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La Guérisseuse de Marseille

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Description

Rien ne laissait présager d'un tel avenir à Esther qui, à seulement treize ans, est emportée par la tuberculose. Alors que tout le monde la croit morte, elle ressuscite miraculeusement le jour de son enterrement. Une expérience dans l'entre-deux-mondes d'où elle ressort avec un don de guérisseuse, don qui fera d'elle une légende dans toute l'Europe mais qui lui permettra également de trouver son propre salut : la liberté.Š

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Date de parution 01 avril 2014
Nombre de lectures 38
EAN13 9782336342986
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Lina CHELLI

La Guérisseuse
de Marseille
Récit








La Guérisseuse de Marseille

Lina CHELLI





La Guérisseuse de Marseille



*


Récit




















L’HARMATTAN








































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03300-6
EAN : 9782343033006

Ses yeux sont fermés, et pourtant elle n’est pas dans les ténèbres,
la luminosité de l’endroit est telle que la clarté de ces lieux étranges
où elle pénètre lentement lui révèle une toute autre vision du monde
qu’elle s’apprête à rejoindre. Ce monde s’éloigne sans cesse, il lui
semble inaccessible et sa route bien longue. Mais au fur et à mesure
de sa progression, elle se sent happée inéluctablement vers lui.
Ses mains sont immobiles, posées sagement sur sa poitrine. Elle s’en
sert néanmoins de balancier pour avancer vers sa destinée. L’extrémité
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la petite boîte en sapin où elle repose. Mais, bien qu’elle y demeure
allongée, et parfaitement inerte en apparence, elle a vaincu la gravité,
et grâce aux mouvements cadencés de ses membres inférieurs, elle
continue sa fabuleuse progression vers le somptueux chemin qui
s’ouvre devant elle.
Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Dimanche 21avril 1946.
Sans doute cela explique-t-il tous ces gens réunis autour d’elle.
Mais pourquoi tant de pleurs et de cris, pourquoi tant de tristesse le jour
de ses treize ans?
Elle ralentit un instant sa course vers l’inconnu. Elle les voit tous,
comme dans un brouillard.
Elle essaie de leur parler, mais, ils ne l’entendent pas. Elle essaie de
les toucher, mais, ils ne la sentent pas.

Mémé Titou, s’il te plaît, arrête de pleurer, je suis heureuse, je m’en
vais rejoindre mon papa et ma maman, je les vois vaguement, là-bas,
tout au bout du tunnel. C’est étrange, j’ai l’impression qu’ils me font de
grands signes, comme s’ils ne voulaient pas que je m’approche d’eux,
comme s’ils m’ordonnaient de rebrousser mon chemin. Mais je ne veux

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pas, je ne peux pas, je dois aller au bout, je dois franchir cet invisible
écran qui me sépare de ce monde merveilleux. Je ressens une force
puissante qui tente de freiner ma course, je suis obligée de lutter contre
elle, je ne veux pas retourner en arrière, je me sens si légère, si libre et
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SOXV MH QH VXLV SOXV PDODGH GH OD WXEHUFXORVH -H UHVSLUH HQ¿Q j SOHLQV
poumons un air si pur et en même temps si dense, que je peux presque
le toucher, et me déplacer sur lui aussi facilement que sur la terre ferme.
Je ressens une telle sérénité, un tel bien-être, et une telle béatitude que
mon âme relie, dans son voyage en apesanteur, la terre qui l’a créée et
constituée, au ciel, qui la reçoit. Mais, quelque chose semble me retenir,
et m’obliger à baisser la tête. Je suis partie si loin, et pourtant, je n’ai
pas quitté la pièce, de là-haut, je les vois tous, agenouillés, autour de
moi. C’est terrible, je lis dans leurs pensées.
Moshé, tu es le plus célèbre boucher cacher de Tunis, et ton épouse
Blanche t’aime sincèrement. C’est vrai qu’elle est très malade, mais
pourquoi espères-tu secrètement qu’elle meure très vite? Es-tu si
pressé d’épouser Sarah, ta maîtresse? Pourtant, tu n’es pas un mauvais
bougre, de temps en temps, lorsqu’il te restait un morceau de viande,
ou quelques saucisses, tu me les offrais généreusement en cachette de
ta femme.
Tata Rachel, arrête de faire semblant de pleurer, tu ne m’as jamais
aimée, tu n’as jamais aimé que toi-même, et ma sœur Bichette, que tu
as adoptée tout bébé.
Mesrahine, c’est gentil d’être venue, mais, je ressens ton impatience,
c’est normal, tu as quatre enfants, un mari, et tant de choses à faire.
Bernard, ne sois pas si triste, ne t’inquiète pas, tu m’en offriras encore
des verres de limonade, quand je reviendrai dans ton bar.
Simon, mon cousin, pourquoi es-tu si malheureux?
Pourquoi autant de haine envers Dieu? Simon, je ne savais pas que
je comptais autant pour toi, reste, ne t’en vas pas, ne dissimule pas
tes larmes…
Myriam, tu ne boucleras plus ma chevelure blonde. Je ne viendrai
plus t’aider à faire le ménage dans ton salon de coiffure, tant pis pour
les gâteaux et les bonbons que tu me donnais en récompense!
Tina, tu te demandes si Dieu te pardonnera un jour tous les
avortements que tu as commis. Tu n’es pas en train de prier pour mon
salut, mais pour le tien.

