Ethique de l
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Ethique de l'entreprise : réalité ou illusion ?

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Description

Chartes et labels éthiques ou solidaires, codes déontologiques, programmes de développement durable : l'exigence éthique fait désormais partie intégrante de l'image publique de l'entreprise. Cette responsabilité passe par la prise en compte de l'intérêt général et du bien commun. Mais quelle forme prend, pour chacun, l'éthique vécue dans le contexte professionnel ? Quels sont les ressorts de cette sensibilité collective, parfois appelée l'"esprit d'entreprise" ? La solidarité y trouve-t-elle un sens nouveau ?

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Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 401
EAN13 9782296250482
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296113190
EAN : 9782296113190
Ethique de l'entreprise : réalité ou illusion ?
actes du colloque organisé par la Fondation ostad Elahi – éthique et solidarité humaine à l’institut d’études politiques de Paris le 13 juin 2008 en partenariat avec la chaire de développement durable de sciences Po

Michel Bon
Éthique en contextes
une collection de la Fondation Ostad Elahi – éthique et solidarité humaine
reconnue d’utilité publique
L’éthique ne se limite pas à une réflexion purement théorique sur le contenu et l’application des valeurs morales. Elle est inséparable de l’action humaine et du travail par lequel des sujets se forment eux-mêmes au contact de leurs semblables, dans des environnements particuliers.
Il n’y a donc d’éthique qu’ en contextes : contextes sociaux, économiques, professionnels, institutionnels, géopolitiques, etc. Les acteurs qui évoluent dans ces différents espaces, et souvent de l’un à l’autre, développent des compétences et des savoirs pratiques. Leur « sens éthique » leur permet d’articuler à chaque fois les droits et les devoirs en jeu en s’efforçant de ne pas s’y perdre, c’est-à-dire de trouver un modus vivendi entre des valeurs personnelles, familiales, religieuses, et des valeurs professionnelles ou organisationnelles qui ne leur sont pas d’avance ajustées.
Les enjeux concrets de ce travail, les conflits qu’il occasionne parfois, le savoir tacite ou explicite des différents acteurs et les stratégies qu’ils adoptent pour la résolution des conflits et la construction d’une éthique personnelle et collective, sont autant de dimensions qu’une réflexion sur l’éthique appliquée peut tenter d’explorer.
Ainsi, penser l’éthique en contextes ne se résume pas à établir la déontologie ou les règles de bonne conduite propres à chaque type d’activité. Il s’agit plutôt, à travers des analyses menées sur des cas concrets, d’éclairer les modalités pratiques de la prise de décision, de proposer des outils nouveaux pour la réflexion et pour l’action.
Éthique en contextes
Dans la même collection
Éthique et développement durable , IFORE (dir.), 2009.
Avec des contributions de D. Bourg, D. de Courcelles, A. Létourneau, Cl. Revel, A. Touraine, P. Viveret.
Éthique et crise financière , 2009.
Avec des contributions de A. Bénassy-Quéré, B. Esambert, D. Lamoureux, J.-Ch. Le Duigou, J.-F. Pécresse, Ch. Walter.
La Musique à l’esprit. Enjeux éthiques du phénomène musical , J. During (dir.), 2008.
Avec des contributions de L. Aubert, A. Didier-Weil, J. During, G. Goormaghtigh, E. Lecourt, Fr. Picard, P. Sauvanet, B. Stiegler, J. Viret.
Validité et limites du consensus en éthique , A. Létourneau et Br. Leclerc (dir.), 2007, avec la collaboration de A. Le Blanc.
Avec des contributions de N. Aumonie, G. Beauregard, L. Begin, A.-M. Boire-Lavigne, G. Caron, D. Boucher, J. Fortin, R. Lair, J.Fr. Malherbe, P. Martel, M. Monette, S. Mussi, L. Rochetti, G. Voyer.
Qu’avons-nous fait du droit à l’éducation ? , 2007.
Avec des contributions de M. Assémat, G. Azoulay, Fr. Boissou, B. Bourgeois, H. Cohen, M. Kostova, M. Méheut, A. de Peretti, J. Salame Sala, B. Stiegler, et la participation de M.-Cl. Restoux-Gasset, et J.-Fr. Connan.
Éthique et solidarité humaine à l’âge des réseaux , 2006.
Avec des contributions de Ph. Breton, H. Le Crosnier, Cl. Henry, P. Mathias, S. Missonnier, P. Pérez, V. Peugeot, P. Soriano.
Trois écoles québécoises d’éthique appliquée : Sherbrooke, Rimouski et Montréal , 2006.
A. Letourneau, avec la collaboration de Fr. Moreault.
L’Éthique individuelle, un nouveau défi pour l’entreprise , 2005. Avec des contributions de A. Ballot, L. Bibard, G. Even-Granboulan, Chr. Ganem, M. Grassin. Préface de M. Bon.
Éthique et éducation. L’École peut-elle donner l’exemple ?, 2004. Avec des contributions de B. Bourgeois, J. Costa-Lascoux, B. Elahi, J. Houssaye, Bl. Kriegel, Cl. Mollard, E. Morin, D. Ottavi, A. Peignault, J.-Ch. Pettier, R.-M. Saugey, L. Villemard, J. Wimberley, L. Wirth.
Intervenir auprès des familles. Guide pour une réflexion éthique , P.-P. Parent (dir.), 2004. Avec des contributions de B. Boulianne, M. Beaulieu, M. Dumais.
Le Souci éthique dans les pratiques professionnelles . Guide de formation , P. Fortin et P.-P. Parent (dir.), 2004.
