Le travail des femmes autrefois

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Le droit des femmes au travail n'est pas un long fleuve tranquille. Aujourd'hui encore, à qualification égale, le salaire moyen d'une femme est de 21% plus bas que celui d'un homme. Pourtant les femmes ont toujours travaillé, chez elles, dans la France rurale d'autrefois et dans les usines quand l'industrie apparaît. L'auteur montre ici ce long combat pour leur émancipation.

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Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 57
EAN13 9782296496163
Langue Français

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LE TRAVAIL DES FEMMES AUTREFOIS
Chroniques jusque dans les années 1960
















RogerColombier
LETRAVAILDESFEMMESAUTREFOIS
Chroniquesjusquedanslesannées1960Du même auteur

Le mouvement ouvrier dans le Mantois, LÊHarmattan, 2006.
Les origines du chemin de fer dans le Mantois, LÊHarmattan, 2010.
Aincourt le camp oublié, Le Temps des Cerises, 2012.




















































































































































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96756-4
EAN : 9782296967564
« Si l’on dit que les hommes oppriment les femmes, le mari s’indigne, mais
le fait est que c’est le code masculin, c’est la société élaborée par les mâles
et dans leur intérêt qui a défini la condition féminine et sous une forme qui
est à présent pour les deux sexes une source de tourment. » Simone de
Beauvoir (1908-1986)
« Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du
prolétariat. » Friedrich Engels (1820-1895)
AVANT-PROPOS
Ceci n’est pas l’histoire chronologique du travail des femmes, mais
quelques instants sur leur travail à travers les âges. Je les ai écrits à ma
manière, celle d’un découvreur autodidacte de l’histoire sociale car je ne
détiens aucun diplôme de chercheur ou d’historien en la matière. Pour
autant, j’ai toujours été passionné par l’histoire, celle des grands, comme
celle des plus humbles, avec une préférence naturelle pour le peuple des
obscurs pour avoir vu le jour dans une famille ouvrière.
Je suis né dans l’ancienne province du Languedoc, d’un père tonnelier et
d’une mère au foyer, selon la terminologie accordée à une femme qui ne
travaille pas à l’extérieur du domicile familial. Sous ce toit, par l’urgence du
quotidien, la lecture ne participait pas à sa vie. Or, pourquoi ai-je pu ressentir
ce manque au point de dévorer, dès que l’école communale m’en a offert
l’opportunité, mes manuels d’histoire, longtemps seuls éléments éphémères
de ma bibliothèque ? Et depuis ce temps-là, je n’ai eu de cesse de lire, de
tout lire, avec une prédilection toutefois pour l’histoire sociale dès mon
adhésion au plus ancien des syndicats français.
J’ai usé du terme de femme au foyer pour ma mère, terme que je déteste,
car il gomme la réalité d’une vie endurée au nom d’une coutume patriarcale
des plus rétrogrades envers la condition féminine. Ma mère fut donc
cantonnée à élever ses enfants, à tenir le domicile conjugal et à servir son
époux, en dépit des fins de mois difficiles dans lesquelles un second salaire
aurait facilité le quotidien. Mais non, l’épouse de mon père ne dut travailler
qu’épisodiquement, comme saisonnière aux vendanges ou pour la récolte de
fruits et de légumes ; c’était la coutume dans ma famille, comme si ses
hommes, sans ne jamais les avoir lus, épousaient les préceptes de Columelle,
eragronome et grand propriétaire terrien du milieu du 1 siècle après notre ère,
sur les fonctions spécifiques du mari et de sa femme. Mon père, qui n’était
nullement un tyran, ne se rendit pas compte du mal produit. Cela se passa de
la sorte chez son propre père et le père de celui-ci, dans ce clos ancestral où
les femmes avaient travaillé comme jeunes filles pour un patron, avant d’être
épousées et « ne plus rien faire ».
J’ai parlé du peuple des obscurs. Mais je considère que, parmi ceux-ci, les
femmes, tenant le foyer conjugal, ou en plus d’être salariée en dehors, ont
donc connu une posture plus subalterne encore, sinon à la connaître toujours.
Il est des mythes qui perdurent sur la femme faible par sa constitution et
symbole du malheur des hommes sur terre depuis que, dans la Bible, elle
incita Adam à croquer le fruit défendu.
Oui, la religion, la littérature, la philosophie, la médecine et les idées des
premières organisations ouvrières ont croisé leurs approches pour démontrer
l’infériorité intellectuelle et physiologique de la femme. A la Révolution
Française de 1789, la question de leurs droits civiques ne fut même jamais
soulevée au sein de l’Assemblée constituante. Cette réalité fit dire à madame
9Roland (1754-1793), avant d’être guillotinée : «En vérité, je suis bien
ennuyée d’être une femme : il me fallait une autre âme, ou un autre sexe, ou
un autre siècle. Je devais naître femme spartiate ou romaine, ou du moins
homme français. Mon esprit et mon cœur trouvent de toute part les entraves
de l’opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s’épuise à secouer
vainement mes chaînes. O liberté, idole des âmes fortes, aliment des vertus,
tu n’es pour moi qu’un nom. »
Que ces lignes qui vont suivre, à ma manière, puissent dénouer un
meilleur chemin pour la condition féminine.
10DE LA SUPRÉMATIE MASCULINE
Dans les campagnes, les femmes ont toujours travaillé et pas uniquement
dans les travaux domestiques pour bien tenir le foyer conjugal ou éduquer
leur progéniture. Effectivement, elles ont été chargées de la fabrication des
vêtements, de la corvée d’eau, de la collecte du bois et de la conservation du
feu, de la garde des bêtes, comme de la vente sur les marchés des produits
agricoles ou des plantes médicinales qu’elles ont glanées ; elles ont aussi
participé aux labeurs saisonniers dans les champs et remplacé totalement
leurs maris lorsque ceux-ci embarquaient pour la pêche au long cours,
émigraient dans d’autres contrées pour un salaire plus lucratif ou partaient à
la guerre.
