1939-1944

1939-1944

-

Livres
245 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

L'histoire d'un jeune Marocain à qui on avait appris "Nos Ancêtres les Gaulois", et qui, la tête pleine de rêves de gloire et de justice, s'embarqua pour la France afin de rejoindre la Résistance. Ses rêves, ses rencontres, ses joies, ses gloires... Ses tristesses et ses désillusions!

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 mars 2006
Nombre de lectures 285
EAN13 9782336268798
Signaler un abus

1939-1944
« Pourtant »

ou l'épopée du Lieutenant AbdelI<ader Ikrelef

site: \v\V\v.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00418-0 EAN : 9782296004184

Gilles Ikrelef

1939-1944

« Pourtant»
ou l'épopée du Lieutenant AbdelI<ader Ikrelef

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

Graveurs de mémoire
Dernières parutions

Jacques CHARPENTIER, Vagabondages à travers le Congo, la Centrafrique, et ailleurs..., 2006. Henry LELONG, Carnets de route (1940 -1944),2006. Pierre FAUCH ON, Le Vert et le Rouge, 2006. Marcel JAILLON, Lettres du béret noir (Algérie 1956-1958), 2006. William GROS SIN, J'ai connu l'école primaire supérieure. Récit de vie: Adolescence, 2006. Pierre FONTAINE, En quête... La piste interrompue, 2005. Alain DENIS, La ribote. Le repos du marin, 2005. Jeannette RUMIN-THOMÉ, J'avais huit ans en 1940,2005. Maurice MONNOYER, Les grands-parents sont éternels, 2005. Jean SECCHI, Les yeux de l'innocence, 2005. Allaoua OULEBSIR, La Maison du haut, 2005. Jacques MARKIEWICZ, « Tu vivras monfils », 2005. Georges KHAÏAT, Un médecin à Sfax, 2005. Dany CHOUKROUN, 46669. Auschwitz - allers/retours, 2005. René VALENTIN, C'était notre grand-père, 2005. Serge KAPNIST, Passager sans bagage, 2005. Maurice VALENTIN, Trois enjambées, 2005. Paul HEUREUX, Souvenirs du Congo, 2005. Jean-Pierre MARIN, Auforgeron de Batna, 2005. Joël DINE, Itinéraire d'un coopérant, 2005. Paul GEORGELIN, La vallée de mémoire, 2005. Pierre BIARNES, Lafin des cacahouètes, 2005. Emilia LABAJOS-PEREZ, L'exil des enfants de la guerre d'Espagne,2005. Robert CHARDON, Mes carnets de bord, 2005. Yves PIA, Aline, destinée d'unefamille ardennaise, 2005.

du même auteur : Théâtre des 5 Continents Collection dirigée par Kezem Shahryari et Robert Poudourou 155 - Gilles Ikrelef, U. N. (United Nations) ou "Renaissance d'une Utopie", 2004

Je remercie tous les habitants de la Haute-Vienne, de la Creuse, de la Corrèze, de la Dordogne et du Lot, qui ont, en apportant leurs témoi gnages, contribué à l'écriture de ce récit, ainsi que toutes les munici palités qui m'ont accueilli durant ma quête de l'été 1997, et en 1999, au cours de mon périple pour porter ce manuscrit à sa Majesté le Roi Hassan Il du Royaume du Maroc.
Un remerciement France-Improvisation, tout particulier à Christian Morvan et

-

pour leur soutien, sur ce dernier voyage.

À mon père.
À Céline.

(Hommage

écrit par le lieutenant Abdelkader

Ikrelefpour

tous ses

frères de combat)

À tous mes camarades de combat, vivants et morts, ainsi qu'à toutes ces femmes et ces hommes qui m'ont aidé, par leur courage et leur abnégation, à mener à bien ma mission. Aux innocents... La baraka! À mes camarades de combat maghrébins que j'ai eu l'honneur de commander.