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Malik, ne fais pas semblant d’être peiné, tu es là par hasard, et tu ne
sais plus comment faire pour t’en aller au plus vite.
Jacob, tu es en train de me bénir, mais, s’il te plaît rabbin, parle-moi
en français, tu sais très bien que je ne comprends pas l’hébreu!
Pierre tu es là aussi, Jacob va être jaloux, il n’aime pas les curés.
Heureusement qu’il n’a jamais su que je venais souvent te voir dans
ton église et que tu me lisais en secret les merveilleuses histoires de la
Bible. C’est un peu grâce à toi si je sais où je vais.
Pierre, que fais-tu? Jacob va fermer mon cercueil, laisse le faire, je
dois m’en aller!

– Jacob, attendez! Laissez-moi la bénir!
– Il n’en est pas question, un peu de respect, je vous en prie!
– Titou, laissez-moi faire!
Titou se lamente si fort qu’elle ne comprend pas exactement
ce qu’on lui demande. Avec ses poings, elle se frappe la poitrine.
Oui, c’est un grand malheur, oui, c’est un ange que Dieu lui prend! Elle
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bénit, au nom de Jésus Christ. À ce moment précis, l’atmosphère de la
pièce se transforme.
Un silence pesant s’installe brusquement. Soudain, les volets de la
chambre, succinctement rabattus, s’ouvrent d’un coup sec. Ils laissent
immédiatement apparaître un rayon de lumière qui se matérialise
directement dans le prolongement des mains de Pierre, s’étalant aussitôt
sur le corps d’Esther.
Une bienfaisante chaleur s’épanche alors tout autour du cercueil,
contaminant à leur insu les témoins de la scène, tétanisés par la magie de
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ramène auprès des siens.

Soudain, elle ouvre les yeux, se relève lentement, s’assoit dans son
cercueil. Elle étend son bras, et tout en s’écriant, désigne de son index,
chacun à son tour, plusieurs personnes présentes dans la pièce.
– Moshé, tu vas mourir!
– Myriam, marie-toi vite, tu es enceinte!

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elle, et tu ne le reverras que dans vingt ans, sur ton lit de mort et jamais
tu ne connaîtras tes petits enfants!
– Bernard, tu vas avoir une voiture, tu vas gagner une grosse somme
d’argent, joue à la loterie!
– Mesrahine,dépêche-toi, il y a le feu dans ta maison, tes enfants
sont en danger!
– Marmoud,ton père n’est pas ton père, c’est un Américain, plus
tard, tu hériteras!
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naissance, tu étais si jeune et sans mari, ta mère te l’a volée pour la
vendre à un couple de riches Français. Va à Marseille, cherche-la, un
jour, elle connaîtra la vérité, et si Dieu le veut, tu la retrouveras!
– Malik, va rendre ce que tu as volé à Smain, Dieu te pardonnera!

Au fur et à mesure de ses prédictions désordonnées et saccadées,
lancées au hasard, une lueur de plus en plus intense apparaît dans
les yeux d’Esther et se fond à la pureté virginale de son regard.
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après l’autre. La gravité déconcertante du moment unique, dont ils
n’ont pas encore conscience d’être les témoins privilégiés, empêche
toute réaction logique de ceux qui sont désignés. Les autres, abasourdis,
boivent ses paroles, tout en essayant de contenir une étrange sensation
de peur, mêlée à un désir incontrôlable d’être, eux aussi, interpellés.
La dualité de la douloureuse attente d’une prophétie redoutée, bien qu’en
même temps secrètement espérée, les déconcerte totalement. Ce désir
transforme singulièrement la stupeur qui les a envahis en un sentiment
jubilatoire de curiosité mêlée à une ineffable sensation d’effroi.
Moshé met les mains sur son front. Au fur et à mesure qu’il baisse
et relève sa tête,les grosses gouttes de sueur qui perlent son visage
dégringolent par à-coups sur le plancher.

