Pour Yves Michel Fotso, je plaide

Pour Yves Michel Fotso, je plaide

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Ce livre étale de nouvelles peuves de l'innocence du capitaine d'industrie camerounais Yves Michel Fotso, qui s'est sacrifié pour son pays, ruinant sa fortue personnelle. De nouveaux documents montrent la succession de défaillances judiciaires qui au mépris d'un patriotisme tellement exceptionnel, le gratifie de deux condamnations à vie. C'est pour dire "non" que je me suis levé pour un "j'accuse" qui est davantage un hymne au rassemblement et à la construction des valeurs de solidarité, qu'une incantation pour la chasse aux sorcières et la vengance.

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Ajouté le 01 janvier 2017
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EAN13 9782140026355
Langue Français
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POUR YVES MICHEL FOTSO SHANDA TONME
JE PLAIDE
Au nom de la vérité et de la crainte de Dieu
Imagine les interprétations qui seraient faites si nous acceptons d’associer POUR YVES MICHEL FOTSO
le syndicat, à une cause, fût-elle noble.
Ainsi s’exprimait le chef d’un syndicat, pour justifier le refus de se faire JE PLAIDEprésenter et de recevoir publiquement le livre J’ai compris Yves Michel Fotso,
best-seller ayant battu tous les records de popularité au Cameroun. Dans
l’histoire récente de l’humanité, on a entendu ce genre de discours alors que
Au nom de la vérité et de la crainte de Dieules nazis exterminaient les juifs, alors que le régime d’apartheid en Afrique du
Sud massacrait les Noirs, alors que le corps expéditionnaire français traquait
les nationalistes de l’UPC et brûlait en pays bassa et en pays bamiléké, alors
que le génocide avait cours au Rwanda…
Seuls les aveugles et les sourds-muets volontaires peuvent dorénavant
tourner le dos à la vérité, devenue évidente pour tous. Ce livre étale de
nouvelles preuves de l’innocence du capitaine d’industrie camerounais Yves
Michel Fotso, qui s’est sacrifié pour son pays, ruinant sa fortune personnelle.
De nouveaux documents montrent la succession de défaillances judiciaires
qui, au mépris d’un patriotisme tellement exceptionnel, le gratifie de deux
condamnations à vie. C’est pour dire « Non ! » que, comme Émile Zola pour
le capitaine Dreyfus, je me suis levé pour un « J’accuse », qui est davantage
un hymne au rassemblement et à la reconstruction des valeurs de solidarité,
une quête de compassion, qu’une incantation pour la chasse aux sorcières et
la vengeance.
Le premier livre avait restitué au prisonnier sa dignité d’homme, de citoyen,
de père de famille et de créateur de richesses honnête, ce deuxième livre met
en exergue la quête pour sa liberté et le succès indéniable du plaidoyer à cette fin.
SHANDA TONME compte certainement parmi les intellectuels les plus prolixes de son
temps, mais il est aussi l’un des plus complexes et des plus insaisissables. Internationaliste
consacré et diplomate d’expérience, ses nombreux ouvrages couvrent des champs de
réflexion variés.
En couverture : l’auteur.
ISBN : 978-2-343-11094-3
25 e
POUR YVES MICHEL FOTSO JE PLAIDE
SHANDA TONME
Au nom de la vérité et de la crainte de Dieu






Pour Yves Michel Fotso
Je plaide

















































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-11094-3
EAN : 9782343110943
SHANDA TONME










Pour Yves Michel Fotso
Je plaide
Au nom de la vérité et de la crainte de Dieu

























DU MÊME AUTEUR

AUX ÉDITIONS L’HARMATTAN, Paris
1 - Le Crépuscule sombre de la fin d’un siècle tourmenté, juillet 2008
2 - L’Orée d’un nouveau siècle, juillet 2008
3 - Pensée unique et diplomatie de guerre, juillet 2008
4 - Ces dinosaures politiques qui bouchent l’horizon de l’Afrique, juillet 2008
5 - Repenser la diplomatie, juillet 2008
6 - Réflexion sur l’universalisme, juillet 2008
7 - Avancez, ne nous attendez pas. Le constat amer d’un intellectuel africain, juillet 2008
8 - Droits de l’Homme et droits des peuples dans les relations internationales, juillet 2008
9 - Afrique, l’inéluctable effondrement des dictatures, octobre 2008
10 - Autopsie de la décrépitude de l’intelligentsia camerounaise, novembre 2008
11 - Un Africain au musée des arts premiers, décembre 2008
12 - Coexistence contentieuse entre les nations, janvier 2009
13 - La politique africaine de la France en question, janvier 2009
14 - Réflexion sur les crises de la société camerounaise, janvier 2009
15 - L’Afrique et la mondialisation, février 2009
16 - La crise de l’intelligentsia africaine, janvier 2009
17 - Pouvoir politique et autoritarisme en Afrique, mars 2009
18 - Mémoires d’un diplomate africain, avril 2009
19 - Réflexion sur l’état du monde, mai 2009
20 - La France a-t-elle commis un génocide au Cameroun ?, juillet 2009
21 - Jeux et enjeux des États dans l’ordonnancement géostratégique planétaire, juillet 2009
22 - Les tribulations d’un étudiant africain à Paris, septembre 2009
23 - Fondements culturels du retard de l’Afrique noire, septembre 2009
24 - Et si l’Occident n’était pas responsable des problèmes de l’Afrique ?, novembre 2009
25 - Analyses circonstanciées des relations internationales, avril 2010
26 - Le rêve américain d’un enfant d’Afrique, juillet 2010
27 - Le système des organisations internationales non gouvernementales. Émergence d’un droit
international spécifique, décembre 2010
28 - L’impossible paix mondiale, avril 2011
29 - Les chemins de l’immigration, La France ou rien, octobre 2011
30 - La malédiction de l’Afrique noire. De la négritude à la négrocratie, novembre 2011
31 - La presse en accusation. Soupçons sur un pouvoir au-dessus de tous les pouvoirs, septembre 2014
32 - Conflits d’éthiques et crises des relations internationales, février 2015
33 - Tourments de polygamie. Un enfant de sa mère, février 2015
34 - J’ai compris Yves Michel Fotso. Un testament pour la postérité, octobre 2016
35 - Un diplomate au service de l’archevêque. À la mémoire de Monseigneur Jean Zoa, du Père
Urs Egli et de Monseigneur André Wouking, octobre 2016
AUX ÉDITIONS EDILIVRE, Paris
1 - Les truands de la galaxie humanitaire. De la pitié à l’escroquerie, 26 février 2013
2 - Espoirs et désespoirs des nations, 21 mars 2013
3 - Une bouleversante idylle en Noir et Blanc, 29 avril 2013
4 - Je suis un esclave et mon maître est un Noir, 19 juin 2013
5 - Violences et guerres comme instruments des systèmes de gouvernance, 20 juin 2013
6 - Le nouvel ordre moral du monde, 30 juillet 2013
7 - L’Afrique noire est foutue, 10 octobre 2013
8 - Vérités d’État et vérités du peuple, 6 août 2014
AUX ÉDITIONS DU SCHABEL, Yaoundé
1 - Destin de battant : De la misère aux hautes sphères, août 2015
2 - Les convictions d’un intellectuel engagé. Vérités sur le Cameroun, l’Afrique et le Monde,
2015



À Yves Michel Fotso,
En témoignage d’affection, de fraternité et de soutien.