Lorsque les premières cités se forment, les femmes s’associent aussi au
labeur de leurs époux, boutiquiers ou artisans, comme elles exercent une
activité salariée à demeure ou au-dehors. Evidemment, comme leurs sœurs
de la campagne, les femmes de la ville s’attellent aux identiques tâches
domestiques dans leurs foyers respectifs.
Toutes ces activités s’expriment sous la férule de l’époux, du père ou
d’un tuteur lorsque les deux premiers sont défunts. Même dans les demeures
les plus pauvres, les hommes, seuls, se chargent des affaires de la famille et
du quotidien de chacun des habitants. Les dogmes de la religion chrétienne
et le poids du patriarcat dans toute la société confortent la prédominance
masculine. Ainsi, au cours des siècles, les femmes ne vont pas être les égales
des hommes, chez elle, dans l’existence et au travail. Et l’histoire démontre
que des mâles, prônant pourtant l’émancipation du genre humain, ne seront
pas tendres envers elles.
Des dogmes de la religion chrétienne
Les Pères de l’Église se sont interrogés très longtemps sur la nature de la
femme et de son âme. Certes, « Dieu créa l’homme à son image ; il le créa à
l’image de Dieu : il le créa Mâle et femelle ». Or, Ève fut créée à partir du
corps d’Adam et de la première femme sur terre fut commis le péché originel
avec la malédiction éternelle qui s’ensuivit.
Aussi, la religion chrétienne a-t-elle donné à l’époux le rôle de chef de
famille, selon les prescriptions de l’apôtre Paul de Tarse (né vers l’an 8 et
décédé vers l’an 65 de notre ère). Dans son Épître aux Éphésiens (5.22 à
5.24), il édicte à l’encontre des êtres humains :
« Soyez soumis les uns aux autres comme au Seigneur Jésus.
Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur ;
En effet, le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église,
qui est son corps, et dont il est le Sauveur.
Or, de même que l’Église est soumise à Christ, les femmes aussi doivent
l’être à leurs maris en toutes choses ».
11 L’encyclique Casti Connubium du pape Pie IX nuance ces propos. Mais
eelle date du 20 siècle, plus précisément du 31 décembre 1930 et mérite
d’être connue :
« Cette soumission d’ailleurs ne nie pas, elle n’abolit pas la liberté qui
revient de plein droit à la femme, tant à raison de ses prérogatives comme
personne humaine, qu’à raison de ses fonctions si nobles d’épouse, de mère
et de compagne ; elle ne lui commande pas de se plier à tous les désirs de
son mari, quels qu’ils soient, même à ceux qui pourraient être peu
conformes à la raison ou bien à la dignité de l’épouse ; elle n’enseigne pas
que la femme doive être assimilée aux personnes que dans le langage du
droit on appelle des « mineurs » et auxquelles, à cause de leur jugement
insuffisamment formé, ou de leur impéritie dans les choses humaines, on
refuse d’ordinaire le libre exercice de leurs droits ; mais elle interdit cette
licence exagérée qui néglige le bien de la famille ; elle ne veut pas que, dans
le corps moral qu’est la famille, le cœur soit séparé de la tête, au très grand
détriment du corps entier et au péril -péril très proche- de la ruine. Si en
effet, le mari est la tête, la femme est le cœur, et, comme le premier possède
la primauté du gouvernement, celle-ci peut et doit revendiquer comme
sienne cette primauté de l’amour. Au surplus, la soumission de la femme à
son mari peut varier de degré, elle peut varier dans ses modalités, suivant
les conditions diverses des personnes, des lieux et des temps ; bien plus, si le
mari manque à ses devoirs, il appartient à la femme de le suppléer dans la
direction de la famille. »
Cette position du pape, adaptant la situation de la femme dans la société,
montre bien les errements perpétrés jusqu’alors. Pour autant, Pie IX édicte
que l’homme conserve la primauté dans la famille et que la femme ne doit
revendiquer que celle de l’amour ; et il n’appartient à celle-ci de diriger le
foyer conjugal que si son époux « manque à ses devoirs ». Dans une nef
ecatholique, jusqu’au 20 siècle, les femmes devront se couvrir la tête,
s’asseoir sur les travées de gauche (celles du Diable) et se taire, comme
erl’ordonne l’apôtre Paul au 1 siècle : « Que les femmes soient silencieuses
dans les églises, parce qu’il ne leur est pas permis de parler. Si elles veulent
être instruites sur un sujet quelconque, qu’elles demandent à leurs maris à la
maison ». Elles marcheront longtemps en queue des cortèges funéraires,
derrière la famille du défunt et les hommes.
En juillet 2004, le cardinal Joseph Ratzinger, pas encore Benoît XVI mais
responsable au Vatican de la Congrégation pour la doctrine de la Foi,
s’inquiète de voir se construire une identité féminine aux dépens de l’identité
masculine. « Une première tendance souligne fortement les conditions de
subordination de la femme, dans le but de susciter une attitude de
contestation. La femme, pour être elle-même, s’érige en rival de l’homme.
Aux abus de pouvoir, elle répond par une stratégie de pouvoir. Toute
perspective qui entend être celle d’une lutte des sexes n’est qu’un leurre et
un piège ».
12e Dès ses débuts au XVI siècle, l’Église réformée exprime des positions
similaires quant à la prédominance masculine. Pour Martin Luther
(15091564), fondateur de cette religion, « une femme pieuse et craignant Dieu est
un rare bénéfice. […] Elle réjouit son mari. Elle travaille le lin et la soie,
elle aime se servir de ses mains, elle gagne sa vie à la maison. Elle se lève
tôt le matin. […] Ménage et travail sont ses trésors. La pire étiquette que
peut avoir une femme, c’est d’être savante ».
