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SECURITE, INSECURITE LINGUISTIQUE

De
343 pages
Largement liée aux notions, fondamentales en sociolinguistique, de norme et de communauté linguistique, l'insécurité linguistique est liée à un rapport ambivalent et conflictuel à la langue, à la représentation de décalages entre ce qui est et ce qui devrait être, à la peur que l'échange verbal ne trahisse le manque, la défaillance, la dilution, à la perception d'être pour ainsi dire condamné à agir dans un entre-deux linguistique, identitaire, forcément illégitime.
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Collection

Espaces francophones

Aude BRETEGNIER

et Gudrun LEDEGEN (Eds)

SECURITE / INSECURITE LINGUISTIQUE
TERRAINS ET APPROCHES DIVERSIFIES, PROPOSITIONS THEORIQUES ET METHODOLOGIQUES

ACTES DE LA SEMETABLE RONDE DU MOUFIA (22-24 AVRIL 1998)

LCF -UMR 6058 du CNRS (Université de la Réunion)
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3401-4

Aude BRETEGNIER LCF / UPRESA 6058 Université de la Réunion

REGARDS SUR L'INSECURITE

LINGUISTIQUE

o. LIMINAIRE
Les textes rassemblés dans cet ouvrage ont été proposés et présentés lors de la 5° Table Ronde du Moufia, organisée les 22, 23 et 24 avril 1998 au sein du LCF-UPRESA 6058 du CNRS de l'université de la Réunion, et contribuent à l'avancement de l'Action de Recherche Partagée L'insécurité linguistique: des mécanismes ambigus étudiés en contexte plurilingue dans les pays du Sud, co-dirigée par Claudine Bavoux et Didier de Robillard 1. L'année 1998 marquant le départ à la retraite du professeur émérite Nicole Gueunier, initiatrice de la recherche francophone sur l'insécurité linguistique2, et dont la recherche témoigne de son intérêt constant pour cette thématique, il était bien naturel que cet ouvrage lui soit dédié et soit pensé comme un hommage, modeste, à sa très remarquable activité scientifique. Il peut sembler surprenant que les Actes aient mis tant de temps à être proposés pour publication, ce qui occasionne du reste quelques décalages dans le temps, dont le lecteur devra tenir compte, du point de vue des références présentes dans les articles, dans la mesure où la plupart des travaux qui étaient en cours ou même en projet au moment de la 5° Table Ronde du Moufia sont achevés et / ou déjà publiés aujourd'hui. Ce retard peut trouver quelques éléments de justification en regard des remaniements qu'a
1 Les cinq premières tables rondes du Moufia, organisées par l'UPRES-A 6058 du CNRS-Université de la Réunion, ont réuni deux équipes et alimenté simultanément deux programmes scientifiques des réseaux AUPELF-UREF, Etude du français en francophonie et Sociolinguistique et dynamique des langues. Les derniers travaux effectués dans le réseau Etude du français en francophonie ont été publiés en 2000 par C. Bavoux, R. Dupuis et l-M. Kasbarian dans Le français dans sa variation, L'Harmattan et en 2001 par C. Bavoux et F . Gaudin dans Francophonie et polynomie, aux P.U.Rouen. 2 Désormais notée IL.

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Sécurité/insécurité linguistique: terrains et approches diversifiés

connus l'équipe travaillant sur l'IL au sein du LCF de la Réunion3 et des nécessaires réorganisations qui s'en sont suivies. Mais audelà, il est à mon sens à mettre en lien avec le fait que les rencontres de la 5° Table Ronde du Moufia avaient mis au jour un certain sentiment de lassitude des chercheurs vis-à-vis de la notion clé des débats, ainsi qu'un souhait implicitement partagé de la laisser reposer, de la mettre entre parenthèses quelque temps. Il est de fait relativement malaisé de bâtir cette introduction, tant l'IL a été explorée, a stimulé des élans de recherche, a fait l'objet de débats, de travaux, de programmes et de thèses, a successivement suscité intérêt puis lassitude, sans que l'on ne parvienne réellement à l'identifier, la circonscrire, à en proposer un modèle théorique et conceptuel satisfaisant, opérationnel,

transposable. C'est que l'IL, « objet divers» (Gueunier,ici même),
réalité dont on souligne souvent la mouvance, la possible réversibilité, liée à un rapport ambivalent et conflictuel à la langue, à la représentation de décalages illégitimes entre ce qui est et ce qui devrait être, à la peur de ne pas savoir inscrire son dire dans le bon sens, à la perception que chaque échange risque de trahir le manque, la défaillance, la dilution, condamne à agir dans un entredeux linguistique, identitaire, emmène à son tour le chercheur sur un terrain théorique et méthodologique périlleux parce que précisément interstitiel, entre-autres, que l'on ne parvient pas encore à doter d'une identité propre.
1. INSECURITE LINGUISTIQUE, VASTE DOMAINE

A défaut de s'entendre tout à fait sur une définition simple de ce que serait l'IL, au moins pouvons-nous déjà essayer d'en baliser le domaine de recherche. Norme, communauté, insécurité linguistique Avant tout, traiter d'IL c'est s'interroger sur la communauté linguistique, unité définie par le fait qu'un ensemble de locuteurs y interagissent en regard de codes, de signes, de normes, de rituels,
3 En particulier, départ de Didier de Robillard, mais aussi de Aude Bretegnier, qui devaient prendre conjointement en charge les travaux préparatoires d'édition.

A. BRETEGNIER : Introduction

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de conventions sociolinguistiques, unité par conséquent signifiante et fondée sur le partage de normes, d'attitudes vis-à-vis de ces normes, d'évaluations et de catégorisations, d'identification des performances et des défaillances. Traiter d'~, c'est de fait forcément traiter de normes, socialement construites, négociées et reconnues comme telles, paramètres à part entière des interactions verbales, puisque les échanges agissent constamment en regard des modèles normatifs, des règles et rituels d'interaction en vigueur dans la sphère sociolinguistique, dans cette unité sociale de sens dans laquelle ces échanges se construisent. Partant, le sentiment d'IL apparaît comme lié à la perception, par un (groupe de) locuteur(s), de l'illégitimité de son discours en regard des modèles normatifs à l'aune desquels, dans cette situation, sont évalués les usages; et partant, à la peur que ce discours ne le délégitime à son tour, ne le discrédite, ne le prive de l'identité, à laquelle il aspire, de membre de la communauté qui véhicule ce modèle normatif. C'est ainsi que l'on parle de l'insécurité linguistique comme expression d'un sentiment d'exclusion, d'extériorité, d'exogénéité, comme quête d'admission, de communauté, de légitimité linguistique et identitaire. Le rapport interagi à la norme Très vite, ainsi, on est amené à concevoir les sentiments de sécurité et d'insécurité linguistiques, et plus globalement le rapport aux normes, comme un moteur de la dynamique des interactions verbales, des positionnements interactionnels qu'adoptent les locuteurs, dont les attitudes, les comportements et les discours y compris épilinguistiques, sont constamment susceptibles de se modifier au gré de la manière dont ils perçoivent la légitimité ou l'illégitimité des discours, dont ils évaluent que ces discours disent, construisent, la communauté ou au contraire la dys-communauté, la compréhension ou le malentendu, dans l'ici et maintenant de l'interaction et des normes que cette interaction fait intervenir, et en regard des structures socio-économico-politico- etc.linguistiques qui régissent ces échanges à un niveau macro-social. Et au fil de ces interactions animées par le besoin de se faire comprendre, d'entrer en communication, d'agir avec l'autre, on

