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La langue de la sorcellerie au Congo-Brazzaville

De
225 pages
La question de la sorcellerie interpelle aussi celle de son évocation, de son langage (karachika, ndoki, envoûter, féticheur, nganga, voyant...). Cet ouvrage montre que l'objet de la sorcellerie, ce n'est plus seulement le domaine spécifique des problèmes, des obstacles à résoudre (l'échec, la maladie, le mal), c'est aussi le domaine de la malléabilité du langage, le lieu de l'imagination imaginante et de la créativité du sujet parlant. La sorcellerie c'est la parole. Mais quelle parole ? Une parole qui est pouvoir et non savoir, et non information.
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La langue de la sorcellerie au Congo-Brazzaville

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Ngimbi KALUMVUEZIKO, Congo-Zaïre. Le destin tragique d'une nation, 2009. Malick DIENG, Politique sénégalaise de protection sociale de l'enfance,2009. Kiatezua Lubanzadio Luyaluka, Vaincre la sorcellerie en Afrique. Une étude de la qpiritualité en milieu kongo, 2009. Constant SOKO, Les modèles de micro finance en Côte d'Ivoire. Origine, organisation et impact, 2009. Joseph GAMANDZORI (dir.), Congo-Brazzaville: Etat et société civile en situation de post-conjlit, 2009. Christian GRET, Le système éducatif africain en crise, 2009. Hygin Didace AMBOULOU, Les libéralités et les successions en droit congolais, 2009. Ngindu LUKUSA, Le mariage et ses implications chez les Luluwa de la République démocratique du Congo, 2009. Etanislas NGODI, Enjeu électoral et recomposition politique au Congo-Brazzaville,2009. Jean-Alexis MFOUTOU, Les antonymes du français écrit et parlé au Congo-Brazzaville, 2009. Louise TCHAMANBE DJINE, Les faillites bancaires en Afrique subsaharienne, 2009. Simon-Pierre Ezéchiel Mvone Ndong, Médecines et recherche publique au Gabon, 2009. Monique Aimée MOUTHIEU épouse NJANDEU, L'intérêt social en droit des sociétés, 2009. Joseph-Roger MAZANZA KINDULU et Jean-Comelis NDULU- TSASA, Les cadres congolais de la Je République, 2009. Alfa Oumar DIALLO et Claudine LARCHER, Enseignement et apprentissage en Afrique. Perspectives au collège en GuinéeConakry,2009. Essè AMOUZOU, Pourquoi la pauvreté s'aggrave-t-elle en Afrique noire? 2009. Essè AMOUZOU, Pouvoir et société: Les masses populaires et leurs aspirations politiques pour le développement en Afrique noire,2009.

Jean-Alexis Mfoutou

La langue de la sorcellerie au Congo-Brazzaville

L'Harmattan

cg L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de "École-Polytechnique; 75005 Paris http-l/www.libralrieharmattan diffusion.harmattan@wanadoo harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09102-3 EAN.9782296091023 com fr

À tous les grands sorciers des mots qui tirent enseignement de la sorcellerie et qui sont à leur place et dans leur rôle d'hommes qui pensent, enseignent une synthèse de la vie, éduquent les autres - déchirés, pleins de contradictions et de peurs - et agissent sur le monde...

Remerciements
Je voudrais dire mes remerciements aux quelques personnes qui m'ont accompagné et soutenu pendant r écriture de ce livre: Martin Gouari, mon ami, professeur de lettres, pour ses remarques pertinentes et toujours amicales, et qui a su me rassurer à propos de mon écriture; Jean-Ntsomo, « tradi-praticien » décédé il Y a quelques années, pour son apport concernant les choses de la sorcellerie; Frère Olivier de Roulac, moine bénédictin de Saint Wandrille, pour son aide tout aussi précieuse, concernant la religion; Martine, Laura, AxelJean, et Floriane, qui me font tous les quatre, le cadeau inestimable et sans cesse renouvelé de leur présence à mes côtés. Leur voix autant que leur destin ont traversé mon écriture. Sans eux en effet, ce livre ne serait pas. Je voudrais également dire mes remerciements à Josué Ndamba, Antoine Lipou, Paul Nzété, François Lumwamu, Paul Denguika, Clarisse Péreira, JeanMarie Adoua, Georges Elounga, Jean Boyi, Barthélémy Nkounkou, Sœur Marie-Thérèse Nkonka, Nicole Gueunier, Alain Delplanque, pour les nombreuses discussions que nous avons eues, et pour m'avoir initié aux sciences du langage. JAMF.

