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L'Autrement-vu, l'axe central des langues

De
206 pages
S'ajoutant au Dire (1955), au Pensé (2002) et à l'Être (2006), le Vu actuel porte à quatre le nombre de volumes touchant la notion de plus en plus élaborée d'Autrement. En ce qui concerne l'ordinairement-vu, il se conçoit comme venant de l'extérieur et orientant ce regard docile qui ne fait que suivre. Ce que l'on peut en retenir pour l'autrement-vu, c'est la même passivité du regard. Ce qu'on doit y introduire de nouveau, c'est le fait que la pression s'y exerce maintenant non de l'extérieur mais de l'intérieur.
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L’AUTREMENT-VU
automatique des langues qui mène le bal
dans d’intermédiaires zones négatives,
puis coince son homme à l’extrémité
des angles positifs mutés en cases




Un schéma développé suivi, en guise de compensation,
de :
Comment porter des lunettes sans avoir des œillères ?














L’Harmattan Du même auteur
aux éditions L’Harmattan


L’Autrement-être.
Bgh[ulb_ , 2006.


L’Autrement-pensé.
BgZdhfukeb_ , 2002.


L’Autrement-dit.
BghkdZaZl_evghklv , 1995.















© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54421-5
EAN : 9782296544215



1In memoriam Zemb

1
Ce carré blanc [dessiné — à l’inverse du Carré
noir de Malevitch — en haut par ma dédicace et en
bas par ma note] symbolise davantage un
« autrement-taire » rempli de sens qu’un simple
vide laissé à la place d’une lettre confidentiellement
autographe. Comme le grand homme s’y exposait
peut-être plus que jamais, j’ai finalement décidé de
ne pas la reproduire, par discrétion. Or, ces lignes
tracées d’une main de l’académicien hors du
commun m’avaient été transmises peu avant qu’il
disparaisse… Y discernerais-je à présent, au-delà
d’un geste chaleureux d’adieu, ce qui fut alors son
ultime et dernier message ?










PROLOGUE I

Du doute méthodique à la négation complète

Être véridique, c’est une distinction.
Friedrich Nietzsche

L’Autrement-vu est un néologisme. Comme les autres que
j’ai créés sur le thème annoncé de L’Autrement. Pour
respecter la tradition des années 1995, 2002, 2006 marquant
mon passage du « dit » au « pensé », puis à l’ « être », et
maintenant au « vu », voici donc la plus récente des valeurs
ajoutées. Avec des angles de vue si différents qu’ils
correspondent à peu près aux pôles opposés, l’autrement-vu
offre, en ma première estimation, comme une antithèse du vu
seul.
« Things are because we see them », aurait peut-être
dit, à cette occasion, Oscar Wilde. Les choses tombent ici
littéralement sous le sens. Et cette affirmation on ne peut
plus artistique est révélatrice quant à notre façon de voir.
Mais puisqu’elle se veut outrageusement volontaire,
j’avancerai aussi sur un mode interrogatif : « Telle position,
telle vue ? » Voyons si le liage formulé de la sorte tient la
route.
L’idéal serait de croiser sur mon chemin une théorie
mettant en lumière le rapport impliqué… Afin de les
examiner (théorie et rapport) de manière approfondie et
conjointe, on reprendra la fameuse classification des langues
qui distingue deux types majeurs : il y aurait des idiomes
remontant au locuteur et d’autres renvoyant à l’auditeur.
D’une façon passablement cavalière et à ce titre donc
emblématique, certains auteurs divisent l’ensemble des
langues en celles du locuteur et celles de l’interlocuteur. En
tant qu’exemple limite, nous pouvons alors imaginer
quelqu’un qui, s’inspirant de Jakobson et de son concept de
la communication, redoublerait les termes de locuteur et
d’auditeur par ceux de « destinateur » et de « destinataire ».
D’entrée de jeu, la ligne de séparation des langues se
trouverait tracée ainsi à l’extérieur…
Mais c’est justement le cas — les gens de ma
génération s’en souviennent peut-être encore — de Boris
Uspensky et de sa contribution aux Mélanges offerts à
Roman Jakobson (1967), réimprimée ensuite dans les
Œuvres choisies de l’auteur (1997). De manière
significative, l’ouvrage portait pour titre : « Les Problèmes
de la typologie linguistique sur le plan de la distinction du
locuteur (destinateur) et de l’auditeur (destinataire) ». En
voici quelques extraits.