À un patriote qui ne ménagea ni son temps, ni sa santé, ni
sa fortune, ni sa famille pour porter haut l’étendard de son
pays à travers un engagement, une détermination et un
sacrifice exemplaires.
À un brave capitaine d’industrie modèle dont il y a mille
raisons d’être fier du talent et des œuvres, et envers qui la
patrie devrait être reconnaissante.
__________________
Autant certaines convictions solides et réputées
inébranlables, finissent par ne pas résister aux mutations
imprévisibles de l’histoire, autant certaines décisions des
tribunaux, supposées correspondre à une exigence légitime
de justice dans l’intérêt de la société, finissent par être
discréditées face à des éléments matériels inaltérables, qui en
démontrent la vacuité. De telles décisions finissent par être
classées, parmi les errements des systèmes subjectifs
construits, et gérés par des intelligences approximatives.

SHANDA TONME, novembre 2016



- I -
Le sens d’un engagement

_______________

l est des personnes terriblement marquées par le temps, par les Irigueurs et les douleurs de la vie, par les passions et les épreuves
des chemins de la croissance et de l’existence. De ces personnes peuvent
sortir des astuces, des théories, des constructions, des trahisons, des
affections, des joies et des solutions qui donnent ou redonnent à la société
un sens, une couleur, une orientation, un salut. De toutes les
récriminations que nous portons, celles de l’inaction sont les plus
cruelles, parce qu’elles signifient qu’à un moment ou à un autre, face à
l’adversité et aux réalités de la vie, nous avons failli, failli soit pour
prendre les bonnes décisions, soit pour lever la tête, lever la main et
porter la cause.
Loin de moi la prétention de lire mieux que les autres notre histoire,
de la connaître ou de la maîtriser avec plus d’expertise que les érudits en
la matière. Mais au regard d’un parcours qui fonde la personnalité
mienne, et au regard du formidable don reçu des mains célestes et sans
frais, j’ai sans aucun doute la qualité, voire le statut de ces martyrs
malgré eux, qui font avancer l’histoire par leur sang, leurs larmes et les
restes de leur corps décomposé. Ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans
une prison ne comprendront peut-être pas de quoi il s’agit ni de quoi tout
ceci retourne, et encore moins combien et comment une prison reste un
lieu de passions exceptionnelles et de transformations spéciales. De la
prison, il ne faut jamais se limiter aux affres physiques et matérielles ni
aux seules présentations vite schématisées. Certes, comme le disait
monseigneur l’Archevêque Jean Mbarga après sa visite à la prison
centrale de Yaoundé, à l’occasion de la clôture de l’année de la
miséricorde, un simple matelas peut changer la vie d’un prisonnier. Mais
au fond, c’est plus de la substance qu’il s’agit, du fond, de ce qui forme
et formule l’essence même de la prison, de cette forme d’exclusion et de
condamnation, de cette marginalisation légale et officielle, de cette mise
à l’écart du monde des prétendus justes, des prétendus propres, des
prétendus qualifiés.
Ceux qui voudront me comprendre ou prétendraient me comprendre,
voudront bien retenir que j’ai pris conscience de ce qu’est la prison, le
jour où presque perdu après une nuit blanche, je me suis précipité très tôt
le matin pour aller voir Yves Michel Fotso. Je n’avais pas fermé l’œil de
toute la nuit. J’avais passé un moment difficile presque momifié aux
côtés de mon épouse, les yeux vers le plafond d’où je ne pouvais
vraiment rien distinguer avec l’obscurité. Comment ? Comment ?
Comment ? Comment ?
La veille en effet, j’avais vécu un des pires événements de ma vie, de
mon affection pour un être humain, de mon amitié compréhensible et
incompressible à la fois pour un frère.
Ce 2 décembre 2010, il est exactement 13h15. Je sors de l’étude de
maître Micheline Kamdem et attends mon chauffeur au carrefour
CEPER, à un pas de là. Mon téléphone sonne et au bout du fil : le général
Nganso.
Excellence, bonjour.
Où est ton frère ?
À Douala, mon général
Es-tu certain ?
Oui papa, je lui ai parlé encore hier soir.
Non, je ne crois pas, vérifie.
J’ai à peine le temps de composer un numéro, que le téléphone sonne
de nouveau :
Jean Claude, Mbarga Nguellé. Alors, mais je t’avais demandé de venir
me voir avec ton frère.
Oui papa.
Mais où est-il donc ?
8 Oui, c’est que…
Non, il est trop tard. Comme je l’ai attendu et il s’est entêté, j’ai
envoyé le chercher ce matin.
Oh, non papa, monsieur le délégué, on se préparait pour arriver,
surtout que nous avons été endeuillés avec le décès brutal et subit de son
chauffeur.
C’est trop tard.
Oui papa, est-ce que je viens alors à ton bureau pour que nous
l’accueillions ensemble ?
Non ce n’est plus de mon ressort dorénavant.
Mon téléphone tombe. Je transpire à grosses gouttes, complètement
déstabilisé. Je réussis tout de même à ramasser ce jouet devenu
maintenant terrible avec les mauvaises nouvelles qui en sortent. Mais à
peine l’ai-je saisi, qu’un autre appel résonne. La voix est tremblante,
instable, saccadée :
Monsieur Shanda, monsieur Shanda, c’est Cécile, l’épouse de ton
frère. Des gens lourdement armés viennent de l’arrêter.
Qui c’est ?
Je crois qu’ils ont dit qu’ils sont de la police.
Mais quelle police donc ?
Il semble que c’est la police judiciaire.
C’est intervenu à quel moment ?
Il y a juste quelques instants, je crois à environ 11h.
Je rappelle le général Nganso et confirme l’arrestation de mon frère,
puis regardant ma montre, je fonce à la direction de la police judiciaire
non loin de là. Maintenant c’est grave. Je sens mes jambes partir,
impossible de marcher, d’avancer, de téléphoner. Tout ce que je réussis à
faire, c’est de joindre mon épouse pour la prévenir de ne pas m’attendre
pour le repas.
Lorsque j’arrive à la police judiciaire, c’est déjà un peu le branle-bas.
Les entrées sont presque interdites aux visiteurs et des hommes en armes
veillent partout. Je comprends que l’heure est vraiment grave. Mais je ne
suis pas celui qu’on laissera de côté et à qui on interdira l’accès, parce
9 qu’après tout, c’est un peu ma maison aussi, eu égard à toutes mes
bonnes relations avec les éléments de la police qui sont tous des amis, de
jeunes frères que je fréquente et conseille à l’occasion de moult
procédures en défense des pauvres et des sans voix.
Je sens mon ventre pincer comme pour signifier la montée de la
tension, mais je tiens bon. Dans ma tête, des images de Yves Michel, lui
que j’avais vu à Douala il y a une semaine, et lui aux côtés duquel je me
tenais fermement à la morgue de l’hôpital gynéco-obstétrique lors de la
levée de corps de son chauffeur. J’étais pour lui si précieux, et je reste
pour lui si profond. Je tourne et retourne mes idées, sur l’issue, sur son
attitude, sa condition. Je veux appeler, mais qui, mais où ? Yves Michel
est entré dans ma tête, comme un virus qui entre en vous arrive et
s’installe, mais à vrai dire, plus comme une machine à me mobiliser pour
une cause juste, à me révéler une autre passion, une autre bataille, une
autre lutte. Je me rends compte maintenant que mon admiration pour ce
génie des affaires et de la finance déborde toutes les normes. En quelques
instants ici dans le hall de la police judiciaire, je prends surtout
conscience de ce que je ne peux pas porter toutes les épithètes de
défenseur acharné des causes justes, de défenseur d’une communauté, et
reculer, voire faiblir quand est en jeu, la liberté d’un si brillant capitaine
d’industrie. Dans ce hall, j’ai en quelques minutes seulement passé en
revue ma vie, une vie faite d’épreuves difficiles, souvent de larmes et
d’obstacles que j’ai néanmoins toujours réussi à surmonter, à contourner,
