Baudelaire

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« Nous ne craignons pas d’acheter le rare au prix du choquant, du fantasque et de l’outré. La barbarie nous va mieux que la platitude. »
Voici sans doute les phrases qui résument le mieux les affinités littéraires et l’amitié entretenues par Baudelaire et Gauthier au XIXe siècle. Le texte est à l’origine une longue notice rédigée par Théophile Gauthier pour les œuvres complètes de Charles Baudelaire (Michel Lévy, 1868). Cette réflexion sur l’écriture baudelairienne prend au fil des pages la forme d’un manifeste littéraire.


Défenseur de « l’art pour l’art », partisan d’Hugo dans la bataille d’Hernani, dédicataire des Fleurs du mal de Baudelaire, Théophile Gauthier (1871-1872), poète, romancier, critique littéraire et artistique, fut de toutes les grandes aventures intellectuelles de son temps.

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EAN13 9791027804863
Langue Français

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THÉOPHILE GAUTIER
BAUDELAIRE
édition présentée par Jean-Luc Steinmetz
Collection “Les Inattendus” Le Castor Astral
AVANT LIRE
Il suffit d’ouvrir un exemplaire desFleurs du Mal de Charles Baudelaire pour découvrir à l’endroit de la dédicace le nom de Théophile Gautier, « maître et ami », « poëte impeccable », « parfait magicien ès lettres françaises ». L’amitié qui unit ces deux hommes semble avoir été faite d’une étoffe diaprée, aux reflets contradictoires. Chacun tenta de dire sur l’autre la part de vérité qui lui revenait. Gautier auprès du jeune Baudelaire fit d’abord figure de romantique, un romantique d’une trempe singulière capable dès ses premiers écrits de parodier la veine frénétique et manifestant bientôt une égale attirance pour le fantastique et l’art souverain, célébré dans la préface deMademoiselle de Maupin, un morceau de bravoure qui devait donner à la poésie un nouvel essor. Baudelaire, quant à lui, éveillait la curiosité de Gautier qui se plaira, du reste, à évoquer les circonstances de leurs premières rencontres, lors des fantasias haschichines organisées à l’hôtel Pimodan où l’on dégustait sans réserve cette fameuse confiture verte, ledawamesk,dont on ne connaît de nos jours que la fumée la plus ténue. Animés d’un semblable intérêt pour tout ce qui rompait avec la terne banalité du quotidien, l’un et l’autre, malgré les dix ans d’âge qui les séparaient, fréquenteront les mêmes lieux, lieront des amitiés communes. Ils s’estimeront au point de réciproquement se décrire et de passer leurs œuvres respectives au filtre de leur regard critique. Baudelaire, pourL’Anthologie des poètes françaisCrépet, composera un d’Eugène Théophile GautierGautier, pour le même fastueux. ouvrage, rédigera une étude non moins remarquable sur l’auteur desFleurs du Mal. Celle-là, publiée en 1862, forme d’ailleurs le matériau fondamental qu’il réutilisera à la mort de Baudelaire. Plusieurs textes en naîtront : l’article nécrologique publié dansle Moniteur universel du 9 septembre 1867, le passage consacré à Baudelaire dans leRapport sur les progrès de la poésieimpériale, 1868), enfin la longue notice d’abord publiée dans (Imprimerie l’Univers illustré et qui constituera la préface au premier volume desŒuvres complètespar éditées Michel Lévy à partir de 1868. Le texte primitif s’est développé ou raccourci selon les avatars de ces publications. Si le portrait de Baudelaire se trouve singulièrement amputé d’admirables remarques dans leRapport sur la poésie,un ouvrage de commande qui se devait de montrer le renouveau des arts sous le second Empire (ce même Empire qui, en 1857, avait condamnéLes Fleurs du Mal !), la notice finale amplifie magnifiquement le relief de la première et tente de définir la variété de l’art baudelairien, tout en prenant soin d’ajuster quelques précisions biographiques négligées jusqu’alors. Pour plusieurs générations, cette introduction vaudra comme l’une des plus judicieuses réflexions portant sur la poésie à une époque où l’on ne disposait précisément que de celles de Baudelaire et de Poe. Ainsi, par cette préface, Gautier sut-il prendre place dans l’esprit des lecteurs aux côtés de ces illustres « maudits », non comme un égal, certes, mais comme