//img.uscri.be/pth/c5954bf46832ad9eddbd3d5f27973c029103dc26
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le bal des aimants

De
240 pages
Dans ce récit, l'auteur nous livre sans détour son parcours d'enfant placé. Né dans un contexte familial très fragile, il est ballotté de familles d'accueil en maisons d'enfants et nous fait part de ses relations tissées aves les personnes qu'il a rencontrées, depuis sa petite enfance jusqu'à l'âge adulte, recherchant sans cesse l'amour de sa mère qu'il ne trouvera jamais. Témoignage fort et bouleversant, ce livre se veut être un hymne à l'optimisme.
Voir plus Voir moins

Pierre Duhamel
Le bal des aimants
ou le parcours d’un enfant placé
Les pleurs n’en f nissent pas. Je n’arrive pas Le bal des aimantsà me calmer. Cela fait plus de trente ans que
ce souvenir se répète et rôde dans ma tête
(…). C’est probablement ce jour précis que ou le parcours d’un enfant placé
j’ai su au fond de moi que jamais je ne pourrai
compter sur ma mère, que ma vie devenait
l’enfer duquel je serai le seul à imaginer,
construire et détenir la clé me permettant
d’en partir. J’ai trois ans.
L’auteur nous livre sans détour son parcours
d’enfant placé. Né dans un contexte familial
très fragile, il est ballotté de familles d’accueil
en maisons d’enfants et nous fait part de
ses relations tissées avec les personnes qu’il
a rencontrées, depuis sa petite enfance et
jusqu’à l’âge adulte, recherchant sans cesse
l’amour de sa mère qu’il ne trouvera jamais.
Témoignage fort et bouleversant, ce livre se veut être un hymne
à l’optimisme…
Pierre Duhamel est devenu enseignant en sciences sociales et
exerce aujourd’hui auprès de personnes adultes dans le champ de
l’éducation. S'appuyant sur son expérience institutionnelle, le regard
qu’il porte sur son histoire est devenu une force qu’il met au service des
autres.
eEn 1 de couverture : photographie de Felix Mittermeier, Pixabay (CC) et
een 4 : « Ferme tes yeux et dis-toi que tout est possible, quand tu les rouvriras,
tu verras que le monde a changé. », dessin de Claire.
ISBN : 978-2-343-10748-6
24,50 €
Le bal des aimants
Pierre Duhamel
ou le parcours d’un enfant placé






Le bal des aimants





















Pierre Duhamel











Le bal des aimants
ou le parcours d’un enfant placé



























































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-10748-6
EAN : 9782343107486





