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J'ai échappé au massacre de l'université du Burundi

De
199 pages
L'auteur évoque le massacre du 11 juin 1995 qui, au bas mot, a coûté la vie à une centaine d'étudiants Hutu. Il relate sa douloureuse expérience de la crise qui a secoué l'université du Burundi qu'il a fréquentée durant les années 1992-95. Celles-ci correspondent à la mort du président Melchior Ndadaye et au début de la guerre civile au Burundi. Jeté en prison, il y a côtoyé des dignitaires Hutu, de loin le "peuple majoritaire" de la prison de Mpimba. Ils y cohabitaient, pacifiquement, avec des présumés putschistes du 21 octobre 1993.
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Remerciements Le présent texte se veut être un témoignage de ce que j’ai vécu durant les mois chauds de juin et juillet 1995. Le moment était tellement dur à vivre, que je crois profondément, que sans l’aide de celui qui peut tout, l’Eternel Dieu, je n’aurais pas eu l’occasion d’écrire ceci. Je lui dois donc en premier lieu tout respect et toute reconnaissance. Durant ces moments douloureux, des personnes de bonne volonté sont intervenues à mes côtés. Elles m’ont prodigué soins, conseils et surtout réconfort moral. Aussi, sans minimiser, ni mesurer avec exactitude l’apport de chacun, je ne pourrai énumérer la liste de tous ceux qui, de près ou de loin, m’ont apporté leur secours. Quand j’étais en prison, ils m’ont rendu visite. Quand j’étais malade, ils étaient à mes côtés. Je me suis exilé, ils étaient là. Cela étant dit, il y a des personnes qu’on ne pourrait ne pas citer, au risque de priver le texte de sa substance. Les personnes suivantes méritent ainsi un salut solennel : Maître Melchior Ntahobama, a tout fait pour me permettre une vie digne avant mon arrestation- puisqu’il m’a ouvert les portes de sa maison pendant que j’étais en danger de mort dans la zone où je suis né et où j’ai grandi, Ngagara-, lors de ma détention à Mpimba et même lors de ma libération. Son amabilité rend son souvenir vivant et la gaieté de cœur toujours présente dans sa famille me touche encore à ce jour. Emmanuel Ndindiye. Il était, au moment du massacre, vice-Président de la ligue burundaise des Droits de l’homme, Iteka.

Joseph Mujiji était assistant du secrétaire exécutif au sein de cette même association et à la même période. Eugène Nindorera, ancien Président de cette ligue m’a rendu visite à la Brigade, alors que le magistrat instructeur ne voyait pas ce que ce grand Tutsi avait à faire avec un « criminel » Hutu. Il y a aussi, dans ce cadre des militants des Droits de l’homme, Tiebile Drame, ce haut fonctionnaire d’origine malienne au Centre des Nations-Unies pour les Droits de l’homme à Bujumbura, avec qui j’étais en réunion samedi le 10 juin 1995 à l’hôtel Novotel de Bujumbura. Il avait pris mon dossier à cœur. Toutes ces personnes ont tout fait pour que mon dossier avance le plus rapidement possible. Feu Otto Muhamari, cet ancien adjudant instructeur d’engins explosifs de l’armée burundaise au camp Muzinda, est venu plusieurs fois me rendre visite à la prison de Mpimba. Alors qu’il était désormais affecté à un service attenant à la prison, il demandait aux gardiens de la prison de lui ouvrir les portes, afin qu’il aille rendre visite à son « fils ». Il avait bravé les critiques et les médisances, prenant son courage à deux mains, franchissant la barrière ethnique. Je suis très reconnaissant de ces gestes d’une humanité très rare au Burundi. Le père Bob Albertijn, s.j. ; le père Fernand Boedts, s.j. ; ainsi que l’ambassadeur Koen Vervaeke, à l’époque chargé d’affaires à l’ambassade belge à Bujumbura, méritent les mêmes remerciements. Quant à Oswald Manirakiza, la famille Kubushishi et toute la famille Mbayahaga, qui m’ont gracieusement accueilli à Namur l’été de 1995, qu’ils trouvent ici l’expression de ma reconnaissance sans fin. Merci également à Jacques Hatungimana, qui a bien voulu lire et relire mon manuscrit. Son apport a été très précieux. Je ne saurai ignorer l’encouragement et le travail
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de Chris De Beule qui m’a beaucoup aidé pour la mise en pages. Last but not least, maman. Elle a vite compris que son fils risquait, aussi jeune, le sort de son père. A vingt-trois ans, Papa a été emporté par le génocide Hutu de 1972. C’était plus exactement l’après-midi du 5 mai. Ce vendredi-là, Papa ne savait, ni qu’il partait, ni pourquoi il devait mourir. Moi non plus, ce dimanche 11 juin 1995, je ne savais ce qui m’attendait. Il y a de ces jours où le mal frappe sans prévenir. Mais, au fait, prévient-il ? Le peutil ? Merci à tous.

