Nomade

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Nomade s’inscrit dans la continuité du récit autobiographique Ma mère, ma fille, ma soeur. Après une adolescence déchirée entre les valeurs traditionnelles berbères et celles de la France, pays d’accueil de ses parents, Mila apprend à devenir une femme libre sur sa nouvelle terre d’adoption, le Québec.
Elle laisse derrière elle un passé dont elle croyait pouvoir se libérer aisément. Mais il lui faudra force et détermination pour transformer l’adversité et ne pas sombrer dans l’abîme.
Oser. Apprendre à vivre autrement que selon les diktats de sa culture d’origine et, tout en allant à la rencontre des peuples autochtones, partir en quête de son identité véritable.

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Date de parution 12 février 2013
Nombre de visites sur la page 5
EAN13 9782895973669
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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N o m a d e
DE LA MÊME AUTEURE

Ma mère, ma fille, ma sœur, Ottawa, Éditions David, 2003. Prix de la Ville
d’Ottawa 2004 (catégorie non-fiction).Mila Younes
Nomade
RÉCIT AUTOBIOGRAPHIQUE
SUITE DE
Ma mère, ma fille, ma sœurCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Younes, Mila
Nomade / Mila Younes.
(Voix narratives et oniriques)
Sur la couv. : Suite de Ma mère, ma fille, ma soeur ; récit autobiographique.
ISBN 978-2-89597-099-6
1. Younes, Mila. 2. Femmes berbères — Biographies. 3. Femmes — Canada — Biographies. I. Titre. II. Collection.
CT310.Y69A3 2008 920.72’0971 C2008-906113-6
ISBN ePub : 978-2-89597-366-9

L’auteure tient à remercier le Conseil des arts de l’Ontario pour l’aide financière accordée à l’écriture de ce récit.

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la
Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.
Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3

Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

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www.editionsdavid.com

Tous droits réservés.
eDépôt légal (Québec et Ottawa), 4 trimestre 2008To my greatest mentor,
Norman Cook.
À mes enfants.R e m e r c i e m e n t s


Je remercie du fond du cœur ma sœur, Ouiza, pour son soutien tout au long
de mon travail d’écriture de même que Zina, mon autre sœur, et ma nièce,
Sandra.
J e remercie également mes amis, Rénald Gagnon et Lise Lépine, pour leur
appui indéfectible.
Un grand merci enfin à Nylda, Hélène Giroux, Andrée Lacelle, Anne Salomon
et à tous ceux et celles qui, au cours de ce long voyage, m’ont inspirée.Mot de l’auteure


Très jeune, j’ai commencé à écrire. Comment oublier ces moments où,
adolescente, assise dans le café de mes parents, je lisais avec attention et
rédigeais, avec la plus grande humilité, les lettres des clients de l’hôtel qui, tout
comme mes parents, n’avaient pas eu la chance d’être scolarisés. Depuis ce
temps, l’écriture-témoignage me tient à cœur. Ainsi, dès la fin de la rédaction de
1Ma mère, ma fille, ma sœur , je savais qu’il y aurait une suite à ce récit.
Nomade est un témoignage, mais aussi une histoire de rencontres fortuites
sur ma nouvelle terre d’accueil. À la fin des années soixante-dix, j’arrivais dans
un Québec en pleine effervescence où les femmes et les hommes remettaient
en question l’ordre établi. Peu après, j’entrepris le grand voyage de ma nouvelle
vie sur la côte du Pacifique sans savoir ce que l’avenir me réservait.
Le prochain voyage, celui de la réconciliation, sera raconté, je l’espère, dans
un troisième tome.

Mila Younes

1. Paru aux Éditions David en 2003 et réimprimé en 2005.Vers la libertéLes paroles innocentes des enfants bousculent parfois nos pensées. Ma fille
était assise sur mon lit et nous lisions une histoire. Soudain, elle me demanda :
— Maman, comment se fait-il que papa et toi vous vous êtes mariés ? Vous
êtes si différents.
Je la regardai, surprise par sa question pour le moins inattendue : ma petite
n’avait que six ans ! Cela faisait presque cinq ans que son père et moi ne
vivions plus ensemble.