AUTEURS
Alain Anquetil Michel Bon Fabienne Cardot Jean-François Connan Loréa Hirèche-Baïada Thierry Hommel Jean-Jacques Nillès Serge Orru Bernard Saincy
La Journée était animée par Paul Fabra et Jean-Francis Pécresse éditorialistes au journal Les Échos.
Le contenu de chaque article n’engage que la responsabilité de son auteur.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Éthique en contextes Éthique en contextes - Dans la même collection AUTEURS AVANT-PROPOS OUVERTURE ÉTHIQUE INDIVIDUELLE AU SEIN DE L’ENTREPRISE
Le sens et la portée du concept d’intégrité pour l’éthique individuelle au sein de l’entreprise L’Éthique et la responsabilité La dynamique des jugements éthiques individuels dans l’entreprise : Quelle(s) réalité(s) ? Quelle(s) illusion(s) ? Comment promouvoir et opérationnaliser l’éthique DÉBAT Conclusion
ÉTHIQUE D’ENTREPRISE ET ENVIRONNEMENT EXTÉRIEUR
L’entreprise, son environnement et l’éthique Eco système et interdépendance La négociation sociale comme résolution des dilemmes éthiques dans l’entreprise L’entreprise, acteur économique enchâssé dans le social - Lorsque les interactions sociales impactent les comportements d’entreprise DÉBAT
CONCLUSION Biographies Autres publications de la Fondation Ostad Elahi aux éditions L’Harmattan
AVANT-PROPOS
En mars 2004, la Fondation Ostad Elahi – éthique et solidarité humaine organisait déjà, en partenariat avec cette même chaire de développement durable de Sciences Po, une journée d’étude sur « l’éthique individuelle : un nouveau défi pour l’entreprise ». L’introduction de cette journée prenait acte du fait que « l’éthique individuelle va constituer un défi d’un nouvel ordre pour l’entreprise ». Plus de quatre années plus tard, la journée du 13 juin 2008 dont les actes sont ici consignés, affiche pour thème « L’Éthique de l’entreprise : réalité ou illusion ? ». Faut-il voir dans la succession de ces deux thèmes la marque d’un scepticisme à l’égard des démarches éthiques ?
Dans un contexte d’affaiblissement général de l’État et de ses moyens d’action, c’est vers la société civile, et spécialement les entreprises, que se portent les regards. Le souci du bien public se traduit par un certain nombre d’attentes, à l’égard des entreprises multinationales notamment, concernant la prévention des « externalités négatives » ou, plus positivement, la fourniture de biens collectifs. Et cette attente se conjugue bien souvent avec une certaine défiance. Chacun le sait, l’intérêt particulier n’est pas naturellement accordé à l’intérêt général. C’est précisément en ce point que la question de l’éthique devient particulièrement sensible.
Or la difficulté qui se présente du point de vue d’une réflexion de ce genre est que l’entreprise n’est pas simplement assimilable à une personne morale, bien qu’elle soit légitimement décrite comme un « acteur » du monde économique et, plus largement, social. L’entreprise est bien plus que cela : en tant qu’organisation, elle se présente à la fois comme un collectif et comme un milieu, voire un monde – au sens où l’on parle, justement, du « monde de l’entreprise ». Mais peut-on appliquer les catégories et les normes du jugement moral à un monde  ? Les cyniques, évidemment, n’en veulent rien savoir : les rudes lois du marché ont pour eux le caractère inflexible de lois de la nature ; des ajustements, des accommodements sont toujours possibles, mais l’exigence dominante reste celle de l’adaptation. On peut toujours rêver d’un capitalisme à visage humain, l’audace qu’on présente parfois comme une des vertus cardinales de l’entrepreneur ne prend sens que sur fond de cette nécessité, celle de survivre, ou de s’adapter au cours des choses. Mais l’entreprise, justement, ne se confond peut-être pas avec la figure et la fonction de l’entrepreneur, ni avec le capitalisme en général, qu’on l’envisage comme système ou comme milieu naturel. L’entreprise est avant tout un milieu humain, elle participe à ce titre à un écosystème qui est partie prenante du monde social, et qui ne peut être indifférent aux aspirations individuelles et collectives.
C’est pourquoi l’éthique resurgit sans cesse, non comme une obligation extérieure qui s’imposerait aux acteurs économiques, à la manière des dispositifs de régulation, non comme un scrupule ni l’écho assourdi d’une demande de justice ou d’humanité émanée du corps social, mais comme une exigence interne, inséparable de sa dynamique propre. Et certes il est tentant de voir dans la prolifération des chartes et labels (« éthiques », « solidaires »), des codes déontologiques et autres programmes de développement durable, l’expression d’un souci peu avouable, même si certains n’hésitent pas à le présenter sans fard : celui de l’image publique de l’entreprise. Il y a mille façons d’intéresser l’entreprise à l’éthique ; la plus efficace, naturellement, consiste à s’appuyer sur son intérêt bien compris pour faire admettre l’idée que l’éthique est une stratégie gagnante, pour ne pas dire payante. C’est sans doute le cas, d’ailleurs, mais lorsque le capital éthique d’une entreprise finit par se confondre avec son synonyme de capital sympathie, la réflexion éthique tend à se réduire à des opérations de communication, plus ou moins suivies d’effets : affichage de normes collectives, généreuses déclarations d’intentions, etc. On peut s’en moquer, mais ce n’est déjà pas si mal. Le problème est que la simple adoption d’un code ou d’un vocable risque de faire perdre de vue les enjeux vifs de l’éthique, ce qui constitue ou devrait constituer pour chacun un véritable souci.