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Sécurité/insécurité linguistique: terrains et approches diversifiés

peut proposer de comprendre ces perpétuels «changements de position» (Goffman, 1987) comme dits et / ou agis par le locuteur en regard de son rapport aux normes, et de fait, de son rapport à ce que l'on peut choisir de schématiser comme deux pôles4, par définition fantasmés, tous deux pareillement immobiles: l'un, le mythe de la communauté, de l'unité, de l'identité, de la compréhension absolue, du dire exactement, de l'exacte interaction, de la sécurité; l'autre celui de la dys-communauté constante, de la dys-conformité, du décalage immuable, de la quête non-réussie et par conséquent figée, de l'enfermement dans le horsnorme, de l'évolution qui mène à la disparition, de l'insécurité. Premières difficultés Ainsi, si le domaine de recherche qu'ouvre la réflexion sur l'IL est vaste, et de ce fait rend ardue toute tentative de théorisation et de modélisation, il est en même temps extrêmement riche et conduit inévitablement le chercheur à la rencontre de problématiques présentes dans la plupart des sciences sociales, qui concernent par exemple les processus qui sous-tendent la construction des identités collectives et individuelles; le rôle de la langue et des représentations linguistiques dans ces processus; les liens entre le social et l'individuel; les rapports (sociaux, individuels) aux modèles, aux hiérarchies, à la norme et à la variation, à l'homogène et à l'hétérogène, au temps et à l'espace, à la rencontre et à l'évolution, à l'autre, etc., la façon dont ces rapports se construisent, façonnent des types de communautés, etc. En même temps, le domaine qu'ouvre la réflexion sur l'IL implique pour le chercheur de se positionner à un carrefour, de disciplines, de courants théoriques, de conceptions et de regards, qu'il doit ordonner, organiser, en sachant que l'identification des limites, comme celle des frontières, des (il)légitimités, des ident- / altér-ités, des ordres et désordres n'échappe pas au
4 Nous rencontrons sur ce point le propos de Cécile Canut (ici-même), qui parle de l'ambivalence de 1'« activité épilinguistique » comme expression d'une tension et de «va-et-vient» permanents entre deux pôles qu'elle baptise 1'« idéal de langue» (<< mythe de la langue unique, langue originelle, langue à soi») et la « langue idéale» (altérité linguistique, langue de l'autre, de la communauté). Cf. son texte: Activité épilinguistique, insécurité et changement linguistique.

A. BRETEGNIER : Introduction

Il

paradoxe de l'observateur, dépendant aussi, par exemple, de la conception que l'on peut avoir du carrefour, comme lieu de choix entre des voies exclusives les unes des autres, ou comme lieu de confrontation, de rencontre et d'interaction.
2. ENDOGENE / EXOGENE, L'AUTRE LEGITIME / ILLEGITIME, SOI ET

La perception

d'une identité linguistique

clivée

S'il est un point sur lequel les analyses se rencontrent, c'est que les sentiments d'IL sont à comprendre en regard des hiérarchisations de lectes qui caractérisent les organisations sociolinguistiques, instaurant sur le plan social et institutionnel une variété linguistique comme modèle normatif en référence duquel les autres variétés en présence sont évaluées par défaut. La perception de son incapacité à conformer son dire au modèle normatif de référence génèrerait ainsi un sentiment d'insécurité sur le plan linguistique, décrit par Michel Francard et al. (1993) comme une «quête non-réussie de légitimité », se manifestant en particulier d'une part par la « sujétion» du locuteur à un modèle linguistique (perçu) «exogène », élaboré et véhiculé hors de son groupe, de sa communauté linguistique, et auquel le bien parler prescrit de se conformer, et d'autre part, par des attitudes et représentations ambivalentes vis-à-vis des variétés endogènes, propres à son groupe, à sa région, à sa condition sociale, etc., dépréciées car perçues illégitimes, fautives, en regard du modèle de référence, et dotées en même temps de qualités affectives, de chaleur, de connivence, d'expressivité de soi, etc., refusées à la variété prestigieuse. Toutefois, mais nous allons y revenir, s'il est indéniable que chaque communauté sociolinguistique est institutionnellement dotée d'une variété fonctionnant comme norme de référence, il semble primordial de souligner qu'elle ne constitue pas toujours, précisément, la référence en regard de laquelle est produit,

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Sécurité/insécurité linguistique: terrains et approches diversifiés

interprété et évalué le langageS, et que d'autres normes sont constamment appelées à intervenir dans les interactions verbales pour participer à la détermination du caractère correct / incorrect, approprié / inapproprié, légitime / illégitime des usages linguistiques. Cela dit, le travail de Francard, outre son mérite d'avoir constitué le premier essai de théorisation de l'objet «insécurité linguistique », d'avoir mis en exergue sa dimension représentationnelle, d'avoir souligné le rapport entre IL et conscience normative, et l'importance de s'orienter vers des analyses plus qualitatives, vient enrichir la problématique du couple notionnel endogène / exogène, fort pertinent, tant les sentiments de sécurité et d'insécurité linguistiques apparaissent précisément liés aux représentations que construisent les locuteurs des frontières, frontières de langues, de normes, de groupes, frontières entre ce qui est dans la norme et ce qui en est exclu, entre le légitime et l'illégitime, entre le Même et l'Autre, entre l'intérieur et l'extérieur. La quête est celle d'une reconnaissance de légitimité, liée à une représentation de la norme comme exogène, autre, extérieure, à son leete, à son groupe d'appartenance, à soi, et en retour, du fait de son identité de locuteur d'une variété hors-norme, de sa propre exogénéité par rapport au groupe sociolinguistique (locuteur de la variété) légitime, par rapport à la norme. Dans le contexte réunionnais, il arrive que l'on rencontre des représentations à ce point conflictuelles de la situation sociolinguistique que français et créole ne peuvent être conçus autrement que comme deux sphères socio-identitaires et linguistiques organisées en camps adverses, et, à l'extrême, exclusifs l'un de l'autre, entre lesquels le fossé est tel que l'accession à la variété linguistique de référence et l'admission en tant que locuteur légitime de cette variété, le français, n'est représenté possible qu'au terme d'une rupture avec le créole

5 Car elle est aussi susceptible de constituer la variété, précisément, dont l'usage fait émerger l'illégitimité.

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illégitime 6. Par ailleurs, cette représentation de l'espace sociolinguistique semble liée à une représentation elle-même clivée de l'identité linguistique, partagée entre un exogène légitime que l'on cherche à rejoindre, et un endogène illégitime que l'on tente de corriger. Le français serait donc la variété (représentée) exogène, que l'on apprend pour l'image sociale que l'on veut construire de soi-même et projeter au monde, dans l'espoir d'une progression professionnelle, économique et sociale, et qui peut à ce titre se décrire comme une variété du paraître; alors que le créole, variété endogène, pourrait être décrit comme une variété de ['être (que l'on «n'a pas apprise », souvent représentée comme « héréditaire », «innée », partie prenante du patrimoine à la fois culturel et génétique, de la constitution même de la personne réunionnaise), mais aussi comme une langue qui «freine », ou même «empêche» la maîtrise du français, une variété à
« corriger », qui « piège », « emprisonne

», dont il faut se sortir, et

qui menace constamment de surgir dans le discours, de trahir le paraître. Ces représentations, dont on rend compte ici de manifestations extrêmes, illustrent parfaitement ces perceptions de décalages illégitimes entre l'exogène et l'endogène, puisque les locuteurs se sentent précisément déchirés entre une langue de l'intérieur, propre à soi et à son groupe, qu'il s'agit de dépasser, et une langue de l'extérieur, langue-norme, exogène à l'être, que l'on souhaiterait pouvoir s'approprier, intérioriser. Posséder, intérioriser, fusionner avec la langue: langue-entité et être-langue Les témoignages recueillis lors des enquêtes révèlent très fréquemment cette perception que la langue, ou la norme, est exogène à soi, et en retour, ce sentiment d'incapacité à être dans la norme, de constamment risquer de commettre la faute délégitimante, perception qui nous apparaît sous-tendre une représentation de La langue comme entité circonscrite, figée,
6 Ce qui s'exprime par exemple par le fait que le modèle linguistique parental, créolophone, constitue un modèle par défaut, qu'il s'agit de ne pas reproduire, transmettre, etc. (avec toute la culpabilité que peut faire émerger l'idée de passer dans l'autre camp).