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I. Avant-propos Avertissement Dans le contexte douloureux du Burundi, il convient de mettre les balises nécessaires à tout projet d’écriture, quelque soit le genre. Les témoignages n’échappent pas à la règle. Le présent texte ne saurait être considéré comme une attaque lancée contre un groupe ethnique. Il ne fait que constater des faits, par ailleurs avérés. Il ne saurait en outre être récupéré par quelque idéologie politique que ce soit, non plus. L’auteur parle de son vécu, personnel certes, mais qui se place dans un contexte historique, social et politique bien précis : celui du Burundi de la première moitié des années 1990. Aussi, vu qu’il est témoignage, ce texte emploie-t-il exprès le pronom personnel « je ». Le lecteur voudra bien me pardonner pour le désagrément éventuel causé par une telle emphase. Point important : se reconnaissant Chrétien né de nouveau, l’auteur affirme haut et fort avoir pardonné à tous ceux qui ont attenté à sa vie, et qui ont emporté celles de ses amis et nombreux condisciples. Willy Madirisha, son « ennemi » de toujours par exemple, peut savoir, en lisant ces lignes, que l’auteur ne retient aucune dent contre lui. Même Anatole Miburo, ce magistrat qui l’a écroué, habité par une très rare méchanceté. L’auteur croit cependant qu’il est nécessaire de ne pas se voiler la face. Parce que l’on ne pardonne que les torts que l’on reconnaît avoir subis, auxquels l’on peut donner un nom.

In-« justice » L’histoire récente du Burundi regorge de milliers de crimes consommés, connus, mais restés impunis à ce jour. Le Burundi est tout simplement la terre de l’impunité. Il est vrai que s’il existe deux pays sur cette planète où le plus fort règne, où le pauvre et le faible sont harcelés et écrasés sans cesse, le matin comme le soir, à longueur de journées, le Burundi est certainement l’un de ceux-là. C’est dire qu’il ne brille même pas quand le soleil se lève, tellement tout est obscur. Ce pays est richement fourni en meurtres et massacres de toutes dimensions, et sans aucun doute des plus crapuleux du XX è siècle. Cette terre est également celle où les criminels « présumés innocents » se la coulent entièrement douce, où victimes et bourreaux sont pêle-mêle invités au banquet, sous l'hypnotisme de la musique de l'oubli. Ainsi, s'il fallait remonter ne fût-ce qu'à la date de l'indépendance de ce petit territoire, c’est-à-dire au 1er juillet 1962, peu nombreux sont en effet les meurtres d'hommes politiques (ne parlons pas d’humbles citoyens) dont les enquêtes ont abouti à des actions judiciaires concrètes : arrestation et ou mise en examen, procès. Comme cela se fait ailleurs, dans les états où le Droit a sa place. Quant aux pauvres, qui n’ont aucune connaissance dans le système de direction du pays, ils n’ont droit à rien, à rien du tout, à part évidemment la souffrance, qui est leur « pain » quotidien. Ils doivent tout mériter. Dans de pareilles circonstances, il devient dès lors dangereux de remplir deux conditions : être appelé « être humain » et se trouver, de surcroît, sur le territoire burundais. Les assassins des syndicalistes tués en janvier 1962 à Kamenge, ceux qui ont mis fin à la vie de Mgr Gihimbare,
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aumônier militaire, abattu en 1964, les meurtriers de Pierre Ngendandumwe, Premier ministre du Burundi, tué le 15 janvier 1965, les chefs d’orchestre des bains de sang de 1965 et 1969 n’ont jamais été inquiétés. Quant aux maestros du génocide de 1972, des massacres et répressions sur le tas de 1988, 1993 et plus tard, ils ont été gratifiés de galons, en mémoire de leurs hauts faits macabres. Plus récemment encore, les meurtriers de Mgr Ruhuna1, de Mgr Courtney, nonce apostolique assassiné le 23 décembre 2003, ne sont toujours pas connus. Les victimes porteront très longtemps la douloureuse marque de ces souffrances dans leur chair et dans leur âme. Et si donc les responsables de ces crimes n’ont jamais été inquiétés, c’est qu’ils tiennent le greffe de cette cour d’injustice, que, pour bien faire, ils ont eux-mêmes appelée « justice ». Hélas, le magistrat ne s’arrêtera jamais lui-même et le juge ne s’enverra jamais en prison luimême, un militaire ne pourra prendre sa vie, sauf en cas de démence. Le lecteur n’aura pas de plus concrète illustration que les procès en rapport avec la tragédie de 1993. La morale de l’histoire est que ceux qui ont été reconnus criminels ce sont ceux-là qui ont été manipulés, quelques innocents et même quelques victimes. On peut dire que La Fontaine est mort trop tôt, nous nous régalerions pas mal de ses fables !