A Alexandra et Claire




PROLOGUE






J’ai toujours voulu écrire. Aussi lointain que je m’en
souvienne, il est question de mettre à plat toutes mes
pensées, tous mes souvenirs, toute ma vie. Cette idée me
revient régulièrement à l’esprit, dans mes rêves, pendant les
moments où je me retrouve seul ; elle fait partie de moi et je
suis irrésistiblement voué à lui donner un sens, à
l’extérioriser, à la partager. Comme victime de mon passé,
cette écriture m’aidera à mieux vivre et me donnera le
chemin à suivre afin d’accepter, de pardonner, de tourner la
page. Il n’est nullement question ici d’un scoop, d’un
règlement de comptes ou d’une imagination débordante car
tous ces souvenirs sont des situations qui n’ont pas été
rêvées, malheureusement et heureusement, la fiction n’est
pas la cause de mes douleurs. Si je tentais de faire un bilan de
ma vie, il serait très positif car je suis entouré de gens que
j’aime et qui me le rendent bien. J’ai deux enfants
magnifiques en bonne santé et d’excellentes relations dans
ma vie sociale et professionnelle. Il s’agit en fait de ma vie,
pourrait-on, dire secrète, celle dont je ne parle pas ou peu.
Cette vie dont j’ai eu si souvent honte, cette vie qui m’a tant
fait souffrir. Celle qui parfois me hante et que j’ai souvent
des difficultés à exprimer. Cette enfance que je n’ai pas
choisie et qui ressurgit de tous les côtés comme si j’y étais
encore enfermé et que seules alors ces lignes pourraient aider
à libérer. Je ne sais pas vraiment si tout cela ressemble plus à
de l’explicatif ou à une manière de me justifier mais ce qui
est certain c’est que je détiens les secrets de ma vie et que je
souhaite les révéler pour qu’elle se sente mieux. Comme si
j’avais quelque chose à cacher et que mon histoire
deviendrait désormais plus facile à vivre une fois partagée.
Et pourquoi en ai-je tant besoin ? Quelles raisons peuvent
pousser une personne à mettre ses souvenirs en mots ?
C’est une question compliquée à laquelle je ne saurai
répondre complètement. Le fait est que ces mots me
donnent des réponses et c’est déjà le début d’une explication.
J’ai été un enfant placé. Un de ces enfants dont on dit « lui, il
est de la DDASS », « c’est un gamin à problème », « il a
quelque chose qui ne va pas » ou encore « il ne s’en sortira
pas » etc. et la liste ne s’arrête pas là, je sais bien de quoi je
parle. Je sais aussi que ce sont mes différents placements qui
m’ont donné l’envie de ces lignes. Les enfants placés ne sont
pas conditionnés pour « réussir ». Cette notion étant, bien
entendu subjective car elle est très difficilement quantifiable
et vérifiable. Avec le temps, je dirai plus que l’important
n’est pas la hauteur de la marche gravie, mais plutôt le
chemin parcouru pour atteindre n’importe laquelle des
marches.
Néanmoins, la majorité des gens, et je le sais par
expérience, s’accordent à penser que ces enfants partent avec
une chance en moins que l’on pourrait nommer simplement
des « lacunes ». Nous sommes tout juste conditionnés à nous
mettre « à niveau », c'est-à-dire vivre « normalement », être
dans la moyenne. En fait « réussir » pour nous, cela signifie
limiter la casse ou encore ne pas cumuler d’autres échecs, car
il faut bien comprendre qu’aux yeux « des autres », un
placement en soi est déjà un échec. Etant d’une nature
optimiste, je trouve que ce genre de discours ne l’est pas
alors j’avance à contre-courant.
J’ai de fortes raisons de penser que j’ai toujours souhaité
aller au-delà. Que ma réussite ne serait pas celle des autres et
qu’en plus elle effacerait, comme d’un coup de baguette
magique, ce passé que je n’ai pas choisi. Devenir acteur
plutôt que spectateur, voilà ce que j’ai toujours voulu. Tout
ceci n’est qu’illusions. On ne refait pas le passé, on tente tout
juste de le comprendre et plus difficilement de l’accepter.
Certaines personnes, qui m’ont vu grandir, me montrent du
