Si peu d

Si peu d'humanité

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328 pages
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L'auteur partage dans ce livre les expériences de terrain qu'il a vécues comme acteur humanitaire, au cours de cinq missions en Afrique au service de différentes ONG internationales. Ses prises de position, ses émotions, ses réflexions directes renvoient l'image d'un monde trop souvent secoué par la brutalité et la cruauté d'une terre déshumanisée. Un carnet vivant, révélateur d'une actualité souvent ignorée de ceux qui ont la chance de vivre dans un contexte démocratique.

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Ajouté le 01 mars 2010
Nombre de lectures 257
EAN13 9782336279114
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A Vivien, fidèle et discret ami du bout du monde, puisque, ensemble, nous avons partagé une épreuve hors du commun.

A Elsa, dont j’ai croisé le chemin, pour sa foi en l’humanisme.

Et bien sûr, à Sophie, et mes enfants, Nathan et Sébastien, qui m’ont permis de vivre ces moments intenses, que j’espère utiles pour d’autres que moi.

Où commence une aventure humanitaire…
Lyon – Nairobi – Lokichokkio, Kenya C’est l’heure où tous les chats sont gris… Je regarde par les vitres du taxi les rues désertes de Lyon, les lumières sur le Rhône. Des panneaux familiers, des lieux connus - Genève, Grenoble, Chambéry, Annecy -, je suis presque chez moi, mes montagnes ne sont pas loin. Loin, j’y retourne. Le type qui conduit, affable, m’interroge : - Terminal 1 ou 2, Monsieur ? - Vol Bruxelles, lignes internationales. - Dans quel pays allez-vous ? Je me surprends à répondre : « Au Soudan, pour une mission humanitaire de protection et d’assistance aux réfugiés. » Le Soudan ! Il y a un mois encore, je n’aurais pu dire trois mots sur ce pays et son histoire, si ce n’est des banalités d’usage, stéréotypes idiots en décalage absolu avec la réalité que je vais vivre. Etrange de m’entendre raconter à ce chauffeur de taxi – cinq heures du matin – une réalité qui, il y a peu encore, m’était totalement inconnue. Etrange de réaliser que c’est moi qui, ce 3 janvier à l’aube, m’en vais vers une aventure humaine et professionnelle de forte intensité sur mon échelle émotionnelle.

Depuis, quelques heures. Depuis, des univers se succèdent. Une soirée à la terrasse de l’hôtel, Nairobi, Kenya, des blagues, ‘a sense of humour ’ en anglais ; on apprend à se connaître. Un repas très intime, entre cinq ‘expats’ d’horizons éclatés. La discussion, très vite, va à l’essentiel : la religion, le sens de la vie, les valeurs humaines. Y a-t-il un fonds de commerce éthique universel ? Privilège de rencontres fragilisées, directes, tellement humaines entre ceux qui ont fait un choix que l’on imagine identique. Quelles sont les motivations de chacun ? Où vont tous ces chemins ? On repart, il est minuit passé, riches d’un échange et d’une écoute sincère. Plus unis. Plus conscients aussi que demain chacun repartira, l’une au Somaliland, l’autre au Soudan, le troisième en Casamance, vivre des réalités fortes, engagées sans doute, face au danger, face aux difficultés d’intégration culturelle, face aux alchimies relationnelles parfois brouillonnes, parfois brouillées ; les mines ou les obus partout dispersés, la peur des rebelles, les femmes voilées ou battues ou ignorées, mutilées… ; les mines et les obus, les femmes voilées et battues et ignorées, et toujours mutilées… car l’équation est gourmande et tous les ensembles malheureusement, trop souvent, s’additionnent. Ainsi est la vie : une succession infinie de scénarios imprévus, imprévisibles, dans lesquels on apparaît, parfois volontairement, passager le plus souvent du vent et du hasard…  L’avion encore. Combien de fois suis-je monté dans cet engin ? Vers quelles destinations suis-je parti ? Au nord du Capricorne, au sud de l’équateur, à l’est du Pacifique, derrière ces horizons mouvants ? Je rêve, léger, porté et bercé par les turbulences, ces bulles thermiques invisibles, bombées de chaleur. Ça secoue, ça remue, c’est angoissant et grisant. Je suis le vol sur ma carte : nous longeons le mont Kenya, ses crêtes rocheuses, anguleuses, fière citadelle défiant le Kilimandjaro repu et bossu, non loin. Voici le mont Elgon dont la cime marque les confins du Kenya : derrière c’est
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l’Ouganda, le lac Victoria, les sources du Nil, les premières cataractes. Kitale, Samburu, Turkana. Je repense à cette histoire de la femme blanche qui s’était mariée à un Masaï, contrainte de boire à l’encolure d’une vache le sang chaud giclant du ruminant… Peuple masaï dont les femmes portent encore de larges colliers de perles multicolores, les oreilles percées d’invraisemblables breloques. Tout est ici comme ça. Vraiment comme ça. Plus rien que la terre brune, ravinée, sèche, brûlée. Plus à l’est, l’immense lac Turkana, la ‘Rift Valley’, sauvage. Les origines du monde. Notre histoire à tous débute là. Des sentes parcourent les fossés. C’est si bas, c’est si loin. C’est pourtant là que je vais. Plus de trace humaine. Où sont les hommes ? Qu’y aura-t-il plus loin ? Et là, les montagnes frontières Kenya, Ouganda, Soudan, Ethiopie. Je ne suis encore qu’au début du bout de rien…  Après une semaine de « briefing départ mission » au siège de Lyon d’Atlas Logistique/Handicap International, l’ONG qui m’emploie, me voici seul, à l’aube d’une expérience nouvelle. J’ai quitté ma petite famille, Sophie ma femme, Nathan et Sébastien mes enfants de sept et neuf ans, il y a quelques jours. J’ai fait le choix – forcément difficile – de repartir en mission humanitaire : trois mois. Trois mois et davantage si affinités. On verra. Trois mois c’est tellement long. Un ami m’avait dit avant de partir : « Es-tu sûr de tes motivations au moins ? » Ça m’a secoué. Honnêtement non, je ne suis sûr de rien… Quitter mon petit monde, ce que j’ai de plus cher, mes habitudes et mon confort, pour un pas de conduite dans ces bas-fonds aventureux. Je me refuse à scruter ma conscience : l’acte gratuit n’existe pas, ce n’est qu’une illusion, un vernis d’héroïsme. Une patine hypocrite ? Non, pas toujours, pas ici. Qu’est-ce qui m’appelle là-bas alors ? La même attirance secrète qui m’entraîne dans les hauteurs alpines chevaucher des arêtes de glace, des couloirs neigeux, des piliers rocheux, aux limites, parfois, du raisonnable ? Un besoin de sens ; comme si on ne pouvait pleinement trouver et donner de sens à son quotidien ! Un petit supplément d’âme ?
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Fuite en avant. Certains diront que, le plus souvent, ces limites sont depuis longtemps dépassées… Décidément, il y a des forces cachées, innombrables, inconnues de la science, sirènes d’Ulysse que seuls les poètes ou les psys décèlent et croient comprendre.  L’avion, entre-temps, se pose. Le bout de rien commence ici : le monde est plein de bouts de rien, de bout en bout. Celui-ci n’a rien à envier aux autres. Par le hublot, des avions par dizaines, des petits blancs à hélices, UN1, CICR2, HCR3, WFP4, UNDP5, un balai humanitaire. Impressionné, presque ému, comme la conscience d’être au cœur de l’action, comme un sentiment qui dirait : « ah c’est ici qu’ils sont », je descends la passerelle étroite ; cinquante degrés de chaleur définitive, durable, impitoyable. Du sable, de la poussière, des montagnes, des baraquements ondulés de taule, crevés du plafond, un ciel profondément bleu. Et des humanitaires. Une noria de 4x4 rutilants, échappement sur le toit, airco assurément, arborant avec orgueil, j’ai envie de dire provocation, leurs armoiries compassionnelles : voici le blason de CARE, voici celui de SAVE THE CHILDREN, celui de MSF (ah les french doctors…), voici OXFAM, voici la GTZ, et encore COOPI, voici ACTION AGAINST HUNGER, voici MERLIN (pas l’enchanteur, quoique). Voici TEARFUND, voici VSF, voici WORLD VISION et WORLD RELIEF, voici CONCERN et là ZOA, n’oublions personne, avançons s’il vous plaît, il reste la famille des Nations Unies, qui à mon sens n’ont d’unies que le slogan : UNHCR, UNDP, UNMAG, UNICEF, UNOCHA, WFP, WHO, FAO... Au moins, mon collègue logisticien et moi, nous n’irons pas à pied …