Cet homme d’Eglise appelait à la réconciliation au lendemain du coup d’état du 21 octobre 1993. Archevêque de Gitega, il avait ouvert son archevêché à ses ouailles Hutu pourchassées par des miliciens Tutsi. Il a été tué dans une embuscade en 1996. Bien que le Cndd-Fdd, alors en rébellion contre le pouvoir de Bujumbura et sous la direction du colonel Ndayikengurukiye ait été pointé du doigt par le pouvoir, la justice a « peur » de ce dossier qui peut-être n’est pas si simple qu’il ne paraît. 13

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C’est que tout est politique. L’accusation est trop forte au Burundi. La magistrature assise, obéit et suit la cadence. Le Procureur de la République reçoit ses ordres d’on ne sait où. Il les applique et il ne bronche pas. La défense, malgré le renforcement du barreau ces dernières années, reste très faible, et par ailleurs corrompue jusqu’à la moëlle. La justice n’existe pas au Burundi. Par conséquent, ne rêvons pas que nous verrons un jour les anciens étudiants, miliciens et militaires Tutsi qui ont tué les étudiants Hutu dans la fatidique nuit du 11 au 12 juin 1995, être déférés devant quelque tribunal burundais. Si justice il peut y avoir, elle ne peut qu’être internationale et neutre. Ceci est vrai pour le massacre des étudiants Hutu de l’université comme pour plusieurs autres tueries en masse de citoyens burundais, morts par piles, par centaines, par milliers, depuis que leur pays est soi-disant « indépendant ».

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II. Contexte politique et social

Le Burundi entre dans l’effervescence démocratique en 1992. Une constitution reconnaît le multipartisme : le parti unique, l’UPRONA2, refuse jusque là le principe de plusieurs partis. En mars 1992, les Burundais sont appelés aux urnes. Par référendum, ils adoptent le texte fondamental. La course présidentielle commence à ce moment, véritablement. C’est en octobre 1992 de cette année que j’entre à l’université, à la faculté des lettres et sciences humaines. En juillet, je termine premier de toutes les promotions’92 au lycée du Saint-Esprit (j’ai terminé mes humanités en section Lettres modernes). A l’époque, je veux faire le Droit ou les sciences économiques. Mais, comme au Burundi on ne choisit pas ce qu’on étudie, si l’on n’est pas né dans une famille influente et riche, je suis obligé d’apprendre les règles de la grammaire française, les grands courants de la littérature française…(ce qui n’est pas mauvais en soi, comprenez-le bien) pour terminer le trajet dans l’enseignement secondaire. Le directeur de l’enseignement supérieur, Léonidas Ndoricimpa, reçoit de ma part plus d’une lettre de recours, lui demandant de revoir mon orientation. Elles n’auront aucun effet, pendant que chaque jour, jusqu’au second semestre, des étudiants originellement inscrits dans d’autres facultés, parviennent à se faire inscrire en Sciences Economiques ou en Droit, ou alors en littérature anglaise. Je suis né quelque part, plutôt nulle part, et donc on ne fera pas attention à mes
Parti de l’Union pour le progrès national, devenu après parti de l’Unité et du progrès national.
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demandes. Et pourtant, tout au long des années scolaires précédentes, les élèves du cycle supérieur des humanités se font rabâcher les oreilles : ils obtiendront leurs premiers choix, s’ils réussissent brillamment au test national. Ainsi, à cette époque au Burundi, il faut avoir des « connections » selon les Anglophones, des pistons sûrs et véritables, pour obtenir un quelconque service. La vie au Burundi est ainsi organisée. L’enseignement supérieur en général et l’université en particulier, ne fait pas l’exception, ô que du contraire !