Avertissement Ce récit est une biographie, écrite à l'aide des notes du personnage principal, et de témoignages recueillis sur place, durant mon périple à cheval de l'été 1997. Il n'a pas vocation à être un ouvrage de références historiques. D'autres livres, comme "Maquis de Corrèze ", sont plus à même de remplir cet office. Toutefois, il est important de noter, que tous les faits, tous les personnages cités, ont réellement existé. Si certains noms sont en pointillés, c'est dans le souci de préserver l'anonymat des personnes l'ayant souhaité et éga lement, pour ne pas entacher l'honneur des descendants, non respon

-

sables du mauvais comportement de leurs parents.

Préface

Écrite à Limoges, le 5 octobre 1983 par Monsieur C. NEUVIALLE, Directeur Honoraire de Collège, Médaillé de la Résistance. Cette préface était jointe aux notes de Abdelkader IKRELEF, ayant servi à l'écriture de ce livre

La dernière fois que j'ai rencontré Abel, c'était à Limoges, il y a environ trois ans, je pense! Il m'a déclaré... - "Tu sais, mon histoire, j'ai décidé de l'écrire!" Un peu sceptique, j'ai bêtement rétorqué. . . - "Très bien, et compte sur moi pour écrire la préface." Or, me voici pris à mon propre piège... Je viens de recevoir le manuscrit, et, en ayant terminé la lecture, me rappelant ma promesse, il ne me reste plus qu'à m'exécuter. En vérité, d'autres que moi ayant sinon mieux connu Abel que moi, mais plus longuement côtoyé, eussent eu autant, sinon davantage, de raisons d'écrire cette préface. Depuis la date concernée par le début de ce récit, jusqu'au moment où j'écris ces lignes, nous nous sommes plus souvent croisé que suivis! Aussi, me garderai-je bien d'apporter personnellement une quelconque caution pour tout ce dont je n'ai pas été le témoin personnel. Mais il existe heureusement, outre les témoignages écrits de l'époque, des Il

témoins encore vivants qui pourraient, au besoin, corroborer les autres points. Et cela me suffit. J'en viens maintenant au vif du sujet! Enseignant à Limoges depuis 1932,j'avais été frappé, comme tant d'autres, d'une sanction disciplinaire, en janvier 1941. Déplacé d'office, et envoyé à quelque vingt kilomètres de Limoges, dans le cadre d'une "Chasse aux sorcières" qui suivit l'armistice, organisée par le préfet et ancien amiral Bard. Mon entrée dès l'année suivante dans la Résistance en fut donc grandement motivée et facilitée. Je me rendais assez fréquemment à Limoges pour des contacts évidemment nécessaires. C'est au cours d'un de ces petits voyages que je rencontrai sur le quai de la gare de Limoges, mon camarade René Bragard, alors jeune avocat à la cour de Limoges. Cela se passait en 1943, courant octobre, je pense. Il m'informa que des politiques ou jeunes "Opposants" seraient bientôt jugés par la Section Spéciale! Il devait y plaider et pouvait me procurer un laissez-passer. Je pus ainsi en suivre les débats et plaidoiries, jusqu'au prononcé des jugements. Parmi les accusés, je remarquai un jeune et bel adolescent, dont le teint basané indiquait clairement les racines. Blessé grièvement et capturé après une attaque manquée contre un convoi de G. M. R., son cas semblait pour le moins désespéré en une telle période. Je revois et j'entends encore ces patriotes, après l'énoncé des jugements, dressés devant leurs juges et chantant la Marseillaise. Je sortis du Palais de Justice profondément bouleversé... Pour ce qui concerne l'évasion collective de la prison de Limoges d'Abel et d'une dizaine de ses codétenus, digne des plus beaux héros d'aventure, j'allais en être très tôt informé. Je me rendais très fréquemment dans une 12