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United Nations, Nations Unies Haut Commissariat pour les Réfugiés, agence onusienne World Food Programme (PAM), agence onusienne United Nations Development programme (PNUD), programme des Nations Unies pour le développement 10

2 Comité international de la Croix-Rouge

Il n’y manque que le nôtre, de blason, en belles lettres blanches sur fond bleu : ATLAS LOGISTIQUE/HANDICAP INTERNATIONAL. Ça ne saurait tarder. Vous me pardonnerez, je n’ai plus le courage de citer les églises, Adventistes du Septième Jour et autres salmigondis du paradis. Aux Baléares, à Hurghada, à Charm el-Cheikh, la chorégraphie se décline autrement : HILTON, SHERATON, MOVENPICK, INTERCONTINENTAL, SPA RESORT BEACH PALACE, SOFITEL, … Casting de riches, casting de pauvres. Quelle différence ? Et pourtant, moi qui n’aime me sentir appartenir à aucun clan, aucun réseau, je me reconnais dans ce barnum : j’ai presque envie de frapper aux carreaux et saluer ces chauffeurs pour leur dire « Hello, HI arrive ! »… Ce que je fais d’ailleurs auprès de MSF. Vous dire si le chauffeur s’en tape ! On embarque : minibus World Food Programme, parc d’attractions des Nations Unies dans quelques minutes, après la traversée du désert. Le désert, on y est : une rue semi-asphaltée parcourt la savane craquelée, figée, empoussiérée ; emplastiquée surtout, presque emballée tant les déchets abondent, hideux, hirsutes, indécents. Indifférence des regards sur ces dépotoirs qui n’ont et n’auront avant longtemps aucune priorité. Le balai a commencé… A la file, le cortège immaculé s’ébroue emportant ses experts de l’inhumanité, ses spécialistes de la solidarité. Assis, j’y suis, j’en suis. Que des gueux enguenillés, histoire connue, déjà racontée sur d’autres parcelles du monde. Du sable. Des chemins ensablés bordés de taudis, de bidonvilles, de ‘taulevilles’, de ‘bâchevilles’, de ‘laideurvilles’. Une simple route. Des à-côtés bondés de gens oisifs, des poules, des ânes, des chèvres. Coiffeur ‘Red Sea’, échoppe ‘Darfour’. Pouilleux par-ci, bouseux par-là. Nairobi ? Quand était-ce ? Les jeeps disparaissent dans un nuage de sable et de poussière. Klaxons : tirez-vous de là, laissez passer l’ambulance humanitaire, c’est pour votre bien, après tout. Après deux stops dans des compounds périphériques, on dirait l’entrée d’un ‘lodge’ touristique pour touristes, voici l’entrée du saint des saints : des chicanes peintes en bleu-blanc, rangée de bidons à gauche, rangée de bidons à droite, rerangée de bidons à gauche ; hautes grilles en acier, barrières
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pivotantes, barbelés en rouleaux denses et touffus. Garnison en uniformes. Bienvenue aux GO des Nations Unies. Inscription au guichet d’entrée, obtention d’un ‘badge-à-porter-tout-letemps’. Ça y est, je suis un humanitaire. Les jeeps se rangent dans leurs concessions respectives : des dizaines de véhicules blancs sont alignés en ordre impeccable, il y a même des transporteurs blindés. Autant de bungalows, des sentiers encadrés de cailloux peints en blanc, des bancs égayés de peinture écaillée, des guérites, des bars, des cabines téléphoniques, des antennes pointues, rondes, paraboliques, satellitaires, en toiles d’araignée, des fontaines d’eau, des châteaux d’eau, des douches en plein air, des latrines en plein air, des bureaux classés par agence : ‘field operations’, ‘flights office’, ‘security head office’, ‘web lounge’, ‘human ressources management’. Un panneau indique moyennant force flèches : ‘TV sport, TV entertainment, TV news, TV movies’. Ici CNN diffusé dans un tamaris, là BBC Afrique se répand dans les branches d’un frangipanier. Une salle de billard. Un mess accueillant, des repas sous forme de buffets : des buffets de salades, des buffets de desserts, des salons sous les arbres. Des guirlandes illuminées dans les buissons fleuris, c’est vrai : Noël n’est pas loin. De la musique brésilienne. Pour peu, l’impression cocasse d’être au Club Med ! Des chats innombrables. Un accueil chaleureux partout ; nous sommes, mon collègue et moi, deux barjots sans auto, sans radio, sans blason, sans ordre de mission. Avec, chacun, cinquante kilos de paquetage impropre à transbahuter dans les chemins du village où l’on se perd dans un dédale de huttes portant, comme il se doit, des noms charmants de lieux exotiques. Il fait crevant de chaud. Crevant de soif, c’est du pareil au même. Chapeau, messieurs les logisticiens. Et là-haut les étoiles brillent. Et la lune est à l’envers.