un homme attentif à reconnaître leur originalité et sensible au contact tétanique du malheur (du guignon) qu’ils avaient su endurer en véritables sacrifiés. Il faut alors penser que bientôt Lautréamont, Mallarmé, Rimbaud allaient découvrir les quatre volumes des œuvres complètes de Baudelaire et que les remarques de Gautier qui les précédaient traçaient d’ores et déjà des chemins luminescents dans la sylve inquiétante de cesFleurs du Mal.Ducasse – il est vrai – à la fin de sa courte vie se targuera (dans sesPoésies)de ne voir en Gautier qu’un « Incomparable Épicier », au moment même, d’ailleurs, où, décernant des louanges à rebrousse-poil, il définissait Baudelaire comme«l’amant morbide de la Vénus hottentote ». Il est certain, en revanche, que Rimbaud lut la notice avec la plus grande connivence, puisqu’il semble y avoir relevé le terme de « voyant » sur lequel il fondera une partie de sa poétique future. Le jeune Mallarmé, quant à lui, rêvant encore aux voluptés froides d’Hérodiade, décèlera dans ces pages les premiers éléments de son esthétique, plus tard qualifiée par certains de décadente. Indépendamment de tout ce qu’elle nous apprend sur Baudelaire, la notice de Gautier a des allures de chef-d’œuvre. Ce dernier mot, peut-être excessif, révèle bien néanmoins l’altitude inspirée de ces pages et leur aisance, en dépit de leur composition assez lâche et de la chute abrupte, presque bâclée, comme sous l’effet d’une lassitude que l’auteur sans vergogne n’hésite pas à mettre au compte d’un « il est temps de finir». Tout prouve, au demeurant, que ce ne fut pas seulement au fil d’une plume vagabonde qu’il écrivit cet ensemble, puisqu’il y a repris par fragments des études antérieures et les a corrigées, au besoin. Une seule omission, assurément délibérée, est à déplorer, la longue comparaison établie dès 1862 entreLes Fleurs du Malet le
jardin vénéneux et splendide inventé par Nathaniel Hawthome dans un de ses contes fantastiques, La Fille de Rappaccini1.Il est probable que Gautier souhaita finalement remiser dans l’ombre un rapprochement qui, malgré sa beauté, risquait de fournir des armes à ceux qui voyaient surtout en Baudelaire un poète bizarre, exerçant la plus nocive influence. Comme souvent dans ses meilleures prestations de critique, Gautier n’a pas dissimulé ses souvenirs personnels. Bien au contraire. Loin de se confiner dans la stricte objectivité de mise en pareil cas, il ne s’est pas privé de rapporter une série d’impressions vécues. Baudelaire, sous son regard, ce n’est évidemment pas un simple texte, mais une présence montrée alors sous ses aspects multiples, de l’enfance à la mort, selon les métamorphoses qu’impose la vie. L’évocation de l’hôtel Pimodan, creuset mémorial au sein de l’île Saint-Louis, place le « héros » dans le climat d’étrangeté qui lui convient : au cœur même de la capitale, un réceptacle du passé, embelli de lambris dorés et de frises et fréquenté par des personnages hors du commun, vivant dans un monde de rêve : le peintre Boissard de Boisdenier, talent inabouti, Feuchère le sculpteur, les « belles du temps passé », Marix et la Présidente, dont Gautier se refuse à révéler l’identité, car autant que Baudelaire il l’aima, mais qu’il désigne comme le modèle dela Femme au serpent, cette insolite sculpture ainsi prudemment nommée alors qu’elle montre une femme au comble de la volupté. Baudelaire apparaît dans cette ambiance et Gautier aime le décrire, rivalisant ainsi avec les talents du peintre qu’il était à ses débuts. Passée une telle ouverture au souvenir, Gautier, reprenant pour un temps l’allure d’un classique biographe, se met en devoir de restituer l’enfance de Baudelaire, sans d’ailleurs par la suite s’en tenir à la nécessité de conter une vie. Il ne concède que quelque temps à la narration des débuts pour vite s’adonner à cet art des digressions qu’il avait en commun avec Balzac et où pareillement il était passé maître. Mû par un vague pressentiment que l’on pourrait, à bon droit, qualifier d’analytique, si le mot n’était aujourd’hui galvaudé, il insiste sur les tensions inévitables que crée dans une famille l’apparition d’un être qui bientôt tout entier se dévouera à la seule cause de la beauté. Apparent partisan