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L'entreprise et le temps

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L'objet de cet essai est de comprendre, à travers l'histoire de l'entreprise, comment le temps réel s'est imposé aux autres temps sociaux. Or cette victoire apparente sur le temps s'accompagne d'une crise globale dont nous n'avons pas fini de mesurer les conséquences tant elle touche les parcours individuels, la vie des institutions et les agencements collectifs. La chrono-compétition est devenue une arme stratégique.

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Ajouté le 01 décembre 2011
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EAN13 9782296475786
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L’ENTREPRISE ET LE TEMPS
Dynamiques d’Entreprises
Collection dirigée par Michael Ballé

Lieu de travail et lieu de vie, l’entreprise est au cœur de la société.
Pourtant, beaucoup de ses aspects restent mal connus. Les évolutions
technologiques et sociales sont à la source de nombreuses mutations
organisationnelles. Les professions continuent d’évoluer en se divisant
toujours davantage sur un plus grand nombre de spécialités. Les
frontières elles-mêmes des entreprises s’estompent alors que les
modes de travail se redéfinissent. Les entreprises deviennent des
objets d’étude à multiples facettes dont les dynamiques sont de plus en
plus complexes et souvent surprenantes.
Au-delà des grandes lignes des logiques de “ management ” d’une
part et des théories sociologiques de l’autre, nombre de ces facettes
restent dans l’ombre : dimensions ignorées, métiers méconnus ou
dynamiques contre-intuitives. La collection Dynamiques d’Entreprises
a pour vocation de diffuser les études réalisées sur ces points d’ombre,
souvent techniques, de la nature des entreprises. Allant au-delà des
“ essais de management ”, la collection regroupe des textes de
recherche ou d’expérience sur le terrain qui éclairent les nombreux
aspects ignorés des entreprises modernes.

Dernières parutions

Michel MONTEAU, L'organisation délétère. La S.S.T au
prisme de l'organisation, 2010.
Jean-Philippe TOUTUT, Organisation, management et éthique,
2010.
Gérard PAVY, La parité : enjeux et pièges. La dynamique des
sexes au travail, 2010.
Stéphane LAUTISSIER, Jacques ANGOT, Révolution relation.
Construire votre écosystème de marque, 2009.
Sébastien COMPARET, Le système McDonald’s en France.
Les fondements d’une culture d’entreprise, 2008.
Patrick DAMBRON, Les clusters en France. Pourquoi les
pôles de compétitivité ?, 2008.
François MICHAU, Les dynamiques du projet professionnel,
2008.
Dominique CAMUSSO, Les plans de la formation, 2007.
Jean-Luc JOING, La bonne gouvernance des associations,
2007.
Alain Coulombel











L’ENTREPRISE ET LE TEMPS
Figures d’hier et d’aujourd’hui



























































































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55583-9
EAN : 9782296555839





« L’esprit de vengeance, c’est le ressentiment de la
volonté contre le temps, contre le temps lui-même. C’est un embarras avec le
temps, une haine du temps, une passion violente par rapport au temps. » P.
Sollers

« L’esprit de vengeance, c’est le ressentiment de
la volonté contre le temps et son il était. » Nietzsche








































































A Dominique,
Estelle, Sébastien












































































Introduction

L’entreprise, un nouveau positivisme ?

Après avoir été longtemps synonyme d’exploitation,
l’entreprise a acquis au cours de ces trente dernières années un
poids et une légitimité nouvelle, la hissant au rang d’institution
incontournable.
En effet, la fin de l’âge révolutionnaire, qui s’est accompagnée
de la disparition des grands « projets prométhéens », a placé
l’entreprise dans une position particulièrement favorable à
l’expression de ses intérêts, à savoir, par-delà la recherche du profit
ou de la rentabilité, la production d’un ordre au service de son
développement planétaire.
Comme le souligne A. Supiot à propos de la production des
lois, « la référence implicite ou explicite à des normes de gestion
est devenue omniprésente », investissant peu à peu toutes les
régions de l’existence. Ces dernières décennies, l’évolution des
politiques publiques indique sans conteste l’emprise des catégories
de la pensée gestionnaire. Evaluation, performance, pilotage des
organisations, nouvelle gouvernance, charte de qualité,
optimisation des ressources, on pourrait énumérer à l’infini ces
catégories issues du monde de l’entreprise qui envahissent
l’ensemble du champ social. A telle enseigne que l’entreprise
apparaît le plus souvent une alternative possible à la crise des
autres institutions régulatrices (l’Etat, la famille, l’école). « Autour
de quelles valeurs de référence faut-il maintenant cimenter
l’harmonie sociale pour mobiliser nos propres énergies ? Si l’Etat
ne croit plus en ses vertus morales, si l’école réfute sa fonction
civique, si la famille fait ce qu’elle peut dans un environnement qui
1s’abandonne, il reste l’entreprise. »