Cependant, la Réforme donne aux femmes un accès à l’éducation. Certes,
elles ne doivent apprendre à lire que pour pouvoir étudier la Bible et instruire
chrétiennement leurs enfants. Or, cela va se révéler comme un progrès
incontestable par rapport aux femmes catholiques. Au cours des siècles,
même si le pouvoir reste l’apanage des hommes, leur savoir les prépare
mieux dans leur rôle de mère et d’épouse dans leur foyer, comme dans la
société, bien que l’Église réformée ne les autorise à devenir pasteur qu’en
1960.
e Au XIX siècle, notamment durant la Révolution de 1848, les protestantes
expriment leur volonté de prendre des responsabilités dans la société. L’une
d’entre elles, Eugénie Niboyet (1796-1883), va publier, de mars à juin 1848,
la Voix des Femmes, un journal quotidien qui réclame l’égalité parfaite entre
hommes et femmes, avant qu’un pouvoir réactionnaire ne reprenne les
guides du gouvernement et ne la force à l’exil ; son journal avait pour
soustitre : journal socialiste et politique, organe d’intérêts pour toutes les
femmes ». Il faut citer aussi l’Union Chrétienne des Jeunes Filles (UCJF),
fondée en 1894, sous l’égide du protestantisme, pour soutenir moralement,
puis ensuite en les logeant, les jeunes provinciales venues à Paris chercher
un emploi.
Du poids de la coutume patriarcale
Tout au long des siècles, les femmes sont donc chargées des travaux
domestiques. Cette faculté, considérée comme naturelle chez le sexe féminin
par les Anciens, est une vertu essentielle pour le bien-être de la famille et de
la société. L’Antiquité attribua donc « par nature » ces travaux aux femmes.
Les Romains reprirent cette théorie définissant le partage de l’humanité entre
le sexe fort et le sexe faible, avec la prédominance du premier sur le second.
Ainsi, les premiers traités sur l’économie codifient-ils les tâches de chacun.
Lucius Lunius Moderatus Columella, dit Columelle, agronome et grand
erpropriétaire terrien du milieu du 1 siècle, écrit De re rustica ; il théorise sur
l’agriculture et l’économie rurale. Extraits de son livre XII :
« […] La nourriture et les autres besoins de la vie de l’homme ne se
préparant pas dehors et dans les lieux sauvages comme ceux des animaux,
mais bien à l’abri et dans la maison, il était nécessaire que, des deux époux,
l’un sortît et s’exposât aux intempéries de l’air pour se procurer ses
provisions par le travail et l’industrie, et, que l’autre restât à la maison pour
les y serrer et les conserver. […] De l’autre, il était indispensable qu’une
13autre personne se trouvât là pour veiller à la garde de nos provisions et
s’occuper des autres travaux qui doivent être exécutés dans l’intérieur. […],
(pour) mettre à couvert les petits des brebis et des autres animaux, les fruits
et les diverses choses qui servent à l’espèce humaine pour sa nourriture et
ses vêtements. […] C’est pourquoi, il était juste que la nature réservât […]
les travaux de la maison à la femme et les fatigues du dehors, ainsi que les
excursions lointaines au mari. Ainsi la nature a-t-elle départi à l’homme les
chaleurs et le froid à supporter, les voyages, les travaux de la paix et de la
guerre, l’agriculture et les services militaires et a-t-elle confiée à la femme,
qu’elle a faite impropre à ces occupations, la gestion des affaires
domestiques. […] »
Concernant la métayère, Columelle lui consacre tout un chapitre sur les
préceptes et les choses incombant à elle seule. Extraits :
« Pour suivre l’ordre que nous avons commencé d’aborder, nous dirons
que cette femme doit être jeune, sans être pourtant à la fleur de l’âge, pour
les raisons que nous avons donné en parlant de l’âge du métayer. Elle doit
avoir une santé florissante, et n’être ni trop laide ni trop belle : car sa force
doit lui permettre de supporter les veilles et les autres fatigues, et sa
difformité ne point être pour son mari un sujet de dégoût, pas plus que sa
beauté un motif de paresse. […] Il faudra principalement considérer qu’elle
n’est pas adonnée au vin, à la gourmandise, au sommeil, au libertinage, et si
elle est assez soigneuse pour se souvenir ce qu’elle fait et pour songer à ce
qu’elle doit faire. […] Au surplus, la métayère s’occupera assez pour que le
métayer n’ait à faire dans la maison que le moins de besogne qu’il sera
possible ; car dès le point du jour, il doit sortir avec ses gens et ne rentrer
qu’au crépuscule, alors qu’il est fatigué du travail des champs. […] Au
reste, le service de la maison ne doit pas être tout entier abandonné à la
gestion de la femme, mais lui être remis de telle sorte que le métayer le
surveille de temps en temps. Par ce moyen, la métayère sera plus diligente
en se souvenant qu’il y a près d’elle quelqu’un à qui elle devra rendre
compte fréquemment. »
e Columelle codifie des textes sur l’agriculture, activité essentielle au VII
siècle avant notre ère, dans lesquels on note qu’un agriculteur doit posséder
un bon bœuf et une femme. Les paysannes vont constituer l’essentiel de la
epopulation féminine de l’Antiquité au XIX siècle. Elles sont les épouses des
fermiers, des laboureurs ou des journaliers. Elles ont été les femmes des
esclaves et des serfs. Mais toutes vont dépasser les fonctions que leur
attribue le sexe fort. Elles vont s’acharner à tous types de travaux agricoles
et conserver les fruits de la terre. Elles vont être employées surtout aux
labeurs les plus pénibles et lorsqu’elles deviendront salariées, leur solde sera
toujours fortement minorée.
Mais pas question de délaisser le foyer de son époux ou de son père ; en
eeffet, comme l’écrit, au XVI siècle, le jésuite espagnol Luis de León, la
femme doit « toujours être présente dans tous les recoins de la maison ».
14 Les femmes des villes ne sont pas mieux loties. Elles vont être pour la
plupart épouses d’ouvriers et à un degré moindre celles d’un artisan ou d’un
boutiquier. Comme leurs sœurs paysannes, elles s’attellent à ces tâches
domestiques que la nature, selon Dieu et les hommes, leur a dévolues. Et
elles connaîtront, dans le clos des cités, les ouvrages laborieux et sous-payés
dans une fabrique ou un atelier.
Or, cette discrimination ne semble pas contrarier quelques femmes
d’esprit, telle madame de Staël (1766-1817) écrivant : « On a raison
d’exclure les femmes des affaires publiques et civiles ; rien n’est plus opposé
à leur vocation naturelle que tout ce qui leur donnerait des rapports de
rivalité avec les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour une
femme qu’un deuil éclatant du bonheur. » Et Friedrich Nietzsche
(18421900), dans Par delà le bien et le mal, d’énoncer aussi : « Faire erreur sur le
problème fondamental, celui de l’homme et de la femme, nier l’abîme qui les
sépare et la nécessité d’un antagonisme irréductible, rêver qu’ils puissent
avoir des droits égaux, une éducation identique, les mêmes prétentions et les
mêmes devoirs, c’est un signe infaillible de platitude d’esprit ».
