Le français acadien

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Loin de l'influence du français de France et du parler québécois, le parler acadien a évolué selon ses propres lois. Aujourd'hui les Acadiens demeurent dans les provinces atlantiques du Canada : en Nouvelle-Ecosse, à l'Ile-du-Prince-Edouard et à Terre-Neuve, et surtout au Nouveau-Brunswick. Dans quelle mesure cette langue, qui était restée longtemps le moyen d'expression de pêcheurs et de paysans, s'adapte-t-elle aujourd'hui aux exigences de la société moderne dans un environnement anglophone prédominant? Un corpus linguistique représentatif sur CD-Rom est joint à l'ouvrage.

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Ajouté le 01 mai 2006
Nombre de lectures 312
EAN13 9782296143975
Langue Français
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Le français acadien

Raphaële Wiesmath

Le français acadien
Analyse syntaxique d'un corpus oral recueilli au Nouveau-Brunswick / Canada

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossutb L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa

- RDC

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr (Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00288-9 EAN : 9782296002883

Remerciements

Il n'était pas question d'hésiter lorsque Wolfgang Raible me proposa le sujet de la présente étude, tellement l'idée de découvrir l'Acadie et de connaître ses habitants et leur parler me parut passionnante. Grâce à Louise Péronnet, ce contact fut vite établi. De nombreuses rencontres s'enchaînèrent. Malgré les multiples écoutes des entrevues qu'exigeait leur transcription pour la constitution d'un corpus linguistique représentatif, ces conversations n'ont jamais cessé d'exercer la même fascination. Je tiens à remercier tout particulièrement Wolfgang Raible de m'avoir encouragée dans cette voie, de son aide constante et vigilante, de sa confiance et de son précieux encadrement méthodologique qui a guidé le travail d'analyse. Mes remerciements vont aussi à l'angliciste Brigitte Halford pour sa lecture favorable et la bienveillance de son jugement ainsi qu'à Louise Péronnet pour son accueil chaleureux à Moncton, son soutien sur place et le vif intérêt porté à cette étude en tant que lectrice externe, à Annette Boudreau pour la gentillesse avec laquelle elle a mis à ma disposition une partie de son vaste corpus sociolinguistique. La présente étude a pu être enrichie de nombre de témoignages de jeunes locuteurs acadiens grâce au corpus du parler chiac de Moncton constitué par Marie-Eve Perrot. Je lui dois un grand merci de m'avoir donné accès à cette précieuse source. Je remercie profondément Roland Gauvin de l'enthousiasme avec lequel il a contribué à constituer mon propre corpus et Claus Pusch de son aide constante en tant que spécialiste en linguistique de corpus et des variétés d'outre-mer. J'aimerais également remercier la Landesgraduiertenf6rderung BadenWürttemberg qui a soutenu cette étude en m'attribuant une bourse de recherche de deux ans, le Deutsche Akademische Austauschdienst dont le soutien financier m'a permis d'établir le corpus linguistique en Acadie, et la Gesellschaft fur Kanada-Studien pour avoir subventionné la présente publication. À cet endroit, j'ai une pensée particulièrement reconnaissante envers les personnes qui se sont aimablement mises à ma disposition, parlant de leur vie en confiance, sans oublier la contribution des différents conférenciers. Je m'en tiens là aux paroles d'un interlocuteur acadien qui me disait à propos de sa parenté louisianaise : « étiont nice, du nice monde ».

Sommaire

Avant-propos
1. Introduction historique et linguistique au français acadien

17
21 21 22 25 27 31 31 33 34 36 39 39 42 47 50 57 57 59 62 64 68 75 75 75 78 79 84

1.1. L'Acadie: du territoire à la notion identitaire 1.1.1. L'Acadie française 1.1.2. L'Acadie sous la domination des Anglais 1.1.3. De la Renaissance acadienne à l'époque moderne 1.2. Genèse du français acadien 1.2.1. La perspective acadienne: du « français véritable» 1.2.2. La méthode généalogique: origine des premiers colons 1.2.3. Lexicologie comparative: du « poitevin exporté» 1.204. Morphosyntaxe : la koinè des colons 1.3. La situation sociolinguistique en Acadie 1.3.1. Aperçu démolinguistique 1.3.2. Les aires dialectales acadiennes 1.3.3. Le statut du français acadien dans les provinces atlantiques 1.3A. Aménagement linguistique au Nouveau-Brunswick

2.

Approche théorique du français acadien

2.1. Remarques préliminaires 2.2. Proximité et distance communicative 2.3. Continuum interIinguistique et transhistorique 204. Le français zéro 2.5. La dimension universelle de la jonction

3.