1 Cité par J.-P. Le Goff , Raison présente, n° 111.
9 Constat que ne réfuterait pas l’ancien président du Medef, qui
rêve de rebâtir le monde autour de l’entreprise et de ses finalités :
« Au-delà des idéologies, des débats dépassés et des positions
stériles, nous avons constaté que dans tous les domaines les idées
se reconstruisent, que partout se fait sentir un souffle, un nouveau
2positivisme. Et partout l’entreprise est au cœur des analyses. »
Qu’en est-il dans les faits ? Avec ses projets et son
développement planétaire, l’entreprise peut-elle se substituer aux
utopies d’antan, remplacer cette « communauté », ce vivre-
ensemble partout ailleurs introuvable ?
L’entreprise est une « manière de voir le monde », un mode
d’appréhension et d’effectuation du réel qui se trouve
paradoxalement confronté à des difficultés liées aux effets de sa
propre puissance. Car la puissance d’auto-engendrement de
l’entreprise, tant matérielle que spirituelle, la fascination que celle-
ci exerce sur nos contemporains, cachent en réalité une très grande
fragilité et beaucoup de malentendus. Constamment menacée
d’éclatement, l’entreprise s’use à rechercher ce qui la meut.
C’est pourquoi, plutôt que d’invoquer le progrès, l’équilibre ou
la satisfaction des besoins, nous avons choisi d’aborder le
fonctionnement de l’entreprise à travers le prisme de sa survie,
engendrant expansion et conquête (la marchandisation du monde
n’étant finalement qu’une traduction de la nature agonistique du
capital). La soif, la démesure, l’expression de la puissance jouent
un rôle déterminant partout où l’entreprise façonne le monde,
impose ses rites, ses rythmes et ses valeurs. La recherche de la
croissance (interne ou externe), plus que d’être motivée par le seul
motif du retour sur investissement, est toujours la manifestation de
la puissance en quête d’elle-même. Or, si « tout processus de
puissance implique une régulation qui assure son déploiement
même » (D.Janicaud), force est de constater l’inefficacité relative
des mécanismes de contrôle et de pilotage traditionnels. Ni la
planification d’entreprise ni les outils de gestion traditionnelle ne
semblent adaptés au changement de paradigme de la production,
pas plus d’ailleurs qu’au fonctionnement ou à la maîtrise de
l’entreprise globale. Nous songeons également aux nombreux
scandales financiers, aux faillites d’entreprises (Enron, Vivendi,

2 Le Monde du 09/09/2003.
10 Crédit lyonnais, etc.), au pilotage plus qu’incertain des
établissements bancaires, aux comportements délictueux des
opérateurs de marché, aux zones grises de la finance favorisées
entre autres par la dérégulation et la déréglementation.
L’impuissance au service de la puissance…

Dans une tribune du Monde, en juin 1992, le président national
du Centre des jeunes dirigeants affirmait déjà que l’entreprise ne
devait plus être « cette forteresse autarcique vouée à la seule
création de richesse et guidée par les seules lois du rationalisme
économique ». L’invitant à prendre la mesure de ses nouvelles
responsabilités, l’auteur insistait sur la nécessité pour l’entreprise
d’apporter « sa dynamique intellectuelle, son efficacité
organisationnelle et son potentiel d’innovation à la résolution des
grands problèmes de notre société ». Finalité sociétale et citoyenne
de l’entreprise venant redoubler ses objectifs économiques
traditionnels (maximisation du profit, recherche de nouveaux
marchés, augmentation du CA) et conduisant celle-ci à revendiquer
de nouvelles prérogatives, tant en matière de formation que de
valorisation des individus, de financement des associations que de
protection de l’environnement.
Or, si durant l’immédiat après-guerre l’entreprise a pu jouer ce
rôle intégrateur, unifiant peu à peu les modes de consommation et
les styles de vie à travers la généralisation du salariat, ces trente
dernières années ont montré les limites du compromis fordiste. De
ce fait, « il est paradoxal qu’un discours apologétique sur
l’entreprise se soit imposé précisément au moment où elle perdait
une bonne part de ses fonctions intégratrices » (A. Castel).
En effet, les impératifs dictés par la concurrence nationale et
internationale, l’apparition de nouveaux facteurs-clés de succès
(flexibilité, gestion du temps, qualité, optionalité des produits) ont
transformé les pratiques gestionnaires. La précarisation et la
paupérisation du salariat, la remise en cause du contrat de travail à
durée indéterminée, la gestion brutale des sureffectifs ou la sujétion
grandissante du personnel aux aléas du marché marquent
l’avènement d’une nouvelle configuration très éloignée de la
phraséologie managériale dominante (dont la créativité
conceptuelle ne saurait dissimuler la violence du capitalisme
industriel et financier).
11 C’est à l’intérieur de ce cadre qu’il faut aborder la dimension
temporelle de l’entreprise, dimension marquée ces vingt dernières
3années par « l’avènement de la dictature du temps réel » . Y a-t-il
dans cette volonté de maîtriser le temps une condition
indispensable à l’épanouissement de l’entreprise ? Dans quelle
mesure notre expérience du temps « usinier » conditionne-t-elle
notre approche des autres temps de l’existence ? Quels sont les
changements à l’œuvre tout au long de ces deux derniers siècles,
concernant notamment l’organisation de la production et du temps
productif ?
Si la nature du temps a toujours représenté une énigme pour
l’homme, son étude est devenue, ces dernières décennies, un
domaine de recherche particulièrement actif, dépassant le cadre de
4la philosophie et cristallisant bon nombre de nos hésitations
actuelles. De la neurobiologie aux sciences de la nature, de la
physique aux sciences de gestion, les multiples approches du temps
amplifient notre sentiment d’une réalité déjà passablement confuse
et fragmentée. D’autant que, en imposant ses propriétés à
l’ensemble des autres temps sociaux, le management en temps réel
redessine de fond en comble notre univers mental autour d’un
temps devenu « pathogène » et stérile.

Le temps est un élément structurant de toute société, au
fondement de son organisation. C’est pourtant une catégorie
difficile à appréhender au centre d’une constellation de disciplines
différentes : philosophie, psychologie, biologie, physique… Le
temps reste problématique et pluriel. Temps biologique, temps
physique, temps cosmique, temps des organisations, temps
cyclique ou temps linéaire, qui songerait à réunir en un seul
principe explicatif les différentes facettes d’un temps
fondamentalement stratifié et pluriel (chapitre 1).