Les mots qu’il prononce, bien qu’inaudibles, contribuent à donner
de la consistance et de la crédibilité aux propos prophétiques d’Esther.
Myriam baisse la tête, et de sa main droite, se caresse doucement le
ventre. Sa mère, à ses côtés, la serre tendrement dans ses bras. Bernard,
incrédule, mais néanmoins totalement subjugué, sourit. Tina pleure,
en silence, incapable de faire le moindre geste. Elle dévisage Esther

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avec un étrange regard empreint d’un doute affreux mêlé à une douce
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temps que Mesrahine, qui quitte précipitamment la maison, sans prendre
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respectif, les deux hommes s’associent dans la bénédiction. Titou reste
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s’exprimer par un méli-mélo de sons, de mots, de cris, moitié en arabe,
moitié en français, qu’elle fait retentir dans la pièce en se raclant la
gorge. Ce bruit incongru et assourdissant stoppe net Esther dans ses
pérégrinations. Elle s’arrête soudain de parler, referme ses grands yeux
bleus, et se rendort, assise dans son cercueil.

Personne n’ose bouger. Ils patientent en silence, comme si l’histoire
n’était pas terminée, comme si une suite logique allait les ramener à
la réalité. Hagards et incrédules, ils se contentent d’attendre qu’Esther
parle à nouveau.
Pierre et Jacob poursuivent leur discussion intime avec Dieu, chacun
avec ses mots, chacun avec son rite, mais tous deux réunis par la ferveur
de leur foi.
C’est Bernard qui, le premier, rétablit la connexion avec le monde
réel en s’écriant :
– Elle est vivante! C’est un miracle! Je vais vite chercher le docteur.
Pierre, reprenant aussitôt ses esprits, se précipite vers Esther et la
SUHQG GDQV VHV EUDV D¿Q GH OD UpFKDXIIHU
– Levez-moi ce cercueil du lit, et allez vite chercher des draps propres
et une couverture, vite! Elle est toute glacée.
Jacob, vexé de ne pas être intervenu le premier s’interpose brutalement.
– Laissez-moi faire!
Ses gestes sont si désordonnés qu’il fait glisser Esther des bras de
Pierre et la fait retomber dans son cercueil. Grâce à un immense effort
sur lui-même, ce dernier parvient à se contrôler, et tout en reprenant
son précieux fardeau, se contente d’un regard menaçant envers Jacob
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Il s’affaire avec elle pour en changer les draps, et quand la couverture
HVW HQ¿Q PLVH LO ODLVVH 3LHUUH LQVWDOOHU GpOLFDWHPHQW (VWKHU GDQV FH SHWLW
nid douillet.

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Bernard revient en courant, désespéré de ne pas avoir trouvé
le docteur. Titou semble ne plus pouvoir se détacher du fauteuil où elle
s’enfonce de plus en plus. Elle a subi un tel choc, une telle émotion,
qu’elle est encore incapable de digérer les événements. Elle se contente
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dont les acteurs auraient traversé l’écran pour se mêler à l’assistance.
Elle regarde, impassible, tous ces gens qui se sont agglutinés autour du
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– Écartez-voustous, laissez-la respirer! Elle transpire, Jacob,
trouvez-moi une serviette imbibée d’eau froide pour rafraîchir son front.
Pierre termine à peine de parler qu’Esther se réveille à nouveau.
– Tu reviens de très loin mon enfant, dis-moi, d’où viens-tu,
qu’astu vu?
– J’ai faim, Pierre, j’ai soif.
– Vite, un verre d’eau, de la nourriture!
– C’est étrange, j’ai rêvé d’œufs, des œufs bien frais que je mangeais
avec une tartine de pain, et de beurre bien frais, pas le même que ma
mémé Titou me donne quand il est périmé et qu’elle ne peut plus le
vendre parce qu’il est trop rance. C’était merveilleux, même le pain
était frais.
Au son de sa voix, Titou, toujours prostrée dans son fauteuil, reprend
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coque et des bonnes tartines, avec du pain et du beurre bien frais.
– Avec un bol de chocolat ?
– Avectout ce que tu voudras, ma chérie, bois ce verre d’eau en
attendant, je reviens très vite.
– Doucement, Esther, ne bois pas trop vite.
– Merci, Pierre, mais, j’ai tellement soif. C’est pour qui, ce cercueil
par terre? Qui est mort?
– Mon enfant, tu as donc tout oublié…
– Oubliéquoi, Pierre? J’ai toujours aussi faim. Pourquoi y a-t-il
autant de monde autour de moi?
– C’est ton anniversaire mon enfant, tu as treize ans aujourd’hui.
– Esther!
– Oui Moshé!
– Te souviens-tu de ce que tu m’as dit tout à l’heure? Est-ce la vérité ?
– De quoi me parles-tu Moshé? Tout à l’heure, je dormais, j’étais si