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préservée de la mouvance, de la pluralité, de la rencontre, de la contradiction, du rapport de force, hors du temps, de l'espace social. Cette mythification de la langue en fait une sorte de langueentité7, dont ne peut faire bon usage qu'un modèle de locuteur légitime, pareillement homogène, atemporel, invariant, un êtrelangue, fusionné avec elle. A la Réunion, ce type de représentation nous est apparu, sous diverses formes et avec des enjeux différents, aussi bien attaché au français qu'au créole. Pour le français, l'idée de langueentité vient renforcer la représentation du français comme languenorme, rigide, prescriptive. Elle est à la fois insécurisante, puisqu'elle rejoint l'idée du français comme langue de l'Autre, fermée à l'expression de soi, et dont ne peut faire légitimement usage que le locuteur originaire, pour dire vite, de la sphère francofrançaise; et à la fois sécurisante car elle entérine l'idée du français comme langue structurée, forte, en regard de la faiblesse du créole en tant que Langue, de la perception de son caractère anomique, dilué. Le français langue-entité constitue de ce fait en quelque sorte un repère, confortant l'idée qu'il constitue bien le modèle linguistique à atteindre. Pour le créole, cette idée se retrouve dans l'idée communément exprimée que le «vrai» créole ne se parle qu'ailleurs, plus haut, plus au sud, plus à l'est, plus dans le passé, etc. La variété mythique « vrai créole» repose ainsi tout autant sur l'idée d'une langue-entité bien distincte du français, parlée par un être-langue, unilingue, que l'on ne rencontre plus, et vient compenser l'idée de la dilution linguistique dans l'ici et maintenant.
7 J'ai proposé cette notion dans un article intitulé Langue-entité, langue-identité, essai sur un rapport insécurisé à la langue, proposé dans le cadre de l'ARC Langue(s) et identité(s) collective(s) promue par M. Francard à l'université de Louvain-la-Neuve, qui tente, à partir de l'analyse d'un texte traitant des conflits linguistiques, littéraires, identitaires entre la France et la Belgique, d'ouvrir une réflexion sur les rapports entre les discours et les images, entre les signes linguistiques et leurs référents, entre « les réalités », et les concepts, les mots, la langue. Cet article propose une hypothèse de lecture du texte, de compréhension de ce que le narrateur (et auteur) dit de ces rapports, de la façon dont HIes agit dans son discours, et de celle dont, en retour, son discours dit de son énonciateur.

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Dans tous les cas, l'idée de langue-entité dote la langue de frontières rigides, que ce renforcement soit sécurisant car il apporte une réponse à une perception de dilution et de perte de la langue, ou qu'il soit insécurisant car il contribue à faire de la langue une entité fermée, exogène, faisant du locuteur non plus un agent (qui prend la langue en charge, la gère, interagit avec elle), mais un sujet de la langue, un locuteur assujetti. L'insécurité linguistique est d'autant plus forte que la quête de légitimité, d'endogénéité, d'appartenance à la langue, est d'avance perçue comme «nonréussie» (Francard (op. cit.)), figée dans un entre-deux illégitime, et que le locuteur a le sentiment que la légitimité ne peut qu'être jouée, mise en scène, «spectacularisée» (Lafont, 1981) dans le paraître face à l'autre. SL / IL, communauté linguistique, d'inclusions / exclusions définition de modalités

Le couple notionnel exogène / endogène nous renvoie enfin à l'intérêt qui nous est apparu de considérer la sécurité et l'insécurité linguistiques en regard d'une conception de la communauté linguistique, comme ensemble hétérogène de microcommunautés, de «sphères sociolinguistiques» 8, chacune étant fondée sur le partage de normes (linguistiques, communicationnelles), mais aussi sur une communauté de rapport aux normes qui induit des attitudes et des comportements linguistiques particuliers, et détermine un ensemble de modalités spécifiques d'appartenance, d'admission, d'inclusion et d'exclusion, de négociation de légitimité, une perméabilité plus ou
8 Cette conception, explicitée ici-même (Bretegnier, Vers la construction d'une modélisation de ['ILl SL), permet de rendre compte qu'au-delà du caractère unifié de la communauté linguistique, lié au fait qu'elle est fondée sur le partage et la reconnaissance d'une norme linguistique qui sert de référence (directe ou indirecte) dans toutes les sphères, celle-ci est composée de micro-« unités de gestion de ressources linguistiques» (Baggioni, Moreau et Robillard (in Moreau (Dir.), 1997 : 91-92», de sphères sociolinguistiques construites en regard les uns des autres, caractéristiques du point de vue de ces modalités d'inclusion / exclusion que nous venons d'évoquer (et qui rejoignent nettement la représentation de et le rapport à ce qui est endogène et exogène), allant des sphères les plus inclusives, et sans doute les plus hétérogènes, à celles qui sont avant tout, voire seulement, fondées précisément sur la base de l'exclusion de l' Autre.

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moins importante des frontières du groupe et de la variété linguistique qui en fonde l'identité, un rapport particulier à l'Autre, une façon caractéristique de s'inscrire et d'agir avec et en regard des autres dans la macro-communauté linguistique qui comprend le groupe d'appartenance. L'idée est de tenter de comprendre la sécurité / insécurité linguistique en regard de la façon dont les locuteurs, invités (en entretien) à décrire la situation sociolinguistique, à raconter leur propre trajectoire et histoire linguistique, disent et agissent en même temps leur représentation de la communauté linguistique et des micro-communautés qui la composent, les sphères sociolinguistiques, tracent des frontières (donc opèrent des catégorisations et des évaluations) et envisagent leur perméabilité, les considèrent comme des bornes de séparation ou au contraire des lieux possibles d'interaction avec l'autre, en définissent des modalités d'inclusion et d'exclusion, de légitimité et d'illégitimité, placent les uns et les autres, se positionnent eux-mêmes dans l'endogène ou dans l'exogène, dans l'agentivité ou dans la
sujétion, etc.

Il arrive ainsi que l'on se trouve face à des locuteurs qui semblent ne pouvoir trouver le biais d'une légitimité linguistique que dans le cadre d'une pratique linguistique cryptée, qu'à la condition de construire et de se placer dans une sphère fondée sur une contre-norme produite en référence à l'autre que l'on perçoit, dans le jeu officiel de l'organisation sociolinguistique hiérarchisée, plus légitime que soi, et que l'on exclue, que l'on place précisément dans l'exogène, une sphère dans laquelle le jeu est celui d'une déconstruction, provisoire et artificielle, des normes sociolinguistiques par rapport auxquelles ces mêmes locuteurs sont par ailleurs extrêmement dépendants, une sphère fondée sur des normes et des modalités de légitimité et d'illégitimité parfaitement inversées, dont ils peuvent enfin, par le biais de cette mise en scène, se percevoir agents et gestionnaires. On voit ainsi que la perception d'exogénéité peut être tour à tour source et / ou manifestation de sécurité et d'insécurité, de même que des comportements tels que les phénomènes de fluctuations et / ou d'alternances, de styles, de registres, de langues, d'identités..., que des schémas d'interprétation trop

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rigides dicteraient de traduire en quelque sorte automatiquement en termes d'IL. De fait, l'ambivalence qui caractérise fondamentalement le rapport à la langue fait que l'on a effectivement bien du mal à faire état de «traits» en toutes situations révélateurs, soit de SL, soit d'IL, ce que l'on peut donner pour preuve, à l'instar de Frédéric Tupin (ici même)9, de la faiblesse de la théorisation de l'IL et de la «précarité» de la notion. Mais on peut également partir du principe à la fois modeste et ambitieux, partagé par Cécile Canut (ici même), selon lequel l'ambivalence constitue bien le « seul invariant de fonctionnement », se montrer plus prudent et même peut-être finalement renoncer à rechercher des traits, des traces invariablement interprétables en termes de SL ou d'IL, pour orienter davantage la recherche vers la compréhension des processus qui sous-tendent les attitudes, les comportements et les sentiments épilinguistiques, et dont ce qui précède cherche à rendre compte.
3. REGARDS SUR L'OBJET LINGUISTIQUE» DE RECHERCHE «INSECURITE

Les articles présents dans cet ouvrage sont ordonnés en trois chapitres. Le premier chapitre regroupe les textes qui contribuent directement à faire le point sur l'état d'avancement de la question de la possibilité de théorisation de l'objet « insécurité linguistique », et rendent explicitement compte de questionnements, positionnements et propositions théoriques. Les second et troisième chapitres rassemblent des études qui consistent plus directement en des enquêtes de terrain. Sont ainsi rassemblées dans le second chapitre les enquêtes menées dans le cadre de l'institution scolaire, terrain dont on a souvent montré qu'il était privilégié pour l'observation et la compréhension de l'IL; tandis que le troisième chapitre rassemble des études portant sur des
9 Une «lecture diagonale des travaux exploitant le concept d'IL» donne ainsi à Frédéric Tupin «le sentiment que chaque chercheur produit son propre outil d'analyse et que certains traits susceptibles de témoigner de manifestations d'IL, n'auraient pas la même signification dans d'autres lieux, voire relèveraient d'attitudes sécures sur d'autres terrains! ».