Or, malgré cette diversité, les hommes n’ont eu de cesse de
rechercher les éléments d’une discipline commune du temps
susceptible de coordonner leurs activités. Différentes temporalités

3 N. Aubert, Le culte de l’urgence, Flammarion, 2003, p. 15.
4 Bachelard déclarait que « la méditation du temps est la tâche préliminaire à toute
métaphysique ».
12 ont traversé l’histoire de l’Occident, se succédant et
s’entrecroisant. Longtemps dominé par le rythme des activités
agricoles, l’Occident a vécu sur une mesure dictée par l’alternance
du jour et de la nuit, la succession des saisons, les circonstances
météorologiques. Temps lâche, approximatif, peu soucieux
d’exactitude ou d’optimisation, de calculs économiques comme de
rentabilité.
Puis, sous l’impulsion des communautés religieuses et de la vie
monastique, les références changent (dès le douzième siècle) et
imposent aux hommes un nouveau langage. Si la règle monastique
introduit une régularité et un modèle de conduite temporelle fondé
sur le renoncement et l’exactitude, la société d’Ancien Régime
reste néanmoins une société lente, marquée par le caractère
approximatif et flou de ses coordonnées spatio-temporelles.
Plusieurs siècles sont nécessaires, de la sortie du Moyen Age au
dix-neuvième siècle industriel, pour que de nouveaux repères se
mettent en place (emplois du temps, système comptable,
instruments de mesure) et que se dessinent les traits d’un nouveau
modèle de gestion du temps fondé sur la discipline, la précision, la
régularité.
Jusqu’au dix-neuvième siècle, la France reste marquée par
l’infinie multiplicité de ses rythmes journaliers. L’utilisation d’un
temps uniforme sur l’ensemble du territoire national ne s’impose
qu’en 1891, date à laquelle une loi promulgue l’heure de la
capitale. Ce fut le travail du dix-neuvième siècle que de confirmer,
puis d’amplifier la mise en œuvre d’un modèle original entraînant
une totale soumission au travail à travers l’affirmation d’une stricte
discipline du temps. La mise en place au niveau du travail
industriel d’une organisation fondée sur les notions de ponctualité
ou d’heure juste consacre la victoire du temps industriel sur le
temps agricole ou commercial. La mise sous tension progressive de
l’organisation peut alors commencer (chapitre 2).

La maîtrise du temps, sa définition deviennent alors l’objet
d’une sourde opposition entre le patronat et le monde ouvrier. La
lutte contre l’oisiveté et la flânerie devient un des thèmes
récurrents des hommes du dix-neuvième siècle. Toute une
rhétorique morale s’élabore autour de cette question. Aux
recommandations des hommes d’Eglise, prêchant une utilisation
13 pointilleuse du temps, répondent les principes des premiers
ouvrages des économistes industriels. L’avènement du temps
industriel marque la victoire d’un temps régulier, continu, d’un
temps capitalisable et synchronisé, mêlant considérations
techniques et commerciales, principes moraux et pédagogiques.
Dessaisi de son temps propre, l’ouvrier devient un matériau servile,
à la disposition de l’entreprise manufacturière, comme plus tard de
l’entreprise taylorienne. Le taylorisme n’invente rien. Il ne fait que
systématiser une approche du temps productif esquissée tout au
long des siècles précédents : l’usine faiseuse d’ordre et de normes
comportementales, institution disciplinaire et « désappropriante ».
Pour autant, les travaux de Taylor représentent un tournant décisif
dans l’histoire des sciences de gestion et de l’économie
industrielle.
En analysant méthodiquement l’organisation du travail de
production, en accordant une attention particulière à l’étude du
temps et du mouvement, le taylorisme annonce la naissance d’un
véritable discours gestionnaire, à la fois comme discipline
théorique autonome (distincte des sciences morales ou des sciences
économiques) et comme volonté d’appréhender de manière
systématique le fonctionnement interne de l’entreprise, supposé dès
lors réductible à un système de lois simples et connaissables.
Enfin, parallèlement à la dépossession du temps ouvrier et à la
mise en place d’une discipline tournée vers l’optimisation,
l’introduction des machines et leur généralisation dans la grande
industrie transforment les relations de l’ouvrier à son travail, ainsi
que la place du corps et du geste physique dans la production. Il en
ressort une savante combinaison entre le temps, les machines et les
corps, dont émerge une culture de la vitesse et du mouvement
(chapitres 3 et 4).

Où en sommes-nous aujourd’hui ?
« Nous avons mal au temps », titrait Le Monde en juin 1996.
« Toute la temporalité s’affole : stress professionnel, dislocation de
la vie privée et familiale, absence de projet à long terme, absence
d’idéal, absence de sens, déliquescence du temps libre consacré à
14 la vie associative et militante dans un tissu social qui se délite,
5vacuité du temps des loisirs… »
Quand la période des « trente glorieuses » avait permis
d’asseoir un modèle de régulation conciliant productivité et
répartition, croissance et stabilité temporelle, la mutation du travail
industriel se traduit par l’intensification des rythmes de la
production et la mise sous tension globale de l’organisation. La
chrono-compétition est devenue une arme stratégique et le
fondement d’une nouvelle morale de la production impliquant
toutes les ressources subjectives du salarié. Au cloisonnement
succède le décloisonnement, aux frontières stables des frontières
virtuelles, aux parcours linéaires des parcours chaotiques. Le
sentiment d’urgence s’est approfondi et « le processus dévorant de
la vie menace le monde de disparition ».

