La mariée avait treize ans

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292 pages
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Dans son quartier pauvre de Ben Msik à Casablanca, Nejma rêvait d'apprendre toutes les sciences de la terre et déposait de grands espoirs dans l'école qu'elle fréquentait alors. Envoyée au bled, près de Taroudant, elle poursuivit une enfance insouciante jusqu'au terrible de soir de son mariage. Elle venait d'avoir treize ans. Rejoignant son mari à Périgueux, soumise aux traditions, dépendante d'une culture qui ne laisse pas toujours grande liberté aux femmes, elle mit toute son énergie à gagner son indépendance.

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Date de parution 06 décembre 2014
Nombre de lectures 29
EAN13 9782336364667
Langue Français

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Graveurs de Mémoire
G
Nejma La mariée Beïda avait treize ans En collaboration avec HélèneUne histoire marocaine Dumarty
Graveurs de Mémoire Série : Récits / Maghreb
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La mariée avait treize ans Une histoire marocaine
Graveurs de mémoire Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de textes autobiographiques, s’ouvre également aux études historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en fonction essentiellement de critères géographiques mais présente aussi des collections thématiques.Déjà parus
Jaffrezou (Raymond),Un jeune breton dans la guerre,2014. Rabaraona (Rocky A. Harry),L’aventure des Surfs, Souvenirs d’un groupe vocal malgache,2014. Walliser (Andrée),Grandeurs et servitudes scolaires, Itinéraires passés et réflexions présentes d’un professeur,2014. Quesor (Gérard),Chez la tardive, Une amitié inachevée,2014. Penot (Christian),Du maquis creusois à la bataille d’Alger, Albert Fossey dit François de la résistance à l’obéissance,2014.
Messahel (Michel),Itinéraire d’un Harki, mon père, De l’Algérois à l’Aquitaine, Histoire d’une famille,2014.
Augé (François),Petites choses sur l’école, Mémoires et réflexions d’un enseignant,2014.
Moors (Bernard),J’ai tant aimé la publicité, Souvenirs et confidences d’un publicitaire passionné, 2014. Pérol (Huguette),Gilbert Pérol, Un diplomate non conformiste, 2014.
Gritchenko (Alexis),Lettres à René-Jean,2014. Blaise (Mario),Retour aux racines,2014. Le Lidec (Gildas),De Phnom Penh à Abidjan, Fragments de vie d’un diplomate,2014.
Nejma Beïda En collaboration avec Hélène Dumarty La mariée avait treize ansUne histoire marocaine
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© L'HARM ATTAN, 2014 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-04596-2 EAN : 9782343045962
Chapitre 1 Le début d’une vie à Casablanca
Le bidonville à Casablanca était notre milieu de vie au quotidien. Là, les familles pauvres comme la nôtre faisaient grandir de nombreux enfants à qui elles donnaient ce qu’elles avaient. Parfois c’était un peu de couscous, un morceau de pain ou un peu d’affection au hasard de nos passages ; souvent c’était plutôt des baffes ou un coup de balai dans les jambes pour nous signaler qu’aller jouer plus loin serait mieux venu. C’est là, dans ce bidonville, à Karen Ben Msik, que je suis née, que j’ai grandi, que j’ai vécu ou survécu ? Je ne me souviens plus vraiment. Je ne connaissais rien d’autre que les maisons faites de bric et de broc dans lesquelles nous habitions. Autour de moi je ne voyais que des enfants pauvres, mal fringués, mal lavés mais vifs et criards, certainement heureux. De la pauvreté je ne connaissais rien puisque de la richesse je n’avais encore aucune idée. Appartenir à la zone, au bidonville de Ben Msik était pour moi normal.
Dans ma prime enfance j’étais un gros bébé m’a-t-on dit. J’étais aussi, ce qui s’est révélé tout à fait vrai plus tard, dans les années qui suivirent, une enfant timide, déjà méfiante face aux menaces du monde. J’ai marché très 7
