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La politique et les langues

De
282 pages
Cet ouvrage se propose de montrer comment, d'une part, de l'Etat indépendant du Congo à la Troisième République, la question linguistique se situe et s'impose, à toutes les époques, au coeur de la politique en RDC et comment, d'autre part, les changements politiques s'accompagnent de changements linguistiques ; chaque régime politique se distinguant par un discours et un vocabulaire politique particulier.
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LA POLITIQUE ET LES LANGUES
De l'Etat Indépendant du Congo à la Troisième République

Camille SESEP N' SIAL

LA POLITIQUE ET LES LANGUES
De l'Etat Indépendant du Congo à la Troisième République

L'HARMATTAN

DU MEME AUTEUR

Le Zaïre: deuxième collaboration avec S. Centre International (CIRB/IRCB), Québec,

pays francophone du monde? (en Faik, M. Pierre et Nyembwe-Ntita), de Recherches sur le Bilinguisme 1978, 24 p.

Apprendre à être. Propositions pour l'éducation du savoir-être à l'enseignement supérieur et universitaire, Kinshasa, éd. du C.R.P, 1990, 110 p. Langage, normes et répertoire en milieu urbain africain: l'indoubill, Centre International de Recherches sur Ie Bilinguisme (CIRB/IRCB), Québec, 1990, 101 p. La francophonie au cœur de l'Afrique: Paris, Didier Erudition, 1993, 211 p. le français zaïrois,

Vade-mecum du gestionnaire d'une institution d'enseignement supérieur et universitaire (en collaboration), Kinshasa, éd. de la C.P.E., 2005, 338 p. Guide du jeune enseignant, Kinshasa, éd. de la C.P.E, 2007, 59 p. Former pour transformer, Kinshasa, éd. de la C.P.E., 2007, 266 p. Comprendre la linguistique, Kinshasa, Cedesurk, 2007, 199 p. Comment aborder la syntaxe du français moderne contemporain ?, Kinshasa, Cedesurk, 2007, 186 p. et

@ L'HARMATIAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978.2-296-10234-7 EAN : 9782296102347

A mes filles Maria et Rachel

INTRODUCTION
a.
La politique et les langues

Qu'est-ce que la politique? Qu'est-ce que la langue? Quelle relation existe-t-il entre la politique ou le pouvoir politique et la langue? La politique est «l. L'ensemble des options prises collectivement ou individuellement par le gouvernement d'un Etat ou d'une société dans les domaines relevant de son autorité. Politique étrangère. 2. La manière d'exercer l'autorité dans un Etat ou une société. Politique libérale. 3. La manière concrète d'agir, de conduire une affaire. Politique des pri~» (Larousse grand format, 2005). Concrètement, la politique se constitue en un ensemble d'actes de parole. C'est la parole assumée ou la concrétisation de la langue dans un contexte et pour des mobiles bien précis. Pour construire ou pour détruire une idée, un projet, un programme, les matériaux de prédilection - les seuls qui soient, sans discrimination, à la portée des acteurs politiques - sont les mots. On fait la politique avec les mots. C'est avec les mots que les acteurs politiques se positionnent, organisent et occupent l'espace où ils se meuvent. C'est avec les mots qu'ils façonnent les idéologies, expriment leurs propres aspirations et celles de la population. C'est avec les mots qu'ils attaquent les adversaires, manipulent les foules (M.F. Soleil, 2001). Qui dit mots dit langues. Les mots ou les langues ne sont pas que des instruments de la politique. Elles sont aussi des enjeux politiques, des terrains d'affrontements entre les acteurs politiques et sociaux. Aussi, les questions linguistiques sont-elles souvent abordées avec passion.

b.