Avec la recherche de la « liquidité/réversibilité » parfaite, le
capitalisme intégral promeut un modèle de société fondé sur la
déconstruction volontaire du vivre-ensemble : atomisation du corps
social, confusion et mélange des sphères publique et privée,
entreprise sans frontières, fonctionnement ininterrompu…Travail
de nuit, horaires décalés, 3 x 8, l’organisation du temps de travail
converge vers l’effacement de la scansion, pourtant si nécessaire à
toute appréhension de la durée. L’incessant, qui n’est autre que la
manifestation de « l’emprise du temps », compose un univers
neutre, continu, réticulaire, où l’équivalence généralisée remplace
le partage des différences et des singularités (chapitre 5).

De l’horloge, E. Jünger déclarait : « Ce fut l’une des grandes
inventions, plus révolutionnaire que celle de la poudre à canon, de
l’imprimerie et de la machine à vapeur, plus lourde de
conséquences que la découverte de l’Amérique. » Depuis, notre
acharnement à vouloir « vaincre » le temps à travers le
perfectionnement continu de nos instruments de mesure pourrait
bien sceller le destin de l’époque.




5 B. Ibal, Le Monde, 12/06/1996.
15











































Chapitre 1

Des figures du temps

« Les discours sur le Temps sont
toujours étranges. » J. T. Desanti



Aussi loin que nous remontons, l’homme n’a cessé d’interroger
le temps. S’il n’est évidemment pas dans notre propos de reprendre
l’ensemble des controverses philosophiques, religieuses ou
scientifiques soulevées par la question du temps, nous avons
cherché à dégager de cette histoire problématique quelques figures
susceptibles d’éclairer les rapports toujours conflictuels de
l’entreprise avec le temps.

Le temps cyclique

Comme dans toute société dominée par le rythme des travaux
agricoles, les Grecs conçoivent le temps à partir de l’alternance du
jour et de la nuit, de l’obscurité et de la lumière, qui impose aux
hommes la répétition des mêmes gestes et des mêmes évènements.
Le temps grec est un temps circulaire « revenant perpétuellement
sur lui-même, bouclé éternellement sur soi, sous l’effet des
mouvements astronomiques qui en commandent et en règlent
6nécessairement le cours » . L’aurore et le crépuscule, qui marquent
l’apparition puis la disparition du soleil, sont les deux moments
capitaux entre lesquels s’inscrit la geste du travail agricole. Se
manifestant à travers le retour du même et le cycle des
métamorphoses, le temps grec n’a ni direction ni sens absolument
défini. Pour les Grecs, rien ne pouvait mieux exprimer ici-bas

6 H. C. Puech, En quête de la Gnose, Gallimard, 1978, p. 217.
17 l’ordre cosmique, éternel, identique à soi-même, parfaitement
stable, que la boucle du temps ramenant inlassablement sur la
grève les mêmes faits et les mêmes gestes. Platon considérait le
temps comme une « image mobile de l’éternité », et distinguait le
monde intelligible, immuable, parfait (éternité) du monde sensible,
7soumis aux variations du devenir (temps) . Conséquence de cette
vision hiérarchique de l’univers où les échelons inférieurs sont des
reflets dégradés des niveaux supérieurs, où l’ordre (le cosmos) et
la perfection sont distribués une fois pour toutes, l’idée de Progrès
ou d’évolution, si chère à la conscience historique, n’existe pas
chez les Grecs.
Pour Aristote, le temps est universel, il est le même partout et il
n’est attaché à aucun objet visible. « Le temps est l’articulation de
la structure antéro-postérieure du mouvement, c'est-à-dire le fait
que la coïncidence de l’antérieur et du postérieur soit leur
8séparation » . La doctrine aristotélicienne développe son analyse
autour de cette « coïncidence » qui unit et sépare l’antérieur du
postérieur : l’articulation, selon l’avant et l’après.

Le temps judéo-chrétien : un temps linéaire et sanctifié

L’approche judéo-chrétienne renouvelle le cadre de la réflexion
sur le temps en lui accordant une dimension spirituelle et
transcendante qu’il n’avait pas chez les Grecs.
En concentrant son attention sur le devenir, le branle du temps,
la philosophie hébraïque pose l’être comme un donné. « La vie
n’illustre pas la victoire sur le néant : elle en est la suite. L’histoire
ne documente pas le choc du temps et de l’espace : elle en est le
prolongement. En un commencement, le temps s’est mis en branle,
9et, depuis, l’histoire avance, irrésistiblement » .
Alors que les Grecs avaient une conception cosmologique du
temps, hiérarchiquement subordonné à l’espace, à la géométrie du
cosmos, le temps devient chez les juifs ce miracle perpétuel

