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LE FRANCIQUE

De
184 pages
Parti du francique parlé en Lorraine et au Luxembourg, l'ouvrage entraîne le lecteur dans une réflexion sur les contacts de langues et le plurilinguisme. Plusieurs langues peuvent-elles cohabiter pacifiquement ? Comment se rencontrent-elles ? Dans quelles relations avec les cultures qui les portent ? L'auteur interroge le langues, leurs métissages et les échos que leur histoire éveille.
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Créée en 1994 pour valoriser la recherche en sciences du langage, la collection « Sémantiques» accueille principalement des thèses nouveau régime et des synthèses d'habilitation. Elle publie une nouveauté par mois dans les différents domaines de la linguistique: phonologie, lexicologie, syntaxe, sémiologie et philosophie du langage, épistémologie,
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LE FRANCIQUE

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Marielle Rispail

LE FRANCIQUE
DE L'ÉTUDE D'UNE LANGUE MINORÉE À LA SOCIO-DIDACTIQUE DES LANGUES

Préface de Jacqueline Billiez

L 'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole

France Polytechnique

75005 PARIS

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 BUDAPEST

L'Harmattan Italie Via Bava, 37 10214 TORINO

A Lili Brescia et Rékia lbnolahcen,

à nos langues métisses, le calabrais, le berbère, le francique et les autres,
à tout ce que vous m'avez appris, à nos amitiés plurielles.

A mes amis du Hecke Pëi.

Merci à Bernard Cerquiglini pour sa compréhension à Yoan, Loïc et Claude pour leur aide.

généreuse,

Préface

La situation sociolinguistique du francique explorée par Marielle Rispail, à la suite de et aussi avec Daniel Laumesfeld, à qui l'on doit le premier ouvrage publié en France sur la langue et la culture franciques, est parfaite pour illustrer la véritable nature de l'opposition langue / dialecte, qui se montre par des frontières étatiques, notamment entre celle de la France et du Luxembourg. Situation encore largement méconnue et tellement incongrue que les deux jeunes chercheurs entreprennent de la révéler, avec l'espoir de contribuer ainsi à enrayer le processus de régression du francique en Lorraine. L' entreprise de connaissance du francique va d'abord de pair avec un engagement militant pour sa reconnaissance, dont les premiers textes présentés ici par Marielle Rispail portent de nombreuses traces. On y lit la révolte face aux discours dominants, aux contre-vérités, aux confusions de toutes sortes, ainsi qu'une certaine dramatisation de la situation, avec pour volonté d'éveiller les consciences troublées voire anesthésiées des habitants de la région et des décideurs régionaux et nationaux. Ce mouvement de défense du francique, langue dominée, prend place au sein d'une lutte plus vaste contre la centralisation étatique. Puis, le temps passant, Marielle Rispail se penche à nouveau sur cette situation qui lui tient à cœur, avec plus de distance. On la voit, chemin faisant, emprunter les outils de la sociolinguistique pour mieux la comprendre et la décrire, en cerner les évolutions et s'interroger sur ses enjeux. Cette prise de recul, à la faveur du temps et de son intégration dans les équipes du laboratoire LIDILEM, est aussi provoquée par un déplacement de regard. Focalisé d'abord sur la promotion d'une langue dans sa région française, il se déplace ensuite d'une frontière à l'autre, à des fins de comparaison. En croisant des données issues

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LE FRANCIQUE

d'enquêtes menées auprès d'enseignants, les réflexions s'élargissent. Elles prennent en compte dans les deux espaces, luxembourgeois et français, les représentations des usages de toutes les langues qui y entrent en contact dans la vie sociale comme dans la vie scolaire. Ce changement d'orientation amène Marielle Rispail à s'interroger sur les enjeux du plurilinguisme avec l'introduction à l'école de l'enseignement d'une langue minorée. L'approche militante enthousiaste et quelque peu naïve - moteur du lancement de sa recherche est dépassée au profit d'interrogations qui laissent place aux doutes (salutaires), et qui se portent aussi sur d'autres espaces comparables, en France ou dans des pays plus lointains (Sud-est asiatique, Océan Indien, Maghreb), pour envisager les conditions à réunir afin d'introduire le francique à l'école. Ce qui paraissait d'une évidente simplicité au début de la recherche est appréhendé, en fin de parcours de cet ouvrage, dans toute sa complexité. Au gré de ses multiples expériences de formation sur ces nouveaux terrains (Seychelles, Vietnam, Laos, Algérie, etc.), Marielle Rispail fait actuellement avancer ses réflexions, dont on trouve ici les prémisses, vers une question socio-didactique d'une grande portée: comment, à l'école, enseigner le contact des langues à l'œuvre dans la société? Gageons que, grâce à ses travaux en cours et à venir, elle fasse avancer la communauté scientifique sur ces chemins difficiles qui nous aident à comprendre ce qui à la fois nous différencie et nous rassemble.
Jacqueline Billiez

Université Grenoble III, Directrice du LIDILEM, Rédactrice en chef de la revue LIDIL.