Les thèses de départ accompagnées
d’observations premières teintées de doute
Il s’agissait — sauf rares exceptions où je ne peux
m’abstenir de commentaires qui restent d’ailleurs toujours
près du texte (beaucoup trop technique pour être
transposable), je me limite à la traduction ad hoc — il
s’agissait donc et il s’agit toujours « de la confrontation des
langues du point de vue de certains processus ou des
tendances s’y révélant d’une manière spontanée » (Uspensky
1997 : 6).
1/. « Ce qui frappe » lorsque l’on choisit pour critère
d’appréciation l’efficacité, « c’est la différence des langues »
(page 7).
2/. Quels seraient alors les fondements de la qualité
ressentie ? Selon Jakobson, il y a au moins un système du
locuteur et un système de l’auditeur. Si le premier plan code
10
rapidement en transitant du message au texte, le second
décode lentement en passant du texte au message. Cela veut
dire, non sans emprunt à George Zipf, que « l’économie
d’effort de la part du locuteur n’est pas toujours profitable à
l’auditeur et vice-versa » (11-12). Et, pour sceller le conflit,
ajouter avec Charles Bally qu’en principe il y a des langues
où domine la tendance du locuteur et des langues où
2l’emporte celle de l’auditeur .
3/. Cela dit — et là commencent les « problèmes »,
pour réemployer le terme de l’auteur —, « les systèmes sans
cases vides sont atypiques quant aux langues naturelles »
(13). Une économie de rigueur, si l’on s’était avisé de leur en
imposer une, aurait fait naître des tensions du côté de
l’interlocuteur… Et puis, il me semble que les langues ont de
toute façon besoin d’une réserve de résistance. Car, pour
revenir à Jakobson, l’auditeur fonctionne sur le mode
heuristique alors que le locuteur tient un rôle, à maints
égards, déterministe. Il s’ensuit que, de façon paradoxale,
« l’homonymie existe seulement pour l’interlocuteur, mais
pas pour le locuteur » (18).
4/. Cette inconscience (qui n’a pas échappé à l’œil fin
de Jakobson) fait que la paresse et l’économie se soldent
finalement par la fusion, par la réduction des voyelles, par
toutes sortes de neutralisation. Face à une tendance générale
du locuteur à l’assimilation, l’auditeur est « intéressé » en
dissimilation.
5/. Malgré le constat du conflit d’intérêts (conflit
propre d’ailleurs aux langues naturelles qui devaient
justement garder en réserve des cases vides pour ce genre de
situations, du reste, fréquentes) « les huit cas de la
déclinaison en russe forment — à en croire Uspensky — un

2
Pour ce qui est du français, je prends le contre-pied des conclusions que
le premier promoteur de Saussure avait cru devoir tirer en 1944. Il serait
prématuré de revenir sur la question traitée ailleurs (Lobatchev 1983)
d’autant que j’espère l’approfondir dans ce qui s’annonce déjà comme
les secondes variations sur le thème de l’autrement.
11
système sans cases vides ». « Un système harmonieux » —
personnellement, je retiendrai ce laudatif pour qualifier la
grille de lecture plutôt que la chose lue (et c’est, en
l’occurrence, le paradigme de la déclinaison dans
l’interprétation de Roman Jakobson) — « système
harmonieux » donc, où la signification de chaque cas
présente comme une combinaison d’indices se recoupant
avec trois idées fondamentales : « volume », «périphérie » et
« distribution » (14-15).
6/. La tendance à l’économie d’efforts du côté du
locuteur ne se réduit pas à l’homonymie des mots pleins,
s’étendant jusqu’à l’homonymie des éléments grammaticaux
surtout lorsque ces derniers font partie « des langues
désinentielles ». Or, la synthèse des unités formelles (ou
l’expression synthétique du sens pour des catégories
différentes au sein d’un seul et même morphème) comme
leur syncrétisme (ou la réunion dans un morphème des sens
différents appartenant à une catégorie) sont autant de
marques spéciales de « la langue du locuteur » (19).
7/. « Les phénomènes de cette espèce favorisent aussi
bien la répartition économe des éléments du plan de
l’expression de la langue, par rapport à un système donné du
contenu relevant de son plan paradigmatique, que la
transmission compacte de l’information dans sa chaîne
syntagmatique » (19-20). Il est évident que les mêmes faits
sont, d’autre part, susceptibles de provoquer certaines
difficultés d’interprétation lors de l’analyse du texte,
« puisqu’ils ne sont manifestement pas à l’avantage de
l’auditeur » (20).
8/. « Tout porte à croire que la séquence progressive
dans la construction syntaxique, lorsque le déterminant suit
le mot déterminé, correspond à l’ordre de l’appréhension de
la phrase par l’auditeur. Quant à la séquence régressive, elle
peut contredire les intérêts de l’interlocuteur dans la mesure
où elle conditionne la démarche récursive pour la
compréhension » (22-23).
12
9/. Ce qui distingue en général les langues à cas, c’est
la complexité paradigmatique, la synthèse, l’homonymie des
désinences et leur fusion. « Il se trouve cependant que ces
faits sont aussi les marques typiques de « la langue du
locuteur » (26).
10/. En même temps, le type agglutinant de la langue
(qui est caractérisé par la syntagmatique développée, par les
frontières morphologiques nettes, par la correspondance
univoque du plan de l’expression et du plan du contenu) peut
représenter le type de « la langue de l’auditeur ». De manière
similaire s’interprète aussi la différence entre les langues
synthétiques et les langues analytiques… (26).
11/. « Il est notoire que les essais typologiques du
passé avaient souvent une orientation extralinguistique ; le
type de langue était là pour expliquer les différences
psychologiques, culturelles et ethniques. Cette approche fut à
juste titre critiquée dans les recherches postérieures, la
tendance générale de la linguistique moderne (structurale)
étant à une limitation rigoureuse de son objet par les facteurs
proprement linguistiques » (26).