L’avion se posa en douceur après environ huit heures de vol. Je débarquais
sur un nouveau continent pour un rendez-vous avec le destin. J’allais enfin
découvrir ce pays dont j’avais tant entendu parler.
L’aéroport s’étendait à perte de vue. Une fois les formalités douanières
terminées, je pris l’autobus pour me rendre chez un des musiciens de Pauline
Julien qui avait offert de m’héberger pour quelques jours.
La chaleur torride qui régnait sur la ville en ce mois de juillet me surprit : on
m’avait dit que le Québec était un pays de lacs et de rivières, et qu’il y faisait
froid six mois par année. Les escaliers à l’extérieur des immeubles rendaient
Montréal insolite, et surtout très différente de Paris.
Pierre m’accueillit chaleureusement. Il habitait dans le quartier Outremont où
la communauté juive hassidique était importante. L’immensité de sa maison me
surprit. Les pièces étaient spacieuses et, dans le salon, trônait un piano. Il me
mit à l’aise et me montra ma chambre. Il apprécia la bonne bouteille de vin que
je lui avais apportée. Après une douche et un verre de vin, je décidai de sortir.
J’étais trop énervée pour rester en place, j’avais envie de découvrir la ville.
J’arrivai rue Saint-Denis, la rue in de l’époque. Les terrasses des cafés étaient
très animées. Tout le monde buvait de la sangria et de la bière. C’est à La Cour
que je décidai de m’asseoir et de prendre un verre. J’écoutais et retrouvais,
avec plaisir, l’accent de mes amis québécois rencontrés à Paris six mois
auparavant.
Malgré l’euphorie des premiers instants et l’attrait de l’inconnu, je pensais à
mes parents qui avaient vu d’un bien mauvais œil ce voyage outre-Atlantique.
Je me demandais comment ils allaient. Ce nouveau départ ne leur plaisait pas.
Ça ne se faisait pas. Une jeune femme kabyle, qui plus est, divorcée, ne pouvait
partir seule si loin. Ma réputation et celle de mes parents allaient en souffrir.
Combien de fois avais-je rêvé d’être libre, que la Déclaration universelle des
droits de l’homme s’applique à ma vie et à celle de tous les êtres. N’y était-il pas
mentionné : « Tous les Hommes sont égaux… » ; jusqu’à présent, ma vie était
très loin de cet idéal universel.
Alors que j’étais plongée dans mes pensées, un jeune homme m’aborda, me
demandant s’il pouvait s’asseoir à ma table. Les habitudes des hommes
semblaient ici être les mêmes qu’à Paris. J’appris que ce jeune homme venait
d’Afrique du Nord. Il était installé au Québec depuis plusieurs années déjà et
aimait vivre sur cette terre, en dépit des hivers longs et rigoureux. J’acceptai son
invitation au restaurant et appelai Pierre pour qu’il ne m’attende pas pour le
souper. Après une soirée agréable en compagnie de cet homme, je constatai, à
mon grand dépit, qu’il m’avait volé cinquante dollars. J’étais furieuse ! Il avait
même payé l’addition avec mon argent. Il s’était servi dans mon sac lorsquej’étais allée téléphoner. Cet incident allait m’inviter à la prudence
Pauline Julien m’invita chez elle. L’idée de la revoir me réjouissait. Cette
femme m’avait profondément marquée : sa liberté de pensée et sa force avaient
été pour moi une révélation et m’incitaient à poursuivre mon combat solitaire
pour la liberté.
J’achetai des roses. Je trouvai facilement sa maison du Carré Saint-Louis. Je
retrouvai le même sourire, la même chevelure rousse et sauvage. Pauline
m’invita à entrer et me fit visiter sa maison, sur plusieurs étages. J’aimais ce
style, très nouveau pour moi. De nombreuses plantes ornaient les différentes
pièces. Elle me demanda comment j’allais. Cette simplicité me touchait. Jamais
une artiste de sa renommée en France n’aurait été aussi accueillante avec une
étrangère ! Il est vrai que j’avais tissé un lien particulier avec elle. Pauline avait
sans doute compris que ma démarche était sincère. Mon voyage dans ce grand
pays était une quête profonde de la liberté. Mon exploration intérieure passait
aussi par la découverte de nouvelles cultures et de nouveaux horizons. J’avais
besoin de savoir comment les femmes vivaient ailleurs, quelles étaient leurs
conditions, comment elles s’étaient battues pour changer les choses. Le peu de
temps passé auprès d’elle ne pouvait me tromper. Déjà, je sentais qu’elle était
une grande militante. Elle semblait avoir été une des instigatrices du mouvement
de libération des femmes du Québec.