famille de Limoges qui m'était et m'est restée doublement chère. Monsieur Banière, pour le nommer, puisqu'Abel en fait mention dans son récit, avait un garage à voitures de libre qui était aménagé en poste de secours clandestin et sa fille Marie- Thérèse était agent de liaison de notre réseau. Me rendant chez eux un jour de novembre 1943, j'y fus accueilli avec un luxe encore plus inhabituel de précautions; disons que la filière utilisée par soeur Thérèse (ne pas confondre avec Marie-Thérèse) avait bien fonctionné. Un invité clandestin venait d'être admis chez les Banière, et c'est ainsi que je retrouvais mon Abel, avec l'étonnement que l'on devine! Comme l'appartement était assez exigu, il lui avait été adjoint une minuscule chambre non-attenante, située à l'autre bout du corridor, de sorte que pour aller de la chambre à l'appartement ou vice-versa, il fallait sortir et traverser ce corridor, par conséquent, en évitant d'être vu. Si l'on ajoute qu'à l'étage au-dessus vivait un collaborateur notoire, et un chef de la Milice à l'étage audessous, dans l'intérêt de tous, ce luxe de précautions s'imposait! Abel était en convalescence, mais insuffisamment rétabli. Ce n'est qu'après une quinzaine de jours, que son retour dans le maquis fut décidé. Si j'en juge par ce qu'Abel nous en dit, ce retour ne semble pas s'être effectué sous le signe de la sécurité. Je ne revis Abel qu'après la Libération au début de 1946, je pense. Il arborait une magnifique tenue de lieutenant. J'avais auparavant réintégré mon poste à Limoges, et épousé Marie-Thérèse. Abel resta quelque temps auprès de nous. C'est à cette époque que madame Banière écrivit au père d'Abel pour attester de la magnifique conduite de "L'enfant prodigue". En retour, monsieur Ikrelef Père 13

répondit par une lettre extrêmement émouvante que nous avons pieusement conservée. Je pense qu'on ne peut qu'être frappé par le rapprochement des termes de cette lettre, quand se trouvent évoquées les notions d'honneur et de Patrie, et le comportement de fils, en quelque sorte dépositaire de ces vertus. Et puis, Abel repartit... Il donnait quelquefois de ses nouvelles, et nous connûmes de loin ses difficultés. Comme tant d'autres, il lui avait fallu abandonner son uniforme et ses galons, avec bien sûr une grande partie de ses illusions. L'époque était bien révolue où un simple soldat pouvait, par sa bravoure, accéder aux grades les plus élevés... Mais, Dieu merci, subsistait comme subsiste encore cette immense fraternité née de la Résistance, et l'on fmit par s'intéresser un jour au cas d'Abel, ce dont se réjouirent fort tous ceux qui l'avaient connu. Lorsque, après avoir gagné au concours de radio Luxembourg, "Le rêve de votre vie", Abel nous revint au printemps de 1959, nous le reçûmes comme il se devait. Monsieur Marcellin, qui tenait un magasin de confection à Limoges et présidait à cette époque aux destinées de l' association hippique "La cavalerie Saint-Georges", fournit à Abell' équipement équestre ainsi que le cheval, et, muni de quelque viatique il put ainsi réaliser le rêve de sa vie, rêve bon marché certes, mais refaire dans la joie ce qui avait été quinze ans auparavant un héroïque chemin de croix, quelle revanche! Qu'ajouterai-je de plus? Un de mes amis qui n'a pas connu Abel, et à qui je viens de faire lire le manuscrit, m'a déclaré - "Il Y a là-dedans, du héros homérique, et du Samba Biouf...". 14