à défaut de les vaincre complètement et effectivement.
Il fait une chaleur torride dans ce bâtiment dont l’hygiène laisse à
désirer. Bon, je n’ai rien à redire vraiment, connaissant bien les lieux, et
parfaitement conscient de tous les autres problèmes par ailleurs, en
termes de maintenance du patrimoine. Il se trame beaucoup de choses ici,
mais sans que personne ne soit en mesure de dire exactement ce qui se
passe. Je suis monté au premier étage où se trouve le bureau du directeur,
mais rien ne filtre. Il y a ici maître Mbock, le conseil d’Yves Michel venu
spécialement de Douala. Nos regards se croisent et juste un bonjour plat
traduit notre désarroi commun. Ce type est froid par nature, un homme
qui en impose par sa carrure. On dirait un judoka bien travaillé en mal
d’entraînement, néanmoins alerte et prêt à en découdre comme tous les
grands maîtres des arts martiaux dont le calme présage souvent plutôt de
la puissance, et non de la faiblesse. L’attente risque d’être très longue. Ce
qui m’embête tout de même, c’est la chicheté de la parole. Même les
jeunes officiers avec lesquels j’ai l’habitude de converser librement font
10 bouche cousue. Mon inquiétude grandit vertement, avec des crampes
d’estomac en prime.
Il est 19h30, et d’un seul coup, ordre est donné de vider les lieux, de
faire place libre dehors. La circulation est bloquée. Deux véhicules de la
police bondés de policiers en armes d’assaut se positionnent juste à
l’entrée du bâtiment. Conservant mon traitement privilégié, je suis resté
caché dans un angle mort de la véranda. Yves Michel est poussé vers l’un
des véhicules qui démarrent immédiatement avec une vitesse
astronomique. Un signe à mon chauffeur placé non loin et nous voilà en
course poursuite. La destination c’est le palais de justice. Les choses
n’ont pas été faciles du tout pour mon chauffeur et le reste de la famille.
Nous avons été semés à plusieurs reprises et à tel point que nous n’avons
pas été sur place à l’arrivée. Lorsque nous parvenons au palais, nous
sommes quelque peu perdus, ne sachant pas exactement dans quel
bâtiment Yves Michel a été conduit. En tout cas, il ne peut s’agir que du
cabinet du procureur de la République du tribunal de grande instance, le
jeune et très vertueux Ntamack Jean Fils. Nous sommes donc dans la
cour, face à l’entrée principale. Il y a ici, Madame Ngnié Angeline,
Madame Julienne Fotso que je vois pour la première fois, et d’autres
membres de la famille. Personne ne parle à personne, et personne ne
regarde ailleurs que droit devant le portail. C’est très dur de vivre ainsi
dans une inconnue presque absolue, par rapport au destin immédiat, de
quelqu’un qui vous est cher. Va-t-on l’entendre et le laisser repartir chez
lui ? Va-t-on le garder sur place dans une des cellules infectes de triste
réputation ? Mais que va-t-il se passer donc ?
21h15, un car débouche à toute vitesse d’une impasse située à notre
gauche et fonce. Nous pouvons donc apercevoir notre champion à
l’intérieur. Le car Hiace est suivi par les deux véhicules de la police qui
l’avaient conduit au palais de justice. On dirait un film d’action où les
conducteurs roulent comme des drogués. C’est grave. Nous sommes
laissés dans la débandade totale. Mon chauffeur qui a l’air d’avoir pris
froid est jeté de côté dans un mouvement que je ne m’explique pas
vraiment. J’ai pris le contrôle du volant avec une seule idée dans la tête :
si ces gens doivent amener Yves Michel dans le trou, j’y entrerais aussi.
J’ai regardé derrière moi, et plus personne. C’est au carrefour Mvog-Ada,
à environ quatre kilomètres plus loin que nous nous retrouvons, après
être passés par la police judiciaire. En fait, nous ne savons rien sur la
destination. Un dernier sursaut d’intelligence nous met sur la route de la
prison centrale de Yaoundé. Presque de façon coordonnée, cinq véhicules
11 s’immobilisent sur le parking poussiéreux et lugubre qui fait face à la
prison. L’information est dans l’air : Yves Michel Fotso vient d’être
enregistré comme détenu. Il a donc été placé sous mandat de dépôt.
Comment on fait dans ces conditions, dans de telles circonstances ?
Même les larmes nous dépassent. Mes crampes d’estomac sont parties
d’elles-mêmes. Elles ont compris qu’elles ne pouvaient pas
m’impressionner à un moment si délicat, si chaud, si chargé d’émotions
vives. Un doux froid balise l’air et attendrit les corps dans cette
‘seminuit’ embêtante. De tous ceux qui sont ici, je me sens le plus malheureux,
et pour cause, je peux affirmer que les plus vives confidences et les plus
affectueuses conversations de Yves Michel, en dehors bien sûr de son
épouse, ont été avec moi. Toutes les images me taraudent le cerveau avec
intrigues et interpellations. Je revois nos scènes, à Douala, dans son
salon, lorsqu’il me disait qu’au stade où il se trouve, la prison ou toute
autre extrémité ne lui faisait plus peur, tant il avait la conscience
tranquille et ne comprenait pas pourquoi il était maintenu prisonnier dans
sa résidence, ne pouvant pas voyager pour suivre ses affaires à travers le
monde. L’homme en était à porter le monde entier sur ses épaules, pressé
de comprendre, pressé de répondre partout où cela était possible pour que
l’on le laisse tranquille, pour que l’on lui foute un peu la paix.
J’arrivais à Douala, j’allais le voir et nous échangions longuement, ou
encore quand il arrivait à Yaoundé, il venait me voir après avoir fait le
tour de quelques amis et fidèles de la famille. Chaque fois qu’il repartait,
je sentais monter une sorte d’affection appropriative dans mes veines.
Notre proximité ne s’expliquait presque plus, et les premiers mots qu’il
avait délivrés lors de notre toute première rencontre me tenaient presque
prisonnier. Il avait dit être surpris de voir qu’un intellectuel et leader
d’opinion connu et respecté se porte promptement à son secours et
l’écoute attentivement. Je le découvrais humble, respectueux, s’adressant
à moi toujours par « grand frère ». Je n’avais jamais pensé un seul instant
qu’il pouvait être autrement et autre chose, que ce que je voyais au
présent, que ce que je découvrais, ce que je pratiquais. En fait, des tas de
gens l’avaient connu et fréquenté des années durant, mais moi, je n’avais
pas eu besoin de tant de temps pour emporter son affection et entrer dans
son identité caractérielle. À plusieurs reprises, lorsque mon frère, et il
l’était vraiment comme je le ressentais, se faisait plus triste et quelque
peu découragé, je supportais le trouble de ces instants et en assumais
dans l’esprit et dans le quotidien quelques conséquences.
12 Yves Michel Fotso était donc en prison, sans que je puisse retracer ni
la mise en scène ni les déterminismes factuels du drame. Lorsque je
regagnai mon domicile cette nuit-là, le petit matin s’annonçait déjà avec
son accélération de vent glacial. Mon épouse était encore éveillée.
C’est comment, tu passes à table quand même ?
En lieu et place d’une réponse, un filet de larmes illumina mes yeux.
Je fonçai droit dans la douche, sans toutefois pouvoir me livrer aux
gestes habituels auxquels je suis habitué avant de m’y rendre. Mais
comment pouvais-je ? J’étais un peu perdu, tétanisé. Je n’en revenais
toujours pas. J’étais planté là, dans la salle de bain, muet, incapable de
bouger vraiment.
Lorsque je me retournai, mon épouse était là :
- Mais si tu ne te laves pas, déshabille-toi et enfile au moins ton
pyjama.
- Tu as l’air très fatigué et tu as besoin de sommeil.
- En plus tu n’as pas mangé depuis le matin.
- C’est sûr que tu seras malade.
En réalité, me laver, manger, me déshabiller, dormir n’avait plus
aucun sens. J’avais profondément le sentiment d’une trahison, une
terrible trahison. Comment pouvait-il être en prison et moi dehors ? Dans