Au cours des heures passées ensemble, je lui fis part de mes projets de
voyage, mais aussi de la réaction de mes parents à mon départ. Elle
comprenait, elle savait que je devais être forte. Elle me raconta l’histoire des
femmes du Québec qui avaient dû se battre pour sortir de la domination
religieuse. Même si la situation s’était améliorée depuis les vingt dernières
années, il restait beaucoup de chemin à parcourir. Pauline fut rassurée
lorsqu’elle comprit que le but de ce voyage n’était pas de retrouver Jean.
Pourquoi étais-je venue au Québec ? Qu’est-ce qui m’avait poussée à
entreprendre cette aventure alors que toute ma famille s’y était opposée ? Plus
que tout, c’était d’abord une profonde envie de vivre ailleurs sans savoir
exactement où. Une chose était certaine : je devais quitter la France. Je savais
que ce serait le seul moyen de guérir mes souffrances du passé. J’avais envie
d’être dans un pays où je ne serais pas jugée et d’être le plus loin possible de
mon ex-belle-mère.
Je quittai Pauline sur ces pensées. Elle m’offrit un bilboquet en os de baleine
avec lequel les peuplades du Grand Nord jouaient durant les longs mois d’hiver,
me remercia de ma visite et me proposa de nous revoir à la fin de mon séjour.
J’avais accepté l’invitation de Jean même si je savais qu’il vivait en couple.
J’appris que sa conjointe tenait à me recevoir chez eux. Elle avait fini par
apprendre mon existence puisque Jean lui avait raconté notre aventure.
J’appréhendais cette rencontre et me questionnais sur les réactions possibles
de sa compagne qui n’avait pas nécessairement apprécié l’escapade de son
conjoint. Jean ne m’avait pas dit qu’il vivait en couple lors de notre rencontre àParis. C’est au cours de la soirée du Nouvel An passée en compagnie de
Pauline Julien et de Gérald Godin ainsi que de tous les membres de la troupe
que je compris que Jean avait une femme dans sa vie. Pauline m’avait prise à
part et, sans m’en dire davantage, m’avait laissé entendre qu’il était préférable
pour moi que je ne m’attache pas à lui. J’aurais pu poser plus de questions,
mais à quoi bon ! Je savais, au fond, que ces moments partagés étaient
éphémères.
Depuis ma séparation d’avec le père de mon fils, j’avais choisi de ne
m’attacher à personne. Cette liberté nouvelle résultait de la révolution sexuelle
et politique entreprise d’abord timidement par les femmes depuis quelques
décennies. Interdite par ma culture, cette autonomie réclamait l’égalité entre les
sexes. Je remettais en question le rôle de la femme au sein du couple
traditionnel et cherchais un mode de vie où je puisse faire mes propres choix.
Ma vie aliénante et frustrante de jeune femme mariée m’avait amenée à réfléchir
davantage sur la condition des femmes et les raisons de notre oppression. Je ne
voulais appartenir à personne. Cette façon de penser me plaçait à
contrecourant, mais aussi en marge du mode de vie des femmes kabyles : mes
parents ne m’avaient pas transmis de telles valeurs, bien au contraire. Comment
pouvais-je concevoir cette manière de vivre alors que j’avais grandi dans un
foyer traditionnel ? Mes lectures m’avaient nourrie et avaient suscité une
réflexion sur la subordination des femmes dans la société patriarcale. Je savais
toutefois qu’il y avait une limite à cette liberté, mais jusqu’où pouvais-je aller ?
Mon apprentissage de la vie se faisait au quotidien. Sans avoir trouvé la recette
du bonheur, je savais ce qui me faisait du bien. Les souvenirs des moments
passés auprès de Jean me faisaient sourire. Absorbée par mes pensées, je finis
par trouver la maison de mes hôtes.