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Changement de cap
Bruxelles

Mon CV est tout sauf un exemple de cohésion professionnelle. Qu’importe, il est le reflet de choix de vie, d’orientations, de heurts et d’égarements aussi, qui témoignent d’une réflexion personnelle et de remises en question. Une vie d’homme ne pourrait, pour moi, être linéaire. De nombreuses années passées dans l’environnement m’ont finalement conduit à m’intéresser davantage à l’être humain, à partir à sa rencontre, à tenter, modestement, de l’assister dans sa détresse. Et puis, il y avait eu ces voyages. D’abord, la découverte, avec un ami, du sud marocain au volant d’une 4L ; ce fut un réel choc, un émerveillement presque. Nous ne nous contentions pas, il est vrai, d’emprunter les chemins classiques, tant et si bien que, perdus dans une vallée ensablée, il nous fallut attendre que des paysans portent la voiture enlisée dans un oued caillouteux ; on nous prit pour des coopérants français. Déjà, ce statut me faisait rêver. L’année suivante, un autre ami m’accompagnait dans les grands ergs du sud algérien où nous allâmes, pendant plusieurs semaines, de rencontres en étonnements. Les grandes oasis sahariennes, les pentapoles mozabites, In Salah, agglomération alanguie dans la cuvette surchauffée du Tademaït, Toggourt, El Golea, Timimoune, et enfin Tamanrasset aux confins du Hoggar. La découverte de peuplades semi-nomades, les Touaregs, l’ermitage du père de Foucaud. De nouveaux et fascinants horizons s’ouvraient devant moi. J’ai vécu ces voyages comme des ouvertures à un monde que je ne soupçonnais pas.

L’année d’après, je fêtais Noël, une fois encore, dans les dunes algériennes, en compagnie cette fois de celle qui deviendra ma femme. Nous avions acquis une 4x4 et l’avions équipée pour traverser le Sahara : notre but était de rejoindre la capitale malienne en traversant le Sahara occidental. Cette expédition fut interrompue à Laâyoune, chef-lieu d’un pays qui n’existait que sur les atlas de géographie. Malgré nos visas, cachets et autorisations de toutes sortes, nous nous vîmes notifier une fin de nonrecevoir dans le bureau du gouverneur de la province du Sahara occidental : des prétextes politiques mettant en cause la présence des forces du POLISARIO plus au sud, source de menaces contre les civils, nous obligèrent à remonter vers le nord et à tenter de rejoindre Bamako via l’Algérie : un détour de 3000 kilomètres ! Premier apprentissage d’une réalité éloignée des canaux habituels d’information… Nous allions vivre une passionnante aventure de six semaines et découvrir une civilisation du désert tout à fait particulière. Au delà des multiples petits incidents d’une telle traversée, je retiens quelques moments vraiment exceptionnels de rencontres individuelles poignantes. Le regard de reconnaissance d’une femme habitant une masure perdue dans le désert du Tanezrouft, à laquelle nous distribuâmes quelques médicaments. Et cette autre, dans une précarité absolue, qui, en remerciement d’une aspirine et de quelques gouttes ophtalmologiques, nous offrit ce qu’elle avait de plus cher : un citron, en plein désert… Jamais nous n’oublierons ce geste, ce sens de l’accueil, ce sentiment, peut-être futile, d’immédiate utilité. Je découvrais un type de relations simples et qui me paraissaient honnêtes, sans artifice, tellement humaines au fond. Nous rejoignîmes le fleuve Niger après une invraisemblable traversée du Sahara, puis découvrions Gao, première escale en Afrique noire et enfin Tombouctou, ville mythique, ville mystique, aux trois quarts ensablée. La rencontre des peuples Dogon fut aussi, peu après, un choc culturel avec, en toile de fond, les furies des échos de la guerre du Golfe qui commençait. L’année suivante nous retrouva dans les montagnes de l’Aïr, en bordure du Ténéré, dans un climat tendu de guerre larvée et de rébellion touarègue. En cette fin d’année 2001, sur fond de souvenirs vivaces, de soif de rencontres et de besoins de découvertes, notre envie empoussiérée refait surface. Partir en coopération… Vieux rêve communément partagé, communément inassouvi qui, régulièrement, resurgit et s’estompe à nouveau.
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 Je m’étais enfin décidé après réflexion familiale et avais écumé les offres d’emploi relatives à des postes de coopérants. Et puis, rechercher une opportunité de mission ne signifiait pas forcément faire le saut. Tant que le contrat n’était pas signé… J’espérais secrètement, cependant, avoir la chance de décrocher une mission de terrain, sachant combien les places, à l’époque déjà, étaient rares. Je fus reçu assez vite au siège d’une ONG active dans le domaine de la justice : le Réseau des Citoyens (RCN), Justice & Démocratie. Les choses se déroulèrent bien, le courant semblait passer, et je revis le directeur à diverses reprises au cours de longues discussions touchant aussi bien à l’enjeu culturel de la mission qu’à ses enjeux stratégiques et juridiques. Sans doute allais-je donc partir en qualité d’humanitaire, de coopérant, je mélangeais un peu ces notions encore floues ; du moins allaisje probablement devenir un acteur du développement dans un pays africain, le Rwanda selon toute apparence. Je n’en revenais pas et demeurais perplexe d’avoir osé franchir le pas. Mais dans quoi m’étais-je fourré ? Qu’allait impliquer un tel choix ? Qu’en seraient les conséquences sur les plans matériel, scolaire, financier, professionnel, familial, relationnel ? Comment allais-je vivre une réalité atroce, celle du génocide de 1994 dans lequel près d’un million de personnes avaient été effroyablement assassinées ? Nous connaissions un peu l’Afrique, du moins le pensions-nous, ayant à diverses reprises tenté l’aventure dans les sables sahariens, sous les nuées glaciales du Kilimandjaro, dans les étendues solitaires du Serengeti et du Ngorongoro. Mais qu’ont de comparable une expatriation familiale professionnelle humanitaire et un voyage qui, même aventureux, reste tout de même d’agrément ? Quelques jours plus tard, confirmation m’est donnée : ma candidature en qualité de chef de mission pour le Rwanda est approuvée… Une dernière hésitation, plus formelle que réelle, et je signe à mon tour ce nouvel engagement. Nous voici donc en route vers d’autres ailleurs.
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Le peu de temps dont je dispose à présent, je le consacre surtout à lire : je me plonge sans délai dans l’inénarrable horreur des récits des témoins du génocide. Il me reste en mémoire, bien sûr, quelques lambeaux de souvenirs mêlés aux événements de Yougoslavie, quelques photos de martyrs, quelques vagues réminiscences d’un de ces épisodes dont l’humanité sait distiller la saveur. Tout ça est mélangé et se confond encore avec l’actualité récente, la brutalité omniprésente d’une histoire humaine qui n’a pas encore atteint l’âge de raison. Des tours qui flambent et qui s’effondrent, des corps qui tournoient dans le vide. Ce feuilleton sordide n’a pas de fin. Les pages concernant le Rwanda en constituent un chapitre émouvant, effroyable. Je lis et je m’imprègne d’une réalité lointaine, si tragiquement réelle. Il m’arrive d’avoir les larmes aux yeux face aux cris d’effroi d’êtres humains suppliant qu’on les achève. Face à l’agonie d’enfants torturés sous les yeux de leurs parents. J’ai honte de faire partie de cette race d’hommes quand je lis les tourments infligés avec haine et jouissance par des tueurs paramétrés, robotisés, déshumanisés. Ce sont des êtres humains cependant. Et l’insondable interrogation du pourquoi m’effleure et me conforte dans le choix que nous venons de faire. Partage de réflexions et d’un quotidien à présent bousculé. Nous prévenons les enfants pour qui cette perspective s’annonce comme des vacances au soleil, un peu plus longues que les autres certes. Et d’ailleurs, si nous prenons les tonnes de peluches et le train Lego, - en plus de nos deux chats est-il besoin de dire -, il n’y a rien d’inquiétant. Il nous faut maintenant accélérer le tempo : annoncer la nouvelle à l’employeur de Sophie, remplir la paperasse, se faire vacciner par le médecin pour remplir les nombreuses cases de notre carnet de santé, au grand désarroi de Nathan qui, pour peu, préférerait rester seul en Belgique, rechercher un locataire pour la maison, déménager les meubles, faire les bagages (sept cent-cinquante kilos !), désinscrire les enfants de l’école, qui nous soutient chaleureusement dans notre projet, et vient le temps de dire au revoir à la famille, aux amis. La maison se retrouve remplie de malles vite étiquetées et tout aussi vite remplies. Les kilos s’accumulent. Le dernier repas familial est pris au milieu des bagages. Kigali Rwanda : exotisme à domicile !
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Saut de huit mille kilomètres, saut dans le temps, saut dans une réalité pesante, où cohabitent encore la peur et la rancune. Cela, nous allons le découvrir. Où allons-nous ? Le moment du déchirement est arrivé pour moi car je pars le premier en reconnaissance : l’équipe et le programme m’attendent là-bas et il me faut du temps pour déblayer le terrain familial. Sophie et les enfants ne viendront que dans un mois. A l’aéroport, moments émouvants, séparation de longue durée d’avec ma famille ; le cœur est lourd, même un mois c’est long sans mes petits. Départ, seul, vers l’inconnu. Et le début d’une aventure passionnante. Utile aussi, je l’espère très fort au fond de moi.