ma tête, c’était comme si j’étais responsable de cette situation, de cette
bévue. Je me sentais comme quelqu’un capable de le protéger, quelqu’un
fait pour non seulement l’écouter, mais l’accompagner partout. Cette
prison, c’était pour nous deux ou rien, mais me voici qui allais dormir
chez moi, dans le même lit de la veille, pendant que lui, allait dormir sur
un bordel, dans un lieu de merde. Avec Yves Michel en prison, quelque
chose venait de se briser dans ma vie.
Méditant, tremblotant parfois et parcouru par toutes sortes de
sensations, je ne me suis pas aperçu qu’il fait déjà jour. Je suis debout
exactement comme je suis rentré il y a juste quelques heures, la tête de
chien en prime et des palpitations qui s’installent pour aucune raison
sérieuse, sinon un stress de circonstance. Comme souvent en pareille
circonstance, j’enfile mon kimono et commence quelques exercices de
relaxation avant de finir par une répétition de trois katas supérieurs qui
redonnent confiance et raffermissent les nerfs. Il est 6h et je peux prendre
13 rapidement mon bain. Mon épouse comme souvent quand ma tête
chauffe, s’est précipitée pour mettre le petit-déjeuner sans attendre le
maître d’hôtel. C’est la suprême manifestation d’amour dans le mariage
et chez les vraies épouses. Elles savent capter le doute, les joies, les
ennuis et les appréhensions de leur époux. Et dans ces situations, elles
vous prennent intelligemment en charge et anticipent sur vos petits
besoins. Elles signifient ainsi leur présence et vous marquent d’une
affection qui vous fait réfléchir plus d’une fois avant de commettre des
bêtises éventuellement. C’est juste un petit plat de fruits bien
sélectionnés, une tasse de chocolat chaud et deux tranches de pain
complet. En prime, madame se plante sur une chaise à vos côtés et fait
semblant de ne rien dire, mais avec un regard qui vous interroge et vous
raconte son attachement, sa solidarité. Yves Michel est quelqu’un qui est
habitué à venir ici et il ne viendrait à l’esprit de personne de se montrer
sous un jour autre que celui d’un vrai deuil après son arrestation.
8h30, me voici aux portes de la prison, un lieu que je vais dorénavant
fréquenter avec assiduité. Je ne suis pas seul dans le réflexe, puisque
Cécile sa compagne est là, triste, mais vaillante, et la mine chagrine.
Nous nous activons dans le bureau du régisseur qui se montre souple, à la
limite compréhensif face à ce qui est maintenant notre malheur. Je n’ai
pas osé regarder Yves Michel dans les yeux, mais que faire, puisque c’est
après tout inévitable. Avec un stylo, Cécile note tout ce qu’il faut, le petit
équipement nécessaire pour rendre son séjour ici pas trop triste. Une
heure après, je suis dehors, je viens de me faire un nouveau nom ici :
frère de prisonnier.
Aucune situation n’étant totalement négative pour autant que l’on
sache en tirer le meilleur enseignement, le meilleur profit et de là,
construire les meilleurs initiatives et projets, nous devons rapidement
nous organiser. Il y a quelques jours encore, j’étais obligé de lutter, de
me faire violence pour calmer Yves Michel, lequel ne savait à quelle
sauce on voulait le bouffer ni comment on entendait le faire, quand et
comment. Nous sommes au moins fixés, comme il me le dit lui-même :
« au moins maintenant, la pression de l’inconnu est passée, je dois
construire ma défense selon le dossier et surtout les éléments qu’ils me
présenteront. Ce qu’ils m’ont montré pour me conduire ici ne
m’impressionne point et relève même d’une incongruité criante. Mais
grand frère, tu me connais très bien, je vais prendre le temps de me
reposer un peu, souffler et rentrer dans mes documents. Je n’ai pas
meilleur conseil que moi-même et ma mémoire. Il suffit que je me calme
14 et que travaille et on verra. De toute façon, ce sera rude et je ne fais
aucun doute pour cela, sauf s’ils veulent vraiment ma peau à tout prix et
surtout me priver de liberté ».
Maintenant, je dois pouvoir prendre des initiatives, m’assurer que je
suis utile à quelque chose dans la continuité de son bonheur où qu’il soit,
c'est-à-dire concrètement durant son séjour dans ce cachot qui date de la
coloniale. Je sais que la prison ne rend pas heureux et que de toute façon,
un homme libre ne saurait s’y sentir autrement que mal. Mais tout de
même, quelques petits trucs peuvent aider à se sentir autrement, en
somme, à mieux supporter, mais accepter cette invention de l’obstruction
de la liberté certes. Il faut dire que c’est chacun qui, de son côté, va, ou
voudrait faire quelque chose. Pour l’intendance, sa compagne Cécile est
irremplaçable. Pour les relations publiques de type institutionnel,
politique, judiciaire et diplomatique, je dois nécessairement prendre les
choses en main.
Le premier axe c’est à mes yeux la lecture. Il faut que je m’assure
qu’il est ravitaillé au quotidien pour les nouvelles du pays et du monde.
Aussi, c’est avec une chance extraordinaire que je découvre un kiosque à
journaux à cinq cents mètres du pénitencier. En quelques minutes de
négociations, j’ai vite conclu un arrangement avec le jeune qui tient les
lieux. Il portera chaque matin, une sélection de la presse nationale et
internationale, incluant au moins deux magazines des affaires et de la
finance.
Le deuxième axe est interne, à la prison où je dois d’abord cultiver
une amitié avec le régisseur de la prison, et ensuite m’assurer un beau
réseau de renseignements dans le milieu des gardiens. Notre peur est en
effet grande pour la sécurité de notre frère, si tant est que comme nous le
suspectons, quelques pontes en ont contre lui dans leur cœur.
Le troisième axe c’est le milieu du renseignement et de la police. Je
dois pouvoir être au courant en temps réel, de tout ce qui se dit, s’écrit ou
se trame dans ces milieux complexes et bavards contre mon frère.
Le quatrième axe concerne le milieu de la justice. Il faut absolument
passer par-dessus la tête des gens chargés du dossier pour connaître le
fond. Qu’est-ce qui y est écrit ? Combien y a-t-il de dossiers vraiment ?
Le dernier axe enfin, c’est la gestion de la clameur publique de façon
générale, c’est-à-dire aussi bien dans le pays, la sous-région, en Afrique
15 et en Asie, qu’au sein de la communauté bamiléké où le choc est
renversant après l’arrestation du fils de Fotso Victor.
Je dois nager comme un poisson malin et pressé à la fois. Yves Michel
Fotso en prison, c’est un vrai boulot pour moi, parce que je ne me
représente personne d’autre jouant mon rôle avec la flamme et la passion
que je sais m’imposer dans ce genre de cas, ensuite parce que j’estime
que je lui suis éternellement redevable pour son affection, son humilité et
la sincérité avec laquelle il s’est ouvert à moi. En tout cas, j’ai tellement
réussi dans ma démarche pour satisfaire les différents axes de travail que
je me suis fixés, à tel point que je suis souvent mieux informé que les
patrons de la justice et plus vite renseigné que les services obscurs,
paresseux et plutôt forts en intrigues des différents corps des
renseignements. Il en va ainsi de cette futile affaire d’I Phone dont on
voudra faire un gros bœuf, juste pour l’emmerder davantage et le pousser
dans ses derniers retranchements. Quand l’information me parvient qu’on
aurait découvert un téléphone dans ses affaires, je reste pantois. En effet,
ma première réaction consiste à demander à mon interlocuteur quel crime
il aurait commis avec ledit téléphone.
Je recevais à tour de bras les gardiens de prison qui venaient me
raconter des tas d’histoires sur comment il aurait dormi, comment il
mangeait et s’il mangeait, comment il était perçu par les autres
prisonniers, comment il était gentil, et les affaires se succédaient donc.