Le fait est qu’il est, de plus en plus, question d’éthique. Il faut repartir de là pour tenter de dégager les conditions qui permettront de réveiller ce souci, de l’entretenir, de le maintenir, enfin de le rendre effectif. L’idée selon laquelle l’entreprise aurait, en tant que telle, une responsabilité particulière à l’égard de la société, n’est sans doute pas nouvelle ; qu’elle se formule aujourd’hui en termes d’éthique – sinon de morale – indique peut-être que les enjeux se sont déplacés sur un terrain qui n’est plus strictement celui de l’idéologie ou des nobles idéaux des réformateurs sociaux. Les grandes questions associées à l’entreprise dans le cadre de la mondialisation des échanges – équité, justice, souci du bien commun – ne sont plus séparables des pratiques et des usages concrets qui font le quotidien des rapports humains au sein de l’entreprise autant qu’au-dehors d’elle.
Qu’en est-il alors de l’éthique en entreprise, envisagée du point de vue des acteurs qui en sont partie prenante ? Et comment les questions auxquelles chacun peut être confronté, localement, dans un tel contexte, se traduisent-elles du point de vue de l’entreprise elle-même et de ceux qui parlent pour elle (décideurs, managers, responsables des ressources humaines ou de la communication, etc.) ? On parle volontiers des valeurs de l’entreprise en général, mais aussi de l’éthique de telle entreprise en particulier : comment se conjuguent ces deux niveaux d’analyse ? Quels sont d’ailleurs les ressorts de cette sensibilité collective qu’on appelle parfois, sans trop savoir s’il s’agit d’un code d’honneur ou d’une véritable ligne morale, l’« esprit d’entreprise » ? Comment se traduit-elle, cette sensibilité, dans le vécu et dans les actes des individus plongés dans ce milieu professionnel, ce milieu dont les frontières avec la sphère publique, mais aussi les domaines privé ou familial, sont de plus en plus poreuses ?
L’intuition qui traverse cet ouvrage est que l’éthique en entreprise oblige à un nouvel effort d’articulation entre les dimensions de l’éthique individuelle et celles de l’éthique collective. Aussi les auteurs qui ont bien voulu se pencher sur cette question circulent-ils souvent dans les deux sens – de l’individu au collectif, et du collectif à l’individu –, sans perdre de vue les interactions complexes de ces deux niveaux avec l’environnement humain et social qui constitue le milieu naturel de l’entreprise. Il est clair que les théories éthiques héritées de la tradition philosophique n’ont pas été taillées sur mesure pour les réalités du monde de l’entreprise. L’application pure et simple de catégories ou de préceptes à teneur universelle peut fournir des jalons ou des orientations générales ; elle permet de guider, jusqu’à un certain point, les décisions des différents acteurs de l’entreprise. Elle ne peut se substituer à une analyse de terrain. Pour autant, à moins d’adopter sans recul la rhétorique éthique qui sert souvent de viatique aux responsables de la communication, il n’est pas question de constituer l’éthique de l’entreprise en un domaine de compétence séparé, détaché des enjeux de la démarche éthique en général. Cela tient, comme on vient de le suggérer, à la nature même de l’entreprise comme contexte humain, milieu de vie, composé irréductible d’aspirations individuelles et collectives.
Il ne faut évidemment pas s’attendre à pouvoir transposer, tels quels, les concepts de l’éthique individuelle aux problèmes collectifs de l’entreprise. Une entreprise n’est pas éthique au sens précis où un comportement individuel ou un individu peut être qualifié d’éthique. Et cependant, qui nierait qu’il y a, d’un niveau à l’autre, quelque chose comme un fil commun reliant les aspirations personnelles et les normes collectives, la problématique de la décision individuelle et celle de la gestion collective de l’entreprise ? Peu importe les positions théoriques mobilisées – certaines valorisent davantage le juste (les droits et les devoirs), d’autres la vie bonne, et pourquoi pas le bonheur –, cette continuité de l’intuition morale doit être postulée d’un niveau à l’autre, sans quoi « éthique » n’est qu’un vain mot, un mot qui fait plaisir parce que chacun y trouve naturellement son compte.
L’éthique se traduit par des actes, et les actes engagent aussi à titre personnel ceux qui les rendent possibles ou les accomplissent. C’est pourquoi des concepts comme ceux de responsabilité, d’intégrité, doivent occuper une place centrale dans la réflexion. Ils sont eux-mêmes étroitement liés aux catégories et aux valeurs en fonction desquelles nous qualifions spontanément des situations ou des comportements d’un point de vue éthique, même si ces jugements peuvent revêtir un caractère très diffus et difficile à formaliser. Est-ce correct ? Cela se fait-il ? Est-ce bien honnête ? Est-ce tolérable ? Telles sont les questions qui expriment, à un niveau très fondamental, le souci éthique dans le monde de l’entreprise. La notion de responsabilité leur est directement liée, puisqu’il s’agit finalement de savoir où commence le souci, et jusqu’à quel point il nous appartient de le soutenir dans un contexte d’interaction et de responsabilité partagée. Cela me concerne-t-il ? C’est finalement de cette question que dépend le degré de mon implication personnelle, et même la prise de conscience qu’il y va en effet de l’éthique dans telle ou telle situation, là où d’autres seraient tentés d’y voir un problème technique – prise de décision ou arbitrage d’intérêts – relevant du seul management. La qualification d’une situation ou d’un problème comme éthique n’a rien d’évident : elle doit souvent faire elle-même l’objet d’une définition collaborative et concertée.