Voici la femme cantonnée dans une posture mineure pour longtemps.
Même François Rabelais (né après 1483 et mort en 1553), présenté comme
un humaniste, écrit : « Quand je dis femme, je dis un sexe tant fragile, tant
variable, tant inconstant et imparfait que Nature me semble s’être égarée de
ce bon sens pour lequel elle avait créé et formé toutes choses, quand elle a
bâti la femme. […] Certes, Platon ne sait en quel rang l’admettre, ou des
animaux raisonnables ou des bêtes brutes. »
Jean-Jacques Rousseau (1712-1718), dans Émile ou de l’éducation écrit
également : « La femme est faite pour plaire à l’homme. La dépendance est
son état naturel, l’assujettissement son lot […] Jeune, elle doit s’accoutumer
à n’avoir ni goût, ni volonté. Elle ne peut sentir de trop bonne heure qu’elle
n’est rien au regard de l’homme, que l’homme est le maître, que pour elle sa
destinée est de céder, d’obéir, de tout subir, même l’injustice. […] Les
hommes à l’extérieur les femmes à l’intérieur, telle est la loi de la nature ».
Plus tard, au nom d’arguments scientifiques, la médecine s’en mêle. En
1816, le docteur Vaquez affirme que « Les femmes doivent leur manière
d’être aux organes de la génération, en particulier à l’utérus ».
En pleine Révolution française, l’Assemblée nationale reçoit une pétition
des facteurs. Ces hommes se plaignent de devoir obéir à une femme,
lorsqu’elle devient veuve d’un maître des postes ; en effet, héritant de sa
charge, elient maîtresse des postes : un privilège que la Nation doit
abolir.
De l’influence de Pierre Joseph Proudhon sur le mouvement ouvrier
français
La révolution industrielle secoue la France rurale à partir de la moitié du
eXIX siècle et va modifier la société dans ses fondements. Les campagnes
15vont débuter leur désertification avec l’arrivée du machinisme agricole dans
les labours. Les usines vont être dévoreuses de plus en plus d’ouvriers et le
prolétariat urbain va remplacer celui de la paysannerie dans la société. Le
eXIX siècle voit l’essor du capitalisme industriel et aussi la prolétarisation du
peuple. C’est la formation de la classe ouvrière, mais c’est également la
présence des femmes dans la division sexuée du travail au sein de cette
classe.
Le recensement de 1856 dénombre 30% de femmes dans la population
industrielle. En 1896, ce chiffre augmente avec 30% de personnel féminin
dans la seule industrie chimique, 73% dans les filatures ou la confection. En
1906, 2 662 000 femmes travaillent en France.
Cette présence, auparavant quasiment invisible, va à l’encontre des
théories précédentes. En effet, mêmes minoritaires dans le monde des usines,
les femmes se montrent autrement que l’idéologie masculine les croyait
cloîtrées, passives et effacées, à tout jamais. De plus, les plus évoluées
d’entre elles, notamment lors de la Révolution de 1848 ou sous la Commune
de Paris en 1871, font apparaître l’exploitation particulière due à leur sexe :
faibles salaires, exclusion de certains métiers et double journée de travail
(pour un employeur et à la maison). Par rapport à la faiblesse de leur
rémunération, un industriel du textile dans le Nord écrit en 1827 : « Par des
instructions sagement combinées, on peut répandre sur le sexe faible des
connaissances et des talents qui créeront la concurrence la plus avantageuse
entre le travail des hommes et celui des femmes ». Ainsi, dans l’industrie à la
efin du XIX siècle, les salaires des femmes sont-ils moitié moins que ceux
des hommes pour un même labeur.
Or, sauf pour quelques partisans d’Auguste Blanqui (1805-1881),
socialiste révolutionnaire favorable à une égalité hommes/femmes, le
mouvement ouvrier français est sous l’influence de Proudhon (1805-1865).
Certes, Karl Marx (1818-1833), puis ensuite Friedrich Engels (1820-1895)
dans L’origine de la famille, de la propriété et de l’État, démontrent que
l’oppression des femmes est une reproduction de l’exploitation de la classe
èreouvrière. Or au congrès de Genève de la 1 Internationale ouvrière en 1866,
les proudhoniens sont prépondérants ; au congrès de Paris en 1867, malgré
que Proudhon ne soit plus de ce monde, ils s’expriment toujours contre le
travail des femmes : « Au nom de la liberté de conscience, au nom de
l’initiative individuelle, au nom de la liberté de la mère, laissez-nous
arracher à l’atelier, qui la démoralisera et la tue, cette femme que vous
rêvez libre. La femme a pour but essentiel d’être mère de famille, la femme
doit rester au foyer, le travail doit lui être interdit. »
En France, Proudhon reste longtemps le maître à penser de ces militants
formant l’ossature des premières associations ouvrières. Comme lui, ils
prônent la supériorité du genre masculin et rejettent les femmes du travail
car avec leurs faibles rémunérations elles prennent la place des hommes ;
16enfin, le sexe féminin est suspect de fréquenter l’Église et d’être soumises
donc à son influence néfaste.
La position de Proudhon sur la femme est sans ambages. Dans son livre
De la justice dans la Révolution et dans l’Église, paru en 1858, il la décrit
comme « un diminutif d’homme ». Extrait :
La femme inférieure à l’homme en force physique, lui est inférieure au
point de vue de la production. Qu’on ne vienne plus nous parler encore
longtemps du droit du plus fort, ce n’est-là qu’une misérable équivoque à
l’usage des émancipées et de leurs collaborateurs. La femme est tellement
empêchée par les charges mêmes de la sexualité, qu’il ne lui reste presque
aucun temps pour le travail productif : sans parler de ses ordinaires qui
prennent 8 jours par mois, 96 jours par an ; il faut compter pour la
grossesse 9 mois, les relevailles 40 jours, l’allaitement 12 à 15 mois ; en tout
7 ans pour un seul accouchement ; supposant 4 naissances à 2 années
d’intervalle, c’est 12 ans qu’emporte la femme à la maternité. La femme par
sa faiblesse organique et la position intéressante où elle ne manquera pas de
tomber, pour peu que l’homme s’y prête, est fatalement et juridiquement
exclue de toute direction politique, administrative, doctrinale, industrielle ».