Révision critique de l’ensemble débouchant sur un rejet
Uspensky avait visiblement la double intention de faire
plaisir à Jakobson et de nous proposer en même temps une
nouvelle typologie des langues ou tout au moins d’en jeter
les bases. On va voir déjà si ces deux choses étaient
compatibles.
A/. C’est bien beau de vouloir une alternative à la
classification formelle des langues, encore faut-il s’assurer
de sa pertinence. Surtout lorsqu’il s’agit du contexte global
où opère la théorie de la communication tant citée par
l’article. Il se trouve cependant que le principe jakobsonien,
du moins comme je l’entends, s’appuie sur une notion
universelle, celle du langage, alors qu’ici, excusez du peu, il
est question des langues qui, elles, présentent des entités
particulières ! C’est d’une contradiction flagrante. Comment
n’a-t-elle pas gêné l’auteur ? Il n’y a qu’une seule
13
explication possible : l’idée même n’a pas effleuré son
esprit. Quand on voit partout la structure, ça devient vite
obsessionnel. Et notre auteur ne s’aperçoit plus de rien de
sorte que la méthode structuraliste qu’il cherche à appliquer
à sa nouvelle entreprise le ramène logiquement dans le vieux
giron formaliste.
B/. Premier glissement qui en provoque d’autres. Au
lieu de finir par se tourner vers des langues, l’auteur
commence par s’en détourner. Quand il prend par exemple
les gros plans habités par le paradigmatique et par le
syntagmatique, ce qui relève du langage, ou quand il y
adjoint d’une part le destinateur et le destinataire de l’autre,
ce qui l’enferme définitivement dans le schéma de la
communication. Résultat, on tourne en rond.
C/. C’est à se demander si ces longs détours n’avaient
pas pour but d’établir une quelconque distinction
complémentaire qui aille dans l’axe du locuteur et de
l’auditeur, au-delà des généralités autrement inutiles lorsque,
enfin, l’auteur aura abordé les langues. Mais non ! Aucune
conclusion n’est véritablement tirée pour les divisions 9/ et
10/ terminales de l’ensemble, pas plus que pour les divisions
intermédiaires 6/ et 7/. C’est dire que la confusion persiste
jusque dans la page finale 26 du manuscrit, en passant par
les pages 19 et 20 où les qualificatifs d’ « économe » et de
« compact » sont également attribués au plan paradigmatique
et à la chaîne syntagmatique, et où la langue ayant de tels
traits est indifféremment caractérisée et comme celle du
locuteur, et comme celle de l’auditeur — ce qui fait tout de
même deux à la fois ! Or, on s’en accommode facilement.
Pourquoi ? Parce que la description des structures n’est faite
que pour la description des structures.
D/. Cette logique formelle va frôlant parfois
l’enfantillage. Les lettres s’effacent devant les chiffres — et
c’est la raison, du reste, pour laquelle je restitue, dans la
partie critique, les premières tant elles furent sacrifiées aux
seconds dans la partie préliminaire — lorsque Uspensky met
sur le même plan… 8 cas de la déclinaison de la langue russe
14
et 8 phonèmes du vocalisme turc ! Pas de cases vides de part
et d’autre… N’aurions-nous pas affaire à des langues
artificielles ? Ah, la magie des chiffres, le mystère de leurs
coïncidences ! Il est vrai qu’on voit difficilement le rapport
avec le projet de classification nouvelle des langues, sauf
peut-être le constat déconcertant pour le russe et pour le turc,
lesquels, d’après ces mêmes critères annoncés, se trouvent
curieusement exclus des langues naturelles… Mais bon !
Soyons tout de même indulgents : ce qui est exclu est exclu.
E/. Afin d’accorder encore une chance à notre auteur,
pourquoi n’essayera-t-on pas de le suivre un peu au moment
où il touche à une matière syntaxique autrement palpable qui
est celle de l’ordre des mots ? Là-dessus son verdict (cf. 8/)
est formel : la séquence progressive va dans le sens de
l’auditeur tandis que la suite régressive déterminant -