Oui! Mais ce n'est pas une histoire qui est contée, mais de l'Histoire. J'ajoute que tous les protagonistes sont absolument authentiques, et que leurs noms ont été totalement respectés, dont certains me furent et me restent pour le moins familiers. Soeur Marie-Thérèse, René Bragard, Granger dit Pignien, madame Bonis (Antoinette pour les amis), les familles Barrière et Lajudie (celle-ci particuliè rement éprouvée), et tant d'autres, vivants ou disparus, dont le souvenir continue à vivre dans notre mémoire, comme dans notre coeur. Certes, on pourra reprocher à ce récit un manque de rigueur dans le style, comme dans la syntaxe, une expression parfois trop exaltée, ou parfois un peu trop naïve, où le "Cocorico" n'est pas toujours en filigrane. Mais qu'on ne s'y trompe pas! Il s'agit bien d'une authentique épopée, dont le personnage principal, en se racontant, peut prêter parfois à sourire, mais bien plus souvent à méditer. . . Je souhaite de tout coeur que ce récit simple, autant que bouleversant, connaisse, tant auprès de ceux qui "V écurent" la Résistance, que tous ceux qui en recherchent des témoignages, l'ayant ou non vécue, toute l'audience qu'il mérite. Monsieur C. NEUVIALLE Directeur Honoraire de Collège Médaillé de la Résistance

15

Intermède

1

Gennevilliers, février 1959 Il y a des moments où l'on se sent bien! Bien sûr, la journée a été dure, le travail harassant, le temps n'a guère été très complaisant, et de plus, je ne peux pas aller au cirque car mes enfants, Marie-Christine et Hervé, sont malades... Mais là... Maintenant... Rien ne peut plus m'atteindre ! Pelotonné sous mes couvertures, bien au chaud, je suis indestructible. Alors... Le cirque, la promenade sous la pluie pour y aller, le froid de février, je laisse tout ça aux autres, je suis heureux! Enfin... C'est vrai que le cirque c'est bien! Aussi... Mais Jeannette avait tellement envie d'y aller... Jeannette? C'est mon épouse, je lui ai promis cette sortie depuis trois semaines, et avec la rougeole des petits, il faut bien que quelqu'un reste, alors voilà! Mais bon! Voyons le bon côté des choses. La maison est calme, les enfants sont couchés, et j'ai quelques heures le lit pour moi tout seul! J'entends dans le lointain, filtrée par la douce mélodie que fredonne la pluie en tapotant le pavé, la musique du "Grand cirque de France", venu s'installer pour deux jours dans notre petite ville de Gennevilliers. Je me 17

laisse doucement bercer par ce "Prélude pour ruelles inondées", et très vite le soleil fait son apparition sur les immenses plages de Rabat. Quelques embarcations sont échouées sur le sable fm, un vieux pécheur fixe, le regard rempli de souvenirs, cet océan sur lequel il n'ira probablement plus. Il plane sur cette scène un calme souverain à peine troublé par le cri des mouettes et la voix de ma femme appelant... - Jean-Paul! Jean-Paul! Jean-Paul c'est moi! En fait je me prénomme Abdelkader, Abel pour les copains, mes frères m'appellent Kader, et pour ma femme c'est Jean-Paul. Détail hautement troublant certes, et qui cependant a son explication. - Jean-Paul! Jean-Paul! Elle insiste la "Bougresse" ! Et d'abord que fait-elle dans mon rêve? Je la croyais au cirque, moi! - Jean-Paul! Jean-Paul ! Je me retourne donc vers elle, et comme par magie, le paysage se transforme pour redevenir cette petite pièce d'où je m'étais évadé une demi-heure plus tôt. - Qu'y a-t-il? Je prends tout le lit? - Non! Dépêche-toi! Réveille-toi... Vite! Tu as gagné! -Ah! Bon! Alors, si j'ai gagné... Encore tout engourdi, je me lève, m'habille et suis ma "Chère et tendre", confiant puisqu'elle me dit que j'ai gagné... Quoi? Je n'en sais rien, mais j'ai gagné. En tout cas, ma femme, ça a l'air de lui plaire. Elle est toute énervée, elle parcourt dans tous les sens notre petit appartement. Dans un élan de curiosité, je lui demande quand même de quoi il est question, elle me répond toute étonnée. .. - Mais enfm tu sais bien! Le grand concours du cirque! Tu sais... Le bulletin ! Le cirque... Le concours... Le bulletin... Le petit vélo, dans ma tête encore mal réveillée, se met au travail, et assez vite, le puzzle retrouve sa place. Comme frappé par 18