Jean m’accueillit tendrement. J’étais contente de le revoir, mais je dissimulai
un peu mon enthousiasme. Lise, sa compagne, me remercia d’avoir accepté
leur invitation et me surprit par ses propos. Je compris que cette aventure l’avait
blessée. Me rencontrer l’aiderait peut-être à pardonner à son conjoint.
Je lui avouai que j’avais aimé les moments passés avec Jean. Toutefois, je
n’avais jamais eu d’intentions particulières à son égard autre que celle de vivre
le moment présent. Nous vivions sur deux continents différents et les chances
de développer une relation à long terme étaient infimes. Je l’informai que j’avais
appris indirectement son existence à la fin de la tournée. Jean acquiesça.
J’observais discrètement l’amant passionné que j’avais eu à moi toute seule
durant son séjour en France. Nous passâmes une très belle soirée, certes
particulière, mais l’amie de Jean fut rassurée. Elle m’offrit un cadeau. En les
quittant, je savais que je ne les reverrais plus. C’est le cœur libre et joyeux que
je retrouvai Pierre qui m’attendait avec impatience. Il était content que la soirée
se soit bien déroulée.
Je marchais souvent seule dans la ville, découvrant les différents quartiers et
leurs ruelles où toute une vie se déroulait. Contrairement à Alger où les femmes
étendaient le linge sur leur balcon, ici, on l’étendait sur des cordes à poulie,
attachées à un poteau : je trouvais ce système astucieux. Les dépanneurs du
coin étaient très achalandés en cette saison estivale. De jeunes garçonslivraient les commandes avec des tricycles patentés pour la circonstance. Ce
mode de vie me rappelait un peu l’ambiance de mon quartier durant les années
60 et 70 où les charbonniers et les vitriers se déplaçaient en charrette avec leurs
marchandises et criaient à tue-tête pour s’annoncer auprès des personnes qui
auraient pu avoir besoin soit de charbon, soit de faire remplacer une vitre
cassée.PARTIE I
Côte EstJ’étais prête à partir sur le pouce pour explorer la belle Province. Pierre
m’avait assurée que l’on pouvait voyager ainsi en toute sécurité. Encouragés
par les nombreuses campagnes publicitaires, de nombreux jeunes parcouraient
le pays de cette façon. Pour inciter les automobilistes à prendre des passagers
et leur permettre ainsi de découvrir leur pays, le gouvernement multipliait en
effet les opérations promotionnelles ayant pour slogan Le Québec sur le pouce.
Il fallait cependant être vigilants et faire preuve de bon sens. La seule fois où
j’avais fait du pouce, c’était à Alger avec plusieurs de mes cousines.
Mon premier arrêt serait la ville de Québec. J’irais par la suite dans le comté
de Charlevoix, plus précisément à Baie-Saint-Paul. Je prévoyais me loger dans
les auberges de jeunesse. Alors que je continuais mes préparatifs, Pierre me
demanda si j’avais des nouvelles de mon amie, Maryse. Il ne fut pas surpris
d’apprendre qu’elle était partie en Algérie. Nous nous demandions comment son
séjour au pays de mes ancêtres allait se dérouler. Elle serait sans aucun doute
très surprise par le mode de vie en Kabylie, si différent du sien. Le Québec où
elle était née avait fait des progrès considérables dans le domaine du droit des
femmes, mais également sur le plan technologique. Dans ce village d’Algérie,
les femmes allaient encore à la fontaine chercher de l’eau. Beaucoup d’entre
elles vivaient séparées de leur mari, exilé en France, afin de subvenir aux
besoins d’une famille nombreuse. Celles restées au village assumaient tous les
travaux de la terre et s’occupaient des personnes âgées. La scolarisation de la
majorité des femmes et leur intégration au marché du travail changeaient
lentement leur existence dans les grandes villes comme Alger. Mais que de
chemin à parcourir pour que les femmes soient égales aux hommes ! Je ne
pouvais m’empêcher de sourire à l’idée que mon amie passait ses vacances
dans le village de mon ex-belle-famille, en compagnie de mon ex-mari et de
mon fils Samir. Les gens seraient sûrement très étonnés par sa présence et
auraient beaucoup à redire au sujet de la visite de cette étrangère au village.