L’instauration et la promotion de « référentiels éthiques » au sein de l’entreprise, la construction d’outils d’évaluation adaptés, font l’objet, dans cet ouvrage, d’une attention particulière. Au-delà de la reconnaissance de valeurs (principes, vertus) partagées, il s’agit en effet de définir des lignes de conduite et des pratiques concrètes, susceptibles d’être directement mises en œuvre dans les contextes les plus ordinaires. Ceux-ci ne prennent pas nécessairement la forme de dilemmes cornéliens – contrairement aux cas d’écoles ( whistle - blowing , etc.) que s’appliquent à décrire les manuels d’introduction à l’éthique des affaires –, mais ils contribuent sans doute de manière décisive à la consolidation d’une attitude éthique à tous les niveaux de l’entreprise. Ces questions sont abordées dans la première partie intitulée « Éthique individuelle au sein de l’entreprise ». Elles débouchent sur d’autres interrogations, de nature pragmatique. Car il est clair qu’il ne suffit pas, pour qu’une entreprise puisse être qualifiée d’éthique, que des individus en son sein optent pour des comportements éthiques. L’éthique relève également d’une forme de vie, et même d’une culture : elle doit pouvoir s’appuyer sur des leviers internes, sur une volonté collective objectivée dans des dispositifs et des procédures, relayée par des discours : en somme, il y va d’une gouvernance éthique.
Mais tout aussi importantes sont les conditions environnementales qui font communiquer l’entreprise avec le dehors, ce « monde extérieur » qui ne l’est finalement pas tant qu’on le dit, bien qu’il n’obéisse pas naturellement aux lois du marché. L’environnement ne constitue pas seulement un contexte physique, social ou politique avec lequel il faut compter ; il ne se réduit pas à un paramètre à intégrer dans la stratégie d’entreprise : c’est, véritablement, un environnement éthique, un relais qui peut contribuer de manière active à la prise de conscience de certains enjeux, et de façon générale au développement d’une culture d’entreprise éthique. La prise en compte des acteurs – et pas seulement des facteurs – extérieurs, la représentation de l’entreprise comme enchâssée dans un tissu de relations, participent ainsi d’une réflexion d’ensemble sur les conditions « écologiques » de la vie de l’entreprise : celle-ci s’intègre à un écosystème qui n’est pas uniquement constitué de forêts et de villes (l’« environnement » au sens strict), mais aussi bien de groupes humains, c’est-à-dire d’idées, de désirs, de valeurs, de projets individuels et collectifs. La situation particulière de l’entreprise, acteur global, véritable interface entre le système économique et la société, implique de composer les notions de responsabilité et d’intégrité avec celles d’interaction et de négociation. Par ailleurs, l’articulation des intérêts propres à l’entreprise avec ce qu’on appelle l’intérêt général – lequel, comme on sait, ne se réduit pas nécessairement à l’intérêt supposé du plus grand nombre – peut être encouragée ou facilitée par des leviers externes capables d’influencer l’évolution des pratiques éthiques. Quel rôle les pouvoirs publics peuvent-ils jouer, à cet égard, sur le plan incitatif et réglementaire ? La fonction de la régulation externe dans la consolidation de l’éthique d’entreprise est un des thèmes importants de la seconde partie, « Éthique d’entreprise et environnement extérieur ».
OUVERTURE
par Fabienne Cardot
Je souhaite ouvrir cette séance en remerciant la Fondation Elahi et Sciences Po, non seulement de l’organisation de cette journée mais également de prendre le risque de parler d’éthique d’entreprise. Parce qu’il s’agit d’un sujet à la mode et d’une thématique controversée. Si ce sujet constitue un domaine de recherche et d’enseignement qui commence à se mettre en place, il n’en est qu’à ses débuts, ce qu’illustre le présent cénacle qui relève davantage du type séminaire – les pionniers d’un nouveau domaine de recherche – que du colloque à centaines de participants que l’on peut également connaître à Sciences Po.
Mon objet, dans cette introduction, sera de brosser un panorama thématique général, plutôt théorique – les communications des différents intervenants fourniront l’occasion d’aborder des exemples concrets – puis, au cours de la journée, je vous apporterai quelques exemples, non seulement du groupe EDF, mais aussi d’autres majors de l’industrie française ou internationale avec lesquels j’ai l’occasion de travailler au Cercle d’éthique des affaires. Ce cercle regroupe les responsables éthiques de différentes entreprises en France, comme l’ORSE, que vous devez connaître: l’Observatoire sur la responsabilité sociétale des entreprises.
Pourquoi l’éthique d’entreprise est-elle une question controversée ? Parce que « profit et morale » ne font pas nécessairement bon ménage ! Pour une première raison qui est que nous vivons des difficultés économiques françaises, européennes, internationales. Les médias nous rappellent, au jour le jour, dans leurs bulletins d’informations, les difficultés économiques liées aux fluctuations très larges des prix de l’énergie et du dollar. D’où le sentiment d’un renchérissement du coût de la vie dans nos sociétés avancées occidentales. Renchérissement susceptible d’engendrer des crises, voire de la famine dans les pays en voie de développement.
Deuxième raison, parce que beaucoup de sociétés avancées vivent des problèmes d’ emploi – donc du chômage – extrêmement importants.