doigt comme étant un exemple de réussite. J’en suis
10 naturellement flatté mais doivent-elles réellement être fières
de moi, de mon parcours ? Je n’ai pas le sentiment d’être très
solidaire envers certains camarades avec qui j’ai grandi. Je
dirai même que j’éprouve à la fois de la satisfaction mais
aussi de la honte d’avoir « réussi » aux yeux de celles et de
ceux qui nous ont aidés à nous en sortir tous. Ces mêmes
personnes voient trop souvent s’accumuler les échecs d’un
grand nombre d’entre nous, malheureusement c’est la
majorité d’entre nous. Ecrire est donc un besoin pour
avancer, afin d’être plus compris. Je ressens l’envie de parler
aux gens, de communiquer et de leur dire qu’il me semble
qu’il n’y a pas de règles, leur raconter une histoire banale qui
va se répéter encore et encore, sans fin.
C’est aussi une façon de parler à mes enfants et aux
personnes que j’aime ; leur dire ce que j’ai sur le cœur, leur
témoigner l’amour et la confiance que je leur porte, leur
donnant ainsi l’occasion de mieux me connaitre, me
(re)découvrir et me comprendre. C’est une manière de parler
à tous ceux qui n’ont pas les mots, une manière de me lier à
eux et d’écrire pour nous. Je ne me sens pas du tout le
porteparole d’un groupe, je suis au contraire porteur d’optimisme,
ce que les lignes suivantes sont en réalité. Ces lignes
toucheront donc toutes les personnes curieuses de
rencontrer une histoire, celles qui ont du mal à croire aux
changements et enfin toutes celles qui ont besoin de s’évader
l’espace de quelques mots et oublier ainsi leurs propres
maux. Plus que de simples juges, les lecteurs deviendront les
miroirs de mon âme.
J’ai pensé également que mes mots peuvent constituer un
ensemble de réponses pour les professionnels qui m’ont
connu, qui m’ont élevé, qui m’ont éduqué. Voir, sentir,
apprendre aussi de l’intérieur ce qu’un jeune peut vivre dans
ses difficultés, ce qu’il éprouve lorsqu’il est bercé dans un
monde qui lui est inconnu, la manière dont il a peur, ses
longs moments de solitude, ses expériences cachées. Cette
11 histoire, bien qu’elle ne soit pas extraordinaire, peut
peutêtre aider beaucoup de personnes même si j’avoue l’écrire
pour mon propre compte en premier lieu, égoïstement.
J’ajouterai que c’est mon plus vieil ami d’enfance qui m’a
convaincu d’écrire les mots difficiles à dire. Même à lui,
malgré notre passé commun, nos innombrables moments
vécus ensemble, nos activités, nos souvenirs communs, je
n’arrive pas à lui exprimer ce que j’ai tant besoin d’exprimer.
Je vais suivre ses conseils et m’attaquer à mes souvenirs, à
mes pensées, à mes bonheurs et à mes expériences
douloureuses afin de les coucher sur ces pages et les sortir de
mon être. Je puise au plus profond de ma mémoire pour
faire ressurgir mes souvenirs qui, demain, se seront évaporés
sous le passage du temps ; je n’ai qu’un seul souvenir d’une
vie passée en famille avec mes deux parents, celui de mettre
le feu dans l’appartement et de me faire gronder ensuite !
Comme si ce feu venait brûler la sérénité d’une famille unie
et aimante, comme si ce feu était la raison, la seule, qui a fait
de moi un enfant placé… J’ai longtemps pensé que j’étais le
seul responsable de mon sort, que j’avais évidemment mérité
ces placements et que mes parents avaient toutes les raisons
de se débarrasser de moi, délinquant de trois ans qui
commence sa vie à craquer des allumettes…à ma portée
d’ailleurs… C’est à se demander si mes parents ne
souhaitaient pas notre mort à tous tellement,
inconsciemment, ils étaient déjà dans le remords d’avoir eu
deux enfants… Désormais, après trente années de
recherche, de réflexion, de travail sur moi, j’ai éteint cette
idée et me déresponsabilise d’un poids qui m’a simplement
pourri la vie. Enfin, raconter cette histoire permettra aussi de
figer le temps passé et profiter davantage du temps à venir.
Car je n’ai pas de plus grande peur que celle de ne pas avoir
le temps.