***
Une semaine après son arrestation, j’avais requis mon tailleur de la
briqueterie pour confectionner trois superbes boubous pour Yves Michel.
Je réalisais en effet qu’il lui fallait des vêtements légers, plus
décontractés, mais soignés et dignes de son rang. Un matin, je reçus une
dame gardienne de prison qui vint me dire que Monsieur Fotso s’est
converti à l’islam, que pour ses patrons en haut lieu cela veut tout
simplement dire qu’il veut se faire imam et chef des délinquants qui sont
en grand nombre des musulmans. Puisque je n’avais donné aucune
réponse excitée à son verbiage, elle prit soin de se représenter une
semaine plus tard, cette fois pour me dire qu’il y avait un rapport de
l’administration de la prison sur la question. Je pouvais, soutenait-elle,
obtenir une copie si je voulais, mais à condition de débourser cent mille
francs CFA. Je me rendis le même jour à la prison pour rencontrer le
16 régisseur, mais ce dernier était absent, permissionnaire. Voir Yves
Michel m’étant dorénavant plus compliqué, je me résolus à aller fouiner
dans mes relations au sein de la hiérarchie de l’administration
1pénitentiaire, en vain . Mais une semaine plus tard, une autre information
tomba : Yves Michel Fotso prépare une évasion avec l’aide des bandits et
peut-être même un coup d’État. Mon informateur jurait sur tous les toits
qu’il me cherche depuis deux jours pour me mettre au courant que la
situation est très grave. Il se trouve simplement que, comme à son
habitude, l’homme d’affaires s’était montré sensible au sort de nombreux
gamins qui avaient fini de purger leur peine, mais qui demeuraient en
prison juste parce qu’ils n’avaient pas les moyens de régler les dépens,
souvent moins de cent mille FCFA. L’affaire prit une proportion
effroyable.
Lorsque je me rendis à la police judiciaire pour rencontrer le brillant et
méticuleux commissaire Aimé Evina, le chef du service des enquêtes
criminelles que je connaissais très bien, il me confirma l’information et
m’avisa qu’une enquête était ouverte à propos. C’était le comble. Ce
qu’il me dit ensuite vaut la peine pour une leçon : « Docta, il faut
conseiller à ton frère de ne plus faire ce genre de libéralités. Il ne sait pas
ce qui se passe après dans la tête de ces enfants. Beaucoup sont des repris
de justice et sortent pour recommencer. En plus, ils ne te diront jamais la
vérité ni sur leur parcours et leurs antécédents ni sur leur famille. Or, dès
que vous vous montrez gentil avec eux, ils n’hésitent pas à vous mettre
en cause si c’est le meilleur moyen pour sauver leur peau ». À quelque
chose malheur est bon, mais il faut connaître et fréquenter l’univers
carcéral de chez nous pour comprendre ce qui s’y passe, comment on y
vit, et combien de personnes y séjournent souvent injustement,
illégalement, dans des conditions qui feraient couler des larmes à la
2photo du Bon Dieu .
Les jours se succèdent et ne se ressemblent pas. Nous sommes rendus
au mois d’avril, soit cinq mois exactement après l’incarcération d’Yves
Michel. C’est la fête de Pâques. Pour une raison tout à fait bizarre, cette

