narratif français et roman peut être expliqué par un phénomène que j’appellerai « l’ellipse aspectuelle ». Pour commencer, regardons les énoncés suivants, sans faire attention aux temps verbaux utilisés : (51) Deux semaines après, on lui coupait les deux jambes, et le deux février suivant, deux chevaux la menèrent au cimetière. (M. Rolland, La pipe en sucre, Edmond Nalis, p. 200) (52) Il grommela, mit le contact et la Morris démarra. Dix minutes plus tard, les deux hommes se trouvaient dans une petite chambre chichement meublée, éclairée par une ampoule poussiéreuse et sans abat-jour qui pendait lamentablement du plafond sale. (James H. Chase, Le vautour attend toujours, Carré noir 31, p. 15) (53) Il lui donna le numéro de l’immeuble, endossa son pardessus et quelques instants plus tard, il y avait une silhouette sombre de plus à marcher à pas rapides dans le brouillard. Ce ne fut qu’au coin du boulevard Voltaire qu’il trouva un taxi. Les avenues, autour de l’Etoile, étaient presque désertes. (Simenon, Tout Simenon, "Maigret se trompe", Presses de la Cité, 7, p. 10) L’interprétation de ces énoncés dépend crucialement d’une ellipse narrative : un ou plusieurs événements non exprimés que le lecteur peut reconstruire. Ainsi, dans (51) tout le monde comprend qu’entre l’amputation des jambes et le trajet vers le cimetière, la dame est décédée alors que dans (52) et (53), le narrateur passe sous silence le trajet en voiture. De tels récits elliptiques ne choquent personne et ne posent aucun problème

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d’interprétation. Je pense que l’IMP narratif repose sur une logique semblable. Reprenons (32) : (32) Quelques instants plus tard, Maigret descendait (e1) l’escalier, traversait (e2) le salon aux meubles disparates, gagnait (e3) la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds du soleil. (Simenon, La nuit du carrefour, LdP 2908, p. 61) Pour moi, l’IMP y a une valeur aspectuelle normale et sature une partie de l’intervalle de la situation descendre (Maigret, l’escalier). En d’autres termes, il nous montre Maigret « au milieu de l’escalier » sans dire explicitement qu’il arrive en bas. Par ailleurs, le texte aurait pu continuer autrement, comme on le voit dans (54) : (54) Quelques instants plus tard, Maigret descendait l’escalier lorsque le téléphone sonna dans sa chambre. Il s’arrêta au milieu et remonta tout de suite. C’est la suite du texte qui dans (32) permet de comprendre que Maigret est effectivement arrivé en bas : Maigret ne peut traverser le salon que s’il a d’abord effectivement descendu l’escalier jusqu’en bas. L’interprétation de traversait se fait de la même façon : Maigret est « montré » par l’IMP au milieu du salon et la proposition qui suit indique qu’il est arrivé de l’autre côté, sinon il n’aurait pas pu s’installer à la terrasse. Mon analyse de l’IMP a l’avantage qu’elle permet de rendre compte du fait que les locuteurs ressentent une différence entre un PS et un IMP narratif. Le PS assure luimême la progression temporelle et la lecture globale, tandis que l’IMP n’en est pas capable : il ne fait pas progresser le récit (cf. 2.1) et ne sature qu’une partie de l’intervalle. On pourrait se demander s’il n’y a pas de contradiction entre la valeur sécante de l’IMP et l’interprétation globale de l’énoncé. Ce n’est pas le cas, dans la mesure où l’information de l’IMP – la situation est en cours – n’est pas contredite par celle qu’apporte le co(n)texte : celui-ci complète l’information donnée par l’IMP en ajoutant que la situation qui était en cours s’est prolongée jusqu’à son terme. En revanche, entre un PS et un contexte sécant il y a contradiction, comme le montrent (42) et (43) : (42) *Jean travailla depuis un quart d’heure. (43) Paul #se noya/[ok se noyait], quand l’agent le sauva en le retirant de l’eau. Dans ces exemples l’information donnée par le PS – l’événement s’est entièrement déroulé, du début à la fin – est contredite par le contexte qui indique soit que l’événement est encore en cours au moment dont on parle (42), ou qu’il a été interrompu avant son terme inhérent (43). Je conclurai cette section sur l’affirmation que l’IMP n’est pas devenu un prétérit et que son emploi narratif n’est pas un argument contre sa valeur aspectuelle sécante. Je nuancerai cependant tout de suite cette affirmation en ajoutant qu’il n’est pas « encore » devenu un prétérit, dans la mesure où l’évolution vers une valeur prétéritale est néanmoins manifeste, comme le semble indiquer sa compatibilité avec des compléments de durée globale dans les co(n)textes narratifs. L’ellipse aspectuelle pourrait être une étape intermédiaire facilitant le passage d’une valeur sécante vers une valeur prétéritale.

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Un dernier élément qui confirme l’évolution vers une valeur prétéritale de l’IMP est le fait qu’à l’oral il est de plus en plus souvent remplacé par être en train de dans les contextes de « paradoxe imperfectif » : (55) Paul était en train de se noyer, quand l’agent l’a sauvé en le retirant de l’eau. 4. Pour conclure J’ai traité dans cette communication deux aspects de l’interaction entre sémantique et pragmatique dans l’interprétation des temps verbaux français. La première partie a évalué la proposition de l’Ecole de Genève selon laquelle les temps verbaux auraient un contenu procédural. J’y ai avancé que le contenu aspectuel des temps verbaux est de nature conceptuelle, idée qui a entre-temps était reprise par certains des membres de l’Ecole de Genève. La deuxième partie a illustré comment l’interaction de sémantique et pragmatique permet à l’IMP d’avoir un effet de sens narratif.