L'Etat, la nation et la langue

Les interventions à caractère politique sur la langue se font le plus souvent dans le cadre d'un Etat généralement considéré comme l'Etat-Nation. Précisons que l'Etat est « un ensemble d'hommes ou groupements humains politiquement organisés, qui ont en commun 9

les mêmes institutions politiques, obéissant aux mêmes lois imposées par le même pouvoir» alors que la Nation est un « ensemble d'hommes ou de groupements humains» «vivant sur un territoire délimité par des frontières », « formant un marché sur lequel circulent librement les marchandises, échangées au moyen de la même monnaie, «suivant dans leurs relations sociales les mêmes modèles culturels ou règles de conduite, les mêmes usages et les mêmes mœurs », communiquant les uns avec les autres dans la même langue» (J.W. Lapierre, 1988: 16). Dans un Etat-Nation, il s'établit ainsi une correspondance entre, d'une part, l'unité politique et, d'autre part, l'unité géographique, l'unité économique, l'unité culturelle et l'unité linguistique «d'une seule et même population ». Un Etat, une Nation, une langue: telle est donc la conception de l'Etat moderne que les peuples du monde ont héritée de l'Europe. L'unité nationale repose fondamentalement sur l'unité de la langue. Mais qu'est-ce que la langue? La langue est à la fois une réalité linguistique, sociale, politique, juridique, psychologique et culturelle. Comme réalité linguistique, la langue est un instrument qui permet aux membres d'une communauté sociolinguistique de communiquer, de transmettre intentionnellement des informations. Dans son utilisation effective au sein de la communauté, la langue apparaît comme une panoplie de variétés qui ont comme centre une variété commune reconnue comme telle. Ces variétés peuvent consister en des dialectes, géographiques ou sociaux. Les dialectes sociaux sont aussi appelés des sociolectes (parlers propres à un groupe social) par opposition aux idiolectes (l'ensemble des usages propres à un individu). L'un de ces dialectes sociaux peut être imposé par l'Etat ou la communauté comme la langue officielle ou la langue nationale, excluant ipso facto les autres du champ institutionnel. La langue devient ainsi une réalité d'autant plus politique que «Dans les rapports de pouvoir politique, la communication entre gouvernants et gouvernés, entre législateur et citoyen, entre juge et justiciable est une condition nécessaire» (J.W. Lapierre, 1988: 37). Mais elle est aussi une réalité juridique, c'est-à-dire une réalité codifiée et officialisée (Falch, 1973 :2). Le kikongo ya l'Etat (ou le munukutuba) en République Démocratique du Congo, par 10

exemple, est la variété véhiculaire du kikongo, (celui-ci est constitué de l'ensemble des parlers ethniques kongo). Elle a été choisie comme langue nationale au détriment des autres parlers kongo (le kiyombe, le kintandu, le kindibu, etc.), tandis que le néerlandais est un dialecte bas-allemand qui a été codifié. Réalité psychologique, la langue l'est, enfin, dans la mesure où elle est « pour chacun, l'instrument essentiel qui lui permet de se relier au monde du vivant et des morts, de communiquer avec les autres, de vivre avec eux, d'agir sur eux, de s'intégrer ou de s'opposer à eux, de s'informer, de s'instruire, d'exprimer ses sentiments, ses craintes, ses souhaits, d'appréhender le monde extérieur, d'en chercher et d'en découvrir le sens, de tenter d'y jouer un rôle citoyen (...); la clé du développement de toutes nos fonctions psychiques et la matrice où s'élaborent toutes nos pratiques sociales» (R. Renard, 2000 : 19). En d'autres termes, « la langue véh icule notre pensée, notre culture» et « reflète notre sensibilité ». C'est grâce à la langue que « l'homme comprend le monde », qu'il « développe sa vie culturelle dans la communauté linguistique ». Et quand « il apprend une langue, il récolte tout le travail spirituel que les ancêtres ont introduit dans la langue» (Falch, 1973 :1). Ce qui fait dire à J.W. Lapierre (1988: 37) que la langue «n'est pas seulement un moyen de communiquer de l'information, du savoir, ou de raisonner sur des concepts. Elle est aussi un véhicule de transmission et de propagation des symboles qui remémorent les souvenirs de la mémoire collective, provoquent les fortes émotions, de la communion au même système de valeurs et de croyances, évoquent le vif sentiment de l'identité collective».

c.

