Amin

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105 pages
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"J'ai très vite appris à trier ! D'un côté la langue que j'aimais tant : le français et les valeurs que mon instituteur y avait accrochées ; et de l'autre : le choix de mon histoire, celui de mes parents et de mes aïeux, de la terre algérienne où j'ai posé mes premiers pas… Un non-choix en somme ! Il est bien difficile de faire cohabiter ces élans contradictoires dans la conscience d'un enfant. Il vous faut sans cesse aller de l'un vers l'autre en toute clandestinité des regards étrangers. Peu à peu et comme un "passeur" vous finissez par naviguer d'une rive à l'autre sans vous poser trop de questions. Vous ignorez alors, que les deux bords de la blessure qui se forme, ne se recolleront plus jamais !

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Ajouté le 01 novembre 2003
Nombre de lectures 315
EAN13 9782296334670
Langue Français
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Amin
Itinéraire d'un Algérien français
Récit

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5097-4

Yves-Marie

RENARD

Amin
Itinéraire d'un Algérien français
Récit

L'Harmattan
5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A Amin. Dis-moi d'où tu viens, je te dirai qui tu es...

Novembre 2002.

1.

POUSSIERES D'ENFANCE

Je suis né à Sidi-Bel-Abbès le premier janvier 1950. J'ai quitté l'Algérie une première fois en 1968, y suis retourné en 1972 pour quelques mois et n'y ai plus jamais remis les pieds. Je suis né dans la France sans être français, puisque le décret Crémieux* n'accordait ce privilège qu'aux seuls indigènes juifs d'Algérie. Je suis né de parents musulmans non pratiquants, des AIgéro-Français en somme, ou bien encore des Franco-Algériens et depuis 1962, des Algériens
tout court. . .

J'ai su très tôt que l'on m'avait conçu pour remplacer au plus vite un petit frère qui est allé rejoindre les anges sans même avoir eu le temps de se lever sur ses deux jambes. Je suis son suppléant en somme et c'est la raison de mon prénom: Amin! (amen). Ainsi soit-il! Quand je suis seul, immobile et que je ferme les yeux pour aller réveiller ma mémoire, je retrouve, toujours intactes, l'odeur, la lumière et la poussière du pays. Elles m'arrivent par bouffées, sans être encombrées de mots ou de situations, je m'y trempe souvent, j'ai même appris à les faire revenir quand je le veux et je les sniffe en cachette. Je crois que tout ce que j'ai appris plus tard s'est entassé sur le gros matelas sensoriel de mes cinq ans.
(*) Décret Crémieux, du nom d'un député juif français qui a œuvré pour octroyer la nationalité française à tous les «indigènes juifs» d'Algérie et fait adopter cette mesure par la Ille République en 1870.

Je n'ai aucune envie, aujourd'hui, d'aller vérifier sur place si ces souvenirs ont été déformés par ma mémoire ou bien émasculés par le temps, je les conserve en héritage dans une des boîtes de mon cœur, dont je demeure l'unique propriétaire et le seul locataire. Mon père était un homme fort, grand, rugueux et violent, partisan de l'autorité absolue sur tout ce qui dans la maison l'entourait, plus conciliant au-dehors et même au besoin, aimable et courtois. Mon père véhiculait, incarnait et respirait des certitudes. Il régnait sur nous tous et sur son épouse, comme un khalife. J'ai longtemps pensé que tous les pères étaient comme lui, que nous n'y pouvions rien et même que c'était très bien comme ça. Il tirait de sa fonction une indéniable vanité: chauffeur de l'unique médecin arabe de mon quartier, il promenait le savoir et les soins dans toute la ville et finissait par se considérer lui-même comme détenteur de ces grands bienfaits. Il n'est pas exclu que ma vocation médicale et ma profession d'aujourd'hui, aient puisé leurs motifs dans cette illusion paternelle que seul «un bon fils» pouvait réparer. Je ne suis pas certain au demeurant qu'il ait apprécié mon trajet et vécu tendrement ce transfert. Il ne m'en a jamais complimenté... Mais il n'a jamais complimenté qui que ce soit. 8

Ma mère est une mamma, soumise, docile et silencieuse qui ne prend jamais ses repas avec les hommes, mais dont je sais tout de l'anatomie, puisqu'elle nous emmène chaque semaine au hammam. Qu'elle s'y fait gratter le dos, par une dame encore plus grosse qu'elle, qui coince les billets sous ses énormes mamelles et nous fait très peur. Des pieds à la tête, ma mère est caparaçonnée comme un cheval de guerre, dans du gris, du noir ou du violet passé, d'où ne sortent que ses grosses mains couvertes de bagues. A la voir et à l'entendre quand il y a du monde autour d'elle, que son époux est au loin et qu'elle prend la liberté d'une confidence, on reste bouleversé par ses malheurs et ses souffrances. Elle les égrène comme un long chapelet, en poussant des soupirs, en baissant les yeux, qu'elle a très noirs et en gémissant juste ce qu'il faut, pour que l'on éprouve aussitôt une effroyable culpabilité à se sentir bien. Quand elle marche, on croit que ses pieds vont s'enfoncer dans le sol à chaque pas, qu'elle ne pourra plus en faire un de plus et qu'il faudra appeler des gens pour la sortir de là. Mais sous ses apparences désastreuses, se cache une redoutable manipulatrice qui ne laisse aux autres qu'une illusion de pouvoir. Elle peut aussi bien obtenir la clémence du père quand on se croit désespérément perdu et promis à une correction exemplaire que tendre le fouet au bras du maître avant même que l'idée ne lui vienne à l'esprit.