Troisième raison, parce que nous vivons une mondialisation qui présente, sous certains aspects, des attraits importants – ouverture de nouveaux marchés dans les pays émergents avec des salaires attractifs pour les ouvriers de ces pays –, mais qui fait, en parallèle, se tourner l’opinion publique occidentale vers des tentations de nationalisme industriel. En résumé, une mondialisation mal perçue avec, au cœur de ces différentes problématiques économiques et sociales, l’entreprise comme un acteur majeur.
Deux voies existent, en général, pour aborder cette thématique de l’éthique d’entreprise : la première est celle que vous avez mentionnée dans votre introduction, éthique et profit ; la seconde est celle retenue pour cette journée, éthique individuelle versus éthique collective et comment ce doublon entre la personne et le collectif au travail peut se vivre dans l’entreprise.
Cette ouverture, retenue par la fondation Elahi, présente un aspect extrêmement intéressant parce que, plus théorique que pragmatique, elle offre l’occasion de repositionner cette problématique de l’éthique d’entreprise au sein des éthiques d’aujourd’hui. L’analyse des philosophes nous donne à penser qu’en toile de fond de notre société, il n’existe plus d’éthique dominante, de morale commune et partagée, mais des éthiques variées, éclatées, au sein desquelles nous trouvons l’éthique d’entreprise.
Le citoyen, dans sa vie familiale, personnelle, avec les autres comme dans sa vie professionnelle, recherche ce qui peut guider son action, ce qui peut la réguler et ce qui peut lui permettre d’avoir une vie bonne. En ouverture de nos travaux, j’essaierai donc de développer cette analyse entre éthique individuelle et éthique collective.
On ne peut travailler sur l’éthique comme sur toute autre discipline universitaire et intellectuelle. Le travail sur l’éthique engage personnellement ; ce constat est un début de réponse à notre problématique d’aujourd’hui. Vous rappeliez que j’étais historienne de formation ; il est vrai qu’on ne peut pas être dirigeant d’entreprise, dotée d’une formation humaniste, littéraire, historienne, sans se poser un certain nombre de questions. On entre dans une problématique éthique via son expérience personnelle et, tant comme femme que comme humaniste, on est confronté à un certain nombre de questions qui amènent à réfléchir à la manière de bien produire, de bien diriger, de respecter le client, de respecter l’environnement, de respecter la planète, d’être un acteur économique responsable. Tout ceci, aussi bien dans son comportement de manager que dans les activités de production et de services qui peuvent être les nôtres. Auj ourd’hui, ce questionnement gagne encore en complexité du fait de la mondialisation parce que le dirigeant français a généralement en charge des responsabilités internationales ; il doit donc se confronter à d’autres cultures et se poser le problème de l’éthique, non seulement dans son contexte cartésien franco-français mais également dans une confrontation des cultures à la fois passionnante mais complexe à maîtriser. Il s’agit d’une expérience qui a été la mienne au sein du groupe EDF puisque ce dernier a initié sa démarche éthique au moment même de son internationalisation et qu’il nous a fallu essayer de penser un service public à la française déclinable sur une trentaine de pays, de l’Amérique du Sud à la Chine et au Vietnam, donc bien au-delà de la sphère culturelle de l’Europe. Il est à remarquer que même limité à l’Europe, l’exercice n’est déjà pas, en soi, si simple, pour cette raison que manager en Angleterre, en Italie ou en Allemagne diffère de ce qui se pratique en France.
Ainsi, nous vivons des éthiques différentes, éclatées, et notre temps les voit se multiplier : bioéthique, éthique des journalistes, éthique du développement durable, éthique de l’homme politique, éthiques en construction. Et au sein de toutes ces éthiques : l’éthique d’entreprise ! Si controverse sur l’éthique d’entreprise, il y a, cette controverse affecte nécessairement les autres domaines de l’éthique. Et si différentes éthiques coexistent, c’est parce que n’existe plus une éthique dominante, une morale commune, partagée par la majorité d’une population ou d’une civilisation, comme tel a pu être le référent religieux d’un monothéisme partagé par l’ensemble d’une société. Même si les grands monothéismes reviennent de nos jours, très puissamment au devant de la scène, ils ne constituent pas une référence unique partagée par l’ensemble de la population. De même, cette éthique rationnelle cartésienne ou kantienne qui servait de référence à tous, n’est plus unanimement partagée ! Fini également ce qui s’annonçait comme référence éthique technicienne : cette croyance partagée en un développement du progrès à travers la technique.

À cela s’est ajouté ce choc moral important vécu par les civilisations occidentales : la seconde guerre mondiale et le face à face avec la barbarie. Cet événement permet de comprendre le positionnement d’un certain nombre de philosophes allemands qui sont devenus les pères fondateurs de l’éthique d’entreprise en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. Je pense notamment à la réflexion d’un Hans Jonas autour du principe de responsabilité. Je pense également à la réflexion d’un Jürgen Habermas, réflexion plus positive, plus architecturée, peut-être plus facile à adopter de la part d’hommes actifs – qu’ils soient entrepreneurs, médecins, avocats ou autres – sur l’éthique de la discussion et sur la mise en place du débat au sein du collectif. La recherche ensemble, ainsi que le formulait Hannah Arendt : « c’est (un) être ensemble qui mène à l’éthique », c’est-à-dire la recherche ensemble d’un certain nombre de fondamentaux, d’universaux sur lesquels on se retrouve et qui pourront fonder une position éthique commune. Cette position éthique peut être choisie par différents collectifs, dans différentes situations : discussion sur les principes au travail, discussion sur les principes dans la société ou dans la famille.