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Avant-propos

La sorcellerie pourrait-elle être définie comme un appel à des forces qui nous dépassent, à des forces du mal qui attirent - en procurant quelquefois des sensations de bien-être et de bonheur -, et enchaînent celui qui s'adonne à ses pratiques auxquelles il est désormais lié? L'ignorance, l'extrême imperfection des connaissances humaines, l'attrait du mystère comme de l'inconnu, l'ambition - de réussir, d'être aimé, de se faire craindre, de commander -, les malheurs d'une société grossière et sans cesse exposée à tous les désastres, telles sont les causes qui contribuent à faire courir la sorcellerie. Ce bien que la sorcellerie peut procurer et qui

amène d'aucuns à parler de

«

sorcellerie bénéfique ou

protectrice» serait-elle, ou ne serait-elle que pure illusion que la sorcellerie même ferait miroiter pour mieux piéger? N'y aurait-il toujours dans la satisfaction dlambitions dues à la sorcellerie que ce qui peut au contraire dépraver et frustrer? C'est d'une croyance, et d'une tradition dont il s'agit, à travers laquelle l'Homme en tant que porteur de la parole - à l'aide de certaines formules et certaines pratiques empruntées tantôt à la religion, tantôt à la science -, peut changer les lois éternelles de la nature, soumettre à sa volonté les êtres invisibles, s'élever audessus de sa propre faiblesse, et acquérir comme une

puissance sans limites. « Car, ainsi que l'écrit FavretSaada J., (1992: 188), être sorcier, c'est être surpuissant, 9

mais c'est aussi être anormalement avide en toute chose et soumettre à son désir ceux dont on a quelque chance de
pouvoir abuser, à commencer par les inférieurs.
»

Mais cette croyance, est-elle spontanée ou réfléchie? Comporte-t-elle une adhésion immédiate à la pensée aussitôt objectivée que perçue, sans le moindre examen critique de sa valeur, ou au contraire s'appuie-t-elle sur des raisons contrôlées de croire, présupposant donc quelque vérification de la vérité - c'est la croyance prudente, accompagnée de sa justification, victorieuse d'un doute provisoire, si court qu'ait été ce doute, fondée sur un jugement de crédibilité qui est la conclusion d'un examen préalable - à laquelle elle n'accorde son assentiment qu'à bon escient? N'y aurait-il donc dans l'accumulation des biens matériels acquis par le biais de la sorcellerie que ce qui détourne des vraies valeurs et rende l'Homme perpétuellement esclave de nouvelles illusions, à l'instar de l'âne condamné à courir après la carotte qui lui pend au nez? Ces dons supérieurs, l'Homme qui se livre à des pratiques occultes les demande indistinctement aux astres, aux éléments, au génie du mal, à Satan. La sorcellerie a une visée nettement déterminée: octroyer à l'homme de paroles la connaissance des secrets de la nature, satisfaire tous ses besoins, lui révéler ses desseins, le rendre riche, puissant, invisible comme les esprits; elle veut soumettre à sa volonté les êtres du monde supra-sensible, réveiller les morts de leur sommeil éternel, livrer au jeune-homme les femmes qu'il convoite, débarrasser l'ambitieux de ses ennemis. .. Matérialiste et sensuelle, la sorcellerie - parce qu'elle veut pénétrer les secrets que Dieu cache aux 10

hommes -, est impie dans sa curiosité, sacrilège - parce qu'elle parodie les prières et les mystères les plus vénérables de la religion -, absurde - parce que laissant de côté l'observation et l'expérience -, n'attribuerait-

elle pas à ce qu'elle appelle les « forces élémentaires »,
les vertus qu'elles peuvent posséder? ne possèdent pas, qu'elles ne

Dans la quête effrénée du plaisir mortifère, celui qui se prête à la sorcellerie ne partirait-il pas de la vanité pour en arriver au crime, et pourrir les âmes? Grand destructeur, ne créant rien, ne tuerait-il pas tout ce qui est créé? Ne sont-ce pas là autant de miroirs aux alouettes, qui dépossèderaient les humains de tout pouvoir sur leur propre vie et les soumettraient à l'instinct de mort? Égaré par son orgueil, l'Homme - en dehors de l'observation positive, et pour régner en maître absolu sur la nature, outrageant à la fois la religion, la raison et les lois - crée une « science ». Cette « science », c'est la magie, c'est la sorcelleriequi se dit ici en une infinité de vocables. Cette «science» qui - empoisonnée dans sa source -, se résume dans la sorcellerie, et qui, toujours maudite, toujours combattue par les lois de l'Église et de la société, reparaît sans cesse à travers les hommes ou les femmes qui se livrent à des pratiques occultes, et dans l'activité langagière l'homme de paroles, jusque dans les échanges les plus ordinaires de l'existence quotidienne. Car si la sorcellerie est une force, un pouvoir, cette force n'agiraitelle pas aussi à travers les mots? Ce pouvoir ne serait-il pas aussi dans les paroles?

