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Les mémoires d'un poilu d'Aunis

De
241 pages
Rémy Marchand a 20 ans lorsqu'il est mobilisé dans le 57ème régiment d'infanterie, en septembre 1915. Blessé en mai 1918, il retourne au front après sa convalescence. Durant toute la période de sa mobilisation, jusqu'en septembre 1919, il prend des notes quotidiennes dans des calepins de poche. Après la guerre, il entreprend l'écriture de ce journal qu'il consigne dans deux cahiers. Il raconte cette aventure à ses deux enfants, Suzanne et Robert. Chronique rigoureuse du quotidien de la guerre, ces "Mémoires d'un poilu" témoignent d'une énergie hors du commun pour survivre à l'enfer des tranchées.
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À Suzanne À Robert Héritiers de cette Histoire

C’est la fin de la 1ère guerre mondiale. Rémy vient d’être décoré de la médaille militaire pour « son courage et son intrépidité » lorsque avec son escouade il a repris à l’ennemi un village. Rémy a reçu plusieurs décorations et médailles, il fut cité à l’ordre de la Nation. Citations que nous, Robert et Suzanne, avons tant admiré dans notre enfance. Notre papa n’a jamais essayé de fuir l’enfer de Verdun, ni des tranchées mortelles. Il a été gazé à l’ypérite, blessé très gravement, juste au-dessous du cœur. Il nous racontait souvent ses souvenirs de guerre. Il avait ramené à la maison ses calepins de poche et les transcrivait sur les cahiers verts les soirs d’hiver. Lorsque nous récitions en classe « Soir de bataille » « Mon père ce héros au sourire si doux », je pensais à papa et je me disais : « il aurait fait comme le père de Victor Hugo ». Rémy est resté mobilisé après l’armistice du 11 novembre 1918 pour surveiller des prisonniers de guerre. Revenu dans sa famille de Boutrit, il a visité les voisins des environs, ceux qui avaient perdu un fils ou un père à la guerre. Il avait vu mourir tant de ses copains ou camarades, comme il disait. D’autres étaient disparus dans la tourmente sans laisser de traces. « Rémy, si bon et compatissant, nous a aidés à faire le deuil de ceux que nous aimons », disaient les voisins. Suzanne Marchand

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Cahier n°1 : 09/ 1915 – 12/ 1917

Le 8 septembre 1915, je quitte ma famille pour me rendre au 57ème d’infanterie en garnison à Libourne, où je dois rentrer le 9. C’est en compagnie de deux camarades que je prends l’express de 11 h 45 à la gare de Surgères. Je suis tout heureux à l’idée d’endosser bientôt l’uniforme militaire. À 9 heures du soir, le train entre en gare de Libourne. Vu l’heure tardive, il me faut passer la nuit à l’hôtel avec mes deux pays. Le lendemain, nous allons tous les trois visiter un peu la ville et les abords de la caserne. La journée se passe agréablement. À 5 heures du soir, il faut se présenter au bureau des recrues ; les formalités sont vite remplies. Je suis affecté à la 31ème compagnie, de même que mes deux camarades, mais dans des sections différentes, de sorte que je me trouve seul avec des nouvelles têtes. Un ancien soldat me conduit à la chambre que je dois occuper en compagnie de 19 autres « bleus ». Ce n’est pas sans une vive impression que je me vois seul avec des inconnus qui sont tout aussi émus que moi. Je me décide à visiter ce que l’on m’a donné en rentrant : en plus d’un lit qui ne me paraît guère moelleux, deux gros paquets qui contiennent un paquetage complet, c’est-à-dire plusieurs jeux de linge de corps, deux tenues de treillis, et les effets de drap, sans oublier la gamelle avec le couvert et le quart, le tout à l’état de neuf ; je me demande où je vais pouvoir loger tout cela ! Pour mettre fin à mes réflexions, un caporal vient chercher tous les nouveaux locataires, pour descendre au réfectoire où l’on nous sert la soupe. Le repas est assez confortable. Le lendemain matin, à 6 heures : réveil. À peine le temps de s’habiller, et prendre un quart de café, il faut se rassembler dans la cour. Ce n’est pas un mince travail pour les gradés que de rassembler, par rang de taille, et sur deux rangs, une 11