J’ai cité deux exemples, Jürgen Habermas et Hans Jonas, et il en existe d’autres. Mais, ces deux exemples, notamment celui de Hans Jonas, ont pesé d’un grand poids sur d’autres philosophes, en particulier les philosophes français et ont contribué à nourrir leur réflexion sur le management et la gestion. À cet égard, citons Paul Ricœur dont l’œuvre est centrée sur une réflexion sur la morale, morale individuelle et collective, avec ce superbe livre Soi-même comme un autre . Citons également Le Juste et les travaux d’Edgar Morin, qui propose une synthèse beaucoup plus accessible de ces différentes pensées dans son tome VI de La Méthode , intitulé « Éthique ». Ce livre rassemble quantité de formules percutantes, intéressantes à la fois pour les chercheurs et pour l’homme d’action.
Toute cette activité intellectuelle a débouché en France sur l’éthique contemporaine la plus structurée et dont l’éthique d’entreprise aurait matière à s’inspirer, et qui est la réflexion sur la bioéthique conduite avec le Comité consultatif national d’éthique. Mentionnons, à cet égard, les ouvrages de Jean-Pierre Changeux écrits avec des collaborateurs à partir de son expérience de président du Comité consultatif national d’éthique – présidence reprise par Didier Sicard.
Ces éthiques multiples posent la question morale et fondamentale : quelles valeurs vont guider notre action ? Et parce qu’il s’agit d’éthiques multiples, elles déclinent cette question fondamentale sous cette forme : quelles valeurs vont guider cette activité qui est la mienne et nous guider, les autres et moi-même, dans cette activité ?
On ne cherche donc plus ce qu’est la vie bonne mais on cherche quelles sont les valeurs, et pour l’entreprise, quelles sont les valeurs du collectif au travail et à quelles conditions les valeurs que nous avons choisies, c’est-à-dire les normes que nous nous sommes données sont valides. Ainsi, une éthique d’entreprise correctement menée doit donner des garanties de la validité du choix de ces normes.
Comment y parvenir ? À travers le dialogue, la discussion et le débat ! La décision pertinente, celle que l’on pourra qualifier d’éthique, surgit d’un débat. Débat dans l’entreprise. Débat dans l’équipe au travail. Elle naît de discussions ; elle naît donc difficilement. Elle naît, nous dit Paul Ricœur, de « désaccords raisonnables » car les points de vue sont différents, les attentes sont différentes, les objectifs sont différents et il s’agit de chercher ensemble une synthèse pertinente.
La question pourrait être posée de la pertinence d’un tel débat. La fonction de l’entreprise est de fabriquer des rails, des yaourts, vendre des services. Alors à quoi bon toutes ces questions philosophico-morales ? Que viennent-elles faire dans le système de production ?
L’entreprise est là pour se développer, pour créer des emplois et tout ce qu’on lui demande, c’est de respecter la loi. La loi existe qui doit être respectée. Ce qui est déjà difficile parce que la loi est aujourd’hui multiple. Il y a la loi française, la loi nationale pour chacune des entreprises des grands groupes et pour les PME. Nous avons, de plus, la législation européenne. Et également les principes internationaux du droit du travail, les lois internationales. Et nous savons parfaitement que tous les acteurs d’État et tous les acteurs économiques ne respectent pas la loi de la même manière. On pourrait donc considérer qu’arriver à respecter la loi constituerait une ambition déjà très suffisante pour les acteurs économiques.
Mais, comme vous le disiez dans votre introduction, il semble que l’on attende davantage de l’entreprise ! On attend d’elle qu’elle soit un acteur complètement responsable au sens du principe de responsabilité de Jonas. C’est-à-dire qu’il existe une attente collective extrêmement importante autour de l’acteur économique qu’est l’entreprise, ce que sous-tend la théorie des parties prenantes qui met en place le système des acteurs autour de l’entreprise.
Au-delà du client, du fournisseur, il y a la société, les associations, les ONG, l’opinion publique. La théorie des parties prenantes exprime la diversité des attentes envers l’entreprise. L’entreprise doit produire des produits de qualité. Elle doit les vendre au coût le plus juste. Elle doit rémunérer correctement ses salariés. Elle doit prendre en compte et aider ses fournisseurs. Elle doit respecter l’environnement autour de ses sites de production. Telle est la base !
Mais les attentes vont beaucoup plus loin : non seulement l’entreprise doit respecter l’environnement mais, compte tenu de la prise de conscience actuelle des enjeux du changement climatique, il lui appartient de préserver la planète. Ce qui veut dire qu’il lui appartient de conduire une réflexion stratégique structurante sur son poids dans l’environnement. Elle doit également préserver la biodiversité. D’où des exigences beaucoup plus fortes.
Et plus loin encore ! Lorsque l’entreprise est internationale et parce qu’elle se développe, qu’elle réussit, qu’elle s’étend partout dans le monde, elle doit porter les droits de l’homme. Elle doit porter la démocratie et se positionner comme un acteur de type quasi étatique, justement parce que les États progressent difficilement entre eux. Ainsi attend-on de cet acteur économique dont la fonction essentielle est d’être un acteur de production et d’emploi, des actes que l’on peut qualifier de majeurs. On dépasse ainsi largement le strict respect de la loi et c’est là que l’on s’ouvre à l’éthique d’entreprise.