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Sécurité/insécurité linguistique: terrains et approches diversifiés

terrains autres, et qui contribuent à leur tour à rendre compte de la diversité des regards possibles sur l'IL. Ce découpage, qui opère une distinction entre les textes qui tentent de rendre compte de l'objet IL d'un point de vue théorique, et ceux qui l'appréhendent et l'observent à partir d'enquêtes de terrain, est forcément discutable, puisqu'il sous-tend un clivage entre théorie et pratique, que par ailleurs nous discutons (Bretegnier, ici même). Mais il fallait bien se résoudre à faire un choix, et cet agencement, qui ne doit pas être compris comme une mise en cause du caractère indissociable et interdépendant des deux aspects de la recherche, nous a paru présenter le mérite d'être à la fois classique et simple, et contribuera, nous l'espérons, à simplifier la recherche des articles dans l'ouvrage lors de sa consultation. Un des objectifs des rencontres de la 5° Table Ronde du Moufia était de faire le point sur la théorisation de l'objet IL, problématique centrale pour les chercheurs engagés au sein l'Action de Recherche Partagée L'insécurité linguistique: des mécanismes ambigus étudiés en contexte plurilingue dans les pays du Sud, initiée par le LCF / UPRESA 6058 du CNRS. Le premier volet de l'ouvrage présente ainsi les contributions à cette réflexion théorique et méthodologique, et rassemble les communications de Nicole Gueunier, Gudrun Ledegen, Frédéric Tupin, Cécile Canut et Aude Bretegnier. En charge de l'ouverture des rencontres, Nicole Gueunier propose un bilan fort instructif qui retrace les principales lignes de l'histoire de la recherche sur l'IL, et jette en même temps un regard à la fois empirique et analytique sur les évolutions qui ont marqué la sociolinguistique. Elle rappelle à ce sujet qu'il convient de comprendre le travail des sociolinguistes des années 60-80 en regard de leur contexte historique. De fait, il s'agit de garder à l'esprit que l'inscription de la sociolinguistique dans un courant de type positiviste et expérimental, dont la rigueur peut aujourd'hui apparaître extrême et donc réductrice, a effectivement permis à la discipline, mais aussi aux sciences sociales en général, de se démarquer fermement des études impressionnistes et souvent

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idéologiques menées jusque là, et de se faire accorder / reconnaître un statut scientifique, d'être légitimement admises dans la communauté scientifique. Partant, l'inscription des recherches dans des approches théoriques plus souples, qui relativisent en particulier le clivage objectif / subjectif, nécessitait que la sociolinguistique conforte suffisamment sa légitimité en tant que science pour que s'ouvre pour les chercheurs la possibilité de s'écarter du modèle objectiviste, sans que cet écart ne mette en doute le caractère scientifique de leurs recherches, et sans non plus retomber dans l'impressionnisme abusif des études du début du siècle. Nicole Gueunier souligne également la dimension pluridisciplinaire de l'IL, « sentiment » (psychologique) et « comportement » (linguistique) à replacer dans un contexte socioéconomique, et livre au lecteur des idées ainsi que quelques recommandations et conseils précieux dans la perspective de recherches ultérieures. Elle pose du reste une question qui reste en effet à ce jour sans réponse précise, et qui consiste à se demander si l'IL est à corréler avec la pratique d'une variété minorée ou avec les représentations et les opinions sur cette variété. C'est aux domaines linguistiques dans lesquels apparaissent l'IL que Gudrun Ledegen s'intéresse. Ses enquêtes, menées auprès d'étudiants en Lettres Modernes de l'université de Tours (France), d'étudiants en Philologie romane de l'université catholique de Louvain (Belgique) et d'étudiants de l'École Normale de Nivelles (Belgique), visent à vérifier l'hypothèse de M. Glatigny selon laquelle les domaines de l'IL seraient plus «marginaux» (phonologie, morphologie, lexique) que «profonds» (syntaxe, sémantique) ». Reprenant la distinction proposée par M.-L. Moreau entre IL dite et IL agie, son étude vise à confronter les discours épilinguistiques avec les «compétences réelles» : elle compare la façon dont les témoins se «disent insécures» (questionnaires épilinguistiques), avec celle dont ils se « révèlent insécures » dans les tests de compétence (en morphologie, syntaxe, lexique et prononciation), pour dresser des «profils de SL / IL par domaine linguistique ». Son étude, inscrite dans un cadre théorique corrélationniste et dans une conception labovienne de l'IL, la conduit d'abord à confirmer les résultats obtenus par D. Lafontaine

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(1986) et M. Francard (1989) : les étudiants belges se montrent globalement sécurisés du point de vue de leur prononciation, ce qu'elle établit dans la mesure où, d'une part, les questionnaires épilinguistiques révèlent qu'ils sont moins animés que les étudiants français par le désir d'améliorer leur prononciation, et où d'autre part, les tests de compétence montrent moins de corrections et d'hypercorrections. On a donc là une corrélation entre le dire et l'agir. Dans le domaine de la graphie, les étudiants belges, en particulier les Normaliens, se montrent au contraire plus insécurisés que les étudiants français, ce que Gudrun Ledegen attribue au fait que, plus qu'en France, a cours en Belgique une utilisation généralisée des termes orthographe d'usage vs orthographe grammaticale et ainsi se trouve élargi le champ de ce qui est appelé orthographe. L'IL se révèle ici par le fait que ce domaine est prioritaire dans les désirs d'amélioration, que les incompétences en orthographe sont globalement considérées comme très graves, et que les tests de compétences révèlent des taux importants « d'hypercorrectismes et d'incorrections orthographiques». De leur côté, les étudiants français s'avèrent plus insécures que les Belges dans le domaine de la morphologie, et cette insécurité est corrélée avec une moins bonne maîtrise de la norme morphologique. Enfin, pour tous les étudiants, le domaine de la syntaxe est le plus insécurisant, celui vis-à-vis duquel ils se montrent le plus normatifs, ce qui, de nouveau, fait écho aux résultats obtenus par les tests, puisque chez les trois groupes de témoins «la syntaxe est le domaine le plus cité dans les incompétences considérées comme «très graves », et celui dans lequel ils produisent le plus grand nombre d'incorrections, ainsi que le plus d'hypercorrectismes ». Ainsi, si ses enquêtes ne permettent pas à Gudrun Ledegen de conclure de façon tranchée en faveur ou en défaveur de l'hypothèse de M. Glatigny, les résultats obtenus semblent aller dans le sens d'une infirmation de cette hypothèse et ils mettent à jour de nombreuses corrélations entre les façons dont les étudiants « se disent» et « se révèlent» insécurisés. C'est à Frédéric Tupin que revient probablement la palme de la critique la plus détaillée de la notion d'IL, dont il montre qu'elle souffre d'une double carence qui la prive de la possibilité

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d'accéder« au statut de concept », puisqu'à l'absence d'une définition tout à fait consensuelle et opérationnelle s'ajoute une « instabilité méthodologique tant au plan des recueils de données que des traitements - statistiques ou qualitatifs - qui leur sont appliqués », configurations méthodologiques entre lesquelles l'auteur préconise de faire un choix. Soulignant l'hétérogénéité qui caractérise les approches de l'IL, Frédéric Tupin nous propose ainsi de réfléchir à l'élaboration d'un plan expérimental qui permettrait de mettre en place un protocole standard de mesure de l'IL reposant sur les outils et les enseignements que fournissent les méthodes de la statistique inférentielle. Les deux articles qui suivent se rejoignent dans le fait que leurs auteurs, Cécile Canut et Aude Bretegnier, s'appliquent moins à chercher à mesurer des taux de SL et d'IL, qu'à tenter d'identifier et de comprendre les processus qui sous-tendent la construction des rapports à la langue. Dans cette optique, les sentiments allant de la SL et à l'IL sont conçus comme partie prenante de l'ensemble des paramètres des situations de communication, participant à l'interaction des positionnements, des opérations de catégorisations et d'évaluation des lectes (et des locuteurs), liés aux représentations que les locuteurs co-construisent de la (leur) ou les (leurs) langues, dans ses caractères homogène / hétérogène, excluant / incluant, intérieur / extérieur, structuré / dilué, etc. Les deux auteurs ont ainsi en commun de considérer l'IL comme un outil d'observation et de compréhension de la façon dont les échanges s' interagissent en regard d'un (de) cadrees) sociolinguistique(s) et politiquees), que l'histoire des représentations et des rapports à la langue contribuent à façonner et à construire. Cécile Canut concentre sa réflexion sur l' « activité épilinguistique », terme qu'elle emprunte à Culioli, et dont elle souhaite montrer le rôle prépondérant dans les processus plus vastes de variation et de changement linguistique. Elle appuie sa réflexion sur un ensemble d'enquêtes menées au Mali et en France, analysées d'un point de vue comparatif, et par le biais desquelles elle établit un lien entre les caractéristiques d'une situation sociolinguistique donnée et l'activité épilinguistique des locuteurs.