de l’ordre, mais ami foncier des poètes anomiques, il s’attarde à ce que présente de périlleux la fonction de créateur, la plupart du temps fondée sur une rébellion presque originelle et la résolution de se distinguer au sein d’une masse amorphe oublieuse du temps où l’homme banquetait avec les dieux. Alors, à ce réfractaire-né qu’est le poète, s’offre le danger de l’univers symbolique. « Toute sensation lui devient motif d’analyse. » L’idée impose sa cruelle tyrannie, son paradis chimérique et, bon gré mal gré, la névrose guette, où s’épuise la hantise des plus vifs désirs. Sans réviser une légende fort accréditée de son temps, Gautier ne résiste pas à faire du jeune Baudelaire un voyageur ayant atteint les Indes, comme si certains poèmes desFleurs du Mal impliquaient un tel périple. Dans de précédentes notices, il n’hésitait pas à le rendre natif de ce pays ! De toute évidence,l’extraordinairetéde Baudelaire demandait à être justifiée, fût-ce par un alibi de ce genre. Cette lointaine origine avalisaitl’exotisme absolu d’un recueil, déjà métaphoriquement situé par Sainte-Beuve dans le « Kamtchatka romantique ». Si l’on devait retenir du texte de Gautier des pages remarquables, il conviendrait assurément de choisir celles que lui-même considérait comme quelque peu « métaphysiques ». L’art de la décadence s’y trouve défini avec une rare lucidité et presque énumérés, dans un grand luxe de détails, tous les thèmes dont le symbolisme et la littérature fin-de-siècle se nourriront, puisant à n’en pas douter dans Baudelaire, mais n’ignorant rien de ces réflexions flamboyantes qui introduisaient à son œuvre. Dans la notice, le terme de décadence revient à plusieurs reprises, monté en épingle comme un symptôme. Une analyse historique le justifie et lui confère ses antiques lettres de noblesse : Apulée, Pétrone et « ce Tertullien dont le style a l’éclat noir de l’ébène ». À l’avance, on croirait entendre le Huysmans deÀ Rebours,le Rémy de Gourmont du Latin mystique.L’idée (notion ? concept ?) de décadence est portée à incandescence. Gautier en observe l’insolite splendeur, les effets de surprise, voire la nécessaire perversité tenant à la nature de l’homme et non pas – comme certains étaient tentés de le croire – à la singulière déviation morale de l’auteur de « L’Invitation au voyage ». Amant inconditionnel du Beau, Gautier défend Baudelaire qui s’était placé sous son patronage et montre que celui-ci ne s’aventura jamais par seul goût de la morbidité dans l’univers de l’étrange. La spécificité des Fleurs du Mal,naguère condamné par la sixième Chambre correctionnelle, est définie recueil comme recherche de l’harmonie, y compris lorsque le sujet choisi comporte quelque laideur. Gautier s’applique une nouvelle fois à lever un immémorial malentendu. On sait pourtant qu’un tel quiproquo (où joue pleinement lamimésis ne sera jamais totalement dissipé. L’art passe inaperçu au profit du sujet qu’il expose et feint de reproduire ; et les vers de la « Charogne »
continuent de grouiller pour les âmes fragiles, alors que le poème se lit dans sa forme imputrescible. En termes presque prophétiques (or il fut surtout unvrai lecteur), Gautier s’intéresse au « maniérisme » de Baudelaire, à l’artifice que celui-ci déploya, où s’entend assurément une vérité de l’art perçu dès lors dans son autonomie inventive, sonsurnaturalisme, sa facilité à incarner l’idée, soit – comme le tenta Rimbaud – pour«changer la vie », soit pour en créer une autre, inimaginable et superbe. De là, une « dépravation » que Rimbaud, quant à lui, poussera jusqu’à l’encrapulement volontaire ; de là, aussi, une attention portée à l’« accidentel » dont Gautier, toutefois, ne semble pas avoir perçu toutes les relations qu’il pouvait entretenir avec la modernité, rencontre de l’éphémère et de l’éternel. La lecture ensuite proposée desFleurs du Malinaugure (on ne l’a pas suffisamment dit) l’un des grands moments de la critique littéraire. Consacrant à ce recueil une dizaine de pages, Gautier analyse un certain nombre de poèmes ou dégage des thèmes. Tout en s’imprégnant des termes mêmes de Baudelaire, il en vient à composer en écho, en réverbération, en prisme des sortes de paysages analogiques, brillant d’une