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Palabres nocturnes
Une piste quelque part vers Bossangoa, Centrafrique

Un orage terrifiant assombrit le ciel ; il tombe des lianes. Il fait complètement nuit. Atmosphère étrange, angoissante dans la chaleur équatoriale de la brousse, sous les éclairs de feu, tellement loin de nos lieux habituels de vie. La piste est étroite, gluante, glissante, dangereuse. La nuit est venue. Encore une heure avant d’atteindre Bossangoa, petite cité perdue dans le nord-ouest de la Centrafrique. Je vérifie sans arrêt que les véhicules de notre convoi nous suivent. Je vois leurs phares dessiner des arabesques de lumière au gré des heurts du terrain. Quand ils me paraissent s’éloigner, je donne l’ordre de stopper. Attendre. S’imposer la patience. Nos radios ne fonctionnent pas, la logistique du siège n’a pas suivi : pas eu le temps sans doute ou d’autres priorités à Paris… Il faut faire des appels de phare et respecter un code convenu d’avance. Attendre ici sur ce cordon de glèbe inondée, boueuse, dans une zone peuplée de rebelles et de « coupeurs de route », décision difficile, peut-être lourde de conséquences. Attendre dans le noir absolu rayé de zébrures flashantes intermittentes, violentes, qui, l’espace de quelques secondes, nous mettent à nu. Pourvu que nous n’ayons plus de pannes ; deux, déjà, depuis notre départ ce matin de Bangui. C’est le premier gros convoi que j’organise vers notre site d’activités, plus au nord encore, à la frontière tchadienne : deux camions de vingt tonnes et trois gros 4x4 remplis de matériel et d’équipement. Je suis le chef de la mission de l’ONG Première Urgence qui s’ouvre dans l’Ouham Pende, district perdu aux confins de cette terre centrafricaine déshéritée. Nous démarrons un programme de sécurité alimentaire en partenariat avec les agences des Nations Unies, le PAM et la FAO ; objectif : distribuer des stocks de semences et des outils agricoles à douze mille ménages, soit soixante mille personnes