compagnie de 300 hommes qui n’y entendent rien dans les commandements. Avec un peu de peine, ils arrivent à un résultat médiocre. Pendant les jours suivants, cette vie se continue. Je commence à m’apercevoir ce que c’est que la vie militaire. Ce n’est pas tout rose : tous les matins, nous allons faire l’exercice sur le quai Souchez au bord de la Dordogne. À 10 h 30, la compagnie mange la soupe, pour recommencer l’après-midi jusqu’à 3 heures. En attendant l’heure du souper qui a lieu à 5 heures, les sous-officiers passent diverses revues dans les chambres. De 8 heures à 9 heures, on nous autorise à sortir en ville, et ce n’est pas sans un vif plaisir que je sors tous les soirs pour prendre un peu de liberté. Dans la vie militaire, on a vite fait connaissance, et je vais me promener en compagnie de quelques nouveaux camarades. Jusqu’au 28 septembre, c’est à peu près la même chose. À cette date, l’équipement est complété en vue d’un prochain départ pour le camp de Souges. Il faut faire les adieux à Libourne, non sans regret : la ville est petite, mais intéressante à visiter. Il y a surtout du bon vin, qui vaut à cette date 0,40 f le litre. Le 29, la compagnie embarque à la gare de la ville pour arriver à Bordeaux après une heure de trajet. 28 kilomètres nous séparent encore de Souges ; nous en faisons 16 avec le tramway jusqu’à St Médard. À la nuit, le détachement entre dans le camp. Ce dernier occupe une très grande étendue de terrain ; il y a environ 5000 hommes des 4 régiments de la division. La compagnie est logée dans des baraques en planches couvertes de papier goudronné, à raison de 80 hommes par baraque. Les lits sont un peu durs, mais cela n’empêche pas de dormir. Je me trouve logé à l’extrémité ouest du camp, près des tentes ou « marabouts » où sont parqués 500 prisonniers boches.

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Pendant tout l’hiver, la période d’instruction continue. L’emploi du temps est assez varié : une fois par semaine, marche de 25 à 30 kilomètres ; service en campagne et différents exercices les autres jours. Quand il pleut, ce sont de longues théories dans les baraques ou des revues passées par les officiers. Dans le courant du mois de janvier, la compagnie effectue divers travaux de terrassement, soit en tranchées, soit en différents modes de défense. Les officiers commencent à nous initier aux différentes tactiques du combat. À cet effet, ont lieu des exercices de nuit. Dans la première quinzaine de février, quelques renforts commencent à partir pour le front ; je vois mon tour arriver rapidement.

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Année 1916

Janvier 1916 Le mois de janvier se passe bien tranquillement au camp de Souges, ainsi qu’une partie de février. Février 1916 Ce n’est que le 17 de ce mois qu’un détachement de 130 hommes de différentes classes quitte le camp pour se rendre à Libourne. Cette fois, je fais partie du convoi et je suis heureux d’aller voir ce qui se passe au front. Le 18, le détachement arrive à Libourne. Le même jour, on commence à nous distribuer une partie de l’équipement – le tout à l’état de neuf – cela continue jusqu’au lendemain à 5 heures du soir. Je me trouve un peu embarrassé dans la tenue bleu horizon. Le sac est cette fois bourré à éclater, et cependant il faut le porter. Les deux musettes sont aussi pleines, car chacun emporte deux jours de vivres en plus de l’équipement complet et des 130 cartouches. À 5 heures précises, un capitaine rassemble le détachement, fait un petit discours, et, le plus intéressant, nous donne quartier libre jusqu’à 7 heures. Cette faveur est accueillie avec joie, et en compagnie de quelques bons copains, je me mets à la recherche d’un restaurant pour dîner convenablement avant de partir. Quelques instants après, je me vois installé devant une table bien garnie : il faut bien fêter un peu le dernier jour passé dans la paisible vie de l’intérieur. À 7 h 30, le détachement est de nouveau rassemblé sur le quai de la gare. Il y a bien quelques absents : le bon vin a fait son effet sur quelques-uns. Tout le monde est gai. De nombreux civils assistent à l’embarquement, et c’est aux cris 17