12

PARTIE I

A la recherche du passé





Pour que la paix dedans puisse naître et vieillir
A travers moi le temps ne rebrousse sans cesse
De ces notes le ton fasse de ne plus me languir
D’échapper à jamais à cette folle jeunesse

Les pleurs n’en finissent pas. Je n’arrive pas à me calmer.
Cela fait plus de trente ans que ce souvenir se répète et rôde
dans ma tête au gré de mes humeurs, je n’arrive pas à le
chasser. Je voudrais que cela ne soit jamais arrivé pour me
sentir libre, pour arrêter de voir ressurgir ces sentiments de
peur, d’injustice, d’amour perdu. C’est probablement ce jour
précis que j’ai su au fond de moi que jamais je ne pourrai
compter sur ma mère, que ma vie devenait l’enfer. Je serai le
seul à imaginer, construire et détenir la clé me permettant
d’en partir.
J’ai trois ans.
Je me débats pour ne pas sortir de la voiture. Je suis
installé sur la banquette arrière et la fatigue du voyage
n’apaise pas l’ambiance déjà tendue. A l’extérieur de mon
abri, attendent plusieurs personnes qui ne voient arriver
qu’un gamin de plus. Ce sont des éducateurs sociaux et pour
eux l’histoire est déjà sans fin et ils n’arriveront pas à stopper
le processus malheureux qui frappe tous ces enfants. Ils ne
peuvent qu’accepter et attendre que je sorte. C’est un des
frères de ma mère qui aura raison de moi. Je suis en colère et
je lui donne des coups mais cela ne l’empêche nullement de
me passer, comme un relais, aux professionnels pressés que
la voiture reparte. Heureusement, je ne suis pas seul. Mon
frère m’accompagne et cela me rassure de voir une personne
connue. Lui n’a pas fait d’histoires, il est du genre effacé,
timide. Je pense qu’il accepte son sort ou du moins il le
comprend et moi pas. Je lui donne la main, je ne veux pas
qu’il me lâche et j’aime le sentir près de moi. Il est mon aîné
de presque deux années et il est « tout » ce que j’ai.
Il s’est passé beaucoup de minutes, peut-être des heures
avant que je ne sois calmé. Exténué, je me souviens m’être
endormi à table et réveillé par la grosse voix de la dame
présente au sein du groupe d’enfants afin que je me tienne
droit. Les mains sur la table et pas les coudes. La tête droite
et ne pas balancer les pieds sous la chaise. Les prémices de
mon éducation venaient de voir le jour, et bien sûr mes
parents ne me les avaient pas apprises ni personne d’autre
d’ailleurs. Tout était à faire.
____________________
Nous sommes en 1979.
Ce lieu dans lequel j’allais désormais vivre était un
château. Mes yeux d’adulte ne voient plus vraiment les
raisons de ce passage obligé. Mais mes yeux d’enfant cernent
toujours la grande allée boisée, des deux côtés, ainsi que
cette route interminable qui me mène lentement vers
l’inconnu. La route se termine non loin du château, en face ;
à droite se trouvent des bungalows, signe d’installations
précaires, comme des préfabriqués en bois, de couleurs
différentes. Ce genre de bungalows que je n’ai revu que bien
plus tard, au collège, à la fin des années 80. Je me souviens
que dans cette allée, il y avait des cabanes dans les arbres ;
ces derniers étaient reliés par des cordages. Je me souviens
aussi du lieu et de la rage qu’il m’a inspirée. J’y ai vécu moins
de deux ans et cela était bien assez. Les repas étaient servis
sur de longues tables autour desquelles attendaient mes
camarades et moi-même. Il suffisait de lever et de porter
16 l’assiette à la louche collective quand on nous en avait donné
la permission, pour que nos besoins vitaux soient satisfaits.
La salle des repas était aussi celle qui servait aux moments de
fêtes d’anniversaire. Ces moments de joies et de jeux
auxquels je n’adhérais pas car j’étais trop envahi par le
manque et la souffrance des séparations. Je crois aujourd’hui
que le château était un espace comme les autres. Mais le
problème venait de moi : je ne pouvais pas profiter de ce qui
m’entourait ni vivre pleinement car mes pensées étaient
ailleurs et rien ne me laissait présager un changement
soudain pouvant me rassurer. C’était bien de cela dont j’avais
besoin et personne ne pouvait m’offrir ce réconfort doublé
d’une affection manquante à tous les instants. Je n’avais que
trois ans et déjà ma vie était compliquée ; elle était parsemée
d’embûches et pouvait paraître beaucoup plus longue.