Michelle Perrot, dans Les femmes ou les silences de l’histoire, révèle les
interventions de militants du mouvement ouvrier à cette époque : « Le lot de
la femme est la famille et la couture […] A l’homme le bois et les métaux, à
la femme, le foyer et les tissus[…] La femme ne s’est pas se défendre au
travail et c’est logique puisque travailler n’est pas son œuvre naturelle », ou
la citation d’un anarchiste : « la place de la femme est dans son ménage, où
tant de soins de chaque jour l’appellent et non dans une usine ou un atelier,
où le plus souvent, patrons, contremaîtres et ouvriers n’ont pas du tout le
respect et la retenue que la femme devrait toujours inspirer ».
Il existe aussi l’idée que le salaire du chef de famille est suffisant pour
nourrir son foyer, sous peine sans doute que l’homme se parjure par rapport
à sa posture dominante dans la vie. Le sociologue P-H Chombart de Lauwe,
dans La vie quotidienne des familles ouvrières, thèse de lettres parue en
1956, souligne que plus de 60% des ouvriers préfèrent que leurs épouses
restent à la maison au lieu de travailler au-dehors, s’ils en avaient le choix.
Au congrès ouvrier de Marseille en 1879, la question de la femme au
travail revient dans les discussions des délégués. Mais ce n’est que pour
reléguer le personnel féminin vers des travaux que les hommes n’effectuent
pas traditionnellement, comme ceux de l’aiguille ou plus globalement ceux
de l’industrie textile. Il faut attendre 1892 et l’intervention de la Fédération
syndicale des ouvrières et ouvriers des manufactures de tabac réclamant une
augmentation de salaire pour les travailleuses de cette industrie. Il est vrai,
qu’elles sont majoritaires dans cette profession.
En 1895, lorsque la Confédération Générale du Travail naît, les choses
n’évoluent guère pour les travailleuses. A cette époque, la CGT est recluse
dans un seul bureau à la Bourse du travail de Paris. Elle a d’autres priorités,
17d’abord que la Fédération nationale des Bourses du travail adhère à son
organisation. Elle doit également accroître son influence dans le monde
masculin du travail, majoritaire dans cet univers. Certes, dès 1900, la CGT
commence à mettre en place des commissions féminines dans ses structures.
Mais dire que, disparates et inégales en leur forme, elles ont l’aval de
l’ensemble des militants de la confédération, serait pur mensonge. Il faut
l’entrée en guerre en 1914 pour remarquer une évolution notable ; durant ce
conflit, les femmes vont suppléer à leur poste de travail les hommes appelés
sur le front. Ainsi, vont-elles accéder à un labeur inimaginable pour leur sexe
jusqu’alors, dans la métallurgie ou à la conduite des tramways par exemple ;
dans les bureaux, elles se voient parfois devenir responsables du personnel
féminin. Elles vont aussi s’engager dans les grèves des années 1917-1918 et
aller à l’encontre des préjugés sur la passivité due à leur sexe.
Cependant, le salaire des femmes va être considéré encore comme salaire
d’appoint. En 1919, les femmes, appelées à faire fonctionner le pays durant
la Première Guerre mondiale, sont renvoyées dans leurs foyers avec la
consigne de repeupler le pays. La crise économique de 1929 amène aussi des
mesures autoritaires à leur encontre, comme l’interdiction de concourir aux
examens de l’administration en 1931ou le licenciement des employées âgées
de plus de 45 ans dans les PTT.
Le congrès de la CGT en 1921 officialise l’organisation de structures
féminines. Mais c’est la CGTU (scission des communistes et anarchistes de
la confédération en 1922) et la création de la CFTC en 1919 qui font évoluer
vraiment les mentalités masculines. Dans la CGTU, Marie Guillot est élue au
Bureau confédéral en juillet 1922 et son organisation provoque trois
conférences de femmes en 1923, 1925 et 1927.
Pour l’heure, 44,8% des femmes travaillent et la plupart forme une main
d’œuvre des plus exploitées. Or, avant tout, elles sont épouses et mères pour
l’équilibre du foyer. Le travail salarié, par sa dureté et son caractère «
antinaturel », participe au déséquilibre de la société. Par ailleurs, ouvrières des
villes et des campagnes sont des concurrentes pour leurs homologues
masculins à cause de leurs faibles rémunérations. Quant à des théoriciens du
mouvement ouvrier, sous couvert d’arguments humanitaires ou scientifiques,
leur objectif est également de privilégier l’emploi masculin et le retour des
femmes dans le giron familial.
18SOUS L’ANCIEN RÉGIME
Vers 1268, Étienne Boileau, prévôt de Paris, établit le premier recueil de
règlements sur les métiers parisiens. Recommandation lui en a été donnée
par Louis IX, pour mettre « de l’ordre et la paix » dans les diverses
corporations existantes. Il convoque en 1261 les gens de métiers pour les
engager à se former en communautés et rédiger leurs statuts, afin d’organiser
et défendre leur profession. Les statuts établis, le prévôt de Paris les compile
dans le Livre des Métiers. Cela concerne plus d’une centaine de professions
spécifiques à Paris. Mais les cités importantes du royaume adoptent de
pareilles dispositions, exception faite de certaines particularités locales.
Avant cela, les conditions du travail en Gaulle dès la chute de l’Empire
Romain, puis sous les Mérovingiens et les Carolingiens, sont imparfaitement
connues ; peu d’écrits résultent de ces époques. Mais les corporations
existèrent avant le Moyen Âge pour perpétuer leurs métiers et se défendre ;
d’ailleurs, le prévôt de Paris, en auditionnant leurs dignitaires, entend
s’évoquer des règlements et des traditions remontant à Charles Martel.
La Révolution Française, avec le décret du 14 juin 1791, abroge
définitivement le système des corporations.