L’entreprise est consciente de ces attentes et elle les partage parce que cela lui permet de gagner des marchés, de conquérir des clients et de les fidéliser lorsqu’ils sont fiers de cette entreprise dont ils achètent les produits. Se pose alors cette question de l’éthique. C’est-à-dire, face à la prise de conscience par l’acteur économique des attentes de la société, la nécessité de structurer une réponse. Expliquer la nature de ses activités, faire comprendre son cœur de métier, afficher ses valeurs auprès de ses clients et auprès de la société entière. Ce qui implique qu’elles soient partagées à la fois par les salariés et par les dirigeants. Et c’est ainsi qu’on devient membre du Global Compact, de la Business Initiative on Human Rights et que le groupe industriel dépasse largement le respect de la loi, le respect des principes de l’OCDE et devient un acteur international responsable
Comment y arrive-t-il ? Il y arrive à travers ce que Ricœur appelle « une sagesse pratique » fondée sur un certain nombre d’universaux qui caractérisent l’activité et que l’on nomme « les valeurs ». Ces valeurs peuvent être des concepts simples et basiques ; chez Shell c’est : « Honnêteté, intégrité, respect de la personne ». Vous me direz : « C’est la moindre des choses ! » Mais, une fois affichés, ces principes doivent être respectés. Chez Casino, c’est : « Qualité, proximité, solidarité, respect ». On peut également trouver des valeurs qui entrent plus profondément dans le mécanisme du travail, dans l’attente du client. Chez IBM : « Compréhension, intégrité, travail en équipe, initiative, sens de l’urgence ». Voilà qui va droit au cœur du client qui, en général, a lui-même en effet le sens de l’urgence pour ses problèmes informatiques.
Ces différentes valeurs émergent d’un dialogue éthique, dialogue qui mobilise les différentes composantes de l’entreprise. Les démarches éthiques qui marchent le mieux naissent d’un travail collectif interne à l’entreprise : elles ne se réduisent pas au choix de quelques concepts imposés par un cercle de dirigeants. Il ne s’agit pas de la création d’une nouvelle marque, au sens marketing et communication du terme. Ces démarches naissent et ne sont vraiment pertinentes, adaptées et utilisées que dans la mesure où elles résultent d’un travail collectif, c’est-à-dire d’un dialogue éthique et d’un arbitrage collectif qui se fait à différents niveaux de l’entreprise : mandataires sociaux personnellement responsables de l’activité de l’entreprise, conseil d’administration, comités de direction de chacune des entités et des filiales dans le monde, entités de production dans le pays, et tout particulièrement équipes de travail, équipes de terrain.
Ces universaux dont j’ai donné quelques illustrations permettent de peser les différents éléments de la décision : éléments économiques et financiers bien sûr, éléments humains, éléments environnementaux. L’entreprise dispose ainsi de règles communes pour prendre la décision la plus pertinente dans un dilemme portant sur des thématiques telles que : « Comment produire plus sans dévorer plus de matières premières, sans utiliser davantage d’énergie, sans abîmer le paysage ? » L’éthique d’entreprise fonctionne lorsqu’elle est portée dans le collectif par chaque individu, c’ est-à-dire lorsque chacun a le sentiment d’avoir été partie prenante des choix. Donc quand il y a eu concertation de l’ensemble du management et des salariés sur le choix des valeurs ainsi qu’un débat collectif au plus près du terrain sur les comportements, sur les manières de faire, bref lorsqu’il y a des outils d’aide à la réflexion. Il existe souvent des codes de conduite, des règles de comportement dans les entreprises américaines ou d’Europe de l’Ouest ; il en existe également dans les entreprises japonaises. De plus en plus d’outils existent qui sont des soutiens au choix et à la décision, outils de type mémento, de type repère. À titre illustratif, citons les Repères du management dans le groupe Accor ou le Mémento éthique du groupe EDF. Mais surtout, et j’en terminerai sur ces réflexions, la bonne décision est, en général, prise dans un nouveau dialogue au moment-même où l’on prend la décision, dialogue avec le manager, dialogue à l’intérieur de l’équipe de travail pour savoir comment faire et où aller.
Ce dialogue se traduit également dans un acte qui est extrêmement important dans la vie de l’entreprise, à savoir l’évaluation individuelle de chacun des salariés. À côté de l’évaluation dont on parle beaucoup – qui est la notation sociale des différentes agences de notation ou les éléments qui sont donnés dans les rapports éthiques et les rapports de développement durable des groupes –, la vraie pesée de la mise en œuvre individuelle de cette éthique collective se réalise via les entretiens individuels entre la personne au travail et son responsable. Ces entretiens sont un moment important dans la vie personnelle et professionnelle de l’individu. Il y a cependant une distinction importante à faire, à mon sens, dans ce domaine : on ne peut pas attendre le même engagement d’un salarié et d’un dirigeant. Un salarié vient pour gagner sa vie. Un salarié ne choisit pas toujours son travail. Un salarié est toujours sous le coup de difficultés économiques, de la possibilité d’un licenciement. Un salarié ne peut pas vivre l’entreprise et les valeurs de l’entreprise de la même manière qu’un dirigeant responsable s’il est mandataire social, et responsable personnellement à titre pénal des activités de l’entreprise.
Donc je pense qu’il y a là une réflexion qui jusqu’ici n’a pas été assez développée : on ne peut pas avoir les mêmes exigences envers celui qui doit incarner le respect de la loi et des valeurs de l’entreprise, et celui qui vient travailler dans l’entreprise pour gagner sa vie et pour qui, sans doute à ce moment-là, le choix personnel, la valeur personnelle peut l’emporter sur la valeur collective, la valeur d’entreprise qui a été mise en place.