7 Maître Eckhart affirmera plus tard : « Le temps, c’est ce qui se transforme et se
diversifie, l’éternité se maintient dans sa diversité. »
8 R. Brague, Du Temps chez Platon et Aristote, PUF, 1995, p. 142.
9 A. Neher Histoire de la philosophie, Philosophie hébraïque et juive dans
l’Antiquité, T.1, La Pléiade, 1969, p. 63.
18 (comme donation ininterrompue), caractère qu’il gardera, plus tard,
chez les premiers chrétiens. Comme le suggère A.Neher, la pensée
hébraïque s’écarte des autres conceptions sémitiques de
l’Antiquité, toutes hantées par l’espace et la géométrie, pour
« ériger le temps de l’homme en une histoire unique, féconde,
débordante de signification ».
La prééminence du temps sur l’espace, de l’histoire sur la
nature, du royaume de l’esprit sur l’univers des objets caractérise
l’expérience spirituelle du peuple juif. « Pour Israël, les
évènements uniques du temps historique étaient chargés d’un sens
spirituel plus lourd que le processus toujours répété du cycle de la
10nature. » Le judaïsme implique donc une sanctification du temps
et de l’histoire permettant à chacun de se soustraire du règne
tyrannique des objets. Chaque évènement devient unique, précieux,
sollicitant du fidèle une attention renouvelée qu’illustre la stricte
observance du sabbat. Ecoutons à ce propos A. Heschel :
« Six jours par semaine, l’esprit est solitaire, méprisé, délaissé,
oublié. Surmené de travail, accablé de soucis, soumis à
l’inquiétude, l’homme n’a pas le cœur à l’informelle beauté. Mais
l’esprit attend que l’homme le rejoigne. Et puis voici le sixième
jour. L’anxiété, la tension cèdent à l’exaltation qui précède un
11grand évènement. » Soit, précisément, l’avènement du septième
jour, image dans le temps, de l’éternité.
Ainsi, si la tradition juive ne donne pas de définition précise de
l’éternité, elle permet, a contrario, à chacun d’en saisir les prémices
dans le temps. Incarnation dans le temps, avant-goût du monde à
venir, le septième jour témoigne ici-bas de l’éternité, d’une
possible translation du monde de l’esprit dans le temps
(l’Alliance). Nulle référence au soleil, aux cycles naturels, moins
encore à une quelconque structuration abstraite de l’univers, mais à
travers le recueillement du septième jour, où l’interruption joue un
rôle essentiel, le témoignage de la sainteté dans le temps.
Interruption radicale, jusqu’à ne tolérer, ce jour-là, aucune
référence au monde profane, voire toute intention suggérant des
préoccupations d’ordre profane : « Un homme pieux flânait un jour
dans ses vignobles. C’était le Sabbat. Il aperçut une brèche dans la

10 A. Heschel, les Bâtisseurs du temps, Minuit, 1957, p. 104.
11 Ibid, p. 169.
19 clôture et se dit qu’il la lui faudrait réparer quand le Sabbat serait
passé. Le Sabbat passa mais l’homme pieux décida alors de ne
jamais réparer cette brèche, puisque l’idée lui en était venue un
jour de Sabbat » (Talmud de Jérusalem).
Ainsi, si le sabbat est cette journée solitaire, imposant à chacun
un « chômage total », il n’en tire pas moins son sens plénier des six
autres jours qui le précèdent et qui conditionnent la possibilité
même de l’achèvement. L’homme orienté de tous les
monothéismes pourrait bien avoir sa source dans cette journée
particulière, où « nous nous efforçons de nous mettre au diapason
de la sainteté dans le temps ».
Difficile d’évaluer dans ces conditions comment s’établissent la
relation et les échanges entre le temps profane des six premiers
jours de la semaine et le sabbat. Comment résoudre ce paradoxe
d’un temps profane, par nature différent du temps sacré, mais
rendant possible la venue de celui-ci ? Comment comprendre cette
discontinuité radicale qu’implique l’expérience du septième jour,
sa relation aux six autres journées et au recommencement ?
Avec l’introduction de cette rupture inaugurale, permettant
précisément l’émergence du divin dans la grisaille et la monotonie
des jours, l’attente et la Promesse sont placées au cœur du flux
temporel.

Le temps des premiers chrétiens s’inscrit, en partie, dans la
continuité du temps judaïque. Temps continu, rectiligne,
irréversible, le chrétien voit dans le temps une manifestation
concrète de la volonté de Dieu. Ici aussi le temps n’appartient qu’à
Dieu et sa dimension eschatologique est réaffirmée. « Le saint
prend à l’égard du temps de sa vie une attitude de détachement et
de désinvolture. Il sait que le temps d’ici-bas ne lui appartient pas,
12puisque Dieu le mesure et y intervient souverainement. »
Le temps chrétien est un temps orienté, un temps signifiant et
porteur d’un progrès continu. La religion judéo-chrétienne donne
un sens positif à l’avenir, celui d’une œuvre à accomplir ou d’une
histoire à réaliser, au bout desquelles se dessine un espoir, l’espoir
du salut. Toute l’histoire occidentale est dans son essence, comme

12 Ouvrage collectif, Le temps chrétien de la fin de l’Antiquité au Moyen Age,
Editions du CNRS, 1984, p. 226.
20 dans sa motricité, marquée par cette conception : Dieu est
puissance, il se manifeste dans le temps et donne à celui-ci son
sens (au propre comme au figuré). L’histoire est l’accomplissement
d’un dessein caché où l’humanité tout entière, voire pour le
christianisme chaque homme particulier, se cherche et cherche ce
qui le sauve. Dieu sauve à travers le temps, et l’histoire représente
« un moyen pédagogique, dont Dieu se sert pour former et éduquer
13petit à petit l’humanité et la conduire à une maturité glorieuse. »
Il faut insister sur cette dimension éducative et séquentielle du
temps, héritage de la tradition juive. Le temps conduit l’humanité,
de son enfance vers sa maturité.
Le cours d’une vie, soit la distance séparant la naissance de la
mort, est dès cette époque conçue comme une traversée permettant
à chacun de progresser, de se construire. Les Pères cappadociens,
par exemple, considéraient que la distance (diastema) introduite
par Dieu entre la naissance et la mort d’un homme lui était donnée
pour lui permettre de passer de l’« image » à la « ressemblance ».
A l’opposé de toute fascination pour la jeunesse, la maturité
comme l’accomplissement nécessitent une certaine longueur de
temps. Le temps est accroissement, progression, « c’est dire qu’il y
aura plus à la fin de l’histoire qu’à son début. Le temps accomplit
quelque chose qui n’existait pas à son commencement. » Cette
conception cumulative du temps doit être considérée comme un
héritage important du christianisme où chaque pas supplémentaire
nous rapproche de la fin comme de l’accomplissement individuel
et collectif.
C’est pourquoi, dès ses origines, la mentalité chrétienne est en
quête d’exemples ou de modèles, lui permettant de s’assurer du
« bon usage » du temps. Disposant d’un certain laps de temps,
l’homme soucieux de son salut cherche et trouve dans l’imitation
des « temps du Christ » une raison d’espérer. Ainsi, en niant le
temps du monde profane, en consacrant le moins de temps possible
aux repas ou aux besoins du corps, le fidèle économise des forces,
de l’attention, qu’il peut alors affecter à la prière ou à l’étude, soit
au temps de Dieu, temps suspendu comme hors du temps ou hors
du monde.