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Elle montre par exemple que le centralisme linguistique et la forte standardisation linguistique qui caractérise la situation française génèrent une tendance à des discours épilinguistiques « ambiants» de type prescriptif et des positionnements plutôt «excluants» (hostiles à l' hétérogène, à la pluralité, à la rencontre) ; et que les situations de plurilinguisme, dans lesquelles les langues sont moins standardisées, favorisent des rapports à la langue moins prescriptifs, et des discours plus «incluants ». Pour Cécile Canut, l'IL est une «conséquence langagière, discursive ou linguistique (hypercorrection, hypo-correction)>> du rapport à l'autre, des images que les interlocuteurs construisent les uns des autres, et naît de la tension générée par une perception d'hétérogène qui se heurte à une volonté d'homogénéisation. De son côté, Aude Bretegnier essaye de réfléchir à un modèle de communauté linguistique susceptible de rendre compte des rapports aux ressources linguistiques et aux normes, qu'elle étudie en fonction des perceptions de légitimité ou d'illégitimité, et dont elle montre qu'ils sont à l'origine des positionnements adoptés lors des interactions verbales, de la définition (coconstruite, négociée en interaction) des frontières linguistiques et identitaires. Les comportements et les attitudes sont ainsi envisagés simultanément en amont, en regard du positionnement des interlocuteurs par rapport à l'organisation sociale stratifiée, et en aval, au regard des paramètres de la situation de communication dans laquelle ils sont engagés, qui en redéfinissent constamment les enjeux et les modalités. Dans une perspective qui se veut résolument co-constructiviste, Aude Bretegnier propose ainsi d'envisager la SL et l'IL par l'intermédiaire d'un modèle de communauté linguistique organisé (représenté) en «sphères sociolinguistiques », fondées sur le partage d'un ensemble de normes qui définissent les usages comme appropriés / inappropriés, corrects / incorrects, légitimes / illégitimes, et par conséquent qui définissent également la légitimité ou l'illégitimité des locuteurs au sein de ces sphères, qui les définissent comme inclus ou exclus, intérieurs / extérieurs, etc. Les échanges sont ainsi compris comme l'expression verbale de ces positionnements et repositionnements perpétuels, en faisant l'hypothèse que les comportements et les

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attitudes linguistiques peuvent s'interpréter comme des déplacements, en interaction, d'une «sphère» à une autre, déplacement qui s'opérerait en fonction du caractère sécurisant / insécurisant de ces sphères pour l'un des (ou les) interlocuteurs construisant l'échange. Le chapitre regroupant les enquêtes menées dans le cadre de l'institution scolaire s'ouvre sur une enquête proposée par JeanMichel Kasbarian, qui porte sur des groupes-classes allant de la première à la dernière année d'école secondaire, période de la scolarité dont l'auteur souligne la fonction particulière d'identification, de marquage et d'évaluation des variantes de langue. Etayant sa réflexion au moyen des outils de description linguistique que propose la grammaire polylectale (Berrendonner), Jean-Michel Kasbarian observe les attitudes des enseignants et des élèves face à l'étude du texte d'une chanson rap, qui se caractérise par «une grande diversité registrale, expressions, tournures syntaxiques familières ou argotiques mais aussi des formes relevant d'un registre soutenu ». Il concentre en particulier son attention sur les procédures d'appropriation du sens en fonction de tensions que dessine un conflit entre «légitimité» (stratégies lectales issues de l'activité langagière visant à augmenter la maniabilité du système par la recherche de la meilleure procédure d'encodage), et «normativité» (métadiscours normatif visant à prévenir les différenciations excessives du code commun, à assurer l'homogénéité), et tente ainsi d'appréhender 1'« insécurisation » linguistique des collégiens et lycéens que produit la structuration normative induite par les enseignants. C'est avant tout en tant qu'ils peuvent constituer des outils didactiques, dans le cadre de pratiques pédagogiques précises, que Paule Fioux s'intéresse à la SL / IL, ce qu'elle nous montre ici à partir de deux comptes rendus d'expériences sur le terrain réunionnais. Sa première enquête nous mène auprès d'étudiants de DEUG I de Lettres Modernes de l'Université de la Réunion, dont le cursus comprend la passation d'une U.V. «Langue française »,

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instituée, depuis l'année 95-96 dans le but explicite d'aider les étudiants réunionnais à améliorer leurs performances linguistiques en français. Sous-jacente à l'institution de cette Unité de Valeur, la situation sociolinguistique réunionnaise caractérisée par le contact de variétés proches les unes des autres, et le présupposé selon lequel les Réunionnais sont enclins à la production d'interférences linguistiques et de confusions de codes, et par conséquent à des sentiments d'IL. Afin de cadrer au mieux son intervention dans le cadre de cette session de cours, Paule Fioux établit un « portrait du groupe» en fonction de la relation des étudiants au français. Ce portrait se fonde d'abord sur des données objectives de catégorisation (première langue parlée, catégorie socioprofessionnelle des parents de l'étudiant et note obtenue à l'épreuve écrite de français du bac), dont elle observe les corrélations, et qu'elle confronte avec une série de questions plus subjectives, qui portent en particulier sur des évaluations, par les étudiants, de leurs compétences en français, mais aussi sur les sentiments d'« intimité» développés envers les langues, dont elle croise encore chaque fois les résultats. Remarquant que le domaine grammatical est celui qui suscite le plus d'insécurité chez les étudiants, elle part avec eux en quête de leurs «illusions grammaticales» et les invite à en réfléchir le sens, afin de les aider à « conscientiser » leur propre activité d'écriture grammaticale, et à «déjouer (peut-être !) les illusions futures ». Parmi les données subjectives, la question «quelle est pour vous la langue la plus intime?» semble faire sens pour les étudiants puisque 48,6% d'entre eux indiquent des choix «d'intimité linguistique» différents de la première langue parlée. Près de la moitié des étudiants font ainsi explicitement acte d'un rapport hétérogène à « la» langue (la langue à soi, «sa» langue), en marquant un clivage entre une première langue de fait, liée à leur histoire linguistique, une identité linguistique attribuée de l' extérieurlo, et une langue que l'on s'est attribuée, avec laquelle on a construit une relation de l'ordre de l'affectif, une langue que l'on sentirait plus
10 Avec tout le poids de l'interdiscursivité, qui intervient dans la décision qui consiste à cocher, lors de la passation du questionnaire, telle langue comme « première langue parlée ».

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en soi, plus « intime» Il. Si Paule Fioux interprètele taux, élevé, de
choix différents pour la première langue parlée et la langue la plus intime, comme l'attestation d'une «réelle mobilité linguistique », la consultation du détail des résultats nous amène à nous questionner aussi sur les sens de cette mobilité (de quelle langue à quelle langue ET le sens, la signification de ce choix). Or le tableau nous indique des résultats différents selon les langues. D'abord, la mobilité partant du créole est plus importante que celle du français: les (témoins qui se définissent comme) francophones unilingues natifs sont ainsi 68,6% à ressentir le français comme « intime », tandis que seulement 41% des (idem) créolophones unilingues natifs affirment conserver un rapport intime avec le créole. En outre, parmi les créolophones unilingues natifs « mobiles », 15,6% perçoivent que le français leur est plus intime que le créole, alors que dans le cas inverse, seulement 3,9% des francophones unilingues natifs perçoivent / affirment / revendiquent leur intimité au créole. TI serait certainement intéressant de s'interroger en profondeur sur les sens de ces positionnements, de ces affirmations d'intimité avec l'une, l'autre, ou les deux langues, en n'omettant pas de s'interroger sur les positionnements «bilingue intime» et «bilingue natif », qui peuvent certainement, selon les cas, être interprétés comme positionnements sécurisés, ou comme positionnements refuges, avec tout le confort et l'inconfort de la zone de contacts que constitue l'entre-sphère bilingue. Les tableaux dressés par Paule Fioux nous indiquent du reste que les bilingues (natifs) sont seulement 7% à se sentir «bons» en grammaire française (contre 10,2% pour les créolophones unilingues et 19,6% pour les francophones unilingues), et qu'ils sont encore les plus nombreux à être « particulièrement gênés» en «vocabulaire général» (23% contre 10% pour les autres)... Quoiqu'il en soit, et comme à son habitude, Paule Fioux ouvre ici une piste qui donne envie d'être suivie: comme si l'affirmation d'une autre langue comme langue intime pouvait permettre au locuteur à la fois de justifier (et éventuellement déculpabiliser) une situation de fait, et de se rapprocher d'une sphère plus légitimante
Il Ce qui n'est pas sans rappeler les rapports exogènes / endogènes aux langues que nous évoquions plus haut.