L'aménagement

linguistique

Les interventions de l'Etat ou du pouvoir politique sur la langue s'inscrivent dans le cadre de la politique linguistique et de la planification linguistique. Il faut remonter à Haugen (1959) pour préciser le sens de la planification linguistique (language planning en anglais). Dans son étude sur les problèmes linguistiques de la Norvège, Haugen s'intéresse à la manière dont l'Etat est intervenu pour procéder à la standardisation de la langue norvégienne dans le but de Il

« construire une identité nationale après des siècles de domination danoise» (L.-J. Calvet, 1996). En 1964, Haugen aborde le même thème lors d'une réunion que William Bright organise à l'UCLA (Haugen, 1966). Après Haugen, «Fishman, Ferguson et Das Crupta publient en 1968 un ouvrage collectif consacré aux problèmes linguistiques des pays en voie de développement et, durant l'année universitaire 1968-1969, quatre chercheurs, Jytindira Das Crupta, Josua Fishman, Bjorn Jermudd et Joan Rubin, se réunissent à l'East-West Center d'Hawaï pour réfléchir à la nature de la planification linguistique. Ils organisent du 7 au 10 mars 1969 une réunion sur le même thème à laquelle sont invitées une dizaine de personnes (anthropologues, linguistes, sociologues, économistes...) ayant toutes travaillé dans le domaine de la politique ou de la planification linguistique. Il sortira de cette rencontre un ouvrage, Can Language be planned?, «la langue peut-elle être planifiée? », qui fait le point sur l'état de la question à cette époque» (L.-J. Calvet, 1996 : 8). Au départ, le concept de planification linguistique était interprété dans son acception à la fois économique et linguistique. Il s'agissait de la détermination des objectifs et de la mise en œuvre des moyens jugés nécessaires pour atteindre ces objectifs préalablement définis. Par la suite, il s'est avéré nécessaire d'établir une distinction entre les décisions du pouvoir (c'est-à-dire la politique) et le passage à l'acte (c'est-à-dire la planification). Pour L.-J. Calvet, par exemple, la politique linguistique a pour objet la « détermination des grands choix en matière de rapports entre les langues et la société» tandis que la planification linguistique est «la mise en pratique» de cette politique. Le plus souvent, la politique linguistique est le fait de l'Etat ou d'une entité administrative qui dispose d'une relative autonomie au plan politique. Comme l'écrit le même auteur (1996 :10), «n'importe quel groupe peut élaborer une politique: une diaspora (les sourds, les gitans, les yiddisophones) peut se réunir en congrès pour décider d'une politique, et un groupe minoritaire à l'intérieur d'un Etat (les Bretons en France par exemple, ou les Indiens quichuas en Equateur) peut en faire de même. Mais seul l'Etat a le pouvoir et les moyens de passer au stade de la planification, de mettre en 12

pratique ses choix politiques ». La planification est donc de la compétence exclusive de l'Etat. La littérature spécialisée québécoise utilise plutôt le terme aménagement linguistique que celui de planification linguistique. D'autres auteurs préfèrent le terme normalisation. D'autres encore, considèrent la politique linguistique et la planification linguistique comme deux composantes de l'aménagement linguistique définie comme « la prise en considération par les décideurs politiques de tous les facteurs (économiques, culturels, sociaux, linguistique, éthiques, administratifs, juridiques, éducatifs,...) en vue de gérer le bi- ou multilinguistique » R. Renard, (2000). Dans certaines situations, on peut se trouver en face d'une planification « complètement informelle» et «ad hoc ». Dans d'autres, elle sera « organisée et délibérée ». L'initiative de la planification peut aussi être officielle ou être le fait des privés (voir L.-J. Calvet (1998) et Haugen (1964)). La planification linguistique, en tant que processus complexe, orienté vers la prise des décisions (d'ordre linguistique), comporte différentes étapes. Haugen en distingue cinq: les problèmes, les décideurs, les alternatives, l'évaluation et la mise en œuvre. (1) Les problèmes: ils « se résument pour lui au cas général de la non-communication: il peut y avoir échec relatif, lorsque les locuteurs parlent des formes différentes de la même langue, ou échec total, lorsque des locuteurs ne parlent pas la même langue ». (2) Les décideurs: il s'agit d'identifier l'autorité appelée à diriger ou à contrôler les modifications souhaitées. (3) Les alternatives: le changement recherché consiste à uniformiser, à diversifier ou à stabiliser le code linguistique.