déterminé l’oblige de revenir en arrière et entrave, de ce fait,
la communication. Face à l’extrême légèreté de l’argument,
on ne peut répondre que par un haussement d’épaules. Sur
quoi Monsieur Uspensky se fonde-t-il au juste ? Sur les
bonnes connotations de l’épithète « progressive » ? Ou sur la
majorité des cas simples dans la répartition des cas à travers
les langues ? Et le cas grammaticalement simple, c’est
connu : Sujet, Verbe, Complément. N’y aurait-il pas aussi un
présupposé sur une perception commode qui, à son sens, ne
peut qu’être progressive au risque de poser un problème à
l’efficacité proclamée comme critère ultime de
fonctionnement des langues ? En dehors de cette condition,
si elle ne devait pas tenir (et elle ne tient pas), tout l’édifice
argumentatif s’écroulerait (et il s’écroule). Boum ! Encore
heureux qu’il ne s’apparente qu’à une charpente en tous
points fruste.
F/. Un autre glissement, aux conséquences non moins
désastreuses, est déclenché par cette remarque structurale se
voulant pourtant fine. La tendance à l’économie (cf. 6/) ne se
réduit pas à l’homonymie des mots pleins, s’étendant jusqu’à
l’homonymie des éléments grammaticaux. Jusqu’ici, ça va.
De tels exemples ne manquent pas, surtout du côté des
15
langues désinentielles. Mais on ne peut pas fourrer tout ça
dans le même sac pour dire : le locuteur est avantagé — et
c’est là qu’opère la fâcheuse substitution — par les langues
qui ont l’homonymie. D’abord, quelles langues ? Déjà, selon
qu’elles sont analytiques ou synthétiques, les langues ne
réagissent pas de la même manière à l’homonymie des mots,
sans parler de leur faculté de distinguer la nature subtile de
cette mêmeté se manifestant tantôt sur le plan lexical, tantôt
sur le plan grammatical.
G/. Cela m’ennuie d’avoir à apporter encore des
précisions. Je m’en suis victorieusement abstenu jusqu’ici.
Force m’est cependant d’intervenir un peu sur ce sujet. Si
l’on me demandait quelles langues représentent les
archétypes d’analytisme et de synthétisme, je dirais sans
l’ombre d’hésitation : le français et le russe. Comme j’avais
aussi maintes occasions de les confronter, voici les données
nous renseignant.
L’homonymie lexicale fait partie des tendances
analytiques à la polysémie affichée par les langues. A ce
titre, elle est largement présente en français. Pour cela,
certes, c’est une langue du locuteur. L’homonymie des mots
pleins, par contre, est presque absente du russe ; quant à la
polysémie, elle n’y est acceptée qu’à contrecœur. Le rapport
observé (Lobatchev 1995 : 105) est partout 3 à 1 en faveur
du français.
Ce paramètre seul, même sous son aspect négatif,
suffirait à conclure : le russe n’est pas une langue du
locuteur. A cela s’ajoutent les tendances synthétiques de la
langue russe à la synonymie et à la paronymie (105), à
l’inverse justement de ce que recherche le français. Le russe
serait-il donc une langue de l’auditeur ? Il l’est, mais surtout
en raison des désinences de noms suffisamment audibles sur
toute la longueur du paradigme à huit cas. C’est cela qui
compte.
Peu importe ici quelque similitude des flexions, voire
parfois leur coïncidence. Je dirais même que c’est un fait
secondaire de réajustement qui permet du reste à un auditeur
16
attentif de savoir où il y a hésitation dans le choix d’un cas
plutôt que de l’autre, où il y a souhait de rapprochement
entre les deux et ainsi de suite. L’entendre ainsi ou ne pas
l’entendre est une question d’oreille. Il nous faut un bon
auditeur dans tous les sens du terme.
H/. Une petite mise au point pour aider l’oreille,
quelquefois défaillante, par le bon œil, comme dirait
Nietzsche. Elle porte donc sur la non-distinction, du moins
surprenante de la part de Uspensky qui écrivait quand même
dans les années soixante, entre « deux types d’abstraction,
l’une lexicale et l’autre grammaticale » proposés par la
langue (cf. Serebrennikov 1955) et entre « les éléments