de : « Vive le 57ème ! », « Vive l’armée ! » etc., que le train s’ébranle à 8 h 30. Le convoi quitte la gare. Le 20 au jour, arrêt à Tours, où des infirmières nous apportent le café. Le parcours continue sans incidents. Le soir, arrêt à Étampes, où l’on nous apporte le thé. À 6 heures, le convoi arrive à Noisy-le-Sec où l’on passe la nuit. Le lendemain 21 février, départ à 9 heures. À 1 heure de l’après-midi, arrêt à Fismes (Aisne), dernière gare avant le front. Le convoi débarque pour se rendre à Bourg-et-Comin à 12 kilomètres. Ce trajet est très fatigant : le sac est lourd et nous ne sommes pas habitués à le porter. Environ cinq kilomètres, et c’est le front ! Le canon gronde, cela devient impressionnant ! À la tombée de la nuit, le détachement entre à Bourg, je me trouve à cantonner avec la 9ème compagnie du 57ème, le 3ème bataillon étant au repos dans le village. Cette fois, je suis avec de vrais poilus qui se montrent très chics envers les « bleus ». L’un des anciens va chercher de la soupe, un autre du rata et du café : c’est tout ce qu’il faut pour faire un bon repas ; après avoir fait une longue marche, l’appétit ne manque pas. Après le repas, je fais un peu la causette avec mes nouveaux camarades : il me tarde d’avoir quelques renseignements sur ces fameuses tranchées dont on parle tant. Les vieux poilus rient un peu de ma curiosité en me disant : « tu verras cela demain. » Je passe la nuit sur un des lits du cantonnement : ces couchettes sont appelées vulgairement châlits, et sont faites d’un cadre de bois de 80 cm de large sur 1,80 m de long, muni de 4 pieds d’environ 60 cm, le tout supportant un treillage en fil de fer de la dimension du cadre. Ce n’est pas luxueux, mais ce rudimentaire lit permet d’être un peu à l’abri de l’humidité du sol.

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Je passe une bonne nuit, et le 22 au matin, je me lève un peu courbaturé. Il fait très froid et pendant la nuit, il est tombé de la neige : la terre est couverte d’une épaisseur de dix centimètres. À 7 heures, le détachement est rassemblé pour être affecté dans les douze compagnies du régiment. Je suis désigné pour aller à la 1ère compagnie avec 11 camarades. Je m’informe où se trouve cette compagnie ; un vieux brisquard me répond : « Elle est en première ligne depuis deux jours ! » Je pense bien que le renfort ne va pas rejoindre les tranchées de sitôt, mais je me trompe : à neuf heures, le groupe affecté au premier bataillon se rassemble pour rejoindre les diverses compagnies. Après une heure de marche dans le lit desséché du canal de l’Aisne, nous arrivons au village de Verneuil, à un kilomètre des lignes. La plupart des maisons sont en partie détruites par les obus. Un guide emmène mon petit groupe aux cuisines de la 1ère compagnie, dans un bâtiment en ruines. Les cuisiniers couchent dans une cave. À 10 h 30, le caporal d’ordinaire vient nous chercher pour toucher des vivres - pain et vin pour un jour - et la soupe nous est servie sur une table, chose assez bizarre en la circonstance : le plus souvent, les poilus mangent debout ou sur leurs genoux. Après un repas copieux, il faut rejoindre la compagnie. Après avoir traversé une partie du village, il faut prendre un boyau profond de deux mètres environ, pour échapper à la vue de l’ennemi qui occupe une crête à moins d’un kilomètre de nous. Après quelques minutes de trajet, le groupe s’arrête devant un escalier taillé dans le roc, qui paraît s’enfoncer sous terre : c’est le bureau du sergent-major. Je commence à ouvrir de grands yeux. Bientôt mon tour vient de paraître devant le sous-officier. Je descends les marches de pierre devant moi. Un couloir sombre se prolonge, et, de chaque côté, quelques chambres étroites ; l’une sert de bureau, et là, je donne les 19