13

(4) L'évaluation: elle implique l'identification des formes linguistiques en présence, de la norme ou des normes éventuelles ainsi que du système ou des systèmes orthographiques existants. Un principe général doit guider l'évaluation: «une forme linguistique est efficace si elle est facile à apprendre et facile à utiliser ». (5) La mise en œuvre: il s'agit de l'utilisation effective des changements linguistiques souhaités par les usagers de la langue ou de la mise en pratique des réformes opérées. L'analyse de Haugen s'appuie sur la théorie de la décision d'Herbert Simon. Ce dernier définit quatre phases dans le processus de prise de décision: le diagnostic d'un problème, la conception des solutions possibles, le choix des solutions et l'évaluation de la solution retenue. De façon générale, les décisions s'articulent autour de deux axes: de planification

(a) elles peuvent viser la détermination des statuts des langues ou des variétés de langues et de leurs contextes d'emploi dans les divers secteurs officiels d'activité de la nation: administration, éducation, justice, relations extérieures, etc. (on parle alors de planification externe ou de la planification des statuts) ; (b) elles peuvent aussi viser la standardisation, la normalisation ou le développement des langues ou des variétés de langues (on parle ici de la planification interne ou de la planification du corpus). Dans le premier cas, on cherche à changer le statut de la langue ou de la variété linguistique, à élever celle-ci par exemple au niveau de la langue officielle, de la langue d'enseignement ou de la justice. Dans le second cas, on cherche à déterminer ~< l'usage de la langue qui doit être considéré comme correct », à identifier « les mots qui peuvent être employés» et « leur signification », à choisir ou à élaborer l'orthographe appropriée », à «proscrire les tournures jugées incorrectes et les fautes d'orthographe », à 14

moderniser la langue ou à «la rendre capable d'exprimer des pratiques et des techniques nouvelles, le plus souvent importées de l'étranger », à montrer « comment on doit construire les phrases» (I.W. Lapierre, 1988: 31). A ce sujet, L.-I. Calvet distingue trois stades que l'on doit franchir lorsqu'on veut intervenir sur la forme de la langue pour l'équiper, c'est-à-dire pour la rendre capable d'assumer, par exemple, les fonctions de langue officielle, nationale, etc. Il s'agit, d'abord, de donner à la langue (si elle n'est pas écrite) un système d'écriture ou un système orthographique fondé sur une description phonologique détaillée. Il s'agit, ensuite, de l'enrichir avec une nouvelle terminologie susceptible de permettre aux usagers d'exprimer les nouveaux besoins ressentis. Cela implique une analyse détaillée des processus de néologie (dérivation, composition) qu'elle exploite et des goûts linguistiques de ceux qui parlent la langue. Il s'agit, enfin, de décider, au cas où on serait en présence de plusieurs variétés d'une même langue, laquelle serait susceptible de remplir la ou les fonctions souhaitées, de décider aussi «comment transcrire un mot prononcé de différentes manières sur le territoire de façon à ce que tout le monde le reconnaisse », « quelle variante lexicale conserver lorsque le même objet ou la même notion ne sont pas nommés de la même façon dans les différentes formes dialectales» ou «quelle norme syntaxique choisir pour l'enseignement par exemple ». Ce type d'interventions aboutissent à la standardisation de la langue ou à sa normalisation. Précisons qu' «une forme de langue est standard quand, dans un pays donné, au-delà des variations locales ou sociales, elle s'impose au point d'être employé couramment comme le meilleur moyen de communication, par des gens susceptibles d'utiliser d'autres formes ou dialectes. C'est d'une manière générale une langue écrite. Elle est diffusée par l'école, par la radio, et utilisée dans les relations officielles. Elle est généralement normalisée et soumise à des institutions qui la régentent (...) La langue standard tend à supprimer les écarts en imposant une forme unique entre toutes les formes dialectales. Elle ne se confond pas nécessairement avec la langue soutenue, bien qu'elle tende à s'en rapprocher» (J.Dubois et al., 1973). Dans cet ordre d'idées, une langue normalisée est 15

celle dont les usages «ont été relativement stabilisés par les institutions sociales régulatrices (académies, mass media, enseignement...) (ibidem).

d.