la lumière, je m'écrie... - J'ai gagné! Hé bien, voilà! J'ai tout compris! Nous quittons le petit immeuble du vingt et un rue Félicie, pour nous rendre sous le grand chapiteau planté quelques rues plus loin. Chemin faisant, tout se remet en place dans ma mémoire. Je me souviens que, plusieurs jours auparavant, au moment de l'achat des billets, on m'avait effectivement remis un bulletin s'intitulant, "Le rêve de votre vie"... C'était un jeu organisé par radio Luxembourg. Cela m'avait fait sourire car des rêves, quand on est métallo, on en a des tonnes. Cependant, pour m'amuser, je remplis et déposai le papier dans l'Ume. J'ai, par la suite, complètement oublié ce détail, jusqu'à ce soir. Très rapidement, nous arrivons à l'entrée du cirque. Nous sommes pris en charge par le maître de cérémonie. Il m'explique en deux mots le déroulement de la remise du prix et me laisse entre les mains de deux hôtesses chargées de m'accompagner sur la piste. Un roulement du tambour emplit le chapiteau... La voix du présentateur retentit... Un immense rideau rouge s'ouvre au moment où les haut-parleurs clament... - Mesdames et messieurs! Voici maintenant, le vainqueur de notre grand jeu, "Le rêve de votre vie", monsieur Abdelkader Ikrelef ! Les hôtesses m'invitent à les suivre... J'avance lentement. .. Je sens que je deviens tout petit petit. .. J'arrive au bord de la piste, dans la lumière, c'est alors que la foule applaudit. Il y a au moins deux mille personnes... Bon! Hé bien. .. Je pense que j'ai dû... Gagner! Limoges, 10 mai 1959 Je me présente devant la porte de la Maison d'arrêt de 19

Limoges. Je frappe... Un homme me répond sèchement au travers de la trappe. - Oui! C'est pourquoi? - Bonjour, Monsieur... Excusez-moi de vous déranger, mais... Pourrais-je rencontrer un responsable de votre établissement? S'il vous plaît... Réponds-je très courtoisement - C'est à quel sujet? Me réplique-t-il toujours aussi sèchement - Hé bien, voilà! Je me suis évadé de votre prison... Pendant la seconde guerre mondiale...

... ... ...
- Je refais, à cheval, tout ce que j'ai parcouru quand j'étais officier de liaison dans la résistance!

... ... ...
je voulais vous en avertir... Car demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, je partirai voyezvous, à cheval, de devant la porte de votre maison. Il y aura plein de monde... La presse, des anciens combattants, des élus de la mairie... Et je tenais à vous en informer, afin que vous ne vous inquiétiez pas! - Ne bougez pas! Bon! J'attends donc. Je me tourne vers la place Winston Churchill et m'adosse à la porte de la prison. Le soleil est haut dans le ciel, la chaleur est à peine supportable. Les minutes passent, les voitures aussi... Leurs occupants me dévisagent, visiblement intrigués par mon attitude nonchalante devant ce lieu si austère. C'est vrai qu'elle n'a rien de sympathique cette prison. Pas vraiment imposante, mais triste, grise, le mur d'enceinte est d'environ six mètres de hauteur, tout est carré, strict, sauf la porte d'entrée qui étrangement est assez accueillante... Étonnant non? - Oui! Me rappelle la voix aussi chaleureuse que le reste. - Oui... Hé bien? - Il faut écrire!