L'enchaînement

des propositions

3.1. L'asyndète 3.1.1. Coalescence et disjonction 3.1.2. L'infinitif substitut 3.1.3. L'expression implicite de divers rapports logiques 3.104. Résumé

12 3.2. L'anaphore: le renforcement du lien transphrastique 3.2.1. L'exclusion 3.2.2. La manière et le moyen 3.2.3. Le temps 3.2.4. La restriction hypothétique 3.2.5. La cause 3.2.6. La conséquence 3.2.6.1. Les variantes de çafait que 3.2.6.2. La particule de discours çafait que 3.2.7. Résumé 3.3. La coordination 3.3.1. Le rapport d'inclusion 3.3.1.1. Pis vs et en français acadien 3.3.1.2. Pis: conjonction ou particule de discours? 3.3.1.3. L'expression d'autres relations logiques 3.3.1.4. La coordination de propositions subordonnées 3.3.1.5. La particule corrélative 3.3.1.6. Le coordonnant aussi 3.3.2. La relation d'alternative 3.3.3. ..L'exclusion 3.3.4. Coordonnants divers marquant la succession des faits 3.3.5. Les joncteurs so vs çafait que et alors 3.3.6. Les variantes mais, ben et but 3.3.7. La restriction hypothétique 3.3.8. La proposition corrélative introduite par l'adverbe plus 3.3.9. Résumé 3.4. L'intégration croissante: la subordination 3.4.1. Le rapport d'exclusion et d'exception 3.4.2. Les relations temporelles 3.4.2.1. Le rapport de simuItanéité 3.4.2.2. Le rapport de postériorité 3.4.2.3. Le rapport d'antériorité 3.4.3. L'expression de l'hypothèse 3.4.4. Le rapport de cause 3.4.5. La relation de conséquence 3.4.6. Le rapport de but 3.4.7. Le rapport de cause inefficace ou de concession 3.4.8. La comparaison et le rapport proportionnel 3.4.9. Résumé: tableau transgéographique 85 85 86 87 89 89 91 91 94 96 97 98 98 103 104 105 106 107 108 110 112 113 117 121 122 123 124 125 127 127 135 138 142 147 152 155 157 162 166

13 3.5. Les propositions complétives 3.5.1. Les marques de la subordination 3.5.1.1. Le mode dans les complétives 3.5.1.2. La complétive antéposée 3.5.1.3. L'absence du subordonnant que 3.5.2. Résumé 3.6. L'interrogation indirecte 3.6.1. Résumé 3.7. Les propositions relatives 3.7.1. Le pronom relatif sujet 3.7.1.1. Qui sujet: un pronom stable? 3.7.1.2. L'accord dans les relatives 3.7.2. Le pronom relatif objet direct.. 3.7.2.1. L'omission de que 3.7.2.2. Le pronom ça en fonction de relatif 3.7.2.3. Relatives ayant un antécédent neutre 3.7.3. Le relatif représente un objet indirect ou un complément prépositionnel 3.7.4. Antécédent à valeur circonstancielle de lieu et de temps 3.7.5. En guise de résumé: tableau transgéographique 3.7.6. La particule là 3.7.7. Qui / que explétif... 3.8. Le gérondif et les constructions participiales 3.8.1. Les rapports temporels 3.8.2. La concession et la condition 3.8.3. La cause 3.8.4. Le moyen 3.8.5. Le participe passé 3.8.6. Résumé 3.9. L'intégration au moyen de l'infinitif: le passage aux constructions nominales 3.9.1. Le tour à + infinitif. 3.9.2. Le rapport de but 3.9.2.1. Pour + infinitif.. 3.9.2.2. L'absence de pour 3.9.2.3. La locution prépositive + infinitif.. 3.9.3. Avant de et plutôt que: le rapport de temps et de substitution 3.9.4. L'exclusion et l'exception 3.9.5. La relation causale 3.9.6. Le moyen 3.9.7. La comparaison et le point de vue 3.9.7.1. Les propositions corrélatives 170 170 171 177 177 181 182 185 186 188 188 191 194 .15 197 199 204 216 219 221 223 224 224 225 226 227 228 229 230 230 232 232 233 234 ..235 236 237 238 238 238

14 3.9.7.2. Les locutions prépositives 3.9.8. Résumé 3.10. L'intégration au moyen d'une préposition 3.10.1.L'inc1usion et l'exclusion 3.10.2. Le temps 3.10.3. Le lieu 3.1004.La cause 3.10.5.Le but 3.10.6.La cause inefficace 3.10.7.La manière et l'instrument 3.10.8.La comparaison 3.10.9. Résumé Tableau récapitulatif: les procédés d'enchaînement en acadien Conclusion Bibliographie 239 241 242 .22 244 247 251 252 252 253 254 255 256 261 265

Contenu du CD-ROM 1. Introduction (fichier PDF)

1.1. Introduction au corpus 1.2. Conventions de transcription 2. 2.1. 2.2. 2.3. 204. 2.5. 2.6. 2.7. 2.8. 2.9. 2.10. 2.11. 2.12. 2.13. 2.14. Corpus (fichiers PDF et MP3) Je vais y montrer quoi ce qu'est des Acadjens ! On a froliqué ! I Ya plus ienque moi qu'a de quoi de même! On a-ti quoi à vous dire, on a-ti quoi à parler? Pour ma dernière année de pêche je suis helper! J'ai toujours aimé de additionner, calculer, travailler avec des chiffres! Oh je les détestais assez assez hoh oh je détestais les vaches! Les jokes ça marche ces affaires-là hein! Le plus beau des Malgaches c'était le beau sourire! Être vrai avec soi-même, ça veut dire être toi-même... I Ya toujours quelque chose que tu peux discuter! Aujourd'hui en 1997, est-ce que notre eau est euh bonne à boire? Mais je suis fière je l'ai fait. C'est mon cadeau à l'Acadie! On n'a pas la vérité.. .J'ai des théories! (fichier PDP)

« Barrez-vous, les flics », dit l'un. « On se trotte, tant pis », répond l'autre. Leur veut-on objecter qu'ils eussent dû dire: « Barrez-vous, parce que les flics... je regrette que l'on s'en aille... »,' qui ne voit que le défaut de la phrase est ici afin de rendre avec plus de vitesse tel caractère de la pensée, et imiter son glissement. Que si l'on entend par syntaxe les diverses façons de traduire la forme logique de cette pensée, l'incorrection même est syntaxe, et le bâtiment particulier des mots. Francis Picabia, Proverbe, Revue dirigée par
Paul Éluard, n° 1, Paris, Iorfévrier 1920.