9

Elle veille sur nous tous, avec une vigilance d'insomniaque, ajuste nos vêtements comme une costumière de théâtre, vérifie la propreté de nos ongles et de nos dents plusieurs fois par jour et nous promet le pire si nous « faisons le mal» sans s'encombrer du détail. Elle écrase aussi des gros baisers sonores sur nos petites joues, chante quand le père n'est pas là, court d'une marmite à une autre et lave... Elle lave tout, le sol dur de la cuisine, les chemises et les culottes, les assiettes et les cruches, et même les commissures de nos lèvres qui n'ont rien mangé. J'éprouve pour ma mère, et je sais ce sentiment partagé par mes trois frères et mes deux sœurs, une tendresse coupable, comme si, tout petit, j'avais compris qu'elle ne pouvait rien faire d'autre que ce qu'elle faisait, qu'elle y était contrainte et qu'elle ne l'avait pas choisi. Qu'elle avait peut-être rêvé que ce soit différent, mais qu'elle y avait très vite renoncé parce qu'ici c'est comme ça... et que personne n'imagine que ça puisse être autrement! Le personnage le plus important de la famille c'est ma grand-mère Sheriffa. A côté d'elle et malgré leurs certitudes, mon père et ma mère ne sont que des figurants. Elle a tous les pouvoirs, ils ne le savent pas mais nous autres les enfants, nous le savons bien et l'avons toujours su! Cette femme extraordinaire ressemble à une grosse pomme qu'on a envie de croquer: dure au-dehors, tendre et sirupeuse au-dedans comme de l'orgeat. Elle ne sait ni lire ni écrire, mais elle sait tout! 10

Le temps qu'il va faire, l'humeur du père en rentrant, les douleurs de la mère, la bonne ou la mauvaise note qu'on a eue à l'école, sans ouvrir le cartable. Elle pétrit la semoule comme un artiste, retourne l'agneau grillé avec ses doigts et ne boit que du thé en cascades acrobatiques. Elle nous parle beaucoup et nous raconte des histoires où le méchant est toujours puni, le bon toujours récompensé. Elle dit que les punitions et les récompenses arrivent rarement tout de suite, mais qu'elles arrivent toujours et qu'il faut la croire, parce que c'est vrai! Elle dit aussi qu'une prière vaut mieux qu'une promesse de ne plus recommencer, qu'Allah est bon et juste mais qu'il a eu tant à faire et à refaire, qu'il ne faut pas lui en vouloir et que surtout si nous agissons mal, il pourrait se fâcher pour de bon! Qu'il ferait noir partout, que les fleurs ne pousseraient plus, que les oiseaux se tairaient et qu'il n'y aurait plus rien à manger. Dans ces funestes prophéties, nous allons nous réfugier sous ses jupes, nous tremblons et nous fermons les yeux. Jusqu'au moment où l'une de ses mains vient chercher la nôtre, la frôle puis l'enserre et que le patchouli qui flotte dans ses cheveux s'égare dans nos narines. Elle sait tout de nous et lit à haute voix dans notre cœur. Elle nous voit apprendre une leçon difficile, lire péniblement un texte, voilà qu'elle s'y met à son tour! Sans rien dire, son front se plisse, ses yeux s'écarquillent, sa respiration s'accélère sans autre motif que d'accompagner nos efforts, partager nos peines et vivre nos combats. 11

Muette, aveugle et sourde avec les mots de papier, elle
nous insuffle de manière irrésistible toute l'envie d'apprendre ce qu'elle n'a jamais su et ne saura jamais. Dans les rues de la ville flottent la lumière et la poussière, je la connais par cœur cette ville et saute sur toutes les occasions pour étendre mon savoir. Peu à peu, je me suis imposé sur mes frères et mes sœurs pour que l'on me confie les courses. C'est une mission délicate, obtenir le plus avec rien ou presque rien, écraser dans ma poche les trois sous que l'on m'a confiés, les recompter au besoin pour être sûr qu'ils sont encore là et oser affronter le boucher en lui demandant: six francs de mouton! Attendre son tour en cherchant à croiser son regard, prendre de l'assurance en annonçant la commande, feindre même un certain détachement comme s'il était normal d'acheter pour six francs de mouton sans repartir avec des os? «Six francs de mouton, tu veux pas le troupeau?» soupire le boucher, en tranchant le morceau d'un coup, puis en le faisant disparaître dans un papier gras, sans même l'avoir pesé. A peine sorti de la boucherie, j'ouvre le papier gras et je sens... Rien! C'est déjà ça ! Je tâte pour voir si c'est dur ou mou. Quand c'est dur, c'est mauvais signe, signe qu'un os se cache sous la chair et que le père va hurler parce qu'il n'aura pas son compte, ça peut même tomber sec, comme ça, d'un coup, vlan et forcément ça tombe sur moi!

12