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La sorcellerie donc - nous le verrons le long de ce livre -, est un pacte entre le démon et le sorcier dans lequel Satan est alors asservi à la volonté de l'homme de paroles; il se met au service de ses haines, de ses passions. La sorcellerie est comme la substance de forces qui dépassent l'Homme, et des réalités qu'il ne voit pas. Une question surgit alors: comment dire, comment expliquer, comment prouver des réalités qu'on ne voit pas? Comment l'homme de paroles dit-il les choses de la sorcellerie?

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I - La sorcellerie

1-1. Une conception du monde supposant de puissances invisibles

l'existence

On sait depuis les travaux d'Evans-Pritchard (1937), qui a pris pour modère la sorcellerie zandé1, que le terme « sorcellerie» appartient au vocabulaire technique de l'ethnologie et qu'il désigne soit un ensemble de pratiques rituelles destiné à nuire, soit les qualités et l'activité d'un individu qualifié de « sorcier» et qui serait doté de pouvoirs maléfiques spécifiques. S'appuyant sur une distinction de la langue anglaise, Evans-Pritchard sépare ces deux aspects qu'il désigne respectivement sorcerey et witchcraft. Les sorcers pratiqueraient une magie expérimentale, apprenant des techniques et utilisant des artifices transmis de génération en génération (amulettes, charmes, etc.), tandis que les witchs seraient possédés par un pouvoir spécifique puisque surnaturel, agissant parfois à leur insu. Les victimes de la sorcellerie, ou « ensorcelés» font généralement appel aux pratiques d'un «contre-sorcier» qui, par des techniques de divination, reconnaît le soidisant coupable et, à l'aide de forces propres, s'oppose à lui pour réduire le malheur: maladies répétées, échec économiques en chaîne, etc. La sorcellerie - dans une conception du monde supposant l'existence de
puissances invisibles, mais soumises à des lois

-

est la

technique qui vise à soumettre à l'homme l'efficacité présumée des esprits ou forces occultes, et une manière de penser et de traiter socialement l'infortune.
1

Les 'ZJlndés, u 'ZJlndé(Azandé, au pluriel en zandé), sont un peuple o
du Congo, en Centrafrique, et au

vivant en République démocratique Soudan.

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1-2. Le rite magique Aussi bien la sorcellerie qui tente de nuire à autrui, voire de le tuer et de le dévorer mystiquement par l'envoûtement, que la sorcellerie dite bénéfique ou protectrice nécessitent un rite censé mettre en œuvre un principe de causalité contraignant qui, selon le dictionnaire de sociologie (1999), préfigure la science, dans l'indifférence à la valeur morale de l'acte, celui de l'agent ou celui du patient. Pour la société traditionnelle, la voie royale de l'accès des hommes à cet univers des esprits, ancêtres ou puissances - qui commandent le monde d'ici-bas, lequel n'apparaît ainsi que comme émergence ou épiphénomène de cette surréalité - est le rêve. Par le rêve, pense-t-on, l'homme se dédouble, quelque chose de son âme - son ombre ou double - quitte son corps et connaît des aventures dans cet avant-monde caché. En Afrique relève le dictionnaire de sociologie (1999), le rêve -le pouvoir charismatique d'un« chef» s'appuiera toujours sur la vision supposée des ancêtres de son lignage qui l'ont investi en rêve et qui authentifient son autorité (Bot Ba Ndjock H. M., 1960: 54) -, est souvent utilisé comme moyen de légitimation. De même dans la comédie de Oyono G. (1964), le chef prend ses sujets à témoin du fait qu'il a vu ses aïeux en songe. Aussi, révélation magique, le rêve peut-il appeler à un rôle social. Le témoignage de Vincent J.-F. (1976) est, à cet égard - et dans la vocation d'une célèbre guérisseuse -, très éloquent: « Souffrant d'un goitre, cette femme est guérie durant un rêve où lui sont révélées également
certaines feuilles et certaines écorces, avec le don de discerner