Les fonctions de langue

Concernant les fonctions qu'une langue peut exercer au sein d'une communauté (notamment étatique), si la fonction instrumentale est, comme nous l'avons rappelé, fondamentale puisque la langue permet la communication, l'échange des idées et l'intercompréhension entre les membres, elle n'est pas l'unique. La langue exerce de multiples fonctions. Elle peut être utilisée comme langue officielle (de l'administration, de la justice, de relations extérieures, de la presse), comme langue de communication interethnique, comme véhicule ou matière d'enseignement, comme véhicule de la littérature ou langue d'expression artistique, comme langue religieuse, comme langue de relations commerciales ou d'affaires, etc. La langue est aussi « l'instrument de formation de la personnalité d'un peuple» (J.W. Lapierre). Ainsi, au sein d'une communauté étatique ou d'une communauté nationale, on peut avoir une langue officielle, c'est-àdire la langue de l'Etat ou « la langue employée par le parlement, l'administration, l'enseignement et la justice» (Falch, 1974 : 4) ou encore la langue dont l'usage est légal sur tout le territoire national, qui est affectée à des fins politiquement et culturellement significatives au niveau national et qui relève de l'autorité de l'Etat (Stewart). La langue officielle peut ne pas être la langue nationale, c'est-à-dire «la langue de la Nation, du peuple, reconnue officiellement comme telle» (Falch, 1973 :4). Elle est alors une langue étrangère, importée au sein de la communauté où elle est employée. Une langue nationale peut être régionale: elle est affectée à des fins politiquement et culturellement significatives au niveau régional, dans les limites d'une ou de plusieurs régions ou provinces. Lorsqu'une langue joue le rôle de «langue de communication entre des communautés d'une même région ayant des langues maternelles différentes» (Le Petit Larousse, grand format, 2005), elle est dite langue véhiculaire par opposition à la langue vernaculaire (du latin vernaculus, « indigène »), c'est-à-dire la «langue parlée seulement à l'intérieur d'une même 16

communauté» (ibidem). On emploie parfois le terme linguafranca pour désigner une langue véhiculaire. A l'origine, on entendait par lingua franca « le parler utilisé notamment dans les ports de la Méditerranée, du XIIe au XIXe s ». Dans son sens moderne, la lingua franca est la « langue auxiliaire de relation, utilisée par des groupes de langues maternelles différentes» (ibidem). Quelle qu'elle soit, la première langue dans laquelle l'enfant apprend à parIer est appelée couramment sa langue maternelle. La notion de langue maternelle est, cependant, au centre d'une controverse. Car la langue maternelle n'est pas nécessairement « la langue native de la mère»; elle peut être la langue native du père ou tout simplement « celle du milieu où l'on est né et où l'on a verbalisé les premières expériences; c'est la langue la mieux maîtrisée, celle de la spontanéité du discours, de la familiarisation avec l'environnement socio-culturel immédiat, de la familiarité avec les proches (parents, amis), de la communication avec son milieu» (Ngalasso, 1990 :18). Lorsqu'on parIe du milieu, il s'agit ici, comme le précise R. Renard (2000 :26), du « « milieu» naturel de l'enfant, celui qui va lui offrir les possibilités de verbalisation active, indispensable pour l'appréhension des opérations de base, des constructions abstraites ou logiques ». R. Renard n'a pas tort de souligner aussi un fait tout à fait évident: la langue maternelle constitue « le fondement de la personne» (p.25). Elle est « l'outil idéal et primordial d'appréhension du monde extérieur, l'instrument de sa maîtrise progressive de l'environnement et de son action sur son entourage, en un mot: de son intégration sociale» (p.29). L'apprentissage de la langue première implique, par ailleurs, des rapports de pouvoir. Comme l'écrit J.W. Lapierre (1998 :250-251), « Apprendre à parler, c'est-à-dire à communiquer de manière proprement humaine, est du même coup pour l'enfant s'initier aux relations sociales, prendre place et assumer des rôles dans le réseau des rapports de parenté et du milieu social qui entoure la famille. Ces premières relations sont fortement chargées d'affectivité. Et elles impliquent déjà des rapports de pouvoir. Les règles du « bon» usage de la langue sont imposées en même temps que les règles du comportement telles que la politesse: ce qui se dit et ce qui ne se dit pas est appris en même temps que ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Dans les deux cas, ces règles ne sont pas arbitraires: elles ne dépendent aucunement du « libre arbitre» des éducateurs. Elles sont seulement conventionnelles, en ce sens 17