Comme ma fille, quand ce qu'a'... si qu'a' parle, a' va pas parler... tu sais là si qu'a' veut, a' peut parler le bon français,' ben nous autres, on parle comme qu'on veut... R., Memramcook(N.-B.),28 août 1997.

Avant-propos

Lors d'une exploration sur la côte est de l'Amérique du Nord en 1603, Samuel de Champlain aborda une presqu'île à laquelle il donna (par confusion) le nom d'Acadie. Il s'agissait de la Nouvelle-Écosse actuelle. C'est de ce territoire, grâce à l'arrivée d'émigrants français, qu'une colonisation s'étendit sur la péninsule. Cette colonie fut dès lors l'objet de querelles incessantes entre la France et l'Angleterre. Malgré de nombreuses tribulations, ce peuple compte aujourd'hui près de 280 000 personnes qui sont restées fidèles à la langue de leurs ancêtres et demeurent dans les dites « provinces maritimes» du Canada: le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, l'Île-du-PrinceÉdouard. Loin de l'influence du ffançais de France et de sa norme, le ffançais acadien a évolué selon ses propres lois. Ce n'est que dans les années 1960, dans le cadre général de la modernisation de la société, qu'une participation plus grande des Acadiens à leur destinée trouva un aboutissement politique avec le bilinguisme officiel au Nouveau-Brunswick, où vit aujourd'hui la grande majorité d'entre eux. Un intérêt grandissant et les activités culturelles qui en découlent n'ont cessé de se développer autour de ce parler minoritaire dans un environnement anglophone prédominant. Un des points culminants fut le Prix Goncourt attribué à la romancière AntonineMailletenl979.La langue acadienne, lorsqu'elle s'est exprimée par écrit, ce fut dans le style de l'oralité simulée, sinon, elle est restée essentiellement orale. Alors qu'auparavant elle jouissait d'une certaine stabilité, avec les changements rapides de la société, elle subit de façon accélérée les influences simultanées du français standard et de l'anglais. Pour donner à l'acadien la possibilité de survivre dans une société moderne complexe, le projet d'élaboration d'une norme acadienne a été envisagé et est en cours à l'Université de Moncton. C'est l'état actuel de cette langue telle qu'elle est pratiquée oralement qui va faire l'objet de cette analyse. Ce parler exporté au 17e siècle des provinces de l'ouest de la France présente d'une part une source précieuse pour des études se proposant d'éclairer la question du changement linguistique en général; d'autre part, il est intéressant d'étudier et de voir dans quelle mesure cette langue qui était restée pendant trois siècles le moyen d'expression de pêcheurs et de paysans, s'adapte aux exigences de la vie actuelle, lorsqu'elle est conffontée à l'école, aux médias, à des situations de communication formelles. L'étude de l'acadien a intéressé de nombreux linguistes. Il existe déjà un nombre important de travaux traitant de la phonologie (Vincent Lucci 1973, Robert Ryan 1981 et Karin Flikeid 1984), du lexique (Geneviève Massignon 1962, Réjeanne LeBlanc 1993, Pascal Poirier 1925 / 1993, Louise Péronnet /