environ. Pour éviter que ces populations ne mangent ces graines – on en est là dans cette partie du monde ! – il faut sécuriser ces distributions par un programme simultané de rations alimentaires : manioc, sorgho, maïs, farine de blé et de soja, sucre, sel, huile. Deux mille sept cents tonnes au total ! Mais toute une logistique d’installation est bien sûr nécessaire au préalable, de même qu’une très grande coordination entre les programmes ; prétendre travailler dans des zones aussi reculées, dépourvues de tout, même d’eau et de nourriture, pour ne pas parler d’électricité, de carburant, de moyens de communication, implique que nous acheminions la totalité de nos équipements depuis la capitale : six cents kilomètres au moins, dont plus des deux tiers sur pistes, où les rares ponts faits de poutrelles métalliques bancales et, plus souvent, de simples troncs d’arbres, ne sont plus franchissables depuis des lustres. Le pire, pourtant, ce sont les combats permanents entre forces rebelles et forces gouvernementales, les unes ne valant guère mieux que les autres. Le tout assaisonné de ‘zaraguinas’, des bandits d’un autre temps qui attaquent les convois et les dépouillent, souvent violemment, kidnappant les enfants pour obtenir rançon, torturant leurs prisonniers. Quand ils ne tuent pas, simplement. Encore un coin de terreur et d’inhumanité. Dont tout le monde se fout, à l’exception d’une poignée d’humanitaires idéalistes œuvrant dans des ONG, qui sont, pour reprendre les paroles de Kouchner, l’honneur de la planète. Mais pas toujours… Nous sommes repartis, les balais d’essuie-glace fonctionnent à plein rendement. Des pans de pluie ruissellent sur la vitre, la vision est floue. Il faut juste essayer de rester sur la piste sans glisser sur le bas-côté. Les embardées et dérapages nous crispent et nous obligent à nous tenir fermement. L’air reste chaud malgré l’orage. Le premier véhicule nous précède : j’ai préféré occuper le deuxième de manière à ce que l’impact de tout incident soit d’abord absorbé par le premier, me laissant quelques instants de répit, peut-être, pour prendre une décision. Nom de code de ma jeep : ‘Victor 1’, v comme ‘vehicle’ en anglais, correspondant à l’alphabet radio international. L’ordre, immuable, est le suivant : ‘Victor 2’, suivi de ‘Victor 1’, suivi de ‘Tango 1’ et ‘Tango 2’ (les camions, ‘truck’ en anglais) ; ‘Victor 3’ ferme la marche quelques centaines de mètres derrière moi. La boue macule les carrosseries, les drapeaux sont quasi invisibles de même que les stickers collés sur les portières, insignes distinctifs pourtant impératifs dans ces contrées inhospitalières.
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Je redoute à tout instant, outre la panne mécanique définitive, outre le renversement d’un véhicule dans le fossé, d’apercevoir – trop tard – une bande de forcenés armés jusqu’aux dents surgir de la savane. Drogués, saoulés, excités par ce magasin ambulant – antenne satellite, frigo, tables, chaises, matelas, ampoules, fil électrique, chevrons de bois, sacs de ciment, outils, jerricanes, brouette, malles de nourriture, fûts de gasoil, cuisinière, groupe électrogène,… -, notre sort serait, à n’en pas douter, dangereusement menacé. Oui, je sais, rouler de nuit dans un tel environnement n’est pas sérieux. Pas acceptable, contraire aux mesures de sécurité. C’est d’ailleurs moi-même qui ai rédigé ces consignes, pourtant sévères. Qu’est-ce qui est acceptable ici ? Deux pannes nous ont immobilisés plusieurs heures ce matin déjà, alors que faire ? Nous devons avancer, rejoindre Bossangoa, seul îlot relativement protégé dans cet univers instable, mouvant, menaçant. Nous devons atteindre la mission catholique pour y passer la nuit, refaire le plein de fuel par transvasement des fûts de carburant que nous acheminons, le poste à essence est à sec là-bas depuis plusieurs semaines. Nous devons passer une nuit plus ou moins confortable et nous reposer après ces douze heures de piste harassante car demain ce sera la partie la plus dangereuse : relier Paoua dans l’extrême nord, traverser la zone de mort peuplée de rebelles et de bandits fortement armés, passer dans les villages désertés, incendiés. Franchir les barrages militaires et convaincre les rebelles de notre neutralité. Aucun arrêt n’est toléré entre Nana Bokassa, à quarante kilomètres au nord de Bossangoa et Paoua. Le convoi doit repartir demain à sept heures du matin, impérativement. Si tout va bien, il nous faudra huit à neuf heures avant d’atteindre notre base et sa précaire sécurité. Si tout va bien. Le présent et l’avenir se mêlent dans mes pensées. Je pense aux dangers de demain sans ignorer ceux d’aujourd’hui. J’ai en mémoire, forcément, ceux d’hier. Les éclairs me fascinent. Je ressens une impression de complet isolement, d’extrême vulnérabilité. J’éprouve aussi un sentiment de grande et vraie responsabilité. Vivien conduit ; c’est mon fidèle chauffeur avec qui j’ai vécu de terribles moments, là-haut, là-bas, plus au nord, plus à l’ouest, sur d’autres pistes, d’autres endroits où, dénominateurs tristement communs, l’horreur, la peur et la misère cohabitent et dominent. J’ai côtoyé le danger de très près. Je sais. Soudain, chose rare, un halo évanescent apparaît, loin devant nous, entre les murs de végétaux qui encadrent la piste. Des lumières se rapprochent : nous ne sommes plus seuls. Il est trop tard pour paniquer. Inutile aussi.
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Vivien ne dit rien ; moi non plus. Nous sommes sur nos gardes, sens en alerte. Nous savons que chacun a intégré le risque, maintenant rendu perceptible par ces signaux lumineux mobiles. Je me raccroche à l’idée qu’en principe les rebelles et les coupeurs de route sont discrets ; ils évitent de se faire repérer de loin. La rencontre est inévitable, il n’y a qu’une étroite piste bordée d’un mur de buissons infranchissable ; nous allons plein nord, ils vont plein sud. Nous poursuivons notre marche vers un destin incertain, tout proche à présent, ne sachant pas s’il faut s’en affoler. Il est trop tard pour dire « si j’avais su… » ; ce que nous vivons fait partie des conséquences possibles, sinon probables, d’un engagement initial, pas toujours intégré, insuffisamment mûri, c’est vrai. Bientôt, deux jeeps de l’armée se profilent et finissent par croiser notre chemin : stop. Je distingue, dans la lueur de nos phares, le chauffeur de ‘Victor 2’, Régis, arrêté en vis-à-vis de la première jeep militaire ; je sais qu’il explique que le chef de mission, un blanc, est dans la deuxième voiture. Par les fenêtres ouvertes, au travers des rideaux d’encre et d’eau de la nuit, nous échangeons quelques informations avec les soldats parvenus à notre hauteur ; Vivien ouvre sa vitre et engage une brève discussion. - Vous avez un ordre de mission ? - Oui, voici. - Ça va, pas croisé de rebelles ? - Non. - Où allez-vous ? - Paoua mais nous passons la nuit à la mission catholique de Bossangoa ; c’est encore loin ? - Trente kilomètres. - La piste est sûre ? - Pas de problème… Bonne chance… - Merci, au revoir, bonne route aussi. Mieux vaut rester laconique. Le convoi redémarre. Cette fois, tout s’est bien passé. Nos véhicules sont tous munis de drapeaux dont la hampe est soudée aux pare-chocs avant : de grands stickers nous identifient aussi comme ONG internationale. Les voitures sont blanches, du moins avant le déferlement démoniaque des éléments. Voici notre assurance vie, notre « garantie », notre laissez-passer, notre ticket d’entrée vers ces régions inconnues du monde, ignorées de la civilisation. Pour longtemps encore. Vers ces sous-zones de terreur et de souffrance, terre en perdition pour la race humaine, où nous allons essayer de vivre quelques mois.
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Nuit obscure, destinée obscure, lendemains désenchanteurs. Quelle est l’utilité de tout ça ? Encore des questions… Nous redémarrons, serrés à présent. Pas de commentaires. Eric, le logisticien, dans le 4x4 de queue, n’a pas vu de quoi il s’agissait, comme à chaque arrêt. Sans radio, nous ne pouvons communiquer entre nous ; les ‘Thuraya’, téléphones satellite, joujoux suisses hors de prix, sont inutilisables par ce temps. En cas de problème à l’arrière, il est convenu de faire trois appels de phares d’abord ; si nécessaire, klaxonner trois fois mais manifester bruyamment sa présence, la nuit, n’est pas conseillé. Si c’est le dernier véhicule qui rencontre des problèmes, il faut encore que les deux précédents relayent, sans tarder, le message jusqu’à moi. Nous sommes par conséquent soudés aux rétroviseurs. L’obscurité est notre seule compagne apparente. La végétation balayée dans les phares dessine des formes grotesques, fantasmagoriques. J’en arrive à penser que la nature elle-même nous est hostile. Nous percevons aux secousses et rebonds de ‘Victor 2’ les obstacles de la piste ; Vivien anticipe. Un appel de phare pour signifier qu’il faut ralentir, le convoi est lent, très lent, mais doit rester uni. C’est sa seule protection, illusoire. Demain, les consignes changeront : en cas d’immobilisation d’un véhicule, les autres devront poursuivre ; tragique circonstance que je n’ose imaginer sachant combien seraient risquées une panne et une attente solitaire dans ce secteur. Mais puis-je mettre en péril tout le convoi ? Péniblement notre chevauchée se poursuit ; il a cessé de pleuvoir mais le ciel se pare encore d’éclairs de chaleur qui s’éloignent vers l’ouest. Et, sans encombre, miraculeusement, nous parvenons au premier « check point » de Bossangoa, une barrière rouge et blanche dressée en travers de la piste, au milieu de nulle part. Quelques militaires armés entourent le convoi tels des prédateurs sur leur proie et, tatillons, contrôlent nos papiers, lampe de poche en mains ; nous ne bougeons pas ; nous ne disons rien. Quelques mots quand même entre Vivien et le chef de la garde : je ne saisis pas, je suis calme. Beaucoup de problèmes naissent lors de semblables contrôles. Rester passif et ferme est la meilleure attitude à adopter. Ne pas sortir du véhicule non plus, si possible. Le faisceau de la torche est sur moi : je souris brièvement en inclinant la tête. La barrière se lève, quelques maisons de terre bientôt apparaissent. Quelques points de lumières, épars, signalent la présence presque anormale d’êtres
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humains, réfugiés dans une agglomération sans âme, sans intérêt. Ces signes intangibles sont pourtant la promesse d’une relative sécurité ; ils attestent que nous échappons, cette fois encore, à l’emprise d’une savane aventureuse et mystérieuse, nous qui n’avons pas appris à vivre dans pareil environnement. Un semblant de réconfort m’habite aussitôt car je sais que quatre murs, une barrière et un lit seront mon havre de cette nuit. Un pont, solide celui-ci, nous permet de franchir une grosse rivière dans laquelle, dans la lumière des phares, les yeux jaunes robotiques d’hippopotames, ou de crocos, reluisent. L’église, le chemin de la mission, la grille, nous entrons avec fracas dans la cour de ce havre de paix, sous le regard à peine étonné d’amis, collègues d’autres ONG, que nous avons quittés il y a quelques jours. Ailleurs. Réflexions amusées. Assis sous une véranda à la lueur de lampes à pétrole, ils nous font signe amicalement et nous savons que nous passerons avec eux quelques heures apaisées, détendus enfin. Tout s’est bien passé cette fois-ci. Sans encombre. Sans encombre, vraiment ? C’eut été invraisemblable, improbable ; et donc, pour tout dire, un de nos camions emboutit le mur d’enceinte de la mission en y entrant : un pan de mur s’écroule hypothéquant la paix et la sécurité déjà précaires de ce gîte accueillant. Nous en sommes quittes pour des palabres nocturnes avec le curé.