renseignements voulus. Je fais partie dorénavant de cette compagnie. Je suis affecté à la 3ème section avec deux camarades. Ensemble, nous passons le reste de la journée dans un coin assez sombre du souterrain, et, le soir, après avoir mangé la soupe, je m’installe de mon mieux avec l’un de mes camarades, pour passer la nuit convenablement. Le couloir est étroit et humide, il y a juste de la place pour se mettre côte à côte. Pour la première fois, je dors sur la terre, ou plutôt la pierre, parce que le plateau occupé par le bataillon est recouvert d’une légère couche de terre labourable masquant une épaisseur de pierre tendre variant suivant la pente du terrain de 2 à 10 mètres. Cela permet de creuser de solides abris ou souterrains. Ce n’est pas un petit travail, mais les hommes ne manquent pas. Après une nuit à peu près calme, la journée du 23 s’annonce belle : la neige est en partie fondue, le froid est toujours vif Dans l’après-midi, un caporal vient me chercher pour me conduire en ligne dans une cave profonde de trois mètres, où sont logés une dizaine d’hommes et quelques gradés, caporaux et sous-officiers. Là, j’ai un peu de paille pour me coucher. J’en profite pour dormir un peu : j’ai été averti que je prendrai la garde dans la nuit. La tranchée se trouve à un kilomètre au nord du village de Verneuil et à 500 mètres à l’ouest de Beaulne, à égale distance de Reims et de Soissons. Devant, les Boches sont à 100 mètres environ des postes avancés. Les deux parties ne sont séparées que par un amas de fils de fer. Ma section a justement un de ces postes à garder. À 10 heures du soir, le caporal de service vient me chercher avec plusieurs autres nouveaux copains pour prendre la garde. La nuit est noire et je me laisse guider. Je 20

vais ainsi en suivant le caporal jusqu’au petit poste. La relève est vite faite et me voici de garde ! Devant moi, un épais réseau de fils de fer et derrière, les Boches… Je les entends causer ou tousser de temps en temps. J’ai comme consigne de tirer si je vois quelque chose d’anormal ou si j’entends des bruits insolites. Je ne suis pas trop rassuré ; heureusement que j’aperçois de chaque côté les autres sentinelles : cela me donne du courage. En raison du froid, les relèves se font plus souvent : 1 h 30 de garde seulement. Dans la tranchée, un sergent de service fait les cents pas et vient voir de temps en temps si je fais bonne garde. Je ne risque pas de m’endormir ! Le bruit de la fusillade me tient éveillé, car de part et d’autre, les sentinelles tirent des coups de fusil, pour se distraire, ou sur quelques rats. Ces petites bêtes me font bien peur pendant que je veille au créneau, en attendant impatiemment l’heure de la relève : j’entends tout à coup du bruit dans les barbelés. D’après la durée et l’importance, je me figure voir arriver un groupe de Boches. Au hasard, je tire deux coups de fusil, et que vois-je ? Deux rats énormes qui se sauvent en criant. Ils ont eu certainement moins peur que moi ! Quelques instants après, la relève s’amène, et c’est avec plaisir que je regagne la cave pour me réchauffer un peu. Dans la matinée du lendemain, je fais partie d’une corvée qui a pour mission de nettoyer la tranchée et faire disparaître tous les objets divers qui s’y trouvent, dans le but de ne pas attirer l’attention de l’ennemi. Chacun se cache dès l’apparition d’un avion boche, et, plusieurs fois par jour, ces vilains oiseaux viennent nous rendre visite. Nos aviateurs leur rendent bien la politesse, et ne manquent pas d’aller voir ce qui se passe chez l’ennemi. Au cours de la journée, plusieurs obus tombent dans le secteur de la compagnie sans causer de mal. Au cours de la 21