Première partie Le francique, langue minorée

1 Le francique

Cosigné par Daniel Laumesfeld, complété par Didier Atamaniuk, ce premier texte est d'abord le fait de deux membres militants de l' association Wéi laang nach ? Il a valeur plus historique que scientifique, même si Daniel Laumesfeld est déjà, à cette époque, en thèse avec Louis-JeanCalvet, avec pour sujet « La diglossie en Lorraine luxembourgeophone, pratiques / idéologies ». On trouve déjà ici tous les thèmes des textes à venir: l'importance des représentations de la langue, la spécificité du francique, langue officielle d'un Etat frontalier, les espoirs mis dans l'école, le rôle de la chanson dans la vie d'une langue et ses contacts avec d'autres langues. Ce texte est précédé d'un avant-texte 1 écrit par Henri Giordan 2 qui présente cette nouvelle-venue dans la famille des minorités régionales françaises: c'est lui qui avance pour la première fois le mot «francique ». *

1.

Et accompagné d'un encart non signé sur l'enseignement du francique au collège de Hombourg, intitulé « Le Lothringer Platt au collège Robert Schuman de Hombourg-Haut ». Chercheur au CNRS. Extrait de Par les langues de France, tome I, dire H. Giordan, éd. Centre Georges-Pompidou, 1984, p. 40-46 (Ie tome II concerne les langues de France « non territorialisées »). Par leurs choix, les concepteurs de l' ouvrage se montrent précurseurs des points de vue adoptés plus de vingtcinq ans plus tard par Bernard Cerquiglini, responsable de la DGLFLF (Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France).

2. *

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LE FRANCIQUE

AVANT-TEXTE La Lorraine germanophone et l' « Alsace bossue» entre Strasbourg et Bitche (Vosges du Nord), sont caractérisées par la présence de dialectes - communément désignés par le terme de Lothringer Platt ou Platt - qui appartiennent à l'ensemble dialectal moyen-allemand. Cet ensemble constitue l'une des grandes aires linguistiques du monde germanique: il se déploie sur l'Allemagne (Rhénanie, Sarre, Palatinat), la Belgique (Arlon, Saint- Vith), la totalité du Luxembourg. En France, il concerne environ 60 % de la superficie du département de la Moselle et 15 % de celle du Bas-Rhin. Ces zones germanophones ne comportent aucun grand centre culturel, celles d'Alsace du Nord (Wissembourg) sont tournées vers Strasbourg, celles de l'Alsace bossue sont dans l'attraction de villes lorraines (Sarreguemines, Sarrebourg) et de l'Alsace. Les zones germanophones de Lorraine sont tournées vers le bassin du fer (Thionville), le bassin houiller (Freyming-Merlebach, Forbach, SaintAvoId) et dispersées en zones rurales. Malgré une absence totale de reconnaissance officielle accentuée par la multiplicité des frontières (régionales, départementales, urbaines), les dialectes germaniques restent très vivaces comme moyen de communication quotidien, en particulier sur les lieux de travail. Dans le Bassin houiller, les populations immigrées sont elles-mêmes amenées à les utiliser. Les populations dialectophones de cette région ont vécu un processus de culpabilisation linguistique particulièrement forte. Leur langue est non seulement rabaissée comme « patois», mais, en raison de l'histoire, désignée avec une connotation infamante comme « allemand ». Ainsi Monsieur Jean Richard, assistant à l'Université de Strasbourg, pouvait souligner tout récemment le malaise de « populations qui se sentent coupables d'appartenir à une civilisation inférieure » 3. Deux faits majeurs caractérisent la situation linguistique de cette région: L'utilisation du dialecte à l'école, à partir de la pratique des enfants, n'a pas été encouragée. Il semble, d'après nos informations, que l'Education nationale hésite encore à s'engager dans cette voie en raison de la nature très diversifiée des dialectes locaux

3.

« Langues régionales: la Lorraine germanophone reste sans voix», L'Est républicain, 19 octobre 1983.