1

0

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sens bien, je n’ai plus mal, mais j’ai faim!
– Essaye de te souvenir, je t’en prie, c’est très important.
Pierre s’interpose :
– Laissez-la tranquille Moshé, ce n’est qu’une enfant, elle a besoin
de repos.
– Mais il faut que je sache….
0RVKp Q¶D SDV OH WHPSV GH ¿QLU VD SKUDVH 0DUPRXG WRXW
HVVRXIÀp O¶LQWHUURPSW
– Lamaison de Mesrahine est en train de brûler, ses enfants sont
indemnes, elle est arrivée à temps pour les sauver. Il me faut des
volontaires pour éteindre l’incendie!
Moshé blêmit. Il quitte discrètement et silencieusement la pièce
en marchant lentement à reculons, sans quitter des yeux le regard
FRPSDWLVVDQW GH 3LHUUH &RPSUHQDQW HQ¿Q TXH VD SUpVHQFH Q¶HVW
plus indispensable, Jacob s’occupe de réunir les volontaires pour
circonscrire l’incendie de la maison de Mesrahine. Quand Titou revient
avec la nourriture tant attendue, il ne reste plus autour du lit d’Esther
que Pierre, Tina, et sur le pas de la porte, Myriam, en grande discussion
avec Bernard.
– Ils sont tous partis? Jacob aussi?
– La maison de Mesrahine est en feu, il est parti organiser la chaîne
avec les seaux d’eau pour l’aider à l’éteindre.
Pierre, Titou et Tina se regardent, les mots sont inutiles, les faits
parlent d’eux-mêmes.
Incapable de penser à autre chose qu’à la nourriture que sa
Grandmère vient de lui apporter, Esther s’assoit sur son lit, pose le plateau sur
ses genoux et entame goulûment son repas.
– Doucement, lui dit Pierre, tu vas t’étouffer!
– Quandje serai grande, lui répond-t-elle, je me marierai, et je
mangerai tous les jours du bon beurre bien frais.
6DORPRQ OH GRFWHXU DUULYH HQ¿Q ,O DXVFXOWH (VWKHU TXL UHIXVH GH
s’arrêter de manger. Elle n’est plus malade, elle est miraculeusement
guérie de sa tuberculose. Son pouls est normal et sa température tout
à fait correcte, quoi qu’un peu faible, mais son diagnostic est formel,
Esther est en pleine forme et en parfaite santé. Il sort pour discuter
VDQV WpPRLQ DYHF 3LHUUH HW 7LWRX 7LQD UHVWH DYHF (VWKHU (OOH HQ SUR¿WH
pour l’assaillir de questions, mais celle-ci a beaucoup trop faim pour

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lui répondre. De toute façon, elle ne comprend rien à tout ce qu’elle
lui raconte. Salomon, pendant ce temps, explique succinctement à
Pierre et à Titou qu’Esther l’a échappé belle, et qu’elle a bel et bien
failli être enterrée vivante. Il est évident qu’elle n’est pas ressuscitée,
et que son état létal n’était en fait qu’apparent. En ce qui concerne ses
prédictions, dont une au moins vient de se révéler exacte, il se refuse à
tout commentaire, ce domaine n’étant pas celui de la science, mais de
la spiritualité. Il admet néanmoins, la possibilité d’un don de voyance,
ou bien même d’une prédisposition naturelle à des prémonitions
inexplicables. Quant à sa miraculeuse guérison, elle fait partie des
exceptions que la médecine moderne n’a pas encore réussi à élucider.
Titou se montre tout-à-fait satisfaite par ces explications, Pierre, pas du
tout, mais, en homme intelligent, il écourte l’entretien.