nuit, je reprends la garde. Les Boches paraissent inquiets : ils tiraillent continuellement et lancent de nombreuses fusées éclairantes. On leur répond mollement. La journée du 25 est calme pour nous mais à l’Est, le plateau de Craonne est violemment bombardé par l’ennemi : nos artilleurs ripostent énergiquement. Le 26, la matinée se passe sans un coup de canon. Dans la soirée, notre position est violemment bombardée par des obus de 140 : les dégâts sont minimes. À 9 heures du soir, le 2ème bataillon vient nous relever. À 10 h 30, je suis logé dans une cave de Verneuil avec la 11ème escouade dont je fais partie. Le 27, première journée de repos. Dans l’après-midi, la compagnie est rassemblée pour aller à la vaccination antiparathyphoïdique. Le vaccin donne une fièvre assez forte suivant les individus : je reste deux jours couché. Mars 1916 Le 1er mars, je suis dispos. Le matin, la compagnie va aux douches : l’installation est dans les dépendances du château de Verneuil ou plus exactement de ce qui en reste, car les obus boches ont en partie détruit la bâtisse ; il n’y a guère que les caves de solides. Le soir de ce même jour, à la tombée de la nuit, je pars avec une corvée de quinze hommes pour faire des travaux sur le plateau à quelques centaines de mètres de la première ligne. À minuit, la corvée rentre dans un souterrain, où nous passons le reste de la nuit. Au petit jour, ce petit groupe rentre au village. 22

Dans l’après-midi du 2, je fais partie d’une corvée pour porter du matériel au plateau. C’est un travail pénible. Chaque homme porte une pièce de bois ou une tôle. Le trajet est d’environ un kilomètre. Les boyaux sont étroits et sinueux, à tel point qu’à chaque tournant, il faut s’arrêter pour souffler un instant. Pendant ce trajet, nous essuyons quelques rafales d’obus, et le caporal de mon escouade est blessé légèrement d’un éclat à la cuisse gauche. Il est emmené par les brancardiers. Le 3, même emploi du temps. Pendant le travail de nuit, le sergent chef des travaux est tué par un obus, et la corvée rentre au souterrain habituel pour y passer le reste de la nuit. Le 4 au soir, la compagnie monte en soutien en 2ème ligne. Le lendemain, la journée est calme. Je fais la corvée de soupe depuis le village jusqu’à la cave occupée par mon escouade. Le 6 à la nuit, les Boches se fâchent et arrosent la position de torpilles et crapouillots de divers calibres : certains de ces engins pèsent jusqu’à 100 kg et contiennent 80 kg d’explosifs. Le bombardement dure de 5 à 7 heures du soir. La compagnie est alertée en cas d’attaque de la part des Boches, mais pour cette fois, il n’en est rien. Pendant les trois jours suivants, les Boches nous envoient de violentes rafales des divers spécimens de leurs explosifs. Dans la compagnie, il n’y a personne de touché. Le 10 à 7 heures du matin, les artilleurs ennemis semblent vouloir nous écraser. Heureusement, les caves sont solides. Nous avons par-dessus la tête plus de trois mètres de pierre naturelle : c’est plus qu’il n’en faut pour résister à un obus de gros calibre. Cette comédie dure 3 heures qui me paraissent un siècle. L’odeur âcre de la poudre ébranle le système nerveux. L’attente devient intolérable. La terre tremble à 23

chaque détonation ; les lumières sont éteintes. C’est avec un soupir de soulagement que j’entends le roulement assourdissant s’éloigner, puis disparaître. Le soir, à la tombée de la nuit, la canonnade reprend, très intense, du côté de Craonne, à l’est de la position occupée par le 57ème. Le 11, nous apprenons que les Boches ont voulu s’emparer de divers points importants occupés par nos voisins de droite du 144e. C’est pourquoi les obus n’ont pas été épargnés. Mais ces messieurs en ont été pour leur frais : nos 75 les ont arrêtés dans leurs attaques. Du 12 au 19, période de repos au village. Dans la journée, corvées de matériel, et une partie de la nuit, travaux de déblaiement en seconde ligne : le récent bombardement a obstrué les boyaux en divers endroits. Cette période est à peu près calme : quelques rafales seulement. Le 20, je reprends la garde en ligne : je suis un peu plus rassuré que la première fois. Le 21, à la pointe du jour, un camarade de la compagnie ayant voulu regarder par-dessus le parapet, est tué d’une balle au front. Jusqu’au 26, rien d’anormal : quelques coups de canon de part et d’autre. Nouvelle semaine de repos au village, pendant laquelle je vais travailler avec les mineurs dans les souterrains. Ce genre de vie est plutôt monotone : toujours dans les sombres couloirs. Heureusement que les obus ne risquent pas de nous atteindre. 24