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Urgence humanitaire
Lokichokkio, Kenya / Kapoeta, Sud Soudan

Nous avions pour mission prioritaire, en partenariat avec l’UNHCR, agence des Nations Unies pour la protection des réfugiés et personnes déplacées, de prendre en charge l’accueil de toutes les personnes désireuses de revenir dans leur « homeland » à la frontière sud-est du Sud Soudan. D’immenses camps de réfugiés étaient établis depuis de nombreuses années dans les pays voisins, Kenya, Ouganda, Centrafrique notamment, suite à la guerre civile -une de plus-qui sévissait dans cette partie du monde depuis plus de vingt années. Les Nations Unies s’attendaient à faire face à l’un des plus grands flux migratoires de l’Histoire puisque quatre millions de déplacés ou de réfugiés avaient déserté et fui leurs lieux de vie. Des dizaines de milliers de gens vivaient dans le camp de Kakuma, à une centaine de kilomètres de la frontière soudanaise dans le nord du Kenya, dans l’attente hypothétique d’un retour vers leur terre natale : l’Eastern Equatoria, immense territoire coincé entre le sud de l’Ethiopie et le nord du Kenya. Une zone semi-désertique sans aucune infrastructure d’aucune sorte, truffée de mines antipersonnel et antichars : plusieurs centaines de milliers d’engins de morts disséminés au hasard, par pure inconscience et cruauté imbéciles. Une première mission exploratoire, suivie d’une deuxième, avait été rapidement conduite en collaboration avec le bureau régional de Handicap International à Nairobi ; Kapoeta, minuscule village soudanais à cinq heures de piste de la frontière et du dernier village kenyan, Lokichokkio, avait été finalement choisi pour l’implantation de la mission dont l’objectif premier était l’ouverture et la gestion d’un camp de transit de réfugiés en provenance de celui de Kakuma au Kenya. La mission comprenait également un programme de déminage humanitaire pour faciliter le retour des personnes déplacées ainsi qu’un programme d’éducation aux risques liés aux mines ; accessoirement, l’objectif final visait aussi à ouvrir un centre de réadaptation et rééducation ortho-physiologiques pour les victimes des mines, dans un lieu encore à déterminer.

Perspectives ambitieuses donc, sous-financées comme il se doit. Je pris la direction du projet en ce début 2006, armé d’un téléphone satellite, d’un vieux PC en bout de vie et de beaucoup de bonne volonté. Le tout enrobé, sans doute, d’un idéalisme exacerbé. Suite au regroupement stratégique récent entre les ONG Handicap International France et Atlas Logistique, la mission constituait une première : elle devait être le fer de lance d’une expérience de terrain conjointe, témoin du mariage heureux entre HI et AL et donc…réussir à tout prix. L’organigramme prévoyait, à court terme, l’envoi de quatre, voire cinq expatriés, en renfort d’une équipe locale à constituer. Me voici donc à Nairobi, plongé dans le dossier, squattant le coin de table d’un bureau de l’équipe régionale chargée de couvrir l’Afrique de l’Est. Leur bureau ressemble peu à ce qu’on serait en droit d’attendre d’un siège d’ONG : hall en marbre, ascenseurs rapides conduisant aux étages d’où la vue sur la grande cité est splendide, gardiens en uniformes et contrôle d’identité à l’entrée, parkings en sous-sol, bureaux vitrés, bureautique efficace et personnel aimable et compétent. Quelques jours plus tard, le temps pour moi d’assimiler l’enjeu et les difficultés des programmes, Julien, jeune administrateur en provenance de Paris, me rejoint et nous prenons le premier vol ensemble pour Lokichokkio, seul accès possible à cette époque encore, vers le Sud Soudan, via les liaisons humanitaires des Nations Unies. Loki est un UN compound : une organisation titanesque, une logistique géante, un balai de vols humanitaires quotidiens vers ce Sud Soudan famélique d’un autre âge : ‘Sudan Lifeline Operation’... C’est l’administration new yorkaise téléportée dans le désert, efficace mais lourde et onéreuse. A côté de cela, rien ou presque ; quelques rues de sable, des échoppes pitoyables où l’on vend de tout mais où rien ne fonctionne. Des mendiants aux grilles des camps UN où les buffets regorgent et où les trois piscines dans les jardins fleuris sont les symboles exportés de nos modèles de vie occidentaux. Bref, un arrière poste agréable quand on s’en revient du voyage dans le temps que constitue une immersion dans ce Soudan proche, lunaire et démesuré. C’est du moins mon opinion du moment mais, selon toute apparence, elle ne fait pas l’unanimité, d’aucuns considérant Loki comme un trou à rats mortellement ennuyeux. Je n’avais pas voulu me précipiter : il me fallait établir un planning d’activités, un budget opérationnel et définir les moyens logistiques nécessaires avant le grand saut.
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A Loki, installés chacun dans un petit bungalow quelque peu défraîchi, bercés par les pâles d’anciens ventilateurs tributaires d’un groupe électrogène récalcitrant, nous échafaudons le projet. Les déplacements sont planifiés, les budgets vus et revus, le véhicule loué, les vols réservés, la sécurité analysée. De multiples contacts sont pris avec les ONG dont les bases arrières sont établies ici et avec les différents bureaux UN concernés par notre projet. A quelques kilomètres de nos toucouls se dressait une petite chaîne montagneuse aride, séparant les deux pays. Je savais que derrière, plus aucun repère civilisé n’existait, que ce coin du monde n’était accessible qu’à des acteurs humanitaires volontaires, munis de papiers en règle délivrés par une administration à peine légitime. J’étais conscient de la difficulté - et du danger -, de s’y rendre connaissant les risques multiples qu’on y encourait. Je n’avais plus le choix ; néanmoins, il était trop tard pour renoncer. Pourtant, ma curiosité à franchir ce no man’s land grandissait et j’étais seul à prendre la décision du départ. Une fois encore, les questions de sécurité m’obsédaient et je cherchais les moyens de limiter le danger au mieux de mes possibilités. Je pris donc quelques jours à m’informer des conditions conseillées pour se rendre au Soudan ; des escortes militaires étaient régulièrement organisées à la demande des Nations Unies et je décidai de nous y joindre à la première occasion. Rétrospectivement, le choix d’une implantation à Kapoeta m’apparut vite inopportun. Nous nous étions installés très provisoirement dans une sorte de campement isolé dans la savane sableuse, fait d’une petite dizaine de huttes de terre et de quelques tentes hâtivement montées. Une antenne satellite était notre seul lien extérieur, et encore, une heure par jour dans le meilleur des cas. Nous avions droit, dans la formule ‘all inclusive’, à quelques gouttes d’eau, non potable, qu’un petit robinet sans poignée acceptait, ou non, de nous délivrer le matin et le soir. Une heure d’électricité tout au plus nous était généreusement attribuée entre dix-neuf et vingt heures chaque soir. Des scorpions et des serpents nous tenaient aimablement compagnie. Pour toute antenne médicale, une trousse de secours anémiée, transbahutée de vols en missions, était censée apporter une réponse sanitaire à tout incident, grave ou non. Toute la région était, en outre, infestée de mines et très vite, je devins parano des UXO 6; la formation accélérée reçue à Lyon avant mon départ et les images atroces de victimes mutilées me revenaient sans cesse en
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‘UneXploded Ordnance’ pour munition non explosée 27