compréhension rare, d’un « soleil sympathique ». Il explique par la couleur ; il commente par la vision. Nulle paraphrase des poèmes admirés, mais un développement, un contrepoint sensibles, prouvant littéralement la réalité des correspondances. Gautier entre en résonance avec lesFleurs du Mal.Il les vit, les voit, en suit le mouvement et les formes, les recrée ; à son tour il met en jeu (et en lumière) ces « analogies inattendues que seul levoyantsaisir » ; et les paragraphes sur les parfums, les chats, les peut femmes (sombres idoles ou spirituelles Béatrices) contiennent en eux déjà certaines harmoniques de la thématique telle que la concevra bien plus tard un Jean-Pierre Richard. La bizarrerie elle-même y est célébrée dans une admirable équivalence du « Rêve parisien », exemple extrême de l’artificiel. Ainsi Gautier, fort d’une critique créatrice, œuvre de véritables poèmes en prose reflétant les strophes de Baudelaire. Cette part concédée à l’imaginaire ne l’empêche pas d’aborder avec précision des questions relatives à la forme. Ses remarques sur la facture du vers ne satisferont sans doute pas les métriciens actuels ; elles tentent, en effet, de dissocierle poétique dela poésie.Gautier, comme plus tard Mallarmé, revendique la prééminence du vers ; il en décrit les effets variés en des termes métaphoriques peut-être trop intuitifs, mais il pose clairement le problème d’une poésie imitative, mêlant sens (compréhension) et sensualité. Ailleurs, telle observation sur la qualité des vocables, leur « valeur propre de pierres précieuses », amorce les méditations les plus éclatantes de Mallarmé sur le langage. La poésie,revanche, jouxte bien en la poétique,c’est l’occasion pour lui de rappeler la et considérable influence de Poe sur Baudelaire, influence qui, touchant successivement Mallarmé et ses disciples, puis Valéry, s’étendra sur toute la seconde moitié du XIXe siècle.Eurêka, la Genèse d’un poème n’ont pas fini de nous surprendre. Gautier, dont les derniers contes fantastiques subirent l’emprise desHistoires extraordinaires, montre, non sans raison, que la traduction à la fois fidèle et déviante de Poe faite par Baudelaire constitue un cas d’appropriation majeure. Baudelaire, en la personne de l’écrivain américain, avait rencontré son William Wilson2, un véritable double. Les pensées de celui-là sont devenues les siennes, indissociables désormais de son être, mais il les portait déjà en lui, comme une vérité secrète, avant de les connaître. Insoucieuse parfois des transitions nécessaires, la notice suit son cours ; elle en vient au Baudelaire auteur deSalons.en ce domaine avait montré la voie. Écrivain-peintre, il Gautier avait ouvertement transmis le savoir-faire de ses transpositions d’art ; le poète desFleurs du Mal s’en était inspiré à maintes reprises, dans son « Don Juan aux enfers », par exemple. Trop complaisants, hélas ! les comptes rendus de Gautier donnés depuis 1839 dansLa Presse ouLe Moniteur universel! LesSalonsBaudelaire ont une tout autre trempe. Aussi bien le débat de dans lequel nous entraîne Gautier au cœur de sa préface ne reflète-t-il qu’imparfaitement les plus justes remarques de son « héros ». S’il ne cache pas l’admiration que ce dernier portait à Delacroix, maître d’un certainparoxysmeet superbe coloriste des passions humaines, il s’en faut de peu qu’il ne lui reproche ses brèves accointances avec les réalistes, Courbet, mais autant Manet dont il ne suppute guère la future trajectoire esthétique. En ces passages, il faut entendre – je le croirais volontiers – les échos assourdis d’une querelle d’écoles. Baudelaire avait élu pour compagnons certains tenants du réalisme ; il était notamment lié à Champfleury. Gautier, encore romantique, même s’il admirait Flaubert, ne pouvait que s’opposer à une telle tendance. Du moins prend-il soin d’accorder une pleine importance à Constantin Guys, dont le nom serait demeuré