LA LORRAINE

GERMANOPHONE

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dans une aire géographique très réduite, ce qui constitue un obstacle sérieux au moment du choix du dialecte pour l'épreuve de langue vivante du baccalauréat. Une seule expérience a débuté au collège de Hombourg. L'utilisation du dialecte parlé par les enfants pourrait pourtant avoir un rôle très positif, en déculpabilisant les locuteurs et en favorisant l'acquisition de l'allemand dont l'intérêt culturel et économique n'est pas niable. En ce sens, Monsieur Jean Richard peut déclarer: « Si le dialecte était parlé et écrit en primaire, les bases de l'allemand seraient jetées dès sixsept ans». Quoi qu'il en soit, les contradictions du système scolaire français favorisent le développement de positions tendant à unifier les dialectes dans un ensemble francique pour lequel le statut de langue à part entière commence à être revendiqué. Les associations (Cercle René Schikelé, Bei uns Dahem, Fédération francique) prennent conscience de l'appartenance des dialectes de la région au moyen-allemand et réactivent la notion englobante d'ensemble linguistique francique. L'exemple du Luxembourg joue un rôle moteur. Tandis que, du côté français, la langue et la culture des populations germanophones ne sont pas
reconnues, à portée de la voix

-

et de la radio -le luxembourgeois

a su progresser dans l'analyse et la normalisation et obtenir un statut de langue nationale, orale et écrite, au Grand-Duché. Ces associations demandent que le trilinguisme luxembourgeois / allemand / français soit transposé en Lorraine francique. L' écriture luxembourgeoise pourrait être utilisée immédiatement dans la région de Thionville, tandis que Monsieur Daniel Laumesfeld, par exemple, suggère qu'une commission d'experts et d'utilisateurs définisse un ou deux systèmes d'écriture adéquats pour l'ensemble des parlers franciques de la zone restante. Le problème de l'avenir de la germanophonie dans cette région se situe entre deux pôles. Les études de sociolinguistique sur la conscience linguistique des populations concernées font totalement défaut. Les choix semblent dépendre du dynamisme des associations et des soutiens qu'elles parviendront à trouver au sein des populations. Devant le problème complexe posé ici, il convient de ne pas oublier que le passage d'une perspective de fragmentation à celle d'une unité linguistique dépend d'abord d'une volonté sociale et politique.

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N'ayant pu obtenir de rapport sur la prise en compte des dialectes germaniques de Lorraine à l'école actuellement à l'étude au rectorat de Nancy-Metz, nous avons choisi de donner la parole à Daniel Laumesfeld et à Marielle Rispail qui représentent le point de vue des associations militant pour la reconnaissance du francique 4. LA LORRAINE GERMANOPHONE En raison de la dimension européenne de l'extension du francique, langue germanique, on assiste à l'internationalisation du mouvement progressiste de lutte en faveur de la culture francique au détriment d'une vision amalgamée de l'Alsace-Lorraine qui avait prévalu jusqu'à présent, surtout en France, mais aussi en Allemagne, et chez les régionalistes eux-mêmes. Nous vivons un double refus assimilationniste : d'une part refus d'être assimilé à l'Allemagne et à sa langue d'Etat, l'allemand officiel; et d'autre part, refus d'être amalgamé à « l'autre Lorraine », anciennement romane, aujourd'hui francophone. La véritable guerre linguistique dont le francique est la victime n'a pas encore eu raison de lui: langue réprimée encore en 1983 parce que trop vivace, le francique a tout son avenir devant lui. La situation géo-linguistique du francique en Europe se trouve fortement liée à des données géo-économiques. Ainsi, d'une part la Moselle francique est adossée à une vaste aire francique en Allemagne, qui comprend de grandes zones industrielles comme la Rhur ou la Sarre. Elle jouxte d'autre part le Luxembourg, un pays à caractère européen, où la langue pénètre l'Administration, le tertiaire, l'industrie, au sein d'un trilinguisme fort complexe. Enfin la Moselle germanophone côtoie l'autre Lorraine, aujourd'hui francophone, avec ses grandes villes (Nancy, Metz) et son potentiel économique, où se concentre en fait tout le pouvoir « régional ». Une histoire déchirée Au ve siècle, les Francs arrivent en Lorraine et s'y installent, se mêlant à la population rurale d'origine celte et romaine. Leur culture et leur langue s'imposent: le francique devient la langue de la région. Au cours du Moyen Age, les ducs de Lorraine créent une entité admi-

4.

Ici finit la présentation faite par Henri Giordan.