La société québécoise était en ébullition. Comme nous qui avions vécu notre
Mai 68, le peuple québécois continuait sa Révolution tranquille amorcée
plusieurs décennies auparavant. Pour moi, une révolution n’était jamais
tranquille. Je m’interrogeais. Fallait-il toujours passer par les armes pour se
libérer ou bien était-il possible de sortir de l’oppression de manière pacifique ?
Les événements de mon enfance me permettaient d’en douter. La révolution
algérienne et la guerre d’Algérie étaient encore très présentes dans la mémoire
de mon peuple : plus d’un million de personnes y avaient laissé leur vie.
Certains pays, comme la Tunisie, étaient sortis de la colonisation sans trop de
dommages, mais les gouvernements qui avaient pris le pouvoir par la suite
demeuraient peu démocratiques.
Mon sac à dos rempli de rêves et d’aventures, j’attendais patiemment sur
l’autoroute 20 qu’une personne veuille bien m’amener à Québec. Seule, dans ce
pays inconnu, j’étais un peu nerveuse. De voir au loin d’autres jeunes femmes
sur la route me rassurait. Finalement, une voiture s’arrêta. Je montai avec un
jeune Québécois, étudiant en anthropologie. Il connaissait les Berbères et était
très content d’en rencontrer une en chair et en os. Notre conversation fut très
intéressante. J’en appris un peu plus sur l’histoire du Québec. Le paysage quidéfilait sous mes yeux s’étendait à perte de vue. Ici, contrairement à Paris, on
ne manquait pas d’espace. Cette immensité me laissait perplexe. Le jeune
homme me déposa directement à l’auberge de jeunesse dans la vieille ville. Je
le remerciai. Fort heureusement, il y avait de la place. Je partageai un dortoir
avec d’autres femmes. La plupart d’entre elles venaient de différentes régions
du Québec et avaient aussi entrepris de découvrir leur province sur le pouce. Je
ne rencontrai pas d’autres femmes algériennes.
Il était étonnant de constater à quel point il en coûtait si peu pour séjourner
dans ces auberges : le gouvernement les subventionnait. À chaque rencontre, je
découvrais un peu plus ce peuple avec qui je partageais la langue, mais dont
j’étais si différente. Je trouvais les Québécois très sympathiques. Leur approche
était directe. Ils ne se compliquaient pas la vie.
Je découvrais Québec avec ses rues pavées. Certaines ressemblaient au
Vieux Paris. Personne ne pouvait renier l’histoire. Les vestiges du début de
l’établissement de la Nouvelle-France étaient indéniables.
À côté de l’auberge de jeunesse, se trouvait le café Chez Temporel où l’on
servait les meilleurs cafés au lait et cafés expressos. On y entendait Ferré,
Brassens, Moustaki, Reggiani, Barbara. Je n’étais pas dépaysée, même si loin
de la France. Cette ville me plut instantanément : je m’y sentais en sécurité, les
gens étaient plaisants et surtout très accueillants. Les personnes que je
rencontrais étaient toujours surprises d’apprendre que j’étais Berbère. Mon
accent parisien cachait mes origines. Qui aurait pu imaginer d’où je venais
vraiment, mes racines, mais surtout ma vie mouvementée !
La ville de Québec criait son histoire. Les plaines d’Abraham, où j’aimais tant
marcher, avaient été le 13 septembre 1759 le terrain d’une grande bataille qui
allait changer l’histoire du Québec et du reste du Canada. Je regardais le
SaintLaurent couler et il m’était difficile d’imaginer que, lors de la saison hivernale, ce
grand fleuve gelait, obligeant l’arrêt de toute la navigation maritime parfois
pendant plusieurs semaines. Il devait faire très froid. Comment pouvait-on vivre
dans de telles conditions ? Toute cette nouveauté m’emballait. J’avais envie de
la respirer à pleins poumons et surtout de m’y perdre pour la durée de mon
séjour.