inconnu (ou méconnu) si Baudelaire ne lui avait consacré une étude sans commune mesure, à vrai dire, avec les talents, évidents, mais limités de cet artiste. Gautier s’empresse de sympathiser avec le fameux texte « Le Peintre de la vie moderne ». Il va jusqu’à en proposer une vue originale, note le « parfait humoriste » que fut Guys et le chic qu’il mettait à saisir le trait caractéristique (l’une des qualités desPetits Poëmes en prose), lacassureun mot vulgaire – ; précise-t-il –, mais qui transcrit à merveille une esthétique du particulier où se reconnaîtra plus d’une écriture fin-de-siècle. Abordant bientôt les écrits de Baudelaire sur les stupéfiants, Gautier renoue avec ses propres expériences, qu’il avait relatées dans certains de ses contes commela Pipe d’opium etle Club des Haschichins.lors se trouve bouclé le parcours critique, puisque la notice s’ouvrait Dès précisément sur l’évocation de l’hôtel Pimodan où Boissard conviait à de si bizarres soirées. Une assidue curiosité entraîne sa plume. Le texte combine de façon étroite, impressions personnelles et notations empruntées. Si l’on perçoit, de la part de Gautier, un regret pour ces fantasias passagères, on entend bien aussi, grâce à lui, en quelle suspicion Baudelaire les tenait. Cet idolâtre de la volonté ne pouvait admettre d’atteindre le paradis par surprise ! Arrivé en ces parages, il était normal que Gautier en vînt à évoquer la mort de Baudelaire, nullement motivée, certes, par l’abus des drogues, comme des générations de petits « amateurs » continueront plus ou moins de le dire, pour mettre à la hausse le prix de leurdealsur le campus des universités. Les ravages hâtifs de la syphilis (cette Grande Vérole dont la vision plus tard terrifiera Des Esseintes) ont bien suffi pour que le poète remâche un pitoyable « crénom » – « jusqu’à ce que la dent tombe », dirait un aphorisme zen. L’article nécrologique publié dansLe Moniteurquelques beautés pour restituer ces derniers jours : « L’intelligence n’était pas avait éteinte, mais brûlait comme une lampe dans un cachot, visible seulement aux étroites ouvertures des soupiraux. » Gautier, dans sa notice définitive, les omettra ; et c’est par une simple phrase indicative qu’il jugera bon de rappeler les « notes rapides, sommaires, presque hiéroglyphiques » qui deviendront pour nous, en 1952 seulement3,Pauvre Belgique, rétrospectivement l’un des ouvrages les plus acides et les plus intelligents de ce XIXe siècle que Léon Daudet qualifiera de « stupide », un texte vindicatif dressant le bilan d’une humanité veule, adoratrice du veau d’or, férue de progressisme et aussi sotte, en fin de compte, que ses jeunes filles secrètement flattées d’être l’objet de la « fouterie » universelle. Comme par remord et sous la forme d’un véritable appendice, Gautier risque enfin quelques remarques sur lesPetits poëmes en prose. Il montre une égale admiration pour cette partie de l’œuvre, mais se montre embarrassé pour en parler comme si un tel genre, hérité du frêle Aloysius Bertrand, était condamné à ne produire que des textes mineurs ; il donne de plates excuses à son rapide survol : « Il est bien difficile, à moins de disposer d’un grand espace… » L’étude se fait moins précise ; la perspicace transposition en prose que lui permettaient les poèmes en vers ne trouve plus ici sa raison d’être, sa possibilité, à moins d’une trop manifeste paraphrase – ce que tente un résumé des « Bienfaits de la lune » qui bientôt se résigne en sa phase terminale à citer le texte. Si remarquable soit la préface de Gautier, elle nous laisse, en cette fin, un goût d’inachevé, comme la chute d’un rêve que nous aurions espéré plus habile à nous acheminer vers une totale jouissance. Mais cette réserve ne peut être énoncée qu’en vertu des promesses tenues et des bonheurs page après page suggérés. On aurait aimé – il est vrai – que payant plus de sa personne Gautier s’aventurât plus profondément sur la voie de ses souvenirs ; on devine cependant quelle pudeur, sans doute nécessaire,l’en détourna. À d’autres instants, la matière citationnelle envahit si délibérément le propos que la parole critique s’en trouve remisée, comme si elle renonçait à ne s’autoriser que de ses seules estimations. Il n’en demeure pas moins une étude rayonnante et parfois séminale, incitatrice, à en juger par les suites qu’elle eut, même s’il fallut aussi qu’elle rencontrât des lecteurs d’une trempe tout à fait singulière. Témoignage exemplaire d’une amitié vive où le littéraire ne se distingue plus de « la vraie vie », ce texte, encore de...