Au Moyen Âge, la grande majorité des sujets du roi appartient à la
paysannerie. Elle survit en autarcie dans des bourgs et des hameaux, produit
sa nourriture et rapporte de la ville bêtes et outils achetés à la foire. Aucune
corporation parmi les paysans soumis à des impôts de toutes sortes et à leurs
seigneurs. Et dans ce peuple misérable, les femmes le sont encore plus,
épuisées par des grossesses multiples et le labeur dans la chaumière ou dans
les champs. Dans Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, Jean de La
Bruyère (1645-1696) nous délivre l’image de cette misère :
« L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus
dans les campagnes, noirs, livides et brûlés de soleil, attachés à la terre
qu’ils fouillent ou qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont
comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur les deux pieds, ils
montrent une face humaine : et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent
la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ; ils
épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir
pour vivre, et mériteraient ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont
semé. »
e Au XIII siècle et dans les suivants, l’agriculture est le principal
employeur des sujets du royaume de France. Et il existe une différence
fondamentale entre la paysannerie et les travailleurs urbains. Certes, dans la
cité, les corporations placent aussi le travail sous les mains de l’Église et du
eRoi ; ainsi en témoignent les statuts des drapiers de Mantes-la-Jolie au XVII
siècle, stipulant : « que nul ne pourra y être reçu […] qu’il ne fasse
profession de la Religion Catholique Apostolique et Romaine ». Or un maître
19artisan possède un métier ou son atelier, reçu par son père, acheté ou obtenu
par « grâce royale » ; le compagnon (l’ouvrier) aspire à la maîtrise, après un
examen et avoir épousé la fille du maître ou sa veuve ; l’apprenti, lui, caresse
ce même espoir et rétribue le maître durant son apprentissage.
Dans cette stricte organisation, la situation de la femme, de par sa posture
subalterne dans la société, se détermine exclusivement par celle de son mari :
ce dernier compagnon, elle devient ouvrière ou domestique ; son époux
maître artisan, elle s’associe au labeur du métier ou de la boutique et, très
rarement, à cause de son sexe et des emplois lui étant réservés ou interdits,
elle peut accéder au titre de maîtresse. Chrétien de Troyes (né vers 1135 et
mort vers 1185), dans la Complainte des tisseuses de soie, nous délivre leur
sort :
«Toujours des draps nous tisserons
Et n’en serons pas mieux vêtues,
Toujours serons pauvres et nues
Et toujours faim aurons ;
Jamais tant gagner ne saurons
Que mieux en ayons à manger.
Du pain en avons sans changer
Au matin peu et au soir moins.
Des nuits grand partie veillons
Et tout le jour pour y gagner.
On nous menace de nous rouer
Nos membres quand nous nous reposons
Ainsi reposer nous n’osons. »
Corporations ou jurandes
Elles tiennent une place importante dans la vie économique de la cité.
Elles vont codifier leurs activités dans le but essentiel de protéger le métier
et la notoriété des maîtres et, par conséquent, leurs revenus. Les statuts sont
votés et amendés par l’assemblée des maîtres d’une même profession ;
placés sous la Sainte garde de l’Église, ils sont aussi soumis à l’approbation
royale.
Les occasions de conflits sont fréquentes dans un même métier, pour le
« bien public », contre les malfaçons ou le défaut d’hygiène notamment dans
l’alimentation. Des procès sont également intentés entre deux corporations
voisines, dont l’activité de l’une peut empiéter sur celle de l’autre (entre
boulangers et pâtissiers, orfèvres et joailliers, par exemple). Le métier este
également en justice contre les marchands forains et les professions dites
« libres », ou contre celui qui s’honore d’appartenir à la corporation sans en
posséder le brevet de maître.
Dès lors, dans cette société inégalitaire, qui a décidé l’incapacité juridique
de la femme, les hommes dirigent la grande majorité des corporations. Mais
20ils vont contrôler aussi les métiers réservés au sexe féminin : gestion de la
communauté avec des prud’hommes et des prudes-femmes ; prélèvement de
droits à l’inscription des apprenties ou de la réception d’une maîtresse à son
brevet ; recouvrement des amendes en cas d’infraction aux statuts. Et la
maîtresse, personne mineure dans la société, ne peut signer un contrat avec
une apprentie sans l’aval de son époux.
Les corporations exclusivement féminines sont aussi inégalitaires : le
système de production est toujours basé sur la distinction et la hiérarchie ; il
n’y a aucune convergence d’idées ou d’associations entre lingères et
couturières par exemple, ces dernières se présentant comme « l’unique
communauté des ouvrières qui existe en France » et rabaissant les premières
dans une classe inférieure.
Pour autant, les corporations de femmes vont fournir l’occasion à
cellesci de se forger une identité, de pouvoir se défendre dans cet univers
gouverné par les hommes et d’émettre des nouveaux droits pour leur sexe,
même si la suprématie de l’Église et du Roi, comme celle « naturelle » de
l’homme, n’est jamais remise en cause.
La place des femmes dans les métiers urbains
Le Livre du prévôt de Paris désigne des « métiers féminins » tels ceux
utilisant la soie ou l’or comme matériaux ; or, dès que cela va entraîner une
forte rémunération, les hommes vont les accaparer. Et au fil des siècles, les
emplois réservés au sexe féminin vont se rétrécir à être lingères ou
blanchisseuses, occupations que les femmes effectuent déjà dans leur propre
foyer. Même après la mortalité causée par la Peste noire, les corporations,
exclusivement masculines, vont viser à restreindre de plus en plus l’exercice
edu métier aux femmes et surtout leur accès à la maîtrise. Au XVIII siècle, la
grande majorité des statuts ne fait plus référence qu’au genre masculin pour
être apprenti, compagnon ou bien maître. Les archives municipales de
Mantes-la-Jolie en témoignent pour l’année 1662 : 38 corporations, pas une
femme compagnon ni comme maîtresse ; or, le Livre des Métiers à Paris, ou
eles archives municipales de Strasbourg, accordaient, au XIII siècle, des
activités (bonneterie, chapellerie, lingerie ou confection d’habits) au sexe
féminin. Et toujours à Strasbourg, figuraient dans ces métiers dits « mixtes »,
des orfèvres, des charretières, des marchandes de grains, des jardinières et
même des forgeronnes
D’ailleurs, Turgot, intendant général de Louis XVI, s’en émeut et lui
soumet un édit en février 1776 : « l’esprit de monopole qui a présidé à la
confection de ces statuts a été poussé jusqu’à exclure les femmes des métiers
les plus convenables à leur sexe, tels que la broderie qu’elles ne peuvent
exercer pour leur propre compte […] Nous ne suivrons pas plus loin
l’énumération des dispositions bizarres, tyranniques, contraires à
l’humanité et aux bonnes mœurs, dont sont remplis ces espèces de codes
obscurs.[…] Nous voulons, en conséquence, abroger ces institutions
21arbitraires, qui[…] repoussent à un sexe à qui sa faiblesse a donné plus de
besoins et moins de ressources, et qui semblent, en le condamnant à une
misère inévitable, seconder la séduction et la débauche[…] ». Or Turgot
tombe en disgrâce en mai 1776.