Toute la rue Condé est en effervescence, l’incendie a complètement
détruit l’intérieur de la maison de Mesrahine. Quand Léon, son mari,
qui travaille à l’usine de pains Azymes de la rue Arago, arrive sur les
lieux, c’est trop tard. Il a tout perdu. Tout, sauf l’essentiel, sa famille
au grand complet réfugiée sur le trottoir d’en face, sur le pas de la
SRUWH GH OD PDLVRQ GH 7LQD /D SDXYUH IHPPH FRQVHQW HQ¿Q j ODLVVHU
Esther tranquille. Elle s’avance vers eux et les fait pénétrer dans son
appartement. Sa mère, à moitié paralysée et complètement impotente
est affalée sur le canapé. Son état semi végétatif la préserve du regard
KDLQHX[ GH VD ¿OOH (OOH OD PHW VDQV PpQDJHPHQW HQ SRVLWLRQ DVVLVH D¿Q
de faire de la place pour les enfants. Choqué par son attitude, Léon est
sur le point d’intervenir quand sa femme, un doigt sur la bouche, l’en
empêche en lui serrant le bras. Tina se dirige vers la cuisine, et en revient
les bras chargés d’une gargoulette d’eau fraîche et de quelques gobelets.
– Vous pouvez rester ici, en attendant.
– Merci, Tina, Dieu te bénisse!
– Etmême, si vous n’avez pas d’autre endroit où aller, je peux
vous proposer d’habiter chez moi. En échange, je ne vous demanderai
DXFXQ OR\HU LO YRXV VXI¿UD GH YRXV RFFXSHU GH 'MDPLOD PD PqUH
J’ai l’intention de quitter Tunis, le plus vite possible.
– Tu es quelqu’un de bien, Tina, quand je pense que j’ai osé dire du
mal de toi! Tu n’es pas rancunière!
– Jele suis, Mesrahine, mais je te comprends, l’avortement est un
pêché. J’ai foi en Dieu, quel qu’il soit. Celui des Juifs, des Chrétiens

1

2

ou des Arabes, peu importe, c’est certainement le même. Un terrible
doute m’assaille. Ma mère a perdu l’usage de la parole et sa raison est
Gp¿FLHQWH FH Q¶HVW TX¶XQ OpJXPH TXL V¶DFFURFKH GpVHVSpUpPHQW j XQH
vie qu’elle ne mérite peut-être plus. Je suis partagée entre un étrange
sentiment de haine et d’angoisse, et si Esther avait menti? Quoi qu’il en
soit, je m’en vais, je vais en France, à Marseille. Je vais chercher mon
enfant, celui que ma mère m’a volé. Le 13 juin, elle aura treize ans, le
même âge qu’Esther. Lorsque je l’ai eu, je n’avais pas seize ans, que de
temps perdu! Je m’en vais, je ne reviendrai pas sans elle.
– Que Dieu te garde Tina, et qu’il exauce ton vœu!
– QueDieu te garde aussi Mesrahine, et surtout, qu’il protège tes
enfants. Installez-vous, prenez ma chambre, le lit est grand, je vais
demander à Djamel de me donner ses vieux matelas pour les enfants.
Ce soir, je prendrai le canapé. À mon retour, je te ramènerai du lait, et
de la nourriture.
– Merci, Tina, merci, Dieu te bénisse Tina!

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questionne inutilement Albert, son employé, et accessoirement, son
amant. Celui-ci, qui n’a certainement pas inventé la poudre, se montre
bien incapable de lui apporter le moindre indice qui puisse étayer
sa conviction.
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nouvelle, revient en courant, ivre de bonheur, rue Condé. Titou n’a pas
quitté le chevet d’Esther. Elle lui ouvre la porte, lui fait signe de ne
pas faire de bruit, car Esther s’est rendormie. Il entre discrètement et
s’approche à pas feutrés de sa petite cousine. Il lui met la main sur le
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Il reste longtemps, immobile à la regarder. Dans son sommeil, elle
semble sourire. Ses longs cheveux blonds s’étalent en désordre sur ses
frêles épaules partiellement dénudées. Elle semble grelotter, il la couvre
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tendrement sur le front. À son retour, il quitte la maison.