qu'elles sont établies dans la communauté linguistique comme un
code sans l'application duquel on ne peut pas communiquer ou

bien l'on communique mal, difficilement, en recourant à la communication non verbale - de même que sans le code de règles de politesse les règles sociales se nouent mal ou pas du tout -. Cependant, le rapport de pouvoir impliqué par l'apprentissage de l'usage de la langue première n'est pas sans contreparties gratifiantes: l'enfant est «reconnu» par sa parenté et les amis de sa parenté, approuvé, félicité pour ses progrès, inséré dans la communauté (parfois les communautés) à laquelle appartient sa famille, fêté lors des rites qui célèbrent cette insertion ». Il importe aussi de relever que dans des communautés bi- ou multilingues, la langue première n'est pas forcément une langue locale; elle peut être une langue étrangère comme c'est le cas, en Afrique, de plusieurs enfants issus des mariages interethniques ou dont les parents ont comme langue de communication courante entre eux et avec leurs enfants une langue étrangère: l'anglais, le français, le portugais, etc.

e.

Les lois et droits linguistiques

Ainsi donc, non seulement apprendre et parler sa première langue est un droit pour l'enfant et pour tout individu, mais aussi il existe des règles ou des dispositions juridiques qui régissent le comportement des usagers des langues. Ces règles sont parfois imposées par des Etats dans le cadre de leurs politiques linguistiques. Elles sont présentées sous la forme de lois, de règlements ou de circulaires. Elles visent parfois à protéger les langues au plan interne comme au plan international. Pour un Etat, l'ensemble de ses dispositions juridiques relatives au domaine linguistique forment son droit linguistique. Les lois linguistiques sont de plusieurs types. On peut, d'abord, les distinguer en se référant à l'objet visé: la forme de la langue, l'usage que les utilisateurs font de la langue ou la défense de celle-ci. On a ainsi: (1) Les lois qui portent sur la forme de la langue, fixant par exemple la graphie ou intervenant sur le vocabulaire, par le biais de listes de mots. 18

(2)

Les lois qui portent sur l'usage que les hommes font des langues, indiquant quelle langue il faut parler dans telle ou telle situation, dans tel ou tel moment de la vie publique, fixant par exemple la langue nationale d'un pays ou les langues de travail d'une organisation. (3) Les lois qui portent sur la défense des langues, qu'il s'agisse de vouloir leur assurer une promotion plus grande, par exemple internationale, ou de les protéger comme un bien écologique ».

On peut, ensuite, les définir, à la suite de J. Turi (1994), du point de vue structurel ou fonctionnel et opposer ainsi les législations linguistiques structurelles dont l'objet d'intervention est le statut des langues aux législations linguistiques fonctionnelles dont l'objet est l'utilisation de ces langues. Les législations consister en des (1) (2) (3) (4) (5) fonctionnelles peuvent, à leur tour,

législations linguistiques officielles: celles qui portent sur l'usage officiel des langues; législations linguistiques institutionnelles: celles qui portent sur l'usage non officiel des langues; législations linguistiques standardisantes ou non standardisantes ; législations linguistiques majoritaires: celles qui assurent la protection des langues ou de la langue d'une majorité; législations linguistiques minoritaires: celles qui assurent, au contraire, la protection des langues des minorités.