a. Introduction Ceux qui ont connu l’université du Burundi durant les années de la crise vous le diront : l’unique institution supérieure du savoir au Burundi était devenue l’industrie du vice et du crime, la pépinière pour les manifestants de plusieurs causes à la fois, le sanctuaire de l’opposition radicale Tutsi, un endroit très dangereux pour les Hutu. Les coups de canon qui ponctuent le coup d’état du 21 octobre 1993 ont un douloureux retentissement au campus Mutanga. Plusieurs étudiants Tutsi, partis en grandes vacances quittent l’intérieur du pays3, pour élire domicile là où est, en temps normal, leur résidence secondaire. Quant aux étudiants Hutu, ils doivent faire le choix : poursuivre leurs études l’année académique suivante, ou quitter le Burundi, pour aller s’essayer ailleurs. Alors que la cohabitation devient de plus en plus impossible, dans une institution où la machine politique
Un certain nombre d’étudiants Tutsi ont perdu les leurs durant les massacres qui ont suivi l’assassinat du Président Ndadaye. 16
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avait tourné au maximum lors de la campagne électorale de 1993, la plupart des étudiants Hutu choisissent alors d’arrêter les cours, ou de fréquenter rarement les salles de cours, afin de « limiter » leur insécurité. Déjà dès janvier 1994, un étudiant Hutu, un certain Floribert Beaulieu, laisse sa vie au campus. Les auteurs de ce crime courent toujours, avec la fausse conviction qu’ils ne sont pas connus. Le masque est pourtant tombé. L’université du Burundi, qui s’est, dans le temps, appelée « l’université officielle du Burundi », réputée pour l’institutionnalisation de la séparation ethnique durant toute son existence4, a en effet été le théâtre de la cristallisation des esprits, lors de la campagne électorale de juin 1993. Il était de notoriété publique que les partis politiques, officiels ou clandestins, avaient leurs représentants, dans ce qui était considéré à l’époque comme le plus haut siège du savoir5, mais aussi le socle du pouvoir, dans un pays où le taux d’analphabétisme fait trembler. Le FRODEBU6 et l’UPRONA, ont été les principaux acteurs politiques à agir sur la conscience des pauvres étudiants7. Début 1993, la section du FRODEBU de
Il y avait deux queues au restaurant universitaire : une pour les Tutsi, une autre pour les Hutu. Lors d’une visite tout à fait surprise, le Président Buyoya avait pu s’en rendre compte lui-même. Les choses étaient claires. 5 Le mot kirundi « kaminuza » pour « l’université », signifie en réalité le sommet des sommets, le top. Il laisse supposer que l’université du Burundi forme des savants. C’est un vœu pieux. 6 Front pour la démocratie au Burundi. 7 A part l’UPRONA et le FRODEBU, on pouvait reconnaître les sections du RADDES (Ralliement pour la démocratie et le développement économique et social, dont un des candidats aux législatives à Bujumbura était étudiant à la faculté de Droit) et celle du PRP, ancien parti royaliste parlementaire, de Mathias Hitimana, dirigée un moment par Eddy Mbona. 17
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l’université organise un meeting, plutôt timide. Ce meeting signe son existence. L’UPRONA lui, tenait ses meetings depuis des mois, avant que le régime n’agrée les partis politiques dits de l’opposition. La période allant jusqu’à mai 1993, début de la campagne électorale officielle, est à considérer très particulièrement comme portant les germes du désastre qui va s’abattre sur cette institution, en 1994 d’abord et surtout en 1995, ensuite. Que de la manipulation ! Que de mensonges crus ! Dans une institution, où défilent des docteurs, des professeurs, des assistants, peu ont compris, ou mieux, ont voulu comprendre, que la donne politique pouvait changer. Et ceux qui parviennent à le comprendre décident tout de même de refuser toute issue contraire à leur volonté. Peu remettent en cause l’endoctrinement politique des médias de l’Etat, qui couvrent avec des œillères une campagne électorale dont les tendances sont claires, dès le début. Et très peu encore parmi les étudiants (de loin les plus visibles supporters du major-Président) vont accepter, dignement, le verdict des urnes. Le soir du 3 juin 1993, devant le restaurant universitaire du campus Mutanga, un jeune étudiant, membre du FRODEBU, portant le chapeau symbole de son parti, se fait agresser par quelqu’un, d’un extrémisme primaire et qui, plus tard va d’ailleurs jouer un rôle déterminant dans les crises qui vont secouer l’institution jusqu’en 1996. Nous croyons alors qu’il s’agit d’un simple incident. Erreur d’appréciation, dans la mesure où ces « incidents » vont se multiplier, surtout après le putsch du 21 octobre 1993, qui a renversé et emporté, vous le savez, Melchior Ndadaye, élu le 1er juin 1993 à plus de 65%.

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Photo 1-Vue partielle du campus Mutanga à Bujumbura

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