18 Rose Mary Babitch / Wladyslaw Cichocki / Patrice Brasseur 1998, Yves Cormier 1999 et Brasseur 2001) et de la morpho syntaxe (Péronnet 1989, Edward Gesner 1985, Ryan 1982). Les aspects sociolinguistiques ont été envisagés à partir des années 1990 par Annette Boudreau, Lise Dubois et Louise Péronnet à qui nous ferons référence dans la première partie de ce travail. Boudreau (1998) consacre aussi une importante thèse de doctorat aux représentations et attitudes linguistiques des jeunes Francophones du Nouveau-Brunswick. Des articles traitant de la syntaxe ont paru sur les propositions relatives (Ruth King 1991, Louise Beaulieu 1993, Agnès PicoletCrépault 1998 et 2000), interrogatives (Gesner 1984 / 1985), et sur les propositions subordonnées (Pierre Gérin 1981 et 1982a, Pierre M. Gérin 1982a). À ceux-ci s'ajoutent l'étude de Flikeid (1989b) portant sur les emprunts à l'anglais et l'alternance de langues dans les communautés acadiennes de la Nouvelle-Écosse, l'exhaustive thèse de doctorat de MarieÈve Perrot (1995) qui porte sur le parler chiac de Moncton, une variété fortement influencée par l'anglais, le travail de King (2000) sur les emprunts lexicaux et grammaticaux à l'anglais dans le fiançais acadien de l'Île-duPrince-Édouard et l'article de Brasseur (2000) sur les anglicismes formels en franco-terre-neuvien. Enfin, parmi les rares travaux comparatifs du fiançais acadien et cadien louisianais figure surtout la thèse de doctorat de Arthur Howard Charles Jr. A comparative study of the grammar of acadian and cajun narratives (1975), mais qui s'appuie sur un corpus très restreint composé de sept contes. Nous nous proposons de décrire les techniques mises en œuvre pour résoudre le problème général qui est celui de l'enchaînement des énoncés, nécessité linguistique et tâche essentielle de la communication humaine. C'est à cet endroit que le modèle théorique de la jonction élaboré en 1992 par Wolfgang Raible peut être particulièrement utile à l'analyse syntaxique, car il forme un ensemble cohérent, allant des procédés les moins complexes aux plus complexes. Raible parle d'une dimension universelle, partant du principe que toute langue doit nécessairement disposer de moyens linguistiques servant à s'acquitter de la tâche fondamentale qui est celle de joindre les propositions les unes aux autres. Il présente cette dimension universelle sous forme d'un continuum qui est délimité par les deux pôles de l'agrégation et de l'intégration (voir 2.2. et 2.5.). Du côté de l'agrégation, les énoncés sont simplement juxtaposés sans que le lien logique qui les unit - le temps, la cause, le but, etc. - ne soit explicité. Du principe de l'intégration, au contraire, relèvent des techniques grammaticales plus complexes, explicitant, elles, le rapport syntaxique entre les propositions. Le plus souvent le langage oral est caractérisé par l'emploi de procédés agrégatifs, alors que ceux plus intégratifs sont plutôt propres à l'écrit. Ce modèle nous servira d'instrument pour l'étude des techniques utilisées dans le parler acadien traditionnel. Il nous permettra également de savoir si cette variété s'est forgé de nouveaux moyens

19 syntaxiques afin de répondre aux exigences des diverses situations de communication. Une fois les techniques d'enchaînement exposées, la partie proprement analytique sera engagée, concernant d'abord l'acadien lui-même; puis la perspective sera élargie à la comparaison avec d'autres variétés du français d'outre-mer: le français cadien louisianais, le français québécois, les créoles français par exemple. C'est là que le modèle du français zéro de Robert Chaudenson (voir p. ex. 1984) pourra intervenir utilement. Ce concept est censé contenir l'ensemble des variables du système linguistique français, celles-ci se présentant dans les diverses variétés du français sous forme de différentes variantes. Nous considérerons les techniques de jonction comme un système de variables comme celles évoquées ci-dessus. La comparaison du français acadien avec d'autres variétés ne sera cependant pas systématique, ce qui dépasserait l'objectif de cette étude. Seuls les sous-chapitres traitant des relatives et des complétives seront soumis à une comparaison plus poussée. Les références à d'autres variétés créolisées et non créolisées ainsi qu'au français parlé de France serviront surtout de sources d'appoint et d'éclairage pour l'approche, dans le français acadien, des éléments innovés et des éléments anciens. Chaudenson propose d'ordonnancer, à partir de l'étude comparative de sous-systèmes variationnels, ces divers systèmes linguistiques issus du français sur une ligne imaginaire selon le caractère innovateur ou conservateur de leurs traits. Les diverses variétés constitueront ainsi, de par l'espace structurel qui les sépare les unes des autres d'une part, et de leur langue d'origine d'autre part, un continuum interlinguistique ou transgéographique. Chaque variété reconnue porter en elle un caractère allant du conservateur à l'innovateur reflétera ainsi une étape dans l'évolution du français. Il restera donc à situer la place du français acadien sur ce continuum interlinguistique en fonction des critères syntaxiques choisis. Les analyses des structures syntaxiques présentées dans l'étude suivante s'appuient sur un corpus recueilli au cours d'un séjour de trois mois (1997) dans le sud-est du Nouveau-Brunswick. D'autres séjours en Acadie (1996 et 1999) ont permis de préparer et de compléter le travail sur le terrain. Le corpus se compose de 14 textes: Les premiers, de 1 à 7 représentent des conversations libres, spontanées de deux à quatre locuteurs, les textes 13 et 14, deux conférences, constituent le pôle le plus formel de ces sources. Les textes 8 à 12 sont à caractère mixte: enregistrement d'animation dans le cadre d'une fête locale et entrevues radiophoniques sur la chaîne régionale. L'ensemble des enregistrements comporte un échantillon d'au moins huit heures de conversation, transcrites d'après la méthode HIAT (Halbinterpretative Arbeitstranskription) exposée par Konrad Ehlich (1993). Le corpus est précédé d'une introduction détaillée précisant les conventions de transcription. Le contexte situationnel est esquissé au début de chaque texte et en note à l'intérieur de celui-ci, si nécessaire. De plus, les transcriptions sont dotées d'une traduction anglaise en interligne dont la fonction est, le cas