13 H. C. Puech, En quête de la Gnose, Gallimard, 1978, p. 231.
21 A travers cette recherche d’un temps idéal, tout entier consacré
à la louange comme au progrès de l’âme, s’annonce une forme de
rationalisation de l’usage du temps, une volonté d’optimiser ce
matériau disponible dont s’inspireront largement les premières
règles monacales.

Par-delà les similitudes constatées entre le temps judaïque et le
temps chrétien, il reste que le christianisme se caractérise par une
conception différente de la linéarité du temps. En effet, si dans le
prolongement de la pensée juive le temps chrétien accepte de se
déployer entre un début et une fin (la Création et le Jugement
dernier), l’irruption de la figure du Christ donne à ce continuum
temporel un sens différent. Pour le chrétien, l’Incarnation et la
Passion du Christ partagent de manière irréversible l’histoire
humaine en deux périodes inégales. La mort du Christ n’est pas un
événement réitérable, et le développement de l’histoire est
commandé par ce fait unique. Il y a un avant et un après.
La Passion du Christ n’aura plus jamais lieu, et les conséquences
de cet évènement unique (hapax) se font sentir sur « l’ensemble de
l’histoire passée et à venir ». Le temps historique trouve ainsi dans
le Christ son principe explicatif.
Avec l’avènement du Christ, Dieu fait homme, l’impuissance et
la fragilité de ce Dieu incarné ouvrent de nouveaux horizons pour
l’homme. En effet, la possibilité de la conversion place chacun
d’entre nous devant une responsabilité et une liberté infinies. Une
nouvelle naissance, un temps nouveau se profile derrière la vie du
Crucifié, où tout dépend de notre choix. Le temps de l’homme peut
alors s’ouvrir, l’espérance se construire à partir, précisément, de
l’impuissance de ce Fils incarné, là où l’omnipotence du Dieu juif
ne rendait possible que la stricte observance de Sa Loi.
Finalement, l’approche judéo-chrétienne dessine un cadre
temporel précis, tourné vers Dieu, où l’idée du « bon usage » du
temps joue un rôle essentiel. Nous devrons essayer de comprendre
comment, à partir de cette économie rigoureuse du temps, orientée
au départ vers le sublime, a pu se construire un
« monde fonctionnant en dehors de la religion » (Gauchet) mais
utilisant des cadres temporels, hérités de l’Antiquité, pour servir
d’autres fins que spirituelles.

22 Le temps gnostique : un temps brisé

Ni rectiligne ni circulaire, le temps gnostique présente des
caractéristiques très différentes du temps grec comme du temps
judéo-chrétien. Loin de toute vision sotériologique ou téléologique,
les gnostiques considèrent l’existence dans le temps comme le
signe de notre déchéance et de notre asservissement. L’homme est
abandonné et livré à un monde hostile. « Le temps est aussi
souillure : nous y sommes plongés et y participons par le corps,
qui, comme toute chose matérielle, est l’œuvre abjecte du
14Démiurge inférieur ou du Principe du mal. » Le temps est un
enfer et le monde d’ici-bas livre chacun de nous au règne du
désordre, du chaos et du non-sens. Il en ressort que, écrasé par le
destin et la précarité de l’existence, le gnostique entretient une
haine tenace envers le temps, qui ne peut être confondu ni même
référé à l’Eternité.
Quand l’approche judéo-chrétienne sanctifiait le temps, les
gnostiques cherchent à s’en séparer car le temps, pour eux, n’a pas
de signification divine. Nul espoir, nulle attente, nulle solution de
continuité entre ce monde-ci et l’éternité. Le salut n’est point de ce
monde (le salut est une illumination intérieure qui ne concerne que
la partie intemporelle de l’homme, son esprit qui n’a nul besoin
d’un préalable temporel). Reste un long exil, une existence
torturée, des ténèbres à parcourir, un fardeau à porter.
Alors que l’exil représentait dans le judaïsme, et dans une
moindre mesure dans le christianisme, un temps d’initiation et de
promesse, une expérience intérieure positive, riche de futur, le
gnostique exprime une position différente où la crainte et le chaos
se mêlent à l’anéantissement.
Finalement, du judéo-christianisme à la Gnose, deux attitudes à
l’égard du temps semblent se dessiner, deux manières concrètes
d’envisager le temps. Dans un premier cas, le temps est un enfer
dont il faut se déprendre ou se libérer, c’est le chemin emprunté par
les gnostiques. Dans un second cas, le temps peut être sublimé à
travers l’engagement du fidèle pour son Dieu, c’est le choix que
fait l’eschatologie judéo-chrétienne.