On peut, enfin, les distinguer, comme le fait L.-J. Calvet (1998: 56), selon leur champ d'application géographique ou selon le niveau d'intervention juridique. Du point de vue du champ d'application géographique, on a: (1) « les législations internationales qui fixent les langues de travail des organisations internationales (ONU, UNESCO, Cour internationale de justice, etc.) ou qui protègent les minorités linguistiques» ; 19

(2) « les législations nationales, qui s'appliquent dans la limite des frontières d'un Etat, et des législations régionales (en Catalogne, en Galice, au Pays basque par exemple) ». Du point de vue du niveau d'intervention juridique, on a les cas suivants: (1) « Cas des pays où la situation linguistique est définie par la Constitution », (2) « Cas des pays où la situation linguistique est définie par une loi (nationale ou régionale) », (3) « Cas des pays où la situation linguistique est définie par des recommandations, des résolutions, dont la force de loi est moindre ». f. Les principes de la territorialité personnalité et de la

Les lois et les droits linguistiques sont fondés sur deux principes: le principe de la territorialité et le principe de la personnalité. En effet, soit « l'usage de telle ou telle langue est prescrit, autorisé ou interdit sur toute l'étendue d'un territoire déterminé» (c'est le principe de la territorialité), soit « les prescriptions, les autorisations ou les interdictions s'appliquent à toute personne appartenant à une catégorie ou communauté déterminée» (c'est le principe de la personnalité) (voir J.W. Lapierre, 1998 : 35-36). Le choix et l'utilisation de telle ou telle langue sont ainsi déterminés par le territoire ou le droit de la personne d'user de sa langue quel que soit la partie du territoire où elle se trouve.
Ces deux principes permettent à Falch (1973) de classer les Etats bi ou plurilingues européens dans deux catégories:

1. Les Etats bi ou plurilingues égaux, qui « reconnaissent officiellement qu'ils sont bi ou plurilingues» et qui accordent le statut de la langue officielle aux différentes langues que leurs citoyens parlent sur l'ensemble du territoire ou sur une partie de ce territoire; 20

2. Les Etats bi ou plurilingues inégaux, qui sont officiellement unilingues ou ne reconnaissent qu'une langue officielle mais protègent les langues minoritaires. Les premiers se subdivisent en deux groupes: (1) Les pays ayant adopté le statut territorial où l'individu parlant une langue donnée jouit «de la protection s'il se trouve dans une partie délimitée du territoire (cas des Wallons en Belgique, des Rhéto-romans en Suisse) ». (2) Les pays ayant adopté le statut personnel: l'individu jouit de la protection quelle que soit la langue qu'il utilise et où qu'il se trouve sur le territoire (cas des anglophones d'Irlande et de Malte, des Turcs de Chypre.. .). Ces derniers pays se répartissent aussi en deux sousgroupes: (1) Les Etats qui distinguent la langue nationale et la langue officielle (par exemple l'Irlande qui a l'irlandais comme langue nationale et première langue officielle, et l'anglais comme deuxième langue officielle). (2) Les Etats qui ne distinguent pas la langue nationale et la langue officielle (par exemple Chypre, la Norvège...). De leur côté, les Etats bi ou plurilingues inégaux se subdivisent également en deux catégories: les Etats à statut territorial où l'individu parlant une langue est protégé seulement dans une partie déterminée du territoire (par exemple les Croates en Autriche). (2) les Etats à statut personnel où l'usager d'une langue minoritaire bénéficie de la protection sur l'ensemble du territoire (par exemple les minorités dans les anciens pays socialistes ). (1)

Les Etats à statut territorial se subdivisent en

21

ceux qui protègent les langues minoritaires par des mesures législatives (par exemple la France, les Pays-Bas), et (2) ceux qui protègent les langues minoritaires par des mesures constitutionnelles (par exemple l'Autriche, la République d'Allemagne).
(1)

g.