20 échéant, explicative, compensant aussi l'absence d'intonation qui devrait marquer la limite des énoncés. Les transcriptions sont complétées par un glossaire et par les fichiers audionumériques correspondant à chaque enregistrement. Deux corpus mis à disposition par Louise Péronnet (1988c) et par Annette Boudreau (1996c) de l'Université de Moncton, établis dans le cadre de recherches sociolinguistiques, ont servi de source d'appoint, permettant de vérifier le caractère représentatif des tendances linguistiques observées dans notre corpus. Ce travail se divise en trois parties: La première retracera le cheminement historique du français acadien. La genèse de cette variété y sera évoquée suivie d'une exposition de la répartition géographique des aires dialectales et de la situation sociolinguistique actuelle. La deuxième partie établira le cadre théorique et méthodologique dans lequel s'inscrira l'analyse. La troisième partie sera consacrée à la présentation des techniques syntaxiques acadiennes, qui offrent toutes des solutions linguistiques procédant de la tâche cognitive de la jonction. Ces solutions linguistiques seront traitées dans le cadre de chaque technique syntaxique relevée dans le corpus. Selon les techniques utilisées et constatées dans le français acadien, la possibilité sera donnée de conclure de la part de l'innovation, de savoir lesquelles procèdent de l'évolution inhérente du français et quelles sont celles qui ont été élaborées lors du passage à des situations de communication plus formelles, y compris lors d'emprunts à la langue anglaise ambiante. Cette étude fait suite à des travaux de recherche menés à l'Université de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) sur le français cadien louisianais (Cynthia Stabler 1995a et 1995b) et sur les créoles seychellois et guadeloupéen (Susanne Michaelis 1994 et Ralph Ludwig 1996), qui eux-mêmes s'inscrivaient dans un programme de recherche interdisciplinaire, concentré sur les notions d'oralité et de scripturalité et de leur champ d'action.

1.

Introduction historique et linguistique au français acadien

1.1.

L'Acadie: du territoire à la notion identitaire

Le nom Arcadie est mentionné pour la première fois en 1524 dans une lettre de Giovanni da Verrazzano adressée à François I. L'explorateur italien, ayant parcouru la côte atlantique nord-américaine de la Floride au Cap-Breton, nomma Arcadie la péninsule (Delmarva) que se partagent aujourd'hui les trois États américains Maryland, Delaware et Virginie (à l'est de Washington et de la Chesapeake Bay).! Samuel de Champlain, lorsqu'il explora en 1603 la rivière et le golfe du Saint-Laurent, adopta le nom d'Acadie, confondant la péninsule de la Chesapeake Bay et celle de la Nouvelle-Écosse.2 Pascal Poirier, dans son Glossaire acadien, remet cependant en question cette explication de l'origine du nom Acadie puisque l'acte de concession du territoire comprenant le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et une partie du Maine octroyé à Pierre du Gua de Monts en 1603, mentionne le nom de Cadie : « Commission du Roy au sieur de Monts pour l'habitation ès terres de la Cadie, Canada et autres endroits en la Nouvelle-France ».3 Selon Poirier, les autorités ffançaises auraient donc repris sur place le nom de la langue des indigènes algonquins dans laquelle le mot cadie ou cadic précède le nom des localités et signifie 'fertile en chasse ou en pêche'. Le fait que les Acadiens se seraient entre eux toujours appelés Cadgiens et qu'ils sont encore nommés ainsi en Louisiane vient, selon Poirier, renforcer son hypothèse. La forme Acadie serait issue d'une fusion de l'article défini et du nom (la Cadie < l'Acadie), alors que la désignation Acadien serait de formation livresque d'après Acadie.4 Aujourd'hui, le nom d'Acadie n'est guère justifiable d'un point de vue géographique. Seule l'appartenance au peuple acadien et la volonté de
1 2

4

Voir Lapierre / Roy (1983: 9) et Daigle (1993: 2). Si Arcadie est devenu Acadie, cela serait dû à cette confusion géographique d'une part, et à l'orthographe incertaine chez les cartographes de l'époque d'autre part; voir Lapierre / Roy (1983 : 9). Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France (1612), cité par Geddes (1908: 1); voir aussi Poirier (1925 /1993 : s.v. Acadie). Poirier (1925 / 1993 : 8).

22 maintenir une identité propre à celui-ci permet aux Acadiens de se distinguer à l'intérieur d'une société majoritairement anglophone. Ainsi la romancière Antonine Maillet écrit: «Nous n'avons pas de géographie. Être acadien c'est être descendant de quelqu'un, ce n'est pas occuper un territoire ».5 Toute définition d'une acadianité semble fragile comme le montre la question que pose début des années 1990 l'historien acadien Léon Thériault: «Sans territoire officiel, sans statut politique, l'Acadie n'aurait-elle pas cessé d'exister en 1763, de sorte qu'elle ne serait maintenant qu'une construction de l'esprit? ».6 Dans le bref historique suivant, on tentera de retracer le passage de l'ancienne colonie à l'Acadie moderne constituée - malgré les réserves exprimées par les intellectuels acadiens - par un territoire défini (celui des provinces maritimes du Canada) et par les institutions francophones qui sont le résultat d'une participation politique croissante des Acadiens.

1.1.1.