1 En effet, mon nom avait été omis par pure inadvertance dans la liste des visiteurs
autorisés, déposée à la hâte. Au niveau du parquet, on me demandait d’attendre.
2 Chaque visiteur est accroché par une grappe de gamins faméliques, en manque de tout.
On vous demande une pièce de monnaie, un peu d’aide pour manger, pour survivre. La
nourriture servie est tout ce qui peut conduire au plus vite dans la tombe, et c’est à peine
si les détenus démunis peuvent avoir cent calories même de très mauvaise qualité au
quotidien.
17 année, j’ai le sentiment que cette fête revêt une tout autre signification
chez les catholiques. Au petit matin, je me suis rendu sur la colline du
mont Febé pour quelques exercices physiques, puis un petit-déjeuner en
famille. Dès 9h, je suis face à la prison pour essayer de rencontrer mon
frère, en vain. L’enveloppe que j’ai apprêtée la veille avec une belle
récitation d’affection, mais aussi de dépit me reste calée dans la main.
J’ai décidé de rester dans le petit hangar dressé derrière le parking
improvisé. Je n’ai même pas vu le temps passer. À 13h, j’ai noté l’arrivée
de Cécile et d’une autre dame avec le repas et c’est tout. Mon cœur n’est
pas à repartir de là, mais à rester même pour la nuit, tellement je sens
vibrer ma solidarité et ma compassion. Lui il est en prison là-dedans, et
moi je me mets en prison ici dans la cour. C’est à chacun sa pâque, mais
dans des conditions différentes et à des endroits différents. Moi je peux
repartir, parcourir des kilomètres, mais lui ne peut pas le faire. Voici les
contours du drame d’une affection, la liberté d’aller et de venir pour
quelqu’un, et l’absence de cette possibilité, de cette latitude pour son
frère. À 20h, je suis bien obligé de lever l’ancre, avec une petite
satisfaction, celle d’avoir éprouvé mes sentiments fraternels en passant la
journée et une partie de la soirée indirectement avec Yves Michel.
Presque douze mois que Yves Michel est incarcéré, et ma vie a un peu
basculé, mes activités intellectuelles et professionnelles avec. Il faut se
résoudre à accepter l’évidence, celle d’une privation de liberté qui sera
peut-être longue, étant donné que la justice ne semble s’emballer
véritablement pour aller vite au procès. Les informations que je glane
par-ci par-là me ramènent des analyses et quelques évidences d’un
lâchage sans pitié. Je dois essayer de réduire le champ des doutes et des
calomnies dans les médias autant que je peux, mais c’est une bataille qui
a ses retours dans les réseaux de renseignements où je suis plutôt trop
bien surveillé. En tout cas, pour le temps que mon frère a déjà passé en
prison, je ne cesse de clamer son innocence. Mes contacts dans les
milieux diplomatiques essayent à leur tour de compter sur moi pour
comprendre, mais en vain. Dans les notes de ces gens de l’extérieur, c’est
surtout le cas Marafa Hamidou Yaya qui les mobilise et les passionne. Ils
ne comprennent pas pourquoi je fais du cas de Monsieur Fotso une
affaire du siècle. À l’ambassadeur de la Suisse qui insistait pour me
raconter ses propres histoires, j’ai annoncé la fin de tout contact avec lui.
Au chef de la section politique de l’ambassade des États-Unis qui me
demandait pourquoi je refuse de me rendre à Paris où je devrais
rencontrer quelqu’un de bien placé dans le monde pour un contrat, j’ai
18 répondu sèchement que tant que Yves Michel est en prison, je ne sortirai
pas ou plus du pays. Une semaine plus tard, il reviendra vers moi avec
cette observation : « j’ai rencontré des amis influents du gouvernement et
ils estiment que les Bamiléké voulaient faire de Yves Michel Fotso leur
futur candidat à la présidence de la République et que toi tu devais être
son ministre des Affaires étrangères. Ils estiment que votre plan a été
éventré et que c’est pour cette raison que tu es si radical sur cette
affaire ».
On racontait du n’importe quoi, mais en réalité, les services officiels
de renseignements et l’outil de mise en œuvre de notre diplomatie,
distillaient de façon ouverte et très peu professionnelle, des informations
extravagantes pour accabler Yves Michel Fotso et pour établir sa
culpabilité avant de l’avoir jugé et condamné.
19 ETATS DES AVANCES ET PAIEMENTS FAITS PAR YVES MICHEL FOTSO ET SES SOCIETES AU
PROFIT DE LA CAMEROON AIRLINES POUR GARDER LA COMPAGNIE EN ACTIVITE
montant (en
contreDATES DETAILS DE L'OPERATION
valeur si nécessaire)
FCFA
11/09/2000 Caution personnelle YVES Michel FOTSO à la BICEC 1000000000
19/12/2000 Chèque émis par FERMENCAM à CAMAIR 300000000
29/10/2001 Paiement par BEITH à IATA CLEARING HOUSE P/C CAMAIR 1610000000
11/12/2001 Avance en trésor pour la CAMAIR par la CBC à taux 0 % 8000000000
19/02/20021400000000
17/07/2002 Aval YVES Michel FOTSO des trois traites des ADC à la SCB-CEC 1800000000
22/08/2002 Aval traités ADC BICEC Yves Michel FOTSO 522000000
19/12/2002 Caution personnelle YVES Michel FOTSO à Ethiopian Airlines maintenance Boeing 767 271396671
31/01/2003 Versement AL YM IBRAHIM (Grpe FOTSO) au profit de CAMAIR 170000000
31/01/2003 Versem100000000
18/02/2003 Chèque émis par PILCAM à CHANAS pour compte CAMAIR 151898900
18/02/2003 C55676550
18/02/2003 Chèque émpte CAMAIR 72093750
18/02/2003 Cis par PILCAM à CHANAS pour com120330800
18/02/2003 Chèque émis par SAFCA à CHANAS pour compte CAMAIR 4500000018/02/2003 Chèque émis par SAFCA à CHANAS pour compte CAMAIR 35000000
18/02/2003 C40000000
11/04/2003 Avance personnelle Yves Michel Fotso 85000000
19/05/2003 Paiement par FERMENCAM à AVIPRO FINANCE P/C CAMAIR 269425289
27/05/2003 Chèque émis par SAFCA en faveur de CAMAIR 400000000
27/05/2003 Cis par FERMENCAM en faveur de CAMAIR 600000000
01/06/2003 Règlement par YMK en France des articles pour vente à bord 28749998
14/06/2003 Versement espèces Groupe FOTSO à CAMAIR 350000000
16/06/2003/C CAMAIR 669041090
19/06/2003/C CAMAIR 666620225
08/07/2003 Chèque émis par YVES Michel FOTSO en faveur DOUAL'AIR P/C CAMAIR 20000000
08/07/2003 Cen faveur TOTALFINA ELF P/C CAMAIR 34716328
08/07/2003 Chèque émis par YVES Michel FOTSO en faveur SHELL AVIATION P/C CAMAIR 168112209
08/07/2003 Chèque émis par YVES Michel FOTSO en faveur CAMAIR 28750000
08/07/2003 Cis par YVES Michel FOTSO en faveur ASECNA P/C CAMAIR 40000000
23/07/2003 Chèque émis par FERMENCAM en faveur de CAMAIR 800000000
27/07/2003 Cis par Groupe FOTSO en faveur CAMAIR 400000000
08/07/2003 Paiement divers fournisseurs par Yves Michel Fotso 282000000
TOTAL 20 535 811 810