Simon porte un amour sans borne à sa petite cousine. Lorsque en
1942, un peu avant l’occupation de Tunis par les Allemands, elle avait
perdu sa mère, morte brûlée en allumant sa cuisinière à charbon, il en
a été gravement affecté. Il n’a jamais trouvé les mots pour la consoler,

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il n’a jamais osé lui avouer à quel point il partageait sa tristesse, et il en
voulait à sa mère Julie, la sœur de Titou, de ne pas avoir voulu recueillir
Esther dans sa maison. Surtout lorsque son père, fou de douleur à la
mort de sa femme, s’est laissé mourir de chagrin. Par dépit et en signe
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dans l’armée.

Le lendemain matin, Esther se réveille de bonne heure et en pleine
forme. Par la porte d’entrée entrebâillée, elle entend les voix de Tina et
de Titou. Au dehors, les deux femmes, sommairement assises sur des
tabourets en bois, boivent du thé. Esther les rejoint, en chemise et les
pieds nus.
– Tu es réveillée ma chérie, comment tu te sens? Tu vas bien?
– Mais oui, mémé, ça va.
– Viens, assis-toi avec nous, tu veux une tasse de thé, et des beignets?
Tina t’en a gentiment apportés…
– Je meurs de faim, mais je préférerais une crêpe à l’œuf.
– Je vais t’en chercher Esther, le Ftaïri a déjà commencé sa fournée,
lui répond Tina.
Esther se saisit de la théière et se verse un verre de thé à la menthe.
Elle n’a pas la patience d’attendre le retour de Tina et commence à
dévorer un délicieux beignet au miel.
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reprennes des forces. Mais, dis-moi, Esther, te souviens-tu des mots que
tu as dit hier? Qui te les a dictés?
– Mémé, laisse-moi tranquille, je ne me souviens de rien!
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quitte Tunis, elle a déjà pris un billet pour le prochain bateau en partance
vers Marseille. Qui t’a dit que Tina avait eu un enfant?
– Elle a eu un enfant, Tina! Il est où? je ne savais pas!
– Esther, vraiment, tu ne te souviens plus de rien? Fais un effort, ma
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– Je te jure, Mémé, j’ai tout oublié. C’était un rêve et…
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une crêpe à l’œuf.
– Tiens, Esther, régale-toi.
– Merci, Tina, c’est délicieux.
– Esther!

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– Oui!
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vivante et qu’elle habitait à Marseille. Tu sais comment s’appellent les
gens qui l’ont adoptée?
– Mais de quoi tu me parles, Tina! Je ne me souviens de rien, je ne
savais même pas que tu avais eu un enfant.
– Esther, regarde-moi, lève la tête, concentre-toi!
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qu’il en reste… Je te dis que je ne me souviens plus de rien.
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m’a tout expliqué. Esther n’était pas morte, elle était juste plongée dans
un coma profond, c’était une erreur médicale. Elle l’a échappé belle, on
a failli l’enterrer vivante.
– M’enterrervivante, c’est pas vrai, Mémé, tu dis ça pour me
faire peur!
– Non, mon enfant, viens sur mes genoux, viens, je vais t’expliquer.
Tu étais très malade, tu avais la tuberculose. Quand tu as fermé tes
yeux, le docteur a cru que tu étais morte, il n’a pas compris que tu étais
simplement endormie. Grâce à Dieu, tu t’es réveillée à temps.
– Ouf! je l’ai échappé belle! Je ne dormirai plus jamais!
– Nedis pas de bêtises, tu n’étais pas vraiment endormie, tu étais
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Tu comprends?
– Non.
– Tant pis, l’essentiel est que tu sois bien vivante, et en bonne santé.
– Je vais vite m’habiller, je ne voudrais pas être en retard au magasin.
– Non,pas aujourd’hui, repose-toi, reprends des forces. Albert se
débrouillera sans toi, on verra dans quelques jours.
– Merci, Mémé.
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douce en direction de l’église. Quand Titou s’aperçoit de son absence,
elle est déjà loin.
– Esther, mon enfant, viens dans le presbytère.
– Pierre, raconte-moi encore de belles histoires.
– Oui, je vais t’en raconter, mais toi, mon enfant, n’as-tu rien à me
raconter ?Qu’as-tu vu dans ton sommeil? Dis-moi, ce sera un secret
entre nous, à moi, tu peux en parler.