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Le futur, l’ordre temporel et les inférences contextuelles Tijana Asic ISC CNRS Lyon, Faculté de Philologie et des Arts de Kragujevac Veran Stanojevic ISC CNRS Lyon, Faculté de Philologie de Belgrade

1. Introduction Notre article vise à décrire la sémantique et la pragmatique du futur simple en français, ce qui, jusqu’à ce jour, n’a pas été au centre de l’intérêt des chercheurs travaillant dans le domaine de la temporalité. Dans ce travail on se posera la question de savoir comment interpréter une phrase au futur simple en tenant compte des trois paramètres qui se sont avérés incontournables pour la description des temps verbaux. Ce sont : 1) l’instruction temporelle, 2) l’instruction aspectuelle et 3) l’instruction sur l’ordre temporel des éventualités introduites par une suite de phrases. Par instruction temporelle nous entendons la manière dont un temps verbal localise l’éventualité qu’il introduit sur l’axe du temps par rapport au moment de la parole. L’instruction aspectuelle nous dit comment un temps verbal présente l’éventualité qu’il introduit (vision perfective vs vision imperfective de l’éventualité). Enfin, par instruction sur l’ordre temporel de deux éventualités e1 et e2 on entend la présence éventuelle de contraintes réglant l’ordre respectif des e1 et e2 : e1 précède e2, ou bien e2 précède e1 ou encore e1 et e2 sont simultanés. On se posera aussi la question de savoir si ces trois types d’information relèvent de la sémantique ou de la pragmatique. De plus, nous examinerons le rôle et l'importance de la pragmatique dans l’interprétation des phrases au futur simple. 2. Le sémantisme de base du futur simple 2.1. Le modèle reichenbachien D’après le modèle reichenbachien (Reichenbach, 1947) le sémantisme de base du futur simple en français est S-R,E. Cela veut dire que le futur simple localise postérieurement au moment de la parole l’éventualité qu’il introduit. Pour rendre plus clair le sémantisme de base du futur simple et pour pouvoir le comparer au sémantisme du futur périphrastique, nous présenterons succinctement la taxonomie logique des temps verbaux de Reichenbach. D’après Reichenbach, tout temps verbal est défini par une ou plusieurs combinaisons des trois points sur l’axe temporel : S = le moment de la parole ; E = le moment de l’événement ; R = le point de référence, par rapport auquel se situe le moment de l’événement.

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Selon la taxonomie de Reichenbach, chaque temps verbal reçoit une description simple (voir le tableau 1)2. Tableau 1 : Les temps verbaux du français à partir de Reichenbach Temps verbal Définition présent S,R,E3 passé composé E-R,S/E,R-S4 passé simple, imparfait E,R-S plus que parfait S-R-E futur simple S-R,E futur antérieur S-E-R/S,E-R/E-S-R futur proche S,R-E Il s’ensuit que les temps verbaux diffèrent selon deux critères principaux : a) La position de E par rapport à S : si E est antérieur à S, il s’agit des temps du passé, si E est égal à S, il s’agit du présent, si E est postérieur à S, il s’agit des temps du futur. b) La relation entre S et R ; soit S=R, soit S R ; dans le premier cas le point de perspective est égal au moment de la parole, dans le deuxième, il en est différent. Ceci dit, tous les temps verbaux peuvent être répartis en deux grands groupes : l’éventualité en question (elle peut être située dans le passé ou le futur) est observée à partir du moment de la parole (S=R) ou à partir d’un autre moment, dont la coordonnée temporelle peut être identique (R=E) ou non (R E) au moment de l’événement. Bien évidemment, les temps verbaux du premier groupe indiquent que le résultat de l’éventualité est pertinent au moment où on parle (maintenant), tandis que les temps verbaux du deuxième groupe indiquent que le résultat de l’éventualité n’a rien à voir avec le moment de l’énonciation et qu’il est pertinent dans un autre domaine temporel.5 2.2. Le futur simple et le futur périphrastique Même si le futur périphrastique (appelé par les grammairiens « le futur proche/prochain ») n’est pas l’objet de notre article, notons que son sémantisme de base est S,R-E, ce qui veut dire que, les points S et R coïncidant, l’éventualité introduite par une phrase au futur périphrastique est envisagée à partir de S. On peut illustrer la différence sémantique entre ces deux temps du futur par des exemples où une phrase au futur est enchâssée dans une autre qui contient un verbe de perception. Comme le signalent Borillo et al. (2004) seul le futur périphrastique est possible dans un contexte de perception visuelle : (1) Je vois que Jean va abattre ce vieux chêne.
Il s’agit d’une application de son système au français, Reichenbach ayant fondé sa théorie sur le système temporel de l’anglais. 3 On lit la virgule comme « est égal » et le tiret comme « précède ». 4 Certains temps verbaux ont plusieurs sémantismes. 5 Pour une présentation détaillée du système reichenbachien voir Moeschler et al. (1998).
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