Objet et limites de l'étude

Cet ouvrage se propose de montrer comment, d'une part, de l'Etat indépendant du Congo (EIC)à la troisième République, la question linguistique se situe et s'impose, à toutes les époques, au cœur de la politique en République Démocratique du Congo et comment, d'autre part, les changements politiques s'accompagnent des changements linguistiques; chaque régime politique se distinguant par un discours et un vocabulaire politique particulier. L'ouvrage est subdivisé en deux parties. La première traite des langues comme enjeux politiques. A la lumière des politiques linguistiques de quelques Etats du monde et de l'Afrique francophone subsaharienne (chapitre I), l'ouvrage jette un regard critique sur la politique linguistique coloniale (chapitre II) et postcoloniale (Chapitre III) dont il relève les objectifs, les motivations et les contradictions. Un accent particulier est mis sur la longue querelle qui, pendant la colonisation, a opposé les partisans des langues européennes et ceux des langues africaines autour de la problématique du choix d'une langue commune susceptible d'être utilisée comme langue d'évangélisation et d'enseignement. L'étude des modalités d'emploi du français et des langues nationales dans une perspective à la fois diachronique et synchronique, met en lumière le chemin parcouru dans le domaine de la planification des statuts des langues (chapitre IV) et ouvre la voie au questionnement sur l'exigence de la régionalisation linguistique dans le contexte de la décentralisation politique et administrative ou sur la nouvelle politique linguistique que la République Démocratique du Congo est appelée à mettre en place en vue de son développement intégral et harmonieux (Chapitre V). Elle 22

aborde aussi une question souvant éludée: linguistiques.

celle des conflits

La deuxième partie de l'ouvrage est consacrée à l'utilisation des langues comme instrument de la politique. Elle analyse tour à tour le discours politique (Chapitre VI) et les mots du pouvoir pendant la longue période de transition (1990-1996) qu'a connue le pays. L'analyse du discours politique s'intéresse particulièrement à la première République et à la période de transition ainsi qu'au discours de quelques leaders nationalistes. Quant à l'étude des mots du pouvoir pendant la transition, elle propose d'abord une grille typologique de différents mots sur base des critères chronologique, sémantique, morphologique et esquisse, ensuite, une analyse sémantique, morphologique et thématique de ces mots. Un inventaire de mots dont la plupart sont des créations endogènes clôt cette partie de l'étude. Le mérite de cet ouvrage est ainsi de proposer une lecture globale de la problématique de l'utilisation des langues en tant qu'enjeux politiques dans le cadre de l'aménagement linguistique ou de la gestion du multilinguisme dans un pays en développement, de surcroit une ancienne colonie, et en tant qu'instrument de la politique. L'ouvrage grand public. s'adresse aussi bien aux spécialistes qu'au

23

PREMIERE

PARTIE

LES LANGUES COMME ENJEUX POLITIQUES: PARCOURS HISTORIQUES

1.

Introduction

1. La politique linguistique de la République Démocratique sera définie à la lumière de la politique linguistique de quelques Etats du monde et d'Afrique subsaharienne. En Afrique subsaharienne, nous examinerons sommairement avant d'aborder la situation de la ROC, celle de quinze pays francophones: le Burundi, le Rwanda, le Burkina Faso, le Cameroun, la République Djibouti, Centrafricaine, les Comores, la Côte d'Ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal, le Togo, la République du Congo, les Seychelles et l'lie Maurice. Hors de l'Afrique, nous nous intéresserons au cas de la France, de l'Italie, de l'Espagne, de la Suisse, de l'ancienne République de Yougoslavie, de l'Inde, du Canada et des Etats Unis d'Amérique. Un accent particulier sera mis sur la Belgique, ancienne puissance coloniale qui a exporté au Congo le débat sur la question linguistique. L'examen de la situation particulière de la ROC portera sur la politique linguistique coloniale et post-coloniale et particulièrement sur les modalités d'emploi du français et des langues nationales ainsi que sur la régionalisation linguistique en rapport avec la régionalisation politique. Plan-Les politiques linguistiques dans le monde et en Afrique francophone subsaharienne; La politique linguistique coloniale; La politique linguistique postcoloniale ; Les modalités d'emploi du français et des langues nationales; La décentralisation linguistique.

27