lexicaux et les éléments grammaticaux » en ce qui concerne
le mot (cf. Smirnitsky 1955). Cette distinction-là est pourtant
capitale : la conscience humaine cherche à refléter tous les
objets et phénomènes du monde alors que la grammaire reste
éminemment sélective. Le lexique dégage les ressemblances,
la grammaire, elle, capte les différences.
Cela veut dire que la correction du point 6/ dans le
sens qui est le nôtre s’impose à deux reprises : de l’extérieur
des deux systèmes où tous les morceaux du puzzle sont
polarisés et de la sorte peuvent enfin coller ensemble ainsi
que de l’intérieur de l’abstraction homonymique dédoublée
qui, selon qu’elle est lexicale ou grammaticale, s’oriente vers
l’un ou l’autre type des langues.
I/. Les ouvrages des années cinquante seraient donc
totalement ignorés par Uspensky ? Oui et non : il ne s’en
réfère pas moins à Charles Bally. Or, sa traduction russe se
situe à la même époque que les deux travaux précités. Donc,
la raison doit être autre. S’agirait-il par hasard d’une
discrimination un peu volontaire ? Cela ressemble fort à une
rivalité de clochers. Aggravée par l’habitude de travailler en
groupe, l’allégeance à l’école structuraliste écarte de l’auteur
tout soupçon d’individualité. Mais cela tombe bien.
N’avons-nous pas trouvé en sa personne la figure neutre et
on ne peut plus représentative du structuralisme ?
17
L/. En ce qui concerne le structuralisme, son cheval
de bataille est, à l’évidence, la structure. Or, il y a un très
sérieux handicap inhérent à la structure, c’est l’immobilisme.
On comprend mieux maintenant pourquoi l’article de M.
Uspensky prenait tant de temps à démarrer : il ne cessait en
fait de retourner au point de départ. Subjugué par la
structure, l’auteur se veut statique à son image. Tout
structuraliste doit éprouver continûment un besoin de
positions stables. Mais cette imposture de départ n’est
tenable qu’à un niveau vague du langage. And what about les
langues qui, elles, sont déjà moins perméables ?
Le fait que je ne sois pas allé jusqu’au bout de ma
phrase anglaise est symptomatique : la terminologie m’en
empêche. Languages donnerait une multiplication de
language, un pluriel à la place du singulier sans plus.
Heureusement, la bonne distinction est là ! En français, on a
cette réelle possibilité de sentir la barrière entre l’Avant-
langues et l’Après-langage, condition indispensable pour
pouvoir la franchir. Le langage peut ainsi être défini comme
un avant-langues, entité encore statique, et les langues
comme un après-langage, entité déjà dynamique. Faire
semblant de demeurer dans l’avant-langues alors qu’on est
passé dans l’après-langage relève de l’anachronisme. D’où
l’impression de retard et de contretemps dégagée par la
partie médiane et par la partie finale de l’article.
M/. Plaçons le même paper dans un contexte
continental outre-manche : européen, suisse ou français.
Quelle serait alors la raison « du non-déclenchement d’un de
ces triples sauts prévus par le programme » ? (A force de
suivre le patinage artistique à la télé, je le transfère dans mon
écriture. Mais puisque cela tombe bien, je n’y vois pas
tellement d’inconvénient). Quelle est la raison aussi de
l’absence de saut, alors que ce saut même est nécessaire pour
assurer la transition entre le langage et les langues ? Une
séparation timorée des deux sphères, dès que l’on y fait face,
et l’interdiction de bouger à la Saussure ? Ou une brisure
frileuse, opérée au moment où on ne parvient plus à penser
18
les choses ensemble comme l’aurait voulu Humboldt, et
donc la tentative de rattrapage du mouvement interrompu ?
Ces deux visions semblent contradictoires. Non qu’elles
soient totalement fausses : aucune n’est entièrement vraie.
C’est dire qu’elles ne sont jamais vraies à 100 %. Il faut ainsi
avancer avec prudence mais il faut avancer : l’entre-deux est
inconfortable et l’on ne peut en rester là.