Dans mes rêves apparaît celui qui me nommait fils
Souvent je me demande si ce n’était pas fiston
Celui qui pour moi longtemps siégea entre deux lys
Et qu’en guise d’amour ne m’offrit qu’abandon

Je suis né au Printemps en plein cœur des années 70.
Mes parents mariés depuis quelques années vivaient des
moments difficiles dans leur couple. Des soucis de tous
ordres, familiaux, sociaux, d’argent, d’alcool, de la violence
physique et verbale ont agrémenté leur idylle pendant trop
longtemps. Ma mère ne travaillait pas. Elle n’a jamais
èmetravaillé. Elle est issue d’une famille de neuf enfants, le 10
èmen’ayant pas survécu à l’accouchement. Elle est la 3 du lot.
Elle a quitté ses études avant le certificat d’études
secondaires. Elle a rencontré mon père quand elle avait seize
17 ans et ma grand-mère maternelle voyant cette relation d’un
mauvais œil, lui demanda simplement de quitter
l’appartement dans lequel toute la famille vivait. Cette
demande se matérialisa à la vue de ses affaires sur le trottoir
après qu’elles aient été jetées par la fenêtre. Quant à mon
père, il travaillait beaucoup et s’absentait toute la semaine,
voire plusieurs semaines car il travaillait en mer. Il vient
d’une famille de six ou sept enfants. Les difficultés que mes
parents rencontrèrent à s’occuper de leurs deux enfants ne
mirent pas longtemps à faire surface et les services sociaux
durent prendre les choses en main quand j’avais environ 18
mois.
Ma mère ne s’y est jamais opposée et accepta que nous
soyons placés dans une famille d’accueil provisoirement, le
temps nécessaire pour une meilleure gestion de sa vie et
pouvant ainsi s’adonner pleinement aux méandres du
divorce. A l’époque, l’idée de ma mère était bien de nous
placer pour une durée indéterminée et révisable tous les ans ;
elle voyait donc l’inspecteur des affaires familiales chaque
année afin de faire le point sur l’évolution de sa situation.
Cette précision me semble importante car elle démontre une
certaine volonté et surtout que les raisons liées à notre
placement ont toujours été discutables, voire révisables.
De son côté, mon père signa d’emblée un document
signifiant son souhait de nous abandonner et le déchargeant
de l’ensemble des dépenses futures concernant mon frère et
moi. D’ailleurs, il n’a jamais été sollicité afin de participer à
une quelconque dépense nous concernant. J’ai su bien plus
tard que mes parents étaient issus eux aussi, de familles dans
lesquelles plusieurs enfants avaient été placés. Mon père est
allé de famille d’accueil en famille d’accueil comme ses frères
et sœurs. Ma mère n’a pas été placée contrairement à certains
de ses frères. Tous les deux vivaient dans un environnement
fragile et quoi qu’ils aient pu faire ensemble notamment les
décisions prises à l’égard de leurs enfants, je sais qu’ils
18 avaient déjà beaucoup de choses à régler avec eux-mêmes.
Cela est plus une façon de leur pardonner que de me
rassurer, mais c’est un élément qui m’a permis de
comprendre beaucoup de choses et qui m’a donné l’envie de
me battre pour ne jamais reproduire les mêmes erreurs dans
ma propre vie. Peut-être l’exemple qui me semble être le
plus « gros » est celui de l’alcool : mon père buvait beaucoup
alors qu’il savait que sa mère avait quitté ce monde à cause
de l’alcool. Une de ses sœurs a eu un destin identique
quelques années plus tard. Cela ne présage en rien des futurs
problèmes que je rencontrerai, mais j’ai toujours à l’esprit
que si je souhaite ressembler à mon père et à sa famille je
peux toujours commencer à me mettre à boire… ou décider
du contraire est possible également.