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sur le plan de la représentation de son identité linguistique (créole et français) jusqu'à construire et / ou revendiquer une légitimité d'intimité avec la langue de l'autre; comme un moyen de se construire une identité de l'être qui accorde l'hétérogène; comme une passerelle entre les deux langues et les deux univers, et peutêtre plus globalement entre sécurité et insécurité, que cette question d'intimité linguistique, si justement posée par Paule Fioux, aura peut-être pu enfin permettre aux étudiants de se représenter. La seconde étude proposée par Paule Fioux présente une Recherche-Action (en cours), à laquelle l'auteur participe, commandée et financée par le Rectorat de la Réunion, réunissant des praticiens de l'enseignement, des spécialistes de la langue, des Inspecteurs de l'Education Nationale, des conseillers pédagogiques, qui vise à élaborer un outil d'aide pédagogique à destination des enseignants de petite section de maternelle. Tout l'intérêt de ce type d'étude est qu'il permet de prendre la question de la SL / IL à partir de son versant SL, d'observer des situations où il n'existe pas encore de SL ou d'IL à proprement parler (puisqu'il s'agit avant tout, pour ces enfants en première année de scolarité, d'apprendre à communiquer hors du cadre familial, et pas encore de maîtriser le système d'une langue), mais qui sont potentiellement génératrices de SL ou d'IL: l'étude est ainsi «prospective des sources d'un phénomène décrit chez les adultes ». Elle inverse la démarche la plus fréquente car elle consiste moins en une analyse de l'IL, qu'en une exploration «des conditions de la sécurité linguistique », menée dans le cadre d'une recherche qui, en intégrant les dimensions psychologiques, sociolinguistiques, et socio-politiques, s'interroge sur la possibilité de l'instauration d'un bilinguisme positif à la Réunion. L'enquête menée à l'Île Maurice par Didier de Robillard, est fondée sur un test visant à observer le comportement des témoins, des écoliers mauriciens, face aux deux types d'écarts (fautes et régionalismes) introduits dans une copie d'élève fictive. Dans une première exploitation des résultats, Didier de Robillard avait en particulier observé le traitement réservé aux régionalismes lors de la passation du test, et avait proposé de faire l'hypothèse selon

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laquelle l'assimilation de ces traits à des emplois fautifs pouvait être considérée comme révélatrice d'IL, en constituant une forme d'auto-sanction. Dans la présente étude, l'auteur reprend ce corpus en cherchant à étudier les modalités de manifestation des sentiments de SL / IL à partir des stratégies de résolution de conflits lexicaux mises en place par les témoins correcteurs appelés à reformuler les items qui leur apparaissent fautifs ou inappropriés. De fait, cette situation dans laquelle est placé le témoin n'est pas anodine, car elle met en jeu un lecteur fictif du texte, représenté locuteur français (puisqu'il s'agit de proposer des reformulations de français mauricien vers un français moins mauricien), un « archi-Iecteur » auquel le témoin doit ouvrir le texte, pour lequel il doit le rendre moins opaque. Deux stratégies principales sont alors mises en place: soit les témoins prennent le parti d'aller sur le terrain de l'autre, en proposant un équivalent qui appartient à I'univers référent du lecteur fictif; soit ils choisissent de désopacifier le texte en proposant un item connu du lecteur fictif, mais qui ne présente pas de contradiction par rapport à l'univers référent mauricien, autrement dit tentent d'amener l'autre sur leur terrain tout en lui ouvrant un univers sémiotique qui lui est exogène. Or c'est en fonction de ces mouvements de va-et-vient entre les langues et les univers que Didier de Robillard choisit d'interpréter les choix de reformulations, dont certaines témoignent d'une volonté nette de se démarquer du créole, volonté d'établir une distance parfois maximale (allant jusqu'à la production d'hypercorrections) entre le créole et le discours reformulé. L'idée de Didier de Robillard est que les stratégies élaborées par les témoins correcteurs doivent renseigner sur la façon dont ces locuteurs s'y prennent pour parvenir à résoudre, dans les pratiques quotidiennes, des conflits lexicaux de ce type, mais aussi, plus globalement, sur les représentations qu'ils se font des contacts et des distances entre les variétés linguistiques, sur les attitudes face à l'idée de se communiquer à l'autre. L'ambivalence fondamentalement constitutive des représentations et des sentiments épilinguistiques se manifeste ici dans le fait que les stratégies sont globalement guidées par deux tendances: l'une qui consiste plutôt à agir en regard du modèle à atteindre, et à s'en

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approcher, l'autre en regard du modèle à fuir, et à tout faire pour s'en démarquer. C'est encore l'Île Maurice qui constitue le terrain d'observation de l'IL dans les deux articles qui suivent, et qui sont signés Rada Tirvassen. Dans sa première étude, Rada Tirvassen s'interroge sur les facteurs pouvant potentiellement déclencher l'IL et souligne la nécessité de ne pas négliger la prise en compte des réalités macro-sociolinguistiques et des variables liées à la catégorisation sociale des locuteurs dans l'analyse et le traitement de l'IL (démarche labovienne), en proposant de considérer ces données comme «potentiellement mobilisables» en situation de communication, et susceptibles, lorsqu'elles sont «en interaction avec d'autres facteurs» de déclencher des sentiments d'IL. Il mène son enquête auprès de groupes d'enseignants et d'apprenants, dont il compare les attitudes face à des écarts par rapport au français standard, écarts qui sont de deux types: les erreurs (qui relèvent de l'inter-langue) et les régionalismes (dont la présence dans la presse écrite constitue, selon l'auteur, le signe d'un accord de légitimité au sein de la communauté linguistique mauricienne) ; enquête qui lui permet en effet d'établir des courbes parallèles entre la stigmatisation des traits régionaux et le niveau de compétence en français des témoins. En partant du principe selon lequel les conditions d'enquête sont constitutives des conditions de production du discours, Rada Tirvassen souligne la nécessité, dans sa seconde étude, de considérer l'expression des sentiments d'IL à la lumière de la nature de l'enquête réalisée. Une série d'enquêtes menées auprès de 25 enseignants d'écoles secondaires privées et confessionnelles sur l'usage des langues par les enseignants dans les différents types d'écoles mauriciennes, l'amène ainsi à prendre la mesure de l'impact des conditions de productions du discours sur le discours lui-même, et à proposer de distinguer deux types d'IL, l'une « naturelle» et l'autre « provoquée». Trois études composent le troisième et dernier chapitre, qui rassemble les enquêtes menées en dehors du milieu scolaire.

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Bruxelles constitue le terrain choisi par Virginie Lignée pour appréhender l'IL. Elle mène pour cela une enquête qui vise à comparer des compétences et des auto-évaluations, des pratiques et des représentations langagières, en s'inspirant du protocole mis au point par Nicole Gueunier et ses collaborateurs dans le cadre d'une vaste enquête menée au Liban (Le français du Liban: cent portraits linguistiques, 1993). L'exploitation de ses corpus l'amène à privilégier l'analyse des discours épilinguistiques, obtenus à partir de la confrontation avec un texte empreint de traits dialectaux, et à proposer une classification d'attitudes vis-à-vis du français et de représentations épilinguistiques, entre lesquelles elle cherche à voir si l'établissement de corrélations est possible et pertinent. Elle entreprend également d'appliquer la méthode d'exploitation préconisée dans le cadre de l'enquête menée au Liban, qui vise mesurer les taux d'IL des témoins en confrontant leurs compétences et leurs performances. Mais les outils mis au point par Nicole Gueunier et ses collaborateurs avaient été pensés en fonction d'un profil de locuteurs pour lesquels le français est une seconde ou une troisième langue, et dont le rapport à cette langue passe avant tout par l'écrit. Virginie Lignée choisit alors de réorienter sa recherche et de faire appel à la distinction proposée par Louis-Jean Calvet (1996) entre « insécurité de compétence» et «insécurité de statut », et expose en quoi cette distinction lui semble apporter un éclairage différent permettant d'obtenir des résultats plus nuancés et de mieux rendre compte de la situation bruxelloise. L'article de Marie Régine Dupuis tente de montrer la pertinence de l'utilisation des outils de l'analyse textuelle pour l'appréhension de l'IL. Son corpus rassemble un ensemble de «courriers des lecteurs », issus du journal de presse écrite, le Quotidien de la Réunion, sélectionnés pour leur contenu relatif aux questions linguistiques, et dont elle entreprend une «analyse de discours et de contenu ». Son étude vise à rendre compte des sentiments, attitudes et représentations linguistiques dans les courriers sélectionnés, ainsi que de la façon dont leurs auteurs s'approprient les outils et les notions sociolinguistiques, parmi lesquelles la notion d'IL. Ses analyses, qui prennent en compte la