N/. Ainsi, nous n’opterons ni pour une séparation
anticipée, ni pour une union rattrapée, mais pour ce que
j’appellerais en termes artistiques (s’il fallait absolument
développer la métaphore amorcée) « un passage en fondu
enchaîné ». Si l’on se montre incrédule : « Est-ce du
domaine du possible ? », je répondrai : « Que oui ! » C’est ce
que j’ai justement l’intention de prouver ici. Lorsque
Uspensky introduisait tantôt le locuteur et tantôt l’auditeur
dans le plan paradigmatique et dans le plan syntagmatique de
la langue, tout cela avait l’air schématique. Et schématique,
ça l’était. Car il n’était question que d’étendre la théorie de
la communication à la théorie de la langue (Saut 1). Mais il
ne s’agissait pas du moindre rapprochement entre tel ou tel
plan de la langue et entre tel ou tel communicant (Saut 2),
sans parler des conséquences qu’une pareille articulation de
l’inanimé et de l’animé pouvait avoir pour la physionomie de
la langue, prise dans l’intégralité de ses plans et parties (Saut
3). L’auteur n’avance pas, ne faisant que patiner. Glissant
sur la surface de la structure ? Toujours en termes donc de
patinage artistique, ce saut et demi que M. Uspensky avait
effectué au lieu du triple ne pourrait pas lui être validé,
même comme double, tant il fut largement marqué d’un
touch, inhibé par un arrêt final. Faute déjà d’élan initial mais
aussi faute de courage pour aller, malgré tout, jusqu’au bout
de l’aventure.
O/. Entrons un peu plus dans le détail en ce qui
concerne : les positions basiques du Locuteur et de
l’Auditeur dans l’Avant-langues, le plan paradigmatique et
le plan syntagmatique dans l’Après-langage, leurs attaches
respectives, d’une part au Monde extérieur et à l’Autre (ce
19
qui les rend audibles à l’Auditeur) et d’autre part à l’Homme
et au Je (ce qui les fait accessibles au Locuteur). Au-delà des
positions du Locuteur et de l’Interlocuteur, il y a aussi un
Regard du Je et un Regard du Tu qui transgressent les deux
plans de la langue. Tout en gardant leurs particularités
préalables, ces deux plans se fondent donc sous cette
empreinte finale. L’énergie statique cède le pas à l’énergie
cinétique. Ce qui n’était au départ qu’alternance (positions
changeantes du Je et du Tu) devient prépondérance (soit un
regard égocentrique, soit un regard altercentrique), en
passant par la pondération (la syntagmatique pour le
locuteur, la paradigmatique pour l’auditeur).
P/. La prétention structuraliste de pouvoir mettre
l’Homme en parenthèses, de se passer de l’humain, d’être
au-dessus de toute intention rend cette recherche
incompatible avec le programme même de la typologie
nouvelle. Et sans identification du plan syntagmatique au Je
du locuteur et du plan paradigmatique au Tu de l’auditeur, à
leur capacité d’être dit ou d’être entendu, point de
substitution possible dans le sens sémantique de l’animé et
de l’inanimé comme dans le sens grammatical Sujet / Objet.
Du coup, la perspective est faussée, voire inversée. Tandis
que le fixe passe chez lui pour souple, le souple est présenté
comme figé. C’est que la science en elle-même a tendance à
étouffer cet élément artistique du langage qui est, peut-être,
indécemment vif à son goût. Quant à l’art, il se moque, en
retour, des lois de la langue dès que ces dernières se font un
peu pesantes. D’où, déjà, la confusion interne !
R/. A quoi s’ajoute le fétichisme externe dû à
l’incapacité cette fois-ci du chercheur. Incapacité de saisir
autre chose que la réalité immédiate d’une manifestation
facile. Passe encore pour le répertoire de la langue dont la
perception ne demande de fait que du réalisme. Mais lorsque
l’on aborde le fonctionnement même dudit système, cela
exige de notre part autre chose que je qualifierais déjà de
sobriété sans faille. C’est cette qualité supérieure qui permet
en fin de compte de résister aux tentations de tout balancer
20