C’est pour cette raison que je pense qu’un moyen de mesurer à la fois la pertinence des démarches éthiques d’entreprise et leur réelle mise en œuvre passe à travers la mise en place ou non, la volonté ou non de mettre en place des accords de responsabilité sociale avec l’ensemble des syndicats et du personnel. C’est à travers cette démarche de négociations collectives, qui va au-delà de la discussion philosophique dont parlait Habermas et du dialogue éthique que l’on peut avoir avec son manager, c’est à travers cette négociation collective, structurée, reconnue par l’ensemble de la société et par le droit du travail, que l’on peut vraiment dire que les universaux sont partagés par l’ensemble de la population de l’entreprise.
Je terminerai en disant que ces universaux étant posés, la négociation collective mise en place, il reste que la décision est toujours difficile à prendre et que l’éthique de la décision reste, comme le disait Habermas, comme l’explique également longuement Ricœur, une éthique du pari qui se met en place.
Car les universaux ont été bâtis par les hommes dans un contexte humain, avec des objectifs qui sont forcément complexes. La décision d’entreprise est toujours complexe ; elle a un objectif économique et financier et en général, vous le savez bien, les autres éléments de la décision sont plutôt des freins à la meilleure pertinence financière possible. On en revient donc toujours, comme dans la réflexion morale depuis l’Antiquité, depuis Aristote, devant un pari : le pari de l’homme, le pari éthique qui fait notre grandeur.

Jean-Francis Pécresse
Il y a un point que vous avez évoqué qui est celui de l’éthique de l’entreprise publique et celle de l’entreprise privée.
Vous êtes dirigeant dans un groupe public, encore détenu à plus de 80% par l’État, mais ce groupe est devenu une véritable entreprise de marché, acteur dans les pays étrangers, qui achète ou cherche à acheter des entreprises en Angleterre, notamment, en ce moment présent. Vous opérez au sein d’un groupe qui développe de bonnes pratiques environnementales et au sein duquel la relation client n’est plus la même que celle qui existait il y a quelques années. En matière d’éthique et d’évolutions des pratiques éthiques, pourriez-vous nous dire ce qui a compté le plus ? Est-ce l’ouverture de votre entreprise à l’international et sa confrontation à d’autres éthiques, à d’autres valeurs, ou est-ce sa dimension de service public ?

Fabienne Cardot
La dimension de service public faisait que l’on n’affichait pas d’éthique ; elle était vécue de l’intérieur. EDF est un groupe qui est venu assez tardivement à la démarche éthique, après d’autres groupes français. Il y régnait un sens de l’intérêt général, un sens de la chose publique qui animait à la fois l’encadrement de l’entreprise et l’ensemble des salariés et qui faisait que nous n’avions pas ressenti le besoin d’expliciter des valeurs. L’exemple opérationnel qui est souvent cité est celui de la tempête de Noël quatre-vignt-dix-neuf où tous les salariés se sont mobilisés, dans la journée, dans la nuit, et où les retraités sont revenus au travail pour prêter main forte et reconstruire au plus vite le réseau électrique français afin que tous leurs concitoyens puissent avoir de l’énergie.
Le choc important a donc été celui de l’internationalisation. Il s’est agi d’un choc de culture. EDF est une entreprise, née en 1946, avec une histoire très particulière et une très forte culture interne. Pour un historien, travailler dans une entreprise de cette nature recèle un côté passionnant. L’internationalisation a donc constitué un choc extrêmement enrichissant que j’illustrerai d’un seul exemple : débattre de la démarche éthique avec nos collègues chinois. J’ai eu le privilège d’animer un certain nombre de réflexions collectives, en Chine, dans les salles de réunion de centrales hydrauliques ou thermiques, avec le chef d’équipe, le représentant de l’équipe et le secrétaire local du parti communiste chinois et d’animer un dialogue qui s’est, en définitive, scindé en trilogue parce nous avions à traiter la démarche éthique du groupe EDF, la dernière ambition affichée du parti communiste chinois et puis la remontée très forte du confucianisme à l’intérieur des familles chinoises. Nous avons ainsi développé un dialogue à trois thèmes avec interprète malheureusement, mais de nature tout à fait passionnante.

Jean-Francis Pécresse
Vivez-vous votre statut de salariée d’une entreprise publique, plutôt comme un frein ou comme un moteur de l’avancée éthique ?

Fabienne Cardot
En ce qui concerne l’avancée éthique, je ne suis pas sûre que ce soit un moteur pour cette raison que l’on vit sur une lancée, sur de l’implicite. Je pense que certains groupes ont eu une démarche éthique beaucoup plus précoce et beaucoup plus articulée, Lafarge par exemple, dont la démarche est tout à fait exemplaire et intéressante. Il est très difficile d’être un cimentier dans le monde aujourd’hui : c’est un métier essentiel parce que l’on construit partout, que construire c’est développer mais, en même temps, on pollue – on ne peut pas ne pas polluer – et on « use » la planète en utilisant des matières premières de base. Ceci fait que le groupe Lafarge a eu très tôt, au début des années quatre-vignt-dix, une réflexion collective sur ses valeurs associée à une réflexion très intéressante de la traduction de ces valeurs. Nous conduisons également ce type de réflexion à EDF, mais Lafarge de manière encore plus large que nous-mêmes. Nous « revisitons » désormais, tous les deux à trois ans, nos principes éthiques : on re-réfléchit, on réécrit. Ce que l’on peut dire, c’est qu’au sein d’un groupe de service public, l’éthique est plus facilement mise en œuvre parce qu’elle est spontanée via la qualité de service, la proximité avec le client. Elle exige moins de réflexion, d’efforts sur soi et de recul.

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