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visée des discours (argumentative, polémique, illustrative, etc.), la conduisent ainsi à aborder les questions d'identité et de légitimité à la Réunion. Enfin, c'est par un biais atypiquement joyeux que Noël Gueunier, dont l'étude porte sur des usages linguistiques ludiques à Madagascar, propose de considérer l'IL. L'auteur nous invite à nous intéresser à l' hira gasy, art oratoire en usage dans les Hautes Terres de Madagascar et consistant en un ensemble de proverbes chantés, dansés, et mimés, dont les textes se caractérisent par la présence de fluctuations registrales, mais aussi d'emprunts lexicaux à d'autres langues que le malgache (français, anglais). A la lumière de l'histoire de la situation sociolinguistique malgache, de la politique linguistique et d'enseignement, Noël Gueunier propose ainsi une analyse de ces mises en scènes esthétiques et ludiques de la langue étrangère dans cette forme spectacularisée de poésie populaire, usages dont l'auteur se demande dans quelle mesure ils peuvent être analysés en termes de sécurité, ou d'insécurité linguistique.

Ainsi, l'ensemble des travaux réunis dans cet ouvrage contribuent à faire état de pistes de réflexions et de questionnements très divers, autant qu'ils rendent compte de l'hétérogénéité des regards que l'on peut porter sur l'objet SL / IL. Une avancée importante, qui ressort de la plupart des articles présentés ici, me semble résider dans l'idée que SL et IL constituent non pas deux objets mais bien deux facettes d'un même objet, deux manifestations extrêmes d'un rapport à la langue dont l'ambivalence se révèle précisément dans le fait qu'il se construit, s'agit et se dit en regard de ces deux pôles. On a vu du reste à quel point la problématique SL / IL peut conduire les chercheurs à reconsidérer et parfois à relativiser un certain nombre de clivages initialement fondateurs des principaux antagonismes, en fonction desquels sont traditionnellement opposés l'objectivité et la subjectivité, l'extérieur et l'intérieur, les niveaux macro- et micro-, le quantitatif et le qualitatif, la structure et l' activité, mais aussi à

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rompre avec la seule explication causale pour tenter de penser les « réalités» (sociales) en termes de constructions réciproques. De fait, il apparaît que la compréhension des phénomènes relatifs à la sécurité ou à l'insécurité linguistique s'enrichirait de passer par une réflexion sur la construction d'un cadre théorique qui accepte d'intégrer un regard macro et un regard micro, qui se donne les moyens de rendre compte de la façon dont se réfléchit le rapport à la langue, tant de l'extérieur, en se demandant quels sont les impacts des macro-structures sociales, politiques, économiques, etc., sur la façon dont les individus se définissent et se représentent leur(s) rôle(s), leur(s) place(s), leur(s) statut(s), leur(s) appartenance(s), leur(s) légitimité(s); que de l'intérieur, en fonction de la façon dont les locuteurs réfléchissent eux-mêmes, dans le dire et dans l'agir12, dans l'inter-dire et dans l'inter-agir, leurs représentations de la situation. Autrement dit, un cadre théorique qui intègre (en même temps qu'il rend compte de) l'hétérogène, le contact, la variation, et qui renonce à se donner comme idéal et objectif ultime d'élaborer des instruments de mesure et de quantification de «taux» de SL ou d'IL, démarche qui revient à essayer de saisir des manifestations qui seraient uniformes, invariables, gommant du même fait contradictions et ambivalences dont on a en même temps de cesse de répéter qu'elles sont constitutives des rapports à la langue. Reste évidemment à construire les fondements de ce cadre théorique, entreprise qui ne semble pouvoir s'opérer qu'en coconstruction négociée avec l'ensemble des disciplines constitutives des sciences sociales. Ces expériences de confrontations et d'interactions entre traditions théoriques, méthodologiques et, au12 C'est à M.-L. Moreau (1996) que l'on doit cette distinction entre l'IL telle qu'elle est mise en mots, dite par les locuteurs, et l'IL telle qu'elle est agie, distinction qui vient considérablement enrichir la problématique, à condition que l'on n'en infère pas systématiquement un autre clivage entre «discours épilinguistiques» et «pratiques langagières» avec lequel il est réducteur de le corréler: d'une part, cette opposition apparaît faire écho à celle qui consiste à identifier des situations de communications, et par conséquent des discours, comme plus authentiques, moins construits que d'autres; d'autre part elle conduit à établir que les discours sur les langues ne sont exploitables que comme dires et non en tant que comportements, ont quelque chose de moins agis que les autres discours.

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delà, disciplinaires, qui sont du reste de plus en plus fréquemment encouragées dans le cadre de la recherche en sciences sociales, restent toutefois pour le moment plus du domaine du dire que de l'agir, dans la mesure où elles posent des problèmes considérables, dont une grande part ressortit aux difficultés techniques qui surgissent dès lors que l'on tente de mettre en place une théorisation hétérogène et des procédures méthodologiques adéquates. Mais au-delà, et c'est peut-être là une piste de réflexion qui s'ouvre, les difficultés que pose la mise en œuvre de la transdisciplinarité scientifique résident peut-être dans le fait qu'elle fait le pari de réunir et de faire interagir des courants de pensée et des conceptions du monde, des identités scientifiques fondées sur des projets, des regards, des idéaux divergents, dont l'histoire a fait qu'elles se sont construites les unes en regard des autres, qu' il leur est arrivé de s'affronter, d'entrer en conflit, de se disputer des territoires, et qu'elles ont par conséquent du mal à envisager la complémentarité de leurs approches. Une fois de plus, le projet se heurte à la gestion des tensions paradoxales que dessine le double désir d'homogénéisation et de préservation des identités spécifiques, que la rencontre avec l'autre confronte à l'idée d'évolution et de transformation.

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REFERENCES BmLIOGRAPHIQUES

BRETEGNIER, Aude, (à paraître): «Langue(s) et identité(s) collective(s). Réflexions pour un point de départ (trans)théorique », 13 p., article rédigé dans le cadre de l'Action

de

Recherche

Concertée

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et

identité(s)

collective(s) », université de Louvain, Louvain-la-Neuve, 2000. BRETEGNIER, A., (à paraître) : «Langue-entité, langue-identité. Essai sur un rapport insécurisé à la langue », Il p., article rédigé dans le cadre de l'Action de Recherche Concertée « Langue(s) et identité(s) collective(s) », université de Louvain, Louvain-la-Neuve, 2000. FRANCARD, M. (en collab. avec LAMBERT, J. et MASUY, F.), 1993 : «L'insécurité linguistique en communauté française de Belgique », Français et Société, n° 6, Bruxelles, Service de la langue française. GOFFMAN, E., 1987 : Façons de parler, Minuit, Paris. MOREAU, M.-L., 1996 : « Insécurité linguistique: pourrions-nous être plus ambitieux? », in BAvaux, C. (Ed.), Français régionaux et insécurité linguistique, Actes de la Deuxième Table Ronde du Moufia, sept. 94, U.R.A. 1041 du CNRS, Paris I Saint Denis, L'Harmattan I Université de la Réunion: 103-115.