- Donc,

20

Mais... Je m'en vais demain ! - Il faut écrire! - Mais la lettre n'arrivera jamais à temps! Je pars demain matin entre dix heures et midi! - Il faut écrire! - Bon, ben écoutez. .. Vous verrez ça avec la mairie, hein ? Merci et au revoir ! Je tourne les talons et m'éloigne de ce lieu décidément pas très sympathique... J'ai bien fait de m'en évader! "Abel Ikrelef va faire 400 km à cheval et revoir les lieux où il participa à la Résistance", titre ce matin "L'Écho du Centre" du lundi Il mai 1959. Je suis en selle, sur ma nouvelle compagne, "Vermeille". Il est environ dix heures du matin. La presse est là, la mairie, les anciens combattants, le président du musée de la Résistance et quelques amis demeurant dans la région, Catherine, Michel, Laurence, Marie, Laurent... Il Ya aussi des badauds. On se serre les mains, on s'embrasse, on se photographie, on s'interviewe ! Tout ce petit monde est gentiment massé devant la porte de la prison de Limoges. La porte? Elle s'ouvre, se referme, puis s'ouvre de nouveau, pour mieux se refermer. Les gardiens affichent un sourire de circonstance un rien crispé. J'imagine les détenus consignés dans leurs cellules, les gardes, armés, inquiets, perchés sur les miradors, des fois que je créerais une diversion pour en faire sortir quatorze autres, histoire de refaire l'histoire. Soudain derrière moi une petite voix m'interpelle... - Abel! Je me retourne et découvre une jeune femme brune. Il me semble la reconnaître... Mais oui... Elle a environ trente ans, mais ne les parait pas. Son regard reflète une profonde tendresse... Une douceur que l'on ne peut oublier. Doucement, je descends de cheval, m'avance sur elle sans la quitter du regard. La presse s'agite, les appareils 21

-Ah bon!

photo mitraillent. Autour de moi, tout semble bouger avec
une extrême lenteur. - Oui... C'est moi! - Viens là ... Elle me tend les bras et reprend... Je suis Marie-Simone D... J'habite juste à côté de la prison et c'est moi qui t'ai hébergé après ton évasion en novembre quarante-trois. Depuis, je suis restée dans la même maison, tout près d'ici, on ne sait jamais... Si un autre "Abel" s'évadait. Elle me sert très fort contre elle et ajoute... - Comme tu as changé! En une fraction de seconde, mes yeux se brouillent. Je sens mon coeur se serrer, comme s'il allait exploser. Il n'y a plus de doute possible... J'ai bien fait d'entreprendre ce périple. La boule d'angoisse qui me tient au ventre depuis quelques jours vient de disparaître... Mais la police est là... Elle doit m'escorter jusqu'à la sortie de la ville, en direction de Saint-Maurice les Brousses, le moment de partir est venu. Je serre une dernière fois cette messagère du passé entre mes bras... Puis, je remonte sur Vermeille... Putain! Qu'est-ce qu'elle est haute cette jument! Le motard stoppe à la sortie de Limoges. Nous avons mis vingt minutes pour sortir de la ville, après avoir respecté les feux rouges, les priorités et toutes les sortes de signalisations. Il descend de sa moto et s'approche de moi. - C'est ici que ma mission s'arrête... Ça va aller? - Oui, merci bien! Maintenant, ce n'est plus qu'une petite promenade de trois semaines et d'un peu plus de quatre cents kilomètres. - Hé bien, bonne route et attention aux excès de vitesse! - On y veillera! Au revoir et merci! Il regrimpe sur sa monture à moteur, démarre, et très seigneur, me fait un grand signe de la main en s'éloignant. Vermeille me regarde en coin, l'oeil triste, avec l'air de dire 22