mémoire. Je donnais consignes sur consignes, favorisant un comportement individuel réfléchi, insistais pour que chacun fasse preuve d’une excessive prudence en tout lieu et exigeais une rigueur irréprochable de la part de mes collaborateurs, chauffeurs en premier. M’étant rendu à Rumbek et à Juba, headquarters des Nations Unies pour le Sud Soudan grâce aux vols humanitaires au départ de Loki, j’avais rencontré les représentants des agences UN avec lesquelles nous allions être amenés à travailler : UNHCR (pour la protection des réfugiés), UNMAS7 (pour le déminage), OCHA8 (pour la coordination), PNUD9 (pour la sécurité), WFP (pour les rations alimentaires), UNICEF (pour les questions d’eau), AFEX10 (pour le catering), etc. Les négociations financières avec le HCR prirent des semaines, des mois même, et générèrent de multiples difficultés, faute de moyens et en dépit d’une bonne volonté pas toujours réciproque, il est vrai ; les conditions de travail très précaires et inconfortables tapaient sur les nerfs de plus d’un acteur humanitaire et érodaient leur motivation. J’allais moi-même m’en rendre compte ultérieurement. Qui plus est, quelqu’un m’avait dit, en haut lieu, que le HCR était littéralement en faillite : question partenariat, ça simplifiait les choses ! J’étais donc perplexe quant à notre présence à Kapoeta, trou perdu dans la solitude du désert, à mille lieues de l’activité débordante des autres ONG et des agences UN. Mes contacts irréguliers avec le siège de Handicap International à Nairobi, qui disposait d’une équipe active dans le camp de Kakuma, quelques centaines de kilomètres plus au sud, confirmaient, d’autre part, que le scénario d’un retour massif de réfugiés était assez peu probable. Dès lors, l’afflux de réfugiés en provenance du camp de Kakuma au nord Kenya semblait au point mort contrairement aux prédictions alarmistes du HCR. Il apparut, en effet, très vite que les réfugiés ne souhaitaient pas rentrer : des écoles, des centres de santé, des hôpitaux bien équipés, des structures sociales étaient fonctionnels dans le camp et la sécurité y régnait ; quel intérêt avaient ces gens à retourner dans une région où les rebelles sévissaient brutalement, où des mines pullulaient, rendant impossibles les
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UNMAS, United Nations Mine Action Service, agence onusienne en charge des questions de déminage OCHA, Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, agence onusienne de coordination d’urgence PNUD, programme des Nations Unies pour le développement l’hébergement dans des régions isolées et difficilement accessibles comme les terrains d’actions humanitaires 28