14 H.-C. Puech, ibid, p. 246.
23 La conscience du temps ou le temps vécu

Il revient à Saint-Augustin d’avoir « révélé la dimension de
l’intériorité et pris pour thème de réflexion non plus le temps lui-
15même mais la conscience du temps » . Il est, en effet, le premier
philosophe à penser le temps comme une expérience intime, en
faisant de l’âme le siège de celui-ci. D’où cette question, maintes
fois commentée : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne
me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer, je ne le sais plus »
et qui résume, à elle seule, l’énigme tenace que représente le temps
pour notre conscience.
L’évêque d’Hippone développe, par ailleurs, une approche
linéaire du temps et réfute la conception cyclique développée par
les Grecs : le Christ nous délivre du poids de la mort, comme Il
prépare ses fidèles à une saisie active du temps, « l’autre vie »
n’étant perceptible que dans l’épaisseur et les contrariétés de
l’existence terrestre. Le temps n’est plus synonyme de corruption
ou de déchéance, mais le support d’une expérience spirituelle
rapprochant les hommes de la présence du divin.
Cette dimension phénoménologique du temps sera reprise, au
vingtième siècle, par Husserl, chez qui le temps est pensé à partir
de l’analyse de la conscience constituante. En effet, c’est le temps
intime, le temps saisi dans l’intimité du vécu, et non le temps de la
nature, que Husserl investigue. C’est en chacun de nous, à
l’intérieur de la conscience, que la triple tenue de l’attention
(présent), rétention (passé) et protention (futur) « vient recueillir la
détente insubstantielle et disséminatrice du temps » (D. Janicaud).
Ce faisant, pour en arriver à cette expérience, Husserl doit
nécessairement écarter de son analyse le temps objectif, ce temps
16« que nous tenons pour la forme du cours universel des choses » ,
mesuré par les horloges, et qui occupera, à partir du seizième
siècle, une place essentielle.





15 H.-G. Gadamer, le Temps et les Philosophies, Payot/Unesco, 1978.
16 J.-T. Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, 1992, p. 103.
24 Le temps abstrait ou le temps mathématique

« Ce qui est toujours en jeu, confie J.-P. Dollé, c’est la maîtrise
du temps, c'est-à-dire l’appropriation du temps pur, le temps
comme objet de la pensée. » C’est à partir du rationalisme cartésien
et de son espace-temps homogène que peut se concevoir l’idée
d’un temps abstrait mathématique (grandeur mesurable). Avec
l’espace, le temps devient le cadre à l’intérieur duquel le monde
des phénomènes se manifeste. Dès le milieu du seizième siècle, la
prééminence de la pensée calculante sur les élaborations poético-
religieuses vide progressivement l’univers de ses dimensions
énigmatiques et superstitieuses. En s’éloignant du temps vécu ou
du temps subjectif, la physique classique promeut un temps neutre,
un temps construit à partir de ses nécessités propres, partout
semblable et homogène. Le temps coule mais il coule toujours,
continûment, et de la même manière, en chaque point de l’univers.
Pour Newton, le temps physique, « le temps absolu, vrai et
mathématique, en lui-même et de sa propre nature, coule
uniformément sans relation à rien d’extérieur, et d’un autre nom est
appelé Durée ». Ce temps mathématisé s’oppose au temps relatif et
vulgaire, ce temps apparent dont se servent les mortels pour
mesurer la durée. Newton pose ainsi les bases scientifiques de la
vision moderne du monde en postulant un « temps
scrupuleusement neutre », réversible, permettant d’explorer le
passé et l’avenir avec les mêmes méthodes mathématiques. La
mécanique galiléo-newtonienne épouse une conception rigide du
temps, celui-ci s’écoulant de manière régulière et indépendante des
phénomènes qui s’y déroulent.

Pour autant, ce temps mathématique et réversible n’épuise pas,
loin s’en faut, les problèmes que pose le temps à l’humanité.
Quelle est la dynamique cachée qui propulse et relie les instants
successifs ? Quel est le moteur du temps ? Et si le temps s’écoule,
dans quoi s’écoule-t-il ? A-t-il une origine ? Le temps crée-t-il son
propre monde à mesure de son déploiement ou parcourt-il un
territoire déjà là ?
Avec la théorie de la relativité restreinte (début du vingtième)
une nouvelle étape est franchie. Confrontée à la vitesse finie de la
lumière, la physique moderne fait sortir le temps de son cadre
25 newtonien. Le temps et l’espace perdent leur caractère absolu, ils
ne sont plus séparés mais reliés entre eux à travers l’espace-temps.
Quand pour Newton tous les objets en mouvement se déplacent
dans l’univers à l’intérieur d’un même cadre ou d’une même scène,
il n’en est plus ainsi à partir de la relativité restreinte, où le temps
et l’espace deviennent relatifs : « Le temps perd son idéalité
newtonienne, il cesse d’être extérieur à l’espace et se met à
dépendre de la dynamique (…). Les horloges, lorsqu’elles se
déplacent en mouvement rapide dans l’espace, ralentissent le
17rythme de leurs battements. » On sait le rôle que joue dans ces
recherches le problème pratique de la synchronisation des
horloges. Rappelons que la construction d’un vaste réseau
d’horloges synchronisées à travers le monde date de la seconde
moitié du dix-neuvième siècle. Or comment aborder la
synchronisation des horloges ? La simultanéité à distance ne
repose-t-elle pas sur une convention ?
P. Galison insiste sur cette dimension de l’histoire de la
physique. La nouveauté, selon lui, en cette fin du dix-neuvième
siècle réside dans « l’extraordinaire changement d’échelle, en
étendue comme en densité, de la distribution électrique de l’heure
18en Europe et en Amérique du Nord » . Le besoin d’horloges
coordonnées prolonge le développement planétaire du télégraphe et
du train. Les communications à distance nécessitent la mise au
point d’un système horaire universel permettant de distribuer en
tout point de la planète une heure exacte et infiniment précise.
C’est à la seconde, au dixième, voire au millionième de seconde
que se joue la convergence des temps. Mais, alors que dans la
physique newtonienne la synchronisation des horloges ne présente
aucune difficulté (l’échange de signaux entre deux observateurs
éloignés se réalise instantanément, la vitesse de la lumière étant
infinie), Einstein, dans son article de 1905, pose les bases de la
relativité restreinte en développant une critique de la
synchronisation centrale des horloges (une horloge centrale envoie
un signal à toutes les autres horloges qui se mettent à l’heure à
réception du signal). Puisque la lumière se déplace à une vitesse
constante, l’échange d’informations ne peut être instantané, et rien