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– Pierre, c’était un rêve.
– Cela ne fait rien, raconte-le moi. Pour une fois, c’est toi qui vas me
raconter une histoire.
– J’étaisdans un endroit étrange, comme dans un tunnel.
Tout au bout, il y avait ma maman, et mon papa et puis…plus rien, je
me suis réveillée. C’est tout Pierre, désolé, je ne me souviens plus, à
toi maintenant, continue l’histoire du Christ. Est-ce qu’il était vraiment
mort, ou simplement endormi?
– Il était mort, Dieu l’a ressuscité.
– Comme moi?
– Peut-être mon enfant, Dieu seul le sait.

Dès le lendemain, Esther, qui s’est réveillée de bonne heure, reprend
le chemin de l’épicerie. Titou s’est ravisée. Après tout, puisqu’elle est
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dire, elle est donc tout à fait capable de se remettre au travail. Titou n’est
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même l’entend, c’est à dire que pour elle, tout se mérite. Chaque repas
que lui coûte Esther doit être compensé par son travail. À la mort de
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WUDYDLOOH D¿Q GH UHPERXUVHU VD QRXUULWXUH &¶HVW FRPPH FHOD (OOH DXVVL
dès l’âge de huit ans, affublée d’un hénin conique et démesuré, partait
avec sa mère vendre des citrons doux et des oranges à quelques mètres
de la porte de France, à l’entrée des souks, sous les arcades, devant les
établissements Maruani. La vie était dure, et bien souvent, elles étaient
chassées avant d’avoir pu écouler leur marchandise. Ces jours-là, elle
était obligée de fouiller dans les poubelles, ou pire, de mendier pour
se nourrir. Sans le vouloir, elle reproduit sans doute le schéma de sa
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tout ce qui est trop abîmé pour être vendu, même à prix réduit. Et pour
cela, encore faut-il qu’elle le gagne à la sueur de son front.

Titou ne se pose pas de questions, elle aime Esther comme on aime
un cheval, ou un bœuf qui, courageusement laboure votre champ.
Cet amour-là, n’est pas viscéral, il est juste comme elle le répète si
souvent.»tu travailles bien, tu manges bien« Si. Et pour elle, bien ne
veut pas dire manger des produits frais, non, elle ne parle pas de la
qualité de la nourriture, elle ne parle que de la quantité. Plutôt que de

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jeter les produits avariés, impropres à la consommation, chez Titou,
tous les soirs, on les a au menu. Quand cela lui est possible, Esther fait
semblant de les avaler. D’autres fois, elle prétexte un manque d’appétit.
Elle se débrouille toujours autrement. Cette petite blondinette aux yeux
bleus est devenue le« chouchou » detous les magasins de l’avenue
de Paris, et même de quelques uns de la place AnatoleFrance et de
l’avenue Théodore Roustan. Seulement voilà, depuis son improbable
résurrection et surtout ses mystérieuses prédictions, les gens ont
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sont intrigués, et beaucoup préfèrent l’éviter. Heureusement, Bernard
l’abreuve de jus d’orange avec discrétion, Myriam la gave de friandises
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dans le plus grand secret de son presbytère, il la régale d’œufs à la
coque et de tartines de pain avec du bon beurre bien frais.

En moins de quarante-huit heures, l’histoire d’Esther fait le tour de
Tunis. Le bouche à oreille fonctionne si bien, que les derniers informés
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commun avec la réalité. Esther est regardée comme une bête curieuse,
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est l’incarnation vivante de l’humaine condition. Mi-ange, mi-démon.
Elle est surtout dépassée par les événements, inconsciente de la fureur
vindicative des commères qui entretiennent sa légende. À présent trois
clans se distinguent : ceux qui la traitent comme une pestiférée, ceux qui
la protègent, et les autres, les incrédules, qui transforment bien vite leur
sentiment transitoire en une curiosité malsaine et jubilatoire. Titou est
ravie et se frotte les mains, c’est une excellente publicité. Son épicerie
QH GpVHPSOLW SDV (VWKHU DVVLVH GDQV O¶DUULqUHERXWLTXH HVW ¿QDOHPHQW
bien contente de ne pas être obligée de travailler. De temps en temps,
Albert vient la chercher pour la montrer comme un animal de cirque,
quand un client important veut la voir. Il n’est pas méchant, Albert,
juste indifférent, sans personnalité et sans volonté. La seule chose qui
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de Titou quand il la lui apporte.

L’euphorie de la nouveauté s’estompe hélas au bout de quelques
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