"Bon, ben si on rentrait". Derrière moi Limoges, devant moi l'aventure.. . Alors, fouette cocher! Je talonne ma nouvelle compagne qui semble hésiter quelques instants et fmit par repartir en direction des écuries. - Hoooo... Là ! Non non... Ce n'est pas terminé ma vieille, ça ne fait même que commencer! À partir d'aujourd'hui, et pour trois semaines, il faut que tu te mettes bien une chose dans le crâne... Les écuries... Maintenant, pour toi... C'est toujours devant! Capito? Elle me regarde, l'air pas trop convaincu, et finit par obtempérer. À la bonne heure... Bon! Hé bien, voilà! Je me suis encore mis dans de beaux draps. Jusque-là, c'était marrant, la presse, la radio, la foule, quand je suis parti de la prison de Limoges, tout à l'heure, c'était très bien! Il y avait plein de monde... On me suivait dans les rues... Des gens criaient "Bravo! Bonne route" ! Et puis, la sortie de la ville approchait. La foule était moins nombreuse. Et puis, encore moins. Et puis, encore tellement moins, que j'ai fini par me retrouver tout seul sur la route, en direction de Saint-Maurice les Brousses. Seul! Enfm pas tout à fait. .. Avec ma flambante monture. Une superbe jument baie que m'a prêté l'escadron Saint-Georges. Juste que pour l'instant... On ne s'est pas encore trouvé! Par moments, au détour d'un virage, surgit une voiture et immanquablement, nous nous retrouvons dans le fossé. Mais bon... - Ça ne va pas durer hein? Tu ne dis rien... Tu n'es pas fier! Pour l'heure, elle ne dit rien en effet, elle est même très calme et je sens une certaine sympathie naître entre nous. "Le rêve de votre vie" ! Mais qu'est-ce qui m'a pris? J'étais tranquille... Il a fallu que je mette sur un bulletin de participation à un jeu stupide: "Je rêve de parcourir de nouveau, les campagnes que je traversais, à cheval, durant 23

la dernière guerre, quand j'étais officier de liaisons dans la résistance". Bien oui, je rêve! Dans mon lit! Souvent la nuit! Comme tout le monde! "Qu'est-ce qu'il est bête celui-là alors" ! Il n'a rien compris. En plus moi, mariolle, je dédaigne l'organisation de radio Luxembourg, avec ses étapes à l'hôtel, les restaurants, sous prétexte de revivre l'aventure, seul, sans assistance. Je devrais plus souvent écouter mon pote Éric, à l'usine, quand il me dit... "Arrête de faire le malin" ! Nous allons au pas. Il est midi vingt-cinq. Trente kilomètres jusqu'à Saint-Maurice les Brousses. Par les petites routes, à raison de cinq kilomètres heures, les premiers jours, le temps de trouver notre rythme, nous devrions arriver entre cinq et six heures. J'ouvre ma carte sans m'arrêter. La route monte légèrement et Vermeille avance nonchalamment. Peut-être a-t-elle compris. Je recherche les toutes petites départementales, afm d'éviter les grands axes. Nous arrivons sous un pont de chemin de fer, et au même moment, bien évidemment, un train déboule dessus. Vermeille stoppe net, se cabre, et décide de repartir au triple galop. Direction... Limoges! Je lui donne de la bride pour la laisser aller de l'avant sans qu'elle ne puisse bloquer le mors entre ses dents, et ramène le tout, coudes au corps, le buste penché vers l'arrière, debout droit sur les étriers. Je ne sais pas si c'est très académique, mais ça marche! Vermeille pile d'un coup. J'attends quinze secondes, que le train soit passé, et go ! On repart dans le bon sens! Mais Vermeille ne l'entend pas de cette oreille. Elle tente de se dérober à nouveau. Une fois à droite, une fois à gauche. Le pont ne lui plaît pas du tout... Mais alors... Pas du tout! Je donne des jambes, mais cela ne suffit pas! Même si je me suis préparé physiquement ces trois dernières semaines, je ne monte plus depuis seize ans... Visiblement ce n'est pas comme le vélo! J'insiste... Elle se cabre! 24