10 AFEX, Africa Expeditions Ltd, société privée établie au Kenya assurant le catering et

travaux des champs, où pas une école ou un dispensaire ne fonctionnait ? On me fit vite comprendre, pas toujours de manière diplomatique, que nous n’avions rien à faire dans l’Eastern Equatoria, à deux jours de piste inaccessible de Juba ; inaccessible en raison des attaques incessantes des rebelles de la Lord’s Resistance Army, l’Armée de Résistance du Seigneur (ça ne s’invente pas) qui venait, entre autres exactions, de massacrer plusieurs démineurs expatriés sur la piste reliant Kapoeta à Juba et dont les pratiques d’une incroyable cruelle perversité nous parvenaient de temps à autre ; en raison aussi, bien entendu, du saupoudrage de mines sur tous les axes du secteur ; il se disait que plus d’un million de mines avaient été dispersées dans tout le Sud Soudan ! « Mais bordel, qu’est-ce que vous foutez dans ce trou perdu ? », me demande le grand patron opérationnel du HCR à Juba alors que je le rencontrai pour la première fois. « Vous êtes comme d’hab. arrivés avec votre canif suisse pour construire un camp de réfugiés, c’est ça ? » poursuit-il. « Et il vous faut combien d’argent par-dessus le marché avant d’être réellement opérationnel ? », conclut-il. Selon toute évidence, mon champ de manœuvre s’amincissait à vue d’œil, déjà que je n’avais ni voiture, ni bureau, ni même un emplacement pour dormir dans cette cité du désert, en ruine, où seuls les petits futés de l’action humanitaire munis d’une tente igloo personnelle avaient un espoir de trouver à dormir. L’estocade enfin : - Bon, et je suppose que tu n’as rien pour dormir et que tu n’as ni 4x4, ni électricité pour brancher ton ordi ? - … Je crois me souvenir, mais sur ce point ma mémoire est (volontairement) défaillante, que j’avais emporté une bouteille de Pastis… L’alcool, et pas seulement la musique, est censé adoucir les mœurs. L’animal, bourru mais sympathique, en était heureusement friand. - Ok, à partir de maintenant tu es chez toi ici ; tu as de l’eau dans le frigo, je te déniche une tente pour ce soir et aussi longtemps que possible mais ça sera pas évident ; tu t’assieds ici sur cette terrasse, tu ‘plugues’ ton ordi dans c’te prise et tu te démerdes pour que les vingt mille réfugiés dont on attend le retour dans les prochaines semaines soient accueillis correctement du côté de Bor ; et magnez-vous, les mecs ! Allez, courage et sans rancune, je vous aime bien ! Welcome to Juba. - …
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On sous-estime trop souvent les conséquences psychosomatiques des ardeurs du soleil, selon moi. Le type vivait ici depuis de nombreux mois et cela commençait à se voir. Néanmoins, j’avais gagné, ce premier jour, une chaise, un muret sur une terrasse pour déposer mon portable, un coin pour dormir selon toute apparence, bien que cet aspect du problème global restait encore quelque peu obscur pour moi, une prise pour charger mon laptop, ainsi que la batterie de mon téléphone SAT et mon rasoir. Bah, au pire, les poils protègent de la chaleur. Derrière, j’avais accès à l’eau potable même si ma présence, visiblement, n’était guère du goût de tout le monde ; en particulier une mégère mi- suisse mi-asiatique me tançait du regard chaque fois que j’osais ouvrir une porte, fût-ce celle du frigo… Un jour, embarquant dans un vol HCR à Bor, elle me cria qu’elle en avait par-dessus la tête des ONG, que ‘son’ avion n’était pas un taxi, que nous étions tout juste tolérés et que j’avais intérêt à respecter ses consignes, sinon… Ce vol-là fut particulièrement silencieux, nous n’étions que deux ou trois dans le coucou et je me faisais aussi discret que possible soucieux de conserver, autant que faire se peut, des relations de travail un tant soit peu acceptables… Débarqués à Loki, elle me laissa en plan avec mon bagage et disparut avec sa jeep climatisée et son chauffeur aux ordres. Ce fut notre dernière ‘conversation’. Je m’installais, par conséquent, dans mes nouveaux bureaux confortables, accueillants, bien chauffés en tout cas – cinquante degrés à midi au soleil -, dotés d’un équipement logistique dernier cri, face à quinze 4x4 rutilants alignés dans la cour, mirage obsédant mais complètement tabou en ce qui me concernait et secondé par une équipe qualifiée et compétente, gonflée et motivée à souhait. Bref, les conditions de travail idéales. En somme. Nous n’avions donc rien à faire à Kapoeta. Bor, chef-lieu du district du Jongleï, zone historique d’où la guerre civile éclata, fief de l’ethnie ‘Dinka’, aux dires de tous fière et violente, se trouvait à cent cinquante kilomètres au nord de Juba et à…trois cents kilomètres à vol d’autruche de Kapoeta. Qui plus est, dans un secteur où tout déplacement s’avérait obligatoirement aléatoire, bien entendu. On m’avait mis la pression en sus et quelle pression ! Il nous fallait être prêt dans quinze jours pour accueillir des milliers de réfugiés et de personnes déplacées dont certaines étaient déjà en chemin. Nous étions censés être opérationnels dans deux semaines, avoir construit des centaines d’abris en ‘sheeting’, des dizaines de latrines, avoir creusé des puits, installé des points d’eau potable avec des ‘bladders’ en caoutchouc et
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des systèmes de pompes raccordées à des tuyauteries de distribution, être capables de contrôler la qualité de l’eau, avoir mis en place une structure d’accueil pour l’identification des familles, et leur regroupement, être à même d’assurer un screening médical, pouvoir sensibiliser les réfugiés à la problématique des mines, assurer la distribution de rations alimentaires et non-alimentaires (‘food and non food’ comme on dit dans notre jargon), et être prêts à raccompagner ces centaines de familles dans leurs villages d’origine parfois distants de trois cents kilomètres du camp de transit à installer, assurer l’approvisionnent en carburant pour des camions encore à dénicher,... Garantir enfin qu’aucun réfugié ne demeurerait plus de trois jours dans le ‘way station’, ce camp de transit temporaire ! Le programme était axé sur le concept ‘food for work’ ce qui ne laissait pas d’occasionner de fortes tensions et des contestations de la part du personnel précipitamment recruté pour la construction des abris. Le tout dans l’incertitude absolue quant au niveau de risque de mines et sur fond de pressions politiques puisque les autorités locales ne nous toléreraient que trois mois sur le site provisoirement retenu. L’arrivée massive de réfugiés encadrés, nourris, pourvus d’un bagage de base était perçue d’un mauvais œil par la population locale et les autorités ne voulaient pas de conflit entre les autochtones de longue date et les migrants. Une jalousie anticipée se dessinait déjà dans la population locale qui ne comprenait pas pourquoi les nouveaux venus allaient bénéficier d’une aide, même minime, alors qu’eux n’en verraient, selon toute évidence, pas la couleur. Cerise sur le gâteau : la saison des pluies arrivait et, de l’avis de tous, le site du camp de transit choisi (à vrai dire imposé par les autorités qui, à mon sens savaient délibérément que nous serions contraints de déménager dès les premières inondations) serait sous eau peu de temps après les premières crues du Nil ; le camp provisoire devait en effet être installé sur les rives du fleuve dans une zone inondable (en principe non minée) et la nouvelle implantation, pas mieux lotie, se situait, quant à elle, à quatre ou cinq kilomètres du centre du village de Bor en bordure également du fleuve capricieux. Opération humanitaire d’urgence donc. Aucun financement extérieur, mis à part une petite enveloppe de la coopération française, n’était encore assuré ; tout fonctionnait sur fonds propres : à moi de négocier le partenariat avec le HCR sur place… Je contactai le siège à Lyon pour généreusement faire partager le poids de mon fardeau à l’équipe desk Afrique centrale. C’est ce qu’on pourrait qualifier de
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gestion participative, chez nous... Ce fut un branle-bas de combat comme au temps de la piraterie ! Toute l’équipe de direction déboula, sine die, à Nairobi pour un grand ‘Pow-Wow’ qui dura, week-end compris, jusqu’aux petites heures de la nuit. Ce brainstorming équatorial nous conduisit presque à la rupture de la mission. L’un des directeurs, complètement abattu, whisky aidant, me confia la responsabilité de… fermer la mission ; j’étais ici depuis trois semaines ! « Tu comprends, on en a assez de l’incohérence du HCR, laisse tomber, tu reprendras la mission d’Uvira en RDC », me dit-il, « ne t’en fais pas ». Cela aura été la mission la plus courte de notre histoire et la seule incluant une ouverture/fermeture simultanée… Moment de lassitude et de découragement bien compréhensible, d’autant que notre partenaire new yorkais renâclait à financer le projet. Cette joyeuse déprime s’acheva, ce soir-là, dans les flashes et la musique palpitante d’une samba brésilienne au night-club de l’Intercontinental de Nairobi !



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