tard, privilégiant les déplacements sur les fesses. Je bougeais avec lenteur et lorsqu’il me fallut parler j’adoptai des paroles lentes, mesurées, de crainte peut-être de me faire trop entendre, de me faire trop voir, de paraître celle qui évidemment est en trop. Ma mère n’avait guère le temps de s’occuper de moi et de me donner une particulière attention. Je crois même qu’à force de me faire oublier je fus souvent dans les faits oubliée. Ma mère se souvenait-elle que j’existais, que j’aurais souhaité manger chaque jour ? Je ne crois pas. Dès que j’eus passé l’âge d’être nourrie au sein, je fus tout bonnement rangée dans la catégorie des grands, ceux qui se débrouillent et ne demandent rien. Je me suis peut-être mal débrouillée mais je n’ai rien demandé. On m’a dit que j’avais marché à plus de deux ans et que j’avais parlé à cinq ans. … Je n’étais pas une enfant précoce, le moins qu’on puisse dire, et si je me suis rattrapée plus tard, il faut bien avouer que j’ai pris le temps de venir au monde. Comme une petite fleur japonaise qui cherche l’eau pour s’ouvrir dans son verre, j’attendais l’affection d’un adulte, la protection d’un grand pour m’ouvrir à la vie. Malheureusement ma prime enfance s’est plutôt déroulée dans un manque absolu. Dans ma famille l’essentiel manquait, l’affection comme l’argent.
Un souvenir néanmoins éclaire cette période de petite enfance, sans doute le premier souvenir, le seul de cette enfance dans laquelle j’essayais de grandir sans l’amour de ma mère, sans la considération de mon père toujours absent. Ce souvenir est plein de lumière, plein de rire, plein d’amour. Qui était cet homme qui m’ouvrait les bras, qui me faisait sauter sur ses genoux, qui me faisait rire et qui même me parlait ? Imaginez mon bonheur : quelqu’un me reconnaissait chaque jour, quelqu’un qui montrait du plaisir à être avec moi, quelqu’un qui s’adressait à moi comme à un être vivant capable de l’entendre et de le comprendre ! C’était extraordinaire. 8
Auprès de lui j’existais. Je me souviens que je devais avoir cinq ans à peu près quand cet homme me témoignait son intérêt. Il arrivait au bidonville, dans mon quartier, en fin d’après midi. Je le guettais, je l’attendais et du plus loin que je le voie je courrais à lui avant de me jeter dans ses bras. Alors il m’accueillait rayonnant de plaisir et il me parlait, me racontait Dieu sait quoi m’appelant sa « Chihiba », sa petite blonde. Que de douceur dans ce souvenir d’enfance dont je me prends à douter parfois de la véracité. C’est un souvenir mais ma mémoire ne l’aurait-elle pas inventé ? Je me pose parfois cette question mais refuse aujourd’hui d’y répondre car même maintenant, cinquante ans plus tard, j’ai peur de la magie de la mémoire, de la force du désir qui fait exister en rêve ce qui ne saurait être dans la réalité…. L’aurais-je inventé cet homme souriant et bon parce que j’en avais tellement besoin dans les premiers jours de ma vie ? Je ne veux pas y penser. Oser croire qu’il n’existait pas vraiment serait le tuer, lui enlever sa vie, sa présence rayonnante dans la grisaille de mon bidonville d’autrefois. Cet homme était trop nécessaire à ma survie d’enfant pour qu’aujourd’hui même j’ose douter de lui. Combien de temps vint-il à moi au bout du chemin où je l’attendais ? Combien de fois ce manège merveilleux des bonds et des rires dans ses bras puissants s’est-il renouvelé ? Je ne saurais le dire. Qui était-il ? Un voisin, un ami de mon père toujours absent ? Comment était son visage ? Je ne saurais le décrire. Dans mon souvenir il est la tendresse et l’affection comme le chat d’Alice est seulement un sourire.
Du père je n’ai dans la prime enfance que de piètres souvenirs. Il était il faut l’avouer rarement présent au sein de la famille. Ses retours étaient une fête mais ces fêtes étaient rares ! Comme tous les pauvres il était soumis à la précarité du travail. Il savait tout faire, certes, mais n’avait aucune véritable formation dont il puisse témoigner par un 9