19


Famille d’accueil

Les dés étaient donc jetés. Mon frère et moi allions être
placés dans une famille, couple avec trois ou quatre enfants.
Bien sûr nous ne les connaissions pas. Nous avions la
chance qu’il y ait des places libres pour recevoir une fratrie et
c’est ainsi que nous avons été lâchés chez ces inconnus, qui,
pour le moins, ne m’ont laissé qu’un goût désagréable dans
la bouche et des souvenirs tachés de violences. Ces
souvenirs sont plus lointains encore et donc moins précis.
Mais c’est surtout l’ambiance et le mal-être qui persistent.
Encore aujourd’hui, je me demande comment cela a pu
être possible d’être placés dans cette famille d’accueil. Fort
heureusement, notre court séjour n’aura pas permis à notre
agresseur de commettre l’irréparable. Je me souviens très
bien d’elle. Grande, charnue, les cheveux mi- longs, clairs et
bouclés, elle portait des lunettes derrière lesquelles on
pouvait non pas deviner mais réellement apercevoir un
regard haineux, vide d’intelligence, en tout cas de cette
intelligence dont ont besoin les enfants. Que de cris, de
tapes sans jamais laisser de place à l’affection, à l’amour dont
nous avions besoin ; même sans affection j’étais encore
mieux traité chez mes parents, n’est-ce pas un comble ?
Cette famille vivait dans une maison à l’angle de deux
rues. En face se trouvait un champ avec des chevaux. Je me
souviens que dans cette maison à étages, il suffisait d’aller en
bas des marches pour apercevoir dans une espèce de fenêtre
en hublot, ces chevaux libres de courir. Ils m’amusaient.
Ces marches dans lesquelles je suis tombé à plusieurs
reprises ne me laissent que des marques et des bleus pendant
toute la durée de cet enfer. Peut-être que ces chutes auraient
pu faire l’objet d’une attention particulière de la part de
parents ou de professionnels. Mais il semble que cette
famille d’accueil n’avait aucune des compétences ni des uns
ni des autres. En haut de ces marches, je voyais comme un
horizon, un palier sans fin ainsi que des portes autour. Mon
frère et moi avions une chambre pour nous deux. Nous
étions très jeunes, pas encore propres et surtout
complètement déboussolés. Mais cela n’empêcha en rien
notre assaillante de mettre en place ses méthodes éducatives
tout à fait contestables. Je soupçonne ces méthodes de
n’appartenir à aucune documentation digne du respect de la
petite enfance. Comme venir nous réveiller en pleine nuit
pour vérifier si le lit était mouillé. Mon frère s’en souvient
aussi ; à peine couchés, la porte s’ouvrait lentement, laissant
la lumière du couloir nous prévenir et apparaître l’ombre
d’une attaque approchante. J’avais très peur et je ne pouvais
pas éviter la pluie de coups déferler sur nous. A cet instant la
rage l’emportait et jamais je n’ai vu ses enfants ou encore son
mari venir à notre aide.
Même quand elle me mettait mes excréments à la bouche,
me forçant à l’ouvrir afin de goûter à sa fureur et espérant
ainsi me dompter. Seuls l’impuissance, le dégoût et la
stupeur lui faisant fragilement barrage.
____________________
Pendant son divorce, ma mère, enceinte de son troisième
enfant, était repartie vivre chez ses parents. Afin de ne pas
casser les liens familiaux mais au contraire de les encourager,
mon frère et moi pouvions lui rendre visite. Cela se passait
simplement. Nous partions en voiture avec notre bourreau
qui nous déposait au pied de la porte de chez mes
grandsparents. Ils habitaient en haut d’une tour, dans un quartier
22 pauvre d’Honfleur qui ne jouissait pas d’une forte popularité.
C’était au dernier étage et pourtant l’odeur de la pipe de
grand père était reconnaissable au moins deux étages avant
d’y arriver. Une fois gravies les quatre-vingts ou cent
marches, nous étions arrivés. Mon frère et moi, d’un côté de
la porte avec notre sac et de l’autre côté de la porte notre
famille nous attendait. Tous se regardaient en chien de
faïence, prêts à mordre au premier mot. A l’évidence, même
si mes parents avaient décidé que notre éducation se ferait
ailleurs, les relations étaient très tendues. Je me souviens
particulièrement d’une de ces visites pendant laquelle mon
frère et moi faisions l’objet de toutes les attentions. J’étais
déshabillé et on nous observait en plus de nous tourner dans
tous les sens ; cette inspection était une quête de maux. J’ai le
sentiment que c’était la première fois que ma famille nous
protégeait et devant autant d’inquiétudes que laissaient
deviner nos marques de reconnaissance de notre famille
d’accueil, notre calvaire cessa et un nouvel endroit nous fut
précisé.

23