LA LORRAINE

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nistrative originale: le «baillage d'Allemagne» dont les premiers textes en Platt ou en allemand apparaissent dès le début du XIVe siècle. La langue allemande, langue vulgaire, est également utilisée dans les textes administratifs. Le « baillage d'Allemagne» se maintiendra jusqu'en 1750, date de sa suppression par édit du duc de Lorraine. Au cours des siècles s'installe en Lorraine une tradition bilingue d'écriture, les textes étant rédigés tantôt en germanique, tantôt en français. 1659 marque un tournant pour l'Est de la France, puisque le Grand Duché du Luxembourg est en partie rattaché au royaume de France. La langue francique y reste cependant toujours pratiquée par toute la population. Même après 1779 où le Luxembourg devient officiellement département français, le bilinguisme persiste. C'est en 1870 que toute la Moselle est annexée à l'Allemagne. Elle restera allemande pendant un demi -siècle, donc soustraite à la francisation à outrance que subissent les autres provinces françaises. La pratique du francique y est soutenue par l'apprentissage de l'allemand, langue officielle. 1918 sera donc vécu de façon dramatique par toute la population qui, à cette époque, est devenue bilingue francique / allemand. On assiste à une répression brutale de la langue par le biais de l'école, de la presse, de l'administration, et à une destruction décisive de la culture germanique: la population actuelle, surtout parmi les personnes âgées, garde encore les traces de ce traumatisme. D'autant plus que l'histoire ne dit pas son dernier mot. En 1939-1945, on remet ça : nouveau bouleversement pour cette région fraîchement refrancisée, occupée par les Allemands. Les familles sont évacuées vers les départements de l'ouest. A leur retour, en 1941, elles retrouvent leurs villages pillés et dévastés par la guerre. Les Lorrains germanophones vivront plusieurs années sous le régime allemand avec le dilemme que leur posent leur langue et leur culture. Cette occupation achève de faire confusion entre allemand et francique, deux langues germaniques pourtant bien distinctes. Et l'après-guerre qui les assimilera dans le même esprit revanchard inculque à ceux qui la parlent la honte de leur langue, le mépris de leur culture, assimilée à la culture allemande, «donc» nazie! A partir de là, les Lorrains germanophones vivront dans un perpétuel sentiment de dévalorisation de leur propre langue. Depuis 1945, on assiste à une francisation forcenée de la région, tendant à l'unilinguisme et au rejet de tout ce qui est germanique. La

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presse nationale et régionale s'y emploie avec ardeur, les instituteurs poursuivent avec acharnement dans les écoles la moindre trace de dialecte germanique, la langue est dépréciée et bannie de la vie courante. Jusque dans les années cinquante, le francique se maintient à une très forte proportion dans la population, actuellement bilingue français / francique ou trilingue français / francique / allemand. L'édifice finit cependant par céder sous les coups de boutoir du centralisme politique, qui aboutit à une lente et très récente régression de la langue entre 1960 et 1970. Dans les familles, on commence à hésiter à parler francique aux enfants. On préfère leur parler un mauvais français qui en fera souvent des névrosés linguistiques inguérissables. De plus, les effets de l'industrialisation (sidérurgie, bassin houiller) et donc de l'immigration de main d'œuvre étrangère, commencent à se faire sentir: le francique recule dans les villes, dans les zones de passage (vallée de la Moselle), dans les lieux très industrialisés. C'est dans ce contexte que naîtra en 1975 le mouvement francique des jeunes générations qui ne veulent pas voir leur culture laminée par le rouleau compresseur de l'impérialisme culturel français. Une langue vivante aujourd'hui Qu'en est-il actuellement de la langue et de la culture franciques en Lorraine germanophone? Signalons tout d'abord que la langue reste étonnamment vivace et que son emploi est extrêmement diversifié. En effet, d'après les enquêtes récentes, la population d'habitants parlant le francique et le pratiquant quotidiennement va de 48 % (région de Thionville-Sierck) à 90 % (régions de Sarrebourg, Bitche, etc.). Ces différences s'expliquent entre autre par des raisons économiques, mais il ne faut pas exagérer l'opposition ville / campagne: en effet, si à Thionville la population a été francisée au point de ne plus parler le francique qu'à 20 % environ, les villes du bassin houiller ne présentent pas le même visage: les immigrés s' y sont au contraire intégrés jusqu'à apprendre le francique, et il n'est pas rare d'entendre un ouvrier polonais ou arabe parler francique chez l'épicier. La région de Forbach, Carling, Merlebach, a vu ainsi une interpénétration des différentes cultures autochtones / étrangères qui en fait la richesse et la spécificité. Il reste que la Lorraine germanophone est marquée par un fort bilinguisme français / francique, variant bien sûr d'une génération à l'autre. Les personnes âgées parlent en général francique et allemand