Les métiers réservés aux femmes
Si le Livre des Métiers recense des batteuses d’or, de soie, d’étain, des
créatrices de chapeaux d’or, des peigneuses, des tresseuses et des
sagesfemmes, les activités liées à l’or, la soie ou l’étain vont vite être accaparées
par les hommes. Quant aux peigneuses et tresseuses, elles subsisteront sous
la coupe des barbiers, les sages-femmes sous celle des chirurgiens.
e Ainsi en témoignent les archives municipales de Mantes, au XVII siècle,
pour Catherine Février, depuis dix ans sage-femme à Épône, bourg voisin de
Mantes-la-Jolie. Pour exercer dans cette ville, elle doit repasser son brevet
« en présence de M. Jean Deslandres et Charles Santerre, docteurs en
médecine, Nicolas Robert et François Baquet, Maîtres chirurgiens ». Jugée
apte par ce jury exclusivement masculin, elle est « reçue à exercer les
fonctions de sage-femme et matrone en cette ville après qu’elle a fait le
serment de s’y bien et fidèlement comporter. » En outre, elle devra
« accoucher gratuitement deux pauvres femmes de cette ville par année et de
se rendre par devers Messieurs les curés de cette ville pour les informer de
sa réception et recevoir d’eux telles instructions qu’il appartiendra. »
La veuve Lemaire, exerçant elle aussi dans une bourgade voisine et qui
s’était installée à Mantes, sans être passée devant le jury, se voit condamnée
à ne plus continuer et à « dix livres d’amende », et en cas de récidive à « plus
grande peine ». Il faut noter, comme l’écrit Le Roy Ladurie, qu’une
maisonnée d’artisans gagnait « 43 sols par jour et dépensait 36 sols » pour
se nourrir. C’est dire l’importance de l’amende prononcée.
En 1675, n’existent à Paris que des maîtresses parmi les lingères (700 à
800 sur 3 000), les bouquetières (à peine 80), les couturières (1 700 à 1 800
sur 3 000) et les linières chanvrières. En 1786, le nombre de maîtresses
diminue parmi les lingères et la chute est considérable pour les couturières.
Au fil des siècles, les corporations féminines vont être restreintes, pour la
plupart, aux métiers du textile, de l’alimentation, de la beauté ou de la santé
avec les sages-femmes, activités cédées au sexe faible par la « Nature ».
Néanmoins, un édit de Louis XIV jugea « bienséant et convenable à la
pudeur et à la modestie des femmes et filles de leur permettre de se faire
habiller par des personnes de leur sexe, quand elles le jugeraient à propos. »
Les métiers mixtes
Certaines corporations ne sont pas réservées à un sexe particulier, comme
celle des « tissutiers et rubaniers » à Paris en 1475 ; les femmes accédant à la
maîtrise y acquittent un droit de 12 sols parisis, comme les hommes. Et les
22statuts de dire que les femmes et les hommes sont traités pareillement dans
l’exercice de la profession.
Les métiers dits libres
Certaines, ne possédant pas de statuts, n’ont pas de hiérarchie dans le
métier considéré. Le pouvoir royal a essayé, au cours des siècles, que toutes
les corporations en aient, pas pour l’ordre public, mais dans un but
exclusivement fiscal ; il n’y est pas toujours parvenu.
Mais sauf quelques exceptions notables, telle en 1755, à Rennes, la
centaine de blanchisseuses, ces métiers libres sont exercés par de petits
artisans, secondés par leurs femmes et leur progéniture, laquelle travaille dès
qu’elle est en force de le faire ; ces familles sont très pauvres et, bien
souvent, l’épouse entreprend une activité complémentaire ou saisonnière, en
plus du labeur de son mari et de l’ouvrage dans son foyer.
Pour le reste, les femmes sont utilisées comme domestiques dans une
maison noble ou servantes dans une auberge ; certaines y ont été placées
avant d’être mariées. Cette situation est le principal débouché féminin. Elles
sont également marchandes des quatre saisons ou de vêtements usagers,
dévideuses ou ourdisseuses ; d’autres s’occupent de buvettes ambulantes ou
se louent comme porteuses d’eau. Bref, ces labeurs sont peu rémunérés, sans
ascension sociale et apparaissent comme un complément à la survie d’un
foyer ouvrier. Et jamais, ils ne peuvent subvenir à faire vivre une femme
seule chargée de famille.
Il faut noter aussi les procès des corporations agréées contre ces petits
commerces, fixes ou ambulants. Il y a également des affaires intentées en
justice à l’encontre de femmes besognant clandestinement hors des statuts de
la corporation.
Le poids des hommes
Malgré qu’une femme seconde son époux, artisan ou commerçant, elle est
son assistante, même dénommée communément « maîtresse ». Et au décès
de son mari, elle ne peut jamais prendre sa succession.
Les archives municipales de Mantes-la-Jolie révèlent le cas de
Sébastienne Ribault, veuve d’Hilaire Gosselin. Âgée de 20 ans et fille d’un
marchand mercier, elle se marie en 1708, son époux étant
épicier-mercierchandelier-cirier et âgé de 34 ans. Celui-ci va être juré dans sa corporation,
c'est-à-dire qu’il effectue quatre visites annuelles chez les maîtres de sa
profession, afin de vérifier que « leurs poids et mesures sont conformes aux
règles et leurs marchandises bonne et loyale marchande ».