L'Acadie française

En 1603 Henri IV concéda à Pierre du Gua, sieur de Monts, le monopole de traite sur le territoire s'étendant du 40e au 46e degré de latitude nord. En contrepartie, ce dernier se chargea d'y fonder une colonie. En 1604, de Monts, Samuel de Champlain, Du Pont-Gravé, Jean de Biencourt de Poutrincourt et environ 80 hommes explorèrent la Baie Française (Baie de Fundy). De Monts concéda à Poutrincourt la seigneurie nommée Port-Royal sur la péninsule dite acadienne (Nouvelle-Écosse); lui-même s'établit à l'île Sainte-Croix à l'embouchure de la rivière du même nom, traçant aujourd'hui la frontière entre la province canadienne du Nouveau-Brunswick et l'état américain du Maine. Dès 1607, cependant, de Monts et ses colons, ayant rencontré des difficultés financières importantes, regagnèrent la France. La même année, le roi d'Angleterre revendiquait le territoire du 34 e au 45e degré de latitude nord si bien que Champlain se détourna de la colonie acadienne pour aller fonder Québec en 1608. Poutrincourt, de son côté, décida en 1610 de revenir s'établir avec un groupe de colons à Port-Royal (aujourd'hui Annapolis Royal), mais dès 1613, la colonie fut pillée et conquise par les Anglais venant de Virginie. En 1621, l'Acadie fut concédée à l'Écossais William Alexander et prit le nom de Nova Scotia.? Par le traité de Saint-Germain-en-Laye en 1632, ce territoire fut restitué à la France. Richelieu décida d'y fonder une nouvelle colonie
5 6

Antonine Maillet citée par Vemex (1979: 19). Thériault (1993 : 45) ; voir également Johnson / McKee-Allain (1999 : 209) : « Toute étude de l'Acadie des Maritimes est confrontée au même problème: la délimitation conceptuelle et précise ni de empirique de son objet. Si cette entité n'a pas de frontière géographique structure politique légalement reconnue, elle a pourtant un enracinement mythique très profond, en plus d'une histoire relativement bien établie et d'un tissu organisationnel relativement dense». Daigle (1993: 3-4), Lapierre / Roy (1983: 13).

23 agricole. Isaac de Razilly, cousin de Richelieu, fut nommé gouverneur de l'Acadie et traversa l'Atlantique accompagné de Nicolas Denys, originaire de Touraine et de Charles Menou d'Aulnay dont la seigneurie se situait, comme celle d'Isaac de Razilly, à quelques kilomètres de Loudun dans le HautPoitou. Entre quinze et vingt familles de Touraine, du Poitou et de Bretagne participèrent à l'expédition, et une partie fit souche en Acadie.8 Après la mort d'Isaac de Razilly en 1636, Charles Menou d'Aulnay, devenu gouverneur d'Acadie, fit recruter des familles dans les villages de sa seigneurie.9 En 1650, la colonie acadienne compte 40 à 50 familles environ. Peu vinrent s'y ajouter. Après cette date, ce furent des soldats et des engagés surtout qui se joignirent au groupe acadien. la En 1654, peu d'années après cette vague d'immigration importante, l'Acadie fut reconquise par les Anglais et ne fut restituée à la France qu'en 1667 au traité de Breda, et ce n'est qu'en 1670 que le gouverneur français Hector d' Andigné de Grandfontaine put à nouveau s'en emparer. À cette période, les efforts de la France pour coloniser ces terres diminuèrent. Colbert écrivait dans une lettre du 5 janvier 1666 à l'intendant Talon à Québec qu'il « ne serait pas de la prudence de dépeupler son royaume pour peupler le Canada ».11 En 1669, le ministre s'adressait de nouveau à Talon, donnant à entendre que l'Acadie ne représentait pour la France que l'avantage de servir de tampon entre les colonies anglaises et la Nouvelle-France avec ses ports libres de glace pendant l'hiver: « Il ne se peut rien faire de mieux pour ce pays-là [l'Acadie] que d'établir des lieux d'entrepôts, où l'on puisse faire deux voyages tous les ans ».12 Les guerres européennes de la Ligue d'Augsbourg (1689-1697) servirent de prétexte aux Anglais pour disputer à nouveau le territoire acadien à la France. Au traité de Ryswick de 1697, l'Acadie resta cependant sous domination française. Les colons du Massachusetts augmentèrent le nombre d'attaques contre la colonie française. Bien qu'affaiblie par les pillages et par le blocus économique, l'Acadie ne reçut que peu de soutien de la métropole. En 1713, à l'issue de la guerre de

Voir Vernex (1979 : 23-24) et Daigle (1993 : 5-6). Selon ce dernier, on ne sait que peu de choses des colons recrutés par Razilly. Mais il est certain que quelques-uns firent souche en Acadie; voir également Charpentier (1988: 169-170). 9 Geneviève Massignon est la première à avoir découvert l'importance primordiale des premiers colons originaires du Haut-Poitou; voir Massignon (1962, vol. I: 34-38). Charpentier (1994b: 197) corrobore l'hypothèse de Massignon: « Tous les linguistes accordent crédit à la thèse de G. Massignon qui propose comme point de départ des premiers colons pour l'Acadie, la région de Loudun en Haut-Poitou », alors que D'Entremont (1991) la réfute. Selon lui, Massignon n'aurait pas tenu compte des deux cents hommes d'élite qui furent amenés en Acadie après le décès d'Aulnay en 1651, ni des cinquante colons recrutés en 1658. De plus, les noms de famille que Massignon rattache à la seigneurie d'Aulnay auraient été fréquents dans d'autres régions telles que la Touraine, la Champagne, la Charente et l'ancienne province du Poitou. 10 Daigle (1993 : 8). Il Ibid.: 8-9 ; Colbert cité par Daigle (1993 : 9). 12 Colbert cité par Vernex (1979: 26-27).