Nicole GUEUNIER Université François Rabelais de Tours

L'INSECURITE LINGUISTIQUE: OBJET DIVERS, APPROCHES MULTIPLES

Il m'est arrivé d'avoir à conclure des colloques mais jamais encore de les inaugurer: c'est certes un honneur, auquel je suis fort sensible et dont je remercie les organisateurs, en pensant surtout à tout le travail que leur a demandé la préparation de notre rencontre, mais, en réfléchissant à cette intervention, j'ai pris conscience que le démarrage est plus risqué que la clôture. Dans cette dernière situation en effet, si l'on a bien tout écouté, on ne risque pas trop d'en oublier ou de se tromper! «Inaugurer» expose au danger de ne pas prévoir les surgissements, de ne pas sentir ce qui va réellement renouveler la ou les questions ... C'est que l'insécurité linguistique, j'en ai déjà pas mal entendu parler, j'en ai beaucoup parlé moi-même, peut-être déjà trop, bref le risque serait en somme celui d'un ronron quelque peu radoteur! Pour l'éviter, j'ai bien sûr lu ce qui paraît de nouveau sur le sujet, et par ailleurs essayé de faire une synthèse, à laquelle, par paresse sans doute, je n'avais jamais encore tellement pensé, des critiques émises, ici ou là, dans d'autres recherches ou dans des comptes rendus, ou encore simplement dans des discussions ou des lettres tout à fait informelles sur des propositions, déjà anciennes, ou plus récentes, qu'avec mes coéquipiers, j'avais pu faire sur le sujet. La question sera d'abord envisagée d'un point de vue théorique (l'insécurité linguistique est-elle un objet conceptuel ?), avec les conséquences méthodologiques qu'impliquera la réponse. Ensuite, nous pourrons remettre en question (sinon en ordre) le problème des « déterminants» de l'insécurité linguistique: sontils plutôt d'ordre régional, social, communicationnel, ou pour le dire dans la terminologie (d'origine germanique) aujourd'hui correcte, «diatopique», «diastratique» ou «diaphasique » ? On se doute déjà que la réponse sera, elle, à formuler dans des termes correspondant en gros à «ça dépend », mais j'espère apporter quelques précisions.

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Sécurité/insécurité linguistique: terrains et approches diversifiés

I. L'INSECURITE

LINGUISTIQUE:

UN OBJET DIVERS

Ne reprenons que des points de vue relativement récents sur la question: en 1993, en concluant le Colloque de Louvain sur l'IL dans les communautés francophones périphériques, je remarquais (vol. 2, p. 135) que les principales avancées sur le sujet semblaient plutôt d'ordre descriptif (manifestations de l'IL), méthodologique (comment appréhender celle-ci ?) que véritablement théoriques. En 1996, plusieurs analyses sont venues compléter ce constat, qui posait une question, mais sans vraiment proposer de réponse. Notre ami Daniel Baggioni, que nous avons eu la peine de perdre il y a quelques mois, pense que ce manque de conceptualisation vient de l'origine: une absence, chez w. Labov, d'une «théorie sociale et de la communauté linguistique» (1993: 17), d'où résulte une « timidité sociologique» (ibid.: 18) et la coexistence un peu floue d'une « définition restreinte de l'IL» (c'est -à-dire d'indices calculables par des tests) et d'une «définition étendue» (c'est-à-dire un sentiment, repérable dans les discours épilinguistiques, au moyen d'analyses de discours et de contenus). A. Bretegnier quant à elle, empruntant à D. Baggioni l'idée d'une définition trop restreinte de l'IL, reproche (1996: 908) à N. Gueunier et al. (1978) «d'éviter de donner une définition trop précise de la notion» et « de renvoyer prudemment à Labov» pour cela. Les termes «éviter» et «prudemment» semblent suggérer que pleinement conscients du problème de cette théorisation, les auteurs ont choisi de l'occulter. De fait, si nous n'en parlions pas, c'est simplement parce que nous ne percevions nullement, à ce moment-là, que cette question pouvait se poser en ces termes. Pourquoi cette sorte d'inconscience, qui de fait est aujourd'hui surprenante? C'est D. de Robillard (1996) qui me semble apporter la réponse la plus pertinente: menant sur les textes originaux de Labov (1966) une analyse très précise, il s'interroge, lui, très explicitement sur ce qu'il commence par appeler le «concept» d'IL (1996 : 56 et passim). Mais dès l'introduction, il pose une redoutable question, que pour aller vite je reformule ainsi: comment un «sentiment» (et de fait Labov parle bien de

N. GUEUNIER : L'IL: objet divers, approches multiples

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« feeling») peut-il être étudié en termes de «concept»? Et à mesure que progresse cette analyse textuelle fort lucide, le mot de « concept» fait place à celui de «sous-produit », ce qui n'est d'ailleurs pas vraiment péjoratif, puisqu'il s'agit d'un «sousproduit de recherches visant à étudier autre chose que l'IL, qu'il ne définit pour ainsi dire pas» (ibid. : 57). Enfin, p. 58, l'IL perd définitivement son statut de «concept» pour passer à celui de « phénomène ». Faut-il en faire grief à Labov? Point du tout: ce qui intéresse celui-ci, ce sont bien des concepts, mais ceux de « variation» et de « changement» linguistiquel. Et je crois aussi, rétrospectivement, que si nous ne nous sommes effectivement pas intéressés, en 1978, à la définition de l'IL, c'est que, plus ou moins consciemment et plutôt moins que plus, nous n'avons pas considéré celle-ci comme un concept. Le concept vraiment central, pour nous, c'était celui de norme, que les réflexions menées depuis sur standardisation, aménagement, politique linguistique etc., ont largement contribué à faire poser en des termes nouveaux. Rétrospectivement, on peut penser que le terme d'IL fonctionnait plutôt pour nous comme une sorte de métaphore. Certes, dans son article du précieux dictionnaire de sociolinguistique publié par M.-L. Moreau, M. Francard (1997) parle bien lui aussi de « concept» à propos d'IL, mais peut-être un peu du bout des lèvres, en s'empressant de préciser qu'on est «dans le domaine des représentations» (1997: 173). Ce qu'il faudrait peut-être essayer de traiter maintenant, c'est la ou les raisons pour lesquelles les chercheurs européens (et québécois) se sont (à ma connaissance et sauf erreur) tellement plus intéressés à l'IL que les chercheurs américains anglophones. Concluons donc sur ce premier point: l'IL, un concept ou non? D. de Robillard ne s'en tient pas à des désignations d'allure un peu négative, comme « sous-produit ». La proposition finale de son article est que, même s'il ne s'agit pas d'un concept dûment estampillé, c'est «un objet de recherche précis » (quoique
1 Je trouve d'ailleurs frappant que dans son ouvrage théorique Principles of Linguistic Change (1994), il ne soit plus du tout ou presque plus question d'IL. Il est vrai qu'il ne s'agit que du premier tome «InternaI factors» (à ma connaissance, on attend encore le second).

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Sécurité/insécurité linguistique: terrains et approches diversifiés

«difficile à manipuler»). Et pourquoi cette difficulté de manipulation? Parce que c'est un objet hétérogène, divers: à la fois « sentiment» (psychologique) et « comportement» (linguistique), à la fois observable / descriptible qualitativement et évaluable quantitativement, à partir de variables linguistiques précisément isolables. Il faut donc maintenant en venir, après avoir essayé de m'expliquer sur la question théorique, à celle de la ou des méthodologies.
II. OBJET DIVERS, APPROCHES MULTIPLES

Passant de la théorie à la méthodologie, D. Baggioni (1996) observe que dans nos divers travaux, qu'il s'agisse de terrains hexagonaux, réunionnais ou libanais, des hésitations entre définitions restreinte ou étendue de l'IL nous ont conduits à une certaine hétérogénéité dans le choix des méthodes d'approche de l'IL: «Après avoir cédé au rite de l'établissement de l'indice d'IL, N. Gueunier exprime son insatisfaction devant les résultats chiffrés et se lance dans des commentaires prenant plus appui sur des fragments d'énoncés étudiés soit pour leur contenu épilinguistique, soit comme révélateurs, dans l'interaction verbale, d'un sentiment d'IL, notamment les contradictions dans l'argumentation» (1996 : 19). Critique également adressée à M. Francard et qui correspondait aussi à la pensée de D. Véronique, qui m'en avait fait part lors d'un Colloque de 1994 à La-Baume-Ies-Aix où nous préparions un test sur l'évaluation des compétences linguistiques en français: malheureusement, il ne l'a pas reprise dans la version écrite de sa communication (1995), si bien que les arguments n'ont pu être développés, alors qu'ils le mériteraient. M.-L. Moreau (1996) et D. Lafontaine (1997) affinent cette critique: pour elles, le calcul des indices d'IL (comparaisons de performances d'un même locuteur sur une même variable mais en situations différentes, confrontation de performances et de jugements de grammaticalité etc.) n'est pas simplement à « compléter» (comme je le pensais jusqu'alors) par des analyses