LA LORRAINE

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ou allemand et francique, certaines mêmes uniquement francique. Les adultes ont par contre appris le français, plus ou moins tard, et le pratiquent avec plus ou moins de bonheur: on trouve parmi eux des gradations de bilinguisme entre les femmes au foyer, plus volontiers dialectophones, les hommes ouvriers-paysans, facilement bilingues, et les travailleurs frontaliers qui ont un emploi en Allemagne et sont trilingues français / francique / allemand. Quant aux enfants, certains sont parfaitement germanophones (dialectophones), tandis que d'autres ignorent complètement leur langue maternelle 5. Ce dégradé qui suit les générations conduit donc parfois à des situations dramatiques où le petit enfant ne peut plus communiquer avec ses grandsparents, illustration fréquente de cette dualité qui marque la région. Il est à noter que la partie germanophone de la Lorraine est le parent pauvre de la Moselle. En effet, si on y a développé certaines structures agricoles et industrielles, on a par contre réservé à la partie romane francophone toutes les infrastructures de développement culturel, économique et administratif. La grande métropole lorraine Thionville- Metz- Nancy est un axe urbain, industriel, administratif et de communication Nord - Sud totalement décentré par rapport à l'entité germanophone, dirigée Est - Ouest. Tout le pouvoir économique, intellectuel (Universités de Metz et Nancy), politique (Conseils généraux et régionaux), administratif (préfectures, instances régionales), l'influence liée aux voies de communication et aux mass-médias (un quotidien à Metz, un autre à Nancy), sont concentrés en Lorraine francophone. Il ne reste sans doute à ce demi -département qu'à se tourner vers l'Allemagne ou le Luxembourg. En effet, on parle le francique luxembourgeois à Thionville et dans les cantons environnants. Dans cette région, ce que les Lorrains appellent Platt est purement et simplement du luxembourgeois: ce dialecte francique est donc parlé par quarante mille personnes en France et quelque trois cent mille dans l'Etat du Luxembourg. Petit Etat au centre de l'Europe, le Luxembourg a une vie culturelIe et linguistique étonnante. Le luxembourgeois, qui a été au XIXe siècle une petite langue littéraire non négligeable, est parlé par la quasi totalité de la population; il restait pourtant jusqu'à ces dernières années la langue du quotidien, même si les députés à la Chambre ou les ministres à la radio faisaient facilement des interventions en fran5. Nous employons ce mot dans le sens de « langue parlée par leur mère ».

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cique luxembourgeois. Car les deux langues officielles étaient le français et l'allemand. Deux dates viennent de marquer récemment la politique linguistique au Luxembourg. En 1975, paraissent une grammaire et un dictionnaire officiels luxembourgeois qui proposent une unification de l'écriture et de l'orthographe. Puis en 1983, le francique est déclaré langue officielle, aux côtés de français et de l'allemand: le pays se trouve donc trilingue, de fait et de droit. Cette évolution et sa proximité confèrent à la Lorraine francique luxembourgeoise (à peu près quatre-vingts villages, quelques grosses bourgades, une grande ville) un statut privilégié: sa langue, sous sa forme dialectale, est une langue officielle d'un Etat voisin, elle est reconnue, codifiée, écrite. Cela constitue un appui inappréciable: des écrivains, des artistes créent en luxembourgeois, il existe une littérature, du matériel pédagogique, des structures, bref tout un réseau de possibles auquel le mouvement francique est bien entendu sensible et attentif. Le Lothringer Platt, dans la zone francique rhénane (FreymingMerlebach, Sarreguemines, Bitche, Sarrebourg) est la langue de la vie quotidienne. A ce titre, elle doit être utilisée également à l'école pour que cesse la pédagogie de la rupture qui a rejeté et condamné toute utilisation de la langue maternelle des enfants dans le cadre scolaire. Il faudra, pour ce faire, une part de bon sens - on entend par bon sens l'acceptation de la réalité - et une part de réflexion. Pour qui cherche le véritable épanouissement des enfants, en exigeant que toutes les chances leur soient données pour s'ouvrir à la vie, à la réalité quotidienne, le Platt doit devenir la langue courante du maître à l'accueil des élèves, dans la cour de récréation, dans le cadre d' activités d'éveiL.. D'autre part, les références en ce qui concerne l'écriture du Platt ne manquent pas. Elles devront se mettre en place en collaboration étroite entre les associations de défense de la langue, les parents d'élèves concernés, les syndicats: la réponse, par trop officielle, de l'allemand comme seule langue de référence ne répond pas, dans son ensemble, à la volonté de compréhension d'une culture riche qui, si elle s'inscrit par ses racines dans une vision transfrontalière, a aussi son entité propre. Nous ne pouvons conclure ce rapide aperçu sur l'état actuel de la Lorraine francique sans dire que, bien sûr, sa spécificité linguistique