24 Succession d'Espagne, le traité d'Utrecht définitivement l'Acadie à l'Angleterre.13 obligeait la France à céder

Évolution des aires géographiquesl4

13

Daigle (1993: 19 et 23-25). Seule l'île Royale (aujourd'hui l'île du Cap Breton en NouvelleÉcosse) reste sous domination française. 14 Cette carte a été réalisée par Samuel P. Arseneault (1999 : 43), que je remercie vivement de l'avoir mise à ma disposition pour cette publication. Elle présente l'immense avantage de mettre en évidence d'un coup d'œil la complexité de ['histoire de cette première colonie française en Amérique du Nord.

25

1.1.2.

L'Acadie sous la domination des Anglais

Bien que l'Angleterre eût repris le pouvoir en Nouvelle-Écosse, la population restait majoritairement française. Cette prise de pouvoir n'apporta pas d'immigration anglaise pendant la première moitié du l8e siècle. Pour la première fois, les Acadiens connurent, en fait, une période de paix et de stabilité matérielle.15 Selon le traité d'Utrecht, ceux-ci devaient quitter la Nouvelle-Écosse dans un délai d'un an. La France, elle, tenta d'établir une nouvelle colonie pour eux sur l'île Royale, mais peu d'Acadiens se décidèrent à quitter les terres fertiles de la Nouvelle-Écosse. L'Angleterre, de son côté, n'encourageait pas le départ des Acadiens vers l'île Royale, ce qui aurait renforcé là-bas la présence française. Par contre, elle exigea des Français un serment d'allégeance inconditionnel au monarque britannique. Ceux-ci refusèrent, invoquant leur religion catholique d'une part et s'opposant, d'autre part, à l'idée de devoir porter les armes contre la France ou contre les Indiens dans d'éventuels conflits. Ce n'est qu'en 1730 que les Acadiens obtinrent le statut de Français neutres (French neutrals), jurant fidélité au monarque anglais George II tout en restant sujets français, et en se réservant le droit de rester neutres dans des conflits avec la France et les Indiens.16 En 1749, face à la menace grandissante de la France concernant la situation sur l'île Royale, le gouverneur de Nouvelle-Écosse Cornwallis exigea à nouveau des Acadiens un serment d'allégeance sans condition. Sous peine d'être expulsés, les Acadiens refusèrent d'abandonner leur statut de Français neutres. Ce n'est qu'après la nomination du lieutenant général Charles Lawrence en 1753 que l'expulsion des Acadiens fut réellement envisagée afin de faire prévaloir la colonisation anglaise et protestante. Lorsque les Acadiens refusèrent une dernière fois en 1755 de prêter le serment d'allégeance sans réserve à la couronne anglaise, environ 6 500 d'entre eux furent embarqués sur des bateaux et dispersés vers les colonies anglaises de la côte nord-américaine pour empêcher leur retour. D'autres s'enfuirent sur l'île Royale, sur l'île Saint-Jean (aujourd'hui l'Île-du-Prince-Édouard), vers la Baie des Chaleurs et vers le Québec. En 1758, l'île Royale fut également prise par les Anglais. Sa population fut ramenée en France, les soldats furent faits prisonniers et embarqués sur des navires vers l'Angleterre. Dans un deuxième épisode de la déportation, les habitants et les réfugiés de l'île Saint-Jean furent
Voir Daigle (1993 : 24 et 30). C'est aussi une période de croissance démographique importante. Selon Roy (1988: 69), la population acadienne compte 13 000 habitants en 1755. D'après Vemex (1979: 27,29 et 37), les Acadiens comptaient 915 habitants en 1686,2295 en 1714 et environ 15 000 habitants concentrés à Annapolis (Port Royal sous la domination française) avant le Grand Dérangement (1755). Les estimations de Bouchard / Tremblay (1995: 314), se rapprochent de celles de Roy: 13 400 Acadiens en 1755. 16 Daigle (1993 : 25 et 27-28). 15