- II -

Pourquoi ?

_____________

ctobre 2010, je suis à Douala dans le grand salon de sa résidence Ode Bali avec Yves Michel Fotso. Il est 13h30 de cet après-midi
calme et prometteur d’une ville habituellement très chaude. Alors que je
devise fraternellement avec le patron des lieux, nous sommes
interrompus par Cécile, la maîtresse de céans dont la mine ne semble pas
très rassurante :
- Ils sont encore là, lance la jeune dame à la silhouette de championne
des défilés de mannequins.
- Ah bon, mais laisse-les s’ennuyer à sonner.
- Qu’est-ce que je fais ? Insiste-t-elle.
- Mais rentre à tes occupations, c’est tout.
L’ambiance a changé complètement. J’ai vite compris sans même
avoir besoin d’explications qu’il s’agit des policiers. Yves Michel qui est
maintenant bien braqué, mais froid comme un lézard des montagnes,
n’attend pas mon avis sur la suite. De toute façon, j’ai compris qu’il a
une position qui ne devrait supporter ni contradiction ni suggestion
quelconques.
- C’est quoi cette histoire ?
- Ils m’ont déjà retiré mon passeport une première fois,
- Et maintenant ils ne me laissent plus respirer.
- Je devais normalement voyager et ils ont confisqué de nouveau mon
passeport lorsque je l’ai envoyé pour des formalités de départ à
l’aéroport.
- Ils disent que je dois me présenter dans les locaux de la police
judiciaire pour me faire entendre.
- Je ne bouge pas, et s’ils veulent, qu’ils gardent le document.
- Écoute, si tu as des courses à faire, ne te gêne pas, pars et laisse-moi
avec ça.
- De toute façon je vais gérer, même à supposer qu’ils sautent
pardessus la clôture.
Ils ne vont pas me tuer.
Je reste dubitatif un instant, puis je m’engage pour sortir. Mon
chauffeur se voit intimer alors l’ordre de passer par la sortie arrière qui
donne sur une rue verticale par rapport à l’axe central qui fait face à la
direction générale des Brasseries du Cameroun. Une fois dehors, je me
dirige vers le véhicule de la police, une 4x4 Toyota Prado dans laquelle
ont pris place le délégué régional de la sûreté nationale, le commissaire
divisionnaire Joachim Mbida, et le chef de la division régionale de la
police judiciaire. Ce sont deux hauts cadres de la police que je connais
parfaitement.
- Hé Joachim, mais que se passe-t-il ? Que faites-vous plantés là ?
- Tiens grand frère, tu viens à Douala et tu ne me cherches pas, c’est
comment ?
- C’est à toi que je demande c’est comment !
- Grand frère, c’est comme tu vois, nous sommes au travail.
- Mais attends, est-ce que tu te rends compte de ce que ce spectacle
entraîne tout autour ?
- Grand frère, je t’ai déjà dit que nous sommes au travail. Nous
obéissons à des instructions précises.
La cause est pour moi entendue, et il me revient d’envisager une autre
démarche, en commençant par le contact des plus hauts responsables de
la ville. Je décide donc d’aller m’enquérir de la situation auprès du
24 gouverneur et du préfet. Ils ne sont pas en place. Mais au moment de
sortir du bâtiment après m’être tapé des escaliers lugubres, je tombe nez à
nez avec les deux patrons.
- Monsieur le Gouverneur,
- Monsieur le Préfet, bonjour !
- Bonjour Monsieur Shanda.
- Quel bon vent vous a fait penser à nous aujourd’hui ?
- Bien des choses, et au moins une situation préoccupante.
- Laquelle donc ? renchérit le gouverneur.
- Écoutez, je ne comprends rien, je sors de la résidence de Monsieur
Yves Michel Fotso et elle est pratiquement encerclée par des éléments en
tenue et d’autres en civil.
- Avez-vous une idée exacte du corps auquel ils appartiennent ?
- À première vue, il s’agit de policiers, puisque je me suis entretenu
avec le délégué régional, le commissaire divisionnaire Mbida.
- C’est déjà bien de connaître qui est là-bas, mais nous ici nous ne
savons absolument rien de ce qui s’y passe. Depuis trois jours, on nous
dit qu’il y a des mouvements chez Monsieur Fotso et c’est tout.
- Mais monsieur le Gouverneur, c’est quand même une situation
embêtante et à la limite subversive. Nous sommes à quelques jours de
l’anniversaire de l’accession du président Paul Biya au pouvoir, et on se
livre à ce genre de spectacle susceptible de faire désordre dans l’opinion.
Par ailleurs, comment se fait-il qu’on le fasse au moment où il séjourne à
l’étranger ? Vous rendez-vous compte, le Président peut être troublé dans
son séjour à Genève par cette situation.
- Je vous comprends et vous avez peut-être raison, mais c’est à
Yaoundé qu’il faut aller dire cela. Nous ici nous exécutons et constatons,
souvent avec regrets et c’est ainsi. Je suis certain que vous qui connaissez
bien les rouages au sommet, vous saurez où frapper pour vous faire
entendre ou pour avoir une explication qui nous échappe ici.
- Bien, c’est ce que je vais faire sans plus attendre.
- Attendez, vous prenez la route maintenant ? interroge le Gouverneur.
- Oui monsieur le Gouverneur, sans plus perdre une seule minute.
25 - Monsieur le Gouverneur, vous ne connaissez donc pas Shanda ?
Pour un cheveu de Bamiléké menacé, il peut aller partout à tout moment.
Il s’était présenté à mon bureau une fois et je ne vous dis pas ce qui
3s’était passé. C’était justement pour quelque chose à peu près comme ça .
Je n’ai pas perdu de temps et me voici lancé pour Yaoundé. Mais
parvenu jusqu’au pont de la Dibamba, mon cœur ne tient pas en place. Je
fais demi-tour. En effet, je balance entre laisser Yves Michel Fotso
derrière moi sans soutien et surtout sans soldat déterminé à l’assister, et
partir pour porter le combat à Yaoundé, la capitale et siège des
institutions. Mon chauffeur qui a vite compris ma gêne intervient, après
s’être intelligemment abstenu de se mêler de ma méditation de quelque
quinze minutes.
- Patron, peut-être que vous voulez que nous retournions voir ce qui
s’est passé depuis chez Yves Michel ?
- Oui, vous avez raison, mais je ne sais vraiment quoi faire.
- Partons patron, il vaut mieux que vous alliez voir ce problème à
Yaoundé, et il faut faire très vite. Les gens sont très jaloux de ce
monsieur et tout le monde a peur de parler. Vous, vous pouvez faire
4quelque chose .
Il est 20h30 lorsque je descends du véhicule dans la cour de ma
résidence à Yaoundé. Mon épouse saute presque sur moi :
- Mais pourquoi es-tu rentré aujourd’hui plus tôt que prévu ?