Je profitais des belles soirées d’été pour flâner. J’allais dans les boîtes à
chansons du Vieux-Québec, devenues des lieux de rassemblement d’une
jeunesse en pleine effervescence, où je découvris Paul Piché et d’autres
chansonniers. Les jeunes Québécois étaient cool, le Vieux-Québec grouillait,
dansait, fumait. La liberté qui y régnait m’étonnait. Je pensais que mes frères et
mes jeunes amis maghrébins auraient sans doute aimé cette atmosphère de
fête et de liberté un peu folle. Tout le monde ici semblait rêver à un monde
nouveau. J’aurais voulu en faire autant, mais mon passé me hantait. J’essayais
de ne pas trop penser à mes parents. Je les savais en colère et envahis d’une
profonde tristesse. Le père de mon fils ne comprenait pas pourquoi je partais si
loin, même en vacances, alors que commençait à s’instaurer entre Samir et moi
une longue habitude. Depuis longtemps, j’avais le sentiment que mon fils ne
m’appartenait pas. Malgré tout l’amour que je lui portais, le lien que j’essayais
de tisser avec lui était fragile. Même si je n’avais plus envie de rendre compte
de ma vie personnelle, les rapports familiaux me tiraillaient toujours. J’étais loin
d’être affranchie en dépit des obstacles déjà surmontés.Je repris la route qui allait me conduire dans les profondeurs du Québec. C’est
aussi sur le pouceque je me rendis à Baie-Saint-Paul, dans le comté de
Charlevoix. Je fis la route avec une femme qui habitait Montréal. Notre
discussion fut stimulante. Les gens étaient fascinés lorsque je mentionnais mes
origines. C’était la première fois de ma vie que mon ascendance représentait
une richesse et non une tare. Ici, je n’étais pas l’enfant d’immigrés incultes, ici je
n’étais pas un raton ou encore l’enfant d’un bougnoule. Combien de fois avais-je
entendu ces mots offensants ! Ces paroles blessantes avaient laissé une
empreinte dans mon inconscient et produisaient parfois chez moi un profond
malaise face aux ex-colonisateurs de mes parents. Il était bon ici de sentir à la
fois cette douceur et cette curiosité. On me souriait, on voulait me connaître. Je
n’étais plus l’étrangère qui dérangeait.
J’arrivai à Baie-Saint-Paul en milieu d’après-midi. L’auberge était située en
haut de la montagne d’où l’on pouvait admirer le fleuve. Je réalisai encore
davantage combien était vaste ce pays coupé par ce fleuve mythique. Une fois
inscrite à la réception, je gagnai ma cabine que je partagerais avec d’autres
jeunes. Il y avait, de chaque côté, deux lits en bois superposés. Ça sentait bon.
Je visitai les lieux. La maison principale comprenait un grand réfectoire qui
donnait sur la vallée.
Je contemplais le coucher du soleil. Un jeune homme vint s’asseoir à côté de
moi. Il se présenta. Il semblait sortir d’un conte de fées et de magiciens. Il
m’appela aussitôt sa petite cousine de France et me parla de ses ancêtres qui
eavaient débarqué au Québec au XVII siècle. Je crus important de lui préciser
que je n’étais pas Française. J’étais dès lors sa petite Berbère. Roland me plut
immédiatement : il dégageait une énergie peu commune. Il était issu d’une
famille nombreuse et vivait en appartement depuis deux ans déjà. J’étais
surprise de voir à quel point les jeunes Québécois quittaient le domicile familial
très tôt pour vivre leur vie. Cette pratique était peu courante en France. La
famille française me paraissait plus traditionaliste. Les jeunes Québécois étaient
plus autonomes. Dans les familles algériennes, les enfants quittaient la maison
lorsqu’ils se mariaient. Les hommes pouvaient s’exiler pour aller travailler dans
les villes ou à l’étranger.