26 également ramenés vers la France. Souvent, les colonies anglaises refusèrent de prendre en charge les Acadiens. La Virginie et la Caroline du Nord les envoyèrent en Angleterre d'où il regagnèrent la France. La Georgie renvoya 200 Acadiens en France. Les autorités du Maryland n'empêchèrent pas les Acadiens de fuir à Saint-Domingue d'où ils gagnèrent la Louisiane.17 Les prisonniers de guerre furent rapatriés d'Angleterre en France. Nombre d'entre eux, ainsi que les Acadiens directement déportés vers la France, retraversèrent l'Atlantique pour rejoindre leurs frères réfugiés en Louisiane. Entre temps, de 1760 à 1763, environ 12 000 colons anglais s'établirent en Nouvelle-Écosse, qui devint ainsi une colonie majoritairement anglaise et protestante. Les années de déportation (de 1755 à 1763) sont entrées dans l'histoire sous le nom de Grand Dérangement.18 À partir de 1764, les Anglais autorisèrent les Acadiens à regagner l'ancien territoire, toujours à condition de prêter un serment d'allégeance sans réserve à la couronne anglaise. Peu d'entre eux retrouvèrent leurs anciennes terres en Nouvelle-Écosse, occupées entre-temps par les colons anglais. Les Anglais voulant empêcher toute concentration des Acadiens, les obligèrent à s'établir en petits groupes éloignés les uns des autres. Plusieurs isolats acadiens se créèrent: en Nouvelle-Écosse (Cap-de-Sable, Pubnico, la Baie-Sainte-Marie, l'île Madame et Chéticamp sur l'ancienne île Royale appartenant aujourd'hui à la Nouvelle-Écosse), sur l'Île-du-Prince-Édouard (Malpèque), et dans le Nouveau-Brunswick actuel (le nord, l'est, et la vallée de la rivière Saint-Jean). En 1771 environ 8 400 Acadiens vivaient dans les provinces maritimes, dispersés dans des communautés isolées, et assurant leur existence en tant qu'agriculteurs, pêcheurs et bûcherons. Avant 1820, les écoles acadiennes étaient peu nombreuses. Les prêtres francophones étaient trop absents des villages isolés pour assurer l'enseignement. À cette époque, il était encore difficile d'envisager un avenir collectif de la communauté acadienne. Cependant, au fil du temps et grâce au nombre grandissant d'écoles et de prêtres, une élite acadienne put se former et la communauté commença à s'organiser.19 Le poème Évangéline, publié en 1847, dans lequel l'Américain Henry Wadsworth Longfellow évoquait le destin des deux héros Évangéline et Gabriel lors de la déportation, marqua le début de l'éveil d'une conscience collective acadienne.20 Sur le plan politique, les Acadiens commençaient à faire entendre leur voix, mais leur influence réelle restait faible malgré l'accroissement important de leur population qui comptait 87 000 habitants en
Daigle (1993 : 38-39) ; voir aussi Lapierre / Roy (1983 : 32-33). Selon Bouchard / Tremblay (1995 : 314), un peu plus de 4 000 Acadiens réussirent à rester sur place pendant le Grand Dérangement. 18 Lapierre / Roy (1983 : 33 et 35-36), Thériault (1993 : 49). 19 Lapierre / Roy (1983: 38 et 40-41), Thériault (1993: 45-49). 20 Lapierre / Roy (1983 : 43). À cette époque, les historiens également se penchent sur le destin des Acadiens: Thomas Chandler Haliburton (1829), An Historical and Statistical Account of Nova Scotia, Halifax: J. Howe, 2 vol. et Edme Rameau de Saint-Père (1859), La France aux colonies,' Acadiens et Canadiens, Paris: A. Jouby. 17

27 1871, et ils ne purent empêcher que la Nouvelle-Écosse adhère en 1867 à la Confédération canadienne.21

1.1.3.

De la Renaissance acadienne à l'époque moderne

C'est d'abord dans le domaine culturel qu'une conscience collective se fit jour chez les Acadiens, et le premier collège francophone fut fondé en 1864 à Memramcook sous le nom de Collège Saint-Joseph. Par sa création, les Acadiens obtenaient pour la première fois l'accès à un enseignement supérieur et bilingue. Ils disposaient désormais d'une institution apte à former une élite capable. de s'engager pour la cause de son peuple.22 En 1867 parut le premier journal francophone, le Moniteur acadien, qui joua un rôle important dans le développement d'un mouvement nationaliste. À cette époque, une querelle dans l'enseignement public vint également renforcer le sentiment d'appartenance à la communauté acadienne. Les gouvernements de la Nouvelle-Écosse en 1864, du Nouveau-Brunswick en 1871 (The Common Schools Act) et de l'Île-du-Prince-Édouard en 1877 édictèrent une loi selon laquelle l'enseignement dans les écoles était obligatoire, public, laïc et dispensé en langue anglaise uniquement. Les écoles catholiques fondées par les Acadiens et l'enseignement en français étaient ainsi condamnés à disparaître. Indignés et unis devant une mesure ressentie comme injuste, les Acadiens refusèrent désormais de payer les taxes scolaires.23 Au NouveauBrunswick, les deux partis consentirent à un compromis: l'enseignement du catéchisme par les religieux catholiques et les manuels en langue française furent autorisés.24 Sur le plan économique, les nationalistes acadiens s'engagèrent pour un renforcement de l'agriculture, les Acadiens étant, avec les Indiens, la population la plus pauvre dans les provinces maritimes. Afin d'aller à l'encontre d'une émigration grandissante vers les États de la NouvelleAngleterre, le clergé les encourageait à défricher les terres de l'arrière-pays. En même temps, il décourageait les émigrants, leur reprochant le mépris des valeurs traditionnelles, religieuses et culturelles, et leur « goût du luxe» ; de

21 22

23 24

Voir Thériault (1993 : 57 et 59-60), Roy (1993 : 143) et Lapierre / Roy (1983 : 46). D'après Rossillon (1995), 100000 Acadiens vivaient en 1871 dans les provinces maritimes. L'abbé Henri Casgrain écrit au sujet du Collège Saint-Joseph de Memramcook: «Il est sorti de Memramcouk [sic] toute une pléiade d'hommes instruits, actifs, animés d'un patriotisme ardent et éclairé, qui ont fait leur réputation dans différentes carrières et qui défendent la cause de leurs compatriotes sur tous les terrains de la vie publique et privée », cité par Pierre M. Gérin dans l'introduction de l'édition critique de la Causerie memramcookienne attribué à Pascal Poirier (1990 : 22-23). Lors d'une émeute à Caraquet (Nouveau-Brunswick), ce conflit a causé la mort d'un milicien anglais et d'un jeune Acadien. Lapierre / Roy (1983 : 47-48) et Thériault (1993 : 62).