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les maladies. À mon réveil, dit-elle, je pleurais, j'étais sûre de mourir après avoir vu des gens en rêve comme cela. Mais j'ai vu que j'étais guérie... À la réflexion, elle est sûre que c'est Zamba qui est intervenu (Zamba est le nom que les missionnaires ont pris pour désigner Dieu). » Le passage de la magie blanche à la religion est, ici, plus qu'évident. Mais ne nous perdons pas dans des considérations où l'ethnologue et le théologien sont plus à l'aise que le sociolinguiste et disons ce qui est notre préoccupation ici - parce que la sociolinguistique est précisément l'étude de la langue sous ses aspects socioculturels, l'étude des multiples activités langagières, de leurs formes, de leurs stratégies, de leurs conséquences dans leurs relations avec les structures et les fonctions sociales, les groupes et les situations dans lesquelles elles se déroulent, parce qu'elle est attachée à inventorier toutes les activités langagières dans leur histoire, leurs diversités et leurs éventuels conflits -: voir comment le locuteur congolais dit les choses de la sorcellerie. La sorcellerie ou plus précisément, dire les choses de la sorcellerie ne constituerait-elle pas un ample terrain de recherche concernant les contacts entre les différentes langues en présence dans l'espace communicationnel congolais, les emprunts et les interférences, ainsi que les stratégies utilisées au cours des interactions?

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11-L'évocation de la sorcellerie face à la maladie, l'échec et la mort

Texte 1 Dans le département des Plateaux, un septuagénaire a été assassiné à Mbon. Une fois de plus, une personne du troisième âge a été, sauvagement, assassinée, à Mbon, un village du département des Plateaux, dans le centre du pays. Il s'agit d'Albert Ngobéya, commerçant transporteur, âgé de 75 ans environ. Soupçonné de sorcellerie, ses meurtriers lui ont assené des coups de marteau à la nuque, entraînant, du coup, sa mort. Ce meurtre est consécutif à la maladie de la femme de ce septuagénaire. Cette dernière était suivie, médicalement, par un «médecin» tradi-pratiden. Les meurtriers d'Albert Ngobéya, les nommés Parfait Obiango et Isidore Inkonko, ont fait irruption au domicile de sa belle famille où ils l'ont tué. Ils se sont, ensuite, volatilisés dans la nature. Seront-ils, un jour, rattrapés? Pour l'instant, ils courent toujours... Ce meurtre vient comme pour rappeler le drame que vivent les personnes du troisième âge, dans notre pays. Ils sont victimes, souvent, des accusations systématiques de sorcellerie, lorsqu'il y a un décès ou un cas de maladie dans la famille. Dans les Plateaux, l'assassinat des personnes du troisième âge est monnaie courante, notamment dans les districts de Gamboma, Ollombo, Ongogni, Makotimpoko, Allembé et Abala, signale-ton. (La Semaine africaine, hebdomadaire d'information et d'action sodale paraissant au Congo-Brazzaville, N°2686 du vendredi 13 avril2007 - 55èmeannée, p. 4.)

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Texte 2 Mœurs. Chiens écrasés. Abattu du haut d'un palmier. À Moulimba, village situé à dix kilomètres de Sibiti (région de la Lékoumou), il était toujours accusé d'être l'auteur des décès de ses enfants et de ses petits-fils. «L'homme était un grand sorcier », dont il fallait se débarrasser. Ce qui a été fait le 24 décembre dernier. Joseph NG - c'est lui la victime du meurtre - était pourtant connu dans le village pour sa gentillesse et son sens de l'humour. Mais croyait-on, dans le monde mystique, il était un autre personnage. C'était un jeteur de mauvais sort. Il envoûtait les foyers. A l'aide de ses pouvoirs maléfiques, le sexagénaire aurait donné la mort à ses filles NZ. et Angélique M., ainsi qu'à un de ses petits fils. Les graves soupçons qui déjà pesaient sur lui ont été comme confirmés par les révélations d'une voyante. Il n'y avait plus de doute sur la responsabilité du vieux NG. Ainsi, l'un de ses petits s'est-il résolu à mettre fin à ce chapelet de décès précoces. La première tentative de l'assassiner dans la palmeraie de Moulimba même où l'homme allait récolter du vin dut échouer. Et le jeune revanchard, après s'être réfugié momentanément chez son oncle, à Sibiti, est revenu à la charge. Il a surpris l'objet de sa fureur en plein travail, du haut d'un palmier. Un coup de carabine a vite fait dégringoler

l'infortuné
achevé la nuit Quant Aucune

«

malafoutier »2,tel un singe. Le bourreau a

sa victime à l'aide d'une machette. Il a attendu pour que les villageois retrouvent le corps. au criminel, il n'est pas jusqu'ici inquiété. action en justice n'a été intentée contre lui. (Le

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Personne qui a pour fonction de récolter la sève de palmier appelée « vin de palme ».
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