Roland ne tarda pas à me raconter son histoire. Je n’avais pas l’habitude
d’avoir des confidences aussi intimes de la part d’un inconnu, à l’exception des
jeunes de mon clan à Paris. Son père était dans l’armée et n’avait pas apprécié
les talents artistiques de son fils ; il voulait en faire un militaire. Il était violent et
personne dans la famille n’avait échappé à sa brutalité. À plusieurs reprises, il
s’était interposé afin de protéger sa mère et ses sœurs. J’avais peine à croire ce
que j’entendais. Je ne pensais pas que les hommes québécois pouvaient agir
ainsi. Était-ce par naïveté, ou par ignorance ? Dans le fond, je ne connaissais
pas ce peuple. Roland avait fini par quitter la maison familiale, car il aurait pu
tuer son père. C’était la première fois depuis mes rencontres avec des
Québécois que quelqu’un me parlait directement de ses souffrances. Nos vies
se rejoignaient. J’enchaînai avec mon histoire. Il eut peine à croire que j’étais
divorcée et que j’avais un jeune enfant. Il aurait tant aimé que sa mère quitte
son père. Il admirait mon courage. Comment avais-je trouvé la force de me
révolter contre les injustices que je subissais ? Des larmes coulaient sur sonvisage. J’étais émue de voir qu’un homme pouvait s’attendrir ainsi sur mon sort.
Ça me faisait du bien ! Sans doute, ses souffrances l’avaient rendu plus sensible
à mon égard. Roland était un artiste, il jouait de la musique et peignait. Il me
montra les croquis qu’il avait faits depuis son arrivée à l’auberge : ils étaient
magnifiques !
L’obscurité tomba très vite. Les étoiles commençaient à apparaître dans le
ciel. Je restai là à le contempler, cherchant à percer le mystère des galaxies
lointaines. Y avait-il d’autres habitants dans l’univers ? J’étais émerveillée par
l’infini de l’espace. Je n’avais pas eu souvent la chance de contempler la nuit.
Ces moments me reliaient avec mon univers intérieur. Je finis par aller me
coucher. La crainte des ours m’empêcha de dormir à l’extérieur. Je restai
quelque temps à regarder le plafond de bois, à sentir tous ces nouveaux
parfums. Mes pensées allaient vers les miens et tout ce que je découvrais
depuis que j’étais arrivée au Québec. Les larmes de Roland m’avaient touchée.
Sans vouloir m’apitoyer sur mon sort, la réaction de ce nouvel ami m’avait
plongée malgré moi dans mon passé douloureux. Je n’aimais pas trop
m’étendre sur mon histoire. J’avais très peu d’amis avec qui j’avais partagé mes
sentiments profonds. Je n’avais pas appris à dire les choses. Cette petite
cabane en bois, perchée au sommet de la montagne de Baie-Saint-Paul
allaitelle être le début d’une nouvelle vie ?
Quel bonheur de m’éveiller en haut de la montagne, libre de respirer, libre de
rencontrer de nouvelles personnes et d’échanger des idées. Libre, sans patrie et
sans maître : cette fameuse expression des anarchistes que j’aimais tant. C’est
avec Roland et mes compagnes de cabine que je pris le déjeuner au réfectoire.
Ici, il n’y avait ni croissant, ni baguette, mais du gruau avec des raisins secs et
des bananes, le tout accompagné de tranches de pain grillées et de beurre
d’arachide. Ce n’était pas mon déjeuner préféré, mais je devais m’adapter à
cette nouvelle cuisine.
Roland et moi partîmes explorer le village de Baie Saint-Paul. J’aimais le style
des maisons avec ces grandes galeries en avant où les gens se berçaient. Une
des chansons que Pauline Julien avait chantées lors de son spectacle à Paris
me revint à l’esprit : « Assise sur ma galerie, je flatte mon gros chat noir. Je me
berce et souris du matin jusqu’au soir. » Enfin, je comprenais ! Les gens avaient
l’air de sortir des chansons de Pauline. Roland me confia que s’asseoir sur sa
galerie faisait partie des grands plaisirs que procurent le printemps et l’été,
après les longs mois d’hiver.
— Tu n’as rien vu encore, ce n’est pas possible de comprendre le peuple
québécois sans avoir vécu les saisons l’une après l’autre, m’avait-il dit.
Les villages québécois que je traversais étaient très différents de celui de mes
parents en Algérie. L’église était le lieu de rassemblement de toute la
communauté. J’étais surprise de voir à quel point elle avait occupé une place
importante dans la vie des villageois jusqu’aux années 60. Tout était bien
soigné. Il semblait n’y avoir dans ces rues bien asphaltées aucune place pour le