17 E. Klein, Le temps, Flammarion, 1995, p. 45.
18 P. Galison, l’Empire du temps, Gallimard, 2005.
26 ne permet de vérifier la simultanéité dans le temps de tous les
instants présents. La notion de simultanéité cesse d’être absolue.
Le temps devient élastique - l’accélération ralentit le battement de
l’horloge - et les durées écoulées entre deux événements sont de
plus en plus difficiles à déterminer. Les longueurs et les durées
deviennent relatives. C’est ainsi que la critique des principes de la
physique classique, en perturbant des « évidences » pourtant si
familières sur la vitesse d’écoulement du temps ou sur la durée,
engendre un plus grand désordre temporel.
Quelques années plus tard, la théorie de la relativité générale
écarte définitivement l’indépendance entre l’espace-temps et les
corps matériels qui s’y rapportent. Depuis, la physique n’a cessé de
s’interroger sur la nature du temps et de renouveler les termes du
débat. A la flèche du temps thermodynamique se sont ajoutées
d’autres flèches : flèche gravitationnelle, flèche quantique, flèche
cosmologique…toutes pertinentes à l’intérieur de leur domaine
d’investigation. Reste qu’aucune flèche mère ne se dessine qui
permettrait de rassembler les différents scénarios de la physique
contemporaine. De nombreuses questions restent en suspens et rien
ne semble devoir arrêter l’ingéniosité et la complexité des solutions
proposées, jusqu’à envisager l’hypothèse d’une augmentation du
nombre de dimensions de l’espace-temps. L’écart se creuse entre
notre conception vécue ou familière du temps et les hypothèses
retenues par la physique contemporaine.

Le temps pluriel

Du temps judéo-chrétien, linéaire et sanctifié, au temps répétitif
et circulaire, du temps intime de la conscience au temps rectiligne
de l’histoire comme accomplissement d’un dessein caché, toutes
ces figures traversent, de près ou de loin, l’histoire de l’entreprise.
Volatile, instable, homogène, cumulatif, troué ou plein, orienté ou
indéterminé, fabuleux et étrange, le temps ne cesse d’interroger
l’agir entrepreneurial dans ses multiples manifestations.

Comment, à partir de cette hypothèse, avancer dans l’étude de
l’évolution des relations entre l’entreprise et le temps ? Si aucun
des traits dont nous venons d’esquisser les contours (circularité,
irréversibilité, répétitivité) ne peut prétendre s’ériger en principe
27 universel et transhistorique, comment ces différentes figures du
temps se sont-elles combinées et « nouées » spécifiquement à
l’histoire de l’entreprise ? Questions difficiles que nous avons
choisi d’aborder en tenant compte du caractère pluriel du temps,
des modifications de notre rapport à ses trois ek-stases (passé,
présent, futur), de notre souci, enfin, de le mesurer.

Toute la sociologie contemporaine des temps sociaux considère
qu’il existe une pluralité de temps, chaque groupe social cherchant
à imposer sa propre représentation. Ainsi le caractère pluriel du
temps se traduit à tout instant par un système stratifié dont les
différentes strates proviennent d’époques différentes. Si, très tôt
dans l’histoire de l’Occident, la conception dominante est le temps
linéaire, c’est à dire un temps caractérisé par son orientation (la
flèche du temps), son homogénéité (un jour égale un autre jour) et
son unicité, il reste que chaque époque est marquée par la
coexistence et l’enchevêtrement d’une multiplicité de formes
temporelles : temps rural à dominante cyclique, temps domestique,
temps monacal, temps des corporations… Ajoutons qu’à ce
système stratifié répond un temps dominant qui cristallise autour
de ses propriétés l’ensemble des autres temps sociaux. Dès lors,
partant de cette hypothèse, dans quelle mesure pouvons-nous
considérer la « gestion en temps réel » comme la modalité
dominante de notre époque ?

D’autre part, chaque période historique se caractérise par des
comportements spécifiques à l’égard du passé, du présent, du
futur. Si la tradition chrétienne place au sommet l’éternité (seul
Dieu est éternel), elle pose simultanément sur le temps un regard
tourné vers l’avenir, vers la réalisation de ce qui sauve. A
contrario, pour les humanistes de la fin du quatorzième siècle, le
passé lointain qu’incarnent les figures de l’Antiquité représente une
source de modèles et d’exemples. Plus tard, la domination du
temps linéaire et cumulatif, son orientation porteuse de progrès et
d’un savoir toujours plus complet permettent de nourrir toutes les
utopies techniques.
Quant à notre époque, elle se distingue par une relation
dégradée au temps et une crise de la temporalité marquée par un
repli narcissique sur le présent. L’effondrement de nos repères
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