Hilaire Gosselin meurt en octobre 1741 à l’âge de 67 ans. Sa veuve, sans
héritier mâle, assume la charge de son commerce durant une année, assistée
de Guillaume Le Nouvel, âgé de 29 ans, fils d’un marchand rouennais et
commis de son mari depuis 1733. En octobre 1742, la corporation, réunie en
assemblée générale, décide que le commis devienne maître, sans qu’il n’ait
23accompli « le chef-d’œuvre en tel cas requis et accoutumé » ; ladite
assemblée le reçoit ainsi, pour avoir travaillé avec le sire Gosselin pendant
« plus de neuf ans et qu’il est suffisant et capable et avoir les qualités
requises par nos statuts ». La corporation se met en règle avec ses statuts,
puisque la charge de maître ne se lègue qu’à un fils âgé de vingt ans. La
veuve Gosselin a tenu boutique un certain temps, en raison d’un privilège
accordé à l’épouse d’un maître, doublé d’avoir à ses côtés l’ouvrier confirmé
de son défunt mari. Le droit considère la femme comme un être incapable
qu’il faut toujours protéger par un père, un mari, un frère ou un tuteur
désigné par la société ou la corporation.
Guillaume Le Nouvel, intronisé maître-épicier, va donc pouvoir tenir le
commerce de son ancien patron. La morale semble être sauve, puisque
Sébastienne Ribault l’épouse en juin 1743, pour redevenir « maîtresse ». Or,
ce n’est qu’un artifice de prestige, la corporation ne désignant que des
maîtres de sexe masculin.
Le contrôle masculin des corporations féminines
Cette autorité absolue de l’homme sur la femme, détenue de Dieu et du
droit romain, s’impose dans le travail. Les actes passés par une maîtresse ne
peuvent être signés qu’avec l’accord de son mari ou d’un tuteur qualifié, si
l’époux est défunt.
Dans les corporations mixtes, les femmes maîtresses apparaissent comme
membres de second rang sur leurs homologues masculins ; ainsi
n’exercentelles leur magistère que sous la surveillance d’un conseil judiciaire de
prud’hommes.
Dans le métier des rubaniers, où les femmes sont majoritaires, le conseil
est composé de trois prud’hommes et de trois prudes-femmes. La fileuse à
petits fuseaux ne peut engager une apprentie qu’avec l’accord des maîtres
masculins du métier et « par devant les prudes femmes du métier »,
lesquelles sont minoritaires.
Dans certains métiers, l’accession à la maîtrise n’est donnée qu’aux
veuves de maîtres et l’apprentissage réservé aux filles de maîtres. De toutes
les façons, quelle famille du peuple peut acquitter, pour sa fille, le droit
d’entrée pour être apprentie, rémunérer la rédaction du contrat d’embauche
et rétribuer le savoir dispensé par le maître ? Rares en fait sont-elles, sauf
dans les métiers dits mineurs et peu rémunérateurs.
Dans les métiers exclusivement féminins, les maîtresses élisent des jurées
pour régler leurs différents. Or, ces prudes-femmes officient avec des
prud’hommes désignés par le prévôt des marchands. N. Bachelet, dans son
mémoire en DEA, cite un paragraphe des statuts du corps des fileuses à
grand fuseaux de Paris : « Au métier devant dit a deux prud’hommes-jurés et
assermentés de par le Roi, lesquels le prévôt de Paris met et ôte à sa
volonté ». Or, ce qui apparaît pour un contrôle judiciaire, s’opère à tous les
niveaux dans l’organisation du métier.
24 Travail et salaires des ouvrières
Que l’on soit homme ou femme, le travail débute au son du cor du guet
du Châtelet dans Paris ; l’hiver, il se termine à la nuit tombante, aux vêpres
du soir, d’où l’expression vesprée pour symboliser ce temps de repos ; l’été,
il s’achève à complies, aux alentours de huit heures du soir, durant le carême
à cinq heures du soir. On ne travaille ni dimanche ni jour de fête religieuse,
mais c’est autant de manque à gagner pour les ouvrières. Certaines
professions prohibent le travail de nuit, pour économiser l’huile des lampes
et le suif des chandelles. Par contre, les chapelières en fleurs travaillent nuit
et jour, pour « servir les gentilshommes » (article 7 de leurs statuts).
L’âge pour débuter dans une profession n’est précisé dans aucun statut,
sauf dans celui des fileuses parisiennes à petits fuseaux : « nulle maîtresse de
ce métier ne peut prendre une apprentie de moins de six ans ».
Aucun salaire n’est signalé dans les statuts des métiers à Paris. L’on sait
seulement que l’ouvrier (femme ou homme) se loue, sur un tarif fixé à
l’amiable, pour une semaine, un mois, six mois ou l’année et que la période
d’essai n’est pas rémunérée. Par contre, les amendes sont codifiées dans
pratiquement toutes les corporations.
Il est à noter également que nombre d’ouvrières mettent leurs bébés en
nourrice, pour travailler après leur accouchement. Les recherches entreprises
par Michel Jeanne, sur les nourrices de Drocourt, petite bourgade du Vexin
efrançais au XVIII siècle, démontrent qu’une majorité de nourrissons
provient des quartiers populaires de Paris, notamment du faubourg
SaintAntoine.
e Bouquetières et chapelières en fleurs de Paris au XVIII siècle
e Au XIII siècle, le Livre des métiers du prévôt de Paris désigne deux
corporations bien distinctes, les chapeliers en fleurs et les bouquetières ;
cette dernière essentiellement féminine avec néanmoins des jurés masculins
et des prudes-femmes. Les recherches de Sabrina Cauchy montrent, qu’au
eXVI siècle, ces deux professions se sont regroupées dans un seul corps de
métier, celui des bouquetières et chapelières en fleurs dont la hiérarchie ne
comprend plus que des maîtresses.
La profession se réunit une fois l’an dans l’église Saint-Leufroy pour élire
quatre jurées parmi ses maîtresses (dont une femme mariée et une fille
majeure ni mariée ni veuve), qui prêtent serment devant le procureur du roi ;
elle vote aussi des amendements à ses statuts.
Bouquetières et chapelières en fleurs font commerce de bouquets, de
couronnes et de guirlandes en fleurs naturelles, derrière un étal ou en
déambulant sur les boulevards, les places de marché dont celui des Halles,
dans les lieux de promenade comme le pont Neuf, à la portes des salles de
spectacles ou devant les endroits huppés de Paris. Leurs clients sont des
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