3 Un tel moment, une telle hésitation, je l’avais déjà connu dans ma vie lorsque, engagé
pour l’aventure sans aucun sou en poche et sans réelle garantie sinon ma détermination
forte et mon ambition de formation et de réussite, j’étais allé dire au revoir à ma mère
internée et en réanimation à l’hôpital de Bafang. Après l’avoir quittée, je suis resté
encore trois jours sur place, tournant en rond, balançant entre la laisser ainsi mourir, et
partir à la recherche d’un destin lointain et incertain. Finalement je suis parti, et vingt
ans plus tard, je suis revenu la retrouver debout, toujours malade, vraiment debout, mais
en étant revenu avec une personnalité différente et une ambition satisfaite après un
parcours tortueux, dangereux et finalement triomphant à travers trois continents.
4 Il n’y a réellement ni petit ni grand dans les moments délicats. Dieu nous a tous dotés
d’une intelligence, fût-elle relative et de différente intensité. Ceux que l’on croit souvent
laisser de côté ou marginaliser offrent des contributions décisives et des solutions bien
réfléchies, dans certaines situations cruciales. Tout dépend de comment vous leur faites
confiance, de la qualité de la relation que vous entretenez avec eux, du cœur et de la
chaleur que vous leur réservez. Ce n’était ni la première ni la dernière fois que mon
chauffeur intervenait ainsi.
26 - C’est grave, Yves Michel a des ennuis. Il me fallait rentrer tout de
suite.
Après avoir à peine pris un bain et avalé presque sans appétit quelque
chose pour faire plaisir à Madame Shanda, je m’installe sur le clavier de
mon ordinateur. La nuit sera l’une des plus longues et des plus troublées
de ma vie. Les images de Yves Michel défilent et défilent, et mon
inquiétude grandit et grandit. Pourtant, je suis déterminé à comprendre ce
qui se passe vraiment.
Avant 10h de ce vendredi, mes correspondances sont déjà déposées à
quatre personnalités d’importance :
- Monsieur Laurent Esso, secrétaire général de la Présidence de la
République.
- Monsieur Amadou Ali, vice-Premier ministre chargé de la justice.
- Monsieur Martin Mbarga Nguellé, délégué général à la Sûreté
nationale.
- Monsieur René Sadi, secrétaire général du comité central du RDPC.
Le ton est le même, la cause bien présentée, et l’argumentation axée
sur les interrogations et la ferveur patriotique d’un citoyen qui exprime
ses inquiétudes sur les risques pour la paix et l’ordre public, d’une
situation se développant en l’absence du chef de l’État, et à la veille de
l’anniversaire de son accession au pouvoir.
Le mardi suivant, soit exactement trois jours plus tard, je reçois un
appel téléphonique sur mon téléphone portable. Je suis alors assis à ma
véranda, penché sur mon ordinateur et m’efforçant de rédiger la
conclusion de mon prochain livre.
- Jean Claude ! C’est bien Jean Claude ?
- Oui, et vous c’est qui ?
- Mbarga Nguellé
- Ah, oui, papa, monsieur le délégué, bonsoir.
- Bien, écoute, j’ai reçu ta lettre il y a juste quelques instants.
- Je te remercie pour les félicitations et les encouragements.
- Mais dis-moi, pourquoi il est compliqué comme ça ton frère ?
27 - C’est moi qui lui ai donné le passeport le 30 septembre, et
maintenant je lui demande de venir me voir et il refuse ?
- Mais comment se fait-il qu’il soit ainsi ?
- Monsieur le délégué, c’est trop important cette affaire. Puis-je venir
vous voir demain à la première heure à votre cabinet ?
- Non, pas demain, maintenant. Vous êtes où ?
- Je suis chez moi, à Bastos, papa.
- Bon, je vous envoie l’escorte si vous voulez, et vous venez me voir
tout de suite.
- Pas ainsi papa. Puisque vous insistez, je m’habille juste et j’arrive. Je
ne suis pas loin et pas besoin d’escorte.
En dix minutes, et après avoir informé Yves Michel, je franchis
l’impressionnant et majestueux grand portail de ce lugubre bâtiment
d’une architecture plus que dépassée qui abrite les services centraux de la
délégation générale à la Sûreté nationale.
L’homme qui me reçoit n’a rien d’un policier casse-pipe ni d’un papa
fouettard. Au contraire, il me rappelle, un autre, un géant de
l’administration publique camerounaise et de nos services de sécurité à
un moment complexe et compliqué de l’histoire de notre pays, papa Paul
5Pondi .
C’est au petit salon qu’il me reçoit, juste au pied de son modeste
bureau.
- Mais où est-il on frère ?
- À Douala monsieur le délégué.

5 Je rencontre l’ambassadeur Paul Pondi à Washington, à sa demande. Tout ce que je
sais alors de lui, c’est qu’il a été un grand flic à la solde d’un régime de dictature et de
torture. Erreur, puisque l’homme est tout sauf ces choses. Il fut certes patron de la
police, mais loin de telles qualifications et de telles présentations abjectes. Il ne rêvait
que de bâtir des églises et de rassembler ses enfants. Paul Biya dès son accession au
pouvoir l’avait confiné loin du pays, et on comprend la peur d’un pouvoir neuf à
l’endroit des gens qui en savent trop sur un système et sur ses arcanes de décision. Il fut
l’artisan de mon retour au pays, et je ne cesserai jamais de lui rendre l’hommage qu’il
mérite, y compris à travers son fils, le brillant universitaire et internationaliste Jean
Emmanuel Pondi, auteur notamment de trois ouvrages de référence et d’émotion sur
trois grands Africains : Mandela, Kadhafi et Sankara.
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